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LES CHIMÈRES BLEUES DE CHANDERNAGOR

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LES

CHIMÈRES BLEUES

DE CHANDERNAGOR

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L ' A M O U R E T L A C O U R O N N E C o l l e c t i o n d i r i g é e p a r G a s t o n B o n h e u r

CHRISTIAN MÉGRET

LES

CHIMÈRES BLEUES DE CHANDERNAGOR

ROBERT LAFFONT 6, place Saint-Sulpice, 6

PARIS-VI

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Si vous désirez être tenu a u courant des publications de l'éditeur de cet ouvrage, il vous suffit d ' a d r e s s e r votre carte de visite a u x Editions Robert Laffont, Service « Bulletin », 6, place Saint-Sulpice, Paris-VIe. Vous recevrez régulièrement, et sans a u c u n engagement de votre part, leur bulletin illustré, où, chaque mois, se trouvent présen- tées toutes les nouveautés — r o m a n s français et étrangers, documents et récits d'histoire, récits de voyage, biographies, essais — que vous trouverez chez votre libraire.

© 1964, b y R o b e r t L a f f o n t , P a r i s

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I

UN TROPÉZIEN AVENTUREUX

R

IEN ne signale à l'attention du voyageur ce long mur qui se trouve à main droite juste avant d'entrer dans Saint-Tropez. C'est un mur quel- conque, de hauteur médiocre, percé d'un portail à la grille hors d'usage, au-delà duquel s'étend un do- maine, moitié vignes, moitié herbes folles. Au bout d'un chemin se découvre, sous des ombrages, une maison modeste, sans grand caractère. La surprise est à l'intérieur. La surprise, c'est, parmi quantité de tableaux, pour la plupart dus aux peintres de Saint-Tropez, plusieurs portraits de famille, datant du siècle dernier.

Le père, vêtu superbement, à l'orientale, coiffé d'un bizarre béret, porte toute sa barbe, poivre et sel, en éventail, à double pointe. La mère est drapée dans un sari, ses épaules sont couvertes d'un schall de cachemire. Les cinq enfants tiennent de leur

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mère le teint mat, le regard mordoré, le cheveu aile de corbeau. Lui, c'est le général Allard, que les Tro- péziens, indigènes ou touristes, connaissent de nom, puisqu'une des rues principales de Saint-Tropez se nomme « rue du Général-Allard ». Elle, son épouse, c'est la princesse Bannou Pan Déï, fille du rajah Changa Ram et de la ranee Pendji Déï. Leurs en- fants sont Héloïse-Françoise, Amélie-Victoire, Jean- François-Auguste, Tropez- Théophile, Félicie-Marie, tous nés aux Indes, à Lahore, entre 1828 et 1835.

Avant la dernière guerre mondiale, le souvenir du général Allard était perpétué en sa ville natale par un buste de bronze érigé sur la place de la Mairie.

Razziant partout les « métaux non ferreux » les « oc- cupants » n'épargnèrent pas ce monument, dont ne subsiste aujourd'hui que le piédestal, qui est en pierre, et que ne remarquent même pas, à deux pas de là, les clients du célèbre Popof, marchand de glaces.

Le bailli de Suffren a eu plus de chance, lui dont la statue toujours se dresse sur le quai du plus célè- bre des ports.

Pourquoi cette statue-là a-t-elle échappé à la convoitise des collecteurs de « métaux non ferreux » ? Probablement à cause de son poids. Déboulonner le buste d'Allard, un serrurier y suffisait, tandis que la massive effigie du vainqueur des Anglais à Naga- patam, c'était sans doute une toute autre affaire.

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Comme quoi ce sont toujours les gros qui se tirent de difficulté!

Et cela est particulièrement injuste, car si le bailli de Suffren était de famille tropézienne, c'est à Saint- Cannat qu'il vit le jour, tandis que Jean-François Allard est né à Saint-Tropez, le 8 mars 1785.

Il paraît, d'ailleurs, que le buste d'Allard n'a pas subi l'injure de la fonte, qu'il a échoué en quelque dépôt, où ce serait bien d'aller le rechercher, afin de le remettre à sa place.

Outre son nom, donné à une rue, une plaque, dans une autre rue de Saint-Tropez, la rue Gam- betta, indique que « le général Allard a fait cons- truire et a habité cette maison en 1835 ». Mais qui prête attention à cette plaque ? Et même si vous lui prêtez la vôtre, vous ne saurez toujours rien de ce soldat de l'Empire qui devint généralissime des armées du roi de Lahore — et dont la maison des champs, derrière ce long mur, à l'entrée de Saint- Tropez, est habitée maintenant par une de ses trois arrière-petites-filles.

Le père, le grand-père de Jean-François Allard furent gens de mer, petits armateurs, « capitaines de bateaux marchands ». En ces temps-là le port de Saint-Tropez n'abritait pas d'autres vaisseaux que quelques robustes « tartanes », vouées au cabo- tage, d'un point à l'autre de la côte.

On rencontre encore à présent, devant Sénéquier, de vieux pêcheurs qui se souviennent de ce dur mé- tier. « On transportait du sable d'ici à Cannes, m'a

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dit l'un d'eux. Tâtez ce cal, c'était à force de colti- ner sur l'épaule droite les paniers de sable qui pe- saient cent kilos et qui avaient le fond pointu! »

Maintenant cet ancien matelot-docker connaît les délices de la navigation de plaisance. On loue ses services en même temps que le yacht dont il porte le nom inscrit sur son beau maillot blanc. Le prin- cipal de son effort, il l'emploie à réprimer les au- daces des navigateurs d'occasion qui sont ses pa- trons, le temps des vacances. « Aller jusqu'en Corse ? Vous n'y songez pas! Avec ces vents capri- cieux, avec ces bourrasques qui se lèvent sans crier gare, par les temps les plus cléments! » On tire quelques « bords », jusqu'aux plages, pour l'escale pique-nique. Les locataires du yacht, qui rêvent d'horizons perdus, protestent. Mais le vieux marin, dont le petit œil plissé sait, à la moindre ride de la mer, distinguer l'annonce du ponant, de la tramon- tane, du mistral, trouve toujours pour l'approuver quelque passagère sujette au mal de mer et pour qui le plaisir du yachting est plaisir de vanité, que l'on goûte au port, en s'offrant en spectacle aux gens du commun, que leur petitesse retient au ri- vage : « L'expérience de la navigation, c'est ce ma- rin qui l'a, oui ou non ? » Argument sans réplique.

Alors, à peine achevé le pique-nique, à la Moute, à Pampelonne, le vieux marin, maître à bord, donne le signal du retour. On rentre au moteur. Le mo- teur a du bon. Plus de durillon, pas plus aux mains qu'à l'épaule, pour le vieux marin, bien content de regagner ses pénates.

Et pourtant, avec leurs tartanes sans moteur et

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malgré ponant, tramontane et mistral, le grand- père, le père de Jean-François Allard poussaient jusqu'à Constantinople, et même plus loin, clients de la Compagnie des Indes qui rapportaient à Saint- Tropez soieries et épices. Rude métier qui, sans enrichir son homme, lui procurait une modeste aisance.

Jean-François, lui, eut de bonne heure la convic- tion que son avenir n'était pas sur l'eau. C'est que son enfance fut bercée par le bruit du canon de Valmy, d'Arcole, de Marengo. Bonaparte est son héros. Dès qu'il atteint l'âge de servir sous les armes, en 1801, il s'engage, au 23 Dragons. Excel- lent cavalier, charmant camarade. En l'an 1802 il passe brigadier, puis maréchal des logis.

Mais, manque de chance, c'est alors la paix de Lunéville, puis la paix d'Amiens. Plus de Kaiser - licks à sabrer. La vie de garnison, à la longue, n'a rien d'exaltant. Jean-François est-il venu trop tard en un monde trop vieux ? Mais non, voici que l'es- poir d'en découdre renaît avec la Troisième Coali- tion. Hélas! Jean-François n'est pas de ceux qui pour- ront dire d'Austerlitz : « J'y étais! » Est-il condamné à blanchir sous le harnais, en rongeant son frein ? Encore un peu de patience, jeune homme! Tout talent trouve toujours sa récompense. Et, en effet, Napoléon plaçant sur le trône d'Espagne son frère Joseph, notre Jean-François est nommé offi- cier du corps de chevau-légers qui fait partie de la garde du nouveau roi! Bel avancement.

Il participe à cette guerre d'Espagne, qui n'est pas guerre en dentelles, et qui dure cinq ans. Il se

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bat tout son soûl, il a un cheval tué sous lui à la bataille d'Ocaña, il est blessé de deux coups de sabre dans l'affaire de l'Alcazar, près d'Alcala.

En 1809 il est promu lieutenant de la garde im- périale. En 1813 il est fait chevalier de la Légion d'honneur.

181 4 : les adieux de Fontainebleau. Avec le re- tour des Bourbons, voici Jean-François Allard chassé de l'armée. Il se réfugie à Saint-Tropez. Il a pris part à douze campagnes Il n'a que vingt-neuf ans.

C'est un peu tôt pour la retraite.

Divine surprise! L'empereur s'est échappé de l'île d'Elbe, l'aigle vole, de clocher en clocher, jusqu'à Paris! Hélas, Jean-François Allard qui n'a pas été à Austerlitz, ne sera pas à Waterloo! Le 18 juin 1815 il se trouve à Antibes, en qualité d'aide de camp du maréchal Brune. Ainsi que le maréchal Brune il a pris peu de part à l'aventure des Cent-Jours. Cette fois tout porte à croire que c'en est fini, pour notre héros, de la carrière militaire. Capitaine, pas da- vantage. Cela est triste. A trente ans Bonaparte était général, commandant l'Expédition d'Egypte...

Le maréchal Brune songe à se rallier aux Bour- bons. Regagner Paris ? Ne pressons pas le mouve- ment. Brune (Guillaume), né à Brive, ouvrier typo- graphe, puis journaliste, ami de Danton, enfin ma- réchal de France, en 1804, possède un château à Saint-Just, en Limousin. La sagesse commande d'aller se terrer là, quelque temps au moins. Le maréchal expédiant les affaires courantes prend sa plume et écrit ce qui suit :

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Antibes, 20 juin 1815

« M. Allard, mon aide de camp, se rendra à Saint- Tropez porteur d'ordres pour M. Maret, comman- dant la place et le fort en état de siège, il visitera les batteries du golfe et de la rade. Si les bâtiments porteurs des chevaux de Sa Majesté venant de l'île d'Elbe sont dans la rade de Saint-Tropez, il ordon- nera le débarquement et il fera former une escorte de brigade en brigade jusqu'à Toulon. L'amiral Duperré en donnera un reçu. »

Ainsi, deux jours après Waterloo, les chevaux de Napoléon, venant de l'île d'Elbe, étaient attendus à Saint-Tropez! Comme quoi l'intendance suit... son petit bonhomme de chemin!

Allard empoche l'ordre, salue, fait demi-tour, et se met en route. Va pour Saint-Tropez! Autant là, chez soi, qu'ailleurs. Il fait bon, la terre est belle, le long de la mer paisible. On ne sait pas très bien, en ces parages, qui commande : encore Napoléon, ou déjà les Bourbons ?

Ce héros tout bronzé, qui sent encore la poudre, est gracieusement accueilli au logis. Il y a là le père, sa seconde épouse — la mère de Jean-Fran- çois est morte en lui donnant le jour — et le demi- frère de Jean-François, le fils du second lit, Benja- min. Contents de revoir le fiston, le frérot, mais compatissant à sa mélancolie. Achever sa carrière comme convoyeur de chevaux, et puis quoi après?

Chausser ses pantoufles ? Cela est dur assurément.

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L'aide de camp du maréchal Brune se pointe, sans encombre à la citadelle — cette citadelle qui se recommande par l'élégance de son plan hexa- gonal, et qui est aujourd'hui musée de la Marine.

Oui les chevaux de l'empereur sont là. Arrive alors un autre ordre du maréchal Brune :

« Toulon, 31 juillet 1815. M. Allard, mon aide de camp, veillera à la route de mes chevaux pour Paris en s'arrêtant à Saint-Just pour les faire re- poser quelques jours. Mes chevaux sont au nom- bre de dix-sept plus deux mulets. Mes palefreniers sont au nombre de sept, ils ont tous des passe- ports. »

Il s'agit, non plus des chevaux de l'empereur, mais de ceux du maréchal. N'importe. Nous irons à Paris. Douze campagnes, deux blessures, plusieurs chevaux tués sous soi pour finir par commander à sept palefreniers! Adieu, bâton de maréchal que tout grenadier de deuxième classe avait dans sa gi- berne. Mais soit, à la mauvaise fortune opposons un front d'airain! Une pythonisse qui lui eût alors as- suré qu'un jour il commanderait en chef une armée nationale, notre homme, assurément, lui eût ri au nez!

Jean-François Allard avait donc toutes raisons de douter qu'une bonne étoile veillât sur sa destinée, alors même que cette bonne étoile écartait de lui le plus affreux des périls. Car si Brune n'avait pas chargé son aide de camp de convoyer ses chevaux, celui-ci aurait partagé le sort du maréchal, c'est-à-

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dire qu'ils auraient été, l'un comme l'autre, massa- crés à Avignon.

Brune a quitté Toulon avec une escorte de chas- seurs à cheval, des fidèles, à tout crin, à toute épreuve. Son projet est de gagner à petites étapes Paris, où il remettra ses pouvoirs à Louis XVIII, avec arrêt à Saint-Just, Allard et son troupeau chemi- nant en avant. Il faut que ce maréchal soit bien un peu étourdi, car, arrivé à Aix, sans tracas aucun, il décide de renvoyer son escorte, et de continuer sa route en voiture, comme un vulgaire pékin. Il faut qu'il soit bien imprudent pour commettre pareille bévue.

Déjà, en 1814, Napoléon, réchappé de l'île d'Elbe, arrivant en vue d'Avignon, avait pensé y perdre la vie. Il ne dut son salut qu'à sa promptitude à sauter sur le cheval de son courrier. Déjà, au voyage aller pour l'île d'Elbe, l'empereur vaincu avait pu appré- cier combien les populations du Midi, en majorité royalistes, le haïssaient, tellement qu'il dut se dé- guiser pour n'être pas reconnu. En 1813, quantité de réfractaires à la conscription avaient pris le ma- quis, d'autres, pour couper au service, se cassaient les dents de devant, indispensables pour déchirer la cartouche. Chateaubriand, dans Les Mémoires d'Ou- tre-Tombe abonde en anecdotes sur l'impopularité de l'empereur déchu, traversant des provinces où foisonnaient des « terroristes » prêts à lui faire son affaire.

Tout se passe comme si Brune pensait n'avoir rien

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à craindre, alors que la « Terreur Blanche » sévit en Provence. Un surnommé Pointu, chef de bande, court la campagne, abat les suppôts de l'usurpa- teur Buonaparte, tout en rançonnant les paysans sans souci de leur opinion, et qui d'ailleurs n'en ont pas, en braves et sensés paysans qu'ils sont.

Cependant Brune arrive à Avignon et descend dans un bon hôtel de la ville, sans aucunement dis- simuler son identité. On n'est pas plus écervelé.

Bientôt informée, la foule s'amasse sur la place, de- vant l'hôtel. On appelle les gendarmes. Survient le général Lambot, commandant supérieur du Vau- cluse, représentant de l'autorité légitimiste, déjà en place en 1813. C'est un caractère pusillanime, que le désordre effare. Les hommes de Pointu sont là, enragés. A la décharge de Pointu il faut dire que ses parents ont été guillotinés pendant la Révolution, et qu'il a juré de les venger. Les crimes de la révolu- tion, Buonaparte en est comptable. Ils l'ont raté, en 1814. Ils ne rateront pas, en 1815, un de ses principaux complices. Ne dit-on pas, au surplus, que Brune a pris part aux massacres de septembre, qu'il a porté au bout d'une pique la tête de la princesse de Lamballe ?

Le général Lambot propose aux émeutiers de faire conduire le maréchal en prison, en attendant les ordres du roi. Un témoin raconte « qu'un petit homme atroce, en veste nankin, lui répondit qu'en paraissant Brune aurait son coup de fusil ». Et comme Lambot protestait, le petit homme atroce ajouta : « S'il sort il est mort, s'il reste il est mort! » Sur la place la populace augmentait en nombre

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d'instant en instant. Les plus forcenés envahis- saient le rempart et les toits. Un homme de taille colossale, armé d'une hache, suivi de quinze éner- gumènes de son espèce, chargea le service d'ordre, bouscula le piteux Lambot, dont le shako tomba à terre. « Jean foutre! s'écria-t-il, tu nous as empê- chés de tuer Napoléon, tu ne nous empêcheras pas de tuer Brune! » Par les toits deux furibonds, dont un nommé Trestaillou, s'introduisirent dans l'hôtel, parvinrent jusqu'à la chambre de Brune, qu'ils tuèrent à bout portant, et dont les restes, écharpés par la foule, furent jetés dans le Rhône.

Alexandre Dumas, qui écrivit sur cette affaire, est d'avis que « la mort du maréchal fut terrible mais aussi simple que le serait celle d'un homme tombé par imprudence dans une caverne de tigres ». Une plaque, au lieu même où il se produisit, commé- more l'événement. A quoi tient la destinée! Un peu de jugeote, un grain de prudence, eussent suffi à Brune pour qu'il passât le cap, de l'Empire à la Res- tauration, ainsi que Marmont et tant d'autres su- rent si bien faire. Comblé d'honneurs et de riches- ses par Napoléon, Marmont prit le vent le plus ha- bilement du monde, lâchant, au moment de la prise de Paris par les Alliés, le maître à qui il devait tout, traitant secrètement avec ceux-ci, de sorte que, pour prix de sa trahison, Louis XVIII le fit pair de France.

« Aux portières du roi votre cheval dansait! » dit fièrement Flambeau à Marmont, dans L'Aiglon.

N'empêche que Marmont, l'homme du reniement, qui commanda les troupes royales pendant les jour- nées de juillet, mourut dans son lit en 1852, à un

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âge fort avancé. C o m m e quoi l ' a r t de palinodie, q u a n d on le pratique supérieurement, paye. Il sem- ble bien que B r u n e n'avait, pas plus que Marmont, l'intention de rester fidèle à Napoléon. Seulement lui m a n q u a i t ce qu'il faut d'habileté pour naviguer entre les écueils de l'histoire!

Allard, qui précédait Brune sur la route de Lyon, eut le flair d'éviter Avignon. Il était habillé en civil.

Une seule alerte, dans u n village du Comtat où u n de ses anciens soldats le reconnut. Heureusement l ' h o m m e allait à pied. P i q u a n t des deux, Allard prit du large. Bientôt la nouvelle lui parvint de la fin du maréchal. Mission terminée. L'Histoire ne dit pas ce que devinrent les dix-sept chevaux et les sept mulets. Peut-être les palefreniers, se démobi- lisant eux-mêmes, en tirèrent-ils u n bon profit, avant de r e n t r e r chez eux.

Allard poursuivit, seul, sa route j u s q u ' à Paris.

Où il ne tarda pas à se convaincre que ses états de service ne le recommandaient pas mieux, auprès du nouveau pouvoir, que n ' e û t fait un casier judi- ciaire très chargé!

Balzac, qui avait peu de sympathie pour les mili- taires, nous a laissé l'effrayant portrait d ' u n de ces officiers de l'Empire que la Restauration réduisit à rien, c'est Philippe B r i d a u Cet ancien colonel

I. Charles Delacroix, frère aîné d'Eugène, l'illustre peintre, passe pour avoir fourni à Balzac le modèle de son Philippe Bridau. Aide de camp du prince Eugène, colonel en 1808, baron en 1810, blessé en 1812 au passage de la Dwina, prison-

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des dragons de la Garde Impériale, parfaite figure du héros napoléonien, une fois rendu à la vie civile tombe au plus bas, vit d'expédients, sans scrupule aucun. Flore Brazier, fille de paysans de l'Indre, qui, dans son enfance, « rabouillait » l'eau des ruisseaux pour rabattre les écrevisses, qui ensuite a fait les délices des vieux jours de Roget, médecin libidineux, qui a passé entre les pattes du fils de ce médecin, lourdaud timide, Flore Brazier, donc, croit avoir trouvé le bonheur auprès du ro- buste Maxence Gilet, lorsque le malheur veut qu'elle rencontre Philippe Bridau.

L'ancien sabreur la traite comme il traitait les escadrons ennemis. Il la terrorise, il la réduit à merci, il la contraint d'épouser le fils Roget, et de s'en débarrasser en le jetant au gouffre de la débau- che parisienne, où il meurt. Après quoi Bridau prend pour femme la veuve Roget, qui a du bien, et, afin d'en hériter, la pousse à boire, à se prosti- tuer, bref il fait si bien qu'elle succombe à une affreuse maladie, dans un affreux galetas.

Et voilà! Ayant été un héros de cette Grande Armée qui fit trembler l'Europe, on ne sait plus à quoi vouer son énergie dans cette France de la Restauration, pacifique et bourgeoise. Alors on de- vient mauvais garçon, et faute de pouvoir encore tailler en pièces le Kaiserlick ou le Cosaque, on

n i e r à S a i n t - P é t e r s b o u r g , C h a r l e s D e l a c r o i x , p r o m u m a r é c h a l d e c a m p h o n o r a i r e e n 1815, r e n t r a d a n s la vie civile e n q u a l i t é d e « d e m i - s o l d e », se r e t i r a a u L o u r o u x , p r è s d e M o n t - b a z o n , e t c ' e s t là q u e Balzac le T o u r a n g e a u f i t sa c o n n a i s s a n c e .

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s'acharne à détruire une pauvre fille, bien petite pécheresse qui n'avait pas le choix des moyens pour s'élever de l'état de rabouilleuse à celui de dame- comme-il-faut !

Philippe Bridau n'est certes pas, des personnages de La Comédie humaine, un de ceux que Balzac porte dans son cœur. Toutefois Balzac n'a pu empê- cher que, pour finir, il se réhabilite. Philippe Bri- dau, en effet, tombe glorieusement, pendant la conquête de l'Algérie. Il ne lui manquait qu'une guerre pour récupérer son honneur. On peut médi- ter là-dessus, sur le sort de ce « soldat perdu » à qui la conquête de l'Algérie donna l'occasion de se re- trouver, alors que cent trente ans plus tard, dans la seconde guerre d'Algérie, juste à l'inverse de la pre- mière, tant d'autres soldats « se perdraient », sans recours...

J'ai rappelé le souvenir de Philippe Bridau parce qu'il est l'exemplaire le plus achevé que nous connaissions du « demi-solde » de 181 5. Et parce que Jean-François Allard se trouva, dans le même temps, aussi démuni de raisons d'être que le fut le triste suborneur de La Rabouilleuse. Cela dit, il est clair que la même adversité n'engendre pas des conduites identiques. Jean-François Allard, mal- gré son origine méridionale, était homme de sang- froid. Privé de l'ivresse des combats, il ne connut pas cette extrémité du désarroi qui ôte, à ses victi- mes, le sens des valeurs morales. Que devint-il donc, en 1815 ?

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Un chroniqueur parisien du siècle dernier, retra- çant pour ses lecteurs la carrière du général Allard, commence son article par la description de deux hommes en capote bleue et chapeau sur l'oreille qui errent sur les quais de Marseille. Nous sommes en septembre 1815. L'un de ces hommes est Allard, ancien lieutenant de l'état-major du roi Joseph à Naples, puis en Espagne; l'autre, c'est Ventura, officier d'origine italienne, qui fut compagnon d'ar- mes du premier. Ils ne savent que faire. Ils ne savent où aller. On n'est pas plus libre, pas plus disponible que ne le sont ces deux ex-soldats. Soudain, « leurs regards errant au hasard » se fixent sur un bateau en partance pour Constantinople. Va pour Consti- nople. L'attrait de l'Orient est toujours vif au cœur des « demi-soldes », comme il le fut au cœur de Napoléon, obsédé par le souvenir du grand Alexandre.

A Constantinople nos deux voyageurs se font repérer comme étant de dangereux bonapartistes.

Alors ils partent pour la Perse, à pied! A Erivan, ils sont présentés au prince Abbas Mirza, héritier de la couronne du Schah-in-schah, et réformateur de l'armée persane. Si la réputation des militaires français était on ne peut pire à Constantinople, ici elle est on ne peut plus flatteuse, sans égale dans le monde.

« Vous étiez officiers du grand Napoléon! s'écrie Abbas Mirza, eh bien, je vous nomme colonels de l'armée persane, où vos services ne manqueront pas

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d'être appréciés, et vos talents de faire merveille! » Joie de nos deux vagabonds. Mais dont il durent bientôt rabattre tout. Car la Russie exigea, du schah de Perse, le renvoi des deux officiers fran- çais. On conçoit que l'empereur Alexandre I ne conservait pas bon souvenir de tout ce qui lui rap- pelait Napoléon!

Allard et Ventura reprennent la route — la piste, pour mieux dire. Par Hérat, Kandahar, Kaboul, ils atteignent la ville de Cachemire « renommée pour la perfection de ses châles et la splendeur de ses femmes ». Nouvelle mésaventure : reconnus comme indésirables, Allard et Ventura sont pourchassés par la populace aux cris de : « A mort les Firin- g h i s il faut les empaler! »

Alors, tout soudain, un ouragan de sable des- cendu de l'Himalaya, et suscité sans doute par la Providence, dispersa la foule, permettant ainsi aux deux étrangers de prendre la fuite. « On eût dit qu'ils ressentaient déjà quelque part la pointe du fer homicide! »

Ils ne s'arrêtèrent qu'après avoir traversé le Sut- ledge, large fleuve qui faisait la frontière des Etats du roi de Lahore. La terrible alerte qu'ils venaient d'essuyer n'était pas, dit le chroniqueur, sans fon- dement! Ils éprouvèrent bientôt qu'ils n'étaient pas moins odieux aux habitants des rives du Sutledge qu'ils ne l'avaient été à ceux de Cachemire. Le Sir-

I. Firinghis signifiait « étrangers ».

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