• Aucun résultat trouvé

Demain ne suffit pas

N/A
N/A
Protected

Academic year: 2022

Partager "Demain ne suffit pas"

Copied!
204
0
0

Texte intégral

(1)
(2)
(3)

Demain ne suffit pas

(4)

© Editions Passiflore - 2013 15, avenue de l’aérodrome 40100-DAX

[email protected] www.editions-passiflore.com DU MÊME AUTEUR

• Et au bout, l’Océan (Editions Passiflore, juin 2012)

(5)

Fanny Leblond

Demain ne suffit pas

Roman

(6)
(7)

Carpe diem...

(8)
(9)

9

ALfred

Alfred.

Mon nom est Alfred.

Et mon surnom n’est pas Al, et encore moins Fred.

Un jour, je suis né et maman s’est écriée : — Alfred, c’est Alfred !

Et elle a ajouté :

— C’est Alfred en entier. Ni Al, ni Fred. Alfred ! C’est comme ça. Maman, quand elle a dit quelque chose, il est inutile de tenter de discuter. D’ailleurs, papa n’a pas essayé.

Lorsqu’il est arrivé devant l’employé de l’état civil, il a déclaré qu’était né le 18 mars 1965, à 7 heures 43, un enfant de sexe masculin prénommé Alfred. Et il a ajouté Archibald. Un hommage au capitaine Haddock, je pense. C’est ainsi qu’au jour même de ma venue au monde, je m’en excuse auprès de mes homonymes, j’ai été affublé des deux prénoms les plus ringards qui soient.

Il paraît qu’en salle de naissance, placé sur le ventre maternel, en entendant maman prononcer mon nom pour la première fois le 18 mars 1965 à 7 heures 43 et 25 secondes, j’ai immédiatement cessé de hurler. Et par là même, de respirer.

(10)

10 Demain ne suffit pas

Carnation bleue. Bracelet d’identification bleu. C’est un garçon. Premier enfant, accouchement difficile, il était exténué, papa. Il est entré dans la nurserie les mains sur les reins, le visage marqué, d’un pas lent, essoufflé. Il a regardé, dubitatif, tous les berceaux et les nouveaux-nés emmaillotés. L’infirmière lui a aussitôt désigné du doigt celui mis de côté, attaché à une machine bizarre qui clignotait régulièrement. Il s’est approché en soupirant, s’est penché sur moi et a dit dans un souffle :

— On dirait un petit rat ! 

Il s’est alors adressé à la blouse blanche qui l’avait suivi.

— Vous êtes sûre ?

— Oui, Monsieur. Regardez le bracelet : Alfred. C’est bien votre petit Alfred.

Et se tournant vers le paquet blanc au visage violacé, elle a ajouté :

— Regarde Alfred, c’est ton papa !

Ouvrant les yeux pour la seconde fois sur le monde dans lequel je venais d’être jeté, je regardai mon père et me mis à hurler sur-le-champ ! L’appareil, sapin de Noël accroché à mon berceau, se mit à clignoter à tout va tandis que l’alarme retentissait. Mon père blêmit, recula pour laisser place à l’infirmière. Lorsqu’elle se retourna pour le rassurer, elle le trouva étendu sur le sol, évanoui.

Sortant de la maternité, alors qu’il peinait à recouvrer ses esprits, mon père traversa la rue et s’accouda au zinc du Bar des Jours heureux qui faisait face à la clinique. Il commanda un whisky qu’il avala d’un trait.

— Alfred… Elle l’a appelé Alfred ! Et en plus, il est moche, dit-il au barman.

— Vous venez d’être papa  ? demanda celui-ci alors

(11)

11 Demain ne suffit pas

qu’il connaissait pertinemment la réponse.

Il en voit passer des jeunes pères, heureux, émus, attendris par le premier jour de vie qu’ils viennent de donner. Débordement d’enthousiasme, tournées générales, accolades et sourires béats d’émotion  : son lot quotidien. Il a appris à féliciter, congratuler, compli- menter sur les photos des bébés rougeauds, à la tête parfois difforme : « Il est superbe ! » Phrase maintes fois répétée, en détachant les syllabes pour savourer son effet :

« il est su-per-be ! » À ce sujet, il use continuellement de LA phrase magique, celle qui déclenche une vague de fierté non dissimulée : « Qu’est-ce qu’il vous ressemble ! » assorti d’un « Qu’il est beau ! » Alors là ! le coq danse, la collerette gonflée, l’aile tendue… « Tournée générale à la santé du petit ! » oubliant impunément qu’à quelques mètres de là, la poule, aimable et docile pondeuse, récupère comme elle le peut. L’entrée dans l’ère du tout image a radicalement modifié sa vision des hommes, du moins du début de leur vie. La gloire des pères en gros plan. Il ne suffit plus d’écouter, il faut regarder les polaroïds, entrer dans l’intimité des choses, le vif du sujet ! Barman, c’est un peu comme meilleur ami qu’on ne connaît pas encore, confident, psychothérapeute de comptoir. En plus, il vous délivre le médicament sans ordonnance, médecin et pharmacien tout-en-un ! (Pauvre poule, bien loin d’imaginer qu’à l’heure où elle s’endort, la basse-cour reluque son anatomie au seuil de la délivrance !)

— Remettez-m’en un, j’en ai besoin ! conclut papa.

Sortant du bar, il passa à la maison. Il but à nouveau un whisky et laissa la bouteille sur le napperon de la

(12)

Demain ne suffit pas

table du salon, il aurait bien le temps de la ranger avant qu’elle rentre ! Il prit ses papiers et, muni du certificat de naissance, se dirigea vers l’Hôtel de ville. Il monta les escaliers menant à l’état civil et se présenta au guichet.

— Alfred, elle l’a appelé Alfred ! Et en plus, il est moche, fut sa première déclaration officielle me concernant.

Devant le désarroi palpable de cet homme, exténué par une nuit d’enfantement, l’employé lui suggéra : — Vous pouvez y adjoindre un second prénom si vous le souhaitez.

— Un second prénom ? Je n’y ai pas pensé… Vous choisiriez quoi, vous ?

— Je ne sais pas, c’est à vous qu’il revient de le choisir.

Un prénom qui vous fait penser à quelqu’un, à quelque chose que vous aimez.

Après quelques secondes de réflexion, papa annonça : — Archibald !

Sortant de la mairie, il avait fait quatre pas sur la chaussée pour traverser lorsqu’un bus le percuta.

C’est comme ça que je suis né, le jour où mon père est mort.

C’est comme ça que mon père est mort, le jour où je suis né.

Sortant de ma vie avant même d’y être entré.

Ce qui a fait dire à ma grand-mère :

— J’ai toujours su qu’il aurait du mal à assumer cette paternité !

(13)

13

À L’école

À l’école, j’ai toujours été différent des autres enfants.

Maman et moi vivions dans une petite ville. Une maisonnette modeste, mais avec tout le confort. Papa avait été prévoyant et, à l’annonce de ma conception, il avait souscrit une assurance-vie qui nous avait permis de voir venir…

— C’est la moindre des choses qu’il pouvait faire quand même ! (Vous l’avez reconnue, c’était ma grand-mère.) Ainsi, maman pouvait vivre sans inquiétude. Elle s’était spécialisée dans l’organisation de réunions de vente à domicile.

J’étais un enfant délicat. Elle ne cessait de le répéter.

Roséole, varicelle, rougeole, oreillons, rubéole pour les maladies courantes ! Sans compter les rhumes, grippes, angines, bronchites, otites saisonnières ! Mon carnet de santé était épais comme un annuaire. Produit fragile, j’étais l’objet de grandes attentions. Emballé, emmitou- flé, protégé, voué à une vie enfermée. L’extérieur était une agression à laquelle l’observance maternelle devait me soustraire.

Alors bien sûr, l’école, c’était pour moi à temps partiel !

(14)

14 Demain ne suffit pas

J’y allais couvert comme un oignon dès le mois de septembre. Col roulé synthétique, gilet en laine, écharpe, bonnet, gants dès que la température descendait en deçà de 10 degrés.

— Et n’oublie pas de mettre ta cagoule à la récréation ! me disait maman en me laissant devant la classe.

Elle se tournait alors vers les mères d’élèves et d’un air apitoyé, elle ajoutait :

— Il a une petite santé, et je n’ai plus que lui…

Elle aimait ça, maman, faire pleurer dans les chaumières. Être, l’espace d’un instant, le centre du monde et pour cela, elle n’avait pas trouvé mieux que la pitié ! Aujourd’hui, ça me fait pitié !

Vous vous en doutez, les autres enfants me regardaient, goguenards. Mes tenues vestimentaires n’ayant rien à envier à mon prénom, j’ai débuté comme ringard de service à trois ans. J’étais à la traîne dans le programme scolaire, mis de côté, exclu de leurs jeux. Celui qui reste toujours le dernier assis sur le banc. Il faut dire que pour accentuer encore nos différences, maman avait demandé à la maîtresse de me garder en classe, au chaud, les jours de froid.

— Vous en profiterez pour lui donner des exercices de rattrapage, avec tout ce qu’il a manqué ! De toutes les façons, il n’aime pas les jeux en extérieur.

Qu’est-ce qu’elle en savait ? Moi, j’aurais adoré être le champion de foot de la cour de récréation. Pour cela, encore aurait-il fallu qu’on me laisse jouer !

Un mardi, alors que je m’étais approché du préau qui servait de terrain, debout au bord des lignes imaginaires, je vivais la partie en esquissant les gestes des buteurs,

(15)

15 Demain ne suffit pas

espérant secrètement qu’un des joueurs me remarquerait et proposerait que je complète l’équipe. J’étais donc là, comme un commentateur sportif argentin devant un match de Maradona, pris dans le feu de l’action  :

« Lazinou centre, frappe de Tobbi et BUUUUUUT !!! » Mû par un enthousiasme soudain, je venais de lancer un grand coup de pied fictif qui, à ma grande stupéfaction, avait atterri, bien réellement et malencontreusement, dans le tibia du maître qui surveillait la récréation.

Je levai des yeux incrédules vers le visage tordu de douleur. Je compris immédiatement que la partie était perdue pour moi. Carton rouge ! J’écopais d’un mois de suspension de récré !

J’avais cru un instant que j’appartenais au monde des enfants de mon âge et voilà que ma maladresse me ramenait sur terre. Plus bas que terre même ! Mais mieux valait encore la terre que le regard insoutenable de mes camarades. Camarade ?

— Pierre, donne ton cahier à ton copain pour qu’il recopie la poésie qui lui manque, avait demandé la maîtresse en me désignant.

— C’est pas mon copain  ! avait-il répondu tout naturellement en me le tendant.

Mes relations avec les autres ont toujours été difficiles.

Les yeux baissés, le regard au bout des chaussures que je balançais pour me donner une contenance, je me retranchais derrière maman.

— Il est beaucoup trop timide ce grand garçon ! avait fait remarquer la maîtresse.

Moi, les yeux obstinément rivés au sol, je détestais cette façon qu’elles avaient de parler de moi, comme si

(16)

16 Demain ne suffit pas

je n’étais pas là. Au fil de leur conversation, je rentrais de plus en plus la tête dans mes épaules pour disparaître, pour de bon  ! J’avais toujours été comme ça, disait maman. « Le pauvre avec tout ce qu’il a vécu… » C’était donc inexorable ! J’étais génétiquement programmé à la timidité, cela allait de pair avec mes yeux verts et mes cheveux bruns. Et pourtant, si ces derniers me rendaient fier lorsque maman y passait sa main en m’appelant

«  son petit homme  », j’avais honte. J’avais mal à la timidité. J’en avais plus qu’assez de cette étiquette collée sur mon front. J’aurais aimé l’enlever, enfant, mais c’était impossible, les autres me faisaient peur, alors je me cachais derrière. L’étiquette a grandi en même temps que moi, et aujourd’hui, c’est une affiche-panneau 4 par 3, beaucoup trop lourde pour être ôtée.

C’est alors que le pire de mes cauchemars a commencé.

Pour m’aider à vaincre ma timidité, maman m’a inscrit à un cours de théâtre sur les conseils avisés de la maîtresse.

Que je ne remercie pas !

Le premier jour, maman m’a accompagné.

— Il faut que je parle à ton professeur, avait-elle dit, sur le ton solennel et grave des grandes annonces. De celles qui vont influencer, à tout jamais, la suite de votre existence.

— Je l’ai inscrit parce que je veux qu’il soit un peu moins timide.

À cet instant précis, je me suis dit, «  juste un peu moins  », c’est que ce doit être incurable. Elle ne veut pas que je ne sois plus timide du tout, mais juste « un peu moins ».

— N’hésitez pas à le pousser, il faut qu’il se décoince !

(17)

17 Demain ne suffit pas

Que je me décoince ? Mais que voulait-elle donc ? Il s’en suivit une année entière de terreur. Lors de chaque séance, j’étais l’objet de sollicitations incessantes que je vivais comme un harcèlement. Le cours d’art était dramatique pour moi ! J’essayais par tous moyens de me faire oublier, c’était sans compter sur la détermination de mon professeur, investi de la mission maternelle.

J’avais pour habitude de rester en retrait au fond de la salle, assis sur une chaise. J’écoutais, pourtant avec envie je l’avoue, les improvisations des autres. Mais entre mes envies et mes actions, il y a toujours eu une faille digne de San Andréas. Le cours débutait par un travail de désinhibition… Il fallait marcher et se croiser en se fixant des yeux. Mes camarades ne pouvaient fixer que le dessus de mon crâne et je me faisais violence pour déambuler au milieu d’eux. J’avais peur. L’exercice se poursuivait en touchant les mains des autres, proximité dérangeante, pour les lâcher lorsque l’éloignement était devenu trop important. Je restais en marge du groupe et ne touchais rien de plus que la couture de mon pantalon.

Le mouvement suivant voulait qu’on se jette les uns dans les bras des autres. J’étais pétrifié d’émotions, apeuré et souffreteux, comment quiconque pouvait-il avoir l’intention de me prendre dans ses bras ? Je coupais court à cet exercice inventant chaque fois une excuse nouvelle : mon lacet défait que je peinais à nouer, une écharde dans la main, une envie pressante… Puis arrivait le travail de la voix qu’il fallait utiliser pour chuchoter, crier, souffler, hurler… Pour cela, le professeur proposait des sentiments que nous devions traduire, communiquer, partager. Je me souviens du jour où il a suggéré « la timidité ». J’ai commencé à me décomposer, tous les regards étaient

(18)

Demain ne suffit pas

tournés vers moi ! J’allais faire un tabac, c’était sûr ! Ils riaient tous ! Moi, j’aurais pu mourir sur place, on aurait alors posé ici ma pierre tombale avec pour épitaphe

« Ci-gît Alfred, le plus profond possible ! ».

En fait, j’ai toujours eu envie de mourir, parce que ma vie a toujours été triste à mourir.

Mais aujourd’hui…

(19)

19

À L’âge que j’ai

À l’âge que j’ai, je me demande si j’ai vraiment envie de mourir. Oh ! Ma vie n’est pas d’une excitation folle ! Il n’est pas difficile de s’en apercevoir. Je travaille comme agent de recouvrement du Trésor public. Rien que ça, c’est déjà déprimant. Statistiques du suicide dans la catégorie ? Ne gravissons pas la macabre échelle du plus fort taux de suicidés dans l’année selon la profession. Je n’en ai pas la moindre idée.

— C’est une place d’employé, mais… il est fonction- naire ! répète fièrement maman.

J’ai été nommé à Bordeaux. C’est bien Bordeaux. Il y fait souvent beau.

Et puis maman, qui est venue s’installer près de moi, s’est tout de suite fait des copines. Je suis dans un bureau climatisé, c’est le confort moderne. J’encaisse les amendes. Les gens envoient leurs chèques, moi je les passe dans une machine à lecture optique et je saisis le montant payé. Parfois aussi, je réponds au téléphone.

Depuis peu, il y a une femme qui me téléphone avec une voix… une voix d’hôtesse de l’air. Une intonation doucereuse, un chant qui vous caresse, un appel pour

(20)

20 Demain ne suffit pas

s’envoler, du nerf auditif au cœur en ligne directe.

(Même sans en connaître, je sais comment parlent les hôtesses de l’air.)

Cette voix langoureuse me dit : « Bonjour, trésor… » Et me laisse tomber, en chute libre, au fond de mon fauteuil.

La première fois, j’en ai perdu l’équilibre, j’ai regardé tout autour de moi, au cas où quelqu’un aurait entendu. Et puis, elle a raccroché ! Plusieurs jours durant, j’attendais, redoutais cet appel quotidien. Je ne savais trop quoi en penser. J’ai alors commencé à épier toutes mes collègues.

Je traînais à la machine à café, ignorant le danger à l’heure où les lionnes s’abreuvent. Mon téléphone portable dans la poche, j’enregistrais. Ensuite, je notais sur un petit calepin la date, les participantes, leurs bureaux dans le service ainsi que le sujet de conversation.

Mercredi 28 novembre 2009. Anne-Estelle 104B, Marie 103C. 14 h 22, sujet : recette du cake aux olives.

Mercredi 28 novembre 2009. Nathalie 203, Marylise 708. 16 h 31, sujet  : comparaison des moyens de contraception.

Jeudi 29 novembre 2009. Judith 104A, Laure 103B.

10 h 04, sujet : cette pétasse de Marie (103C) aurait une aventure avec David de la compta.

Jeudi 29 novembre 2009. Marie 103C, Anne-Estelle 104B. 10 h 26, sujet : David, un sacré bon coup ! Le soir, rentré chez moi, j’écoutais juste… au début.

Curiosité teintée de culpabilité, j’effaçais aussitôt ces enregistrements volés. Puis m’est venue l’envie de conserver ces voix. La mémoire de mon téléphone a vite montré ses limites. J’ai donc acquis un ordinateur, du matériel hifi et je me suis jeté avec passion dans l’espionnage audiophile.

(21)

21 Demain ne suffit pas

C’est comme ça que j’ai commencé à collectionner les voix de femmes.

Collecteur d’impôts et collectionneur. Après tout, en anglais c’est la même chose : collector !

Malgré le nombre important d’extraits vocaux écoutés, impossible d’identifier LA voix. Au bout de quelques semaines, la déception s’immisça comme une évidence.

J’ai découvert que c’était mon collègue Denis qui me faisait une plaisanterie. Tout l’étage y était passé. Quel déconneur, ce Denis !

Quel dommage ! J’aimerais être le trésor d’une femme.

Mais pour tout dire, ne tournons pas autour du pot : maintenant, de toutes les façons, on pourra l’ajouter à mon épitaphe, je suis novice.

D’accord, d’accord, utilisons le terme approprié : je suis puceau.

Voilà, c’est dit !

Ce n’est pas que je n’ai pas eu envie, c’est que je n’ai jamais eu l’occasion.

Mon premier émoi amoureux… Charlotte. C’était à l’école maternelle, cachés dans la cabane, pendant la récréation. Je l’avais embrassée. Sur la bouche. Ou plutôt, pour être tout à fait honnête, elle m’avait embrassé. Elle n’avait pas froid aux yeux, Charlotte. Elle n’avait pas froid du tout d’ailleurs, elle aimait beaucoup jouer au docteur et avait une incroyable collection de culottes qu’elle s’appliquait à nous montrer dès que l’occasion s’en présentait. J’étais encore tout béat de ce premier baiser lorsque Madame Delavigne, la maîtresse, nous a surpris. J’ai été traîné par l’oreille jusqu’au bureau de la

(22)

22 Demain ne suffit pas

directrice qui, après un sermon de rigueur, a convoqué ma mère.

Un ticket de bus, une crotte de chien écrasée, une capsule de Kronenbourg. Mauvaise graine ! Un rebord de trottoir sur lequel on avait essuyé les restes de la crotte de chien, des graviers. Petit vicieux ! Les racines d’un mûrier, un pigeon qui s’est envolé à mon approche. Pervers en culottes courtes ! Les pieds d’un banc, les marches du parvis de l’église. Quelle honte ! Les chaussettes dépareil- lées de Monsieur Jacques, le coiffeur. Dépravé  ! Aïe, mon oreille ! Un rebord de trottoir propre, une bouche d’égout, le gond du portail du jardin, les pavés de l’allée, le bas de la porte d’entrée. Obsédé, tous les mêmes…

Me faire ça à moi !

Les mots de maman résonnaient plus que nos pas dans les rues désertes. Parfois, je me réveille encore étourdi sous leurs coups violents. En arrivant à la maison, elle est allée jusqu’au placard, a sorti LA bouteille de whisky, celle-là même dans laquelle mon père avait bu cinq ans plus tôt sa dernière gorgée, et elle s’en est servi un plein verre qu’elle a bu d’un trait avant de s’effondrer en larmes : tout était de ma faute.

L’heure était grave, j’avais commis l’irréparable. Plus jamais je ne recommencerais, c’était promis.

Depuis lors, les filles sont devenues pour moi les étranges habitantes d’une planète trop éloignée de la mienne. À l’école élémentaire, cela ne changeait rien, la population mondiale était divisée en deux groupes : les autres et moi. Au collège, j’écoutais à l’occasion leurs conversations, mais j’avoue que leurs sujets de discussion

(23)

23 Demain ne suffit pas

tout comme leurs comportements relevaient pour moi d’une activité paranormale. Réparties en de nombreuses constellations dans la cour, elles se déplaçaient toujours à plusieurs. Parfois ces associations donnaient lieu à de grandes manifestations d’enthousiasme, ou de désespoir, dont l’origine demeurait toujours très obscure. Les garçons, eux, parlaient sport, foot, mobylettes ou filles ! Cela semblait plus simple. J’avais découvert qu’il y avait trois grands groupes dans la population mondiale : les filles, les garçons et moi. Le distinguo entre garçon et fille était très clair. À l’approche d’un garçon, je restais impassible, plongé dans mes pensées, rien à dire, rien à échanger. Je pouvais même, à cette époque, commencer à lever les yeux et gratifier mes condisciples d’un regard qu’ils trouvaient méprisant, mais qui n’était en fait qu’une ultime défense. Par contre, la présence d’une fille m’angoissait, alors celle de tout un groupe, vous l’imagi- nez ! Les croiser dans le couloir, une épreuve. Être assis à côté de l’une d’entre elles en classe, une aventure.

Et pourtant, après avoir tourmenté mes journées, elles hantaient mes nuits.

Je me réveillais au petit matin troublé, mais enthousiasmé par des performances que jamais, éveillé, je n’aurais osé imaginer ! Et le meilleur, c’est que j’avais aimé ça ! Je passais des nuits entières dans les bras de Sophie Marceau ou Madonna. Rien que ça ! Je sais, je sais. Mais avez-vous déjà essayé de mener vos rêves  ? Vous croyez qu’on peut maîtriser quoi que ce soit ? Dans mes rêves je n’étais pas Alfred, ce pauvre naze d’Alfred.

Non  ! Là, je devenais Alfred, le grand, le talentueux, l’incroyable Alfred. Celui qui avançait calmement au bord de la plage, bronzé, musclé, le sourire ravageur, le

(24)

24 Demain ne suffit pas

charme assuré. (Tout moi à n’en pas douter.) Combien en ai-je sauvé des filles en détresse qui succombaient dans mes bras, reconnaissantes ? Je n’étais plus Alfred le zéro, j’étais Alfred 007. Après avoir dégainé mon Beretta, je les faisais tomber dans un lit de pétales et je les gratifiais de toute mon énergie. Et croyez-moi, j’en débordais ! J’étais Al le Magnifique ! Ardeur et endurance, force et vigueur.

Je l’avais lu, en cachette bien sûr chez Monsieur Jacques, le coiffeur pour hommes. Magazine automobile, Paris Match et, pour les habitués au bas de la pile, Penthouse.

« Ce que veulent les femmes » était le titre de l’article.

Au réveil, je restais gêné, portant la marque de ces rêves érotiques et de toute la culpabilité qui les accompagnait.

Je n’osais imaginer que maman se doute de quoi que ce soit de cette double vie !

Depuis longtemps déjà, j’ai compris que je ne correspondais pas aux standards de la beauté masculine.

Je suis Alfred. Des Al célèbres, il y en a. Al Capone, sulfureux, mafieux, pas un exemple pour moi, mort de la syphilis. Remarquez, moi, de ce côté-là, je ne risque rien ! Albert Einstein, rien ne dit si ses amis l’appelaient Al. Tout comme Alfred Nobel par ailleurs. Et Al Pacino, quel homme  ! Pas à proprement parler un beau gosse et pourtant, quel succès  ! Un autre moche, voire très moche, Alfred Hitchcock. Quel talent !

Moi, je ne possède rien de tout cela, ni beauté, ni laideur telle qu’elle devienne un atout, ni talent particu- lier. Je suis quelconque, transparent, pour ne pas dire inexistant.

C’est aujourd’hui le 2 décembre 2009.

(25)

25 Demain ne suffit pas

Maman est partie en croisière pour quinze jours avec LE club. Le club. Dès son arrivée à Bordeaux, elle s’est inscrite dans quatre associations différentes : les mémés nageuses, les seniorettes (celles qui se prennent pour des majorettes), les folles de la belote, les toquées de la pelote (en inédit, le cadeau de Noël tricoté main ! Cette année, ce sera une chaussette à portable avec mon initiale  !) J’avoue ne plus savoir lequel l’a emmenée. Elle ne voulait pas partir, mais j’ai insisté. Je le lui ai offert pour Noël, même avec un peu d’avance, je ne suis pas superstitieux.

C’est une œuvre humanitaire que de me débarrasser d’elle pendant deux semaines, merci Senior Croisières.

C’est totalement immoral ! Mais c’est tellement bon…

Je sors du cabinet du médecin. Il pleut. Il pleut souvent à Bordeaux.

J’étais venu le voir, il y a quelques jours, pour une douleur à l’abdomen. Ça me fait toujours bizarre le pudique « passez à côté et défaites-vous ». Il faut que je me déshabille ?… Inutile de préciser que je le suis déjà, défait ! Embarrassé, voilà que je m’empêtre dans mon pantalon.

J’évite de justesse la chute, pas le ridicule. C’est fait, me voici dans une tenue très incommode. Spontanément, comme un réflexe pavlovien, mon nez pique de l’avant, mes yeux cherchent le plancher rassurant et s’arrêtent avec horreur au bout de mes chaussettes. J’aurais dû en changer, j’aurais dû en changer… « Allongez-vous. » Ces mains étrangères sur mon corps, je frissonne, je prends un air dégagé, enfin j’essaie. Je dois me détendre, me dé-ten-dre… Une image flashe dans ma tête : Al 007, lui, il serait cool  ! Ces mains sont celles d’une masseuse thaïlandaise… Je ferme les yeux.

(26)

26 Demain ne suffit pas

— C’est là que vous sentez une douleur, n’est-ce pas ? dit-il en appuyant de trois doigts sur mon abdomen.

C’est bien là. Brutal réveil. Salaud de toubib ! Palpation :

- A : Méthode d’examen consistant à appliquer, presser doucement la main, les doigts sur certaines parties du corps pour apprécier l’état des tissus, des organes (quant à leur volume, consistance, mobilité, sensibilité, etc.) ou pour détecter les tumeurs.

- B  : Action de passer, presser la main sur quelque chose, et principalement sur une partie du corps, afin de goûter un certain plaisir sensuel. (1)

Honnêtement, vous choisiriez quoi, vous ?

Verdict  : il faudra que je vous reparle de Kim, la masseuse.

— Je souhaite que vous alliez passer une échographie.

Chose faite.

Aujourd’hui, la consultation a duré. Je n’ai pas tout compris. Au moins, il ne m’a pas fait me déshabiller.

Compte-rendu d’échographie, vérification Doppler, anévrisme, IRM, chirurgien… J’écoute, sans écouter, la lente litanie des résultats énoncés froidement. Il sourit. Il sourit ? Ah oui, il sourit. Bon, je n’ai pas tout compris, mais ça ne doit pas être trop grave.

— Donc, vous voyez (il me tend une sorte de carte du ciel, de nuit, un jour de brume, prise par un télescope dont la lentille devait être rayée), cette image montre clairement votre anévrisme. Il est très important par la taille et je crains qu’en l’état actuel, il ne soit pas opérable.

Que dit-il ? Pas opérer, bien, ce n’est donc pas urgent.

(1) CNRTL= Centre National des Ressources Textuelles et Lexicales

Q

(27)

27 Demain ne suffit pas

— Cela présente un risque…

Risque ? Comment ça, un risque ? Quel risque ?

Le temps, après avoir marqué une pause, se ralentit.

Quelqu’un marche sur ma tombe… Le médecin continue consciencieusement à éplucher les résultats de mes examens. Anévrisme, rupture, trop gros… Quelqu’un vient de frapper sur ma pierre tombale. La question simple, claire, précise, vient de sortir de ma bouche avant même que mon cerveau réalise ce qu’il me fait dire.

— Je vais mourir ?

— Tout le monde meurt un jour ! répond-il avec un sourire au coin des lèvres.

T’es content de toi ? Ce n’est pas ce que je te demande. Tu crois que c’est le moment de philosopher ? Oh, non ! Vu ta tête, tu as tenté une touche d’humour.

— Je voudrais savoir si je peux mourir, là, subitement, maintenant, demain ?

— Oui. En cas de rupture, vos chances seront infimes.

Je sors du cabinet médical. Il pleut.

Je croise Elle.

Et ma vie s’arrête.

Foudroyé à deux reprises dans la même journée.

(Probabilité d’être foudroyé pour un homme : 1 fois tous les 10 000 ans…)

Elle s’arrête, sort son agenda, j’entrevois le mois de janvier 2010.

2010, je vais avoir 45 ans et je suis vieux. Je me souviens du passage à l’an 2000. Avec maman, nous regardions la télévision lorsque l’écran s’est illuminé : 2000, BONNE ANNEE ! Et voilà, nous étions en 2000, j’avais 35 ans et

(28)

Demain ne suffit pas

j’étais vieux. Je suis né vieux, fils de vieux, élevé par des vieux. J’étais vieux au berceau, vieux à l’école maternelle, vieux à l’élémentaire, vieux au collège, vieux au lycée ! Aujourd’hui, je vais mourir comme un vieux de 45 ans.

Ça meurt comment un vieux de 45 ans ? Statistique- ment, les causes de la mort à cet âge-là sont les tumeurs, très largement prédominantes (34 %), suivies de loin par les maladies cardio-vasculaires (16 %), l’appareil digestif (6 %), les traumatismes, les accidents et les empoisonne- ments qui représentent, eux, 21 % des décès. 16 % de maladies cardio-vasculaires, quelle déveine !

Elle note quelque chose et referme son agenda.

(29)

29

À La regarder

À la regarder, je suis resté figé. Changé en statue de sel.

Il y a des choses qu’on voit sans vraiment les regarder.

Moi, je n’ai vu qu’Elle.

Ralentissement puis extinction du cours de ma pensée.

Le monde autour a disparu, une syncope d’Elle.

J’ai cessé d’exister.

Une brusque bourrade dans mon dos !

— Excusez-moi ! me lance un apollon se précipitant pour attraper le tram qui vient de stopper devant moi.

Elle se retourne, son visage est éclairé d’un sourire de madone. Une apparition. Une révélation.

Mes feuilles d’examen tombent au sol. Genou à terre, je les ramasse nerveusement. J’ai les mains gelées et moites, je transpire. Mon cœur s’emballe. Maladroitement, je les replie et les remets dans leur enveloppe.

J’ai froid.

Immobilisé par la fugace impression de délicatesse qu’Elle m’a laissée, je regarde passer deux rames de tram avant de reprendre mes esprits.

Mercredi 2 décembre 2009. Monique, arrêt Grand Théâtre,  inconnue, arrêt Musée d’Aquitaine. 16 h 28, sujet : cadeaux de Noël, corvée de fin d’année, belle-mère.

(30)

30 Demain ne suffit pas

Elle a les cheveux blonds.

Elle a l’air d’un ange.

Elle a souri.

Certainement pas à moi, ou alors c’était un éclat de rire devant le ridicule Alfred, nez à terre à la pêche aux feuilles éparses. Je déteste cette idée, ce sentiment de n’être jamais à la hauteur. Cette impression permanente d’être sous le regard des autres. Je ne suis pas MOI.

Je ne suis que ce pauvre moi que je donne à voir. Le spéléologue de la chaussure. Le maître incontesté de l’exploration souterraine et du mal-être.

À force de les visiter à chacun de mes déplacements, je pourrais cartographier les sols de tout Bordeaux, en surface comme en profondeur. Dresser la liste des sites selon leur nature  : asphalte, béton, pavé, infime espace végétal…

Avez-vous déjà songé à ce qui se trouve sous nos pieds, en ville ? Sous cette croûte que nous foulons sans plaisir et sans ménagement, il y a des trésors archéologiques, la richesse fertile des terres agricoles oubliées au profit de l’urbanisation. Qui y pense aujourd’hui ? Qui s’interroge sur la vie cachée des entrailles de notre planète alors que nous tournons nos yeux vers la couche d’ozone, que nous mesurons le CO2 dans l’air  ? Et si nous commencions par des questions plus terre-à-terre ? Mais à part moi et quelques névrosés qui partagent mes angoisses, qui regarde le sol ? Qui se penche sur l’existentiel problème : où mets-je les pieds ? À moins d’avancer en terrain hostile, en équilibre précaire ou en zone minée, personne n’y prête attention.

En ville pourtant, la présence de nombreuses déjections canines devrait inciter les citadins à plus de circonspection ambulatoire – je n’ai jamais mis le pied dedans, moi. Sans doute est-ce pour cette raison que je n’ai jamais eu de chance…

(31)

31 Demain ne suffit pas

Il y aurait, j’en suis certain, un grand intérêt pour le bien-être de l’humanité à étudier ce qui porte les hommes. Personnellement, j’apprécie par-dessus tout les sols intérieurs, avec une très nette préférence pour les bois. Si j’en avais eu le courage, la volonté, j’aurais pu être Docteur ès parquets : en sapin, en pin, en chêne, en cocotier (si, si j’en ai vu !), ou tendance actuelle en bambou… des cirés, des vernis, des vitrifiés, des huilés, des peints… des bruts.

Brut, comme celui auquel je viens de me heurter en rentrant dans mon appartement. Là, ce ne sont pas seulement mes yeux qui ont glissé vers le sol, c’est mon être tout entier qui s’est avachi, irrésistiblement attiré par le plancher. J’avais à peine introduit la clé dans la serrure que j’ai senti un relâchement de tous mes muscles. C’est tout juste si ma main a pu m’obéir et agripper la poignée.

Un pas, un appui sur le mur du couloir, mes jambes flageolent, ma tête tourne. Je me liquéfie, je m’effondre, je m’enfonce dans le parquet. Je disparais. Je ne veux pas céder, mais je n’arrive pas à lutter. L’image d’Elle est dans mes yeux. Je sombre.

Est-ce que je suis mort  ? Le docteur est derrière son bureau, il sourit toujours. Mes examens volent dans l’air froid. Les trams passent. Apollon me regarde en éclatant de rire. Il me marche dessus, je n’ai pas mal. Il s’essuie les pieds sur moi, je ne sens rien. Je suis toujours au sol, j’ai froid. J’ai très froid. Mon visage englouti dans le béton du trottoir, je me noie, j’étouffe ! Je relève la tête, Elle me regarde, Elle sourit. Je sens qu’une force implacable me pousse à me redresser, je n’y arrive pas.

(32)

32 Demain ne suffit pas

Je veux qu’Elle sourie encore. Apollon hurle de rire ! Je le hais. Je m’appuie sur mes mains et retrouve la verticale.

Apollon est pris d’une subite grimace, il porte ses mains à son visage, il suffoque, s’étrangle. L’asphyxie l’emporte.

Salut !

Est-ce que je suis mort ?

Le retour à la réalité se fait progressivement. Le réveille-matin claironne les infos depuis un certain temps quand je me rends compte que je suis allongé dans le couloir, tout habillé.

Je ne suis pas mort ! Ou alors, la mort ressemble à un jeudi matin. J’ai toujours pensé que c’était plutôt comme un dimanche matin.

Mal de tête, aspirine, placard, salle de bain, miroir…

Il y a quelque chose qui cloche. Miroir, c’est pourtant bien moi… J’ouvre le robinet, verre d’eau. Miroir, c’est MOI ! C’est une percutante évidence. Si je dois mourir maintenant, d’ici une heure, dans une semaine… autant être MOI.

Avez-vous un jour pensé à votre mort ? Bien sûr. Et avez-vous aussi remarqué combien l’être humain oublie cette éventualité  ? Pourrions-nous vivre en pensant constamment que nous allons mourir sans sombrer dans la folie ? L’homme est ainsi fait qu’il ne pense qu’à la vie.

Moi, je ne l’ai jamais vécue, ma vie. Mais maintenant que la mort s’est ouverte à moi, Moi, je vais vivre.

Fini le Nesquick ! Ce matin, Moi, je veux du café noir ! Grimaçant sous l’amertume du breuvage brûlant, je m’efforce de convenir à Moi-même. Je vide la tasse, non

(33)

33 Demain ne suffit pas

sans une certaine fierté. Ce n’est pas si difficile que ça ! Et pourtant une légère angoisse m’assaille. Que dois-je faire maintenant ?

Aller travailler. Douche vite fait. L’usage exige que je m’habille ensuite.

Je tombe en arrêt face à mon armoire. Déception. Le temps passe et je reste indécis. Je pourrais bien mettre un pantalon en velours à grosses côtes. Une chemise écossaise et un gilet de laine. Non, c’est trop moi devant le miroir ! Mais existe-t-il un autre choix ? Ma garde-robe est triste à mourir, comme le reste de ce qui compose ma pauvre vie. Je n’y arriverai jamais. Autant renoncer.

— Bonjour, Monsieur Jules. Je suis désolé de vous déranger si tôt, mais mon lave-linge vient d’exploser et je souhaiterais vous emprunter un jean.

Je sais que c’est peu vraisemblable, mais plus gros est le mensonge, meilleure est l’illusion. Je suis jambes nues sur le palier et mon voisin me regarde d’un œil interloqué. Le torchon que je tiens pudiquement devant mon slip kangourou (comment croyiez-vous qu’il fût ?) semble avoir bloqué toute communication entre nous.

Je renouvelle muettement ma question d’un lever de sourcils et d’une mimique qui lui font comprendre qu’effectivement, je ne suis pas dans la position la plus confortable qui soit.

— Oui, je dois pouvoir trouver ça.

Il disparaît derrière la porte qu’il laisse entrouverte.

Sans invitation, je reste sur le seuil. Des pas feutrés et des conversations me parviennent de la cage d’escalier.

— Bonjour, Madame Chatrou.

De toute évidence, ma tenue la rend muette.

(34)

34 Demain ne suffit pas

Moi, je me sens étrangement à l’aise, j’aurais presque envie de rire. Si j’osais…

— GRRRRRRR… en laissant choir mon torchon avec un roulement de hanches de go-go dancer !

Non, ça, c’est encore trop débridé pour moi. Et Monsieur Jules qui me tend un jean n’aurait certainement pas compris. Loin d’être embarrassé par le loufoque de la situation, je le jette sur mon épaule et rentre chez moi, porteur d’une petite étincelle facétieuse dans le regard, assez inhabituelle, mais si piquante.

Lorsque j’arrive au bureau, je suis gelé. J’ai conservé ma chemise, mais le gilet était tout à fait incompatible avec le jean. Premier arrêt, machine à café, histoire de se réchauffer. Je commande un expresso, court, sans sucre.

On est un homme ou on ne l’est pas  ! J’observe, au passage, discrètement mes collègues. D’habitude, c’était un cacao avec supplément de sucre. Est-ce que quelqu’un s’est aperçu du changement ? À l’évidence, non.

Jeudi 3 décembre 2009. Anne-Estelle 104B, Marie 103C. 8 h 48, sujet  : poche sous les yeux, crème ou glaçon ?

— Ouh ! Chaud le café ce matin !

Le vide intersidéral me répond en écho. Je m’éloigne, l’air de rien.

Ou plutôt l’air d’un mec qui boit du café, court, noir, sans sucre ! Un vrai, un tatoué, un qui a des poils. De ce côté-là, la nature, étrangement, m’a doté d’un système pileux avare en surface et généreux en profondeur.

Calvitie naissante qui provoque depuis quelques années un surcroît de complexes, assortie d’une pilosité pour le moins abondante du torse aux orteils ! Encore un point

(35)

35 Demain ne suffit pas

commun avec les James Bond de cinéma, je ne parle pas de Roger, bien sûr ! Mais de Sean, ou Timothy.

Cette idée me plaît, je marche donc jusqu’à mon poste de travail en adoptant l’attitude qui convient aux doubles zéros (7). Assurance, léger balancement des épaules, démarche souple. Mais je garde la tête baissée en portant le gobelet de plastique à mes lèvres pour qu’on ne voie pas la grimace que je ne peux réprimer en buvant. J’entre dans le bureau que je partage avec Denis. Bref regard, il note d’un coup de sourcil mon allure nouvelle.

— Pfffffffffff ! T’es tombé dans ton armoire, t’as un rendez-vous ? lance-t-il moqueur.

Il se croit toujours drôle, Denis.

Vous devez bien en connaître un comme lui. Un qui rit toujours plus fort que les autres, un qui a tout vu, tout fait, qui a réponse à tout, une anecdote pour chaque sujet, un avis tranché sur toute chose. Un qui ne supporte pas la contradiction. Un méchant sans en avoir l’air. Il n’existe que par la dévalorisation des autres. Je lui laisse croire que j’aime être son collègue, mais je déteste tout ce qu’il est. Pense-t-il que je n’ai pas compris, depuis le premier jour, qu’il me méprise ? Comme il méprise tout le monde d’ailleurs. En fait, il n’y a pas plus seul que lui ! À part moi peut-être.

— Non, j’avais juste envie de changer.

Je ne sais pas pourquoi je lui réponds, il a replongé sa tête dans la pile de documents qui occupe son bureau, montrant tout l’intérêt qu’il me porte. Je jette mon gobelet dans la poubelle, passe derrière mon ordinateur.

Je me sens pleinement vide.

(36)

36 Demain ne suffit pas

Mon quotidien rassurant est fait d’une succession d’actions dictées par la simple nécessité d’être où je dois être, quand je dois y être. C’est ainsi que chaque matin je badge (avant on pointait, maintenant on badge) à 8 heures 03. Fatidique ? Non, simplement le tram me prend à 7 heures 47 au pied de mon immeuble et me dépose à l’arrêt de la cité administrative à 7 heures 59, ce qui m’amène à 8 heures 03 devant la porte du service.

C’est ainsi chaque jour. Je gagne alors mon poste, allume mon écran et entame les séries prévues la veille, qui vont occuper la matinée. Je fais une pause vers 10 heures à la machine à café et je déjeune au restaurant administratif à 12 heures 35. Je reprends le travail à 13 heures 20, je poursuis mes saisies et vers 16 heures, je totalise ma journée pour la donner à la compta. Je prépare enfin les lots que je saisirai le lendemain.

Ce matin, j’ai raté le tram de 7 heures 47, j’ai badgé à 8 heures 46 et, étrangement, je ne ressens aucune angoisse face à la pile qui attend sur mon bureau. Je reste impassible, serein.

Denis me regarde, interloqué.

— Qu’est-ce que tu fais ? Tu ne bosses pas ?

Je me renverse dans mon fauteuil en le faisant pivoter.

— Eh bien, non ! Je guette une réaction.

Denis se lève et quitte la pièce. Je connais bien son pas, il est lourd, pesant, il porte des chaussures de ville à bout pointu. Denis, pour moi, c’est une masse, une ombre, un embonpoint à la mesure de son ego. Il revient peu après, nul doute qu’il a été rapporter dans les bureaux alentours. C’est même une certitude, et je sais déjà à qui !

(37)

37 Demain ne suffit pas

Ça, c’est le pas sec et désagréable de Martine de la compta. Dans la race canine, elle aurait résulté du croisement improbable entre un Bull terrier, un Pinscher nain et un caniche (eu égard à sa coiffure). Ouverture de porte. Où l’on comprend que les architectes ont choisi du matériel de qualité, fiable, solide. Fermeture de porte.

— Alfred, tes prévisions d’hier donnaient 12  654.

À ce rythme-là, tu vas nous planter la journée ! jette la revêche.

Ah, cette voix ! Ce caquetage agressif de la poule en chef. J’ai le plus grand respect pour la gent féminine mais Martine parfois, je me demande… si elle est humaine. Il paraît que c’est à cause de sa thyroïde (Jeudi 30 novembre 2009. Anne-Estelle 104B, Marie 103C.

10 h 04, sujet : Martine, colère, thyroïde, rides, libido débridée, haine). Enfin bref, toujours est-il que je pose mon regard sur son visage, ce que je n’avais jamais osé faire. Je découvre une petite bonne femme toute ridée, rouge de rage avec de petits yeux méchants, bouffis de colère. Elle prend son pied, là ! À cet instant précis, elle jouit de toute la supériorité qu’elle pense avoir sur moi.

Mais aujourd’hui… C’est Moi ! — Oui. Tu as raison !

Et voilà  ! Tu dis oui, tu gagnes une heure  ! C’est comme ça avec les filles, à force d’écouter leurs conversa- tions, je l’ai compris depuis longtemps ! Rien ne sert de les prendre de front. Il faut aller dans leur sens, du moins le feindre ou plus simplement acquiescer. Elle tourne les talons et repart en direction opposée, certaine d’avoir rétabli l’ordre (établi) des choses. Ouverture de porte.

Où l’on se dit que les architectes ont assurément fait le bon choix. Normes antisismiques. Fermeture de porte.

(38)

38 Demain ne suffit pas

Denis me lance un œil satisfait. Je le regarde. C’est extraordinaire, je l’ai vraiment fait. Je viens de le regarder, mais mieux encore, je viens de soutenir son regard. Et je suis toujours en vie  ! Je tournicote sur ma chaise, pas envie de travailler, je le sens, c’est une crise de pas de goût. Je laisse mon regard glisser vers l’ouverture de la fenêtre et le miroitement de la vitre me renvoie l’image d’Elle. Qui est-Elle ? Où est-Elle ? Je voudrais La voir, La revoir.

L’entreprise est bien plus difficile qu’il y paraît.  Je ne sais rien d’Elle, je n’ai qu’une image furtive en tête et un arrêt de tram où Elle est passée hier.

Je me lève, tente un nouveau regard vers Denis.

Même pas peur ! C’est lui qui baisse les yeux.

— Je vais boire un café, dis-je en me dirigeant vers la porte.

Ouverture. Où l’on se dit qu’il existe des milliers de façons d’ouvrir une porte. Fermeture. La grande classe.

Jeudi 3 décembre 2009. Anne-Estelle 104B, Marie 103C. 9 h 53, sujet : ça gueule à la compta.

Jeudi 3 décembre 2009. Nathalie 203, Marylise 708.

10 h 04, sujet  : Anne-Estelle et Marie, trop de café, trop peu de travail. Soutien-gorge, bonnet, push-up, décolleté.

Retour dans mon bureau, je n’ai toujours pas envie de travailler. J’éparpille quelques documents pour faire comme si. Je plonge le nez dans mon ordinateur. Le reflet de l’écran me renvoie l’image d’Elle.

Elle a les cheveux blonds.

Elle a l’air d’un ange.

Elle me sourit.

(39)

Demain ne suffit pas

L’horloge pousse les minutes, les quarts d’heure, les heures… Rêverie. Bosser ? Je n’ai pas envie.

(40)
(41)

41

ALerté par un emballement soudain

Alerté par un emballement soudain dans ma poitrine, je me sens pris de vertiges. Mes mains tremblent, j’ai la nausée, du mal à respirer. Je suis assis derrière mon bureau, comme il y a une minute, mais j’ai le souffle court. Une sensation d’étouffement, je vais défaillir.

Une douleur violente m’oppresse. Je vais mourir. C’est certain, l’heure est venue. Je vais finir ici, dans les bras de Denis. C’est impossible ! Non ! Pas comme ça ! Je regarde mon collègue qui reste imperturbable, occupé à sa saisie.

Je me lève en sueur.

Je suis terrifié.

Les mots du médecin résonnent : « vos chances sont infimes… »

C’est tout moi ça.

Je meurs aujourd’hui. Jeudi !

Je quitte la trésorerie, l’air frais du dehors m’apporte un début d’apaisement. Je respire plus aisément, mais l’angoisse me tenaille toujours. La fin est proche, j’en ai peur. Après quelques minutes de déraisonnement, je retrouve un semblant de calme. Je déambule dans les rues grises de Bordeaux, suivant par habitude les lignes dessinées par les bordures des trottoirs. La pluie et le froid

(42)

42 Demain ne suffit pas

ont effrayé les clients des magasins qui restent désespé- rément vides. Le mois de décembre et de ses réjouis- sances festives débute, les vitrines aguichent à grand renfort de paillettes et guirlandes multicolores. Cette euphorie forcée me laisse totalement indifférent. Je me sens étranger à tout ce qui m’entoure. Je marche seul.

Accompagné de la petite voix qui me répète et répète encore  : «  c’est la fin, c’est la fin, la fin…  ». J’avance toujours, que faire d’autre  ? Robotisé, lobotomisé  ! Seules mes jambes s’agitent, comme ces canards qui continuent à courir alors qu’on vient de leur trancher la tête  ! L’idée surgit en passant devant l’étal d’un traiteur landais. Je vous l’accorde, c’est abominable. La vision de cette pauvre bête qui, une fois décapitée sur le billot, s’élance en battant des ailes peut sembler cruelle, sanguinaire, barbare. Mais quelle fin ! Mort, il est mort.

Mangé, il sera mangé. Mais pour le moins, son dernier acte aura été mémorable puisque chacun d’entre nous en a entendu parler. Je reste ébaubi de longues minutes devant les carcasses suspendues des grasses volailles.

Voilà, j’y suis ! Si j’ai vécu une vie triste à mourir, ma mort sera un coup d’éclat !

Je ne vais pas simplement mourir, comme vous (et Moi ne convient pas du fait). Je vais décider : où, quand et comment. J’ignore si je parviendrai à courir sans ma tête, mais je vais trouver le moyen de faire parler de Moi.

Il me faut commencer par où ?

J’arrive sur la Place de la Bourse. Je le sais parce que c’est un des monuments de Bordeaux qui se regarde au sol.

À mes pieds, la dalle de granit installée au bord de la Garonne face à l’Hôtel des douanes et à la Fontaine

(43)

43 Demain ne suffit pas

des trois Grâces est une œuvre étrange qui se couvre d’une pellicule d’eau, transformant le sol en un gigantesque miroir dans lequel se reflètent les façades XVIIIème. J’y contemple mon image un instant.

Le ciel est au-dessus de moi, comme au-dessus des autres. L’eau se retire et le sol laisse échapper une brume qui en quelques secondes me plonge dans un épais brouillard, coupant les façades de la circula- tion urbaine à leurs pieds.(1) Parfait pour une mise en scène finale. Reste quand ? Le nuage se dissipe. C’est problématique. Nébuleux. Il pourrait mettre dans l’ombre ce que je veux accomplir et alors ma mort serait comme ma vie. Incolore, inodore, sans saveur.

Elle passerait inaperçue.

Il faut que je réfléchisse encore. Je reprends ma funeste promenade.

Je longe les quais de la Garonne nouvellement aménagés. Mon cerveau tourne à plein régime.

Inattendu pour un mourant  ! J’observe la rivière et les remous du courant au pied des piles du pont de pierre. C’est fascinant. Les tourbillons qui se forment avec la marée descendante m’hypnotisent. Je me penche par-dessus la balustrade, à l’à-pic du chenal de navigation, je perçois la force du flux. Je suis captivé par sa puissance. Comme deux contraires voués à ne jamais se rencontrer s’attirent, s’absorbent. Je me sens aspiré par le vide. Je glisse, enivré, mes idées tournoient, ma tête se fait lourde, lourde, par-dessus le bastingage.

Quand un tram passe dans un souffle caractéris- tique, je la relève cédant à mon destin.

Elle est là.

(1) Le miroir conçu par l’équipe de l’architecte paysagiste Michel Corajoud a été mis au point par le technicien fontainier J.M. Llorca.

(44)

Demain ne suffit pas

Elle me regarde.

Je me redresse, Elle se penche.

Je la cherche, Elle a disparu.

(45)

45

ALors que je monte l’escalier

Alors que je monte l’escalier, je regarde le jean de Monsieur Jules. Il vient de me sauver la vie. Je ne pouvais décemment pas mourir dans les vêtements empruntés le matin même à un autre. Cela aurait été malhonnête. La simple idée de ce pantalon ne m’appartenant pas a stoppé net mon élan suicidaire. Du jean prêté, mes pensées ont glissé vers ma facture d’électricité, de ma facture d’électricité à celle du téléphone, de celle du téléphone à mon avis d’impôt sur le revenu, de mon avis d’impôt sur le revenu à mon relevé bancaire, de mon relevé bancaire au classeur dédié à son archivage sur l’étagère du bas du meuble de gauche, celui avec le placage légèrement décollé, dans le salon, juste à côté de la fenêtre et c’est là que je les ai vus.

Ils entraient chez moi avec mes clés, fouillaient tout, cherchaient dans les armoires, les placards, les tiroirs.

Ils vidaient ma poubelle, retournaient mon matelas. Ils entraient si impudiquement dans ma vie. Que faisaient- ils avec leurs brassards ? Police ? Non, mais arrêtez. Vous n’avez pas le droit ! C’est à moi. Que cherchez-vous ? EH ! Stop ! Ça ne vous regarde pas, posez ces papiers.

Laissez mes vêtements… mais, ne fouillez pas dans les

(46)

46 Demain ne suffit pas

poches. Oui. C’est à moi cette crème antirides dans la salle de bain. On peut être masculin, viril même, et prendre soin de soi. Je tente en vain de les arrêter, parce que je suis déjà mort. Le plus costaud interpelle alors les autres.

— Pauvre type, c’est bien un suicide !

— Oui, c’est vrai qu’avec une vie pareille… répond un nabot à l’air patibulaire.

Non. Je refuse. Ce n’est pas possible.

En ai-je les moyens ?

Si je dois mourir, je ne peux partir en laissant les choses dans cet état-là !

Je ne peux pas penser que demain n’existe pas.

Je suis vivant.

Je suis en vie.

Envie.

Réaliser toutes mes envies. Inachevées par trop de mal de vivre, contenues par trop de timidité, inavouées, elles remontent à la surface, crèvent mon existence de bulles éclatantes, explosent avec violence dans ma tête.

Je glisse la clé dans la serrure, il est 14 heures 48. Elle résiste, je tourne la poignée récalcitrante, sans effet. Je sens l’énervement se propager à la vitesse stupéfiante de connexion de mes neurones (150 m/s, plus rapide je ne peux pas) et atteindre mon cerveau depuis le bout de mes doigts (132 cm en à peu près 9 millisecondes). Il n’est de situation plus agaçante que celle-ci. Décidément, tout aujourd’hui cherche à me déstabiliser, jusqu’à cette fichue clé dans cette satanée serrure. Je force sur les

(47)

47 Demain ne suffit pas

gonds, de l’épaule, en manœuvrant la clé avec de plus en plus d’agitation, l’agressivité me gagne.

— Pu… de S… pe de porte !

Ça y est, je me lâche ! Un grand coup de pied dans le bas de l’huisserie, une nouvelle volée de jurons ! Et le regard incrédule de Madame Chatrou qui revient de prendre le café avec la voisine du dessus.

Pause dans ce récit pour vous parler de Madame Chatrou (où l’on reverra Kim, la masseuse !).

Madame Chatrou est ma voisine du dessous, elle est la grande copine de celle du dessus, vous l’aviez compris.

Toutes deux adeptes de romans à l’eau de rose, elles sont aussi fans de séries télé et entre toutes, des Feux de l’Amour.

Et là, à 14 heures 52, c’est la fin de l’épisode du jour au cours duquel Nick… Je vous épargne le résumé. Addiction au feuilleton sans fin. Imaginez tout de même : 36 saisons et plus de 9 254 épisodes ! De quoi émoustiller plusieurs générations de Madame Chatrou. Ce, sans compter les séries dérivées. À cet instant, la ménagère se pâme, elle se rêve en Newman, en Chancellor, en Abbott. Ça vous change la vie quand vous vous appelez Chatrou, que vous vivez au 3ème d’un immeuble gris – fut un temps où il était beige et vert – et que vos fenêtres donnent sur les boulevards à la limite d’une zone industrielle de Bordeaux Nord. Ça vous fait oublier les bigoudis en montant l’escalier. Elle marche sur un tapis rouge, la mère Chatrou. Elle me jette un regard outré avant de lancer sa tête dans un mouvement ralenti vers la droite pour la relever, les lèvres entrouvertes, sur un balance- ment d’épaule sensuel… parce qu’elle le vaut bien  ! Technique de séduction glamour, elle l’a lu dans Lalà.

(48)

Demain ne suffit pas

Elle s’entraîne. Ou bien mon apparition de ce matin lui a peut-être fait plus d’effet que je ne le pensais…

Eh ! bien, voyez-vous, sur ce ton moqueur, je me sens minable. Alfred le raté de service qui se croit au-dessus de ça. Au-dessus des gens qui rêvent, qui romancent leur vie à coups de feuilleton américain. Qu’est-ce que je fais d’autre, moi ? Le double zéro de service. L’agent secret, si secret que personne n’est au courant. Pas même moi. Le tombeur des damoiselles en détresse ou pas, le bourreau des cœurs. Celui qui sait que Kim, masseuse thaïlandaise, est en fait un agent double, et qui malgré cela, pour un instant de volupté, se laisse prendre aux griffes de la tigresse.

Pathétique, je suis pathétique et je viens de m’en apercevoir en regardant Madame Chatrou remonter l’escalier, bigoudis et filet résille sur la tête.

Reprenons.

La porte cède enfin, et moi avec elle. Je sens partir mes dernières résistances, je m’affale sur le plancher du couloir, je me liquéfie, je sombre. Deux fois en deux jours ! Il ne faudrait pas que ça devienne une habitude de m’évanouir en rentrant dans mon appartement, sinon cela va sérieusement compliquer ma vie.

Des complications, parlons-en ! Je ne mesure pas à cet instant précis l’ampleur de ce qui m’attend.

Je reprends peu à peu connaissance. J’ai mal à la tête, j’entends, je sens des présences. Je perçois le claquement de la porte d’entrée. Ma vision s’obscurcit à nouveau.

Je perds connaissance. Encore !

(49)

49

ALlongé sur le parquet

Allongé sur le parquet. Je me redresse difficilement et tente de rassembler mes souvenirs récents. Mon cerveau semble évoluer librement dans ma boîte crânienne. Il tape et cogne en tous sens. Je me mets à genoux, il tombe violemment sur mon os frontal. Je relève la tête, tout tourne autour de moi. Je m’appuie au mur et contemple stupéfait l’état de mon appartement. Mon crâne amplifie les bruits telle une caisse de résonance. Un puits sans fond m’aspire, je lutte. Oh ! non, ça y est ! C’est la fin ! J’inspire la dernière bouffée d’air de ma vie. J’expire.

Tiens ? Je viens d’inspirer à nouveau. J’expire… Oui, je respire même. De toute évidence, je ne suis pas encore mort. Je plisse les yeux pour distinguer en contre-jour la bibliothèque du salon vidée de son contenu qui s’étale sur le tapis, en un amas lamentable. Comme jetés au bûcher de la censure, mes livres, mes magazines, mes amis, mes compagnons gisent le ventre à l’air. Je fais quelques pas, le malaise se dissipe laissant place à la consternation. Je suis atterré  : j’ai été cambriolé. Plus exactement, mon appartement a été cambriolé, moi, j’ai le sentiment d’avoir été violé. Mon intimité pénétrée sans ménagement. Intolérable. Au fur et à mesure de

(50)

50 Demain ne suffit pas

mon avancée, je découvre, révolté, l’étendue des dégâts.

De la cuisine à la salle de bain, à ma chambre, tout a été retourné. Les placards aux portes béantes semblent avoir vomi leur contenu au sol. C’est précisément mon envie, vomir. J’ai la nausée. Je progresse difficilement au milieu de la vaisselle cassée jusqu’à l’évier. Je passe mon visage directement sous le jet d’eau glacée. Quelle idée ! Pourquoi avoir vidé ainsi jusqu’aux tiroirs ? Que cherchaient-ils ? Que manque-t-il ?

Après deux heures de fouille, l’état des lieux est simple. Seuls la télévision et quelques DVD ont été dérobés, pour le reste rien de bien important. Certaine- ment sans intérêt, alors pourquoi avoir tout éventré ? Du vandalisme gratuit.

Passée, l’émotion brute. On dirait ta mère. Sédatif instantané, efficacité garantie. J’arrête les lamentations.

Impassible, indifférent, tout ceci est sans importance, après tout. Une forme de relativisme fataliste. J’ai du mal à y croire, pire, je m’en fous totalement. Je m’appuie sur la baie vitrée, le regard dans le vide, cherchant en vain des réponses aux questions qui se bousculent dans ma tête.

Mais une seule s’impose brusquement : qui est-Elle ? Que fait-Elle devant la boulangerie en face de chez moi ? Je me précipite vers la cage d’escalier et dévale les marches quatre à quatre. Je déboule dans la rue et traverse sans prendre garde à la circulation. J’évite de justesse l’avant d’un scooter, me glisse entre deux voitures en courant, bute sur le bord du trottoir, vole gracieusement, lancé dans mon élan, et retombe, sur mes pieds.

Trottoir d’en face, désert.

Elle a disparu.

Je scrute le boulevard telle une vigie fébrile par gros

(51)

51 Demain ne suffit pas

temps. L’air vif m’enivre. Les sens en éveil, je remonte rapidement vers le parc de jeux. Je reviens sur mes pas, cherchant partout la silhouette de mon inconnue. Rien.

Rien. Rien.

J’entre dans la boulangerie.

— Bonjour, Madame Juston, dis-je, essoufflé, m’adres- sant à la boulangère.

— Bonjour, Monsieur Alfred.

Cette appellation «  Monsieur  » précédant mon prénom me laisse toujours une sensation désagréable.

On donne du « Monsieur prénom » aux proxénètes, aux souteneurs, aux jules. Est-ce vraiment l’impression que je produis ?

— Avez-vous vu une jeune femme blonde, là, à l’instant, sur le trottoir devant votre vitrine ?

Hirsute, transpirant, la mèche ou ce qu’il en reste collée sur mon front, les yeux exorbités, j’attends, comme si ma vie en dépendait, sa réponse.

— Oh ! Monsieur Alfred ! me répond-elle d’un air faussement indigné.

— C’est important, Madame Juston. Vous la connaissez ? — Hou ! Vous avez l’œil de l’amoureux, vous ! lance-t- elle à la cantonade en détachant chaque mot comme elle aurait frappé six coups de butoir sur une porte.

De quoi se mêle-t-elle, celle-là  ? Maintenant, tout le quartier va pouvoir se gausser en pensant à Alfred et sa blonde. Si l’info ne sort pas de la communauté européenne, j’aurai de la chance. Et si ma mère ne l’apprend pas, cela relèvera du miracle.

— Mais non. Qu’allez-vous imaginer  ? C’est profes- sionnel. L’avez-vous vue ?

— Oui, enfin si c’est bien de la même personne dont

(52)

52 Demain ne suffit pas

nous parlons. Elle est partie dans une voiture avec un Chinois ou un Japonais, bref, vous voyez !

Non, justement, je ne vois pas ! Je n’ai pas vu ! C’est pour ça que je pose la question !

— Bien, merci Madame Juston. Au revoir.

Gain de temps, une heure. Déjà deux dans la journée ! À ce petit jeu-là, je vais me rallonger la vie, Moi.

Je sors de la boutique, désabusé, mais porteur d’une énergie inaccoutumée. La nuit commence à tomber, les néons des enseignes éclairent le boulevard. De loin, je suis attiré par la devanture d’un concessionnaire automobile.

Les voitures ont toujours été du domaine du rêve pour moi. Bien sûr, j’ai obtenu le permis de conduire (après trois tentatives, il est vrai), mais je n’ai jamais possédé de véhicule propre. Pas besoin. Je n’ai pas conduit depuis près de dix ans. Je prends les transports en commun.

Une force, impérieuse nécessité, me pousse. Cette concession d’automobiles de luxe est installée dans des immeubles flambant neufs qui ont remplacé ces dernières années les hangars vétustes des industries de proximité déclinantes. C’est maintenant l’ère de l’indus’chic.

Consommation tendance, luxe, bâtiments de verre et d’acier, épicerie fine, cours de cuisine, sauna, relooking, salle de fitness… Je suis hypnotisé par ce monde si… si…

Je manque de qualificatif tant tout ceci me semble inacces- sible. Je reste de longues minutes devant l’univers de pierre, verre, métal et bois qui sert d’écrin aux plus incroyables des voitures. Celle de mes fantasmes. La mythique Aston Martin. DBS grise, ça vous rappelle quelque chose ? Seul écueil à cet instant surréaliste, le reflet dans la vitrine. Eh oui, c’est bien le mien. J’hésite. Tachycardie. Non, je ne peux pas entrer, ce n’est pas pour moi. Et pourquoi pas ?

(53)

Demain ne suffit pas

C’est pour qui s’en donne les moyens ! Quelle idée ! Ils vont me rire au nez, regarde bien dans la vitre, c’est moi, Alfred ! Rien qu’une fois, la toucher, la sentir. Et après, tu repars la queue entre les jambes ? Et si j’en ai envie ? Sois réaliste, c’est un autre monde ! Ce n’est pas pour toi.

Oui, mais j’en ai toujours rêvé ! Laisse tes rêves où ils sont, qu’est-ce que ça t’apporterait de plus ? J’en ai envie. L’envie furieuse d’en réaliser quelques-uns. Réaliser ses rêves ? Tu fantasmes trop grand, tu t’enthousiasmes là, mais demain ? Tu regretteras… Je pourrais bien regretter aussi de n’avoir pas été au bout si près du but. Regarde-toi, tu ne bouges pas, c’est trop tard maintenant, allez, rentre chez toi ! Je lève les yeux. « Vous créez votre réalité, alors mettez- vous aux commandes de vos rêves ! » en 4 par 3 au-dessus de ma tête.

Aux commandes de mes rêves.

J’ai les mains et le front moites en poussant la lourde porte de verre. On sait parfois, dès le premier instant, à la taille de l’obstacle, à la pression qu’il faut exercer pour pénétrer, l’effort qu’il faudra fournir pour être reconnu.

En un lieu tout entier dédié au luxe, à la haute technolo- gie et à la passion, c’est Moi qui dois entrer. La porte se referme sur moi.

(54)
(55)

55

ALcantara

Alcantara.

« L’intérieur est entièrement recouvert de cuir pleine fleur et d’alcantara, le tout rehaussé d’inserts de carbone et d’aluminium satiné. »

Je relis pour la dixième fois au moins le descriptif de Ma… Superbe… Voiture… de Course. Le commercial a été tout à fait agréable. Condescendant serait plus approprié, mais qu’importe. Je me suis senti si différent lorsqu’il m’a abordé devant un prototype DBS.

— Bonsoir, Monsieur. Splendide, n’est-ce pas ?

J’ai été aiguillonné, un petit picotement au bas de la nuque en lui répondant avec assurance.

— Je suis collectionneur, elle manque à mon tableau ! — Vraiment ? Et vous collectionnez… ?

— Uniquement les modèles gris métal des voitures de plus de 500 chevaux… les années impaires.

Ma réponse était si invraisemblable qu’elle a fait son effet ! Il s’est tu.

— J’hésite encore, je me complais à me décider en fin d’année. C’est mon petit plaisir, la fébrilité de la décision rapide, presque précipitée, tendue par le temps. Si je ne me prononce pas extrêmement vite, ma collection perdra sa

Références

Documents relatifs

Les nettoyer de tout ressentiment, haine et jalousie Pour les rendre aussi frais et propres que possible.. Maintenant, couper chaque mois en tranches de 28, 30 ou

11h30 « Ce que nous apprend l’anthropologie des lieux où les hommes deviennent humain » Pierre-Joseph Laurent, Professeur à l’Université Catholique de Louvain (UCL)

Si Ferguson G. dans Diglossia recense les situations dans lesquelles la variété H est utilisée et celle où la variété L est employée dans la so- ciété diglossique, Gumperz

[r]

Cette disposition se met en place progressivement du fait d’un empressement modéré des établissements dans leur ensemble à voir

 Enregistrer cette nouvelle image au format jpg sous le nom « 04-corrigé.jpg » en compression de 60% dans le même dossier et fermer l’image. Exercice 6 : Insérer du texte

En effet, poser la question de l’évaluation, de ses différentes typologies (largement explorées par la recherche savante) impose de facto à l’enseignant

La bobine fonctionne en régime permanent (intensité constante), elle se comporte comme un conducteur ohmique de résistance r