points de vue
892 Revue Médicale Suisse – www.revmed.ch – 15 avril 2015
Vaut-il mieux, à la base, une certitude quelque peu imbibée d’incertitude, ou au contraire une incertitude tellement radi- cale qu’elle en devient une barrière contre de trop faciles certitudes ? Vaut-il mieux s’accrocher à des projets susceptibles d’abou- tir à quelque chose de stable et définitif, ou au contraire compter davantage sur des perspectives restant relativement floues et toujours aptes à être modifiées, élargies, réajustées ?
Dans le cours de notre existence, beau- coup peut en fait osciller entre le besoin ou la tendance à compter surtout
sur ce qui semble destiné à durer, à ne pas trop se modi- fier, à ressembler à des pro- grammes préétablis, et par
ricochet le fait d’engendrer une légitime méfiance envers tout ce qui se dessinerait à l’avance comme peu probable, trop chan- geant, caméléonesque. Par contre, notre tendance foncière pourrait se tourner sur- tout vers des entités plus mouvantes, voire quelque peu branlantes, bancales. Se sentir alors attiré davantage vers ce qui se laisse, apparemment du moins, manœuvrer mo- ment par moment selon les circonstances ou les goûts occasionnels ou passagers.
Assister avec un intérêt peut-être même grandissant à des mirages, à de présumés miracles. Se laisser faire davantage par l’improvisation, les aléas, les surprises.
Préférer les changements de décor, peu importe au fond si c’est en mieux ou en plus mal. Revisiter des endroits pour se rendre compte surtout d’éventuelles transforma- tions survenues, plutôt que de devoir se pencher sur ce qui ne semble pas trop changé, donc sur une possible fidélité aux traditions, à de nettes caractéristiques con- servatrices. Viser un futur, si angoissant soit-il, fait en particulier d’attentes, d’es- poirs, d’énigmes à résoudre plutôt que de projets consistants et prétendus en tout cas sérieux.
Quoi qu’il en soit, il reste dans chaque destinée la présence, tout là-bas qu’elle se trouve, de la certitude de la mort, certitude donc impossible à escamoter et surtout non susceptible d’accorder des prolonga- tions, de jouer à cache-cache, permettant ainsi de croire qu’elle aurait pu, va savoir pourquoi, nous oublier, avoir voulu nous faire peur juste pour maintenir ses carac- téristiques de personnage à prendre au
sérieux. Mais oui : pourquoi ne pas essayer de jouer à cache-cache avec la mort ? Il suf- fit de prendre des risques, de pratiquer éventuellement des sports extrêmes, de ne pas trop se laisser faire par la prudence, le bon sens, les bonnes manières.
Pour tout le reste, d’ailleurs, pourquoi chercher à tout prix des garanties préala- bles, connaître à fond à qui on a affaire, s’assurer à l’avance une porte de sortie ? Pourquoi se soumettre régulièrement à des check-up médicaux, à des précautions sérieuses, voire à une série de vaccins,
pour sauvegarder envers et contre tout ce qu’on appelle une bonne santé ? Il est bien plus tentant, peut-être, de laisser faire les circonstances, les événements considérés comme naturels, voire la chance, et aussi la malchance. Donc ne pas construire sa per- sonne, son avenir, sur des modèles préten- dus gagnants décrits comme le résultat de preuves répétées et systématisées. Se fier au hasard et à des changements inattendus de quelque chose qui de toute façon per- met de sauvegarder une certaine marge de mystère, d’imprévisible, voire d’étonnant.
Ne décider, s’il le faut, qu’à la dernière mi- nute. Se laisser guider davantage par des impulsions que par des raisonnements, par des intuitions que par une méthodo- logie vivement conseillée par de soi-disant sages, par des gourous de tout genre.
Nul ne peut prévoir réellement ce qui se passera demain ou l’année prochaine.
Même les prévisions météorologiques peu- vent être plus qu’aléatoires. Combien de temps un grand amour va-t-il, ou d’ailleurs peut-il durer ? Le plaisir érotique ne peut de toute façon pas être vraiment program- mé. Autant le chagrin que la satisfaction sont soumis, qu’on le veuille ou non, à des coefficients dictés par l’imprévu, enracinés dans une stricte probabilité. La physique quantique, structurée justement sur l’in- certitude, s’est révélée bien plus valable que la physique dite classique friande de- puis toujours de précision mathématique.
On peut, bien sûr, jouer sur les mots : ac- cepter par exemple la persistance inévi- table des transformations. Accepter son propre vieillissement comme une série de
nouveautés physiologiques et pathologi- ques plutôt que de n’y voir qu’une affreuse destinée négative plus qu’annoncée. Ac- cepter l’alternance de frustrations et de gratifications non comme un inconvénient majeur de l’existence, mais comme une va- riation sur le thème. Des désirs très persis- tants peuvent le rester, mais il n’est pas dit qu’ils soient toujours des désirs de la même chose. Des projets fort respectables peu vent aussi soudain changer de cible.
Chaque jour apporte sa peine, dit-on.
On peut ou on doit s’y résigner d’avance.
Mais il est possible qu’on mette l’accent davantage sur ce qu’on peut faire de cette peine : la subir sans trop se plaindre, sans trop gémir, ou, pourquoi pas, essayer de la métamorphoser en quelque chose de parti- culièrement intéressant, de positif. On peut s’éloigner, sans même bien s’en rendre compte, de ses propres habitudes et ten- dances. Sans non plus alors être convaincu qu’il ne faut pas se laisser faire par l’idée que tout ira pour le mieux si l’on est prêt à ne vivre qu’au jour le jour.
Pr Georges Abraham Av. Krieg 13 1208 Genève
Le goût du provisoire
… Se laisser guider davantage par des impulsions que par des raisonnements …
48_38593.indd 1 13.04.15 11:54