Le mage et le pendule
Éditions J'ai Lu
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ŒUVRES
GUY DES CARS
Le mage
et le pendule
© Ed. Flammarion 1975
C'était le mardi : jour où le mage avait l'habitude de se servir d'un pendule pour détecter les ondes bénéfiques, ou maléfiques, entourant le visiteur qui était devant lui ou, à la rigueur, un objet qui avait été en contact avec la personne concernée.
La manipulation de cette petite boule métallique, fixée à un fil de soie, dont l'autre extrémité est tenue entre le pouce et l'index, est des plus délicates. Il n'est pas donné à n'importe qui de pouvoir déceler, au moyen d'un instrument d'aussi simple appa- rence, le passé, le présent et l'avenir! Il faut être mage ou médium et posséder de toute façon le fluide... Sans ce don divin, rien n'est possible.
M. Arnold le possède à un tel degré qu'il ne se trompe jamais dans ses oracles. Le décor de son cabinet de consultation reste immuable : la table, le tabouret sur lequel il demeure assis pendant tout l'après-midi et la chaise réservée au visiteur. Seule variante de l'ameu- blement : la grosse boule de cristal (1) réservée aux consultations du lundi a disparu. Dans le salon d'attente, patientent les douze quémandeurs quoti- diens, hommes et femmes, qui ont pris rendez-vous plusieurs semaines plus tôt. Comme toujours, il y a un peu de tout dans cette humanité disparate, et les sceptiques voisinent avec ceux qui sont convaincus du pouvoir exceptionnel du mage.
(1). Voir Le mage et La boule de cristal, J'ai Lu 841 *.
L'AMOUR DANS LA PEAU
La première personne qui fut introduite dans le cabinet par un serviteur indonésien était un mon- sieur de noble prestance. Vêtu avec une sobre recherche, que l'on ne rencontre plus guère aujour- d'hui que sur le charmant hippodrome de Chantilly le jour du Prix de Diane, le nouveau venu ne prit place sur la chaise qu'après avoir lancé d'une voix bien timbrée :
— Monsieur Arnold, j'ai l'honneur de vous saluer... Je me présente : Marquis Sigismond des Emblavures-Bonbon, chef de la branche cadette.
— Enchanté, monsieur le marquis... Existerait-il donc aussi une branche aînée?
— Les Emblavures-Bonbon sont l'une des très rares familles où il n'y en a pas.
— Que puis-je pour vous, monsieur le marquis?
— Votre pouvoir de magicien du cœur — que je sais considérable — me serait bien utile pour résou- dre un certain nombre de mes problèmes person- nels. Mais il en est un qui me tourmente plus parti- culièrement... Il s'agit de mon épouse, la marquise Hortense, née Rapanouille de Malassis. Elle me donne les plus grandes inquiétudes. — Son état de santé?
— Oh, non! Je pourrais même dire que, depuis quelques mois, ma femme donne l'impression de se porter de mieux en mieux : ce qui est encore plus troublant pour moi, car j'ai tout lieu de penser qu'elle a un amant.
— Vraiment?
— Vraiment. Et cela m'agace! Je sais bien que je ne serai pas le premier homme à qui pareille més- aventure arrive, mais quand même! Chez les Embla- vures-Bonbon, tromper son mari ne se fait pas! Lais- sons ces histoires de cocuage à la moyenne bour- geoisie et revenons au but de ma visite : pouvez-vous me dire si celui que je soupçonne est véritablement l'amant de la marquise?
— Mais je ne dirige pas une agence de filature en tous genres!
— Je le sais, monsieur Arnold. Votre profession de mage vous place très au-dessus de ces obscures besognes, mais puisque vous devinez tout, peut-être pourriez-vous me confirmer dans mes affreux dou- tes ou, au contraire, les infirmer. Ce qui me soulage- rait à un point dont vous ne pouvez avoir idée!
Actuellement, je me sens rongé par la jalousie.
Venez à mon aide!
Après quelques secondes d'hésitation due au fait qu'il trouvait un peu saugrenue une telle requête, le mage sortit de la poche droite de sa robe de cham- bre — qui devait lui servir de cachette habituelle — son pendule. Et il expliqua :
— Comme vous pouvez le voir, aujourd'hui je tra- vaille avec l'aide de mon pendule. Depuis bien long- temps j'ai constaté que le mardi était le jour le plus favorable à cette méthode de voyance. Seulement, le pendule ne réagit qu'avec un objet appartenant à la personne sur laquelle vous souhaitez être rensei- gné... En avez-vous un qui ait été en contact avec votre épouse?
— Prévoyant votre demande, j'ai pris mes pré- cautions. Et je vous apporte quelque chose de beaucoup mieux qu'un objet appartenant à ma femme...
Le marquis sortit de son portefeuille une carte de visite qu'il déposa sur la table.
— Voyez, dit-il, le nom qui est gravé sur ce bris- tol...
M. Arnold lut : « Docteur Jacques REPARTOUT,
ancien interne des Hôpitaux de Paris, ex-chef de cli- nique chirurgicale à la Faculté ». — C'est le nom et la profession de celui que je suppose être l'amant d'Hortense... Oui, monsieur Arnold! A-t-on idée de s'adresser pour ça au corps médical! Savez-vous comment j'ai eu cette carte de visite? Je l'ai trouvée dans un sac de ma femme. Ce qui m'a d'autant plus intrigué que je l'ai entendue dire maintes fois, ces derniers temps : « Il faut que je téléphone à mon médecin... », ou bien : « Je ne rentrerai qu'en fin d'après-midi : j'ai rendez-vous chez mon médecin et, avec lui, on ne sait jamais combien de temps ça dure! » Tout cela proclamé sans la moindre pudeur! Elle n'y mettait même pas les formes! D'autant plus qu'elle est, je vous le répète, en pleine santé... Chaque fois que je lui ai demandé, avant ces prétendues « visites » chez son médecin, si elle se sentait souffrante, elle m'a répondu par la boutade du Dr Knock : Tout être bien portant est un malade qui s'ignore! Avouez que c'est scandaleux! Cette carte ne pouvait être dans l'un de ses sacs que parce que ce chirurgien la lui avait donnée. Et, s'il l'a fait, il a certainement touché ce bout de carton. Le contact entre l'objet et l'individu a été établi : donc votre pendule devrait fonctionner.
— Ne parlez plus, monsieur le marquis.
Le pendule, qui jusqu'à cet instant était resté immobile, commença à osciller dès qu'il fut tenu suspendu par le mage à quelques centimètres au- dessus du bristol révélateur. Le rythme des oscilla- tions s'accéléra.
— Il est à peu près certain, confia M. Arnold, que,
si nous réussissons à voir clair dans l'existence de ce
chirurgien, nous parviendrons à remonter jusqu'à
votre épouse. Mais cela ne voudra pas dire qu'il y ait
entre elle et le Dr Repartout des liens affectifs! Leurs rapports peuvent très bien s'être strictement
limités à ceux, normaux et chastes, qui existent
entre un praticien et une cliente. Puis-je vous poser
une question?
— Je vous en prie.
— Quand vous avez trouvé cette carte de visite, où figurent une adresse et même un numéro de télé- phone, vous êtes-vous renseigné sur ce chirurgien?
— Oui. C'est, paraît-il, un praticien de tout pre- mier plan, spécialisé dans les interventions esthéti- ques. On m'a même confirmé qu'il était non seule- ment très expert, mais aussi très riche et relative- ment jeune : ce qui n'a fait qu'accroître mon angoisse!
Le pendule accomplissait maintenant une curieuse rotation, comme s'il cherchait à dessiner un cercle imaginaire au-dessus du bristol. — Les choses commencent à se préciser, dit la voix douce du mage dont le regard restait fixé sur les mouvements du pendule. Monsieur le marquis, vous n'êtes pas sans savoir qu'il existe une profes- sion très honorable à laquelle on peut imputer un nombre incalculable de péchés commis par le beau sexe : c'est celle des chirurgiens esthétiques. Beauté, que de fautes charmantes sont commises en ton nom!
Puis il se tut, contemplant des choses que l'époux rongé d'anxiété était incapable de voir : pour lui, l'unique vision se réduisait à celle de la petite boule métallique, suspendue à son fil et tournoyant au- dessus de la carte posée elle-même sur la table nue.
La première image qui se présenta dans le cerveau
de M. Arnold fut celle d'une dame d'un âge certain
qui, pour la énième fois, était en train de se regarder
dans un miroir. Et ce qu'elle y découvrait lui don-
nait un choc... Ce visage ravagé était-il vraiment le
sien? Hélas oui! Etait-ce donc cela qu'on appelait « prendre dix ans d'âge d'un seul coup »? Hortense des Emblavures-Bonbon n'avait plus
aucun doute : cela venait de lui arriver à quarante-
huit ans parce que, le matin même, ayant appris par
une ancienne amie de pension — ce sont toujours
ces femmes-là qui vous apportent les pires nouvelles
— que son époux le marquis Sigismond avait une maîtresse de vingt-cinq ans, elle avait senti son monde d'amour et de confiance s'écrouler en même temps que son visage.
La marquise était une femme « dans le vent » : c'est ce qui l'avait sauvée du désespoir. Aussi n'avait-elle eu aucune de ces réactions inconsidérées qui sont le fait des femmes trompées n'hésitant pas à se servir du revolver ou du poison pour laver l'in- famie. Elle trouva plus sage — et en cela elle prouva qu'elle était plutôt intelligente — d'acheter l'un de ces hebdomadaires féminins qui, pour quelques francs, savent vous dicter le comportement à obser- ver dans les circonstances les plus périlleuses de la vie intime. Et, suivant à la lettre les conseils prodi- gués dans les cas d'infidélité conjugale, elle ne fit pas le moindre reproche à son mari.
Seule une petite lueur de défi commença à briller dans ses yeux. Lueur qui se transforma en flamme le jour où le marquis lui annonça qu'il se trouvait dans l'obligation de se rendre aux USA « pour affaires ».
— Pendant combien de temps pensez-vous être absent, très cher? demanda-t-elle d'une voix suave.
— Un mois, tout au plus...
Alors que le Boeing roulait encore sur son aire d'envol, la marquise avait déjà quitté Orly pour se rendre chez l'illustre chirurgien esthétique avec lequel elle avait pris rendez-vous. Dans le secret de son cabinet de consultation où étaient passées tant de détresses physiques et mora- les, le Dr Repartout — c'était un nom prédestiné — commença à la dévisager avec une attention toute professionnelle. Son œil exercé voyait déjà ce qu'il pourrait faire du visage ravagé.
Après avoir placé un miroir devant sa cliente, il saisit, de ses mains douces et expertes, la peau du visage de chaque côté de la bouche et, remontant les chairs vers les tempes, il annonça :
— Cela, madame, ne vous donne qu'une toute petite idée de ce que vous serez après...
D'abord extasiée par cette prophétie, la marquise revint à la réalité en demandant d'une voix blanche :
— Comment procède-t-on, docteur?
— C'est très simple. Il faut d'abord décoller la peau depuis l'oreille jusqu'au milieu de la joue, puis la retendre et en couper l'excédent. La couture devant l'oreille est invisible au bout d'une quinzaine de jours. Mais comme, hélas, votre peau est assez détendue, il me faudra en enlever au moins trois centimètres! En échange, je vous garantis que vous paraîtrez vingt ans de moins.
La marquise fit un rapide calcul : vingt années, cela la ramenait à vingt-huit ans : l'âge idéal pour la femme! Celui où elle a tout : la plénitude de sa beauté et le capital d'une expérience naissante... Ça ne ferait plus qu'une différence de trois années entre elle et la maîtresse du marquis. Ce n'est rien, trois ans, d'autant plus que, vu les goûts de Sigis- mond, la rivale ne pouvait être qu'une midinette.
Trois jours plus tard, armée de ce courage surhu- main que toute femme possède lorsqu'il s'agit de sa beauté, la marquise entrait en clinique. Elle en res- sortit le lendemain, la tête gonflée comme un ballon mais l'exultation au cœur. Malgré l'enflure, elle savait déjà que sillons et rides étaient effacés!
Pendant deux semaines, elle resta calfeutrée chez elle, ne recevant personne, lisant Votre Beauté, guettant jour par jour, et même heure par heure, l'apparition progressive de son nouveau visage qui, sortant de son cocon de bouffissures, semblait tenir toutes les promesses faites par le chirurgien.
Le jour où elle effectua sa première sortie au volant de sa voiture, ce fut avec l'intention bien arrêtée de voir la réaction de l'homme de la rue.
Elle lui parut concluante au delà de toutes ses espé- rances quand un automobiliste, arrêté comme elle devant un feu rouge, lui fit un geste obscène auquel elle n'était pas accoutumée.
Elle rougit aussi de plaisir lorsqu'un chauffeur de taxi, qu'elle gênait, au lieu de lui crier comme avant : « Alors, mémère, on ne voit plus clair? », lui
lança : « Dis donc, poupée... Fais ton turbin, mais n'emm... pas les autres! »
Enfin le jour arriva où la marquise se rendit à Orly pour accueillir son époux, de retour des USA.
Dès qu'elle l'aperçut, elle lui fit, de sa main gantée, un petit signe qui resta sans réponse.
— Sigismond! cria-t-elle alors.
Ce dernier se retourna vers la voix connue et resta muet de saisissement devant cette femme éclatante, qui paraissait avoir à peine la trentaine et qui était cependant la sienne! Les yeux écarquillés et le souf- fle coupé, le marquis ne put que balbutier :
— Ma parole, ma chère, vous êtes en pleine forme!
— Oui. C'est le résultat des sports d'hiver. Mais vous, pauvre chéri, me paraissez bien fatigué!
Serait-ce la faute de l'Amérique?
Remarque qui agaça d'autant plus le marquis qu'elle était justifiée. Il était bien forcé de s'avouer que pendant ce « voyage d'affaires », qui s'était dou- blé d'un voyage de plaisir, il n'avait guère été à la hauteur! La triste conséquence en avait été que sa jeune maîtresse était restée aux Etats-Unis où elle avait trouvé, dans un solide gars du Texas, chaus- sure beaucoup plus à son pied. L'agacement de Sigismond ne fit que grandir, les jours suivants, quand il constata de quelles assiduités sa femme était l'objet de la part de leurs relations mâles, même si celles-ci appartenaient au Jockey-Club. Il y avait aussi de quoi être très soupçonneux quand on interceptait les regards jaloux de toutes les épouses de ces messieurs à l'égard de la marquise ainsi que les petits sourires de pitié qui lui étaient destinés, à lui Sigismond!
Il devint taciturne jusqu'au jour où, brusquement, il vit clair! Aucun doute n'était possible : il était bel et bien cocu... Seul un amant avait pu opérer ce changement miracle chez la marquise.
Ayant perdu sa maîtresse, dévoré par une jalousie digne d'Othello, le marquis commença à espionner Hortense. Il faut reconnaître que celle-ci aurait pu
Né à Paris, Guy des Cars débute par le journalisme.
Son premier roman, L'officier sans nom, reçoit d'emblée un accueil triomphal. C'est le début d'une prodigieuse carrière de romancier, marquée par le succès universel d'une série d'ouvrages qui tous présentent l'étude profondément humaine d'un cas psychologique ou pathologique.
Le mardi, le mage délaisse sa boule de cristal : c'est le jour du pendule. Entre ses doigts subtils, le petit disque frémit, tremble au-dessus de l'objet confié par le visiteur. Et dans ses oscillations, M. Arnold "voit" le passé, le présent, l'avenir...
de ces femmes et de ces hommes qui pénètrent dans son cabinet, anxieux et cependant confiants.
Ainsi cet ecclésiastique qui des plis de sa soutane sort un disque : Rêve de valse. Le pendule révèle la naissance du drame, puis le prêtre parle, se délivre, s'apaise...
Ainsi cette blonde épanouie, au roucoulant accent slave. De son cou elle détache une croix d'or.
Le pendule conseillera à la fantasque Marina d'être toujours plus fantasque !
La journée du "magicien du cœur" commence à
peine. Dix visiteurs encore espèrent en lui...
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