comment disparaître complètement
I.
Un lampadaire répand une lumière blanche dans une rue vide d’une ville de bord de mer.
Les murs gris des bâtiments patientent.
Quelques étoiles s’éparpillent au-dessus des toits.
L’air, indifférent, pèse sur le goudron, noir et scintillant comme une nuit d’hiver. C’est une nuit d’hiver, froide et opaque.
L’atmosphère est vide, pleine de vide ; on n’entend pas le bruit du ressac jusque là.
Le néon fatigué du lampadaire imite le son du silence.
De rares flocons pourraient tomber sur le trottoir et s’accrocher à la lumière, mais les nuages ne sont pas encore arrivés.
La ville entière est vide, c’est la saison morte. Sur les kilomètres de quadrillage de béton qui séparent la rue de la mer, il n’y a pas âme qui vive. Les quelques âmes qui vivent rêvent, dorment derrière leurs fenêtres fermées.
Trous béants inhabités.
C’est l’hiver.
Il n’y a personne. Personne n’est éveillé.
Se dressent seules des formes cubiques, géométriques plantées au sol, s’élevant de plus en plus haut jusqu’au front de mer. À la fin, les immeubles dominent l’horizon.
À leur sommet la nuit est encore plus noire, il fait encore plus froid. Le vent est fort sur leurs toits plats, le vent salé venu de l’océan. Bientôt il s’engouffrera dans les rues et le sol grésillera d’une fine couche de cristaux de sables, et les nuages arriveront, et la neige tombera.
Pendant ce temps sur la plage une silhouette attend.
On ne la voit qu’à la cigarette qui se consume entre ses doigts. Quand elle la porte à sa bouche, on devine un regard et le bord d’un chapeau rond, le col d’un manteau noir.
Il n’y a pas de lune, seulement le vent.
La cigarette brûle, le vent est froid.
D’ici on voit mieux les étoiles, et le son du ressac résonne sur les façades. Aucune voiture ne passe sur le boulevard séparant la plage des bâtiments. Il est tout éclairé, à côté la plage n’existe que dans le néant.
Les rafales se font plus fortes et plus pressantes.
Les nuages approchent.
La cigarette est terminée, la silhouette l’écrase sous son pied.
Plus rien ne signale sa présence.
L’homme attend, il voudrait disparaître.
Fin de la combustion, c’est le moment.
Il tâche d’énumérer ce qui reste.
La nuit, le noir, le néant. Le sol pas tout à fait franc, les immeubles assez loin, le vide infini de l’océan. Le son de l’eau, le son du vent. La sensation du vent.
L’homme attend, il voudrait disparaître.
C’est le moment.
Pourtant il n’y arrive pas.
Il tâche d’énumérer ce qui reste.
Plus aucune lumière, la vie est loin, très loin. Mais le son du vent, le sens du vent. L’appui du vent, la façon dont il s’engouffre entre ses membres et dans son cou, le courant d’air vibrant sous sa chemise, faisant claquer ses pantalons.
Le bruit, le souffle trop présent, la température qui descend...
À quelques centaines de mètres de là, le lampadaire dans la rue vide s’éteint.
Pendant un instant les étoiles apparaissent clairement.
Puis les nuages arrivent.
Si quelqu’un était là pour retenir son souffle, il le ferait. Les murs semblent se reculer dans l’ombre qui les avale.
On ne voit pas les flocons tomber, pourtant on peut entendre leur silence s’installer. La neige fond d’abord au contact du sol, et finit pas se mêler au sable. Invisible elle se pose sur les trottoirs, sur les toits plats, sur les rebords de fenêtre.
Invisible elle s’allonge au sol comme le dormeur dont on ne fait que sentir la présence au fond d’un lit dans une chambre éteinte, elle s’endort confortablement.
Sur la plage le vent se calme. Le monde est assourdi par la neige.
Dans le noir la silhouette est toujours là.
L’homme a mis ses mains dans ses poches, ses yeux sont fermés. Des flocons se sont posés sur son chapeau, sur les épaules de son manteau. Il se tient très droit et respire très lentement, faiblement, son torse se bombe à peine.
Il oublie progressivement le souvenir de la présence du vent sur son corps, efface son empreinte.
Il oublie sa présence et il oublie son corps.
Il n’a plus de souvenir ni d’empreinte. Il oublie toute sensation.
Sa respiration n’est plus la sienne, c’est le son du ressac étouffé par la neige qui tombe. Sa respiration c’est le monde, c’est le vide du monde et l’air tout autour, replié en son intérieur oublié.
Finalement il oublie le monde.
La neige continue de tomber.
La silhouette tombe avec, inlassablement, l’homme chute aussi longtemps que chute la neige.
Plus aucun bruit.
Manque de matière.
Quand reviendra le soleil il aura probablement fondu.
Dans le noir la silhouette n’est plus là.
Dans la rue vide jusqu’au matin, le lampadaire est resté éteint.
Il ne s’est rien passé.
II.
Peu de temps avant l’aube, quelque part une lumière s’est allumée.
Un peu plus loin une fenêtre s’est ouverte.
Un courant d’air pur et piquant s’est introduit entre les tissus d’une chambre encore endormie.
Dans un autre quartier, entre les branches nues d’un arbre gris, un oiseau a commencé à chanter. Il ne neige plus. Aux premières lueurs le ciel est clair.
Le matin vient de la mer. Il fait à peine zéro et l’océan fume. Derrière ce voile de vapeur le soleil se lève. Synchrones, mille petits soleils lui font face aux fenêtres des bâtiments. Les immeubles s’allument comme des chandelles et se consument en silence.
Le sol est blanc, le blanc du sol brille.
Les fenêtres et les portes qui s’ouvrent sont aveuglées et font demi-tour.
Il n’y a encore personne dans les rues, toujours pas une voiture sur le boulevard immaculé.
À intervalle régulier, des escaliers le joignent à la plage. Tous sont glissants, glacés. Tous se ressemblent : d’un côté le mur faisant en haut office de parapet, de l’autre une rambarde de fer épaisse et rouillée sous le givre ; entre les deux, douze marches de pierre taillée ; sur la première un numéro à chaque fois différent gravé ; au mur à chaque fois la même ligne verticale mesurant la marée.
Au pied du numéro trois, des mégots de cigarettes.
Au pied du numéro cinq, un emballage et les restes d’un sandwich décomposé puis congelé.
Sur la troisième marche du numéro sept, une cannette.
Sur le numéro neuf, de la première à la dernière marche, des traces de pas dans la neige.
Les quatorze autres escaliers sont vierges, similaires.
Les semelles sont passées par là avant le jour, dans le noir.
L’ombre qui les portait n’était alors qu’une forme vague, une densité différente dans la nuit de la plage. On ne la voyait pas, et les traces non plus, et qu’importe puisque personne n’était là pour voir, de toute façon. On sait seulement que les semelles sont passées par là avant le jour, dans le noir de la nuit, parce qu’elles sont passées par là après la neige, dans le blanc de la neige.
Et tout le monde sait que la neige efface les traces, sauf lorsqu’elle s’arrête de tomber.
La nuit dernière.
Les semelles arrivent sur le boulevard au niveau d’un hôtel fermé. La double ligne de réverbères doit les effrayer, elles piétinent un peu en haut du neuvième escalier avant de s’engager sur le trottoir.
Elles longent le muret au plus près de la plage, elles longent la lumière au plus près de l’obscurité et restent dans l’ombre.
Elles traversent quelque part les deux voies et le terre-plein central dont la végétation, comme morte, sommeille sous l’éclairage artificiel.
Le pas semble rapide, pressée et assurée sur le sol glissant ; sur le goudron recouvert de neige on ne voit plus les passages piétons.
En face un fleuriste dont la vitrine ne possède pas de grille, quelles fleurs iront-on voler en cette saison ? Les semelles s’arrêtent un instant devant la boutique.
L’ombre qui les porte observe son reflet vide à contre-jour des lumières du boulevard, elle observe les lumières du boulevard et puis se perd à nouveau dans le reflet vide de la plage éteinte, derrière.
Quand elle regarde dans cette vitre son visage est semblable à l’océan. Invisible.
L’ombre se recule à la limite d’être éclairée, mais reste dans l’obscurité. Inexistante.
Elle reprend son chemin plus lentement, rassurée.
Les semelles marchent, et que feraient-elles d’autre ?
Elles s’engagent dans la première rue qu’elles croisent pour pénétrer la ville déserte, dans les passages sombres, à travers les parcelles mal éclairées.
Elles s’enfoncent au-dedans du labyrinthe urbain et semblent se perdre, ou alors elles tracent un chemin.
Elles marchent longtemps en tout cas, sans pour autant indiquer de direction ; elles marchent sans se soucier, comme une promenade hallucinée.
Elles croisent des carrefours, des angles, des lignes droites, des murs et des enseignes, des bâtiments tous les mêmes.
La nuit les regarde passer sans les voir, et que ferait-elle d’autre ? Les semelles continuent de marcher.
Arrivées dans la ruelle vide, sous l’absence de lumière émanant du lampadaire éteint, elles s’arrêtent.
Ici les traces disparaissent.
Lasses elles attendent la venue du matin, solitaires.
C’est dimanche et le soleil est levé depuis un moment.
Les ombres des immeubles se retirent de sur la ville derrière, les rayons continuent de réveiller les quartiers. À chaque minute une nouvelle rue s’éclaire.
La chaleur du ciel prend sa revanche sur la nuit dernière, elle fait fondre la neige. Les pavés ruissellent, l’eau lessive la terre.
La neige s’infiltre au sol, regagne la mer et remplit les plaques d’égout. Rien ne se perd.
Reversée dans l’océan, reversée aux nuages, reversée dans le ciel, reversée sur la terre ferme, reversée dans l’océan, cela peut durer longtemps.
Personne n’est encore sorti de chez lui. Tout le monde a le temps ou tout le monde le prend.
Le sol est maintenant l’inverse de blanc.
L’asphalte mouillé est sombre et luisant. Lustré. Les habitants prostrés s’étirent, en un souffle commence une nouvelle journée. Les magasins commencent à ouvrir, seulement le strict nécessaire en hiver, les gens commencent à se déplacer, seulement le strict nécessaire en hiver.
Ce sont surtout de vieilles personnes qui vivent ici toute l’année.
Le bruit de la ville est tout de même bientôt plus fort que celui de la mer.
Les gens sortent, mais il ne reste plus assez de neige pour faire des traces dedans. Les flocons qui sont tombés cette nuit appartiennent à une autre vie, et personne n’a vécu cette vie là.
Personne n’a eu le temps de voir les semelles.
Personne ne se demande même si la silhouette a existé.
À midi il n’y a plus aucune ombre dans le ciel comme dans la ville.