LA MARCHE DE L’ISLAM DANS LE ZANZAN OU L’ESSAI DE COMPREHENSION DU SUCCES ISLAMIQUE CHEZ LES ABRON.
Dr. BAMBA Mamadou U.F.R. Communication-Milieu et
Société Département d’Histoire Université de Bouaké (Côte d’Ivoire)
RESUME
Dans le processus d’islamisation du Zanzan, les Abrons devaient répondre d’une part aux aspirations des « envahisseurs » Mandé Dioula musulmans et aux injonctions des traditions ancestrales d’autre part.
Ainsi, la rencontre des cultures arabo-musulmane et animiste-fétiches a été un choc pour les Abrons.
A cet effet la pénétration musulmane dans l’espace abron a été longue et difficile.
Mais la détermination des musulmans consacre le succès de l’islam dans le Zanzan à la fin du XXème siècle et au début XXIème siècle.
Mots clés : Abron, Mande-Dioula, Musulman, Maître, Coranique, Animistes, Fétiche, Colonisateur, Zanzan.
SUMMARY
In the process of Islamization of Zanzan, Abrons had to answer on one hand the aspiration of the Moslem “invaders Mandé Dioula” and the orders of the ancestral traditions on the other hand.
So, the meeting of the Arab-Moslem cultures and the animists-idols was a shock for Abrons.
For that purpose the Moslem penetration in the abron space was long and difficult.
But the determination of the Muslims dedicates the success of the Islam in Zanzan at the end of the XXth century and at the beginning of XXIth century.
Key words: Abron, Mande-Dioula, Muslim, Master(Teacher), Koranic, Animists, Idol, Colonizer, Zanzan.
Révélé en l’an 610 de notre ère dans la péninsule Arabique par le prophète Maho- met, l’islam est la dernière des religions monothéistes.
Depuis lors, il s’est répandu sur tous les continents de la planète.
Il fit son entrée en Cote d’Ivoire au Moyen-âge, plus précisément au XIème siècle par le biais des aventuriers de la foi et du prosélytisme des marchands dioula. Les premières pénétrations musulmanes se font par le Nord et l’est avant de se répandre dans toute la Cote d’Ivoire pendant l’époque coloniale.
Ainsi, cette incursion musulmane a fortement marquée et modifiée les cultures et habitudes de certains peuples notamment les Abron.
Les Abron installés dans la région du Zanzan1, sont originaires de l’akwamou, (région située au sud-est du Ghana actuel près du fleuve volta).
Un conflit de succession au trône est à l’origine de leur migration vers l’actuelle Cote d’Ivoire. Poursuivis par alliés les Ashantis, ils viennent finalement demander asile politique aux Nafana de Gottogo ou Gouttougou2 (Bondoukou), leur chef TAN DATE fit alors serment d’amitié avec le chef AKOMI des Nafana.
Une fois installés à Zanzan leur premier village en terre ivoirienne, les guerriers Abron entreprirent une série de guerres de conquêtes. Ils soumirent les Nafana et les Koulango afin d’agrandir leur zone d’occupation qui s’étendait du Zanzan à Yakassé en passant par Herebo, Amanvi, Tabagne et Assuefri. Avec ce vaste ensemble, le pays Abron était désormais une entité territoriale incontournable en cote d’ivoire.
Société structurée et monarchique foncièrement fétichiste et animiste les Abron rencontrent l’islam à partir du XVIIIème siècle.
Ils manifestèrent une hostilité et une méfiance à l’égard des musulmans et leurs pratiques.
Malgré l’opposition des Abron à la religion de Mahomet, l’islam va connaitre un succès éclatant dans le Zanzan et les localités voisines au début du XXème siècle.
Le pays abron est devenu un foyer musulman dans la cote d’ivoire contemporaine.
Face à un tel constat des interrogations s’imposent:
• Comment l’islam a-t-il pu s’implanter dans le pays abron, réputé jaloux de sa culture et de sa civilisation ?
• Quel a été son impact sur la société abron ?
1 A l’origine le Zanzan désignait le village ou les rois étaient ensevelis. Mais au fil des ans cette appellation a changé et désigne désormais la vaste entité territoriale au Nord-est de la Cote d’Ivoire avec pour capitale administrative Bondoukou. Le Zanzan désigne en majeure partie le pays des Abron.
2 Gottogo ou Gouttougou est l’ancienne appellation de Bondoukou
• Pourquoi la région du Zanzan est-il devenu un foyer musulman ? Et que reste t-il aujourd’hui de l’animisme, religion originelle des Abron ?
Pour répondre à ces pertinentes questions, nous analyserons dans la première partie de notre travail les différentes étapes de l’islamisation de l’univers abron, ensuite dans le second volet mettre l’accent sur les Abron à l’école de l’islam. Et enfin dans le troisième axe mettre en exergue les répercussions de l’islam sur les Abron.
I- LES DIFFERENTES ETAPES DE L’ISLAMISATION DE L’ESPACE ABRON.
Les premiers contacts entre musulmans et animistes Abron furent difficiles. Les Abron restèrent méfiants à l’introduction de l’islam dans leur pays. Cette situation explique la pénétration timide au début de l’islamisation du Zanzan.
I.1- Pénétration timide de l’islam de la fin du XVIIIème à la première moitié du XIXème siècle.
Les Abron ou Bron font partie du grand groupe Akan. Venus tard dans la région du Zanzan, ils vont asseoir une politique de gestion territoriale basée à la fois sur la diplomatie et la force3.
Avec une telle stratégie les Brons s’installent solidement dans le Zanzan. Leur premier contact avec l’islam est l’œuvre des Mandé-dioula musulmans. Ces musul- mans Mandé sont originaires de la métropole historique de Bégho jadis grand foyer musulman, situé au Nord-est de la localité de Gottogo (actuel Bondoukou), non loin des rives de la volta noire en Gold Coast.
Ces musulmans s’installent dans le Zanzan et les localités environnantes notam- ment à Bondoukou, Nassian, Dabakala et dans le Barabo etc. Ils sont présents dans toutes les localités commerciales. D’ailleurs comme le fait remarquer Binger : « c’est toujours sur les grandes routes commerciales qu’on trouve les villages musulmans »�. Dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, les musulmans s’installent progressive- ment dans le pays abron. Cette communauté musulmane est composée de plusieurs groupes. Nous avons entre autres les Noumous ou forgerons, les Ligbi, les Maraka, les Haoussa et les Huelas.
Ces musulmans sont pour la plupart des commerçants. A cette époque les routes commerciales reliant, le Zanzan aux autres Etats voisins étaient très importantes. Le Zanzan était à cet effet la plaque tournante des échanges commerciaux car il était en relation avec les grands centres de la Gold Coast, Assinie et Bassam. Le trafic avec le Nord, notamment Bobodioulasso, Salaga, Zaria et Kano était en plein essor.
3 TERRAY (Emmanuel) une histoire du royaume Abron du Gyaman : Des orignes à la conquete coloniale Paris 1995, 504p.
Avec un tel réseau les commerçants musulmans convergent vers le Zanzan.
L’élément commerçant musulman devient un agent de l’islamisation dans le Zanzan à la fin du XVIIIème siècle.
En effet de par leur position de commerçants lettrés, ils n’hésitaient pas à proposer l’islam à leurs hôtes Abron.
Cependant, il faut toutefois, signaler que cette pénétration islamique dans le Zanzan se faisait par dissémination car comme le dit Marie MIRAN4, les Abron adoptaient diffi- cilement la culture islamo-commerciale provenant de la grande civilisation soudanaise.
Les Abron animistes accrochés à leurs croyances ancestrales montraient une certaine hostilité vis-à-vis de l’islam, d’ailleurs pour certains Abron la conversion à l’islam était perçu comme un crime de lèse majesté. Ainsi mettaient-ils en quarantaine celui d’entre eux qui s’adonnait à la pratique de l’islam.5 La cour royale interdisait for- mellement à ses sujets tous projets d’islamisation.6 Cette hostilité à l’islam se perçoit également dans le comportement du roi des Abron.
Paul Marty rappelle que le roi à qui l’almamy demandait de se convertir à l’islam, aurait répondu avec fermeté « si les blancs n’étaient pas là, tu n’aurais déjà plus ta tête sur tes épaules ». Ces propos montrent la détermination des Abron à rester attacher à leurs us et coutumes malgré la présence de l’islam sur leur terre. Le com- portement des Abron n’influencera pas véritablement le processus d’islamisation du Zanzan. Les commerçants musulmans quoique démographiquement minoritaires, mais en fin stratèges, exerçaient leurs activités islamo-commerciales à l’écart du pouvoir monopolisé par les populations animistes Abron. Cette diaspora marchande spécialisée va diffuser l’islam lentement mais surtout surement dans le Zanzan. La facilité d’adaptation des musulmans à l’environnement social Abron, leur cohésion en tant que minorité spécialisée et le respect des souverains attirent la sympathie de quelques Abron qui adhèrent désormais à la religion du prophète Mahomet. A la fin du XVIIIème siècle et au début du XIXème siècle, la progression musulmane est visible dans le Zanzan et certains souverains Abrons ont de l’estime pour les chefs religieux musulmans. D’ailleurs certains imams ou marabouts influents devenaient des conseillers des princes en vertu des qualités que leur conférer l’islam et des pouvoirs magico-thérapeutiques et la maîtrise de l’écriture coranique.
Cette place accordée aux guides religieux au sommet de l’Etat Abron suscite une conversion progressive mais limitée des Abron à l’islam.
Aussi, faut-il ajouter que la largesse faite aux conseillers musulmans par les princes et souverains Abron permettent aux hommes religieux d’inféoder le pays Abron dans tous ces compartiments pour diffuser l’islam. A ce sujet, faut-il rappeler que des mariages interethniques et intercommunautaires sont noués
4 - MIRAN (Marie) Islam, Histoire et modernité en Cote d’Ivoire, Kartala Paris 2003 495p 5 -MARTY (Paul) Etudes sur l’Islam en Cote d’Ivoire, Ernest Leroux Paris 1922, 441p 6 - Idem
Les premiers embryons des écoles coraniques voient le jour. Les mosquées de fortunes prennent forme et l’appel à la prière se fait désormais sans crainte dans le Zanzan. En dépit de ces efforts d’islamisation le pays Abron à la fin du XVIIIème siècle était partiellement atteint par l’islam. Les Abron dans leur majorité étaient restés méfiants.
Il faut attendre la fin du XIXème siècle pour que l’islamisation du Zanzan puisse atteindre sa vitesse de croisière avec l’avènement de Samory Touré et surtout la détermination de l’almamy Timité Kounandi.
I.2- La contribution des personnalités religieuses musulmanes et l’avènement de Samory Touré à l’islamisation du Zanzan de la fin du XIXème à la première moitié du XXème siècle.
L’avènement de ces personnalités donne un coup d’accélérateur au mouvement d’islamisation du Zanzan.
L’almamy Timité7 jouit d’une grande influence parmi les populations animistes et fétichistes de la région Abron et koulango. Commerçant musulman Kounandi est un marabout intelligent et possède une connaissance profonde de la science cora- nique. Grand théologien de l’islam, il bénéficie d’une bonne réputation tant dans le pays Abron que koulango. Les Français et Anglais ont une grande admiration de ce lettré musulman. Il va profiter de ce privilège pour mettre en place ‘‘ zawiya ’’ de la
‘‘ quaddriya 8’’. Etant membre de cette confrérie musulmane et ayant le grade de
‘‘ Moqquadem ’’, l’almamy Kounandi passe la quasi-totalité de son temps à la prière, à la dévotion et la recherche permanente de la piété. Il dispose au sein de la zawiya une bibliothèque riche en document islamique. Les locaux de sa zawiya servent éga- lement pour ses enseignements coraniques. Dans cette école coranique, il ya une cinquantaine d’élèves originaires pour la plupart de Bondoukou et de Sorhrobango.
Karamogo Kounandi comme l’appellent affectueusement ces talibés se distingue par sa simplicité et son attachement à l’islam. Il devient le conseiller par excellence et guide de la communauté musulmane naissante du Zanzan et un recours pour les Abron animistes qui ont besoin de consolation et autres moyens de protection face à certaines épreuves qui se posent à eux. Le contact et les échanges entre l’almamy Kounandi et les Abron sont à l’origine des conversions multiples dans le Zanzan. Il faut noter que Karamogo Kounandi était consulté par toutes les couches de la société Abron (les souverains, les notables, les adolescents, les femmes mariées etc).
Sa popularité dans le pays Abron est une source de propagation de l’islam. Au delà des actions de l’almamy Kounandi, les talibés étaient également des vecteurs de transmission, de propagation de l’islam dans le Zanzan.
7 - De race Mandé Dioula, il appartient à la famille des Timité, depuis longtemps islamisée et dans laquelle sont issus plusieurs générations d’almamy de Bondoukou.
8 C’est une confrérie musulmane fondée au XIème siècle en Irak plus précisément à Bagdad par Mohamed Abdel Kader Al Jilani. Elle est la plus ancienne des confréries répandues en Afrique.
En somme, la contribution de l’almamy Kounandi dans l’islamisation du Zanzan est indéniable.
Cependant, rattaché uniquement cette islamisation à Timité Kounandi serait inexact, car d’autres personnalités religieuses ont participé à l’islamisation du pays Abron à titre d’exemple nous avons Karamoko Timité qui avait également une répu- tation de grand marabout vénéré par les Abron. Il entretenait d’ailleurs des relations avec tous les chefs de la région musulmans ou animistes qui venaient le consulter.
Timité Karamoko était aussi de la ‘‘quaddriya’’. Dans ses enseignements et prêches, il encourageait la polygamie. Pour lui, la polygamie permettait d’accroitre le nombre des fidèles musulmans.
A cet effet il renforce les alliances et unions entre les musulmans et les femmes animistes.
Dans l’espoir qu’à longue ces femmes animistes seraient plutard des musulmanes.
Tout comme son aîné, Kounandi il s’adonne à la formation des talibés. Sa rigueur et sa maîtrise du coran font de lui un maître coranique de renommé et beaucoup respecté dans le Zanzan.
Quelques fois il était le dernier recours pour le règlement des litiges entre fidèles musulmans.
Karamoko Timité a exhorté les Abron à adhérer massivement à l’islam.
En plus de Timité Karamoko, la contribution d’El Hadj Soualio mérite d’être cité.
El Hadj Soualio est d’ethnie Daffing et originaire de Bobodioulasso. Né à Diennéné en Gold Coast où son père s’était établi ; Soualio a eu une très grande réputation dans le pays abron.
Contrairement aux deux premières personnalités citées, El Hadj Soualio s’est affilié à la ‘‘Tidjaniya9’’. Selon Paul Marty, Soualio a renforcé son pieux héritage par la dignité de sa vie, la pureté de ses mœurs, la charge de ‘‘moqquadem’’ et le prestige de son instruction arabe10.
Avec de telles potentialités, il a acquis une influence considérable sur les musul- mans et les populations animistes de Bondoukou.
Paul Marty renchérit pour dire que « les populations fétichistes du cercle, le pré- férèrent à leur chefs, ivrognes, querelleurs et brutaux. Il a notamment gagné la confiance de Tan Daté, roi des Abrons fétichistes dont il est le fournisseur officiel de gris-gris, et qui lui fait des cadeaux considérables. »11
9 C’est une confrérie d’origine africaine fondée au XVIIIème siècle par Mohamed Al Tidjani dans la région du Sud-est de l’Algérie. Aujourd’hui elle est plus répandue en Afrique de l’Ouest plus précisément au Sénégal 10 MARTY (Paul) Etudes sur l’Islam en Cote d’Ivoire Ernest Leroux Paris 1922, 441p
11 Idem
Ces phrases confirment la main mise du marabout sur le Zanzan il profite de ce privilège pour convertir les animistes Abron à l’islam. La méthode de conversion est toujours la même. Les enseignements coraniques, la formation des talibés, la pré- sentation de l’islam comme étant une religion facile à pratiquer et surtout l’invitation des Abron à se défaire des pratiques fétichistes désuètes.
Enfin le marabout Soualio faisait le tour des concessions pour entretenir les chefs de familles Abron sur les bienfaits de l’islam et surtout les épreuves que l’être humain subira après la vie sur terre. Tout ceci pour inciter les Abron à adhérer à l’islam.
La dernière figure emblématique de l’islamisation du Zanzan est Biaboudou Gbané.
Originaire de Begho la métropole historique de l’islam en Gold Coast. Les écrits attestent qu’il était excellent et très apprécié par les Abron et Koulango. Ceux-ci lui demandaient des gris-gris et envoyaient massivement leurs enfants dans son école coranique. Dans la première moitié du XXème siècle, il y avait environ une centaine de talibés. Il vivait d’aumône et des revenus de ses plantations. Sa simplicité attira les Abron qui voulaient lui ressembler. Nombreuses sont les familles qui envoyaient leurs enfants à l’islam à cause de la personnalité de Biaboudou Gbané adulé dans le pays Abron. Il a emmené les Abron à adopter l’islam par ses enseignements.
Aux rôles joués par ces différentes personnalités religieuses dans l’islamisation du Zanzan, il faut ajouter l’avènement de Samory Touré qui va accélérer le processus par la conquête de Bondoukou.
A la fin du XIXème siècle, plus précisément en juin 1895 Samory et ses troupes s’attaquèrent au pays Abron. La bataille qui s’engagea allait présenter les caractères originaux. L’infanterie Abron se heurta pour la première fois aux guerriers du Soudan.
L’armée Abron allait s’effondrer après une résistance acharnée. Le roi Adjoumani avait demandé à ses soldats de se soumettre. En juillet 1895, Samory entre à Bondoukou et est accueilli par l’imam Ibrahima Timité. La conquête du pays Abron consacre désor- mais l’hégémonie des Mandé-Dioula dans la zone avec son corollaire d’islamisation très poussée. A partir de cette période, l’islam devient incontournable dans le Zanzan.
I.3- La politique musulmane française : facteur d’islamisation du pays Abron dans la première moitié du XXème siècle.
Les guerres de résistances soudanaises avaient mis les français en présence d’Etats et de chefs musulmans. Les premiers européens installés dans les centres islamisés ont conclu que tout l’intérieur était soumis au prophète Mahomet12. Face à de telles réalités, le colonisateur met en place des structures pour la gestion des affaires musulmanes dans les différentes colonies. L’avènement de ces structures favorise de façon volontaire ou involontaire l’implantation de l’islam dans certaines régions c’est le cas du pays Abron.
12 - Dicko (Séidini Omar), La politique musulmane de l’administration coloniale ou Soudan français dans la Première moitié du XXème siècle (1912 -1946), Mémoire de fin d’étude ENS Bamako, 1982, 71p.
Pour Jean Louis Triaud « en ouvrant les pays au commerce musulman, la coloni- sation française portait du coup la question musulmane en forêt »� dans le Zanzan la politique musulmane française est une politique de ‘‘ charme ’’ car le colonisateur veut bénéficier de l’estime des populations musulmanes qui ont une certaine hégémonie sur les Abron depuis l’incursion samorienne dans la localité.
Les français veulent aussi s’attirer les faveurs des Abrons qui ont subi une Djihad en miniature avec l’arrivée de Samory.
Pour toutes ces raisons les administrateurs français du Zanzan vont se présenter comme étant des islamophiles. Pour Desalmand Paul, ces islamophiles conçoivent l’islamisation comme une étape qui en favorisant la constitution de grands ensembles évitait à l’administration coloniale d’avoir à faire à une multitude de petits chefs.13 Ainsi dans le Zanzan l’administration coloniale favorise le développement des activi- tés islamiques l’on assiste à une expansion rapide de l’islam. L’islamisation du pays Abron est accélérée par la présence française.
En effet avec les français la physionomie urbaine change. A Bondoukou par exemple deux grandes entités spatiales se dégagent. Nous avons le quartier euro- péen et le quartier indigène. La dernière cité était sous l’emprise des musulmans.
La cohabitation entre musulmans Mandé Dioula et Abron animistes est source de conversion pour les sujets des rois abron.
Les familles Timité, Ouattara, Gbané, Kamagaté, Diabagaté invitent les Abrons à devenir des fidèles musulmans. Ces familles musulmanes ont de bons rapports avec l’administration coloniale. Les imams et autres marabouts passent régulièrement au poste du commandant pour rendre compte de leurs activités à l’administrateur.
Ces musulmans exercent des professions de pédagogues dans les écoles coraniques ils sont admirés surtout par les femmes Abrons qui n’hésitent pas à leur confier l’éducation de leurs enfants. Au début du XXème siècle on peut estimer à peu près 200 garçonnets et fillettes qui sont à la merci de l’enseignement coranique. Les agriculteurs fétichistes Abron sont admiratifs des musulmans. Les Abron en majorité fréquentent désormais les cours des marabouts et Imams de la région.
Ils vont vaincre le complexe et se convertir massivement à l’islam. La première moitié du XXème siècle est une étape importante dans l’islamisation du pays abron.
Les français sans le vouloir ont livré les Abron à l’islam.
D’ailleurs se convertir à l’islam devient un phénomène de mode chez les Abron à cette époque.
Le XXème siècle constitue un tournant décisif de l’histoire du Zanzan à partir de cette époque le pays Abron devient un foyer islamique. L’enthousiasme né de cette conversion en masse à l’islam oblige les Abron à aller à l’école de l’islam.
13 - Desalmand (Paul), Histoire de l’éducation en Côte d’Ivoire, CEDA, 1983, 446p.
II- LES ABRONS A L’ECOLE DE L’ISLAM.
Après avoir longtemps résisté à l’islam, les Abron acceptaient désormais la reli- gion de Mahomet. L’islam pénétrait ainsi les mœurs et coutumes Abron. Ceux-ci vont prendre des meilleures dispositions pour être de bons musulmans. Ils vont fréquenter les écoles coraniques, multiplier la construction de mosquées et de lieux de cultes et s’unir aux femmes musulmanes.
II.1- Une floraison d’écoles coraniques dans l’espace Abron dans la seconde moitié du XXème siècle.
La conquête française et la paix coloniale instaurées, changèrent les mentalités dans le Zanzan. L’islam gagna de nombreux adeptes Abron. Le rôle des écoles cora- niques est prépondérant dans ces conversions. Les Abron vont confier leur encadre- ment spirituel aux maîtres coraniques. Dans la seconde moitié du XXème siècle l’on assiste au printemps des écoles coraniques dans l’espace Abron. La multiplication de ces écoles s’accompagnait d’importation de documents islamiques et autres livres de la haute théologie musulmane. Dans ces écoles coraniques l’on enseigne aux Abron les piliers fondamentaux de l’islam à savoir :
• La profession de foi ;
• Les cinq prières quotidiennes obligatoires ;
• La Zakat (l’aumône) ;
• Le jeune pendant le mois de Ramadan ;
• Le pèlerinage à la Mecque (quand on a les moyens).
On assiste donc à une véritable floraison d’écoles dans le Zanzan.
Dans le canton Barabo, tous les lettrés possèdent une école coranique. Le chef de canton Lamine Ouattara et son père Aboubakari Ouattara en 1916 encouragent la nais- sance des écoles coraniques. Dans le canton nous avons environs une trentaine de villages en grande majorité musulmans. Chaque village possède son école coranique.
Dans ce canton certains villages sont réputés pour la qualité de leur enseignement.
A titre d’exemple, nous avons Bandakiani, Sandievi, Talakini et Kouroumanbila. Le maître coranique le plus influent du canton Barabo se nomme El Hadj Ali Kamagaté.
Il a de très bons rapports avec les Abron et rend visite au roi des Abron deux fois par semaine. La tradition orale soutient que le marabout Ali Kamagaté avait deux femmes Abron qui avaient une solide maîtrise de la science coranique. Ces deux femmes étaient des références en matière islamique dans le Barabo.
Le canton Tamoura regorge également de nombreuses écoles. La gestion de ces écoles était confiée à El Hadj Sanogo Ali réputé pour sa rigueur dans l’enseignement.
Il est aidé dans ses nombreuses taches par l’almamy Mamadou Traoré un ancien captif de Samory Touré très instruit et grand pédagogue des sciences islamiques.
C’est sous l’influence de ce lettré distingué que les Abron lèvent officiellement en
1919 la décision d’interdiction à la conversion à l’islam. Dans son école il y a plus d’Abron que de Mandé Dioula.
La généralisation des écoles coraniques gagne tout le pays Abron et ceux-ci montrent un réel intérêt à devenir musulman.
Anoualiokoro, Tebagoro, Kamélé, Kieti, Kimassi, Koudoumou-Bango, Kouadiodi,abongo, Kouassikro, Mandonou, Soudegué, Telahini ; toutes ces locali- tés possèdent des écoles coraniques fréquentées par les Abron et leurs voisins les Koulango.
Il faut ajouter que les cantons Ahenfié connus pour leur attachement à la tradition et à l’animisme sont envahi par les musulmans et les écoles coraniques notamment les localités de Tabagne et Tamoroné. Il en est de même pour les cantons de Bini, de Nassian, de Foumassa et de N’dakrou qui n’échappent pas à cette invasion coranique.
Les localités De krokrou, de Kanakourou-Bourabo, Takikrou-Bouroumanso, de Sogui et Abradé sont les pôles avancés de l’implantation musulmane dans le pays Abron.
Dans ces localités, l’enseignement coranique est désormais une exigence pour l’éducation sociale et forger une armature religieuse musulmane dans l’espace Abron.
A Bondoukou, l’implantation d’écoles coraniques est une réalité indiscutable chaque quartier possèdent son maître coranique et son établissement de formation et d’enseignement coranique. Le XXème siècle consacre l’adhésion totale des Abron à l’islam. La fréquentation des établissements coraniques est concomitante à la fréquentation des lieux de cultes et de prière.
II.2- La ruée vers les mosquées dans le Zanzan de la fin du XXème et début XXIème siècle.
L’adhésion à l’islam exige un changement de mentalités et de comportements. Si la conversion des Abron était une priorité pour les imams, marabouts et commerçants musulmans, aller à la mosquée est une exigence obligatoire. Chaque canton possède selon Paul Marty une vingtaine de mosquées. De Foumassa au canton Bini en passant par le canton Bouabo et le canton Ayen Effyé étaient fréquentés par les Abron.14
La localité de Bondoukou est la plus en vue, car elle possède une multitude de mosquée ; c’est le cas des Timité à Limamisso, les Touré à Malagasso, les Ouattara à Donzosso, les Kamagaté à Kamagaya, les Djimini à Koumalasso etc.
A l’intérieur de ces mosquées les imams organisent des prêches pour raffermir davantage la foi musulmane. La solidarité entre fidèles musulmans permet aux Abron de s’imprégner de la culture arabo-islamique. Les mosquées se présentent comme des lieux d’intégration interculturelle.
La cour des mosquées servent de cadre d’enseignements. C’est aussi le lieu de rencontre entre les adeptes d’une même confrérie. La fréquentation des mosquées confirment le statut musulman des Abron.
14 - Paul Marty, op. cit., p.9.
Aussi faut-il le rappeler les mosquées tout comme ailleurs permettent aux musul- mans du pays Abron de célébrer les mariages en prenant à témoins les imams et autres personnalités religieuses, la fréquentation des mosquées a permis aux Abron convertis d’exécuter les prières quotidiennes afin de justifier leur statuts de fidèles musulmans. Une fois convertis les Abron auront le privilège d’avoir des épouses Mandé Dioula musulmanes.
II.3- Les mariages intercommunautaires et le brassage ethnique dans le Zanzan.
Dans le pays Abron, l’élément Mandé Dioula constituait le noyau fondamental de la communauté musulmane du Zanzan.
Leurs activités commerciales leur ont donné une position influente dans l’environ- nement Abron. Leur monopôle économique et financier leur conférait une certaine hégémonie vis-à-vis des Abron.
Cependant, les liens tissés entre les différentes communautés dans les lieux de cultes et les écoles islamiques donnaient naissance à des brassages ethniques et mariage intercommunautaires. Désormais il n’y a aucun complexe pour les Abron de s’unir à un malinké et vis versa.
L’on constate une étroitesse des relations entre les différentes personnalités religieuses musulmanes des différents cantons. Ces relations favorisent des fêtes religieuses tournantes dans le Zanzan.
Tout ceci engendre des contacts entre différentes couches sociales et la célébration des mariages selon la tradition musulmane à grande pompe. L’exemple le plus frappant est celui de Koffi Adayé� et Koné Salimata15. Ce mariage a donné lieu à d’intense lecture coranique et de réjouissance populaire dans tout le canton Barabo en 1922.
A la fin de cette célébration Koffi Adayé prend le nom de Mohamed Timité et bénéficie du respect et la considération de son environnement social.
L’exemple de ce couple fera école dans le Zanzan. L’introduction et l’adoption de l’islam en pays Abron à pour corollaires les brassages ethniques et la diffusion de la culture arabo-musulmane chez les Abron.
Qu’en est-il de l’impact de l’islam sur le pays Abron ?
III-REPERCUSSION DE L’ISLAM SUR LES ABRONS.
L’impact de l’islam dans le pays Abron se perçoit à plusieurs niveau tant au plan sociopolitique qu’économique.
L’islam a profondément changé la configuration mentale et culturelle des Abron.
15 Koné Salimata est la fille du riche commerçant musulman Koné Ismael très populaire dans le canton Barabo. Le Zanzan lui doit la construction de plusieurs mosquées et d’écoles coraniques
III.1- La répercussion de l’islam au plan politique au XIX et XXème siècle.
Le Zanzan avec l’avènement des musulmans deviendra une grande cité marchande aux époques précoloniale, coloniale et postcoloniale.
A l’époque précoloniale le pays Abron était un carrefour d’échange entre la zone sahélienne et forestière jusqu’à ce que la colonisation vienne orienter les échanges vers la côte maritime.
Dans la période post- coloniale la densité de la population du Zanzan qui comporte une forte communauté musulmane confère à la région Abron des fonctions politiques et administratives.
A cet effet sa principale ville Bondoukou qui est devenu la capitale du pays Abron sera exigée en janvier 1961 en chef lieu de sous préfecture16.
Depuis cette date la fonction administrative va prendre de l’importance en devenant préfecture et capitale régionale en 1990. Il faut dire l’évolution politique du Zanzan est favorisé par son poids démographique qui à son tour est favorisé par un brassage ethnique dense, reflet de l’effervescence islamique dans le pays Abron.
III.2- L’influence de l’islam dans la configuration économique et sociale du pays Abron au début du XXIème siècle.
Au plan économique, l’islam à permis au Zanzan de devenir un grand centre de commerce ou l’on pouvait trouver des pagnes, des couvertures de laine, du sel, des esclaves, des armes et de l’or. Le Zanzan est devenu grâce à l’innovation économique apporté par l’islam un cadre d’échanges important entre Mandé Dioula musulmans et les Abron sans oublier les Koulango et les Nafana. C’est donc une innovation majeure dans une zone ou les Abron vivaient essentiellement de l’agriculture, de la chasse et de la cueillette. Ainsi la naissance de la culture marchande chez les Abron a nécessairement un impact sur la vie sociale. Au plan social apparaît un boulever- sement notable.
En effet, l’innovation majeure que constitue le commerce entraîne l’émergence de nouvelles classes comme l’aristocratie marchande et les artisans ou castes. Alors qu’avant, les Abron etaient des agriculteurs modestes et ses artisans occasionnels.
L’islam a considérablement influencé l’armature sociale dans l’environnement Abron. Désormais nous avons au sommet de la pyramide Abron l’aristocratie mar- chande, ensuite les dignitaires religieux musulmans notamment les grands maîtres coraniques, suivis à leur tour par les cultivateurs et au bas de la pyramide les artisans.
Aussi, faut-il ajouter que l’islamisation du monde Abron engendre le recul de l’animisme et du fétichisme dans la société Abron. Le phénomène de l’islam enre-
16 - KOUADIO (Adou François) Les contraintes de développement et d’aménagement d’une ville en Cote d’Ivoire : le cas de Bondoukou, igt 2002 165p
gistre un nouvel essor et prend une importance dans l’espace Abron contemporain.
Avec surtout l’avènement de la dawa17. Aujourd’hui la ville de Bondoukou est connue par sous l’appellation de « ville aux mille mosquées » on en trouve dans toutes les grandes concessions d’ailleurs la mosquée historique de Samory est devenu un vestige touristique dans le Zanzan.
En somme la vie sociale des Abron a considérablement changé avec l’avènement de l’islam.
Les répercussions sont également significatives au plan culturel.
III.3- Les répercussions culturelles et physiologiques de l’islam sur les Abron au début du XXIème siècle.
L’islam ne se résume pas à l’enseigner la théologie et la foi musulmane mais elle apporte aussi un mode vie et une compréhension du monde. L’islam est tout un ensemble de civilisation.
Dans le pays Abron l’islam a eu le mérite d’implanter forcement une culture islamique dans un environnement qui lui paraissait hostile eu égard à l’animisme des Abron et Koulango.
Les localités Abron abritent de nos jours l’essentiel des populations musulmanes du Zanzan et Bondoukou est devenu l’un des centres islamiques les plus influents de la Côte d’Ivoire supplantant les anciens bastions à savoir Mankono, Bouandougou, Kong et Samatiguila.
L’islam s’est répandu dans le Zanzan de façon fulgurante et a révolutionné les mentalités et le rapport religieux l’islam a opéré une transformation radicale des cultures Abron. Ceci s’explique par l’emprunt de noms et prénoms musulmans pour les Abron, le recul drastique de l’idolâtrie mais aussi et surtout la dépersonnalisation du savoir traditionnel de même que la valorisation des connaissances islamiques et autres ouvrages divins. Cette nouvelle donne marque une rupture considérable avec les us et coutumes du peuple Abron. L’islam occupe désormais une place de choix dans la culture Abron.
D’ailleurs l’un des héritages que l’islam a laissé au peuple Abron est la danse Kroubi18. Il est aujourd’hui l’un des patrimoines culturels du Zanzan.
Le Kroubi est touristiquement exploité et constitue pour le pays Abron ce que l’Abissa est pour les populations de Grand-Bassam.
Il faut aussi signaler que la civilisation musulmane à changer certaines pratiques des Abron. Dans certaines familles islamisées, l’on assiste à la mise en place d’un système basé sur la succession patrilinéaire pratiqué par
17 - Terme arabe qui signifie littéralement « Appel » et dans la théologie islamique c’est une invitation à l’islam. C’est une notion qui désigne explicitement une idéologie de propagande et de prosélytisme islamique.
18 - C’est une nuit de veille caractérisée par la lecture du coran et la prière. Or à l’origine personne n’est assez instruit pour lire et comprendre le livre saint. Ainsi pour mettre en éveil leurs époux pendant cette nuit les femmes ont en l’idée de faire une fête, ponctuée de danses.
Abron islamisé qui est contraire au système matrilinéaire qui est en usage dans le grand groupe Akan.
Enfin, il faut signaler qu’au delà de leur caractère religieux, les mosquées du pays Abron notamment celles de Bondoukou sont l’objet d’attraction touristique c’est le cas de la plus grande mosquée du défunt Imam Timité qui a marqué ces quatre dernières décennies le pays Abron. En définitive l’Islam a façonné la vision culturelle et cultuelle des Abron. Il a conforté la notion de Dieu en pays Abron. Désormais les anciens animistes voient davantage en « Allah » l’être suprême de qui tout émane et qui soutient tout.
CONCLUSION
Le pays Abron fut très tôt confronté au problème musulman car hostile à la péné- tration de cette religion dans leur environnement.
Cependant ils ont eu des difficultés à développer une attitude cohérente devant le phénomène juger à la fois marginal mais perceptible de développement inquiétant.
En l’absence de stratégies pour freiner son avancée, l’islam investi toute la région du Zanzan et le fait subir de profondes modifications au niveau politique, économique, social et culturel.
Le pays Abron très attaché à sa culture et ses fétiches est devenu aujourd’hui un bastion imprenable et incontournable de l’islam ivoirien. La communauté musul- mane forte et dynamique participe activement au développement du pays à quelques niveaux que ce soit.
Aussi faut-il le rappeler que la marche de l’islam dans le Zanzan s’est heurté à de nombreux obstacles qui ont été surmonté. Le succès de l’islam chez les Abron est surtout l’œuvre des commerçants Mandé musulmans, l’action des personnalités religieuse et surtout la collaboration et l’esprit d’ouverture de certains rois Abron. A ces éléments s’ajoutent le rôle déterminant du colonisateur français.
Aujourd’hui le pays Abron est devenu la quintessence du réformisme islamique en Côte d’Ivoire.
Cependant il faut relever que la marche victorieuse de l’islam en pays Abron a permis une meilleure organisation de la communauté musulmane du Zanzan qui se bonifie quantitativement et qualitativement.
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