CHEZ LES LE PEN, LES CHIENS NE FONT PAS DES CHATS

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La fille comme le père le jurent : ils sont des « amoureux des bêtes ».

Jean-Marie Le Pen adorait ses dobermans, Marine Le Pen songe carrément à se lancer dans l’élevage de chats lorsqu’elle aura quitté la politique. En 2014, une de ses chattes à laquelle elle avait donné le nom de la déesse de la chasse, Artémis, a été tuée par les chiens de son père. Pour protéger ses félins, Marine quitte le domicile familial de Montretout avant de liquider son père au sein du parti. Fatalement, dans le clan Le Pen, tout se trouve mêlé à la politique, et les animaux ne font pas exception. Enquête sur le management de leur ménagerie.

PAR LORIS BOICHOT ET MARC DE BONI PHOTOS SAMUEL GUIGUES

ENQUÊTE

CHEZ LES LE PEN,

LES CHIENS NE FONT

PAS DES CHATS

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Front national, neuf mois plus tard. « Quand on veut tuer son père, on accuse ses chiens d’avoir la rage », martèle alors le fondateur du parti. « C’est une invention, dément l’intéressée. Je suis partie parce que mes chats étaient en danger. Je ne pouvais pas vivre, partir le matin bosser et me dire : “Je vais peut-être recevoir un coup de téléphone, me disant que les chiens ont tué un chat.” Je n’y arrivais plus. »

CHATS DE RACE

Ses chats, tel serait donc le talon d’Achille de Marine Le Pen, la fissure dans sa carapace de bête politique. Un jour, elle se présente en larmes à un déjeuner de travail avec la presse. Une fois n’est pas coutume, la présidente du FN se révèle vulnérable. Elle vient d’apprendre que son matou Hector, dont elle s’est occupée pendant seize ans, vient de mourir de vieillesse. « J’ai eu la honte de ma vie » face aux journalistes, se souvient-elle aujourd’hui en riant. Même trépassés, les animaux ne quittent pas le clan et reposent dans un petit coin de jardin clôturé, à Montretout.

Quand elle consent à dévoiler le revers de l’impitoyable femme politique aux accents sévères, Marine Le Pen se dépeint en « mère à chats ». Elle semble pouvoir tout envisager avec eux, même raccrocher l’écharpe. « Si je ne faisais pas de politique, j’aimerais ne rien faire et être avec eux devant ma télé », aurait-elle avoué un jour à un membre de son cabinet, cité dans le livre Dans l’enfer de Montretout d’Olivier Beaumont (Grasset). Derrière

« le cuir épais » qu’elle arbore au quotidien, Marine Le Pen se montre « absolument gaga » avec celles qu’elle

surnomme ses « filles ». Elle en plaisante : « C’en est abso- lument ridicule, mais je suis consciente et lucide sur ma situation de dépendance. » Posséder un véritable élevage

« fait partie de [ses] futurs projets. Quand j’aurai un tout petit peu plus de temps à moi. »

La présidente du Front national est déjà éleveuse amatrice avec ses cinq chats Miniminette, Keryo, Jusan, Gavroche et Jazz. Trois dans sa propriété de La Celle- Saint-Cloud, deux dans la villa qu’elle partage avec Louis Aliot à Millas, dans les Pyrénées-Orientales. Un chat des rues, un mau égyptien et trois bengals à la robe marbrée de tâches, comme la défunte Artémis. Marine Le Pen est « tombée amoureuse » de cette race récente, issue d’un croisement entre un chat léopard et un chat domestique.

Elle s’est même inscrite à la LOOF (fédération pour la gestion du Livre officiel des origines félines) pour obtenir un pedigree officiel, le « certificat d’authenti- cité » pour chats de race, que seuls les éleveurs peuvent demander. « Les bengals sont aussi intéressants par leur caractère que par leur beauté physique. Ils sont très indé- pendants », explique-t-elle. Son père aussi est presque fasciné : « Ils sont assez extraordinaires, parce qu’ils sont très agiles. » « C’est un montage génétique complexe. Il y a un peu d’eugénisme et de racialisme là-dedans, se gausse Lorrain de Saint-Affrique, plus proche conseiller de Jean-Marie Le Pen. Ce sont des chats de race pas du tout dédiabolisés, quand on y pense… »

arine Le Pen ne peut pas s’arrêter de pleurer. « Ça va aller », tentent de la réconforter sa mère, ses enfants et son compagnon Louis Aliot. En vain. Elle reste des heures dans la chambre, abattue, inconsolable.

Les embruns de Moraira avaient pourtant un goût de délivrance. Dans cette station balnéaire de la province d’Alicante, Marine Le Pen devait souffler, en ce mois d’août 2014. Quelques vacances sur la Costa blanca espagnole, loin de la politique, après deux campagnes électorales victorieuses : onze mairies décrochées aux municipales de mars et près de 25 % des voix aux euro- péennes de mai.

Un peu plus tôt, un coup de téléphone est venu troubler son repos. Au bout du fil, Dany. Cette amie des Le Pen, chargée de s’occuper de leurs animaux en leur absence, a le ton grave. « Artémis est morte. » Le visage de Marine Le Pen se décompose. Sa chatte bengal au pelage léopard, adoptée un an auparavant, a été retrouvée sans vie au pied des anciennes écuries de Montretout. « Un très gros chagrin » balaie définitivement l’insouciance estivale.

« J’avais un lien particulier avec Artémis, raconte Marine Le Pen à Charles, la voix serrée. Elle m’avait fait deux portées, m’avait tirée par la main jusqu’à sa couche pour que je sois présente quand elle faisait ses petits. J’étais ter- riblement malheureuse. »

La petite chatte, baptisée du nom de la déesse grecque de la chasse, est-elle tombée d’un étage ou du toit, comme l’affirme Jean-Marie Le Pen ? S’est-elle mise à courir, poursuivie par les deux chiens Sergent et Major, qui n’en auraient fait qu’une bouchée ? Une seule chose semble sûre : le chat a terminé sous les crocs des gardiens de Montretout. « C’est possible qu’ils l’aient tuée, reconnaît aujourd’hui Jean-Marie Le Pen, un peu goguenard. Il ne serait pas extraordinaire que des chiens aient tué des chats.

On disait quand j’étais jeune : “Gardez vos poules, moi, je laisse courir mes coqs”... Alors, gardez vos chats ! » CASUS BELLI

C’en est trop pour Marine Le Pen. Quelques mois plus tôt, Balou, un autre de ses chers félins, a été frappé d’un accident cérébral. Sergent et Major ont joué avec lui « comme avec une peluche » et l’ont achevé. « Je ne vais quand même pas rester là et voir mes chats se faire tuer les uns après les autres », angoisse-t-elle. Sa décision est prise : trois semaines après la mort d’Artémis, elle déménage à La Celle-Saint-Cloud, à quelques kilo- mètres. Pour la première fois depuis trente-huit ans, elle ne réside plus à Montretout.

Sous couvert d’un rocambolesque drame animalier, la future candidate à la présidentielle de 2017 vit un basculement majeur, existentiel, et bientôt politique.

L’abandon du lieu, épicentre de l’extrême droite française pendant presque un demi-siècle, augure le divorce politique que va opérer Marine Le Pen, en évinçant un père devenu encombrant. Trois mois plus tôt, en juin 2014, Jean-Marie Le Pen lâche une saillie explosive dans son « journal de bord » en vidéo sur YouTube. « On fera une fournée la prochaine fois », glisse- t-il au sujet de Patrick Bruel, sans ignorer que l’artiste est juif. Une « faute politique », tranche alors Marine Le Pen dans Le Figaro.

De quoi persuader Jean-Marie Le Pen que la mort d’Artémis « n’est qu’un prétexte ». Sa fille l’aurait utilisé pour quitter Montretout, afin de faciliter son éviction du

M

Posséder un véritable élevage de chats ?

« Ça fait partie de mes futurs projets.

Quand j’aurai un tout petit peu plus de temps à moi. »

MARINE LE PEN À CHARLES

© PHOTO REPRODUITE AVEC L’AIMABLE AUTORISATION DE MARINE LE PEN

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du FN, s’empresse d’éditer un calendrier avec une photo de l’animal, mais la cohabitation du nouveau venu avec la chatte du foyer se révèle impossible. « Le petit la persé- cutait », admet Marine Le Pen.

Le chaton finit par saccager l’appartement de l’édile et par terrifier son labrador. Tant et si bien que Robert Ménard décide de confier l’animal à l’un de ses amis.

Quand elle apprend la nouvelle, la patronne du FN est furieuse, piquée au vif, sur fond de relations politiques dégradées avec l’ancien journaliste. « Ce n’est pas un tableau, c’est un chat. Si je choisis d’en offrir à telle ou telle personne, ce n’est pas pour les donner à n’importe qui que je ne connais pas. » On sent encore aujourd’hui de la rancœur chez l’ex-finaliste de la présidentielle : quand

il s’agit de son élevage, il est des affronts que la raison seule ne peut apaiser.

ANIMAUX LÉGENDAIRES

« J’ai toujours fait attention à ce qu’il y ait des animaux avec les enfants », tient à rappeler Jean-Marie Le Pen, l’« ami des bêtes ». « Le jour où il n’y aura plus d’animaux, l’homme mourra d’une grande solitude de l’âme », aime-t-il à répéter, en citant une formule attribuée au chef amérindien Seattle. En témoigne le surprenant hommage funèbre adressé à l’un de ses compagnons de route, en avril dernier : « Le chagrin de la perte des humains n’atténue pas celui que nous éprouvons lors du départ de nos com- pagnons de proximité », écrit l’ancien parachutiste sur Quand on lui demande si sa passion pour les chats est

une réaction à l’amour de son père pour les canidés, comme le pense sa sœur Yann, Marine Le Pen s’esclaffe et ne dément pas. « Je ne sais pas. J’étais aussi une petite fille qui n’avait pas beaucoup ses parents à la maison. Cette présence a toujours été pour moi un signal de réconfort. » Exclu le 20 juin 2015 du parti qu’il a fondé après avoir réitéré ses propos sur les chambres à gaz, Jean-Marie Le Pen ironise et voit dans l’amour de sa fille pour les félins « une substitution, un remplacement ». « Un grand remplacement, raille Lorrain de Saint-Affrique. Elle a viré son père et elle a pris des chats. » « Je n’ai jamais vécu sans, corrige Marine Le Pen. Et je ne pourrai jamais vivre sans. »

CADEAU DIPLOMATIQUE

On peut voir ses matous se pavaner dans sa résidence, encombrée d’arbres à chats, de niches et de boules de fil.

« Ce sont les propriétaires de la maison. Je suis chez eux. » Leur maîtresse donne parfois des conseils à ses proches.

« Quand ils sont inquiets, quand ils ont un problème com- portemental avec leur chat, quand il est malade, la première personne qu’on appelle, c’est moi. Donc je suis une espèce de conseiller en chats, c’est mon activité secondaire. » Elle jure ne pas vendre les portées de ses félins et préfère en donner, comme on offre parfois des cadeaux diplomatiques. En 2016, elle fait don d’un petit bengal à Robert Ménard. Jamais avare de coups médiatiques, le

turbulent maire de Béziers, élu en 2014 avec le soutien © PHOTOS REPRODUITES AVEC L’AIMABLE AUTORISATION DE MARINE LE PEN

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Twitter, pour saluer son lévrier ibicenco Vladi, mort

« après quatorze ans de loyaux services ».

« On est une famille qui aime les animaux, confirme Marine Le Pen. Et on a récupéré toute une série de choses. » La benjamine a grandi aux côtés du chat Chiffon et du caniche nain argenté Rainbow, ses premiers animaux de compagnie. Tous les deux ont survécu avec les membres de la famille à l’attentat de la villa Poirier, en 1976. Chiffon a été retrouvé tout raide, mais en vie.

« Nous avons toujours organisé la coexistence pacifique des chiens et des chats », rappelle le patriarche, un peu nostalgique.

Au panthéon des créatures légendaires du bestiaire, le rat Gaston figure en bonne place. À la fin des années 1980, la femme de Jean-Marie Le Pen, Jany Le Pen, participe à la manifestation d’une association de sauvegarde d’animaux maltraités. Un homme s’ap- proche d’elle et lui raconte qu’il a retrouvé un rat blanc piégé dans une gouttière. « Je vais le prendre », dit alors la Niçoise, déjà propriétaire de robustes lévriers d’Ibiza dans sa villa bonbonnière de Rueil-Malmaison. « Ce n’était pas un rat sauvé des eaux, mais sauvé des chats, s’amuse son époux. Il était très beau. Quand j’étais là, il venait sur moi, comme un chat. » Facétieux, le fondateur du FN se plaît alors à voir le rongeur effrayer ses invités.

« Il aimait beaucoup son rat », se rappelle Marine Le Pen.

Plus exotique encore, la ménagerie a bien failli s’enri- chir d’un primate. « Cadeau empoisonné » d’un ami forain, ce jeune singe a donné quelques sueurs froides à

Jean-Marie Le Pen. « Il s’est sauvé dans un arbre pendant plusieurs heures… On l’a rendu le soir même », raconte-t- il. L’ancien finaliste de la présidentielle se laisse volon- tiers hanter par ses bêtes, jusque dans les moments les plus cruciaux. Comme dans l’entre-deux-tours de la présidentielle de 2002, quand 500 000 manifestants arpentent la capitale, aux cris de « Non à Le Pen ». Jany Le Pen est alors assaillie de coups de fil. Chacun veut savoir comment le Menhir vit la surprise. En plein tumulte, elle reçoit enfin son appel : « Est-ce que tu es allée chez le vétérinaire chercher le médicament ? » Jany Le Pen est stupéfiée. « Je suis restée bleu marine (sic). Il pensait à ses animaux alors que tout le monde restait frénétiquement attaché à la présidentielle. »

ÉCHAPPATOIRE

Quinze ans plus tard, en 2017 : autre présidentielle, autre Le Pen. Mais les animaux restent un refuge.

Lorsqu’elle rentre enfin d’une journée de campagne éreintante, Marine Le Pen retrouve ses félins et se coupe du flot de l’info en continu avec National Geographic, le canal de la nature et des animaux. Son péché mignon :

« L’Incroyable Dr Pol », une émission sur un vétérinaire américain volant à la rescousse de minets, d’alpagas et autres bovins. « À force de regarder les émissions, je connais tout. Je crois même que je pourrais vêler une vache.

Je suis une pro », assure-t-elle.

« Plus je connais les hommes et plus j’aime les chiens », dit parfois Jean-Marie Le Pen en citant Germaine de Staël.

« Ni les chiens ni les chats ne m’ont trahi. » Une formule que pourrait reprendre sa fille au mot près. « Il n’y a pas

« Plus je connais les hommes et plus j’aime les chiens »

JEAN-MARIE LE PEN

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« Je suis racialiste,

j’aime bien les chiens de race »

JEAN-MARIE LE PEN

© PHOTOS REPRODUITES AVEC L’AIMABLE AUTORISATION DE JEAN-MARIE LE PEN

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une seule relation humaine, en réalité, qui soit une relation de confiance absolue, soutient-elle. La relation avec un animal, avec un chat en particulier, est une relation de confiance totale. Il n’y a aucune question, aucun non-dit, rien à cacher. En cela, c’est une relation extraordinaire. » C’est comme si, dans son petit élevage personnel peuplé de créatures délicates, loin de la politique et de ses cabotinages, elle trouvait un paradis secret aux allures d’échappatoire. « Quand on fait de la politique, il faut avoir des chats. Ce qui est bien avec eux, par rapport aux enfants, c’est que vous n’êtes pas obligé de faire de l’autorité, vous n’êtes pas contraint de vous faire violence. »

Jean-Marie Le Pen concède aussi se montrer « peut-être un petit peu trop tendre » avec ses animaux. « Ah, voilà les gentils toutous ! » lance-t-il souvent quand il croise Sergent et Major dans le parc de Montretout, derniers gardiens d’un temple déserté où le nonagénaire conserve ses bureaux. Dès qu’un invité sonne à l’in- terphone, les deux croisés bas-rouge et beauceron au pelage noir et feu dressent l’oreille et frétillent la queue en aboyant. De quoi intimider le visiteur, persuadé qu’il s’agit de dobermans. « Ils sont extrêmement gentils, mais victimes de leur réputation », tempère Marine Le Pen, sans rancune à l’encontre des présumés coupables de la mort de ses chats.

LIGNÉE DE DOBERMANS

L’un a été confié à la famille par une amie russe, l’autre a été adopté à la SPA sur une proposition de Marion Maréchal-Le Pen. Sergent et Major ont leur chenil dans une partie des anciennes écuries, en bas de l’escalier qui mène à l’appartement où logeait Marine Le Pen. « Ils sont impressionnants, sympathiques et gentils, affirme Jean- Marie Le Pen, après les avoir tout de même dotés d’un collier anti-aboiement. Mais ils sont moins beaux que les dobermans. Ce sont des bâtards. Moi, je suis plus racialiste si vous voulez, j’aime bien les chiens de race. » Le maître de Montretout aurait préféré reprendre des dobermans.

Dans ses mémoires, il va même jusqu’à s’interroger, avec une pointe d’ironie : choisir deux chiens au sang mêlé en

2011, l’année même où Marine Le Pen prend la tête du Front national, ne préfigure-t-il pas, « dans le cadre de la dédiabolisation, la marque d’une rupture avec le père et ses chiens de race pure ? »

Ces deux bâtards viennent en effet interrompre une longue lignée de sept dobermans, auxquels Jean-Marie Le Pen aimait voir son image associée. « Durs aux forts, doux aux faibles. […] Leur sûreté, leur beauté aussi en font des seigneurs », écrit-il. L’eurodéputé a jeté son dévolu sur eux dans les années 1980, mû par le besoin de surveil- ler les 5 000 mètres carrés du domaine de Montretout, dont il hérite en 1976. Une discussion surprenante avec

« un grand cambrioleur » finit par le convaincre, comme il le confie encore dans ses mémoires : « Ils repèrent les maisons à cambrioler, innombrables, mais certaines les rebutent : “Quand il y a des chiens, on s’abstient”. » A contrario de la stratégie de dédiabolisation voulue par sa fille, qu’il trouve « vaine, illusoire et dangereuse », Jean- Marie Le Pen n’a jamais hésité à jouer du potentiel inti- midant des grands fauves de sa ménagerie. C’est ainsi qu’il se laisse immortaliser en 1997 par le photographe Helmut Newton, avec ses dobermans Gitane et Gaulois.

Au risque de se voir comparer au célèbre portrait d’Adolf Hitler en compagnie de son berger allemand, réalisé par Heinrich Hoffmann. Le père comme la fille savent très bien que Newton, victime des persécutions nazies, veut susciter un glaçant parallèle. « C’est une construction, qui traduit l’image que le photographe voulait donner des dobermans et de Jean-Marie Le Pen », estime Marine Le Pen. « La photo est suggestive, Newton n’était pas tout à fait innocent dans son intention », confirme son père.

Sur ce portrait noir et blanc, Jean-Marie Le Pen, assis en bas des marches de sa demeure, enserre ses molosses montrés comme l’attribut de pouvoir d’un chef redou- table. Lui n’y voit qu’« un homme et ses chiens ». « C’est une très belle photo, je l’aime bien. » À tel point qu’il l’a fait imprimer en format carte postale en milliers d’exemplaires, marquée de la flamme du Front national.

« Quand on fait de la politique, il faut avoir des chats.

Ce qui est bien avec eux, par rapport aux enfants, c’est que vous n’êtes pas obligé de faire de l’autorité,

vous n’êtes pas contraint de vous faire violence. »

MARINE LE PEN

« Je ne l’aime pas du tout, tranche à l’inverse Marine Le Pen, parce que ni Jean-Marie Le Pen ni les chiens ne cor- respondent à ce qu’ils sont en réalité. » Elle y décèle « une forme de brutalité, d’autoritarisme ». Avec ce portrait, Helmut Newton tend un reflet indésirable à Marine Le Pen : le miroir inversé de la tendresse inoffensive et de la douceur vulnérable qu’elle veut exprimer en compagnie de ses chatons.

BESTIAUX TRÈS POLITIQUES

Ici avec un chat, là sur un cheval, sur son blog Carnets d’espérances, sur ses comptes Twitter et Facebook, ou encore dans une vidéo de la campagne de 2017 où on la voit jouer avec ses bengals… La présidente du FN a pris soin de s’afficher avec ses bêtes dès l’ouverture de son nouveau site Internet, en 2013, deux ans après son accession à la tête du parti. « J’ouvre très peu de fenêtres sur ma vie personnelle. C’est l’une des toutes petites que j’ai pu ouvrir. » Parfois malgré elle. Ainsi peut-on entendre miauler plusieurs fois son mau égyptien Kerio, dans ses vœux audio du 1er janvier 2016. Elle conservera la prise.

Le fort potentiel de communication des boules de poils n’a pas échappé à la famille Le Pen, à l’heure de la frénésie féline sur les réseaux sociaux et du règne des « Lol cats », ces images humoristiques de chatons devenues virales sur Internet. Il n’est pas une journée internationale du chat que Marine Le Pen oublie de célébrer. Le 8 août 2016, deux photos de ses minets,

publiées sur Twitter, ont été reprises plus de 600 fois et ont recueilli pas moins de 1 100 « j’aime ».

Le même jour, Jean-Marie Le Pen vient lui disputer le terrain numérique. Il s’affiche sur une photo vieille de quelques années avec deux anciens chats, le chartreux Vassia et l’angora roux Vanille. Quatre jours plus tard, à l’occasion de la journée mondiale de l’éléphant, il renchérit avec un autre cliché : on le découvre en maillot de bain, en pleine étreinte avec un pachyderme à Phuket, en Thaïlande. À son tour, Marine Le Pen publie une image d’un de ses minets l’année suivante.

À chaque fois, un article sur le site du magazine people Closer ne manque pas de donner de l’écho à la publica- tion.

ARBRES À CHATS À L’ÉLYSÉE

« Il ne suffit pas de s’afficher aux côtés de Brigitte Bardot ou de s’exhiber avec ses chats pour s’ériger en amie des animaux », fustigent des cadres du Parti socialiste dans un communiqué publié en 2016. Dans leur viseur, le lancement la même année du collectif Belaud-Argos, dédié à la protection animale et chapeauté par l’euro- députée FN, Sophie Montel, sous la direction de Marine Le Pen. Pour la fin progressive de l’abattage rituel, contre les fermes-usines comme celle des 1 000 vaches, l’association politique a été saluée par Brigitte Bardot, frontiste assumée. « Enfin un parti politique va prendre en compte la souffrance animale ! Merci Marine », écrit-

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elle alors sur un papier à en-tête de La Madrague, sa résidence tropézienne. En quittant le FN en septembre 2017 pour rejoindre Les Patriotes de Florian Philippot, Sophie Montel a emmené avec elle le collectif. Qu’à cela ne tienne : le Front national, dont la présidente a érigé la protection animale en « priorité nationale » dans son programme présidentiel, s’apprête à en lancer un nouveau.

Alors que seuls 25  % des Français la jugent « sympa- thique et chaleureuse », selon un récent sondage Kantar Sofres-OnePoint, Marine Le Pen semble encore devoir arrondir les angles d’une image clivante. Elle ne peut pas ignorer le potentiel électoral que représentent les propriétaires des 63 millions d’animaux de compagnie.

Une opération stratégique ? « C’est ridicule, balaie la présidente du FN. Il y a des gens qui aiment la varappe, d’autres la taxidermie. Moi, j’ai une passion pour les chats.

C’est une partie de moi. Ça fait partie intégrante de mon personnage. C’est une vraie facette de ma personnalité. »   Aujourd’hui, c’est sans doute blottie contre ses quadru- pèdes qu’elle panse les blessures de sa défaite à la pré- sidentielle. Et qu’elle songe à sa revanche. À l’Élysée.

À ses arbres à chats, sous les dorures de la République.

« Pourquoi pas ? Ils [Emmanuel et Brigitte Macron] ont bien des chiens, pourquoi je n’aurais pas des chats ? En plus, il y a des hauts murs à l’Élysée, on ne peut pas être inquiet. On mettra un petit grillage sur la grille principale pour qu’ils ne puissent pas s’enfuir. » —

* « L’ENVIRONNEMENT » D’ENFANCE BRETONNE DE JEAN-MARIE LE PEN LES ANIMAUX

DES LE PEN

Sources : Jean-Marie Le Pen, Fils de la nation, Éditions Muller, 2018 ; entretiens avec Jean-Marie Le Pen et Marine Le Pen pour la revue Charles

JEAN-MARIE LE PEN MARINE LE PEN

BRETAGNE (1928-1940)*

- Mickey : chat roux † - Negus : chat angora noir †

VILLA POIRIER (années 1960 - 1976) - Chiffon : chat †

- Rainbow : caniche nain argent †

VILLA POIRIER (années 1960 - 1976) - Chiffon : chat †

- Rainbow : caniche nain argent † MONTRETOUT (1976-1987)

- Pitou : chat † - Wasa : chat † - Flambard : chat †

- Luther : berger allemand (rendu) - Thor : caniche nain noir † - Odin : dobermann † - Nouba : dobermann † - Rumba : dobermann † - Gaulois : dobermann † - Gitane : dobermann † - Stiren : dobermann † - Stella : dobermann †

MONTRETOUT (1976-2014)

- Julie : chatte de Marie-Caroline Le Pen † - Hector : chat †

- Balou : chat † - Artémis : bengal †

MONTRETOUT Bureau(années 1990-2018) - Sergent : croisé bas-rouge et beauceron - Major : croisé bas-rouge et beauceron

RUEIL-MALMAISON Résidence de Jany Le Pen (1987-2018) - Gaston : rat blanc †

- Quenai : chat vietnamien † - Vassia : chartreux † - Vanille : chat angora roux † - Sunday : groenendael noir † - Narcisse : lévrier ibicenco † - Iamos : lévrier ibicenco † - Vladi : lévrier ibicenco † - Clovis : lévrier ibicenco †

- Un petit singe (« rendu le soir même ») - Camilla : lévrier ibicenco

- Stella : lévrier ibicenco - Zorro : chat bâtard noir et blanc - Carpes koï

- Hérissons anonymes

LA CELLE-SAINT-CLOUD, MILLAS (2014-2018) - Miniminette : chat des rues

- Keryo : mau égyptien - Jusan : bengal - Gavroche : bengal - Jazz : bengal

Oiseaux sauvages

Mésanges, pinsons, chardonnerets, rouges-gorges, roitelets, moineaux, bruants, rossignols, alouettes, fauvettes, berge- ronnettes, hirondelles, martinets, martins-pêcheurs, hiboux, chouettes, grives, merles, pies, corbeaux, geais, pigeons, mouettes, goélands, dindons, cormorans, hérons, bécasses et bécassines.

Animaux marins

Dauphins, marsouins, phoques, cachalots.

Animaux de « la glèbe » Chevaux, vaches, moutons, porcs.

Animaux sauvages

Cerfs, daims, lièvres, lapins, belettes, loutres, renards, fouines, blaireaux.

Insectes

Papillons et abeilles.

© PHOTOS REPRODUITES AVEC L’AIMABLE AUTORISATION DE JEAN-MARIE ET MARINE LE PEN

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