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Roman populaire
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ROBERT MARTY
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le
R o m a n p o p u l a i r e
anthologie-jeunesse
SEGHERS
COUVERTURE : Van Gogh, Salle de danse à Arles.
Louvre, musée du Jeu de Paume.
MAQUETTE : Ateliers P.-H. Moisan.
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© ÉDITIONS SEGHERS, PARIS, 1976.
SPLENDEURS ET MISÈRES DU ROMAN POPULAIRE
Un monde venait de basculer... L'Europe, frappée de stupeur, avait vu la France secouée par la tempête révo- lutionnaire. Le sang de la guillotine avait à peine eu le temps de sécher que déjà, après la Terreur des Robes- pierre et des Saint-Just, une nouvelle « terreur » gagnait le pays. Du nord au sud, de l'est à l'ouest, la France se peuplait de spectres, de châteaux ténébreux, de chaînes, de bourreaux et de vierges persécutées... Cet univers étrange nous venait d'Angleterre dans la besace des colporteurs, où voisinaient avec les almanachs et les livres de sorcellerie, les romans d'Ann Radcliff — L'Ita- lien, Les Mystères d'Udolphe —, de M. G. Lewis - Le Moine, dont la première traduction en 1797 por- tait comme titre Le Jacobin espagnol —, et, à un degré moindre, le Château d'Otrante, de H. Walpole, qui, bien que précurseur du genre, passa longtemps inaperçu.
Il faut également ajouter à ces titres les romans histo- r de Walter Scott qui suscitèrent un engouement extraordinaire pour le Moyen Age. Le roman avait connu sa première révolution avec La Nouvelle Héloïse de J.-J. Rousseau, mais cette révolution littéraire était restée celle des gens éclairés... Avec le « roman noir »,
c'est un public populaire qui accède à la littérature.
Certes, ce n'est encore que la frange bourgeoise et arti- sane de la population, mais c'est, déjà, un public poten- tiel de quelque sept ou huit millions de lecteurs. Alors, il y eut les Rousseau et autres Chateaubriand du pauvre, obscurs besogneux qui furent les artisans de la plus extraordinaire révolution du XIX siècle : l'accès du peuple à la lecture, à la littérature et au rêve (il serait plus juste, dans le cas présent, de parler de « cauche- mar »).
L'un des premiers romans « noirs » français fut une œuvre de Ducray-Duminil : Victor, ou l'Enfant de la forêt, qui parut en 1796, immédiatement suivie de Coelina, ou l'Enfant du mystère en 1798, toujours du même auteur. Ce dernier roman fut adapté en mélo- drame par Pixérécourt et fut joué et rejoué pendant près d'un demi-siècle. Un livre comme Coelina connut un succès populaire prodigieux : les estimations les plus sévères admettent un tirage d'au moins cent mille exem- plaires. Quant aux oeuvres de Ducray-Duminil, elles dépassèrent certainement le million... Il y avait, au début du XIX siècle, un peu moins de dix millions de Français alphabétisés. Les livres, encore chers, circulaient grâce aux cabinets de lecture selon le système du prêt onéreux, et cependant ce fut une véritable frénésie de lecture qui s'empara de cette population avide de sensations fortes.
On s'étonne encore aujourd'hui du succès remporté par des livres fort médiocres, au style ampoulé, bourrés d'invraisemblances, tel Le Solitaire, de V. d'Arlincourt.
Paru en 1821, cet ouvrage connut douze éditions en moins d'un an, des traductions en dix langues, quatorze adaptations théâtrales, et inspira sept opéras ou opéras- comiques, valant à son auteur le titre de « Prince des Romantiques ». Parallèlement à ces œuvres qui sentaient le soufre, une autre littérature, moralisatrice et sentimen- tale, permettait aux jeunes filles d'accéder elles aussi au roman. Ces œuvres bien-pensantes, toutes exactement
bâties sur le même modèle, racontent les aventures mélodramatiques et larmoyantes d'enfants vertueuses dans un monde à l'exotisme conventionnel. Mme Cottin, Mme Genlis furent pendant très longtemps les pour- voyeuses de rêve et les éducatrices des filles de la bour- g naissante. Une savoureuse critique de cette édu- cation a été faite par Paul de Kock en 1834 avec La Pucelle de Belleville. La littérature devenait une activité économique importante grâce au développement des techniques de fabrication du papier et aux progrès de l'imprimerie. Pour la première fois dans l'histoire des arts, et sans qu'il s'agisse de mécénat, on pouvait alors songer à faire fortune dans la carrière littéraire. Balzac, par exemple, s'y essaya pendant dix années de sa vie (1819-1829) puisant son inspiration et ses techniques romanesques chez les Ducray-Duminil et autres Pigault- Lebrun, sans grand succès d'ailleurs. Mais les conditions mêmes de cette « littérature industrielle » (le mot mépri- sant est de Sainte-Beuve) lui inspirèrent plus tard Les Illusions perdues. Ce livre, mieux que tous les chiffres et toutes les statistiques, rend parfaitement compte de l'entreprise commerciale qu'était devenue la production de romans, et lorsqu'on relit Splendeurs et Misères des courtisanes, il est difficile de ne pas rattacher cette œuvre à la première période balzacienne, celle des romans populaires à la Walter Scott ou à la Ann Rad- cliff. C'est aux alentours de 1830 que furent réunies toutes les conditions matérielles et psychologiques per- mettant la naissance d'une littérature populaire, d'une véritable littérature de masse.
Lorsque la monarchie de Juillet prit le pouvoir en France, l'un de ses premiers soucis fut d'accélérer le processus d'alphabétisation par le développement de l'enseignement primaire. La loi Guizot en 1833 fit faire un véritable bond à l'implantation des écoles commu- nales. Ainsi, en quelques années, il y eut une augmenta- tion considérable du nombre des lecteurs potentiels. Il
est bon de noter que ces decteurs issus de l'enseignement primaire reçurent une formation leur permettant, certes, de lire, mais certainement pas de pouvoir goûter aux finesses de la littérature. Leur appétit de lecture trouva facilement sa satisfaction dans la besace des colporteurs.
D'autant plus qu'à partir de 1830, la réglementation concernant la littérature de colportage a été profondé- ment transformée dans le sens d'une plus grande libé- ralisation. Les ouvrages les plus demandés sont toujours les romans « noirs et sentimentaux ». Les Ann Radcliff, Lewis, Ducray-Duminil et autres Pigault-Lebrun sont encore depuis trente ans les vedettes incontestées du genre. Les quelques études approfondies des catalogues et des registres de prêt des cabinets de lecture confir- ment cette analyse. Le roman détrône peu à peu la poé- sie, le peuple découvre sa littérature... Un équilibre fragile s'installe pendant quelques années, entre la litté- rature d'une élite et celle du peuple. Les romantiques rêvaient de dépasser le cadre des salons et des cercles de la bourgeoisie lettrée, de franchir le fossé qui les séparait du peuple, afin d'atteindre un vaste public.
Mais tout cela semblait très utopique.
En 1836, le 16 juin, ce rêve eut un nom : La Presse et un pionnier : Emile de Girardin. Cet homme d'affaires génial lança un journal qui, grâce à la publicité, put être vendu à la moitié du prix normal. Il eut surtout, ainsi que son concurrent direct Dutacq (surnommé plus tard
« le Napoléon de la presse ») qui, la même année, avait fondé son journal Le Siècle, l'idée de demander la colla- boration d'écrivains pour séduire son public. La vogue était au roman, la parution du journal, régulière... Le roman devint quotidien et accessible à tous, la psycho- logie y fut sommaire et manichéenne, et l'intrigue prit le pas sur le style. Chaque livraison devait créer l'intérêt et surtout faire naître cette extraordinaire révolution dans l'art d'écrire qu'était le « suspense », résumé dans la formule consacrée : « La suite au prochain numéro. »
Le succès fut immense et inespéré. En trois mois, La Presse eut plus de dix mille abonnés. Le Siècle atteignit les quarante mille en deux ans. Les auteurs célébrés, adulés, enrichis firent la presse. Il suffisait qu'un auteur change de journal pour voir à sa suite basculer les abon- nés d'un journal soutenant le régime à un journal d'op- position. Etrange époque où l'on achetait le journal pour le roman, où Eugène Sue entrant au Constitutionnel (journal d'opposition) pour y publier Le Juif errant fit passer le nombre des abonnés de trois mille à quarante mille. La littérature devint un Pactole. Les auteurs sous contrat recevaient des sommes fabuleuses, mais se voyaient contraints à l'écriture forcée. Alors des noms éclatèrent dans le nouveau ciel du « roman-feuilleton » : Eugène Sue, Frédéric Soulié, Alexandre Dumas... Bien plus qu'un simple phénomène littéraire, ce fut un phé- nomène social et économique sans précédent. Dès 1839, dans La Revue des Deux Mondes du 24 novembre, Sainte-Beuve publiait un article très virulent contre cette
« littérature industrielle ». Mais le danger de cette lit- térature née d'un processus économique, n'était pas seulement d'ordre esthétique, il était d'ordre social et po- litique. A ce sujet, nous voudrions donner ici un témoi- g sur l'importance du roman populaire au milieu du XIX siècle. Témoignage qui ne doit pas être suspecté de sympathie ou d'exagération, puisqu'il émane du secré- taire général de la police de Lyon, M. Menche de Loisne.
Publié en 1852, ce rapport avait pour titre : Influence de la littérature française de 1830 à 1850, sur l'esprit public et les mœurs. L'extrait que nous en donnons est celui qui concerne le roman populaire, il est extrême- ment révélateur de l'attitude des forces conservatrices, face à ce qu'il faut déjà nommer la montée du « socia- lisme » :
« Il semblerait donc que nous aurions dû finir par le drame, comme ayant exercé sur nos mœurs et sur l'esprit public l'influence la plus grande, la plus irrésistible. Tel
eût été en effet notre plan, si une révolution arrivée en 1836 dans le journalisme n'était venue tout à coup donner au roman une publicité immense en le mettant à la portée et dans la main de toutes les classes de la société, du riche et du pauvre, du savant et de l'ignorant, de l'homme et de l'adolescent, de la femme et de la jeune fille, par la création du roman-feuilleton. Dire l'influence de cette littérature si nouvelle, si hardie, si singulière, si désordonnée, si palpitante d'intérêt et si immorale en même temps, serait impossible. Le poison fut offert à tous et à tout moment. Les journaux abaissèrent consi- dérablement leur prix d'abonnement ; quelques-uns d'entre eux, Le Constitutionnel par exemple, se relevè- rent subitement et gagnèrent vingt mille abonnés avec un seul roman. Avant d'être politique, le journal fut litté- raire ; il pesa plus par le feuilleton que par son premier- Paris. On s'inquiéta peu de savoir si des hommes d'Etat, si des chefs de parti le dirigeaient et y écrivaient, on ne s'occupa que du roman qui allait paraître. Du reste, le roman, il faut le reconnaître, prit part à toutes les dis- cussions et à toutes les passions du jour ; il se fit histo- rique et défigura l'histoire ; il se fit philosophique et prêcha l'épicurisme et le matérialisme ; il se fit politique et travestit toutes les grandes questions à l'ordre du jour;
il se fit moraliste et se railla de toutes les idées morales qui avaient jusqu'alors gouverné le monde. Sceptique en toutes choses, il aborda de préférence la peinture de nos vices et de nos mauvaises passions, et leur donna une sorte de prestige et de grandeur. Pour dominer l'opinion, il eut une habileté extrême : il s'efforça de mettre en relief l'individualisme ; il exagéra les forces de l'homme à ce point qu'il fit plier devant elles toutes les forces de la société. C'était prendre la génération moderne par son faible, la vanité. Aussi le succès fut-il complet, si complet qu'il dut dépasser les espérances les plus folles des auteurs et des journalistes. Le roman- feuilleton pénétra partout, il devint de mode, on ne parla
plus que de lui. Il fallait, homme ou femme, jeune homme ou jeune fille, l'avoir lu, si l'on voulait ne pas s'exposer à passer pour n'avoir ni moyens ni instruc- tion 1 »
Il n'est peut-être pas encore possible de parler d'un accès des classes populaires à la littérature, car c'est à cette époque que se constitue dans les villes un sous- prolétariat industriel, pratiquement analphabète, que M. Max Milner dans son ouvrage sur le romantisme, appelle « classes laborieuses et classes dangereuses ».
A mesure que nous avançons dans le siècle, la confu- sion des deux appellations se fait plus évidente dans l'opinion bourgeoise. Bientôt les « ouvriers » et les « cri- minels » se confondront dans ce vocable auquel Victor Hugo a donné tout son sens, « les misérables ». Les classes populaires n'ont pas encore accès au livre, mais elles feront une entrée fracassante dans la littérature avec Les Mystères de Paris. Le peuple devenait un héros de roman. Des rues boueuses de Paris, des taver- nes sordides, des égouts débordants se dressèrent des figures de « misérables », sous les yeux effarés du bour- geois. Le Chourineur, le Maître d'école, M. Pipelet frappaient aux portes des demeures cossues des beaux quartiers. Le domaine de la terreur commençait au coeur de Paris et non dans des châteaux hantés, d'un autre âge... Les dangers d'une émeute populaire étaient quotidiens, les revendications sociales se faisaient jour malgré le corset de fer de l'autorité. S'il est un des grands mérites du roman-feuilleton, c'est celui d'avoir consacré, même maladroitement, même imparfaitement, le droit à l'existence de ce que l'on appelait dans les salons huppés, avec un délicieux frisson de terreur :
« la canaille ». Après l'exotisme de l'histoire et du fan- tastique, c'est un nouvel exotisme, quotidien celui-là et
1. Ch. Menche de Loisne, Influence la littérature française de 1830 à 1850, sur l'esprit public et les mœurs.
c o n t e m p o r a i n , d e t a u d i s d ' o u v r i e r s , d ' u s i n e s , d e bagnes...
L e h é r o s p o r t e la b l o u s e d e la c o n d i t i o n o u v r i è r e , m a i s il reste u n être seul, il n ' a p a s c o n s c i e n c e d ' a p p a r t e n i r à u n e classe, c'est le t r i o m p h e d ' u n s o c i a l i s m e de l'indi- vidu. L e m e i l l e u r e x e m p l e d e ce t y p e é t a n t J e a n V a l j e a n , q u i a s s u m e r a seul le c h e m i n d e s a r é d e m p t i o n . L e s p r e m i e r s signes d ' u n e révolte d e m a s s e , d ' u n socialisme collectif, a p p a r a î t r o n t a v e c Z o l a ( p a r e x e m p l e , d a n s G e r m i n a l ) , m a i s à ce m o m e n t - l à , le r o m a n - f e u i l l e t o n a u r a à n o u v e a u éclaté e n genres divers, et se t r o u v e r a e n pleine d é c a d e n c e . Si vers 1 8 4 0 , le r o m a n p o p u l a i r e était n é d e la c o n j o n c t i o n d u r o m a n noir, d u r o m a n h i s t o r i q u e , d u r o m a n s e n t i m e n t a l , il se t r o u v e q u e d i x a n s p l u s t a r d , il é c l a t e à n o u v e a u . . . L e s p r é o c c u p a t i o n s socialisantes s ' e s t o m p e n t c h e z P o n s o n d u T e r r a i l , F é v a l , Z é v a c o , p o u r laisser p l a c e a u x intrigues et a u x a v e n - t u r e s « r o c a m b o l e s q u e s ». D e l'intrigue à l ' é n i g m e , il n ' y a q u ' u n p a s , et a v e c G a b o r i a u , c'est la n a i s s a n c e d u « r o m a n p o l i c i e r ». S u r les r u i n e s d u r o m a n - f e u i l l e - ton, le « r o m a n c r i m i n e l » p r e n d s o n essor, le h é r o s p o u v a n t être t a n t ô t u n b a n d i t plus o u m o i n s s y m p a - t h i q u e ( R o c a m b o l e , F a n t ô m a s , L u p i n . . . ) o u b i e n alors u n policier d o n t n o u s s u i v o n s l ' e n q u ê t e p a s à pas. D ' u n a u t r e côté, le r o m a n social v a d e v e n i r le r o m a n des humiliés, des faibles, et r e t r o u v e r les a c c e n t s d u m é l o - d r a m e avec G e o r g e s O h n e t , X a v i e r d e M o n t é p i n , J u l e s M a r y . . . L a P o r t e u s e d e p a i n , R o g e r - l a - H o n t e firent d a n s les c h a u m i è r e s v e r s e r des t o r r e n t s d e l a r m e s . Plus d ' u n demi-siècle après, c ' é t a i t la v e r s i o n « socialisante » des r o m a n s s e n t i m e n t a u x d e M m e C o t t i n . C e p e n d a n t , ce r o m a n des faibles, des m é d i o c r e s va, e n se t r a n s f o r m a n t r a d i c a l e m e n t , g r â c e à d e s a u t e u r s c o m m e C h a m p f l e u r y , D u r a n t y , o u v r i r la voie a u « n a t u r a l i s m e ». L e r o m a n n ' é t a i t p l u s u n i n s t r u m e n t d ' é v a s i o n , il d e v e n a i t u n t é m o i g n a g e , q u a n d ce n ' é t a i t p a s u n réquisitoire. A p r è s B a l z a c q u i a v a i t t r a c é les figures a d m i r a b l e s et sans c o n c e s s i o n s d u b a n q u i e r , d e l ' u s u r i e r , d e l ' a v a r e , etc.,
Champfleury voulut dépeindre avec « réalisme » l'uni- vers de la petite bourgeoisie, de la médiocrité quoti- dienne. Peintre d'une vie sans relief, il fit souvent des romans à l'image de cette existence. Il eut cependant le mérite (non négligeable) d'être un précurseur auquel Zola rendit hommage. Quant à Duranty, auteur très injustement méconnu, il dressa avec des accents « bova- ryens » un constat sans complaisance de la médiocrité humaine et de sa lâcheté. Ainsi, pendant près d'un siècle, une littérature nouvelle occupa l'espace qui venait de s'ouvrir avec l'alphabétisation des couches populaires. « Littérature industrielle », « romans de cui- sinières » (car après avoir été lus par les domestiques à l'office, ils servaient à allumer les fourneaux), les vocables n'ont pas manqué pour qualifier cette nais- sance. Et la « Grande Littérature » n'a jamais considéré la littérature populaire autrement que comme un « enfant illégitime ». On pourrait donc s'étonner de voir figurer dans cette anthologie des auteurs comme Balzac, Hugo ou Zola, en compagnie de Georges Ohnet ou de Mme Cottin. C'est que s'ils ne sont pas les fruits orthodoxes du roman populaire, ils en sont les excroissances géniales.
Nous avons déjà évoqué le cas de Balzac. S'il fit pendant dix ans, sans succès, du roman populaire, il ne l'oublia pas tout à fait lorsqu'il entreprit La Comédie humaine. Il fut l'un des premiers auteurs à faire rentrer
« la pègre » dans la littérature avec Splendeurs et Misères des courtisanes. Il avait acquis également une extraordinaire maîtrise pour mener une intrigue et plan- ter un décor, et cette technicité du roman était due aux dix années d'apprentissage laborieux dans les officines de romans populaires, où l'on passait allègrement du roman d'aventures au roman sentimental, et du roman sentimental au roman gai ou noir, le tout dans la même année. Avec une œuvre comme L'Histoire des Treize où il dévoile par le biais d'une société secrète les dessous
de l'univers parisien, il reviendra en 1833-1835 au roman d'aventures, préfigurant déjà en quelque sorte Les Mystères de Paris. Balzac fut beaucoup plus qu'un auteur de romans à dix sous, mais le roman populaire fut quand même l'une des facettes de son incroyable génie. Le cas de Victor Hugo est assez différent. La parution des Misérables, que l'on peut considérer comme l'aboutissement exemplaire du roman populaire, eut lieu en 1862, au moment où le genre était en pleine décadence, c'était déjà un véritable fossile littéraire.
Victor Hugo a souvent rendu hommage à Eugène Sue, à propos des Misérables. Il reconnaissait ce qu'il devait aux Mystères de Paris pour l'élaboration de son roman dans lequel le peuple était le héros, ce peuple misérable des bas-fonds. La première ébauche du roman s'appe- lait Les Misères, mais c'est finalement sous le titre Les Misérables que l'œuvre parut, après une vingtaine d'années de travail. Le succès fut prodigieux, la vente des exemplaires dépassa celle des Mystères de Paris, et depuis plus d'un siècle le destin des personnages n'a cessé de nous faire rêver et de nous émouvoir. La gloire des Misérables réside dans le fait que ce livre est la synthèse presque parfaite du roman social, du roman sentimental, du roman historique, du roman d'intrigue...
Le peuple de Paris y trouva son héros : Gavroche ; l'en- fance malheureuse, sa victime : Cosette ; et l'humanité meurtrie, son symbole : Jean Valjean. Apogée du roman populaire, Les Misérables en étaient le fruit tardif, car déjà dans le sillage du « réalisme » prôné par Champ- fleury et Duranty, Zola préparait l'offensive du « natu- ralisme », qui, bien que niant le roman populaire, en prolongeait le côté social. Et les « misères » dont Victor Hugo avait rêvé de se faire le chantre, ce fut Zola qui les fit définitivement entrer dans la littérature, avec la parution de L'Assommoir, et de Germinal. Le succès dépassa tout ce que l'on avait vu jusqu'alors, la vente en librairie fut un raz de marée. Mais ce succès laissa
à Zola un goût amer : « On ne me lit pas », d sait-il.
Il voulait dire : « On ne me lit pas comme je désirerais être lu. » Ce roman naturaliste et social qu'il avait voulu créer, le peuple ne le considérait encore que comme une autre forme de roman populaire. Zola entrait dans l'histoire littéraire en devenant l'heureuse victime d'une méprise.
Contre vents et marées, le roman populaire franchit le cap du XX siècle, mais, étiolé, affadi, il ne put jamais retrouver son âge d'or. Il se ramifia, se diversifia à l'extrême, manquant de sève pour nourrir tous ses rameaux. Seul, un rejeton sut reprendre force et vigueur, jusqu'à devenir un arbre gigantesque : le roman policier. Mais cela, comme dirait Rudyard Kipling, « cela, est une autre histoire... ».
DÉCOUVRIR LE ROMAN POPULAIRE
Il peut sembler étrange de proposer une anthologie du roman populaire au public contemporain, surtout à un public d'adolescents d'âge scolaire, dans la mesure où, depuis toujours, on s'est plu à n'y voir qu'une litté- rature au rabais. Nous répondrons que cette aventure n'est pas une aventure hasardeuse, qu'il s'agit en pre- mier lieu de redonner à un jeune public (et aux autres, par la même occasion) le goût de la lecture, ce goût qu'il n'a plus et que notre enseignement semble impuis- sant à lui donner. Avant de vouloir faire de nos élèves des « lecteurs » aptes à décortiquer un texte, il eût, peut-être, été souhaitable d'en faire, selon le mot d'Alain, des « liseurs » capables d'une lecture rapide et cursive.
Le roman-feuilleton cherchait à séduire, et nous pen- sons que, dans un premier temps, la séduction peut être une arme efficace de la pédagogie. Par le biais d'une lecture « passionnante » où les moteurs de l'intérêt sont le mystère et l'intrigue, il est possible d'amener nos élèves à l'assaut d'œuvres de longue haleine. Le lecteur d'aujourd'hui a souvent le souffle court, le roman popu- laire par ses mille péripéties est une motivation puis- sante à continuer la lecture. La « littérature d'évasion » a toujours eu sa place à côté des autres, plus presti- g ; il est juste, que l'enseignement lui rende celle qui lui revient... la première ! — non dans une échelle hiérarchique des valeurs, mais dans une progression chronologique.
Un deuxième volet de cette découverte est la motiva- tion à l'écriture romanesque. Toutes les tentatives faites dans les classes du premier cycle (quatrième et cinquième
surtout) pour amener les élèves à écrire un roman ont été couronnées de succès, dans la mesure où il s'agissait de romans d'aventures. L'aventure n'a, de nos jours,
« rien perdu de son charme », ni le mystère « de son éclat »... L'élaboration d'un roman-feuilleton (collectif ou individuel) est un puissant atout pour la conquête de l'écrit. Et puis, en dehors de toutes ces considéra- tions, nous pensons que nos élèves (et nous-même) pour- ront découvrir au détour d'une page un nom injuste- ment oublié par la littérature officielle, un inconnu délaissé par la gloire, à tort ou à raison...
Le roman populaire, c'est la quête de l'étrange, du dépaysement, c'est la grande aventure du « liseur », ce marathonien du livre. Dans la gerbe des noms présentés, il en est de célèbres, il en est d'obscurs. Que l'on sache bien qu'ils n'ont pas tous, pour nous, la même valeur tant sentimentale qu'intellectuelle. Mais, ici, point de hiérarchie, sagement ordonnés selon l'ordre alphabéti- que, ils participent tous à la même farandole. Que les maladresses et les médiocrités prennent, sous la couleur du temps, le charme désuet des vieilles choses, c'est là notre souhait ! Ce livre est un musée où sont rassem- blées les pièces à conviction, mais l'énigme est ailleurs.
Cet ouvrage n'est pas une fin, il est le portulan secret de l'île au trésor... trésor de pacotille ou or barbares- que ? Qu'importe, puisqu'il nous ouvre les chemins du rêve et de l'aventure. Cent ans ont passé, allons au château du Bois-Dormant réveiller les Ourika et les Rodolphe, les Rocambole et les Elizabeth... Que l'on allume les flambeaux ! Que jouent les violons ! ... Et que la fête recommence !
ROBERT MARTY,
novembre 1975.
EDMOND ABOUT 1828-1885
Le Roi des Montagnes
Or le Roi était intraitable sur le chapitre de la pro- bité. Lorsqu'il prenait un homme en faute, il l'expulsait ignominieusement et lui disait avec une ironie acca- blante : « Va te faire magistrat ! »
Hadgi-Stavros demanda au Corfiote : « Qu'as-tu fait ?
— Je me suis rendu, avec mes quinze hommes, au ravin des Hirondelles, sur la route de Thèbes. J'ai ren- contré un détachement de la ligne : vingt-cinq soldats.
— Où sont leurs fusils ?
— Je les leur ai laissés. Tous fusils à piston qui ne nous auraient pas servi, faute de capsules.
— Bon. Ensuite ?
— C'était jour de marché : j'ai arrêté ceux qui reve- naient.
— Combien ?
— Cent quarante-deux personnes.
— Et tu rapportes ?
— Mille six francs quarante-trois centimes.
— Sept francs par tête ! C'est peu.
— C'est beaucoup. Des paysans !
— Ils n'avaient donc pas vendu leurs denrées ?
— Les uns avaient vendu, les autres avaient acheté. »
Le Corfiote ouvrit un sac pesant qu'il portait sous le bras ; il en répandit le contenu devant les secrétaires, qui se mirent à compter la somme. La recette se compo- sait de trente ou quarante piastres mexicaines, de quel- ques poignées de zwanzigs autrichiens et d'une énorme quantité de billon. Quelques papiers chiffonnés se pour- suivaient au milieu de la monnaie. C'étaient des billets de banque de dix francs.
« Tu n'as pas de bijoux ? demanda le Roi.
— Non.
— Il n'y avait donc pas de femmes ?
— Je n'ai rien trouvé qui valût la peine d'être rap- porté.
— Qu'est-ce que je vois à ton doigt?
— Une bague.
— En or ?
— Ou en cuivre ; je n'en sais rien.
— D'où vient-elle ?
— Je l'ai achetée il y a deux mois.
— Si tu l'avais achetée, tu saurais si elle est en cuivre ou en or. Donne-la ! »
Le Corfiote se dépouilla de mauvaise grâce. La bague fut immédiatement encaissée dans un petit coffre plein de bijoux.
« Je te pardonne, dit le Roi, en faveur de ta mauvaise éducation. Les gens de ton pays déshonorent le vol en y mêlant la friponnerie. Si je n'avais que des Ioniens dans ma troupe, je serais obligé de faire mettre des tourniquets sur les chemins, comme aux portes de l'Exposition de Londres, pour compter les voyageurs et recevoir l'argent. A un autre ! »
Celui qui vint ensuite était un gros garçon bien por- tant, de la physionomie la plus avenante. Ses yeux ronds,
à fleur de tête, respiraient la droiture et la bonhomie.
Ses lèvres entr'ouvertes laissaient voir, à travers leur sourire, deux rangées de dents magnifiques ; il me séduisit au premier coup d'œil, et je me dis que, s'il s'était fourvoyé en mauvaise compagnie, il ne manque- rait pas de rentrer un jour ou l'autre dans le bon chemin. Ma figure lui plut aussi, car il me salua très poliment avant de s'asseoir devant le Roi.
Hadgi-Stavros lui dit : « Qu'as-tu fait, mon Vasile ?
— Je suis arrivé hier soir avec mes six hommes à Pigadia, le village du sénateur Zimbélis.
— Bien.
— Zimbélis était absent, comme toujours ; mais ses parents, ses fermiers et ses locataires étaient tous chez eux, et couchés.
— Bien.
— Je suis entré au khan ; j'ai réveillé le khangi ; je lui ai acheté vingt-cinq bottes de paille, et, pour paye- ment, je l'ai tué.
— Bien.
— Nous avons porté la paille au pied des maisons, qui sont toutes en planches ou en osier, et nous avons mis le feu en sept endroits à la fois. Les allumettes étaient bonnes : le vent venait du nord, tout a pris.
— Bien.
— Nous nous sommes retirés doucement vers les puits. Tout le village s'est réveillé à la fois en criant.
Les hommes sont venus avec leurs seaux de cuir pour chercher de l'eau. Nous en avons noyé quatre que nous ne connaissions pas ; les autres se sont sauvés.
— Bien.
— Nous sommes retournés au village. Il n'y avait plus personne qu'un enfant oublié par ses parents et
qui criait comme un petit corbeau tombé du nid. Je l'ai jeté dans une maison qui brûlait, et il n'a plus rien dit.
— Bien.
— Alors nous avons pris des tisons et nous avons mis le feu aux oliviers. La chose a bien réussi. Nous nous sommes remis en route vers le camp ; nous avons soupé et couché à moitié chemin, et nous sommes ren- trés à neuf heures, tous bien portants, sans une brûlure.
— Bien. Le sénateur Zimbélis ne fera plus de dis- cours contre nous. A un autre ! »
Vasile se retira en me saluant aussi poliment que la première fois ; mais je ne lui rendis pas son salut.
Il fut aussitôt remplacé par le grand diable qui nous avait pris. Par un singulier caprice du hasard, le premier auteur du drame où j'étais appelé à jouer un rôle se nommait Sophoclis. A u moment où il commença son rapport, je sentis quelque chose de froid couler dans mes veines. Je suppliai Mme Simons de ne pas risquer une parole imprudente. Elle me répondit qu'elle était Anglaise et qu'elle savait se conduire. Le Roi nous pria de nous taire et de laisser la parole à l'orateur.
Il étala d'abord les biens dont il nous avait dépouillés, puis il tira de sa ceinture quarante ducats d'Autriche, qui faisaient une somme de quatre cent soixante-dix francs, au cours de 11 fr. 75.
« Les ducats, dit-il, viennent du village de Castia ; le reste m'a été donné par les milords. Tu m'avais dit de battre les environs ; j'ai commencé par le village.
— Tu as mal fait, répondit le Roi. Les gens de Castia sont nos voisins, il fallait les laisser. Comment vivrons- nous en sûreté, si nous nous faisons des ennemis à notre porte ? D'ailleurs, ce sont de braves gens, qui peuvent nous donner un coup de main à l'occasion.
— Oh ! je n'ai rien pris aux charbonniers ! Ils ont disparu dans les bois sans me laisser le temps de leur
parler. Mais le parèdre avait la goutte ; je l'ai trouvé chez lui.
— Qu'est-ce que tu lui as dit ?
— Je lui ai demandé de l'argent ; il a soutenu qu'il n'en avait pas. Je l'ai enfermé dans un sac avec son chat ; et je ne sais pas ce que le chat lui a fait, mais il s'est mis à crier que son trésor était derrière la maison, sous une grosse pierre. C'est là que j'ai trouvé les ducats.
— T u as eu tort. Le parèdre ameutera tout le village contre nous.
— Oh non ! E n le quittant, j'ai oublié d'ouvrir le sac, et le chat doit lui avoir mangé les yeux.
Le Roi des Montagnes.
V I C O M T E D ' A R L I N C O U R T 1789-1856
Le Solitaire
Le comte de Norindall s'éloigne rarement d'Elodie.
Attentif à tous ses mouvements, il voudrait l'entourer de toutes les puissances de son âme, de toutes les forces de sa vie. Tout l'inquiète pour elle, et l'amertume de ses regrets en quittant pour la première fois une terre natale, et les fatigues de la route, et l'air humide de la nuit, et jusqu'aux mugissements de la forêt.
S'adressant à Ecbert, après un long silence :
« Quelle est, dit la comtesse, cette roche escarpée qui, teinte d'une couleur rougeâtre, semble un fragment détaché des cavernes infernales ? Son ombre gigantesque se projette au loin comme un spectre menaçant... Ecou- tez ! serait-ce le vent dont j'entends s'échapper les plaintes lugubres à travers les fentes du rocher ? Cheva- lier, où sommes-nous ? Ici l'air lui-même est imprégné de terreur... Comte de Norindall, où nous conduisez- vous !... »
Sa voix tremblante, et ses traits peignent l'effroi :
« Ce rocher est le pic Terrible, répond Ecbert : les superstitions populaires ont rendu son approche redou- table. C'est ici que les religieux périrent sous les coups d'une horde barbare. C'est ici, selon les montagnards, que le Fantôme sanglant... » — « Ecbert ! interrompt l'orpheline alarmée, éloignons-nous. »
La vierge d'Underlach avait à peine achevé ces mots, que du sein de la forêt partent des cris perçants. Une nuée de flèches a traversé les airs ; de piques et de soldats les rochers se hérissent ; et de toutes parts les montagnards rebelles ont cerné les troupes d'Ecbert.
Un combat épouvantable s'engage auprès du pic Ter- rible. Les gardes de Palzo tombent baignés dans leur sang. Les fers du prince sont brisés ; et déjà le chef des insurgés, armé d'un glaive étincelant, combat à la tête de ses libérateurs.
Ecbert fait entendre sa voix, il ranime ses guerriers que la terreur a saisis : il rallie ses troupes dispersées, et son audace téméraire a fait pâlir les assaillants. Aux postes les plus périlleux, au milieu de la plus affreuse mêlée, son panache s'élève orgueilleusement comme une oriflamme de la victoire.
La nuit étend sur les combattants ses crêpes funé- raires. A genoux contre le pic Terrible, l'orpheline infor- tunée lève au Ciel ses mains suppliantes. L a comtesse l'a abandonnée. Pressant les flancs de sa mule, déjà la perfide s'est réfugiée sous la bannière des insurgés. Plu- sieurs fois, à l'oreille d'Elodie, la flèche meurtrière a sifflé. Comme un rempart impénétrable, Ecbert défend l'approche du pic Terrible. Comme un lion ensanglanté, il combat avec la fureur du désespoir.
Cependant la vaillance a triomphé du nombre : le désordre est dans les rangs des insurgés ; leurs cadavres jonchent la terre. Le prince de Palzo cherche la fille de Saint-Maur. S'il ne peut exterminer les troupes d'Ecbert, du moins, avant de fuir avec ses montagnards, il veut s'emparer de celle qu'il adore. Au pied du rocher célè- bre il vient de l'apercevoir : il fond sur sa victime, il est prêt à la saisir... lorsque entre elle et lui s'élance le comte de Norindall.
Armés par la vengeance, implacables rivaux, les deux guerriers se frappent avec toute la violence de la haine, avec toute l'impétuosité de la rage ; leur sang inonde leur armure : tous deux paraissent invincibles. 0 déses- poir ; un trait lancé par un montagnard a percé la cuirasse d'Ecbert, et reste enfoncé dans ses flancs. Le valeureux comte de Norindall veut arracher ce funeste javelot ; mais le fer s'est rompu dans sa blessure. Ecbert a senti s'affaiblir sa vigueur ; cependant il combat encore. Il lui reste l'énergie de son âme ; et cette énergie morale est une force libre des sens, une vie indépen- dante qui surmonte tous les obstacles d'une nature épui- sée, et comme un nouveau souffle anime l'anéantisse- ment.
La vierge d'Underlach jette un cri de détresse, et jamais le désespoir ne fit entendre une voix plus dou- loureuse ; elle a vu chanceler Ecbert : hélas ! plus de salut pour elle ; le prince de Palzo triomphe.
Du pic Terrible part à l'instant une épouvantable détonation. Sur le rocher s'élève une flamme éclatante.
La forêt entière est éclairée par des feux rouges et brû- lants qu'enveloppe une épaisse fumée : la terre tremble.
Un noir tourbillon monte en colonne tortueuse vers les cieux. Une odeur pestiférée s'exhale de ce nuage infer- nal, d'où sort une voix menaçante et surnaturelle. La nuée s'entrouvre... et comme en un char enflammé, comme du milieu d'un météore, apparaît le fantôme sanglant.
Parmi les montagnards quels cris se font entendre !...
L'alarme est à son comble. Leurs cheveux se dressent sur leurs fronts. Saisis d'épouvante et d'horreur, les uns demeurent pétrifiés et sans mouvement, comme les sol- dats de Phinée devant la tête de la Gorgone ; d'autres ont fui vers la forêt, et courent au fond des antres ténébreux cacher leurs visages effarés ; la plupart tom- bant agenouillés, se laissent enchaîner par les vain-
queurs : tous implorent la mort ; tous attendent qu'un abîme s'entrouvre pour les engloutir. Les soldats d'Ecbert n'ont plus d'ennemis à combattre.
Le prince de Palzo regarde le fantôme. Colosse gigan- tesque, il est revêtu d'une robe écarlate, et le sang paraît couler de son épaisse chevelure. A u milieu de la vapeur sulfureuse qui l'entoure, l'arc du prince des ténèbres, comme un noir serpent, s'élève en ses mains enflammées ; et le javelot de la mort va partir. L'oeil étincelant du spectre roulant çà et là dans son orbite, paraît devoir consumer les objets qu'il voudra fixer. Son regard semble l'éclair d'une explosion ; sa voix, le son fatal du jour des derniers jugements. L a nature épou- vantée a fait silence. Le mugissement de la forêt a cessé. L'air frissonne sourdement. Qui commande ?...
est-ce le Ciel ? est-ce l'enfer ?
Le comte de Norindall résiste encore aux coups mul- tipliés dont l'accable Palzo. L'orpheline lève vers eux ses yeux égarés. Pourquoi le chef des rebelles a-t-il tout à coup cessé de frapper son adversaire ?... Pourquoi son front audacieux, orné d'un panache vainqueur, a-t-il sou- dain fléchi ?... Pourquoi son fer échappe-t-il de sa main ?... Pourquoi le prince tombe-t-il inanimé ?... De l'arc du fantôme sanglant est parti le trait de la mort.
Palzo n'est plus.
La vierge d'Underlach succombe aux violentes se- cousses qui successivement l'ont frappée. Le comte de Norindall est sauvé ; l'orpheline a remercié l'Eternel.
Tournant un dernier regard vers l'épouvantable appari- tion du pic Terrible, en ce moment Elodie voit des- cendre vers elle le fantôme sanglant... elle s'évanouit.
Le Solitaire.
HONORÉ DE BALZAC 1799-1850
Splendeurs et Misères des courtisanes
A cinq heures du soir, Esther fit une toilette de mariée. Elle mit sa robe de dentelle sur une jupe de satin blanc, elle eut une ceinture blanche, des souliers de satin blanc, et sur ses belles épaules une écharpe en point d'Angleterre. Elle se coiffa en camélias blancs naturels, en imitant une coiffure de jeune vierge. Elle montrait sur sa poitrine un collier de perles de trente mille francs donné par Nucingen. Quoique sa toilette fût finie à six heures, elle ferma sa porte à tout le monde, même à Nucingen. Europe savait que Lucien devait être introduit dans la chambre à coucher. Lucien arriva à sept heures, Europe trouva moyen de le faire entrer chez madame sans que personne s'aperçût de son arrivée.
Lucien, à l'aspect d'Esther, se dit : — Pourquoi ne pas aller vivre avec elle à Rubempré, loin du monde, sans jamais revenir à Paris !... J'ai cinq ans d'arrhes sur cette vie, et la chère créature est de caractère à ne jamais se démentir !... Et où trouver un pareil chef- d'œuvre ?
— Mon ami, vous de qui j'ai fait mon dieu, dit Esther en pliant un genou sur un coussin devant Lucien, bénissez-moi...
Lucien voulut relever Esther et l'embrasser en lui
disant : « Qu'est-ce que c'est que cette plaisanterie, mon cher amour ? » Et il essaya de prendre Esther par la taille ; mais elle se dégagea par un mouvement qui peignait autant de respect que d'horreur.
— Je ne suis plus digne de toi, Lucien, dit-elle en laissant rouler des larmes dans ses yeux, je t'en supplie, bénis-moi et jure-moi d'établir à l'Hôtel-Dieu une fon- dation de deux lits... Car, pour des prières à l'église, Dieu ne me pardonnera jamais qu'à moi-même... Je t'ai trop aimé, mon ami. Enfin, dis-moi que je t'ai rendu heureux, et que tu penseras quelquefois à moi... dis ? Lucien aperçut tant de solennelle bonne foi chez Esther qu'il resta pensif.
— Tu veux te tuer ! dit-il enfin d'un son de voix qui dénotait une profonde méditation.
— Non, mon ami, mais aujourd'hui, vois-tu, c'est la mort de la femme pure, chaste, aimante que tu as eue...
Et j'ai bien peur que le chagrin ne me tue.
— Pauvre enfant, attends ! dit Lucien, j'ai fait depuis deux jours bien des efforts, j'ai pu parvenir jusqu'à Clotilde.
— Toujours Clotilde !... dit Esther avec un accent de rage concentrée.
— Oui, reprit-il, nous nous sommes écrit... Mardi matin, elle part, mais j'aurai sur la route d'Italie une entrevue avec elle, à Fontainebleau...
— Ah ! ça, que voulez-vous donc, vous autres, pour femmes ?... des voliges !... cria la pauvre Esther. Voyons, si j'avais sept ou huit millions, ne m'épouserais-tu pas ?
— Enfant ! j'allais te dire que si tout est fini pour moi, je ne veux pas d'autre femme que toi...
Esther baissa la tête pour ne pas montrer sa soudaine pâleur et les larmes qu'elle essuya.
— Tu m'aimes ?... dit-elle en regardant Lucien avec
une douleur profonde. Eh bien ! voilà ma bénédiction.
Ne te compromets pas, va par la porte dérobée et fais comme si tu venais de l'antichambre au salon. Baise-moi au front, dit-elle. Elle prit Lucien, le serra sur son cœur avec rage et lui dit : Sors !... sors ou je vis.
Quand la mourante parut dans le salon, il se fit un cri d'admiration. Les yeux d'Esther renvoyaient l'infini dans lequel l'âme se perdait en les voyant. Le noir bleu de sa chevelure fine faisait valoir les camélias. Enfin tous les effets que cette fille sublime avait cherchés furent obtenus. Elle n'eut pas de rivale. Elle parut comme la suprême expression du luxe effréné dont les créations l'entouraient. Elle fut d'ailleurs étincelante d'esprit. Elle commanda l'orgie avec la puissance froide et calme que déploie Habeneck au Conservatoire dans ces concerts où les premiers musiciens de l'Europe atteignent au sublime de l'exécution en interprétant Mozart et Beethoven. Elle observait cependant avec effroi que Nucingen mangeait peu, ne buvait pas, et faisait le maître de la maison. A minuit, personne n'avait sa raison. On cassa les verres pour qu'ils ne servissent plus jamais. Deux rideaux de pékin peint furent déchirés. Bixiou se grisa pour la seule fois de sa vie. Personne ne pouvant se tenir debout, les femmes étant endormies sur les divans, les convives ne purent réaliser la plaisanterie arrêtée à l'avance entre eux, de conduire Esther et Nucingen à la chambre à coucher, rangés sur deux lignes, ayant tous des candélabres à la main, et chantant le Buona sera du Barbier de Séville, Nucingen donna seul la main à Esther ; quoique gris, Bixiou, qui les aperçut, eut encore la force de dire, comme Rivarol à propos du dernier mariage du duc de Richelieu :
— Il faudrait prévenir le préfet de police... il va se faire un mauvais coup ici... Le railleur croyait railler, il était prophète.
Monsieur de Nucingen ne se montra chez lui que lundi vers midi ; mais, à une heure, son Agent de change lui apprit que mademoiselle Esther Van-Gobseck avait fait vendre l'inscription de trente mille francs de rentes dès vendredi, et qu'elle venait d'en toucher le prix.
— Mais, monsieur le baron, dit-il, le premier clerc de Maître Derville est venu chez moi au moment où je parlais de ce transfert ; et, après avoir vu les véritables noms de mademoiselle Esther, il m'a dit qu'elle héritait d'une fortune de sept millions.
— Pah !
— Oui, elle serait l'unique héritière du vieil escomp- teur Gobseck... Derville va vérifier les faits. Si la mère de votre maîtresse est la belle Hollandaise, elle hérite...
— Chè le sais, dit le banquier, ele m'a ragondé sa fie... Che fais égrire ein mod à Ter file !...
Le baron se mit à son bureau, fit un petit billet à Derville, et l'envoya par un de ses domestiques. Puis, après la Bourse, il revint sur les trois heures chez Esther.
— Madame a défendu de l'éveiller sous quelque prétexte que ce soit, elle s'est couchée, elle dort...
— Ah! tiaple, s'écria le baron, Irobe, èle ne se vacher ait bas t'abbrente qu'ele tefient rigissime... Elle héride te sedde milions. Le fieux Copseck ed mord et laisse ces sedde milions, et da maîtresse ed son inique héridière, sa mère édant la brobre niaise te Gobseck qui tail/ers a vaid ein desdament. Che ne boufais bas sub- ssonner qu'ein milionaire, gomme lui, laissâd Esder tans le missère...
— Ah ! bien votre règne est bien fini, vieux saltim- banque ! lui dit Europe en regardant le baron avec une effronterie digne d'une servante de Molière. Hue ! vieux corbeau d'Alsace !... Elle vous aime à peu près comme on aime la peste !... Dieu de Dieu ! des millions !...