Et l'amour resplendit
ROMAN SENTIMENTAL
par Léonce PRACHE
CHAPITRE I
Accoudée au bras de son fauteuil, M Barral enveloppait d'un regard pensif son fils, Pierre, et Anne-Marie Servans qui, assis côte à côte à peu de distance, sur un canapé bas, s'entretenaient à mi-voix tout en feignant d'examiner attentivement les gravures d'un magazine, ceci afin de se donner une contenance.
C'était dans le petit salon où M Barral se tenait d'ordinaire. En cette soirée de dimanche, la plupart des domestiques, profitant du congé qu'ils avaient obtenu, étaient partis pour un village des environs de Murillac où avait lieu une fête. M. Pascal Barral, le chef de la famille, était à Bordeaux et ne rentrerait que tard, dans la nuit. Un calme, une quiétude, une sérénité inaccoutumés régnaient en la demeure et c'est tout cela que M Adeline Barral savourait en admirant la grâce des jeunes gens. Qu'ils étaient beaux !... Le moindre de leurs gestes était une har- monie. De toute leur personne émanait une tendresse ; on les devinait saturés de bonheur. Aimer ! Etre heureux !...
Pour M Barral, ces mots n'avaient jamais eu grande signification.
Sa vie s'était écoulée morne, terne, à côté de son mari qu'elle n'avait jamais aimé !
Pour lui, elle n'avait été qu'une dot, qu'un apport de plus ; il est vrai que, lorsque M Adeline avait compris, elle avait réagi avec toute l'énergie de sa nature concentrée, refusant de donner sa signature, si bien que son époux avait dû s'incliner devant une volonté si nettement manifestée.
Ce conflit d'intérêt, comme bien l'on pense, ne les avait point rap- prochés l'un de l'autre ; le semblant d'intimité de leurs premières années de mariage, s'en était allé, balayé à tout jamais par cette bourrasque et, depuis, ils vivaient, aussi indifférents, aussi étrangers l'un à l'autre que s'ils n'eussent point résidé sous le même toit !
Pour M Adeline, aimer, être heureux, n'étaient que des formules que l'on emploie dans les romans... Elles n'ont point cours dans l'exis- tence.
Anne-Marie Servans, avec ses frisons blond cendré, ses prunelles bleu sombre, était toute la grâce juvénile de la femme; Pierre, brun, souple, élégant, serait son digne partenaire.
Ils formeraient un couple charmant que M Adeline aurait toujours plaisir à contempler !
Oui, son fils avait eu raison de choisir pour fiancée cette petite aide- comptable de l'usine paternelle ; si elle était totalement dépourvue de dot, M Barral la devinait riche de bonté, d'affection et ceci compensait largement cela ! Pour elle, ce jour compterait parmi les meilleurs de sa vie.
Le matin, Pierre lui avait présenté la jeune fille et, tout de suite, la maman avait été conquise tant et si bien que, profitant de l'absence de M. Barral, elle avait convié les jeunes gens à venir dîner avec elle.
Bien mieux, elle leur avait promis son appui, se chargeant d'apprendre au père, dès qu'il rentrerait, la grande nouvelle !
M Barral ne se dissimulait point que la chose n'irait point sans cris, sans protestations, mais cela ne l'effrayait nullement.
Elle voulait le bonheur de son fils, était convaincue qu'il le trouverait auprès d'Anne-Marie Servans !...
Le timbre vieillot de la pendule de bronze placée sur la cheminée, en sonnant dix heures, arracha M Barral à sa méditation.
— Anne-Marie ! fit-elle doucement, peut-être serait-il temps de vous retirer, mon enfant. Oh 1 je ne vous renvoie pas, ma mignonne, croyez-le bien, mais je songe à votre maman qui est là-bas, toute seule en sa petite maison de Murillac, et doit vous attendre. Or, je suis mère et sais combien les minutes passées loin de ceux qu'on chérit sont ternes, vides !
— Vous avez raison, madame ; pauvre maman, elle a dû bien s'ennuyer
— J'espère sous peu faire sa connaissance et suis sûre que nous nous entendrons parfaitement
— Maman est très gentille, très bonne, tout comme vous, madame !
— Bon, nous ferons une paire d'amies !
Tout en échangeant ces propos, les trois personnages s'étaient levés , Pierre ayant sonné, une femme de chambre apporta le chapeau, le manteau de la jeune fille, ainsi que ses propres vêtements.
— Mère, je vais reconduire Anne-Marie, fit-il.
— Bien entendu !... Ne t'attarde pas trop.
— Soyez tranquille. Entrerai-je chez vous au retour pour vous dire bonsoir ?
— Non, mon Pierrot, non... J'espère que ton père ser-a rentré... Nous serons sans doute en train de causer de vous.
Mme Barral s'interrompit un instant puis, sur un ton décidé, elle conclut :
— Je te verrai demain matin et te dirai comment les choses se sont passées.
Les jeunes gens avaient échangé un coup d'œil inquiet ; ces simples mots les rappelaient au sentiment de la réalité.
— Allons, bonsoir, madame ! murmura Anne-Marie Servans en s'appro- chant.
— Bonsoir, mon enfant ! Embrassez-moi et ayez de beaux rêves ! Affectueusement, la vieille dame mettait un baiser sur les joues rondes de la jeune fille puis ses lèvres se posèrent sur le front de son fils.
— Je compte sur vous, maman ! murmura celui-ci, très bas.
— Tu as ma promesse ! Je saurai la tenir ! riposta M Barral sur le même ton. Maintenant, partez et ne vous attardez pas trop par les rues ! Déjà, ils gagnaient la porte ; alors, l'excellente femme s'approchant de la fenêtre, souleva du bout des doigts le rideau de tulle garnissant le vitrage ; la cour précédant le pavillon des Barral s'offrait à ses regards, toute baignée de clair de lune.
A droite, les hauts bâtiments de l'usine de papiers peints dressaient leurs toitures au-dessus du mur séparant l'exploitation industrielle de la propriété.
Cependant, par les rues solitaires de Murillac, Pierre et Anne-Marie s'éloignaient, serrés l'un contre l'autre.
Ils parlaient à peine, savourant à longs traits le bonheur qui leur était échu en partage.
Le couple ayant tourné dans la grande rue constituée par la route de Bordeaux, franchissait encore quelques pas. Bientôt, il s'arrêta. On
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