LES PROGRÈS D U CENTRE BEAUBOURG
neaubourg arrive »... a écrit M . Jacques Michel dans le Monde.
•L* Pas encore. Mais les p r o g r è s de la construction sont rapides.
B i e n t ô t le b â t i m e n t surgira du sol. E t puisqu'il doit ê t r e le lieu d'une tentative r é u n i s s a n t des disciplines dont l'ensemble consti- tue l'expression la plus totale de notre civilisation, les questions affluent de toutes parts. Parvenus à mi-course d'une t â c h e com- m e n c é e en a o û t 1970, et qui se terminera à la fin de 1975, si nous ne pouvons r é p o n d r e à tout, devons-nous au moins essayer de donner quelques p r é c i s i o n s sur ce qui est acquis et ce q u i est p r o j e t é .
p r è s l'adoption du projet de M M . Piano et Rogers, par le jury international, en a o û t 1971, les mises au point se sont s u c c é d é e s , pour aboutir à un avant-projet définitif en m a i 1973.
De nouvelles p r é c i s i o n s vont y ê t r e a p p o r t é e s dans les semaines qui viennent. Les entreprises seront toutes choisies à l a fin de cet é t é . A u d é b u t de 1974, le sol de la place sera reconstruit, pour permettre à la structure m é t a l l i q u e de s'élever en automne
L a r a p i d i t é de la conception et de l'exécution provient, à l'évidence, de l'effort de tous, architectes, i n g é n i e u r s , entrepre- neurs. Pourtant, les difficultés é t a i e n t accrues par suite de l'ori- gine é t r a n g è r e des architectes et des i n g é n i e u r s . Sans aucun doute, l'existence d'une a u t o r i t é unique, l'Etablissement public du Centre Beaubourg, comme m a î t r e de l'ouvrage, l'application par anticipation de la r é f o r m e de l'ingénierie q u i donne une respon- sabilité accrue au m a î t r e d'ceuvre, ont-elles h â t é les d é c i s i o n s . 1974.
G r â c e à son association, dès l'origine, avec le m a î t r e d ' œ u v r e , l'entreprise principale (entreprise qui se transforme, a p r è s chaque adjudication, en entreprise g é n é r a l e ) a pu a p p r é c i e r les plans, lancer les travaux, dès que telle ou telle partie du projet avait atteint un d e g r é suffisant de m a t u r i t é . Sans la grande entreprise française, qui a a c c e p t é cette r e s p o n s a b i l i t é , il aurait é t é difficile d'assurer la m a î t r i s e de l ' o p é r a t i o n .
L a r a p i d i t é est-elle incompatible avec la q u a l i t é ? Ce dilemme a é t é refusé depuis le d é b u t de la construction. L a conjugaison des deux é t a i t n é c e s s a i r e , et les r é s u l t a t s , je l'espère, prouveront qu'elle é t a i t possible.
Le projet choisi par le j u r y évitait un expressionnisme ou un symbolisme t o u r m e n t é s comme l'extravagance ou l'outrance, et faisait preuve en m ê m e temps d'une v é r i t a b l e originalité, en proposant des espaces, certes fonctionnels mais sans b a n a l i t é . Ces qualités se sont affirmées depuis. G r â c e à une large utilisation du sous-sol, le b â t i m e n t est moins élevé (42 m au lieu de 52 m), tout en laissant une place libre d'un hectare. Le travail a c h a r n é des i n g é n i e u r s en a fait le contraire d'une construction m é t a l l i q u e de type courant. I l est c o n s t i t u é par cinq ponts suspendus dans le vide et maintenu en é q u i l i b r e par des filins d'acier. Plus le visiteur s'élèvera à l ' i n t é r i e u r , et plus l'audace de la construction sera perceptible. Les maquettes à échelle trop r é d u i t e , donnent souvent au b â t i m e n t une apparence compacte. C'est, au contraire, une construction ouverte, reposant sur quelques points d'appui, à la mesure du XXE siècle, aussi surprenante, compte tenu des moyens de notre é p o q u e , que les grandes constructions métalli- ques du xix* siècle.
Le détail des formes d e s s i n é e s par les architectes, cerne har- monieusement la façade. L a q u a l i t é du m a t é r i a u a d o p t é , l'acier m o u l é , peut exprimer pleinement la microarchitecture, dégager une impression de fini et de délié, à l'instar des façades des monuments italiens.
Le c a r a c t è r e rectangulaire du b â t i m e n t , que l'ossature affirme, s ' a t t é n u e quand le promeneur s'en approche, g r â c e au jeu de terrasses p l a n t é e s d'arbres, qui s'inclinent vers l'église Saint-Merri.
Il s'agit là d'une n o u v e a u t é par rapport au projet p r i m i t i f puisqu'au moment du concours, la l i b é r a t i o n du terrain entre le plateau Beaubourg et l'église Saint-Merri n'avait pas été décidée. L'Ins- titut de recherches acoustiques, qui sera construit en sous-sol, laisse e n t i è r e la vue de l'abside de l'église Saint-Merri.
Tenter une greffe de cette dimension sur un quartier c h a r g é de passé, est une t â c h e délicate. L a place sert de transition entre l'ancien et le neuf, et la légèreté du b â t i m e n t de verre s'accorde avec le milieu ambiant. L a façade n'est dans l'esprit des archi- tectes, que le prolongement vertical de la place. Il reste encore à concevoir cet espace pour qu'il incite les promeneurs à se diriger vers le centre. A notre sens, la place pourra servir occa- sionnellement, à des manifestations du centre, ê t r e un lieu
privilégié d'expositions temporaires. Mais ce serait une erreur que de la consacrer trop f r é q u e m m e n t à cet usage, p a r exemple en attribuant des espaces propres à chacune des activités a b r i t é e s par le Centre. Pour nous, la place p l a n t é e d'arbres est surtout le prolongement de l a rue Saint-Martin et des commerces q u i s'y situeront. L'animation d u quartier doit battre les m u r s d u b â t i m e n t .
Comment la rue sera-t-elle p r o l o n g é e sur la place ? Les p i é t o n s qui l'emprunteront pourraient sans doute descendre une pente douce menant vers le b â t i m e n t et prenant naissance tout le long de la rue. Cette conception est admissible. Faut-il n é a n - moins p r é v o i r des ruptures à certaines hauteurs, privilégier des sens de circulation aussi favorables que possible ? Les discussions qui se poursuivent m è n e r o n t , sans doute, à un p l a n q u i ne p r é t e n d r a pas tout p r é v o i r , essaiera de maintenir les courants urbains q u i existaient a n t é r i e u r e m e n t et laissera s'en c r é e r de nouveaux.
Quelques o p é r a t i o n s ponctuelles faciliteront la restauration des habitations le long de la rue Saint-Martin, tout en respectant la c o n t i n u i t é des f a ç a d e s , qui datent pour la plupart d'un siècle.
Les commerces nouveaux q u i s'y installeront seront, certes, des librairies et des magasins d ' a n t i q u i t é s . Mais, pour conserver à ce quartier son allure populaire, i l faut que soient p r é s e n t e s aussi les boutiques satisfaisant les besoins journaliers.
Juste en face d u Centre Beaubourg, au milieu de l a rue Saint-Martin s'ouvre une ruelle t r è s é t r o i t e , la rue de Venise.
E n l'empruntant, on traversera une petite place, au fond de laquelle se p r é s e n t e la rue Quincampoix. On apercevra, en quelque sorte, Beaubourg à l'envers, et cela me rappelle une réflexion de Julien Gracq sur l a ville de Venise : « J'ai toujours aimé par- dessus tout, dans les paysages les plus célèbres, le coin parfois difficile à découvrir, — comment dire ? — d'où l'on tourne le dos, à la vue. Venise, dans le dédale de ses ruelles, qui interfère singulièrement avec les canaux, c'était parfois pour moi l'instant charmant où la ruelle se fait couloir... et au bout, sous une porte voûtée, très sombre, tout Venise était dans un petit carré d'eau noire, luisante et frisante furieusement sous le soleil (1). » Que de d é t a i l s de cette sorte, la vie devrait m é n a g e r , p o u r que le Centre Beaubourg r é p o n d e à notre e s p é r a n c e . . . De toute ma- n i è r e , i l faudra surveiller les couleurs, la teinte des pierres de la place, comme celle des f a ç a d e s , pour que se c r é e une harmonie.
Dans ses souvenirs de jeunesse, Jean Cocteau parle des quar- tiers q u i se mettent « en pointe », et pour l u i c'était surtout Montparnasse, avec les peintres et p o è t e s de l ' é p o q u e . H i e r , comme l'écrit M . Pascal J a r d i n , on pouvait aimer « les rues étroites de la Grande-Truanderie, des Innocents, de la Reynie, Saint-Denis,
(1) Julien Gracq, Un beau ténébreux, Grasset.
aint-Martin et le plateau Beaubourg, jardin gourbi-bourbier qui ipare le Marais du quartier du Châtelet (1)... » Aujourd'hui, les eintres sont attendus dans ces lieux, o ù des ateliers leur seront
;servés.
Tmaginons maintenant le rêve devenu réalité, Beaubourg cons-
*• truit, et les é q u i p e m e n t s achevés à la date i n d i q u é e , les iverses parties bien d i s p o s é e s les unes par rapport aux autres, t d'un accès aisé pour le public. Dès le d é p a r t , une action aussi ovatrice devrait ê t r e o r i e n t é e dans la ligne qui sera celle de
eaubourg. L a conception et l'architecture de Beaubourg i m p l i - uent que soient r e s p e c t é s quelques principes essentiels d'organi- ition.
Beaubourg doit ê t r e un, m a l g r é la c o m p l e x i t é des é l é m e n t s ui le composent. L a large p r é s e n c e des arts plastiques le rend
"ès différent des Maisons de la Culture. Mais Beaubourg renferme ussi, à titre principal, une b i b l i o t h è q u e , un centre de design, t un centre de recherches musicales. Pourquoi avoir — avec ifficultés — r é u n i ces é l é m e n t s si, d i s p e r s é s , ils pouvaient jouer : m ê m e rôle ? Beaubourg n'est pas un lieu d'accueil d'activités minentes, i l se justifie s'il est autre que tous ces é l é m e n t s îunis. Pour favoriser et enrichir la c r é a t i o n , i l doit ê t r e riche e p o t e n t i a l i t é s , d ' e x p é r i m e n t a t i o n s , de confrontations, entre les rts et les techniques. Le statut futur, actuellement en discussion, evra r é p o n d r e à des exigences. Les chefs de d é p a r t e m e n t , hommes e grand prestige, jouiront sans aucun doute, d'une large auto- omie pour définir l'action artistique et culturelle de leur dépar- :ment. Mais pour que les tendances à l'autonomie ne se déve- ippent pas e x a g é r é m e n t et éviter un cloisonnement fâcheux entre
s diverses activités, i l convient aussi que ces hommes soient îsociés à l'action commune. Aussi souhaite-t-on que la r é u n i o n ériodique des directeurs de d é p a r t e m e n t s , constitue un « c o m i t é 5 direction », sous la p r é s i d e n c e d'un directeur g é n é r a l . P r é p a r e r - chacun avec son t e m p é r a m e n t — l'animation des surfaces com- lunes du centre, placée sous la r e s p o n s a b i l i t é propre d u direc- :ur général, c'est-à-dire les rencontres, les manifestations ou les jectacles, n'est-ce pas la meilleure école pour les inciter à mener ans leur d é p a r t e m e n t une action compatible avec le moyen du mtre. Certes, un conseil à un niveau plus élevé sera n é c e s s a i r e , î u t o r i t é du directeur g é n é r a l devra s'exercer comme s u p r ê m e :cours, mais autant que possible, seulement lorsque les r é u n i o n s s travail n'auront pu d é g a g e r un consentement g é n é r a l .
C'est en se r é f é r a n t à cet ensemble de dispositions que doit :re i n t e r p r é t é e la nomination à la direction des Arts plastiques s M . Pontus Hulten, conservateur s u é d o i s de grande r é p u t a t i o n , iteur d'un ouvrage sur Vermeer, en m ê m e temps qu'organisa-
nt Pascal Jardin, Guerre après guerre, Grasset.
R E V U E N " 9 5
teur de nombreuses expositions internationales. I l sera m e m b r d'un a r é o p a g e et non dictateur aux arts. Avec le concours d ses trois collaborateurs principaux, pour le m u s é e , le centr national d'art contemporain, et la documentation spécialisée, : sera à l a fois u n conservateur et u n animateur. Les immense espaces, r é s e r v é s aux arts plastiques, permettent d'assurer ce deux fonctions, et les dirigeants de Beaubourg n'ont pas l'intei tion d'abandonner l'une ou l'autre, l a conservation des grande œ u v r e s modernes, p r é s e n t é e s dans leur contexte vivant, p r é p a r l'ouverture aux propositions plus nouvelles qui peuvent attire le public et aussi ce que l'on appelle le non-public.
L ' u n i t é de Beaubourg n'en fait donc pas une citadelle. Le divers utilisateurs, tout en collaborant les uns avec les autre:
seront ouverts à ce q u i se c r é e à l'extérieur. Ils ne r é c l a m e r aucun monopole. Les amis actuels du m u s é e ou d u centre n;
tional d'art contemporain, doivent poursuivre leur r ô l e .
L a b i b l i o t h è q u e restera partie i n t é g r a n t e du m i n i s t è r e de l ' E d i cation nationale, à l'encontre des autres d é p a r t e m e n t s q u i dépei dront du m i n i s t è r e des Affaires culturelles, par l ' i n t e r m é d i a i r e du d recteur général. E n relation constante avec les autres b i b l i o t h è q u e elle leur rendra tous les services que permettent d'assurer les o r d nateurs dont elle disposera, notamment en ce q u i concerne 1 documentation. L a b i b l i o t h è q u e recevra u n public souvent trè jeune dans sa salle d ' a c t u a l i t é s qui mettra des p é r i o d i q u e s , de livres r é c e n t s , des disques à la disposition du public (à Stockholn une salle d ' a c t u a l i t é s de ce genre est f r é q u e n t é e par une fou]
nombreuse). Mais la b i b l i o t h è q u e aura en outre des voisinage p a r t i c u l i è r e m e n t enrichissants, tels les librairies du quartier, t s'il s'installe au c œ u r de l'îlot de Venise (1), le Centre national de Lettres. On imagine les correspondances qui, d'un c ô t é à l'auti de l a place, s ' é t a b l i r a i e n t entre les manifestations des deux org;
nismes. L'entraide pourrait aller de la mise à la disposition d'e paces pour les colloques, j u s q u ' à des rencontres o r g a n i s é e s e c o m m u n avec, on l'espère bien, une place privilégiée p o u r '.
poésie.
Le rayonnement de Beaubourg exige des règles de fonctioi nement moins strictes que celles i m p o s é e s aux organismes adm nistratifs. Les statuts futurs devraient autoriser le centre é d i t e r des brochures, vendre des reproductions de tableaux, ! faire rembourser par les demandeurs, le c o û t des recherches doc mentaires. I l ne s'agit pas seulement de rechercher des bénéfice pour r é d u i r e les frais de gestion dans des proportions q u i resteror faibles. I l convient aussi de pouvoir accomplir des d é p e n s e s su]
p l é m e n t a i r e s pour r é p a n d r e à l ' e x t é r i e u r son esprit et ses reche ches. Par exemple, dans le domaine de l a c r é a t i o n industriell i l faut donner au public et aux professionnels des consei
(1) A quelques pas du plateau Beaubourg.
:lairés. E t le centre de design, pour encourager le discernement la q u a l i t é , devra participer à l a vie é c o n o m i q u e f r a n ç a i s e .
Ces facilités indispensables ne signifient pas l'abandon des :gles et des p r o c é d u r e s que les m u s é e s de France ont fixé p o u r s tableaux et que Beaubourg ne r é c u s e pas. Beaubourg ne :ndra pas les tableaux de collection. Celles-ci, au surplus l u i :ront confiées par l'Etat, et Beaubourg en sera comptable envers 1. N'est-il pas é v i d e n t qu'une politique de vente exclurait l a :cherche de dons ou d'acquisitions avantageuses ? Q u i accepte- nt de léguer des œ u v r e s ou m ê m e de les c é d e r à .bas prix, s i i r l a suite elles devaient ê t r e vendues au plus offrant ?
Or Beaubourg peut e s p é r e r des dons s'il collabore avec les articuliers et les associations qui cherchent à p r o m o u v o i r l'art loderne.
"Dour affirmer son ouverture vers l'extérieur, Beaubourg pour- rait ê t r e un pôle d ' e n t r a î n e m e n t et d'animation culturelle plusieurs niveaux. A u d é p a r t , Beaubourg s'efforcera, par une édagogie active, et le recours aux moyens audiovisuels, de donner i plus grand nombre l'occasion de comprendre l a c r é a t i o n et /entuellement d'y participer. S ' i l est vrai que l ' œ u v r e d'art reste mjours é n i g m a t i q u e , m ê m e a p r è s les explications les plus ingé- ieuses, encore faut-il apporter le m i n i m u m de connaissances aux isiteurs qui les demandent. E t puis, d é p a s s a n t l a p é d a g o g i e , eaubourg par le recours à tout ce qui touche à des formes ouvelles d'animation, peut ê t r e u n centre d ' é c h a n g e s et de con-
•ontations r e n o u v e l é e s sans que la p r é d o m i n a n c e d'une école u d'une tendance stérilise l'esprit inventif.
Préfigurant déjà le futur statut, les chefs des d é p a r t e m e n t s î e t t e n t à l'étude les manifestations qui marqueront l'ouverture e Beaubourg. L a formule collégiale pourrait ainsi prouver son tilité. Les manifestations inaugurales auront une grande impor- ince si elles r é u s s i s s e n t à la fois à illustrer chacune des acti- ités de Beaubourg et à lancer u n message d ' a m i t i é à ses visiteurs, uisse la ville s ' i n t é r e s s e r et m ê m e participer à ces manifesta- ons ! Puissent des critiques constructives inciter les futurs res- onsables du centre à p r é p a r e r par l a suite des e x p é r i e n c e s plus
ches q u i é p a n o u i r o n t davantage notre l i b e r t é !
R O B E R T B O R D A Z