SOUVENIRS DE MER
D'AILLEURS ET
Amiral FAVIN-LÉVÊQUE
SOUVENIRS DE MER D'AILLEURS ET
Préface d'Étienne Taillemite
ÉDITIONS DES 7 VENTS
© Éditions des 7 Vents, 1990.
40, rue de Vergennes 78000 VERSAILLES
Tél. : 39-51-86-73 ISBN 2.-87.716-028-9
Je dédie ces souvenirs à la mémoire de mes vingt-trois camarades de la Promo 1929
Morts pour la France.
SOMMAIRE
I. Une belle Marine.
Ch. 1. - Bordache et midship 17 Ch. 2. - Campagne en Extrême-Orient
(1932-1934) 24
Ch. 3. - Mes débuts d'officier canonnier
(1934-1939) 57
II. La Guerre.
Ch. 1. - Canonnier du Vauquelin 73 Ch. 2. - Odyssées au Moyen-Orient 86 Ch. 3. - Notre chemin du sacrifice 98 III. Combats lointains (trois épisodes avec
entracte).
Ch. 1. - Richelieu (1944-1945) 113 Ch. 2. - Avec le général Leclerc (1946) ... 129 Ch. 3. - Sur l'Émile Bertin (1946-1949) .... 146 Ch. 4. - Dinassau Huit (1949-1950) 158 IV Le renouveau.
Ch. 1. - Deux ans Rue Royale (1951-1953) 183 Ch. 2. - Mes premières années brestoises
(1953-1956) 193
Ch. 3. - Commandant le Forbin (1956-
1957) . . . 205
Ch. 4. - Mes dernières années brestoises
(1958-1960) 218
IV. Regards sur le monde.
Ch. 1. - Chef de mission à Saclant (1960-
1963) 227
Ch. 2. - Commandement du C.I.O.A.
(1963-1964) 245
Ch. 3. - A l'Institut des Hautes Études de
Défense Nationale 255
Ch. 4. - Trois semaines en U.R.S.S. (Mai-
Juin 1965) ^ 269
Ch. 5. - Retour aux États-Unis (Avril 1967). 284
Épilogue . . . 293
Préface
Le nombre des témoignages publiés sur la marine française de l'époque contemporaine est encore trop réduit pour qu'on ne salue pas avec tout l'intérêt qu'il mérite l'apparition d'un nouveau mémorialiste. L'ou- vrage de l'amiral Favin-Lévêque est d'autant plus le bienvenu qu'il couvre une période -1929-1967- pen- dant laquelle la marine connut des années fastes mais traversa aussi les drames les plus terribles d'une his- toire qui en comptait déjà beaucoup.
Entré à l'école navale en 1929, le jeune enseigne Favin-Lévêque, héritier d'une dynastie de marins commencée sous Louis XIV, allait participer en 1931 à la première campagne du croiseur-école le Jeanne d'Arc, symbole flambant neuf de la flotte nouvelle sur laquelle veillait alors Georges Leygues, le plus illustre ministre de la marine de la IIIe République et cer- tainement l'un des plus efficaces de toute notre his- toire. Près de quarante ans plus tard, l'amiral ache- vait sa carrière dans cet Institut des Hautes Études de la Défense nationale qui, depuis sa création en 1936 sur les instances de l'amiral Castex, a dispensé à un grand nombre de cadres supérieurs de la nation tant militaires que civils, une formation et une informa- tion qu'ils ne pouvaient trouver nulle part ailleurs.
Entre ces deux dates, que de transformations voire de bouleversements !
Cette belle marine que Georges Leygues et ses suc- cesseurs avaient construite pour la IIIe République, l'auteur de ces Souvenirs nous en brosse un tableau vivant, précis, qui met en valeur ses points forts sans dissimuler ses faiblesses. En dépit de certaines défi- ciences, soulignées par le témoignage de l'Amiral, celui-ci nous confirme le fait que, de nos trois armées, la marine était la moins mal préparée à faire face aux nécessités de la guerre, tant dans ses hommes que dans son matériel.
Puis vint le temps des épreuves : d'abord la « drôle de guerre », expression vide de sens pour la marine, toujours sur la brêche dès septembre 1939 pour assu- rer la liberté des communications, puis l'armistice et les conflits fratricides qui s'ensuivirent. Sur cette période, l'auteur nous apporte un témoignage d'au- tant plus précieux qu'il reste toujours d'une remar- quable sérénité et nous explique les réactions des jeunes officiers face à des événements que les plus pessimistes n'auraient pas même osé envisager un instant.
Une autre épreuve attendait la marine à partir de 1944 : l'Indochine, avec un conflit aux formes alors nouvelles, auquel les forces navales surent vite s'adapter avec les Dinassaus à l'action et à la vie quo- tidienne desquelles l'auteur nous a fait participer de manière intense.
La Seconde Guerre mondiale ne nous avait laissé qu'une flotte très amoindrie et surtout disparate avec des matériels d'origines si diverses que leur mainte- nance devenait problématique. Il fallait reconstruire et le commandant Favin-Lévêque participe active- ment, dans sa spécialité de canonnier, à la renais- sance de nos forces navales, une des oeuvres trop méconnues de la IVe République. Que ce soit au Ier bureau de l'État-Major, puis lors de la mise au point du Jean-Bart ou au commandement du Forbin, l'auteur se consacra de tout son coeur à cette tâche de sorte que, à la fin des années 50, grâce à l'effort de
tous e n t r a î n é s p a r l'impulsion de l'amiral Nomy, la flotte avait r e t r o u v é u n e h o m o g é n é i t é et u n e puis- sance e n t i è r e m e n t renouvelées.
Une nouvelle e x p é r i e n c e attendait le c o m m a n d a n t Favin-Lévêque avec les o r g a n i s m e s i n t e r n a t i o n a u x et interarmées. Chef d e mission à l'État-major interallié à Norfolk, puis à l'Institut des H a u t e s É t u d e s d e défense nationale, il e u t l'occasion, d a n s ces h a u t e s instances d ' a p p r o c h e r les g r a n d s p r o b l è m e s d e la politique m o n d i a l e et aussi les d o n n é e s nouvelles d e n o t r e défense, axée d é s o r m a i s s u r la dissuasion nucléaire d o n t la m a r i n e recevait la c h a r g e princi- pale.
Au c o u r s de ses trente-huit ans d e service, l'Amiral a donc e u la c h a n c e d e c o n n a î t r e les e x p é r i e n c e s les plus diverses et les p l u s enrichissantes, d ' a p p r o c h e r aussi des h o m m e s à plus d ' u n titre r e m a r q u a b l e s . Les portraits qu'il n o u s d o n n e des a m i r a u x F e n a r d , Jau- jard, Jubelin, Douguet, d e Toulouse-Lautrec, d u géné- ral de Guillebon, p o u r n ' e n citer q u e quelques-uns, sont p a r t i c u l i è r e m e n t p r é c i e u x p o u r l'historien e t nous restituent l ' a t m o s p h è r e d ' u n e é p o q u e . Voici donc u n livre d ' u n e l e c t u r e agréable, o n n e s ' e n n u i e jamais e n c o m p a g n i e des m a r i n s , qui, de plus, a p p o r t e des é l é m e n t s p r é c i e u x à n o t r e h i s t o i r e c o n t e m p o r a i n e .
É t i e n n e Taillemite
Président de l'Académie de Marine, 1986-1987.
I
UNE BELLE MARINE
CHAPITRE 1
BORDACHE ET MIDSHIP
Naissance d'une vocation.
J'ai dû voir pour la première fois la mer à La Rochelle, vers l'âge de douze ans. Depuis le temps que j'en entendais parler, j'en fus ravi et je découvris que cela avait l'air d'aller très loin !...
Les attaches familiales m'amenaient à passer mes vacances d'enfant dans cette région paisible, qui s'étend entre la Charente d'une part, et les rives de la Sèvre Niortaise d'autre part, sur lesquelles m'avait fait naître le hasard d'une garnison paternelle.
Oncles, tantes et cousins me recevaient, avec beau- coup d'affection et de gentillesse, à Surgères, à Saint- Savinien, à Saint-Aignant, dans ces lieux constituant l'arrière-pays de Rochefort, où ma famille paternelle avait fait souche. J'y bénéficiais de l'attention toute particulière réservée au seul et dernier représentant masculin du nom, fils unique par surcroît.
Mais à l'époque la voiture automobile était rare, et, si l'on allait volontiers jusqu'à Rochefort, c'était un peu le bout du monde. Or chacun sait que l'embou- chure de la Charente et la rade de l'île d'Aix, cepen- dant riches en souvenirs historiques, ne s'ouvrent que sur des horizons très limités, et qu'il faut beaucoup d'imagination pour y ressentir l'impression de l'im- mensité marine.
La ville elle-même, avec son damier de rues uni- formes, ne révèle en rien ce que fut le passé du grand port de guerre, voulu par Louis XIV en remplace- ment du Brouage de Richelieu, tout ensablé, où le Roi-Soleil avait connu ses premières amours avec Marie Mancini. Il souhaitait construire en ce lieu « le plus bel Arsenal du monde », et, à partir de 1666, Col- bert s'employa à cette réalisation : il y réussit pleine- ment puisque son œuvre lui survécut plus de deux siècles et demi, et que de nombreux vaisseaux y trou- vèrent naissance et abri.
Plus près de nous, une grande ombre était passée par là, puisque l'Hôtel du Commandant de la Marine y abrita Napoléon avant son séjour à l'île d'Aix et son embarquement sur le Bellérophon.
A l'époque de ma jeunesse, l'abandon avait commencé, puis la guerre a fait son œuvre, et il a fallu attendre un quart de siècle pour que, à l'initia- tive d'un commandant de la Marine amoureux du passé, l'amiral Maurice Dupont, soit entreprise, en 1964, la restauration - aujourd'hui presque achevée - des magnifiques bâtiments de la Corderie royale, témoins de la grandeur d'autrefois.
Les années dont je parle venaient d'être marquées à Rochefort par la mort de Pierre Loti, léguant à sa ville natale l'exotisme de ses souvenirs. Quant à moi, j'avais lu comme tout le monde « Aziyadé » et
« Pêcheur d'Islande ». Mais j'adorais surtout, lors de mes vacances charentaises, plonger dans les vieux papiers, qui me parlaient de nombreux marins m'ayant précédé, et dont les portraits ornaient les murs de ceux qui m'hébergeaient. Un vieil oncle me racontait les récits de voyages, dont son grand-père, capitaine de Frégate, - ce titre me faisait rêver... - avait bercé sa jeunesse. Antilles, Océanie, Chine, Océan Indien, tous ces lieux évoquaient pour moi le passage de tel ou tel Favin-Lévêque, qui y avaient vécu de longs mois au cours de leurs carrières.
La tentation était grande d'aller rechercher sur
place les sensations qui avaient pu être les leurs, et retrouver en partie le souvenir du passé.
En outre les professeurs de géographie de l'époque nous apprenaient que l'Empire français bordait alors toutes les mers du globe : être marin c'était faire connaissance avec la plus grande France.
A l'âge du bachot, ma décision était prise : quel que soit l'avis de mes parents, je serais marin. J'étais d'ail- leurs précédé dans la carrière, qui avait été celle de tant de nos aînés, par mon cher cousin et ami, Guy Lafargue, fils d'une Favin-Lévêque, et qui venait en 1924 d'entrer à l'École Navale.
L'opposition paternelle ayant été surmontée sans trop de mal, j'entrais en « Flotte » au Lycée Saint- Louis en octobre 1928. Et je me suis mis à travailler d'arrache-pied. En étude, j'étais sous la houlette plu- tôt bienveillante d'un jeune surveillant qui s'appelait Louis Jacquinot... Qui eut pu alors imaginer qu'il serait un jour ministre de la Marine, voire même, vingt-cinq ans plus tard, candidat à la Présidence de la République !
J'allais avoir dix-huit ans, lorsque j'entrai à l'École Navale après un an de préparation.
Ma promotion.
La promotion qui entrait en même temps que moi était la plus nombreuse depuis la fin de la Première Guerre mondiale, et correspondait à l'essor naval sans précédent, dont Georges Leygues, ministre de la Marine depuis 1925, était le principal artisan.
Nous étions 128 à franchir, ce 1er octobre 1929, les
portes de 2e Dépôt des Équipages de la Flotte, à
Recouvrance, où avait lieu notre incorporation :
128 potaches provenant d'horizons très divers. Une
bonne moitié avait été formée dans les « Flottes » pari-
siennes : Sainte-Geneviève (le plus fort contingent),
Saint-Louis et Stanislas, le Lycée de Brest, Saint-
Charles de Saint-Brieuc, et La Flèche se partageaient un bon quart ; et le quart restant provenait du sud de la Loire : Toulon, Bordeaux, Toulouse notamment.
De cet ensemble, disparate également par les âges (17 1/2 à 21 ans), par les origines familiales, le creu- set de deux années d'école et la croisière de la Jeanne d'Arc devaient former un ensemble homogène, dont les quelque soixante survivants, à l'heure où j'écris ces lignes, cultivent toujours avec fidélité les liens d'amitié et de souvenirs communs qui les unissent depuis plus de cinquante ans.
Pas plus mauvaise qu'une autre, cette promotion, puisque, - après avoir payé le tribut de vingt-trois camarades morts pour la France - elle devait finale- ment fournir à la Marine dix-sept amiraux, totalisant une pléïade de quarante-six étoiles, dont celles d'un chef d'état-major de la marine !
Grâces en soient rendues à ceux qui nous ont for- més et nourris de leur exemple !
La « Baille ».
En 1929, l'École Navale (cette « Baille », dont nous
avions tant rêvé) était encore installée à Laninon, sur
les bords d'une darse de la rade de Brest, servant
d'abri à la Flottille de sous-marins. Nous étions logés
dans deux grands bâtiments, anciens casernements
de la guerre 1914-18 : l'un était réservé aux profes-
seurs et à l'administration, l'autre aux deux promo-
tions d'élèves. Entre les deux, seul vestige maritime,
le grand mât du Duguay-Trouin, le dernier des vais-
seaux-écoles, avec sa hune et son gréement. Et une
baraque en bois, dite « Galerie Borda », sorte de
temple du souvenir, avec la statue du Chevalier du
même nom, émouvant tant il était misérable. Aux
murs de la salle de conférences, située entre les
locaux des deux promotions, en lettres d'or sur fond
noir, les noms des anciens « bordaches » morts pour
la France.
C'est dans ce cadre austère que nous avons acquis les rudiments du métier d'officier de marine.
Nous en sortions pratiquement tous les jours, et par n'importe quel temps, pour prendre contact, en embarcations à voile ou à vapeur, avec les réalités de la mer et du vent. Engoncés dans des cirés, que le goudron rendait raides comme du bois, nous goû- tions aux joies éminemment formatrices de la « bou- line ». Et, deux fois par mois, nous sortions pendant quarante-huit heures - on appelait ces sorties en mer des « corvettes » - sur les « annexes », vieux avisos rescapés de la guerre 14-18, aux noms évocateurs : Somme, Meuse, Vauquois, Coucy... A bord, l'odeur mélangée du mazout et des sardines en boîte (j'en fus dégoûté pour de longues années), les embruns, les mouvements de la mer, dans l'Iroise ou au large des Tas de Pois, parvenaient à venir à bout des estomacs les plus endurcis.
Notre enthousiasme, - « la seule vertu », nous apprenait-on ! - n'en était pas diminué pour autant.
Tous les jours, nous voyions sur rade les silhouettes de plus en plus nombreuses des bâtiments du « Pro- gramme Naval », croiseurs, contre-torpilleurs, torpil- leurs, sous-marins, qui exaltaient tous nos espoirs.
Pour ceux qui nous succéderaient dans la carrière, on promettait un cadre plus confortable pour une marine digne de ce nom, puisque nous assistions, en novembre 1929, sur le plateau des Quatre-Pompes, en un site magnifique dominant la rade, à la pose par le ministre de Marine de la première pierre d'une nou- velle École Navale. Qui eût dit alors que, après son inauguration en juin 1936, elle ne réussirait à former que quatre promotions, et qu'elle serait abandonnée après la tourmente ?
En juillet 1930, la « Grande corvette » nous ame-
nait, à bord des avisos-annexes, en Mer du Nord, en
Baltique, et dans les fjords de Norvège. (Dieu, quel
tour de force que d'arriver à sortir en uniforme
propre, après avoir dû parfois se raser dans un verre
d'eau !...)
Et en octobre 1931, c'est avec nos galons tout neufs de « midships » que nous inaugurions le Croiseur- École Jeanne d'Arc, qui effectuait pour nous sa pre- mière croisière.
Jeanne d'Arc (1931-32).
Des potaches que nous étions à l'arrivée à Brest l'École avait commencé à faire de nous des marins.
La Jeanne devait nous ouvrir les yeux sur le vaste monde et faire de nous des officiers.
Le programme de cette croisière inaugurale était magnifique :
- D'abord six mois autour de l'Amérique du Sud, Madère, Bahia, Rio de Janeiro, Montevideo, Buenos- Ayres, Magellan, les canaux du Chili, Valparaiso (Noël 1931), Le Callao et Lima, le Canal de Panama, Fort-de-France et les Saintes, puis la côte d'Afrique avec Dakar et Casablanca.
- Après une pause à Toulon, un tour complet de la Méditerranée nous permettait de connaître Venise, Athènes, Istamboul et la Corne d'Or, la Mer Noire, Beyrouth, Port-Saïd, Bizerte et Alger, avant de rega- gner Brest pour y passer nos examens de fin de cam- pagne.
Car, tourisme mis à part, - au demeurant, nous ne
descendions à terre au cours des escales, que par bor-
dée, un jour sur deux, et de 16 à 24 heures - le temps
consacré à l'étude était plus que majoritaire. Après
l'instruction théorique, plus ou moins bien digérée,
de nos deux ans d'école, il s'agissait d'apprendre sur
le tas le métier d'officier, celui d'officier de quart, à la
mer et au mouillage, (en mer, tous les jours, le point à
midi), et s'imprégner du fonctionnement des dif-
férents services du bord : manœuvre, artillerie, tor-
pilles et électricité, transmissions, machines, etc. En
outre, les trois semaines de séjour aux Antilles étaient
consacrées à des travaux d'hydrographie.
Nous étions pour cela répartis en douze postes, chacun d'entre eux étant à la charge d'un Lieutenant de Vaisseau, dit « chef de quart ». C'est ainsi que j'eus le privilège d'être formé par celui qui devait devenir plus tard l'une des figures les plus pures et les plus héroïques de la Résistance, Honoré d'Estienne d'Orves. Alors tout jeune Lieutenant de Vaisseau, il était plein d'ardeur et d'enthousiasme. L'essentiel de son rôle était de nous les communiquer, il y réussis- sait à merveille. Son origine - il était polytechnicien -, nous valait d'avoir dans notre poste la moitié des camarades issus de l'X, huit en tout, incorporés dans notre promotion. Ils s'y intégrèrent fort bien. Je dois mentionner toutefois la passion de l'un d'entre eux : il s'était fixé pour but, - ce qu'à ma connaissance il n'a jamais réussi à réaliser, à une époque où les ordi- nateurs n'existaient pas - de mettre en équations (sic) la crise économique des années 30. Il en oubliait par- fois d'aller observer la méridienne, mais la Jeanne ne s'en trouvait pas perdue pour autant... Au demeurant un excellent camarade et le meilleur farfelu du monde.
Le travail, à bord, présentait un intérêt certain et d'un rendement indiscutable ! C'est en effet des résul- tats des examens de sortie que dépendait notre pre- mière affectation dans la Marine, les vingt-cinq ou trente premières places étant réservées à des postes
« en campagne », plus attirants pour un midship que la vie plus ou moins routinière des affectations en escadres.
J'eus la chance d'être parmi les heureux élus pou-
vant espérer un poste en Extrême-Orient, et la bonne
nouvelle m'arriva effectivement dans le courant de
l'été 1932 : je devais embarquer le 5 septembre sur le
Félix Roussel, paquebot des Messageries Maritimes, à
destination de Saïgon et de Shanghaï. Tous mes vœux
étaient comblés : j'allais à la rencontre de la lointaine
Asie, de ses antiques civilisations, de ses fourmilières
humaines, en contact avec l'Occident depuis moins
d'un siècle. Et cela, avec des yeux de vingt-ans !...
CHAPITRE 2
CAMPAGNE EN EXTRÊME-ORIENT. (1932-1934) (Voir carte n° I.)
De Marseille à Saigon.
A cette époque, la liaison avec l'Extrême-Orient s'effectuait uniquement par voie de mer et la Compa- gnie des messageries maritimes en avait le monopole pour le transport des passagers. C'était sa ligne de prestige, et elle y affectait ses plus belles unités, en particulier deux paquebots tout neufs, l'Aramis et le Félix Roussel. Le voyage durait un peu plus de trois semaines jusqu'à Saïgon, et se prolongeait une fois sur deux vers Hong Kong, Shanghaï et Yokohama.
Avec une vingtaine de camarades de promotion, j'avais donc la chance, un jour de septembre 1932, d'embarquer à Marseille sur le Félix Roussel. C'était en fait pour nous un mois de vacances supplé- mentaires, avec tout le luxe d'une navigation de croi- sière.
Inutile de dire que notre cohorte ne devait pas pas- ser inaperçue au milieu des passagers. Parmi ceux-ci, un intendant général et ses deux filles - très courti- sées -, se rendant au Tonkin. Ces dernières rivali- saient avec la ravissante fille d'un haut fonctionnaire des douanes à Tourane. Deux jeunes couples de ban- quiers - très dans le vent - ralliant l'un Saïgon,
l'autre Shanghaï. Se rendant à Yokohama, une haute personnalité d'une organisation sportive internatio- nale, écrivain à ses heures. Et une comtesse, d'origine et d'âge assez incertains, mais au charme certain, puisque l'un d'entre nous, - le plus angélique de tous - devait s'en instaurer le sigisbée... En tout bien tout honneur d'ailleurs.
Nous passions notre temps à scruter l'horizon, à flâ- ner sur le pont, tout en écoutant les disques d'alors : la voix acidulée de Mireille « couchée dans le foin », ou flairant « la noisette sur un petit chemin », ou celle, plus langoureuse, de Lucienne Boyer dans
« Parlez-moi d'amour ». Une piscine permettait de se rafraîchir et de s'ébrouer dans les fonds du navire, les repas étaient somptueux, et, grâce aux jeux du bord et à la lecture, les journées passaient sans qu'on s'en aperçoive.
Quant aux escales, elles étaient suffisamment longues pour nous permettre de descendre à terre et de recueillir des impressions toutes neuves.
A Port-Saïd, nous admirons les tours de prestidigi- tation des « Gala-Gala », à Djibouti, les petits plon- geurs n'ayant pas leur pareil pour attraper dans l'eau les piécettes jetées du haut du pont, et les sculptu- rales Somalies du quartier indigène.
A Colombo, nous faisons une excursion jusqu'à Kandy, et faisons connaissance avec la « féérie cing- halaise », récemment célébrée par Francis de Crois- set. Qui nous aurait dit que seulement dix ans plus tard ce paradis terrestre abriterait le Haut état-major de l'Occident dans sa lutte implacable contre le Japon, au cœur de l'océan Indien ?
Avec Penang, c'est le p r e m i e r contact avec l'Extrême-Orient, avec toutes ses senteurs, ses bruits, ses cris, la densité de ses foules, malaise et chinoise mélangées.
Singapour nous donne l'impression d'une puis- sance britannique inébranlable... Là encore, qui aurait pu imaginer un avenir aussi proche et aussi dramatique ?
Et à Saïgon, le beau voyage s'achève. Sur le quai nos anciens sont là pour nous accueillir, et nos affec- tations nous attendent au sein des Forces Navales d'Extrême-Orient (F.N.E.O.) ou de Marine Indochine.
Nos intérêts en Extrême-Orient.
Avant d'analyser ce qu'étaient nos forces navales de l'époque dans les eaux extrême-orientales, il convient d'abord de rappeler les intérêts que nous avions à y défendre, et qui justifient la présence de ces forces.
En Indochine, la chose est évidente. Nous y sommes implantés depuis plus d'un demi-siècle. Que ce soit dans le domaine sanitaire, culturel, social, économique, la colonisation française, surtout depuis le début du siècle, a apporté aux populations de la péninsule des progrès indiscutables, qui leur rendent la vie plus stable et plus heureuse que du temps du mandarinat. Le nombre de Français résidents est d'une trentaine de mille, ce qui est peu pour une population globale de quinze à dix-huit millions, dont plus de deux cent mille Chinois. Mais ils y vivent dans un climat de confiance et de sécurité totales. Le nombre d'Eurasiens, qui ne cesse de croître, en est le meilleur témoignage. Et le travail de nos colons, - dans les rizières, dans les plantations d'hévéas -, de nos ingénieurs, de nos éducateurs, de nos médecins, assure les progrès constants du pays.
Mais l'Indochine constitue surtout la base même de notre présence dans l'ensemble de l'Extrême-Orient, comme Singapour et Hong Kong pour l'Empire bri- tannique.
En Chine, notre présence est le résultat, après trois quarts de siècle, des « traités inégaux », compte tenu des modifications apportées par la guerre de 1914- 1918. La France a des concessions à T'ien-Tsin, à Han-K'éou, à Sanghaï, à Shameen (faubourg de Can- ton), et à Kouang-Tchéou-Wan. Celles de T'ien-Tsin,
et surtout de Shanghaï (qui compte à elle seule 500 000 h.), sont les plus importantes. Le « Journal de Shanghaï », quotidien français, tire à plusieurs mil- liers d'exemplaires.
Nous y avons eu le monopole des Postes. Nos négo- ciants sont implantés dans tous les grands ports, et jusqu'à Tch'ong-K'ing sur le Haut Yang-Tsé. Deux grandes banques, la Banque d'Indochine et la Franco-Chinoise, gèrent nos intérêts financiers.
Les tramways de Shanghaï sont français. « Message- ries Maritimes » et « Chargeurs Réunis » assurent les échanges commerciaux avec la métropole. Et il y a même une compagnie fluviale franco-chinoise, qui fait le service du Yang-Tsé, de Shanghaï à Tch'ong- K'ing.
Enfin je ne saurais oublier nos missionnaires, qui, entre Jésuites (dont l'Observatoire de Zikaweï a une réputation mondiale), et Missions étrangères, sont présents à peu près partout, et œuvrent avec succès pour le renom de notre pays.
Au Japon, notre pénétration commerciale est moins importante ; mais nous y avons tout de même, avec L'Air Liquide, un des pionniers de l'industrie française.
Nous avons des garnisons dans nos concessions de T'ien-Tsin et de Shanghaï, tenues par deux bataillons d'infanterie coloniale. Mais, pour l'essentiel, c'est à la Marine qu'incombe la mission de protéger nos inté- rêts, répartis dans ce vaste monde extrême-oriental.
Nos forces navales en Extrême-Orient. - (voir Annexe) Elles c o m p o r t e n t deux c o m m a n d e m e n t s : la Marine en I n d o c h i n e , et les Forces Navales d'Extrême-Orient proprement dites (F.N.E.O.).
La Marine en Indochine dispose de peu de moyens : deux avisos, quelques canonnières fluviales, et u n détachement de l'aéronautique navale. C'est dire
combien l'Indochine est alors pacifique. Mais le rôle essentiel de Marine Indochine est, avec l'arsenal de Saïgon, de fournir la base logistique arrière du deuxième commandement, celui des F.N.E.O.
A la tête des F.N.E.O., un bâtiment-amiral, le croi- seur de 8 000 tonnes Primauguet, un des premiers nés du programme naval, qui vient de remplacer le vieux Waldeck. Rousseau, rentré en France à bout de souffle. Je crains toutefois qu'aux yeux du coolie chinois moyen le prestige de la France n'ait quelque peu souffert du changement : deux cheminées au lieu de six, cela devait représenter une certaine déca- dence !...
Aux côtés du croiseur cinq avisos datant de la guerre 1914-1918, dont quatre «sloops» d'origine britannique, et un, - le Tahure -, de la série française dite des « faux cargos ». A partir de 1933, arriveront, pour prendre la relève des sloops, des avisos-colo- niaux du type Dumont d'Urville, tout neufs et mieux adaptés aux besoins du théâtre. Enfin, des canon- nières fluviales, dont quatre sur le Yang-Tsé, et une sur la rivière de Canton.
Tous ces bâtiments ont un programme mensuel d'activité, établi par l'état-major des F.N.E.O., qui les répartit sur la carte, au fur et à mesure des nécessités conjoncturelles et des disponibilités, de Hong Kong au Golfe du Petchili et de Tch'ong-K'ing au Japon, en passant par Shanghaï. Ce programme, diffusé par un message confidentiel, est attendu chaque mois avec impatience, et provoque dans les carrés une certaine effervescence autour du midship qui le déchiffre, et en a ainsi la primeur !
Les liaisons radio avec la France sont assurées par une puissante station relais installée à Tch'ong-K'ing, et baptisée Caserne Odent. Bien entendu la liaison avec Saïgon fonctionne de façon permanente.
Les carénages et réparations des bâtiments ont lieu, soit à l'arsenal de Saïgon, soit dans les chantiers japo- nais de Nagasaki, soit enfin dans un chantier franco-
chinois de Shanghaï, les Kiou-sin Docks, qui assurent en particulier l'entretien des canonnières fluviales.
Curieusement, au cours du premier trimestre 1932, le commandement des F.N.E.O. n'avait suscité aucun enthousiasme de la part des amiraux susceptibles de l'exercer, et l'amiral B..., troisième ou quatrième pressenti, n'avait accepté qu'en posant ses condi- tions : être accompagné de son épouse, de sa fille, et de son gendre ; celui-ci en qualité d'officier d'ordon- nance. Ce dernier était un officier parfaitement valable et distingué par ailleurs.
Mais il est inutile de dire que cette situation, admise par le ministère, était assez mal ressentie par les états-majors, faisait « jaser », et ne rendait pas facile l'exercice de son commandement. Il était heu- reusement secondé par un chef d'état-major de grande valeur, le futur amiral Bléhaut. Rappelé en France seize ou dix-huit mois plus tard, il devait être remplacé par l'amiral Descotes-Genon, puis, celui-ci étant mort prématurément à Shanghaï, par l'amiral Richard, lesquels réunirent tous les suffrages.
Présence des autres puissances.
Parallèlement à nous, d'autres puissances sont pré- sentes, à des niveaux divers.
Le rôle prééminent des intérêts britanniques est assez bien caractérisé par le titre du plus important établissement financier de tout l'Extrême-Orient, la Hong-Kong and Shanghaï Bank... Deux grandes compagnies de navigation ont leur siège à Shanghaï, et rayonnent de là sur les côtes chinoises, sur le fleuve, vers le Japon, et vers Singapour : la Butterfield et la Jardine Mathieson. Le négoce britannique règne en maître sur la concession dite « internationale » de Shanghaï. Mais c'est évidemment Hong Kong, qui est la capitale de l'empire britannique extrême-oriental, et la base sur laquelle s'appuie la Far Eastern Fleet :
deux croiseurs de 10 000 tonnes, dont le H.M.S. Kent, bâtiment amiral, plusieurs destroyers, ainsi qu'un bon nombre d'avisos et canonnières fluviales. Il est rare, dans ces conditions, de ne pas rencontrer un des bâtiments de Sa Majesté à la plupart de nos escales. Nos états-majors ont des relations cordiales ; nos équipages pas toujours...
La présence des États-Unis est plus discrète. Mais à Shanghaï leurs négociants s'efforcent, non sans suc- cès, de rivaliser avec les Anglais. Un croiseur de 10 000 tonnes, l'U.S.S. Houston, bâtiment amiral, est assez souvent sur les « bouées », qui font face au fameux Bund. Et trois ou quatre canonnières sil- lonnent le Yang-Tsé.
Le Japon monte en puissance. Certes les Japonais n'ont pas été partie prenante lors des « traités iné- gaux », mais ils ont profité de leur participation nomi- nale au premier conflit mondial pour prendre la place importante qu'occupaient les Allemands à Ts'ing-Tao. Et ils viennent de s'imposer en Mand- chourie, devenue le Mandchoukouo, sous l'égide d'un souverain fantoche à leur dévotion, l'ex-empe- reur P'ou-Yi. Ils n'ont pas de concession à Shanghaï, mais leurs ressortissants ont investi l'un des fau- bourgs, Chapeï, qui devient petit à petit une ville japo- naise avec ses établissements accueillants et ses geis- has. Le long des quais de Chapeï, un de leurs croiseurs est souvent là, et, sur le fleuve, le pavillon du Soleil Levant est aussi présent que l'Union Jack, les Stars and Stripes, et nos trois couleurs.
Enfin les Italiens ont fait, eux aussi, leur apparition, témoignant ainsi du désir de Mussolini de s'élever au niveau des grandes puissances, chose acquise, sur le plan des forces navales, depuis les traités de Washing- ton et de Londres. La fille du Duce, Edda, est à Shang- haï, aux côtés de son mari, le comte Ciano, qui y est Consul général. La colonie italienne de Shanghaï occupe une place dont l'importance grandit. Elle pra- tique volontiers l'union latine..., et fréquente beau-
table forteresse par Ivan le Terrible. A l'abri de rem- parts de 10 mètres de hauteur et de 6 mètres d'épais- seur, s'allongeant sur près de deux kilomètres, le monastère d'alors faisait cultiver quelque 200 000 hectares de terres par une population de 16 000 serfs.
Les richesses de cette exploitation permirent. aux moines de faire appel aux meilleurs peintres et archi- tectes de l'époque, et de faire du couvent un des ensembles les plus remarquables de l'art religieux russe, constituant un des hauts lieux historiques du pays. Les trois églises situées à l'intérieur de l'en- ceinte, dont la célèbre cathédrale de la Trinité (datant de 1412), abritent d'admirables trésors, icônes, fresques murales, dont beaucoup récemment restau- rées. Elles ont été rendues au culte, et, près de l'une d'entre elles, se trouve le tombeau de Boris Goudou- nov. Là, il nous a été donné d'assister à une messe de l'Ascension, à laquelle participaient autant de jeunes que de vieilles babas, tous les fidèles portant des branches de bouleau bénit. Mais aussi à un bien misé- rable défilé d'apprentis-popes. Il paraît que l'en- seignement théologique de Zagorsk, très traditionna- liste, est moins dynamique que celui d'un jeune séminaire de Leningrad, qui s'attacherait à reconstruire et forger une nouvelle doctrine de l'église orthodoxe russe.
Quoi qu'il en soit, ce besoin de spiritualité du peuple russe, qui a marqué son histoire, et qu'exalte Soljenitsyne, se manifestera-t-il à nouveau dans un avenir plus ou moins lointain ? Il n'est pas interdit de l'imaginer.
L'autre Capitale.
Après un faux départ, - dont on ne nous expliqua pas les raisons -, et quelques heures d'attente en Ilyouchine sur l'aéroport, nous nous envolons un soir pour Leningrad. Là, plus encore qu'à Moscou, le sou-
venir de la dernière guerre, et du terrible siège, hante les mémoires. A juste titre : un million et demi de morts ou disparus ! Nous en eûmes un témoignage poignant, en observant, le lundi de la Pentecôte, les interminables files populaires allant déposer, sur les tombes de l'immense cimetière, leurs modestes bou- quets de fleurs, ou les simples branches de bouleau.
La ville de Pierre-le-Grand évoque un passé très dif- férent de celui de Moscou. En la visitant, on ressent la nostalgie de l'élégante capitale qu'elle fut pendant deux siècles et qu'elle n'est plus. Les rives et les ponts de la Néva, l'amirauté et ses jardins, le merveilleux ensemble du palais d'Hiver, ont un charme un peu froid mais saisissant. Et, à l'intérieur de ce dernier, le musée de l'Ermitage abrite des collections uniques, où la peinture française occupe une place de choix (XVIIIe, impressionnistes, Matisse, Picasso), avec laquelle rivalisent des trésors de l'art Scythe...
Leningrad s'enorguellit d'un métro, qui ne cède en rien à celui de Moscou, dont je m'aperçois qu'il n'a pas reçu de moi l'hommage qu'il mérite : œuvre de prestige, mais totalement réussi. Celui-ci, aussi élé- gant mais beaucoup plus profond, offrirait d'excel- lents abris en cas de nouveau siège, ce qu'à Dieu ne plaise !
Nous consacrâmes le dimanche matin à une visite de Petrodvorets, ancienne résidence d'été des tsars, à 30 km de Leningrad, sur les bords de la Baltique.
Toute une série de palais, de cascades, de jeux d'eau, témoignent du désir de Pierre-le-Grand et de ses suc- cesseurs de faire aussi bien qu'à Versailles. A mon avis, c'est plutôt raté... Sauf en ce qui concerne les promeneurs du dimanche.
Puis nous eûmes l'occasion d'un pélerinage à l'église Saint-Louis des Français, en pleine réfection : il est prévu que le général de Gaulle y assistera à une messe. L'église est desservie par un prêtre lithuanien, dépendant de l'ambassade des États-Unis, qui a exigé et obtenu la présence d'un aumonier, libre de ses