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La mort de Louis XIV comme vous ne l’avez jamais vue

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REVUE MÉDICALE SUISSE

WWW.REVMED.CH 16 novembre 2016

1986

point de vue

La mort de Louis XiV comme Vous ne L’aVez jamais Vue

C’est un film qui n’en finit pas. C’est un film asphyxiant. C’est un film fantas- tique.1 Signé du cinéaste catalan Albert Serra, ses ombres baroques avaient ébloui le festival de Cannes. Elles illuminent dé- sormais les salles obscures. Les historiens pointillistes et spécialisés diront que cette œuvre cinématographique n’est pas fidèle, qu’elle ne colle pas aux célèbres mémoires du duc de Saint-Simon.2 C’est exact et c’est sans aucune importance : ce décalage ne déforme pas mais concentre une réalité décrite il y a précisément trois siècles.

Nous ne sommes pas dans le documentaire, nous bénéficions d’un transport transcen- dant. Tout, ici, devient allégorie : la mort du Roi qui était à la fois le Soleil et l’Etat.

La fin de l’apogée de la royauté française et les premières minutes de son déclin. Les

« deux corps du roi » et le « paradoxe du comédien ».

Une seconde dans le parc de Versailles et nous voilà plongé dans les ombres du huis clos de la chambre du Roi-Soleil. Non, le très vieux roi ne met pas en scène sa mort.

Non, il n’organise pas sa fin pour, dans une relative liberté, rejoindre le Créateur qu’il incarnait depuis si longtemps. C’est un pauvre homme en fin de vie s’époumonant dans les fastes dont il ne peut plus jouir.

C’est un vieux malade (soixante-seize ans) soumis aux volontés de ses médecins – des médecins perdus dans leurs diagnos- tics et, plus encore, dans leurs hésitations thérapeutiques. Tout cela à la lueur des bougies devant une jambe gauche se pu-

tréfiant, se noircissant. Une jambe propre- ment crépusculaire.

Nous voyons le Roi-Soleil déclinant sous l’horizon des vivants. Il laisse une France à la fois au sommet de sa puissance et épuisée par les guerres. Louis le quatorzième venait de tous les enterrer : le Grand Dauphin, son fils (mort de la variole en 1771) le duc de Bourgogne, son petit-fils, le petit duc de Bretagne, son arrière-petit-fils (tous deux emportés par une épidémie de « scarlatine infectieuse » en 1712), le duc d’Alençon, autre arrière-petit-fils, en 1713, et le père de ce dernier, le duc de Berry, mort en 1714 des suites d’un accident de chasse.

Au cœur de l’été 1715, son premier chi- rurgien, Georges Mareschal, le tient pour perdu. Mais le pouvoir est entre

les mains de Guy Cres cent Fagon, son premier médecin.

Refus de la saignée réclamée, prescription d’am bre jaune en poudre. Bientôt une « incom- modité aux jambes » et voici le Roi qui contremande sa chasse. La cuisse et la jambe gauche sont douloureuses. Le

Dr Fagon diagnostique une sciatique.

Légère rougeur au-dessus de la jarretière : Mareschal fait des frictions de linges chauds. Le Roi réclame un verre d’eau et de cristal.

On fait appel à quatre autres médecins ordinaires de la Cour. Examens en pré- sence du confrère Fagon. Pas d’inquiétudes particulières. Mais le Roi faiblit, perd son légendaire appétit des mets et de la vie.

Ses chairs fondent. Il se fait porter en chaise de son cabinet à sa chambre et ce sont là ses seuls trajets quotidiens.

« Le 19 août, le consciencieux Mareschal s’inquiéta d’une noirceur au pied. Imbu de sa science et gonflé de suffisance, Fagon ne doutait toujours pas de la bénignité de l’indisposition. Le lendemain, cependant, il prescrivit un bain d’herbes aromatiques, mêlées de vin de Bourgogne chaud, et des massages de la jambe malade » raconte l’historien Jean-Christian Petitfils, biogra phe de Louis XIV.3

Le Roi observe les archiatres venus l’ausculter depuis la capitale du royaume.

Le Roi parle : « Je vois bien, messieurs, que vous me trouvez mal. Je suis véritable- ment bien abattu, mais comment voulez- vous que je fusse autrement, souffrant jour et nuit sans relâche et ne prenant presque point de nourriture depuis le début de ma maladie – sans que vous ayez pu me donner un peu de soulagement ».

Le soir du 21, les vingt- quatre violons vinrent lui don- ner un concert qui, dit-on, l’emplit d’aise. Les aurores du 22 le voient prendre un nou- veau bain d’herbes au cours duquel il perdit, un instant, connaissance.

Puis ce sont dix « sommités médicales » venues de Paris à la demande de Fagon qui entend conforter son diagnostic. Ils tâ- tèrent cérémonieusement le pouls royal

« par rang d’ancienneté ». Faire chuter la fièvre ? On recommande du lait d’ânesse.

Le Roi en boit. Le 23, arrêt du lait. L’hypo- thèse diagnostique ne varie pas : une forme de mauvais érysipèle. Des voix confrater- nelles s’élèvent bientôt : « ne serait-ce pas une cangrène ? ». Là encore, la métaphore du mal pernicieux qui gangrènera la royau- té mortifiée – jusqu’à faire couper la tête de celui qui l’incarnera. Ce sera, on le sait, le 21 janvier 1793.

Le 24 août 1715, le Roi entend la messe et boit du bouillon. Le mal progresse, la noirceur gagne, la marquise de Maintenon (épousée en grand secret trente ans aupa- ravant) est omniprésente. Elle court vers ses quatre-vingts ans. Le dimanche est jour de la Saint-Louis. Les gardes françaises et suisses, tambours et fifres. Le Roi veut dîner en public. Ce ne sera qu’une panade. Puis il reçoit le viatique, les saintes huiles.

Le 26, Mareschal ose quelques coups de lancette : la cangrène a gagné l’os. Am- puter ? Le malade est partant, les chirur- giens venus de Paris ont des larmes dans les yeux. Un « empirique » venu de Marseille se présente à Versailles. On lui ouvre : il Jean-Yves nau

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des médecins perdus dans leurs diag-

nostics et dans leurs hésitations thérapeutiques

D.R.

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ActuAlité

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16 novembre 2016

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détient un remède miracle au grand dam de Fagon. « Il n’y a point de risque à tout tenter » dit Mareschal. Dilué dans du vin de Bourgogne, l’elixir vitae du charlatan Lebrun sera finalement sans effet. La can- grène monte, atteint le genou, le dépasse, enfle la cuisse et l’enlaidit.

Mme de Maintenon quitte Versailles pour Saint-Cyr. Le Roi la fait rappeler. Vient le temps de la prière des agonisants. Louis la récite. Nunc et in hora mortis. Entrée dans le coma, expiration douce après l’aube du 1er septembre 1715. On parle aujourd’hui d’une ischémie aiguë du membre inférieur, d’une embolie liée à une arythmie com- plète, compliquée de gangrène. Son règne aura duré soixante-douze années et cent jours. Guy-Crescent Fagon mourra trois années plus tard.

Le film d’Albert Serra montre tout cela.

Et quand il ne le montre pas, il le suggère (formidable bande-son), il le transcende.

C’est une tragédie-agonie dans une cham bre aux tentures cramoisies, aux perruques grises. C’est aussi une mise en abîme avec Jean-Pierre Léaud, génie revenu de la Nouvelle Vague et aujourd’hui agonisant.

La haine étant ce qu’elle peut être dans le monde des chroniqueurs cinématogra- phiques, certains n’ont voulu retenir que les écarts entre le film et la chronique des Mémoires de Saint-Simon. Ils accusent le réalisateur catalan de n’avoir retenu que

« des aspects mineurs de l’agonie royale » – à commencer par le remède du charlatan, le biscuit trempé dans le vin d’Alicante ou la découpe post-mortem du corps du Roi.

Des historiens condamnent : Albert Serra s’est écarté du texte quant à l’essentiel : la vie de cour et le sens de la mort au XVIIIe siècle. Selon eux, Louis XIV a mis en scène tous les moments de sa vie. Comment aurait-il pu rater sa sortie ? Ce sont là des quantités microscopiques. Le formidable du film est, précisément, cette sortie. Non pas une sortie ratée, non pas une sortie solitaire mais bien le tête-à-tête entre celui qui fut tout et ce médecin qui se résigne à accepter l’idée qu’il ne peut rien. Aujour- d’hui, on en viendrait peut-être à parler d’acharnement thérapeutique.

A ce titre, au final, c’est bel et bien un grand film fantastique, un film asphyxiant, un film incomparable, des images qui n’en finissent pas. Le Roi se meurt, le Roi est mort, reste le cinéma.

1 « La mort de Louis XiV » . Film d’albert serra, avec jean-Pierre Léaud, Patrick d’assumçao, marc susini, irène silvagni, Bernard Belin, jacques Henric. durée : 1h55.

2 saint-simon, duc de. mémoires, t. iii : La mort de Louis XiV, sous la direction de G. truc. Paris : Gallimard, coll.

Folio classique », 2008.

3 Gueniffey P (sous la direction de). « Les derniers jours des rois ».Paris : editions Perrin – Le Figaro Histoire, 2014.

« is more better ? »

Confrontés à une maladie grave, médecins et patients imaginent souvent que plus la solution est agressive, meilleur sera le résultat.

L’oncologie n’a pas échappé à cette mouvance. Les écoles des années 70 et 80, enthou- siasmées par les succès des onco-pédiatres prônèrent : le plus est le mieux. Depuis, décennie après décennie, les évidences s’accumulent : cet adage, ce sentiment, ce con cept est faux. Certains chapitres de la chirurgie tumorale ont suivi les mêmes évolutions : la mastectomie, par exemple, a été remplacée par la tumorectomie combinée à la radiothérapie du sein car elle offre une survie identique, un gain esthétique et psychologique.

Parallèlement, dans le grand public, nous observons, pour un chapitre très sensible, un chemin inverse : depuis 5 ans, nous assistons dans nos contrées à une épidémie de mastectomies, souvent bila- térales. Ces chirurgies sont exigées par les patientes, convaincues que plus c’est mieux. Des tumeurs de petite taille, accessibles à une abla- tion simple sans altération de l’esthétique et de la sensibilité du sein sont traitées par mastectomie car l’approche conservatrice est refusée, en particulier par les jeunes femmes, au profit d’une mesure radicale. Très heurtée par cette évolution, qui va à

l’encontre de nos efforts mé- dicaux, je me suis longuement interrogée sur ce phénomène.

Où avons-nous failli pour en arriver là ?

Dans un premier temps, je me suis dit que nous commu- niquions mal. Mais lorsque je fais face à cette situation, je vois très bien que mes pa- tientes ne démordent pas de leurs convictions, elles m’entendent mais mon avis ne l’emporte pas, elles n’y adhèrent pas. Il y a dix ans, ce problème n’existait pas.

Le même discours rencontrait l’adhésion ! Que s’est-il passé en 10 ans ?

Je vois trois pistes pour expliquer cette évolution absurde. La première est une confusion : le « phénomène Angelina Jolie ». Cette actrice a partagé avec le public son parcours médical et a montré qu’on pouvait présenter une mutation génétique prédis- posant au cancer du sein, subir une mastectomie bilatérale prophylactique et poursuivre une carrière, mener une vie normale, porter des décolletés de star. Elle a fait un bien immense aux femmes qui portent une mutation et encouragé à consulter celles qui devaient le faire. Par contre, le grand public n’a pas su distinguer, dans cette situation complexe, les chirurgies thérapeutiques convention- nelles, de cette chirurgie prophylactique, effectuée dans un terrain où les risques de développer un cancer du sein sont supérieurs à 80 %.

La confusion règne entre le traitement d’une maladie avérée et la prévention de la survenue d’un cancer dans une situation à très haut risque.

On s’attendrait à pouvoir éclairer nos patientes sur ce glissement mais d’autres facteurs entrent en ligne de compte. D’une part, la chirur- gie plastique et reconstructrice connaît des développements remarquables et certaines femmes profitent de corriger le naturel ou d’accéder à un idéal imposé par la mode.

D’autre part, l’image que les femmes se font d’elles-mêmes évolue. Le regard qu’elles ont sur la maîtrise de leur destin change. Je vois dans ce dernier élément une des clés de cette épidémie de mastectomies.

Les femmes veulent avoir le choix de leur parcours, elles veulent décider des risques qu’elles prennent. Lorsqu’elles se voient touchées par une maladie au potentiel mortel, submergées par la panique, leur impératif de maîtrise devient si pressant qu’elles relèguent science et raison- nements pour écouter leur impression, leur intuition.

« Plus c’est mieux ! » Leur pensée est obscurcie et un raccourci de raisonnement les conduit à croire que des solutions définitives seront plus efficaces. Gardons du recul, maintenons nos efforts et conservons nos bases scientifiques. Le balancier se déplacera à nouveau et il est de notre devoir de contribuer à le recentrer.

Dr Anne Hügli

Chemin de Beau Soleil 22 1206 Genève

[email protected]

D.R.

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