LE BONHEUR
SUR MESURE
OUVRAGE (GAIS) DU MEME AUTEUR
CHEZ PLON :
D'Alphonse Allais à Sacha Guitry. 175 000 exem- plaires. Prix Scarron.
Jupons et hauts-de-forme. Les secrets de 1900.
85 000 exemplaires.
Clara est une perle. Un roman joyeux.
Sacha Guitry et les femmes. Un homme étonnant et des femmes charmantes.
Les Français sont drôles. Prix du Meilleur Livre (1968).
Zut, Zut, Zut. Le grand succès de 1969.
Parlez-moi d'humour... (1970).
Les grands amuseurs. Toutes les étoiles du rire, vues dans l'intimité (1970).
Hervé LAUWICK
LE BONHEUR SUR MESURE
PEUT-ON L'OBTENIR AU- TO- MA- MENT -QUE- TI ?
PLON
La Loi du 11 mars 1957 n'autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l'Article 41, d'une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l'usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective », et, d'autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d'exemple et d'illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale, ou partielle, faite sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite » (alinéa 1 de l'Article 40). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, consti- tuerait donc une contrefaçon sanctionnée par les Articles 425 et suivants du Code Pénal.
© Plon 1972
AVERTISSEMENT
A AFFICHER DANS TOUTES LES MAIRIES
Si vous entrez à la mairie avec l'intention de répondre : « OUI » à la première question venue, vous vous préparez des aventures.
Dites-vous bien que si vous épousez le monsieur ou la dame qui eussent convenu à d'autres, cela ne peut pas bien finir. Aussi faut-il prendre toutes les précautions possibles, au besoin avec ordi- nateur.
Un excellent livre vient de paraître sur ce sujet, il est dû à ce bienfaiteur public, M. Hervé Lauwick.
Il peut rendre les plus grands services, à vous-même et à vos amis.
Le maire et les adjoints vous conseillent d'en acheter un exemplaire pour vous, et huit ou dix pour les distribuer à vos relations.
Le Maire
Signé : Illisible
FICHE D'IDENTITÉ
Notre héros s'appelle Albert Laurent. Et encore, est-ce un héros ? C'est un Français ordinaire, comme vous, comme moi, un brave garçon en somme, et d'une intelligence très au-dessus de la moyenne, comme nous. (Il est vrai que la moyenne n'est pas très haute.)
Nous vous donnons tout de suite sa fiche signalé- tique :
Albert Laurent.
40 ans. Altitude de sa calvitie : 1,68 m. Poids : 65 kg.
Numéro d'assurances sociales : 1.9.29.235.001 Numéro de compte à l'Electricité-Gaz de France,
en cas d'explosion : 1.0.686.944.
Numéro d'immatriculation de sa voiture : 6641 UR 75.
Numéro de son abonnement au Figaro : 10 274 312.
Nom de son chat : Toto.
Numéro d'assurances sociales vétérinaires de ce chat : 1163481219.
Maintenant, vous le connaissez aussi bien que moi.
(Et mieux que lui-même !)
Marié à Florence Vercors.
28 ans, qu'elle dit. C'est-à-dire 33 ans.
Fort jolie mais fort jalouse, furieuse que son mari ait fondé et gardé depuis longtemps une agence matrimoniale.
— Avec ma fortune, dit-elle, tu ne devrais pas être forcé de faire ce métier ! C'est pour voir des femmes que tu agis ainsi, et voilà tout !
Elle ne cherche qu'à l'en éloigner. Mais Albert doit être heureux. Car il marche en sifflotant gaie- ment, comme un homme qui a reçu un rembourse- ment d'impôts.
CHAPITRE PREMIER
LE BONHEUR SUR MESURE
A
LBERT LAURENT passe sur le boulevard Hauss- mann, quand il rencontre son ami, Julien Les- trade.— Ah ! tiens, mon vieux, comment ça va ? Tou- jours dans les assurances ?
— Mais oui. Et toi ?
— Oh ! moi, je suis conseiller en bonheur. Et depuis dix ans.
— Qu'est-ce que c'est que ça ?
— Eh bien, je t'expliquerai... Allons donc boire un verre, il y a si longtemps qu'on ne s'est pas vus ! Bras dessus, bras dessous, ils sont partis le long du trottoir, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé un café conve- nable.
Albert Laurent s'est arrêté.
— Au fait, non, on ne va pas entrer dans ce café, viens plutôt jusqu'à mon bureau, c'est à cent mètres.
— Ton bureau ? Et qu'est-ce que tu y fais ?
— Je te l'ai dit : je suis conseiller en bonheur.
— Tu m'épates.
Et les voilà repartis.
— Tu es heureux ? Tu es marié ?
— Pourquoi veux-tu que ce soient deux choses différentes ? Je suis marié... Et c'est d'autant plus drôle que, tiens, voilà mon établissement... J'y trouve tout ce qu'il faut pour distraire un célibataire...
Ils s'arrêtent tous les deux ; et Albert Laurent, montre une boutique assez étroite, au fond d'une cour. A l'intérieur, nous voyons un bureau très élégamment meublé.
— Voilà, mon cher. Et cela s'appelle tout simple- ment : l'Agence Bonheur.
— Joli nom. Et qu'est-ce que tu fais ?
— Eh bien, je te l'ai dit, je fais le bonheur des gens.
— C'est-à-dire ?
— C'est-à-dire que je les marie. J'ai même des remariages... Et ça, c'est le triomphe de l'espérance sur l'expérience...
Ils entrent, et sur le seuil se trouve une secrétaire, grande, maigre, efflanquée, qui a l'air morne et scep- tique d'un cheval de picador et qui dit :
— Monsieur, nous avons eu deux visites et puis comme d'habitude, beaucoup de courrier.
— Merci, merci, répond Albert, nous allons voir ça avec mon ami. Au fait, je ne t'ai pas présenté ?...
Monsieur Julien Lestrade, ma secrétaire, mademoi- selle Emma.
— Ah ! fait Emma avec âme et les yeux au ciel, oui monsieur, je suis ici la secrétaire...
« C'est-à-dire que je fais tout. Vous savez ce qu'il faut pour être secrétaire ? Il faut premièrement
avoir l'air d'une fille, deuxièmement penser comme un homme, et troisièmement travailler comme un cheval !
Julien Lestrade s'assied en riant dans le bureau, Albert va fermer la porte, et il confie à son ami à voix très basse :
— Tu comprends, j'aime tout de même mieux ça qu'une jolie...
— Non, en effet, elle n'est pas belle.
— Oui, et tu comprendras pourquoi. J'ai connu un type qui avait une très jolie fille comme secrétaire.
Elle était placée « au père ». C'est-à-dire qu'elle visait la fortune du papa... Il l'avait engagée pour qu'elle le tire du lit le matin. Eh bien, mon vieux, au lieu de le tirer du lit, c'est elle qui l'y a mis ! Alors, hein, pas d'histoires... Avec cette mademoiselle Emma qui, d'ailleurs, est la plus aimable des fem- mes, je ne risque rien. Ma femme me laisse un peu plus tranquille. Pour les autres...
— Oui, mais explique-moi comment fonctionne ton agence. Tu as une clientèle ?
— Oh ! mon cher, je suis très difficile, je fais très attention et je ne leur donne pas de faux espoirs. J'ai par exemple, dans mes listes, des candidats au divor- ce à qui je conseille d'attendre un peu. Il faut être rai- sonnable. Je dis aux gens qui viennent ici chercher une roue de secours : « Commencez par crever » !
— Quoi ?
— Autrement dit : mariez-vous d'abord. Divorcez si vous voulez, et quand vous aurez divorcé il sera
temps de venir me voir, mais pas une seconde avant.
Si tu savais combien certains sont pressés... Des jeunes femmes sont venues me voir ici le lendemain de leur nuit de noces. Elles voulaient faire un rendu...
— Vraiment, une clientèle excellente ?
— Parfaite. Je la recrute par les journaux et cela marche très bien. J'ai les professions libérales, comme la plupart des marieuses et des marieurs, j'ai des avocats, des médecins, des hôtesses de l'air... Tiens, si cela t'intéresse...
Julien se mit à rire :
— J'avoue que je n'y ai pas pensé. Peut-être aurais- tu une hôtesse de l'air pour moi ?
— Eh bien, mon vieux, tu demandes ce qu'il y a de plus difficile. Je sais qu'il y en a beaucoup sur le marché, on en a souvent parlé et elles ont un grand succès. Mais en général auprès des pilotes, avec qui elles finissent par naviguer en double commande. On ne sait pas pourquoi elles ne se marient pas avec les clients, c'est très curieux. C'est un peu la même chose pour les mannequins. Les mannequins sont de très jolies filles...
— Je te crois.
— En général, elles ont beaucoup de succès auprès des hommes... Mais une certaine espèce de garçons, et jamais des hommes sérieux, importants, de ceux qui pourraient les épouser. Elles séparent toujours le sentiment de... l'intendance.
— Qu'est-ce qu'elles font ? Elles se font entretenir par des hommes riches ?
— Mais non, mon vieux ! D'abord elles gagnent très bien leur vie en posant pour des photos, elles
ne leur demandent pas d'argent, et même très sou- vent elles leur en fournissent. Tu ne peux pas savoir combien de jolies filles se laissent taper par des beaux garçons impossibles. De ceux que les Espagnols déclarent : Un poco maquero !
— Et toi alors, qu'est-ce que tu fais ? Quel est ton rôle ?
— Oh ! mon Dieu, ce n'est pas difficile. Je note sur ces feuilles, avec l'aide d'Emma, tous les candidats possibles au mariage, tous ceux qui ont mis des annonces dans les journaux. Je leur écris, et beau- coup me répondent. Inutile de te dire qu'ils et elles ont toutes les vertus. Et c'est quand on plonge un peu sous la surface que tout se gâte. La mer dans sa profondeur est pleine de surprises, c'est Cousteau qui l'a dit ! Alors j'en vois un peu de toutes les couleurs.
J'ai reçu une femme l'autre jour, qui m'a dit :
« J'aime deux espèces d'hommes : les Français et les étrangers. »
— Sans blague !
— Oui. Et une autre qui était en train de lâcher un fiancé que je lui avais trouvé, parce qu'il lui baisait toujours la main. « Mais, me dit-elle, j'ai aussi une figure ! Et le reste ! » A quoi j'ai répondu galam- ment : « Madame, il faut bien commencer quelque part... »
« Une autre m'a cité une phrase de Korda : « La vie sexuelle est importante. Il serait dommage qu'on y renonce ! »
« Une autre est venue me dire à propos d'un fiancé qui ne l'emballait pas : « C'est bien simple, vous m'avez passé un surgelé. »
Julien était ravi :
— Mais c'est très drôle...
— Non, parce que ce sont des affaires qui ratent.
J'ai quelquefois aussi des clients bizarres. J'en ai vu un l'an dernier... quand je lui ai fait une proposition il m'a répondu par télégramme : « O.K. » Je lui ai dit que cela ne suffisait tout de même pas, il m'a écrit que c'était le télégramme le moins cher !
Julien Lestrade se leva :
— Eh bien, fit-il, je me suis beaucoup amusé, je te remercie, et je reviendrai te voir. Tu permets ?
— Mais oui, pourquoi pas. Je dirai simplement que tu es mon collaborateur et, si nous voyons des occa- sions pour toi, si je trouve une fille de milliardaire, hé, hé... eh bien, mon vieux, nous regarderons les annonces et la liste complète de ce que j'ai à t'offrir.
Tu verras si cela te convient !
— Tu sais, fit Julien dans la porte, je ne suis pas encore décidé à me marier. Toi, tu as été entraîné par l'exemple, tu es un peu comme un petit pâtissier qui finit par avoir envie de manger des gâteaux.
Mais moi, je vis tout juste, je ne suis pas riche, et je considère que se marier, à mon âge, est un truc pour rester pauvre.
— Ah ! pas forcément.
— Il y a plusieurs manières de se ruiner. Les femmes, les courses et l'agriculture. Pour les courses c'est entendu, les chevaux se conduisent comme des ânes. Pour l'agriculture, c'est en effet le moyen le plus lent, le plus embêtant — et le plus certain.
— Mais les femmes ?
— Cela dépend, mon vieux ! Et je ne me sens pas proxénète.
— Mais, mon Dieu, que vas-tu chercher là ? Où vas-tu te méprendre ? Je reconnais qu'il est très mal vu de se laisser nourrir par les ressources d'une femme, mais si l'on épouse une bonne fois cette femme et si elle était millionnaire au moment du mariage, je ne sais pas, c'est plutôt bien vu dans la bourgeoisie ? Le tout est d'épouser une femme qui soit charmante « vue de dot ».
— Elle est bonne, dit Julien, je la replacerai. Tiens, voilà une cliente qui vient te voir. C'est une négresse.
En tout cas c'est une femme très brune, elle a le « teint basané... »
Et une grande personne, hautaine, fort élégante d'ailleurs, et le teint en effet assez brun, entra, sourit gentiment à tout le monde et dit :
— L'agence Bonheur, c'est ici ?
— Oui, madame, répondit Albert, asseyez-vous, je vous en prie. Alors, au revoir mon cher, à bientôt.
Julien sortit, après un sourire très aimable pour la dame.
— Je viens vous voir, dit-elle, après s'être assise comme on l'en avait priée, je viens vous voir pour une chose assez secrète. Enfin, je ne tiens pas à ce qu'on la répande trop. Je suis des Bahamas !
— Bravo, fit Albert, c'est le pays en effet où tous les milliardaires vont en vacances !
— Oh ! dit la dame, c'est aussi, monsieur, parce qu'on ne paie pas d'impôts. Moi j'ai vécu là-bas, j'étais très heureuse et puis je suis venue ici. J'étais
danseuse. Je vous résume tout cela très vite, n'est-ce pas ? Je m'appelle Irma Leroy — c'est mon nom de théâtre — et à un moment donné j'ai essayé de me marier. Je n'ai jamais pu attraper un homme. Vous savez c'est comme, comment dit-on, fish ? poisson ? c'est comme quand on pêche, il faut remuer l'hame- çon !
Elle se mit à se tortiller sur sa chaise. Son séant était probablement son hameçon.
Mais Albert ne le dit pas et continua :
— Vous n'avez pas suffisamment remué l'hame- çon ?
— Oh ! j'ai remué tant que j'ai pu tous les hame- çons. Mais les hameçons n'ont pas marché. Alors maintenant je cherche à me marier, pour faire plai- sir à la préfecture de police.
Albert la regarda d'un air soudainement inquiet :
— La préfecture de police ?
— Oui. Y veut m'expilser. J'ai eu contact, je ne sais pas pourquoi, avec mauvais garçon, vous savez, dans les boîtes de nuit... cela arrive ! alors on veut m'ex- pilser. Voilà pourquoi je cherche un mari français...
un pavillon !
— Pourquoi faire ?
— Un pavillon qui couvre la marchandise...
Albert eut un peu de peine à se remettre :
— Oui, enfin, je vous comprends. Vous présentez les choses assez brutalement, vous voulez acheter un mari ?
— Pas exactement. Mais si c'est nécessaire, oui.
J'ai pas mal d'argent, je veux payer une indemnité à un homme qui va m'épouser légalement vis-à-vis de
la préfecture. Alors, comme ça je peux rester en France, je fais ce que je veux. Mais, bien entendu, dit-elle, les doigts écartés devant ses yeux avec hor- reur, il ne s'agit pas d'un vrai mariage ! Non, mon- sieur.
— C'est-à-dire ?
— Eh bien, c'est-à-dire que ce monsieur ira de son côté et moi du mien. Ce que je veux, c'est une éti- quette comme pour faire circuler une automobile.
Et, en se penchant brusquement sur le bureau qu'elle tapa d'une main surchargée de bijoux et de bracelets, « à la préfecture ils vous demandent seule- ment des papiers, comme pour une automobile. Eh bien voilà, je veux qu'on me donne une vignette. Je suis prête à payer une bonne somme. Qu'est-ce que vous croyez que cela vaut ? »
— Je ne sais pas, madame, cela dépend beaucoup de la personne que vous allez trouver. Je me demande si elle acceptera...
— Et tenez, monsieur, sans aller plus loin, vous, monsieur, vous êtes déjà marié ? Tant pis. Nous pourrions faire cela. Je ne vous ennuierais pas, croyez-le ! Oh ! là, là... Vous êtes pas mon type. Et vraiment vous ne voulez pas ?
— Je suis fort bien marié. D'ailleurs, vous com- prenez, je ne me mêle pas des histoires de mes clients, je m'arrange toujours pour qu'ils rencontrent la per- sonne qui peut faire leur bonheur, mais je n'entre jamais moi-même dans le jeu. Ouf ! Où irions-nous ?
— Ah ! ça, c'est ennuyeux. Je vous aurais bien épousé, vous êtes très convenable.
Il s'inclina :
— Merci tout de même !...
Et se tournant vers mademoiselle Emma qui entrait :
— Emma, prenez donc s'il vous plaît les coordon- nées de Madame. C'est-à-dire l'identité, l'adresse, etc.
Nous allons inscrire tout cela et nous allons probable- ment vous trouver quelqu'un. Hum ! Est-ce que cela vous serait égal s'il était Peau-Rouge ? J'en ai un.
— Oh ! dit la fille des Bahamas, oui, pourquoi pas ? Du moment que nous n'aurons pas d'enfant. Sans cela je ne sais pas de quelle couleur il serait.
— J'ai connu un Peau-Rouge il y a quelque temps, qui m'a écrit, il cherchait une femme très brune.
Vous allez voir, je vais certainement vous trouver quelqu'un.
— Et, dit-elle, il y aurait une bonne commission pour vous !
Elle se mit à frétiller de nouveau, déplaçant de l'est à l'ouest ses moyens d'existence.
— Je l'entends bien ainsi, fit Albert en se levant.
Car une autre cliente se présentait déjà à la porte.
Irma Leroy comprit qu'il fallait passer dans le bureau d'Emma, se leva, fit à nouveau un large sou- rire à la ronde.
— Mais, lui dit Albert, un peu choqué, en regardant par la fenêtre car l'agence était au rez-de-chaussée, pourquoi n'avez-vous pas fait entrer la jeune amie qui est là, qui vous attend dans votre voiture ?
— Oh ! fit Irma avec ses grâces d'oiseau, ce n'est pas une amie...
— Pourtant, dit Albert, je vois qu'elle est couron- née de fleurs, elle a une robe de toutes les couleurs...
— Oh ! ça, fit Irma au moment de fermer la porte, c'est tout naturel... c'est un hippie.
CHAPITRE II
PANURGE
I L est probable que l'ami Lestrade avait été touché par le parfum de l'aventure, car on le vit bientôt
revenir à l'agence.
— Je voudrais, dit-il à Albert, que tu m'admettes auprès de toi un jour pendant que tu recevras tes clientes. J'aimerais les entendre parler, je suis sûr que ce sera drôle. Déjà la femelle du hippie, ce n'était pas mal...
— Oh ! dit Albert, tu en verras d'autres. Viens, je peux toujours déclarer que tu es mon assistant...
Il s'assit à son bureau, cigarette au bec, l'air insolent et les jambes croisées.
— Tu les recevras d'ailleurs mieux que moi, tu as l'air plus sérieux !
L'après-midi même, Julien vint s'installer au bureau où mademoiselle Emma le regardait avec soupçon.
— Fixe-moi d'abord sur une chose, dit Albert.
Est-ce que oui ou non tu cherches une femme pour toi ? Moi, je suis revenu de tout. De ma femme... Et des autres... (Et quand un homme est revenu de quel-
que chose, c'est qu'il y a été...) Alors je te donne tout de suite un conseil : c'est de compter uniquement sur le hasard. Il est possible que tu rencontres ta femme en descendant d'un autobus.
— Oh ! fit Lestrade, c'est possible, pourquoi pas ? Mais je suis comme la femelle du hippie, je préfé- rerais qu'elle descende d'une belle automobile.
— Ne sois pas trop difficile, fit Albert, ce n'est pas de toi que cela dépendra, c'est seulement le hasard qui te l'apportera. Te rappelles-tu la façon dont Landru recrutait ses veuves ?
— Landru ? Qu'est-ce que Landru vient faire ici ? J'espère que tu ne me compares pas à cet assassin ?
— Mais si, mon vieux. Tu ne te souviens pas ? Pourtant c'est une histoire célèbre. Il se plaçait à la sortie d'un autobus et il heurtait une dame qu'il avait visée, qui descendait dans ses jambes et se fichait par terre. Il la ramassait avec sollicitude, il l'emmenait boire un alcool, il la remettait d'aplomb...
et quelques jours après, dans la chaudière !
— Eh bien, dis-donc, tu n'es pas drôle !
— Je suis certain que les grandes rencontres et les amours illustres ont commencé un peu comme l'his- toire de Landru, avec un but différent, c'est tout.
Mais au fait, chère mademoiselle Emma, si vous mon- triez à monsieur Lestrade les fiches les plus récentes ? Partons sur des copies d'annonces auxquelles nous avons écrit ensuite. Tiens, en voilà une, je te la recom- mande.
« Spécial Paris — Epave en péril, petite, 1,69 m...
— 1,69 m, dit Lestrade...
— « ... distinguée,. encore agréable... »
— Oh ! aïe, aïe...
— « Exige bonheur avant tout. »
— Ah ! mon Dieu, voilà pourquoi c'est une épave en péril.
— « Très bel intérieur original. Souhaiterait ren- contrer vue mariage sauveur 59/65 ans, solide, intel- ligent, cœur, belle situation ou cadre. » Ah ! Et tout de suite je te ferai remarquer une chose...
— Laquelle ?
— C'est que le mot situation revient à peu près dans toutes les fiches. Tiens, en voilà une autre... Ce n'est pas une blague, mon vieux, tout cela a paru dans un journal parisien (1) Celle-ci, lis-la : « Veuve, soixantaine, commerçante décoration, »... et cela se termine aussi par « situation ». Et celle-ci : « Gentle- man, excellent milieu, grand, intelligent, très belle sensibilité, tendre sans humour... »
— Qu'est-ce que tu racontes : sans humour ?
— Non je pense que cela veut dire sens de l'humour,
« épouserait veuve 53 ans, indépendante, caractère, silhouette très jeunes, pourrait partager automne ensoleillé, région indifférente. » Il a tort, parce que s'il veut un automne ensoleillé, il ferait mieux d'aller dans le Midi.
— Oui, et pourvu qu'il ne pleuve pas ! Et combien possèdes-tu de ces fiches ?
— J'en ai dix mille cinq cents, environ ! ! ! Regarde.
Elles sont toutes rangées là. Tu les vois, le long de ce tiroir. Elles me font penser, je ne sais pas pourquoi, à des taxis qui attendent des clients.
(1) Strictement vrai.
— Tu es pessimiste.
— Non, mon vieux, j'ai regardé l'humanité. De pauvres gens...
— Mais pas du tout. Peut-être des gens qui n'ont pas eu de chance. Leur solitude n'est pas leur faute.
Des personnes parfois pleines de mérite, mais soli- taires, et peut-être par timidité.
— Difficiles...
— Ah ! parfois oui, mais il ne faut pas les en accuser. Elles préfèrent s'adresser ici que de continuer à errer dans le vide. Je les comprends.
— Moi aussi. Sûr, il y a les horreurs, celles qu'on ne peut pas arriver à marier, celles qui ont une voix de chèvre et une figure comme un pare-chocs, ceux qui ont l'air d'employés des pompes funèbres nourris de pickles. Ceux-là s'étonnent de n'avoir pas réussi, on ne peut que les consoler, je comprends trop bien ce qui leur est arrivé. Plus exactement ce qui ne leur est pas arrivé...
Albert prit encore deux ou trois tiroirs et les étala sur la table.
— Tiens, regarde ces annonces (1)
« Veuve, 49, jolie, affectueuse, revenus impor- tants. »
— Ah ! ah !... fit Julien.
— « Epouserait veuf 52/59, grand, mince, sympa- thique, sérieux, affectueux. »
— Et ça s'arrête là ?
(1) Il n'y a là aucune plaisanterie, ces annonces ont paru (telles quelles) dans les journaux français de ces deux dernières années.
— Non, cela ne s'arrête pas là. Cela se termine par « Fortune équivalente ». Hi hi hi !...
« Et voilà une annonce qui commence par 75. Cela doit vouloir dire que ça se passe à Paris. C'est drôle, hein ? « Veuve 43 ans, sans charges, personnalité affirmée. »
— Oh ! là, là ! ça veut dire : sale caractère.
— « Distinguée, mince, cultivée, situation. » Elle ne dit pas que la situation soit bonne, car elle ter- mine : « Souhaiterait rencontrer compagnon aisé »...
Et celle-ci : « Picardie — Divorcée profit 42. Assimilée fonctionnaire (?), fils 15 — Excellent milieu, bien phy- siquement, moralement, affectueuse, maison confort en propriété. Revenus immobiliers. Epouserait veuf ou divorcée, fonctionnaire cadre ou similaire, 42/52 affectueux... » Mais pourquoi ce monsieur serait-il affectueux pour cette dame et ses revenus immobi- liers ? « Aimant vie famille, loyal, sobre, éducation. » Et voilà ce qui m'étonne un peu : « Monsieur pouvant obtenir changement résidence. » Changement de rési- dence pour qui ?
— Bien, pour la dame assimilée fonctionnaire. Si elle est par exemple gardienne d'un passage à niveau à Lille, elle aimerait un poste de gardienne de pas- sage à niveau ou peut-être de libraire dans une gare.
— De préférence au-dessous d'Avignon ?
— Tu blagues ?
— Non, mon vieux, je vois ça tous les jours. Voilà un autre, tiens : « Directeur d'industrie, 49 ans, 1,63 m, brun, yeux bleus, etc., bla-bla-bla, jeune, dynamique.
Il demande une dame aimable, naturelle et douce,
N° d'éditeur : 9 858 1 trimestre 1972
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