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Une introduction au mythe des Bacchantes

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Academic year: 2022

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Texte intégral

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Préface

Les pages qui suivent rendent compte des travaux qu'a menés, autour des Bacchantes d'Euripide, depuis l'automne 1995 jusqu'au printemps 1998, l'équipe de recherche "Mythe, Histoire et Psychanalyse"

de l'Université de Caen, à travers des séminaires bimestriels et une journée d'étude spécifique à laquelle ont participé d'éminents

spécialistes d'autres universités et d'autres horizons.

La qualité de l'ensemble de ces contributions et le fait que les Bacchantes figurent cette année aux programmes de l'Agrégation des Lettres Classiques et de l'Agrégation de Grammaire ont conduit le Comité de Rédaction de Kentron à consacrer le volume 14 de la Revue à la publication des Actes de ces travaux. Ce numéro ne comporte donc pas exceptionnellement les rubriques habituelles à la Revue, ni de comptes- rendus.

Comme le lecteur le constatera, la diversité des regards et des approches caractérise l'état d'esprit qui préside aux recherches du Groupe "Mythe, Histoire et Psychanalyse" : pour l'énigme des Bacchantes et du dieu masqué, ont été convoqués non seulement la philologie, la mythologie et la psychanalyse, mais aussi l'assyriologie, l'iconographie, la peinture et le cinéma.

Tout au long des mois, nous avons vu vraiment les Bacchantes à travers l'étude en plusieurs étapes de la mise en scène conçue par Ingmar Bergman pour l'Opéra Royal de Stockholm, et filmé par lui.

L'article de Patricia Legangneux fait percevoir cette respiration, ce souffle tragique qui a traversé ainsi presque physiquement nos travaux.

Il me reste à signaler que notre collègue et ami hongrois Gyorgy Karsai, Professeur à l'Université de Pecs, à qui nous devons la Bibliographie, nous avait déjà fait l'honneur d'une communication caennaise en 1989, consacrée aux "Mères dans les Bacchantes", communication qui fut ensuite publiée dans Kentron *.

* Kentron, 9,1993, pp. 119-136. Il convient d'ajouter que nos étudiants de Maîtrise, DEA et

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Puissent les lignes qu'on va lire cerner et éclairer au plus près l'énig- me des Bacchantes ; à coup sûr elles l'approfondiront et l'enrichiront ; à coup sûr elles ne la résoudront pas.

Bernard DEFORGE Université de Caen

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Une introduction au mythe des Bacchantes

Dionysos n'était pas pour les Grecs un dieu comme les autres Olympiens : il était fils de Zeus, mais le seul né d'une mortelle, et il semblait appartenir à une autre génération. Alors que, dans l'Iliade, les dieux semblent dans l'Olympe de toute éternité, le petit Dionysos n'est - symboliquement - qu'un marmot persécuté sur la terre par le méchant roi Lycurgue. Comme le raconte Homère, celui-ci "avait un jour poursuivi les nourrices de Dionysos le Délirant sur le Nyseion sacré.

Toutes alors de jeter leurs thyrses à terre, sous l'aiguillon qui les poignait de Lycurgue meurtrier, tandis qu'éperdu, Dionysos plongeait dans le flot marin où Thétis le reçut, épouvanté, dans ses bras, tant la peur l'avait pris au ton grondant de l'homme 1"1. Hérodote (Il, 145) traduit donc une croyance générale en disant que Dionysos était un dieu récent. En fait, les Grecs croyaient savoir qu'il était né à une date quasiment historique, cinq générations avant la guerre de Troie, de Zeus et de Sémélé, une princesse thébaine fille de Cadmos, le fondateur de la Cadmée2. Mais, bien que né en Béotie, il avait passé son enfance et sa jeunesse dans un Orient lointain, sur cette mystérieuse montagne de Nysa que l'on situait dans les profondeurs de l'Asie, en Lydie ou en Phrygie, ou plus loin encore. D'où la structure du mythe qui sous-tend nos Bacchantes : aimée de Zeus et enceinte de Dionysos, la princesse thébaine fut poussée par ses sœurs, Agavé et Ino, jalouses d'elles et se refusant à croire que son amant fût un dieu, à arracher à Zeus la promesse de lui apparaître dans toute sa gloire. L'éclat fulgurant du dieu la réduisit en cendres, à tel point que de la fumée continuait à s'échapper de sa tombe des siècles après. Zeus s'empare alors de l'embryon du futur dieu et l'enferme dans sa cuisse où il connaît une seconde gestation, d'où le nom de "deux fois né" que lui donnaient ses fidèles. Sorti enfin de la "cuisse de Jupiter", il est transporté par Hermès à Nysa pour y être élevé à l'abri de la jalousie d'Héra, parmi les nymphes de la montagne et les satyres. Ces enfances du dieu préfigurent le futur "monde de Dionysos, où il sera toujours environné de femmes, Bacchantes orientales ou Ménades grecques".

Le retour de Dionysos en Grèce était conté de diverses façons. Selon un récit spécifiquement athénien, il abordait par mer sur la côte orientale de l'Attique. Reçu par le paysan Icarios, le dieu lui apprenait à

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cultiver la vigne et à faire le vin. Il lui offrait aussi une outre du précieux nectar, qu'il partageait avec ses voisins. Mais ceux-ci, ayant consommé sans modération le nouveau breuvage aux effets étranges, se crurent empoisonnés et tuèrent Icarios à coups de bâton3. Sa fille Érigonè, découvrant le corps, se pendit. Dionysos, irrité, frappa de folie les jeunes filles d'Athènes, qui se pendaient l'une après l'autre, jusqu'à ce que l'oracle de Delphes eût trouvé le rite de purification approprié. Plus tard, c'est le peuple athénien entier, la hache du défricheur d'une main et la lance du garde du corps de l'autre, qui accompagna en cortège Dionysos à travers les plaines de Béotie et les montagnes de Phocide jusqu'à Delphes. Là, on le sait, Dionysos cohabitait avec Apollon. Il remplaçait même celui-ci pendant les mois d'hiver où Phoibos se rendait dans le grand Nord, chez les Hyperboréens. Dionysos avait là aussi son cortège de Ménades, les Thyades, qui bondissaient à sa suite à travers le massif du Parnasse.

Mais la légende la plus répandue est celle que l'on retrouve dans les Bacchantes d'Euripide : le fils de Zeus est revenu à Thèbes par voie de terre, en traversant la Phrygie, la Thrace, le nord de la Grèce et la Béotie. Les contemporains d'Euripide savaient que c'était seulement au siècle précédent que, de la petite ville frontière d'Éleuthères, sur la route de Thèbes, le dieu était descendu jusqu'à Athènes, pour s'installer dans un modeste sanctuaire au pied de l'Acropole, sous le nom de Dionysos Éleuthereus. Mais quand, au début du Ve siècle, les représentations dramatiques se transportèrent sur le flanc sud de l'Acropole, dans ce qui sera le Théâtre de Dionysos, elles s'intégrèrent non seulement dans son domaine, mais encore dans son rituel, sous le patronage de son prêtre. Il était dès lors normal que les aventures du dieu, dont une des plus marquantes concernait les péripéties de l'instauration de son culte en Grèce, aient fourni des sujets aux différents genres dramatiques : dithyrambe, comédie, drame satyrique, et surtout tragédie. Le paradoxe est que la seule tragédie dionysiaque conservée, nos Bacchantes, date de l'extrême fin du Ve siècle. Pièce posthume, on le sait, elle fut représentée à Athènes en 405, par les soins du fils ou du neveu d'Euripide, deux ans après la mort du poète en Macédoine.

On cite çà et là quelques drames dionysiaques au cours du Ve siècle, mais Eschyle fut le seul poète tragique qui consacra une part notable de son œuvre à ces légendes, avec deux tétralogies, centrées l'une et l'autre sur l'installation difficile du culte de ce dieu, en Thrace, puis à Thèbes. Il vaut la peine de s'attarder un peu sur ces œuvres aujourd'hui perdues, dans la mesure où l'on en perçoit de nombreux échos dans le drame

3 Apollodore, Bibl., 111, 14, 7.

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d'Euripidé. Dans la tradition courante, nous l'avons dit, Dionysos arrivait en Grèce par le nord, en traversant la Thrace. C'est là, comme le dtsait déjà Homère, que régnait le persécuteur de Dionysos, Lycurgue l'Edonien, et l'épopée rappelait déjà qu'il avait été cruellement puni par les dieux. Ces événements formaient l'objet de la Lycurgie d'Eschyle, comprenant quatre drames: les Édoniens, les Bassarides, les Jeunes Gens (Néaniskoi) et Lycurgue, drame satyrique5.

La pièce la moins mal connue est la première, les Édoniens (fr. 51-67)6, en particulier grâce à l'imitation latine de Naevius. Les débuts de l'action rappellent singulièrement ceux de nos Bacchantes: un Messager annonçait au roi l'arrivée d'un personnage entouré d'un bruyant cortège de musiciens et de danseurs, un tableau évoqué par le Chœur dans un beau fragment lyrique conservé: "L'un tient en main une flûte grave, instrument fait au tour, et répand une mélodie modulée par les doigts, le chant qui éveille la frénésie. Un autre fait vibrer ses cymbales de bronze. Les cordes résonnent. Et imitant la voix du taureau, les histrions produisent venant d'on ne sait où, de sourds mugissements, tandis que le tambour, en écho, fait rouler, comme s'il venait de sous terre, le grondement terrifiant du tonnerre." (Fr. 57). Ces vers évoquent à la fois Bromios le dieu grondant, et Dionysos-Taureau, qui mugit. Le roi envoie sa garde arrêter les trublions, qui se rendent docilement. Il interroge lui-même Dionysos, comme le Penthée des Bacchantes, et l'emprisonne avec sa suite dans son palais, lui offrant ironiquement "un logement gratuit"

(fr. 63) .. Mais les liens tombent, les portes s'ouvrent, et Dionysos apparait dans sa gloire sur le toit du palais qui se nimbe de flammes et vacille sur ses bases. De cela encore, Euripide s'est souvenu. La vengeance du dieu s'accomplissait sans doute dans les deux pièces suivantes. Les Bacchantes thraces formaient le chœur des Bassarides (fr. 23-25) : ces femmes étaient vêtues de tuniques longues en peau de renard (les bassarai), costume rituel qui préfigure la nébride en peau de faon des Bacchantes grecques ou la tunique de peau de bouc des prêtres dionysiaques. Il semble que l'ennemi de Dionysos était ici Orphée, adorateur du Soleil, contre lequel le dieu lançait ses Bassarides 7.

Comme le rappelle un chœur de l'Antigone de Sophocle (955-965), Lycurgue reprenait ses persécutions contre Dionysos et sans doute dans

4 Nous nous bornerons ici à quelques titres : L. Séchan, Etudes sur la tragédie grecque dans ses rapports avec la céramique, Paris, 1926, pp. 63-79, H.J. Mette, Der verlorene Aeschylos, Berlin, 1963, pp. 136-148 ; R. Aélion, Euripide héritier dEschyle, Paris, 1983, 1, pp. 249-257 ; B. Deforge, Eschyle poète cosmique, Paris, 1986, pp. 141-151 ; F. Jouan,

"Dionysos chez Eschyle", Kernos, 5, 1992, pp. 71-86.

5 Les fragments sont cités d'après l'édition de St. Racit, TrGF, IV, Gôttingen, 1983.

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la troisième pièce, les Néaniskoi, il tentait d'interrompre par la force une fête dionysiaque nocturne. Selon une tradition illustrée par une série de vases attiques et italiotes8, Dionysos le frappait de folie furieuse, et avec une double hache Lycurgue massacrait sa femme et son fils, une scène dont Euripide a pu s'inspirer dans son Héraclès pour le meurtre de Déjanire et de ses enfants par un héros lui aussi frappé de folie par les dieux. Ceux qui l'entouraient, les "jeunes gens", précipitaient le roi au fond d'un cachot ou d'une caverne du mont Pangée. Dans le drame satyrique Lycurgue (fr. 124-126), on pense que le roi thrace buveur de bière était affronté au dieu du vin et devait finalement se convertir à la boisson divine.

La composition précise de la. seconde tétralogie pose de sérieux problèmes qu'on abordera pas ici9. Elle tourne en tout cas autour de Dionysos, de Sémélé et de Penthée. La première pièce s'intitulait Sémélé ou Les Porteuses d'eau: ces servantes, qui formaient le chœur, devaient apporter l'eau du bain destiné à l'enfant à naître. La fatale suggestion des sœurs. de Sémélé venait d'Héra. Déguisée en Prêtresse-mendiante d'Argos, elle gagnait leur sympathie et les poussait à mettre leur sœur au défi 10. Il semble que, quand la jeune femme s'effondrait, Hermès saisissait l'enfant tout juste viable pour l'enlever à travers les airs et le porter aux nymphes de Nysa11.

La pièce des Cardeuses de laine (Xantriai), concernait, semble-t-il, d'autres adversaires de Dionysos, féminines cette fois: trois sœurs, filles du roi Mynias d'Orchomène de Béotie. Elles se refusaient à participer aux orgya dionysiaques avec les autres femmes de la ville, selon les uns par amour pour leurs maris, selon d'autres parce qu'elles étaient les dévotes d'Athéna Erganè. Elles restaient donc chez elles à filer et à tisser la laine que leurs servantes avaient cardée. Dionysos irrité déclencha des prodiges effrayants : elles crurent voir le lierre et les pampres envelopper leur métier à tisser, d'où s'égouttaient le lait et le miel, des bêtes sauvages envahir leur maison. Epouvantées, frappées de folie furieuse (mania), elles déchirèrent l'enfant de l'une d'elles - comme Agavé déchire le corps de son fils - et même dévorèrent ses chairs : diasparagmos et omophagie, deux des aspects primitifs du culte de Dionysos. Poursuivies par les Bacchantes d'Orchomène, avec Dionysos ou son prêtre à leur tête, elles étaient finalement massacrées. Sous une

8 Voir A.D. Trendatt - T.B.L. Webster, Illustrations of Greek Drama, London, 1971, pp. 49-52; D.F. Sutton, RSC, 23,1975, pp. 356-360, qui rapporte ces images aux Bassarides.

9 Cf. T. Gantz, "The Aeschylean Trilogy", AJPh, 101, 1980, pp. 153-158.

10 Sur le fragment du P.Oxy. 2164, parfois attribué tort) aux Xantriai, cf. A. Lesky, Die Tragische Dichtung ... , 3ème éd., Gottingen, 1972, p. 154.

11 D'après une hydrie de l'Université de Californie (R. Martin - H. Metzger, La religion grecque, Paris, 1976, p. 133).

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