Pierre Bitoun
Les hommes d ' Uriage
Ouvrage publié avec le concours du Centre national des lettres
ÉDITIONS LA DÉCOUVERTE
1, place Paul-Painlevé
Paris Ve
1988
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© É d i t i o n s L a D é c o u v e r t e , Paris, 1988 I S B N 2 - 7 0 7 1 - 1 7 7 1 - 4
Introduction
U n fantôme hante notre mémoire nationale : Vichy. J e ne connais guère de Français qui, au moins une fois dans leur vie, n ' e n aient fait l'expérience. Qui n ' a assisté, confortablement assis devant sa télévision, déjà à moitié endormi, à ce moment rituel du débat entre hommes politiques, historiens ou intellectuels, où les protagonistes, soudainement échauffés par le rappel des combats d'hier, nous tirent du sommeil et achèvent dans l'invective et le pugilat, au mieux ver- bal, une confrontation commencée dans le calme ? Qui n ' a parti- cipé à un repas familial où la montée des tensions suit l'ordre du menu ? La pluie et le beau temps accompagnent les hors-d'œuvre, le plat de résistance est politique et le dessert pour la scène fratricide indéfiniment rejouée. Que l'on évoque Vichy, et le dialogue tolé- rant et serein se transforme instantanément en un tribunal où cha- cun est tour à tour avocat et procureur, juge et accusé. Les anciens sont sommés de s'expliquer sur leur attitude passée, les plus jeunes précisent le comportement qu'il aurait fallu adopter et tous se sen- tent obligés à la pratique accélérée de la défense et de la contre- attaque. Plus de quarante ans après, Vichy est toujours l'argument massue, la fin de toute démonstration, le déterminant dernier de notre opinion politique et de notre conscience morale.
Une première explication vient immédiatement à l'esprit. Comme n'importe quelle guerre, mais peut-être plus que toutes les autres car elle fut totale et que le monde entier y joua son destin, la guerre de 1939-1945 fut une période éminemment tragique qui a laissé des traces indélébiles, en France et ailleurs. En France notamment, car le combat contre l'ennemi héréditaire se doubla d ' u n e guerre civile, franco-française, entre résistants et collaborateurs, gaullistes et pétai- nistes. L'explication contient, à l'évidence, une part de vérité. Il y eut effectivement, dès 1940, des chantres de l'Europe nazifiée et des
«terroristes» de la première heure, des hommes de Londres et des
hommes de l'hôtel du Parc. Mais ces constatations ont un défaut
essentiel : elles se tiennent aux franges extrêmes de la réalité de l'épo- que et sont à la source d'une mythologie qui, loin de contribuer à affronter et à dissiper le fantôme vichyssois, le rend toujours plus mystérieux et envoûtant. En effet, on sait maintenant avec certitude que résistants et collaborateurs ne furent, au moins au début de l'Occupation, qu'une poignée, que beaucoup de Français n'enten- dirent pas l'appel du 18 juin ou même que, l'ayant entendu et pro- jetant de rejoindre l'Angleterre, ils n'y parvinrent pas, et qu'enfin bien d'autres crurent au maréchal Pétain sans pour cela devenir des thuriféraires du régime ou les auxiliaires de ses actes innommables.
J e suis toujours, je dois le dire, profondément irrité par ces débats encore actuels où se font face les deux récits mythologiques : celui, d'une part, du pétainiste impénitent, endurci, ânonnant la thèse du bouclier vichyssois, du maréchal-moindre mal, s'évertuant à rappe- ler les bienfaits de Vichy pour les chômeurs et se gardant bien d'évo- quer les mesures antisémites et xénophobes du régime ; celui, d'autre part, de l'ancien chef de l'Armée de l'ombre, gaulliste comme il se doit, caracolant sur le cheval blanc d'une Résistance unique, donnée dès les lendemains de l'armistice, pure de toute compromission et magi- quement incarnée par de Gaulle, seul détenteur de la légitimité devant l'Histoire. Que l'un et l'autre ne soient pas renvoyables dos à dos, qu'il y ait d'un côté l'image de l'erreur et de la honte et de l'autre le symbole de la lucidité et du courage, cela est certain. Mais la France tout entière est-elle là, enfermée dans ces deux légendes ?
C'est à ce point du raisonnement que vient en général se greffer
une seconde explication. Il y aurait eu ainsi en France, pendant une,
voire deux années ou plus, quarante millions de pétainistes et la mau-
vaise conscience travaillerait toujours les esprits. A l'appui de cette
thèse, on avance ordinairement plusieurs arguments, de nature dif-
férente et dont on ne sait pas toujours très bien d'ailleurs dans quelle
réflexion d'ensemble ils s'inscrivent. O n évoque ainsi, pêle-mêle,
les foules immenses venues acclamer les premiers discours du maré-
chal Pétain à Lyon, Saint-Etienne ou Marseille, le fait que la France
fut le seul pays vaincu et occupé à ne pas être dirigé par un gauleiter
et à se doter d ' u n régime légal, le fait encore qu'au sein de l'État
vichyssois s'engouffrèrent des hommes venus de tous les courants
politiques et sociaux de l'avant-guerre, depuis des transfuges de
l'extrême gauche comme Doriot jusqu'à des représentants de la droite
royaliste comme Maurras. Censée nous convaincre définitivement
de notre culpabilité collective, une dernière preuve, plus récente celle-
là, est couramment administrée : ce serait des historiens américains,
tel Robert O. Paxton, qui dans les années soixante-dix auraient été
les premiers à faire découvrir aux Français la réalité de Vichy, ses
origines multiples et ses legs considérables à la France d'après-guerre,
démontrant par là même que les Français avaient préféré refouler
leur passé, rayer quatre années de leur histoire et n'apercevoir dans
le régime de Vichy qu'une courte parenthèse entre deux Républi- ques. Ici également, l'explication est en partie vraie. L'amnésie volon- taire est bien réelle et nous avons tous lu, un jour ou l'autre, au dos d ' u n livre ou dans un dictionnaire des noms propres, la notice bio- graphique d ' u n Français célèbre d'où, étrangement, on avait fait disparaître la chronique des années fatidiques. Mais là encore, l'argu- mentaire occulte la complexité de l'époque et entretient la mauvaise conscience plus qu'il ne l'explique. D'autres ouvrages, bien avant ceux des historiens américains, sont venus éclairer notre lanterne : ceux de Robert Aron sur Vichy et d'Henri Michel et Boris Mirkine- Guetzévitch sur la Résistance, tous deux publiés en 1954, ou bien encore celui de Philippe Bauchard sur les continuités technocrati- ques des années trente aux années soixante, paru en 1966. O n pour- rait aussi retourner aisément l'argument et se renvoyer à l'infini la faute, d ' u n côté à l'autre de l'Atlantique. Au fond, les Américains ne seraient-ils pas venus oublier en France leur propre culpabilité d'avoir, sitôt la guerre finie, employé quelques nazis notoires? Mais l'essentiel, à mon avis, est ailleurs et réside dans un double problème de définition et de datation. S'est-on véritablement interrogé sur ce que signifiait «participer à Vichy » ? S'agissait-il toujours d'une accep- tation totale du régime, depuis l'interdiction des partis politiques jusqu'aux rafles et à l'organisation des trains de la mort? N'est-il pas nécessaire de distinguer entre l'adolescent des Chantiers de Jeu- nesse et l'administrateur, m û r et réfléchi, d ' u n bureau du commis- sariat général aux Questions juives ? Parmi les millions de pétainistes de 1940, combien en 1943 devinrent des miliciens et combien des résistants de la deuxième heure ? N ' y eut-il pas quantité d'hommes et de femmes qui, écœurés par la I I I République, foudroyés par la défaite de 1940, rejoignirent Vichy moins pour Vichy que pour préparer la revanche et commencer à bâtir quelque chose de neuf, de radicalement nouveau et qui allait plus tard venir nourrir les projets d'une Résistance multiforme et, plus tard encore, les institutions du pays libéré ? O n sait enfin que bien d'autres Français, responsables vichyssois ou simples citoyens, ne voulurent entendre pendant toute la durée de l'Occupation aucun des appels au combat qui leur étaient lancés. Ni celui des gaullistes, ni celui des communistes, ni celui des chrétiens ou de toute organisation de l'Ombre. Et ils ne partagè- rent, en tant que « résistants» de la dernière heure, qu'un seul souci : saisir dans la Libération l'occasion commode du repentir, effacer l'homme providentiel de 1940 par celui de 1944, oublier dans le retour à la République la facilité avec laquelle ils avaient consenti, quatre années auparavant, à l'étouffement de toute démocratie. La France n'est-elle pas là, diverse et complexe, à la fois plus difficile à accep- ter et à imaginer, mais plus vraie et plus entière que dans les mytho- logies dont nous nous berçons depuis plus de quarante ans ?
Ne serait-il pas possible, aujourd'hui, d'aborder autrement cette
période cruciale de l'histoire de France ? Si l'on souhaite, un tant soit peu, soulever le drap qui recouvre le fantôme vichyssois, il faut d'abord, me semble-t-il, se libérer d ' u n double complexe : celui de culpabilité dont, à tort ou à raison, la génération de la guerre porte le poids, celui d'épurateur à retardement dans lequel la jeune géné- ration s'est trop souvent complu. J e crois indispensable, ensuite, d'élargir le champ de la réflexion, des années trente jusqu'à nos jours, afin de substituer à la problématique de la faute une interrogation plus riche et plus constructive. Qu'a-t-on inventé dans ces années terribles qui nous concerne aujourd'hui encore ? Dans cet esprit, pen- ser Vichy, c'est effectuer en même temps un triple travail : s'intéresser aux années trente en ne se bornant pas à pointer un doigt accusa- teur sur tel ou tel fasciste déclaré ou en puissance, mais tenter de comprendre à la fois les dangers et la fécondité des débats et des ini- tiatives de l'époque ; réfléchir à Vichy et à la Résistance non pas seu- lement pour y faire le compte des erreurs et des mérites, mais également pour y saisir le moment d'une métamorphose sociale, d'un laboratoire où vinrent s'incarner les rêves inassouvis de l'avant-guerre et se dessiner bien des réalités de l'après-guerre ; sortir enfin de cette tourmente inventive pour essayer de cerner en quoi, de filiations en ruptures et de ruptures en filiations, nous sommes encore ses héritiers.
L'histoire des hommes et des femmes d'Uriage, que ce livre se
propose de relater de 1930 à nos jours, se prête admirablement à
cette démarche. Fondée en août 1940 par un jeune capitaine de cava-
lerie, Pierre Dunoyer de Segonzac, l'Ecole nationale des cadres
d'Uriage fut à la fois un centre de formation renommé, placé sous
la tutelle du secrétariat à la Jeunesse de Vichy, et une communauté,
aussi petite que soudée. Installée dans l'ancien château du chevalier
Bayard, situé au-dessus du village d'Uriage près de Grenoble,
l'équipe de base de l'école se compose d'une trentaine de person-
nes, très jeunes pour la plupart, et dont les origines sociales, les pro-
fessions et les engagements politiques antérieurs sont infiniment
variés. Marxistes et chrétiens s'y côtoient et, deux années durant,
reçoivent plusieurs milliers de stagiaires venus de tous les coins de
France. L'objectif est de penser la défaite, de reconstituer les élites
et le tissu social de la nation et d'imaginer ce que pourraient être
la France et l'Europe de demain. Mais, à la fin de l'année 1942,
l'école doit fermer ses portes : son indépendance d'esprit, ses acti-
vités antivichyssoises et antiallemandes ont décidé Laval à la dissou-
dre. Dans leur majorité, les hommes et les femmes d'Uriage
rejoignent alors la Résistance. U n autre château, au pied du massif
du Vercors, rapidement surnommé la Thébaïde, devient le quartier
général d'une partie de l'ancienne équipe, augmentée de nouvelles
recrues. Pendant près d ' u n an, partageant leur temps entre la
réflexion intellectuelle et l'action clandestine, les habitants de la Thé-
baïde rédigent un ouvrage collectif, Vers le style du X X siècle, et, répartis
en petits groupes, en «équipes volantes», partent régulièrement en tournée dans les forêts du Vercors pour aider à la formation mili- taire et spirituelle des maquisards dont les réfractaires au Service du travail obligatoire (STO) viennent alors grossir les rangs. Mais en décembre 1943, la Thébaïde est attaquée et incendiée par l'armée allemande. Échappant de peu à la mort, l'équipe se disperse avant de se retrouver six mois plus tard, en juin 1944, dans le Tarn, pres- que au complet et prête à de nouveaux combats. Rassemblée au sein du corps-franc «Bayard» commandé par P. Dunoyer de Segonzac, elle participe au cours de l'été à la libération du département. Puis, après avoir échoué dans sa tentative de créer un Ordre qui survi- vrait à la fin de la guerre, elle se sépare définitivement. Le temps des communautés (première partie) s'éloigne, le temps des initiatives (seconde partie) commence. Et anciens d'Uriage et de la Thébaïde s'enga- gent alors, chacun dans leur domaine, dans la construction de la France nouvelle. Certains ne tarderont pas à en devenir des figures exemplaires, d'autres resteront ignorés. Citons parmi les plus connus : Hubert Beuve-Méry, fondateur et directeur du journal Le Monde jusqu'en 1969 ; Paul Delouvrier et Simon Nora, deux hauts fonctionnaires, symboles de la technocratie des « trente glorieuses» ; Jean-Marie Domenach, directeur de la revue Esprit jusqu'en 1976, et Gilbert Gadoffre, créateur du centre culturel de Royaumont ; Joffre Dumazedier et Bénigno Cacéres, deux des fondateurs de l'associa- tion d'éducation populaire Peuple et Culture ; Jacques Douai, chan- teur et actuel directeur du théâtre du Jardin, et Yves Robert, cinéaste et réalisateur du célèbre film La Guerre des boutons.
Ce livre se présente sous une forme particulière. Il est u n récit à plusieurs voix : celles, d'abord, des anciens d'Uriage et de la Thé- baïde qui interviennent aussi bien par des extraits des entretiens qu'ils ont bien voulu m'accorder en 1986 et 1987 que par des fragments des ouvrages qu'ils ont eux-mêmes écrits à un moment ou à un autre de leur vie ; celles, ensuite, d'autres acteurs ou témoins qui, égale- ment par le biais d'interviews et d'extraits de livres, viennent enri- chir — confirmer ou infirmer — les témoignages précédents ; celle, enfin, de l'auteur de ces lignes, metteur en scène autant qu'auteur du présent ouvrage, qui se manifeste dans la construction même du livre, par de simples remarques utiles à l'intelligibilité du texte ou par des interprétations plus générales concernant les moments impor- tants du récit*.
* Afin de ne pas surcharger le corps du livre d'un appareil de notes trop volu- mineux, j'ai choisi de dresser, en bibliographie, la liste chapitre par chapitre des différents documents utilisés. Le lecteur soucieux de retrouver l'origine d'un texte cité est prié de s'y reporter.
P o u r q u o i cette f o r m e ? Il m e faut e n t r e r ici, ne serait-ce q u e briè- v e m e n t , d a n s la genèse de ce livre. E n effet, l'idée m ê m e de cet o u v r a g e ne m ' a p p a r t i e n t pas : elle vient de B. C a c é r e s . R e s t é pro- f o n d é m e n t a t t a c h é a u s o u v e n i r de ces a n n é e s aussi d r a m a t i q u e s q u e passionnées et inventives, il souhaitait depuis fort longtemps que soit racontée l ' é p o p é e de l'école d ' U r i a g e et des équipes volantes d u Ver- cors. U n l i v r e - t é m o i g n a g e lui paraissait la forme la plus a d a p t é e à la n a t u r e d u sujet. T o u j o u r s e n contact avec certains m e m b r e s d u g r o u p e , il leur avait parlé de son projet et, c o n s t a t a n t q u e ces der- n i e r s p a r t a g e a i e n t son souci et acceptaient le principe d ' e n t r e t i e n s enregistrés a u m a g n é t o p h o n e , il se t r o u v a i t avec ses a m i s des édi- tions L a D é c o u v e r t e , F r a n ç o i s G è z e et T h i e r r y P a q u o t , à la recher- che d ' u n œil n e u f q u i ait à l a fois le t e m p s et le désir de recueillir d e l a m a n i è r e la plus c o m p l è t e possible la m é m o i r e des anciens de l'école. A cette volonté n o n p a s nostalgique dirais-je, m a i s plus sim- p l e m e n t c o m m é m o r a t i v e , était v e n u e s ' a j o u t e r ces dernières a n n é e s u n e seconde m o t i v a t i o n . D a n s plusieurs livres, d o n t L Idéologie fran- çaise d e B e r n a r d - H e n r i L é v y , l'école d ' U r i a g e avait été prise à p a r t i et décrite c o m m e l ' u n des h a u t s lieux d u p é t a i n i s m e , d u «fascisme à la française ». Les a n c i e n s d ' U r i a g e e n a v a i e n t été révoltés et dési- r a i e n t q u e soit rétablie ce q u i l e u r semblait être la « v r a i e » histoire.
S a n s p o u r a u t a n t , j e dois le souligner e t l e u r e n r e n d r e h o m m a g e , r e c h e r c h e r à t o u t p r i x u n h a g i o g r a p h e .
D a n s ces conditions, j ' a i d o n c accepté l'offre q u i m ' é t a i t faite p a r les É d i t i o n s L a D é c o u v e r t e et, a u d é b u t d e m o n travail, j ' a i ren- c o n t r é à plusieurs reprises B. C a c é r e s q u i fut ce q u ' i l est c o n v e n u d ' a p p e l e r m o n p r e m i e r i n f o r m a t e u r . Q u ' i l soit ici c h a l e u r e u s e m e n t remercié des longues heures q u ' i l a bien voulu, à l'époque, m e consa- crer. P o u r q u o i ai-je accepté ? J e m ' é t a i s d é j à intéressé à l'histoire d u r é g i m e d e V i c h y et j ' a v a i s écrit e n 1985 L'Équivoque vichyssoise, u n e série d'articles p a r u e d a n s le Bulletin du Mouvement antiutilitariste en sciences sociales ( M A U S S ) . P a r ailleurs, l'idée d ' u n récit à plusieurs voix m ' a t t i r a i t . J ' a v a i s lu avec u n très g r a n d plaisir le livre de F r a n - çois F o u r q u e t Les Comptes de la puissance. C e t o u v r a g e relatait, à par- t i r d e l ' i n t e r v i e w de ses p r i n c i p a u x artisans, l'histoire de la C o m p t a b i l i t é n a t i o n a l e e t d e la planification françaises. Il avait l ' i m m e n s e m é r i t e de r e n d r e intéressant et v i v a n t u n sujet abstrait et g é n é r a l e m e n t traité sous u n e f o r m e r é b a r b a t i v e et soporifique. E t il a p p o r t a i t , de surcroît, u n r e g a r d n o u v e a u s u r l'histoire de la tech- nocratie et de l ' É t a t , ainsi q u ' u n m a t é r i a u original et infiniment riche a u sein d u q u e l c h a c u n , e n a c c o r d o u n o n avec son i n t e r p r é t a t i o n , p o u v a i t d é s o r m a i s p u i s e r à loisir. J ' a v a i s tiré de ce livre u n e leçon : il fallait r o m p r e avec l ' h i s t o r i o g r a p h i e classique, rejeter l a préten- d u e scientificité de la r é é c r i t u r e s a v a n t e de l'histoire et c h e r c h e r à r e t r o u v e r son épaisseur h u m a i n e . P o u r ce q u i c o n c e r n a i t la p é r i o d e d e V i c h y , cette d i m e n s i o n m e paraissait plus nécessaire encore q u e
p o u r tout a u t r e sujet. L a p e r m a n e n c e des d e u x récits mythologiques, l'existence d u d o u b l e c o m p l e x e d a n s lequel s ' é t a i e n t e n f e r m é e s les g é n é r a t i o n s successives, l'impossibilité de se d é g a g e r de la p r o b l é - m a t i q u e de la faute, t o u t cela, a u fond, n'était-il p a s d û a u fait q u e la génération de la guerre avait été dépossédée de sa p r o p r e m é m o i r e ? N e fallait-il pas, coûte q u e coûte, r e v e n i r à la m é m o i r e vivante a v a n t qu'elle n e s'évanouisse à j a m a i s ? C ' e s t , j e crois, e n é t u d i a n t la polé- m i q u e a u t o u r d u livre d e B . - H . L é v y , objet p r i n c i p a l d u c h a p i t r e p r é l i m i n a i r e , q u e j e pris u n e claire conscience de ce p h é n o m è n e d e dépossession.
Chapitre préliminaire
Dans les premiers jours de 1981, Bernard-Henri Lévy, déjà rendu célèbre par ses prises de position de nouveau philosophe à la fin des années soixante-dix, fait paraître son quatrième livre, intitulé L'Idéo- logie française Écrit dans une langue alerte, rapide, qui n'hésite pas à recourir à l'injure mais marie avec talent un certain romantisme du style et un sens du plaidoyer politique, L'Idéologie française est un ouvrage provocateur, un pamphlet. B.-H. Lévy veut y «regarder la France en face » et secouer les légendes et la bonne conscience nationales.
Le livre s'ouvre par un retour aux écrits littéraires de l'avant-guerre où l'auteur s'essaie à définir ce que fut l'esprit des années trente.
« Génération de vainqueurs qui étaient déjà des vaincus », « généra- tion de faillis, de maudits, de r é p r o u v é s cette décennie honteuse a, nous dit B.-H. Lévy, rassemblé des hommes qui ont renié les valeurs et les idéaux fondateurs de la démocratie et cherché, au tra- vers de symboles compensateurs tels que la Terre, le Corps, la Race ou la Nation, à construire une autre identité française diamétrale- ment opposée à celle de 1789. Ce faisant, ils ont préparé le régime des lendemains de la défaite, l'ère du pétainisme sincère et heureux d'après la signature de l'armistice jusqu'à l'invasion de la zone libre par les Allemands, c'est-à-dire l'« authentique révolution fasciste»
qui «s'est tenue de 1940 à 1942, trente mois durant au moins» et
« f u t v é c u e d a n s u n e a t m o s p h è r e d e j o i e , d e l i e s s e e t d e f e r v e u r
Révolution française, ni copiée sur le modèle nazi, ni même vérita- blement contaminée par lui, elle a réuni des extrémistes antisémi-
1. B-H. LÉVY, L'Idéologie française, Grasset, Paris, 1981.
2. Ibid., p. 10.
3. Ibid., p. 17.
4. Ibid., p. 37.
tes comme Vallat, des traditionalistes tels que Pétain, Maurras ou Thibon, des intellectuels personnalistes de la revue Esprit, de bons et anciens fonctionnaires bien respectueux de l'ordre, de jeunes technocrates néos en mal de planisme et de futurisme, des transfu- ges de la gauche à l'image de Doriot, Déat ou Belin et, un an au moins, des pétainistes rouges aussi renommés que Thorez, Billoux ou Frachon. Tous, sous des formes et avec des voix bien sûr diffé- rentes et parfois même discordantes, ont crié « la France aux Fran- çais» et communié dans «un fascisme aux couleurs de la France ».
Au retour de ce voyage en terre vichyssoise, B.-H. Lévy décide de se métamorphoser en archéologue de la culture et de repérer au sein du savoir national les origines et les premières manifestations de ce fascisme tranquille. Rapidement, il décèle «une nappe som- bre, toute constellée de mots», «comme une banquise plutôt, un hideux bloc de textes qui flotterait, monumental, à la surface de notre culture et ne cesserait d'y dériver depuis un siècle m a i n t e n a n t C'est le cœur même du livre, le concept même qui lui a valu son titre, l'idéologie française. On y trouve, pêle-mêle : une certaine idée de la race au pays de Gobineau et de Le Bon, un antisémitisme d'anti- dreyfusards à la Drumont ou à la Barrès, un racisme du dreyfusard Péguy, racisme des racines et du terroir, racisme de paysan païen qui nourrit le procès de l'intellectuel et du parlementaire, la haine de l'argent, de l'Amérique et du juif ; une alliance du nationalisme maurrassien et du socialisme sorélien qui fait que «la France, la patrie des droits de l'homme, est, en un sens, la propre patrie du national- socialisme en général » ; une solide xénophobie intellectuelle qui décervèle, réduit le marxisme à la propagande guesdiste, puise son matérialisme chez le fascisant Sorel et porte au pinacle le vitalisme de la vulgate bergsonienne, «le point focal, peut-être, de cette idéo- logie f r a n ç a i s e enfin, un appel à n'être ni de droite ni de gau- che, un soupçon de pacifisme gioniste ou au contraire un culte du guerrier viril et gaulois, un souci excessif de décentralisation et de régionalisme, un goût trop prononcé pour la résurrection du folk- lore et des identités locales, un attachement pervers à la petite patrie.
Pour B.-H. Lévy, ces éléments épars, diffus et hétéroclites du fas- cisme français qui sont autant de linéaments de la mémoire natio- nale, s'alimentent tous à une même terre, trouvent leur unité dans un même rêve, portent un seul et même nom : l'organicisme. C'est- à-dire la phobie du monothéisme et de l'universel, du Droit et de la Raison. C'est-à-dire le fantasme d'une société indivise reposant
1. Ibid., p. 12 et 13.
2. Ibid., p. 95.
3. Ibid., p. 125.
4. Ibid., p. 164.
s u r l ' i m a g e d u corps h u m a i n , d ' u n e c o m m u n a u t é n a t u r e l l e o ù l ' h o m m e n e serait plus l 'i n di v i du abstrait de la D é c l a r a t i o n des droits d e l ' h o m m e et d u citoyen, m a i s u n h o m m e concret, é l é m e n t d u tissu cellulaire de la n a t i o n m a t e r n e l l e . C ' e s t - à - d i r e enfin u n « onanisme p o l i t i q u e » q u i v e u t désétatiser la société, d é t r u i r e la m é d i a t i o n et l'institution, r é s o r b e r d é f i n i t i v e m e n t l a différence e n t r e le H a u t et le Bas, q u e ce soit à la m a n i è r e a u t o n o m e d e P r o u d h o n , c é s a r i e n n e d e B a r r è s , o u h i é r a r c h i q u e d e M a u r r a s . E n bref, u n véritable lien social, u n e e n t i è r e C i t é fasciste à laquelle il faut, pense B . - H . Lévy, o p p o s e r l ' u t o p i e d ' u n a u t r e lien et d ' u n e a u t r e C i t é : « l a " d é m o - c r a t i e " , cette idée n e u v e , e x o t i q u e , et é t r a n g e m e n t c e r n é e d e b r u - m e s , d a n s la F r a n c e des " L u m i è r e s " , d e la " L i b e r t é " , d e s " D r o i t s de l ' h o m m e "
D e u x a n s p l u s t a r d p r e s q u e j o u r p o u r j o u r , e n j a n v i e r 1983, Z e e v Sternhell, p r o f e s s e u r d e sciences politiques à l ' u n i v e r s i t é de J é r u s a - l e m et spécialiste d e l'histoire d e la droite française, p u b l i e N i droite ni gauche. L'idéologie fasciste en F r a n c e . L ' o u v r a g e , d ' u n t o u t a u t r e style q u e le p r é c é d e n t , est u n travail d ' u n i v e r s i t a i r e e t Z. Sternhell, d ' e m b l é e , c h e r c h e à se d é m a r q u e r de B . - H . L é v y , c r i t i q u e le m a u - vais v u l g a r i s a t e u r , d é n o n c e son m a n q u e de respect d e s i m p é r a t i f s d e l a r e c h e r c h e scientifique et qualifie d e « r i d i c u l e l a thèse d u n o u v e a u philosophe. E n fait, u n e b r è v e c o m p a r a i s o n m o n t r e q u e les objectifs, les présupposés, les lectures et les conclusions d e Z. Stern- hell n e sont p a s si éloignés d e c e u x d e B . - H . Lévy.
L e s objectifs et les p r é s u p p o s é s d ' a b o r d . C o m m e ce d e r n i e r q u i visait «le c h a m p é q u i v o q u e » , « l a plaine a u x mille o i e s » , « l a lan- g u e a u x infinies versions5» d ' u n fascisme insaisissable, Z. Sternhell s'intéresse m o i n s a u x fascistes avoués, organisés et casqués, q u ' à « l a b a n a l i t é d u f a s c i s m e à « l ' i m p r é g n a t i o n f a s c i s t e d e c e r t a i n s c o u r a n t s de p e n s é e d e droite et d e g a u c h e . D e m ê m e , et b i e n q u ' i l r é c u s e l'existence d ' u n e idéologie française, il p a r t a g e avec B . - H . L é v y l'idée selon laquelle l a F r a n c e , p a t r i e d e s droits d e l ' h o m m e , serait aussi le t e r r a i n privilégié p o u r é t u d i e r le fascisme. S'il m e t e n a v a n t l'idée q u e la F r a n c e , p a y s q u i a e n g e n d r é l a R é v o l u t i o n d é m o - c r a t i q u e et libérale et o ù l a d r o i t e légaliste a t o u j o u r s été p u i s s a n t e ,
1. Ibid., p . 245.
2. Ibid., p . 297.
3. Z e e v STERNHELL, N i droite ni gauche. L'idéologie fasciste en France, É d . d u S e u i l , P a r i s , 1983.
4 . I b i d . , p . 3 1 6 .
5. B . - H . LÉVY, L'Idéologie française, op. cit., p . 2 9 6 . 6 . Z . STERNHELL, N i droite ni gauche..., op. cit., p . 2 9 6 . 7. Ibid., p. 10.
a s u p o u r c e s r a i s o n s r é s i s t e r a u c h o c d u f a s c i s m e e t d u n a z i s m e , c ' e s t p o u r e n c o n c l u r e q u e « l e f a s c i s m e , p a r c o n s é q u e n t , n ' y a j a m a i s d é p a s s é l e s t a d e d e l a t h é o r i e e t n ' a j a m a i s s o u f f e r t d e s c o m p r o m i s - s i o n s i n é v i t a b l e s q u i f a u s s e n t t o u j o u r s d ' u n e f a ç o n o u d ' u n e a u t r e l ' i d é o l o g i e o f f i c i e l l e d ' u n r é g i m e . A i n s i o n p é n è t r e s a s i g n i f i c a t i o n p r o f o n d e e t , e n s a i s i s s a n t l ' i d é o l o g i e f a s c i s t e à s e s o r i g i n e s , d a n s s o n p r o c e s s u s d ' i n c u b a t i o n , o n a b o u t i t à u n e p e r c e p t i o n p l u s f i d è l e d e s m e n t a l i t é s e t d e s c o m p o r t e m e n t s
L e s l e c t u r e s e t l e s c o n c l u s i o n s m a i n t e n a n t . S e p e n c h a n t p r i n c i p a - l e m e n t , c o m m e l e f a i s a i t B . - H . L é v y , s u r l e s é c r i t s d e s g é n é r a t i o n s p r é c é d a n t l e s d e u x g u e r r e s m o n d i a l e s , s ' e f f o r ç a n t d e r e p é r e r l e s p o n t s e t l e s f i l i a t i o n s d e l ' u n e à l ' a u t r e , Z . S t e r n h e l l r e t r a c e u n p r o c e s s u s d e f a s c i s a t i o n c o m p l e x e e t p o l y m o r p h e d o n t l e s i n g r é d i e n t s e t l a l o g i - q u e d ' e n s e m b l e s o n t , p e u o u p r o u , l e s m ê m e q u e c e u x m i s a u j o u r p a r l ' a u t e u r d e L ' I d é o l o g i e f r a n ç a i s e : r e m i s e e n q u e s t i o n d e l ' o r t h o - d o x i e m a r x i s t e , r e n c o n t r e d u n a t i o n a l i s m e e t d u s o c i a l i s m e , o r g a n i - c i s m e a n t i d é m o c r a t i q u e e t a n t i l i b é r a l , e t c .
S u i v o n s l e r a i s o n n e m e n t s t e r n h e l l i e n . A l a b a s e , n o u s d i t - i l , u n d é g o û t a b s o l u d u v i e u x m o n d e , d e c e s v i e i l l e s c h o s e s q u e r e p r é s e n - t e n t l a d é m o c r a t i e , l e l i b é r a l i s m e e t l e s o c i a l i s m e d e M a r x , d é g o û t q u i s ' i d e n t i f i e à « u n r e f u s d u m a t é r i a l i s m e , c ' e s t - à - d i r e d e l ' e s s e n - t i e l d e l ' h é r i t a g e i n t e l l e c t u e l s u r l e q u e l v i t l ' E u r o p e d e p u i s l e X V I I s i è c l e F a v o r i s é , p l u s o u m o i n s c o n s c i e m m e n t , p a r B e r g s o n , D u r k h e i m o u F r e u d d o n t l e s t h é o r i e s c o n t r i b u e n t à l a f o i s à l ' é r o - s i o n d e l ' e s p r i t d ' o p t i m i s m e e t d e f o i d a n s l ' i n d i v i d u d e s L u m i è r e s e t à l ' é l a b o r a t i o n d ' u n s y s t è m e g é n é r a l d ' e x p l i c a t i o n d e l ' h o m m e e t d u m o n d e r i v a l d e c e l u i d e M a r x , l e f a s c i s m e p r o c è d e a v a n t t o u t d ' u n e r é v i s i o n d u m a r x i s m e . C e l l e - c i c o n s i s t e à a b a n d o n n e r l e m a t é - r i a l i s m e h i s t o r i q u e a u p r o f i t d ' u n e v i s i o n é t h i q u e e t s p i r i t u a l i s t e d u m a r x i s m e q u i d é b o u c h e s u r l e p r o j e t d ' u n « s o c i a l i s m e s a n s p r o l é t a -
r i a t d'un socialisme unanimiste dont l'engouement planiste des années trente traduit parfaitement bien l'intention : rejeter le prin- cipe marxiste de la lutte des classes et le principe libéral de la concurrence individuelle, organiser une réconciliation autoritaire et corporatiste de la nation. Encore révolutionnaire mais non plus marxiste, ce nouveau socialisme, celui d'un Sorel puis d'un de Man ou d'un Déat, peut désormais entrer en résonance avec un nationa- lisme venu de la droite et lui-même en pleine mutation. Révolté contre les conservateurs, les aristocrates et les bourgeois, indigné par les injustices sociales, ce nationalisme radicalisé, intégral comme chez Maurras ou spiritualiste comme chez Maulnier, répudie lui aussi
1. Ibid., p. 293.
2. Ibid., p. 291.
3. Ibid., p. 206.
le capitalisme et le marxisme et cherche à incorporer le prolétariat au sein d'une nation revitalisée et unifiée. Ainsi, pense Z. Stern- hell, s'opère l'alchimie fasciste. Produit de la synthèse entre un natio- nalisme antilibéral, fermé et dur, de la terre et du sang, et un socialisme national, moraliste et idéaliste, le fasciste-modèle est un dissident des années trente qui se projette au-delà des oppositions classiques et des idéologies officielles. Reniant tout «le XVIII siècle dont le libéralisme et le marxisme sont les héritiers », il désire « créer un type d'homme nouveau lié, par des liens charnels, à une nou- velle s o c i é t é Héros à l'âme antibourgeoise et au corps viril du sportif, cet homme sera doué du sens du devoir et du sacrifice et ne comptera plus que comme « cellule » de « cette collectivité humaine, harmonieuse, o r g a n i q u e qu'est la nation et dont l'Etat, désor- mais dégagé des contraintes de la démocratie, sera la puissante éma- nation et le garant infaillible.
Dis-moi qui sont tes ennemis, je te dirai... Rien ne traduit mieux, rien ne rend plus palpable la proximité des points de vue de B.-H.
Lévy et Z. Sternhell que leurs communes diatribes contre Emma- nuel Mounier et l'école d ' U r i a g e
C'est par Vichy que B.-H. Lévy commençait son périple dans la France brune. Z. Sternhell l'y termine et voit en Mounier le repré- sentant idéal de ces intellectuels contestataires des années trente dont le malaise moral, la critique sociale et la volonté de changement pré- paraient le pire. Dégoûté par la I I I République et l'ordre libéral, et parti à la recherche d'une révolution qui ne soit pas marxiste, le philosophe du personnalisme, écrit Z. Sternhell, manifestait «une certaine indulgence, une certaine compréhension à l'égard du fas- cisme, souvent même une certaine a d m i r a t i o n Il opérait de
«subtiles distinctions» conceptuelles entre les différents types de régime souhaitable qui, dans une période aussi troublée, ne pou- vaient «qu'ajouter à la confusion des e s p r i t s En conséquence, poursuit-il, « il importe de ne pas amoindrir la place occupée par l'équipe d'Esprit [...] dans la constitution du climat intellectuel qui rend possible la révolution nationale et qui contribuera à la poussée du f a s c i s m e Il n'est meilleure preuve de cette responsabilité, soutient Z. Sternhell, que la participation de Mounier au régime de Vichy pendant plus d'un an : sa demande, reçue favorablement, de
1. Ibid., p. 291, 293.
2. Ibid., p. 293.
3. Sur des attaques comparables, on peut aussi lire John HELLMAN, E. Mou- nier and the New Catholic Left 1930-1950, University of Toronto Press, 1981.
4. Z. STERNHELL, Ni droite ni gauche..., op. cit, p. 301.
5. Ibid., p. 302.
6. Ibid., p. 303.
r e p a r u t i o n d'Esprit à p a r t i r de n o v e m b r e 1940, ses conférences à l'école d ' U r i a g e . H . B e u v e - M é r y n ' e s t pas plus épargné. C i t a n t lon- g u e m e n t u n texte de ce d e r n i e r , d a t a n t de m a r s 1941 et intitulé
« R é v o l u t i o n s nationales, révolution h u m a i n e » , Z. Stemhell l'accuse d ' a v o i r « d e fait» accepté «le nouvel o r d r e des c h o s e s », c'est-à-dire la R é v o l u t i o n nationale pétainiste et l ' E u r o p e sous d o m i n a t i o n nazie.
P o u r B . - H . L é v y , M o u n i e r p o r t e aussi u n e très l o u r d e responsa- bilité et figure p a r m i les plus b e a u x fleurons de l'idéologie française.
T y p e m ê m e de l'intellectuel fasciné p a r le fascisme r o m a i n o u ger- m a i n , sa jeunesse, son énergie, sa différence d'allure, mais par-dessus t o u t p a t r i o t e et c o n v a i n c u q u e l a F r a n c e doit p u i s e r d a n s sa tradi- tion les principes de sa m i s s i o n et les formules de son salut c o n t e m - p o r a i n , M o u n i e r , écrit B . - H . Lévy, est « a u c œ u r d u d é l i r e T r a n s p o r t é p a r «cette g r a n d e révolution culturelle et p o p u l a i r e q u e lui p r o p o s e l ' é p o q u e et d o n t il lui a p p a r t i e n t [...] de relever le d é f i il fait p a r t i e de l a t r o u p e des « j e u n e s - t u r c s » , des «hus- s a r d s d u fascisme français. Il ne faut j a m a i s oublier, p o u r s u i t le n o u v e a u philosophe, q u e M o u n i e r est allé dire la b o n n e parole à l'élite vichyssoise, celle des C h a n t i e r s de J e u n e s s e , des C o m p a g n o n s de F r a n c e , de l'école des c a d r e s d ' U r i a g e .
U r i a g e o c c u p e d a n s la p e n s é e de B . - H . L é v y u n e place centrale, s t r a t é g i q u e . L ' é c o l e n ' e s t p a s s e u l e m e n t la p r e u v e q u e l'idéologie française existe, l'école est l'idéologie française. Elle est l'idéologie française i n c a r n é e , e n actes a u c œ u r d u X X siècle. Elle e x p r i m e la q u i n t e s s e n c e d u p é t a i n i s m e : « P a r quintessence j ' e n t e n d s sa f o r m e p u r e et sans m é l a n g e : u n discours proprement pétainiste, sans le moin- d r e soupçon de "collaborationnisme". J ' e n t e n d s aussi sa forme exem- plaire, observable in vitro : U r i a g e est m i e u x q u ' u n e t h é b a ï d e o u u n e c a t h é d r a l e d u vichysme, il e n est le laboratoire. J ' e n t e n d s encore sa f o r m e élégante, cultivée, convenable, à la limite de l ' a c c e p t a b l e : il f a u d r a faire le c o m p t e u n j o u r de tous les hésitants q u i succombè- r e n t à u n délire si j o l i m e n t t o u r n é , si p r o f o n d é m e n t r a s s u r a n t . J ' e n t e n d s e n f i n l a version q u i a u r a i t p u d u r e r , e n j a m b e r les a n n é e s terribles, s u r v i v r e à l a collaboration et d o t e r n o t r e pays de ce lien social n o u v e a u q u ' e l l e avait d e b o u t e n b o u t p e n s é C o m m e n t B . - H . L é v y parvient-il à cette c o n c l u s i o n ? P o u r être installée d a n s u n c a d r e m é d i é v a l et e n c h a n t e u r , U r i a g e n ' e s t pas, dit-il, u n e fan- taisie folklorique. E n c e n s a n t le m a r é c h a l et tout entière occupée à f a b r i q u e r les chefs de l'ère naissante, elle est u n e pièce maîtresse d u
1. Ibid., p. 307.
2. B.-H. LÉVY, op. cit., p. 48.
3. Ibid.
4. Ibid., p. 49.
5. Ibid., p. 53.
dispositif étatique vichyssois. « Sorte de Saint-Cyr civil» ou « d'ENA avant la lettre », elle élabore et diffuse «les valeurs les plus fonda- m e n t a l e s du régime : l'amour de la terre et du travail manuel, l'esprit martial et fraternel du sport et du feu de camp, l'ensei- gnement par Mounier, H. Beuve-Méry, Paul-Henry Chombart de Lauwe et d'autres de ces grands penseurs authentiquement fran- çais que sont Proudhon, Maurras et Péguy, l'éducation des nou- velles élites aux anathèmes de l'avant-guerre contre l'argent, l'intellectuel et l'individualisme libéral ou l'apprentissage des dis- tinguos dorénavant indispensables entre les communautés de sang, de travail ou de lieu. En bref, l'école a un style, nationaliste, anti- allemand, contre la collaboration, et on y est même tolérant à l'égard des juifs. Un style qui est celui du «pétainisme a c h e v é Le passage de l'équipe d'Uriage à la Résistance peut sembler contradictoire avec le propos. Pas du tout, répond B.-H. Lévy, puisqu'il s'effectue à Noël 1942, c'est-à-dire aux lendemains du franchissement de la ligne de démarcation par l'armée allemande, c'est-à-dire au moment fatidique, symbolique où l'espoir se meurt pour les francs pétainistes, où le rêve de la Révolution nationale, fraîche et joyeuse, succombe définitivement sous la botte du nazisme. En d'autres termes, la date du ralliement est la preuve vivante qu'Uriage était animée par la substance même de l'idéo- logie française et préparait, «enracinée dans nos terroirs» et «par- lant la plus pure et la plus classique langue de F r a n c e l'anti-1789, l'autre Révolution française, celle de la communauté et de l'organicisme.
Deux livres-scandale
En la terre de France des années quatre-vingt, on ne touche pas à Vichy, au pétainisme, à la Résistance et au fascisme sans risques et, ainsi qu'on le devine aisément, les livres de B.-H. Lévy et Z. Sternhell déclenchèrent, chacun en leur temps, de très vives polé- miques.
En dépit de quelques articles parus dans la presse, le Monde et le Monde diplomatique notamment, la controverse autour des écrits de
1. Ibid., p. 50.
2. Ibid.
3. Ibid., p. 54.
4. Cf. Le Monde, 14 janvier 1983 et 11-12 mars 1984, et Le Monde diplomatique de mars 1985. Les deux premiers contiennent des entretiens avec Z. Sternhell, le troisième un article critique de Gilbert Comte.
Z. S t e r n h e l l resta d a n s l ' e n s e m b l e c a n t o n n é e a u x historiens et a u x spécialistes qui, tout e n r e c o n n a i s s a n t à l'universitaire d ' i n d é n i a b l e s qualités de c h e r c h e u r et u n e g r a n d e culture, r é c u s è r e n t ses t r a v a u x . Avec plus o u m o i n s de v é h é m e n c e selon les cas, ils contestèrent la m a n i è r e d o n t é t a i e n t présentés q u e l q u e s a u t e u r s , l a réalité de l ' i n f l u e n c e de certains c o u r a n t s choisis et les m é t h o d e s de travail uti- lisées, e n p a r t i c u l i e r la r e c o n s t i t u t i o n sélective et partiale d'itinérai- res individuels et le r e c o u r s c o n s t a n t a u « syllogisme d ' i d e n t i t é » q u i consiste à v o i r u n e p a r e n t é e n t r e d e u x p e n s e u r s parce q u e ceux-ci c r i t i q u e n t u n troisième e n t e r m e s voisins. Ils r e p r o c h è r e n t aussi à Z. Sternhell de s ' i n t é r e s s e r u n i q u e m e n t à l'histoire des idées et de m i n o r e r , p a r e x e m p l e , le rôle j o u é p a r la P r e m i è r e G u e r r e m o n d i a l e d a n s la genèse d u fascisme o u l ' a c t i o n de g r o u p e s fascistes déclarés ( m e m b r e s d u P P F de D o r i o t , collaborateurs de J e suis partout, cagou- lards, etc.). M a i s surtout, ils furent u n a n i m e s à c o n d a m n e r l'absence d ' u n e définition préalable et r i g o u r e u s e d u fascisme fondée s u r les m o d è l e s italien et a l l e m a n d et e n d é n o n c è r e n t l ' a b o u t i s s e m e n t logi- q u e : « u n fascisme à g é o m é t r i e v a r i a b l e q u e l ' a u t e u r décèle par- t o u t , et s i n g u l i è r e m e n t d a n s le pays o ù il n e t r i o m p h e p a s et o ù l ' e n r a c i n e m e n t de la culture d é m o c r a t i q u e limite son développement.
Les historiens firent alors chorus. « L a F r a n c e des années trente aller- g i q u e a u fascisme », « S u r u n fascisme imaginaire », « F a s c i s m e à la française o u fascisme i n t r o u v a b l e » t i t r è r e n t r e s p e c t i v e m e n t Serge Berstein, J a c q u e s J u l l i a r d et M i c h e l W i n o c k A u t e u r d ' u n e his- toire d e la r e v u e Esprit, ce d e r n i e r prit la défense de M o u n i e r , rap- p e l a sa d é n o n c i a t i o n d u n a z i s m e , ses positions a n t i m u n i c h o i s e s et r é t a b l i t d e u x faits o m i s p a r Z. Sternhell : l ' i n t e r d i c t i o n d'Esprit e n juillet 1941 et l'incarcération de M o u n i e r entre janvier et octobre 1942.
M a i s c'est sans n u l d o u t e à p r o p o s de l ' o u v r a g e de B . - H . L é v y q u e s'est p r o d u i t e la p o l é m i q u e la plus l o n g u e et la plus violente.
T o u t c o m m e n c e a u m o i s d e j a n v i e r 1981 p a r la publication p a r L'Express des meilleures p a g e s d u livre. Les extraits choisis p o r t e n t
1. Le livre Ni droite ni gauche et deux articles : « Sur le fascisme et sa variante française » in Le Débat, n° 32, novembre 1984, p. 28 sq. ; « E. Mounier et la contes- tation de la démocratie libérale dans la France des années trente», Revue française des sciences politiques, n° 6, déc. 1984, p. 1141 sq.
2. L'expression est de Serge Berstein.
3. Cf., dans l'ordre, les revues : Vingtième Siècle, n° 2, 1984, p. 83 sq. ; Annales, Économies-Sociétés-Civilisations, juil.-août 1984, p. 849 sq. ; Le Débat, n° 23, janv. 1983.
On peut aussi lire Shlomo SAND, «L'idéologie fasciste en France », Esprit, n 8-9, 1983, p. 149 sq. ; P. BURRIN, «La France dans le champ magnétique des fascis- mes», Le Débat, n° 32, nov. 1984, p.52 sq.
4. Mais aussi B. COMTE, «E. Mounier devant Vichy et la Révolution natio- nale en 1940-1941 : l'histoire réinterprétée», Revue d'histoire de l'Église de France, 1985, p. 253 sq. ; et F. FEJTO, «E. Mounier et Esprit coupables ?», Commentaire, n° 30, 1985, p. 664 sq.
sur les années trente, le pétainisme rouge du P C F et Uriage. En regard du texte sur l'école, une photographie appelée à attiser la colère des anciens d'Uriage. L'hebdomadaire commet en effet l'erreur de choisir une vue du château à une époque où l'équipe de Dunoyer de Segonzac a depuis longtemps rejoint la Résistance et a été rem- placée dans les lieux par une autre école de cadres, celle de la Milice, dont le nom trône sur une pancarte accrochée au m u r de façade.
La légende de la photo ne dissipe pas la confusion et si elle précise bien que le cliché date de 1944, elle reprend quelques mots de B.-H. Lévy qui s'appliquent à l'école de 1940-1942. Très vite, la mécanique s'enclenche. Les bonnes feuilles sont publiées par L'Express dans la semaine du 10 au 16, le livre sort le 14 et, dès le lendemain et le surlendemain, paraissent les premiers articles dans Le Quotidien de Paris, Le Monde et Les Nouvelles littéraires. Le 23, B.-H. Lévy fait un passage houleux à l'émission Apostrophes, « Au carrefour des idéo- logies », qui parachève le lancement du livre et engage définitive- ment la polémique. Celle-ci va durer plusieurs mois, mobiliser des journalistes, des historiens, des intellectuels, des témoins de l'épo- que, des amis des uns et des autres et rebondir d'éloges en insultes, d'études fouillées en papiers d ' h u m e u r et de droits de réponse en contre-attaques. Une bonne trentaine d'articles au total.
Et d'abord, que répondent les anciens d'Uriage puisqu'ils sont au premier chef concernés ?
La réaction de certains est brutale. Pour H. B e u v e - M é r y la cause est entendue. B.-H. Lévy tronque ou fausse délibérément les faits et profère d'odieux propos sur la « tolérance » des juifs à Uriage.
Il n ' a rien compris, écrit n'importe quoi et se trouve en proie au
« délire gentiment tourné » qu'il dénonce chez les autres. J.-M. Dome- nach, doublement scandalisé et mis en cause parce que sa « vie a été orientée » par Uriage et Esprit, n'est pas plus tendre dans Le Matin de Paris . «Hystérie» qui outrage l'intelligence du pays, symptôme d'une «régression française», la thèse de B.-H. Lévy est à ranger à la même enseigne que les mystifications faurissoniennes sur la non- existence des chambres à gaz. Elle est assise sur une constante falsi- fication des écrits et des actes des individus, une technique de l'amal- game dont « les totalitaires sont coutumiers ». Rappelant l'arrestation de Mounier, son procès devant la justice de Pétain, l'établissement de liens entre Uriage et la Résistance avant Noël 1942 et le passage de l'école dans la clandestinité au début de l'année suivante, J . - M . D o m e n a c h écrit : «C'était ça, notre fascisme — pour permet- tre à Lévy de publier aujourd'hui librement ses insanités. [...] J'espère que nous ne devrons pas affronter une nouvelle occupation. C a r ce
1. Lettre à L'Express, n° 1541.
2. Le Matin de Paris, 22 janv. 1981, p. 14.
n e s e r a i t p a s le s t r u c t u r a l i s m e , le f r e u d i s m e ( m ê m e l a c a n i e n ) , le m o n o - t h é i s m e e t l a s é m i o l o g i e q u i r é s i s t e r o n t , m a i s c e q u i r e s t e d e j u s t e e t s i m p l e c h e z le p e u p l e e t l e s i n t e l l e c t u e l s , u n e m i n o r i t é p l u s r e s - t r e i n t e e n c o r e q u ' i l y a q u a r a n t e a n s , d e s g e n s q u i c r o i e n t à l a l i b e r t é , à l ' é g a l i t é d e s d r o i t s e n t r e l e s h o m m e s , à c e q u e P é g u y a p p e l a i t :
" l ' i n t e r n a t i o n a l e h u m a i n e " . » D a n s l e n u m é r o d ' E s p r i t d e m a i 1 9 8 1 G . G a d o f f r e c h o i s i t a u s s i l a c o n t r e - o f f e n s i v e . S ' i l c o n c è d e à B . - H . L é v y d ' a v o i r f o r t b i e n s u p a r l e r d e l ' a t m o s p h è r e d ' e u p h o r i e r é f o r m a t r i c e e t d e r ê v e é v e i l l é d a n s l a q u e l l e b a i g n a i t U r i a g e , il r e j e t t e l ' a c c u s a t i o n d e « p é t a i n i s m e a c h e v é » , c o n d a m n e l ' a s s i m i l a t i o n d u style m i l i t a i r e e t p a t r i o t i q u e a u f a s c i s m e e t c o n c l u t v e r t e m e n t : « C ' e s t a i n s i q u e c e u x q u i a v a i e n t le s t y l e m i l i t a i r e c o n t r i b u è r e n t à l a L i b é r a t i o n , e t c e u x q u i n e l ' a v a i e n t p a s r e s t è r e n t c h e z e u x o u s e c a c h è r e n t . O n p e u t s e d e m a n d e r d a n s l e q u e l d e s d e u x c a m p s s e s e r a i t t r o u v é B e r n a r d - H e n r i L é v y a v e c v i n g t a n s d e m o i n s e t u n a u t r e n o m . S a n s d o u t e p a s d a n s c e l u i d e l a R é s i s t a n c e a v o u é e . P e u t - ê t r e c h e z les i n t e l - l e c t u e l s n e u t r a l i s t e s q u i g r e n o u i l l a i e n t d a n s P a r i s o c c u p é e t q u i , p a r h o r r e u r d u s t y l e m i l i t a i r e e t d u n a t i o n a l i s m e , p r ê c h a i e n t l a p a i x d é f i - n i t i v e a v e c l ' A l l e m a g n e n a z i e . »
A v e c m o i n s d e p a s s i o n m a i s a u t a n t d e f e r m e t é , d ' a u t r e s a n c i e n s r é a g i s s e n t : R e n é d e N a u r o i s d a n s L a Croix, P . - H . C h o m b a r t d e L a u w e d a n s L e M o n d e , J . D u m a z e d i e r d a n s L ' E x p r e s s e t E s p r i t . D ' a u c u n s r e f u s e n t d e r é p o n d r e . D ' a u t r e s e n c o r e n e le p e u v e n t p a s , f a u t e d e t e m p s p o u r é c r i r e o u d e c o l o n n e s d a n s l e s j o u r n a u x . T o u s n ' o n t c e p e n d a n t p a s o u b l i é « l ' a f f a i r e B . - H . L é v y » e t m e d i r o n t l e u r i n d i - g n a t i o n l o r s d e n o s r e n c o n t r e s . A i n s i B e r t r a n d d ' A s t o r g m e d é c l a r e :
« C o m m e n t B . - H . L é v y n ' a - t - i l p a s c o m p r i s q u e le v é r i t a b l e m i r a c l e f r a n ç a i s , c ' é t a i t d e n e p a s e n ê t r e a r r i v é a u m ê m e p o i n t q u e l a j e u - n e s s e a l l e m a n d e ? Q u e l a é t é le m i r a c l e q u i a f a i t q u e n o u s n e s o m - m e s p a s d e v e n u s d e s n a z i s ? » L a g r a n d e m a j o r i t é d e s a n c i e n s d ' U r i a g e , r é v o l t é e o u s i m p l e m e n t d é ç u e p a r l ' i n c o m p r é h e n s i o n d u j e u n e e t f o u - g u e u x p h i l o s o p h e , s c a n d a l i s é e p a r l a p h o t o d e L' E x p r e s s , r a p p e l l e q u e V i c h y n ' é t a i t p a s f a i t d ' u n e p i è c e e t q u ' i l e x i s t a i t a u s e i n m ê m e d u r é g i m e d e s c o u r a n t s d i f f é r e n t s e t d e s t i n é s à s ' o p p o s e r : d e s c o l l a b o r a - t e u r s , d e s m a r é c h a l i s t e s , d e s f u t u r s r é s i s t a n t s . B e a u c o u p é v o q u e n t a u s s i les m a u v a i s e s r e l a t i o n s q u ' e n t r e t e n a i e n t U r i a g e e t V i c h y e t r a c o n t e n t q u e l ' é c o l e é t a i t l ' u n d e s r a r e s l i e u x d e F r a n c e o ù se f a i s a i t , p u b l i - q u e m e n t e t d è s 1 9 4 0 , l e p r o c è s d u n a z i s m e , d e l ' a n t i s é m i t i s m e e t d u r a c i s m e . A l ' i m a g e d e J . D u m a z e d i e r , n o m b r e u x e n f i n s o n t c e u x
1. Esprit, n° 5, 1981, p. 37-38.
2. La Croix, 5 fév. 1981, dans lequel on peut lire également une réponse de B. Comte, historien spécialiste de l'école d'Uriage ; Le Monde, 24 janv. 1981, p. 2, qui publie aussi le 31 une critique de B.-H. Lévy par Jean-Louis Lévy, médecin et ami de Dunoyer de Segonzac; Esprit, n° 5, 1981, p. 39-40, où figurent aussi divers témoignages de proches de l'école.
q u i se s o u v i e n n e n t de l ' a p r è s U r i a g e et soulignent c o m b i e n ce pré- t e n d u p é t a i n i s m e a été p o r t e u r d e culture d é m o c r a t i q u e : « N o u s a v o n s toujours milité p o u r u n e lutte c o n t r e les injustices, p o u r u n e p r o m o t i o n individuelle et collective de ce q u e n o u s appelions " l e s élites p o p u l a i r e s " . N o u s militions p o u r u n e h u m a n i s a t i o n révolu- t i o n n a i r e d u travail, u n e culture p o p u l a i r e a u t h e n t i q u e . L e s futurs f o n d a t e u r s d u Monde o u d u C e n t r e culturel d e R o y a u m o n t étaient p a r m i nous. E n q u o i l e u r p e n s é e p r o f o n d é m e n t d é m o c r a t e a-t-elle le m o i n d r e r a p p o r t avec le fascisme ? Il y a v a i t aussi, à U r i a g e , des a n i m a t e u r s q u i o n t été les p r e m i e r s à r e l a n c e r l ' é d u c a t i o n o u v r i è r e intersyndicale, d a n s la clandestinité, puis à l a L i b é r a t i o n . [...] C ' e s t d a n s cette é q u i p e d ' U r i a g e q u e s ' é l a b o r e aussi ce q u i devait d e v e n i r u n m o u v e m e n t national de culture p o p u l a i r e : P e u p l e et C u l t u r e . E n q u o i t o u t cela ressemble-t-il à " u n fascisme a u x couleurs de la F r a n c e " 1 ? »
E n t r e journalistes, historiens et intellectuels, le d é b a t n ' e s t p a s m o i n s vif. Échauffés p a r la m o n t é e d u racisme, l a r é c e n t e publica- tion des thèses de F a u r i s s o n et l ' o p é r a t i o n des bulldozers d u P C F à V i t r y , d e u x g r o u p e s s ' o p p o s e n t .
D ' u n côté c a m p e n t les p a r t i s a n s de l ' o u v r a g e , m ê m e s'ils criti- q u e n t q u e l q u e s formules simplistes, certaines a t t a q u e s m a l a d r o i t e s et injustes, o u les trémolos exagérés d u p h i l o s o p h e e n colère. P a u l G u i l b e r t , d u Quotidien de Paris, salue d a n s L' Idéologie française « la plus belle méditation sur la F r a n c e p a r u e depuis la dernière visite de M a l - r a u x à C o l o m b e y J e a n - P a u l E n t h o v e n , d u Nouvel Observateur, souligne q u e le livre, « e n l ' é t a t actuel des p r é j u g é s et v u le t a u x d e r a c i s m e a m b i a n t , est, à l'évidence, d ' u t i l i t é p u b l i q u e A l a i n R o g e r , professeur de philosophie à l'université de C l e r m o n t - F e r r a n d , estime lui d a n s la t r i b u n e d u Matin de Paris q u e L'Idéologie française est « u n g r a n d livre, salutaire, e x e m p l a i r e » , q u i u s e d e l ' a m a l g a m e , p r é c i s é m e n t p a r c e q u ' i l c h e r c h e à déceler « sous l ' é c u m e des querel- les, le creuset c o m m u n , l ' i m m o n d e m a t r i c e o ù s ' e n g e n d r e , p a r u n e m a n i è r e de parthénogenèse bien française [...], le fascisme tricolore ».
« O n s a u r a gré à B . - H . Lévy, poursuit-il, d e r é c u s e r la sève et le sang, la terre et le terroir, et leurs succédanés écologiques, p o u r l e u r s u b s t i t u e r la force d u c o n c e p t et de l ' u n i v e r s e l E n f i n , J e a n - F r a n ç o i s Revel, p r e n a n t d a n s L'Express d u 7 février la défense de B . - H . L é v y face a u x historiens r e c o n n u s , tire l ' e n s e i g n e m e n t sui- v a n t de l'offensive m e n é e contre L'Idéologie française : « C e q u i a faussé
1. Esprit, n° 5, 1981, p. 40.
2. Le Quotidien de Paris, 16 janv. 1981.
3. Le Nouvel Observateur, 26 janv. 1981, p. 84-85.
4. Le Matin de Paris, 4 mars 1981, p. 12.
e n partie la discussion a u t o u r d u livre de Lévy, c'est l'existence d ' u n
" l o b b y d ' U r i a g e " d o n t j ' a i découvert, à cette occasion, la p u g n a - cité i n s o u p ç o n n é e [...]. Si cet épisode, s o m m e toute minuscule, de l a S e c o n d e G u e r r e m o n d i a l e d e m e u r e , a p r è s q u a r a n t e ans, suscep- tible de d é c h a î n e r u n e aussi i n t o l é r a n t e v é h é m e n c e , c ' e s t sans d o u t e q u ' i l y a q u e l q u e p a r t u n c a d a v r e d a n s le p l a c a r d 1 »
D e l ' a u t r e côté s'établissent, plus n o m b r e u x , les adversaires d u livre. A u n e o u d e u x exceptions près, ils r e c o n n a i s s e n t tous à B . - H . L é v y le sens d u p a m p h l e t , la g r a n d e qualité de son style et la puis- s a n c e é m o t i o n n e l l e de ses appels a u x droits de l ' h o m m e . E n revan- che, ils le c o n d a m n e n t p o u r sa rage de philosophe inquisiteur, sa m o r g u e à j u g e r des vertus et des fautes des vivants et des m o r t s et sa p a s s i o n m é g a l o m a n i a q u e p o u r le « c o u p » m é d i a t i q u e .
C e r t a i n s accusent p u r e m e n t et s i m p l e m e n t la thèse de B . - H . Lévy d ' ê t r e u n faux, f a b r i q u é à coups de citations fantaisistes et truquées, qui, parfois, rencontre et d é n a t u r e le sens de p h é n o m è n e s déjà depuis l o n g t e m p s mis à j o u r p a r les historiens : l'hétérogénéité politique des soutiens a u r é g i m e de V i c h y , les sources de droite et de gauche de l'antisémitisme, etc. C ' e s t « u n e i m p o s t u r e » , écrit P i e r r e - L u c Séguil- l o n d a n s Témoignage chrétien. «Il n ' y a p a s u n e " i d é o l o g i e fran- çaise" », r é p o n d a u x q u e s t i o n s d u m ê m e j o u r n a l M . W i n o c k , et b e a u c o u p de c e u x q u i « n ' o n t p a s la c u l t u r e historique ni le t e m p s d e se r e p o r t e r a u x textes [...] r i s q u e n t de t e n i r p o u r fascistes des a u t e u r s q u i o n t c o m b a t t u toutes les b a r b a r i e s m o d e r n e s et q u i doi- v e n t n o u s aider à poursuivre cette l u t t e C ' e s t u n e «rhapsodie e n m i n e u r » , dit R e n é R é m o n d , q u i « d a n s sa p r é t e n t i o n à dispenser u n e vérité j u s q u ' a l o r s cachée risque de faire p e r d r e u n e p a r t de
l'acquis laborieusement constitué par les h i s t o r i e n s «Tous des fascistes, titre ironiquement Bertrand Poirot-Delpech, qui juge que le «corpus des textes attend son h a b e a s Plus expéditif encore, J. Julliard commence son article intitulé «Les n'importe quoi et le presque rien» par ces mots : «On l'a peut-être déjà deviné à mon
t i t r e : c ' e s t d u l i v r e d e B . - H . L é v y q u e j e v e u x p a r l e r
Tout en récusant, le plus souvent avec autant de virulence, la thèse de l'idéologie française, d'autres critiques cherchent surtout à atti- rer l'attention du public sur les présupposés du nouveau philosophe, les enjeux de son propos et les dangers de ses conclusions. Pour Ray- mond Aron, qui regrette que B.-H. Lévy n'ait pas pris le temps de réfléchir, ne serait-ce qu'un instant, au fait que «le fascisme n'a jamais
1. L'Express, 7 fév. 1981, p. 56-58.
2. Témoignage chrétien, 26 janv. 1981, p. 7.
3. Ibid., p. 7-8.
4. Le Point, 26 janv. 1981, p. 106.
5. Le Monde, 16 janv. 1981, p. 18.
6. Le Nouvel Observateur, 30 mars 1981, p. 58-60.
"pris" en France, comme une mayonnaise ne prend pas», l'ouvrage est, sans conteste aucun, un «danger public ». Il «jette du sel sur toutes les plaies mal cicatrisées » et risque en particulier de creuser un fossé entre les juifs et les non-juifs de F r a n c e C'est aussi l'avis d'Alain Besançon qui écrit dans Le Point : «Je propose dans l'inté- rêt général — y compris celui de Bernard-Henri Lévy — que nous oubliions ce livre2. » Ou celui de Jean-François Kahn qui pense que B.-H. Lévy est «obsédé jusqu'à la psychose par la seule dimension de l'antisémitisme », répond à un terrorisme inquisiteur par un autre terrorisme inquisiteur et peut ainsi rendre totalement impossible le rassemblement des forces antifascistes dont il prône la nécessité Dans Le Matin de Paris, Alain Touraine se livre à une analyse socio- politique du livre. A ses yeux, le succès immérité de L 'Idéologie fran- çaise est le symptôme d'un renversement idéologique : «Après trente ans d'une pensée doctrinaire de gauche pour laquelle toute vie sociale se réduisait à l'opposition de la bourgeoisie et du prolétariat, voici que Bernard-Henri Lévy nous jette dans une pensée doctrinaire de droite pour laquelle seule compte l'opposition du libéralisme et des régimes autoritaires, qu'ils soient de droite ou de gauche. » B.-H.
Lévy, estime le sociologue, se fait de la démocratie une idée étroite et strictement politique qui l'empêche de comprendre l'apport des mouvements sociaux contestataires à l'élargissement et au renforce- ment de la démocratie. Sa thèse ne doit pas « nous détourner, conclut- il, de notre objectif principal : renforcer les libertés en réduisant les inégalités et en supprimant les e x c l u s i o n s C'est également le manichéisme de B.-H. Lévy que dénonce Paul Thibaud dans un long article d'Esprit. En désignant sous le vocable idéologie française « un amalgame du fascisme proprement dit, du traditionalisme, et de toute autre forme de critique de la démocratie libérale», B.-H. Lévy ne nous laisse, écrit-il, qu'« une seule alternative : idéologie française ou démocratie l i b é r a l e
Individualisme, communauté ou troisième voie ?
On pourrait, à partir des écrits de B.-H. Lévy, de Z. Sternhell et des polémiques dont ils furent l'objet, disserter à l'infini sur de multiples sujets : les techniques d'étude de textes et la déontologie
1. L'Express, 7 fév. 1981, p. 56-58.
2. Le Point, 26 janv. 1981, p. 107.
3. Les Nouvelles littéraires, 15-22 janv. 1981, p. 10-12.
4. Le Matin de Paris, 4 mars 1981, p. 12.
5. Esprit, n° 5, 1981, p. 3-33.