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Marie-Sophie L. Château-Prison

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Academic year: 2022

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Texte intégral

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Château-Prison

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Marie-Sophie L.

Château-Prison

JOURNAL D'UNE TIMIDE

Albin Michel

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A mes parents, à tes enfants.

© É d i t i o n s A l b i n M i c h e l S . A . 1 9 8 7 2 2 , r u e H u y g h e n s , 7 5 0 1 4 P a r i s

Tous droits réservés. La loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit — photographie, photocopie, microfilm, bande magnétique, disque ou autre — sans le consentement de l'auteur et de l'éditeur, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles 425

et suivants du Code pénal.

I S B N 2 - 2 2 6 - 0 3 1 3 8 - 3

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Extraits de correspondance entre Simon Verini et sa fille

de 1976 à 1986

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1976

15 novembre : mort de Jean Gabin.

Le jour où quelqu'un vous aime, il fait très beau.

(Extrait de la chanson Je sais, chantée par Jean GABIN.)

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Pension Château Beau Cèdre, Montreux en Suisse, jeudi 18 novembre 1976.

Chère maman et cher papa,

C'est la première fois que je vous écris et ça me fait tout drôle. Je ne vous dis pas pareil que si je vous parlais, que si j'étais devant vous. En fait, je préfère réserver les choses pour quand vous viendrez me chercher, parce que c'est trop dur de tout raconter dans une lettre. En plus, si je devais écrire tout, ça me prendrait trop de temps, vu que ça fait déjà cinq fois que je recommence en entier à cause des ratures. Je voudrais surtout que vous, vous m'écriviez, pour avoir de vos nouvelles et tout ce que vous faites sans moi. Moi, ça va. Je suis dans une très belle maison, pas du tout moderne, avec des tapis, des choses très vieilles et très précieuses. Il n'y a que des petites filles et aussi des grandes mais pas de garçon.

Je n'ai plus rien à dire alors je finis la lettre. En plus, il faut que j'aille manger. Je vous embrasse très fort. Je vous aime d'amour.

Votre fille chérie.

P-S : J'attends votre lettre ! Dépêchez-vous !

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Rio de Janeiro, le 19 novembre 1976.

Ma chérie,

Tu vas être déçue. Nous avons dû partir brusquement en voyage d'affaires avec maman. On ne se verra donc pas dimanche prochain comme prévu et peut-être pas non plus dimanche suivant. Le Brésil, c'est très loin de la Suisse, tu sais, et c'est drôlement chaud. Un voyage tout à fait imprévu et obligatoire. C'est ça la vie.

Nous changerons souvent d'hôtel, alors écris-nous à notre maison de Villers, on fera suivre le courrier. Et ne t'inquiète pas pour grand-mère, elle va beaucoup mieux. Je passe main- tenant le stylo à maman qui veut te faire un dessin de ce que nous voyons de notre hôtel.

Ma chérie, nous t'embrassons tous les deux très très fort.

Envoie-nous de tes nouvelles.

Papa et maman.

Pension Château Beau Cèdre, Montreux, dimanche 28 novembre 1976.

Chers parents,

Pour être déçue je suis déçue. C'est quoi ce voyage d'affaires? Enfin, je suis contente que grand-mère aille mieux.

Maintenant, il faut que je vous dise : ici, j'ai beaucoup de travail, et je me suis bien habituée à ce qu'il paraît. Je l'ai entendu dire par une maîtresse. Elles sont très gentilles avec moi. Il y en a même une qui ressemble à maman mais en moins bien. Je rajoute BEAUCOUP BEAUCOUP moins bien pour que maman ne soit pas triste. Point de vue amie, je crois que

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j'en ai trouvé une vraiment bien, mais je ne lui ai pas encore dit, au cas où elle ne serait pas d'accord pour être mon amie.

Elle s'appelle Valentine. Voilà mes histoires pour l'instant. Je vous tiendrai au courant. Je monte aussi beaucoup à cheval, mais il ne faut pas que maman s'inquiète. Voilà. J'espère que vous ne vous faites pas de souci pour moi. J'attends votre lettre où vous me dites quand je pourrai vous rejoindre au Brésil. Peut-être pour les vacances de Noël. Je vous dessine la pension pour que vous vous imaginiez mieux et parce que c'est très dur à dire.

Je vous embrasse encore plus fort que la dernière fois.

Embrassez aussi tonton Charlot.

Votre fille qui vous aime.

Rio de Janeiro, le 3 décembre 1976.

Ma chérie,

Tu sais, là où on est, on ne pouvait pas emmener notre petite fille. En ce moment, on est en pleine forêt vierge. Tu sais ce que c'est que la forêt vierge? Tiens, un Pygmée vient juste de passer en courant devant nous. Mais il n'y a pas que des Pygmées dans la forêt vierge. Il y a aussi des moustiques, des serpents, des crocodiles, des fourmis mangeuses d'hommes!

Pas une seule petite fille ne résisterait à tout ça!

Pourtant, au Brésil, on va y rester plus longtemps que prévu. J'espère que tu ne nous en veux pas. Ma grande chérie, nous sommes très contents que tu te plaises à la pension, et surtout, que tu montes beaucoup à cheval. Maman me dit de rajouter qu'elle n'est pas inquiète, à condition que tu ne fasses pas trop d'acrobaties! Elle t'embrasse très fort et moi aussi. Tu nous manques. N'oublie pas que nous t'aimons très fort.

Papa et maman.

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Château Beau Cèdre, lundi 13 décembre 1976.

Chère maman et cher papa,

Cette lettre, je l'ai écrite les pieds dans une bassine d'eau froide. C'est un truc terrible pour ne pas s'endormir.

J'espère que vous ne vous ennuyez pas trop de moi comme vous dites, même si c'est normal que je vous manque.

En fait, c'est plutôt moi qui vais me faire du souci pour vous.

Avec tout ce qui vous arrive! J'ai vraiment hâte de vous revoir. Plus qu'avant où on se voyait tout le temps. Je ne pense qu'à ça. Et vous? Je me réjouis d'avance.

Maintenant, je voudrais écrire une chose mais seulement pour maman. Alors je le mets sur une autre feuille pour que papa ne lise pas. C'est vraiment seulement pour maman. Alors j'espère que papa ne sera pas trop curieux, et que maman ne lui dira pas. Pour papa : ce n'est pas grave et pas très important.

Je vous embrasse tous les deux très fort. Je vous aime.

Votre fille qui vous aime.

LETTRE À NE LIRE U N I Q U E M E N T QUE PAR M A M A N . I N T E R D I C T I O N À PAPA DE LIRE ABSOLUMENT. C'EST U N ORDRE.

Chère maman,

C'est à propos de moi, tu te rappelles que tu avais ri parce que j'avais seulement un sein qui grossissait. J'avais peur que l'autre ne vienne jamais. Eh bien il est maintenant devenu comme l'autre et ils ont tous les deux beaucoup poussé depuis la dernière fois que tu m'as vue. Tu vas être surprise je crois!

J'ai hâte que tu viennes vite pour te montrer que c'est vrai.

Alors surtout, n'en parle pas à papa.

Je t'embrasse très fort, et écris-moi vite à ce sujet dans une lettre séparée de papa.

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Je t'embrasse très fort maman chérie que j'aime plus que tout au monde.

Tu me manques horriblement. J'aimerais bien que tu quittes un peu papa pour venir me voir un peu, parce que moi aussi, j'ai besoin de toi. Je t'aime très fort. Je t'aime d'amour. J'ai vraiment hâte que tu arrives vite!

Ta fille chérie.

P-S : Fais-moi penser à te montrer mes seins la prochaine fois que tu viendras au cas où j'oublierais.

JE RAPPELLE QUE PAPA NE DOIT PAS LIRE CETTE LETTRE.

MERCI.

Autre chose pour toi aussi maman. Je m'étais trompée quand je vous ai dit qu'il n'y avait que des filles et pas de garçons. Il y en a juste un qui s'appelle Antoine. Mais c'est un frimeur que je n'aime pas du tout. Il frime parce qu'il croit que toutes les filles sont à ses pieds. Normal! c'est le seul garçon. Alors forcément, c'est facile pour lui. En tout cas, moi, je ne l'aime pas du tout. En plus, il a l'accent suisse.

Je ne peux pas m'empêcher de rire quand il parle tellement ça fait bête. Et puis il est habillé tellement démodé! Si tu voyais! Il fait très « petit vieux ». Enfin, tout ça n'est vraiment pas important.

Alors je te quitte et je te réembrasse très très fort. Je t'aime.

Je t'attends! Viens vite pour qu'on parle de tout ça. Je t'aime.

Ta fille chérie.

P-S : Ne t'inquiète pas, je fais très attention pour ne pas prendre l'accent suisse. De toute façon, ici, avec les filles de tous les pays, j'apprends surtout l'anglais. Je t'embrasse encore, je t'aime.

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Château Beau Cèdre, mercredi 16 décembre 1976.

Chère maman, cher papa,

On peut dire que vous m'avez mise dans une drôle de pension! On y apprend des choses bizarres! Par exemple, lundi dernier, on nous a appris à éplucher des oranges avec un couteau et une fourchette. Avec l'interdiction d'y mettre les doigts!

Vous vous rendez compte, la leçon a duré une heure et il paraît que c'est très important, autant que la grammaire et l'orthographe. Moi, ça m'étonne. En plus, je ne suis pas douée du tout, et j'en ai mis partout tellement je riais. J'aurais voulu que tu sois là, maman, toi qui aimes tellement manger avec tes doigts quand on est toutes les deux!

La prochaine leçon, on apprendra à éplucher les bananes et les pommes. J'avais raison de vous dire que c'est une drôle de pension! En plus, il y a ici que des filles avec des noms très compliqués : des « de quelque chose ». Il y en a même qui sont comtesses. Et elles ont toutes des parrainages tellement il paraît que c'est difficile de rentrer dans cette pension. Alors je voulais vous demander comment j'ai pu être acceptée si vite, et est-ce qu'on a des nobles dans la famille ou est-ce que papa a raconté une histoire (ce qui est possible)? Dites-le-moi. Aussi, je voudrais savoir combien de temps je vais rester dans cette pension, vu que ça fait déjà deux mois que j'y suis. En tout cas, j'espère que vous allez bien.

J'attends toujours de vos nouvelles avec impatience. Je vous embrasse très fort et je me dépêche parce que je dois aller répéter mon piano. Demain, on a cours de piano. On va même jouer du Mozart. Le même nom que le copain de papa. Marrant non? Je demande à papa si son Mozart à lui, il est de la même famille...

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Je fais vite, alors je vous embrasse très fort tous les deux.

Je vous aime.

Votre fille chérie.

Beau Cèdre, dimanche 19 décembre 1976.

Chère maman et cher papa,

Je vous écris parce que je suis un peu en colère contre vous. Mon professeur d'anglais m'a certifié qu'il n'y avait pas de Pygmées au Brésil. Alors? Je ne voulais pas vous écrire à cause de ça mais alors je me suis dit qu'on ne saurait jamais et qu'on n'en finirait jamais. C'est parce que vous ne m'écrivez jamais. On dit ici que vous m'abandonnez ou que vous êtes en vacances sans moi. Je crois que ce n'est pas vrai, mais vous êtes paresseux pour me raconter, alors je suis en colère contre vous. Vous devriez penser que vous vous dites les choses entre vous parce que vous êtes tous les deux, alors que moi, je suis toute seule. Alors je propose que maman laisse un peu papa et vienne me voir pour changer et que ce soit plus juste, parce que ce n'est pas normal que papa ait tout le temps maman et moi jamais. J'attends votre réponse. Sinon moi ça va, à part que j'attends de vos nouvelles, alors ça va moyen.

Comme je ne veux pas finir la lettre sur quelque chose de triste, je vous embrasse TRÈS TRÈS FORT quand même et vous dis que je suis contente parce que je sais que votre lettre arrivera bientôt. Voilà. Je ne veux pas que maman s'inquiète pour moi. Je suis en pleine santé, je mange bien, de tout, et je pense à me laver les dents le soir parce que je ne veux pas que les deux autres filles qui dorment dans la même chambre que moi me croient sale. J'espère que cela te fait plaisir,

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maman. Alors je vous embrasse tous les deux et je sais que vous aussi.

En attendant votre lettre je vous réembrasse.

Je vous aime.

Votre fille chérie.

Répondez vite, sinon ça va mal aller! Je vais me mettre en colère!

Fresnes, le 19 décembre 1976.

Ma chérie, ma princesse,

Puisque tu me racontes de belles histoires, à mon tour.

Je vais t'en raconter une. Un peu moins belle que les tiennes mais une vraie histoire. Alors voilà, il était une fois un Robin des Bois des villes, une sorte d'Arsène Lupin qui dévalisait les riches. Et puis un jour, ça s'est passé il y a quelques mois, ce voleur de riches s'est fait arrêter. Il se trouve enfermé à la prison de Fresnes pour un bon bout de temps. Pas drôle quand on a une adorable petite fille de douze ans qui s'appelle Marie-Sophie et qu'on n'a pas vue depuis le mois de novembre.

Oui, tu l'as deviné, ce Robin des Bois c'est ton papa. Je t'ai fait croire que j'étais au bout du monde, eh bien tu vois, le bout du monde maintenant pour moi, c'est là où tu es. Nous voilà donc, d'une certaine façon, tous les deux en pension.

Tout ça pour te dire que je ne serai pas là à Noël. Ta maman, elle, est toujours au Brésil, et j'ai bien peur qu'elle soit obligée d'y rester un petit bout de temps pour ne pas être mêlée à mes affaires. En attendant, il vaut mieux que tu restes à la pension encore un peu. C'est plus prudent.

Ma chérie, je t'embrasse très fort et j'attends de tes

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nouvelles avec impatience. Je te donne l'adresse où tu pourras m'écrire. Je t'embrasse très fort. N'oublie jamais que je t'aime.

Ton papa.

Voici l'adresse où tu pourras dorénavant m'écrire : Simon Verini, matricule 136102. Centre pénitentiaire de Fresnes, 1 av. de la Division Leclerc. Fresnes.

P-S : Et puis, en ce qui concerne ton entrée à la pension, tu n'as pas eu besoin de parrain. La directrice a tout de suite vu que tu étais une princesse! Et elle s'y connaît!

Mozart n'est pas du tout de la même famille!

Beau Cèdre, mardi 22 décembre 1976, 4 heures de l'après-midi.

Cher papa,

Je savais bien que c'étaient des histoires, le Brésil, les Pygmées.

Je suis quand même très fière d'être la fille de Robin des Bois. Et puis, je suis sûre que tu vas t'évader comme tous les grands bandits. Hein que tu vas t'évader?

Depuis que je sais la vérité, je n'ai même plus envie de me promener avec les autres. Je préfère rester seule. Ou alors je vais sur le quai avec les mouettes. Elles au moins elles ne posent pas de questions. Je reste des heures à leur donner du pain. Je crois qu'elles me reconnaissent et qu'elles m'aiment.

Dis, il y a quand même quelque chose que je ne comprends pas. Si c'était pas vrai l'histoire du Brésil, alors ce n'est pas vrai non plus que maman est là-bas. Alors je voudrais bien que tu me dises où elle se cache pour que je puisse lui écrire.

J'ai déjà des lettres pour elle, alors j'attends pour les envoyer.

Mon papa chéri, j'aimerais bien que tu me racontes ta

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vie en prison. Moi aussi j'attends tes lettres. Je t'aime très fort. Je t'embrasse aussi très fort.

Ta fille qui t'aime de toutes ses forces.

Tu sais que c'est Noël après-demain. C'est la première fois de ma vie que je l'avais presque oublié. Je t'envoie un colis à ta nouvelle adresse avec aussi les cadeaux pour maman, au cas où elle aurait un empêchement et bien que je l'attende.

Je vous embrasse tous les deux très fort et vous souhaite un très joyeux Noël.

Votre fille qui vous adore.

Beau Cèdre, samedi 25 décembre 1976.

Cher papa,

Je t'écris pour te dire que Noël s'est bien passé. Il y a eu une grande fête à la pension, avec plein de parents qui étaient venus exprès et même de pays lointains. Alors je suis quand même triste que maman ne soit pas venue. J'étais sûre qu'elle me ferait la surprise. Les gardiens m'ont apporté des cadeaux du Brésil de la part de maman, mais je n'y crois pas.

Je suis sûre qu'on me cache quelque chose. En tout cas, je te remercie, toi, d'avoir pensé à moi, et j'espère que mes cadeaux t'ont plu. En plus, maman ne m'a même pas écrit. Alors je ne comprends pas. Si vous vous êtes disputés, je préfère que tu me dises la vérité, ou alors elle est malade et tu me le caches. Je préférerais qu'elle soit malade ou qu'elle ne puisse plus bouger plutôt qu'elle ne s'occupe plus de moi. Mais je suis sûre qu'il y a quelque chose que tu ne veux pas me dire.

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J'espère que tu as passé un joyeux Noël, même sans nous. Est-ce que toi aussi, maman t'a abandonné?

Mon papa, je t'embrasse très fort parce que je t'aime.

Ta fille chérie qui t'aime.

Beau Cèdre, dimanche 26 décembre 1976.

Papa,

C'est le lendemain de Noël et je suis triste d'être sans vous.

Avant-hier, au moment de la messe de minuit, quand tout le monde a baissé la tête pour l'Élévation, j'ai relevé la tête pour voir ce qu'on nous cachait. Eh bien il y avait rien.

Est-ce que je dois continuer à croire au Bon Dieu?

Je te pose la question vu que j'ai pas de nouvelles de maman et que je pensais bien qu'elle viendrait pour Noël.

Papa pourquoi maman n'est pas venue? Elle n'est pas en prison elle! je la déteste. En plus elle ne m'écrit jamais.

Papa, je te dis au revoir, et je t'embrasse très fort. Moi aussi j'attends tes lettres.

Je t'embrasse encore.

Ta fille chérie.

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1977

11 a v r i l : mort de J a c q u e s Prévert.

Que faites-vous là petite fille Avec ces fleurs fraîchement coupées Que faites-vous là jeune fille Avec ces fleurs, ces fleurs séchées Que faites-vous là jolie femme Avec ces fleurs qui se fanent Que faites-vous là vieille femme Avec ces fleurs qui meurent J'attends le vainqueur.

Jacques PRÉVERT

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Fresnes, le 2 janvier 1977.

Ma grande chérie,

Tu sais, il ne faut surtout pas que tu en veuilles à ta maman de ne pas être venue te voir. C'est parce qu'elle ne pouvait pas. Il ne faut pas non plus que tu l'attendes. Là où elle est, maintenant, elle nous regarde, elle pense tout le temps très fort à nous, mais nous ne pourrons plus jamais la voir.

Tu sais, si je t'ai emmenée dans cette pension, c'est parce que des gens avaient enlevé ta maman. J'ai donné les bijoux que j'avais volés et tout mon argent pour la délivrer, mais ils ne l'ont jamais rendue. C'est pour ça qu'elle ne pouvait pas t'écrire. J'aurais voulu être tout près de toi pour te le dire, te serrer très fort dans mes bras pour te donner du courage, mais je vais être obligé de rester en prison très longtemps, peut- être dix ans, et nous ne pourrons pas nous voir tous les deux, seulement nous écrire. Quand je sortirai, nous nous retrou- verons, et tu seras alors une belle jeune fille, une princesse.

En attendant, ma grande chérie, il nous faudra tous les deux être très patients, et surtout très courageux, pour que ta maman qui nous entend et nous protège soit fière de nous.

Ma grande chérie, je t'embrasse très fort et très tendre- ment. N'oublie jamais que je t'aime plus que tout au monde.

Ton papa.

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Fresnes, le 19 janvier 1977.

Ma grande chérie,

Cela fait bien longtemps que tu ne m'as pas écrit, et j'aimerais bien avoir de tes nouvelles. Tu sais, il faut qu'on soit très proches tous les deux maintenant qu'on est seuls. A moi aussi maman me manque terriblement. Je suis très seul loin de vous deux. Alors ne me laisse pas tomber. Ecris-moi.

Dans une lettre, tu me demandais de te raconter ma vie en prison. Alors voilà : dans ma cellule j'ai une araignée que j'apprivoise. Tu sais, un homme qui ne parle à personne, il peut même devenir fou. Alors, l'arrivée d'une araignée dans la cellule finit par être un événement. Tu la vois vivre, bouger, tu lui parles, tu lui donnes un nom. C'est brusquement un être vivant avec toi. C'est ma mouette à moi. Tu te rappelles, dès que tu en voyais une à Villers, tu étais terrorisée. Tu me suppliais de l'écraser. Celle-là, je te jure que pour rien au monde je ne l'écraserais. Une semaine déjà qu'on est ensemble.

Je me demande quand elle va s'évader.

Ma grande chérie, je t'embrasse très fort, je t'aime.

Ton papa qui pense très fort à toi.

Fresnes, le 24 janvier 1977.

Ma chérie,

Tu sais, maintenant, il va falloir que tu m'écrives beau- coup, beaucoup. Là où je suis, j'ai besoin de tes nouvelles, parce que moi aussi je suis tout seul, et que nous sommes loin. Alors, il faut vraiment que tu me racontes TOUT ce qui t'arrive, ABSOLUMENT TOUT, et SANS RIEN OUBLIER : ce que

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Moudon, lundi 19 août 1985.

Papa chéri,

Antoine est arrivé ce matin avec des amis pour passer la fin de l'été. Et je suis heureuse. La maison est devenue plus gaie d'un coup et c'est maintenant seulement que je réalise à quel point elle était calme avant. A midi nous étions nombreux à table et avons déjeuné dehors. J'avais pressé des fruits pour faire des jus frais aux glaçons et de grandes tartes pour le dessert. Après, j'ai aidé à ourler des torchons fraîche- ment coupés dans des draps usés, au soleil, avec mon grand chapeau sur la tête, le chapeau de jeune fille de grand-mère que je n'ai pas quitté de l'été. Les garçons faisaient la sieste et Antoine me regardait faire. J'ai failli penser : « C'est bon, quelqu'un qui vous regarde vraiment. » Mais les répétitions solitaires n'ont servi à rien. J'étais gauche, raide et mal à l'aise tellement j'avais peur de ne pas lui plaire. Pour la première fois, mon grand chapeau m'a paru ridicule. Heureusement il s'est endormi et je suis allée dans ses bras, pour faire la sieste avec lui. Le grand-père d'Antoine suce un noyau de cerise pendant tout l'été. Toujours le même noyau qu'il dépose sur sa table de nuit le soir et qu'il reprend le matin. Il me l'a montré; il est devenu tout pâle, tout lisse, à force. Antoine fait pareil. A la fin de l'été s'il ne l'a pas avalé, je le volerai.

Cet après-midi, après la sieste, nous sommes allés nous baigner dans le lac. C'était très froid mais j'aimais bien l'idée de s'ébrouer dans l'eau fraîche. Je ne sais pas si c'est à cause des « baigneuses » mais plus que jamais je me suis sentie comme dans un tableau. Je l'ai dit à Antoine, pour redevenir

« réelle » et quitter cette impression de rêver, et il a cru que je voulais qu'il me prenne en photo. Tu sais, c'est pour toi qu'il me photographie, pour que tu saches, et c'est vraiment gentil.

Mon papa, je t'aime à la folie. Je suis contente que tu

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aimes les produits d'ici, et surtout les confitures que j'ai faites.

Je t'en enverrai encore d'autres et aussi pour Charlot. Un jour, je te remplirai de chocolat chaud au kirsch, de confitures encore chaudes, de tartines, on se gavera de fruits, et on ira où on voudra.

Je t'attends, je t'embrasse.

Ta fille qui t'aime.

Beau Cèdre, mercredi 4 septembre 1985.

Papa,

Bonne nouvelle : Hélène m'a proposé d'assurer pour de bon le contrôle d'une étude de français, c'est-à-dire de donner des sujets de devoirs en fonction du programme et de corriger les copies, avec des élèves étrangères qui ont déjà un niveau assez correct en français. Normalement, je devrais pouvoir y arriver. Je commence la semaine prochaine et j'ai un trac fou.

Moi qui ai tellement joué à la maîtresse et rêvé de l'être quand j'étais petite, je suis paniquée. J'ai déjà profité de ce que le quai était désert pour faire des essais de voix devant les mouettes! Mais elles criaient plus fort que moi et j'en oubliais de leur lancer leur pain. Je prépare des discours dans ma tête et cherche déjà des sujets de devoirs. Cette nuit, je n'ai pas arrêté de rêver de tout ça. Je me suis même acheté le fameux stylo rouge, couleur interdite aux élèves, pour faire des essais d'écriture lisible. C'est idiot, mais je suis à la fois très excitée et très intimidée à l'idée de faire ce travail. Je te raconterai comment ça s'est passé. En attendant, je t'embrasse très fort.

Ta fille qui t'aime fort.

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Beau Cèdre, lundi 16 septembre 1985.

Papa chéri,

J'ai assuré ma première étude ce matin; cela s'est très bien passé, je n'ai pas dit la moitié de ce que j'avais prévu!

J'étais plus prolixe avec les mouettes! Elles m'appellent toutes

« mademoiselle », avec un respect qui me fait tout drôle.

Hélène m'avait soufflé le sujet du premier devoir : « Le temps est-il en nous ou hors de nous? » Pas évident! Maintenant il va falloir que je corrige vingt-deux copies avant la fin de la semaine et que je prépare un corrigé type. J'ai déjà commencé, et je sens que tout cela va me prendre pas mal de temps. Je suis quand même contente parce que cela me distrait de toutes les matières scientifiques de vétérinaire. Parfois je me demande pourquoi je me suis lancée dans de telles études. C'est si rigoureux, si « sec » pour moi.

En fin de compte, entre les cours, les recherches ency- clopédiques, la correction des copies et tes lettres, je passe le plus clair de mon temps à mon bureau ou en bibliothèque.

Mais je suis ravie parce que c'est là que je suis le mieux! Mon papa, je t'embrasse très fort. Je t'aime.

Ta fille chérie.

Fresnes, le 24 septembre 1985.

Ma grande chérie,

Quand je pense à toi, je t'imagine toujours en train de travailler ou d'écrire, assise à ton bureau devant une fenêtre donnant sur le lac. Pour moi, la pension ressemble aux tableaux de Vuillard, mais peut-être je me trompe. De certains de ses

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tableaux se dégagent tous les bruits que tu aimes et que tu me décris : le frottement des crayons de couleur et des plumes, les soupirs des enfants, le tic-tac des horloges, tous les petits bruits des atmosphères feutrées de travail et de recueillement, où chacun s'occupe silencieusement. Et je suis sûr que tu aimes surveiller les études rien que pour ces sensations-là.

Ma grande chérie, je te souhaite plein de courage pour tes corrections et tes cours. Et s'il te reste un peu de temps pour écrire à ton vieux père qui se morfond...

Je t'embrasse très fort.

Ton papa qui t'aime.

Beau Cèdre, mardi 12 novembre 1985.

Papa chéri,

Je t'écris encore toute bouleversée par l'image de la petite fille qui agonise sous les décombres du volcan, en Colombie.

Je n'avais jamais vu quelque chose d'aussi atroce à la télévision.

Je souhaite de toutes mes forces qu'ils vont réussir à la délivrer.

A la pension, nous avons toutes sans exception été prier ce soir à la chapelle. Je n'avais jamais ressenti une telle concen- tration et une telle force dans nos prières. Ensuite, dévorées par la curiosité, nous nous sommes toutes retrouvées devant le poste à guetter la dernière édition du journal télévisé, pour revoir encore les images terrifiantes. Nous avions besoin de voir encore une fois l'horreur, la souffrance de cette petite fille... Pourquoi?

Mon papa, je t'embrasse très fort. Je t'aime.

Ta fille chérie.

Papa, avant que je poste cette lettre, nous apprenons que la petite Omayra vient de mourir après soixante heures d'ago-

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nie. Je n'arrive pas à croire qu'on n'ait rien pu faire pour la sauver.

Fresnes, le 18 novembre 1985.

Ma grande chérie,

Tu sais, ici aussi nous avons tous été profondément choqués par la mort de la petite Omayra. Aucun de nous ne pourra jamais oublier ces images. Ces images, nous les avons supportées. Tu t'étonnes toi-même d'avoir eu besoin d'en revoir l'horreur. Tu sais, nous sommes finalement tous comme ces petites vieilles qui prennent plus de plaisir aux enterrements qu'aux mariages. Toi-même, je suis sûr que tu n'as pas pu t'empêcher de penser qu'on avait finalement de la chance de n'être séparés que depuis neuf ans. Et notre dernière année nous paraît maintenant bien peu de chose...

Ma grande chérie, je t'embrasse très très fort. N'oublie pas que je t'aime aussi très fort.

Ton papa.

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1986

26 novembre : sortie de prison de Simon Verini.

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Beau Cèdre, samedi 15 février 1986.

Papa chéri,

J'ai fini tout mon travail et la correction des copies, alors je peux t'écrire un petit mot avant le dîner. Je suis bien, et ça me fait tout drôle de penser que c'est notre dernière année.

J'y pense presque tout le temps, et quand je n'y pense pas, l'idée vient me surprendre, comme le sentiment d'une douceur confuse qui me chatouille l'esprit au cours de la journée.

Parfois je suis heureuse sans savoir pourquoi, et je m'aperçois plus tard que c'est à cause de cela. Et c'est bon. La sensation d'un plaisir encore indéfinissable, volatil, sur le point de revenir à la surface de ma mémoire, mais qui s'amuse un peu à me faire attendre. Comme lorsque j'ai une envie dont l'assouvis- sement me paraît terriblement proche et accessible, par exemple de grignoter du chocolat parce que j'en ai dans ma chambre, et que je suis sur le point de m'en souvenir. C'est l'impression agréable d'avoir en suspens quelque chose de bien à faire, de joyeux, d'encore inconnu, mais sur le point de revenir à la mémoire. Comme un mot sur le bout de la langue. Et c'est ce « tiraillement » qui est bon. Quand je finis par manger un chocolat, parfois machinalement, je me rends compte : « c'était donc ça! » et je déguste avec un plaisir accru. De même que je réalise, parce que quelque chose de tout bête me le rappelle, que c'est notre « dernière année ». C'était donc ça! cette impres-

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sion joyeuse qui se baladait dans l'air. Papa, je suis vraiment heureuse. Surtout depuis que j'ai découvert que c'était notre dernier 15 février (date précise). Cela m'impressionne. Bientôt, on s'écrira : « A bientôt... »

Mon papa, je t'embrasse immensément fort. J'ai hâte.

Je t'aime à la folie.

Ta fille chérie.

Beau Cèdre, vendredi 21 février 1986.

Mon papa,

Je t'écris en pleine classe, pendant que les élèves font un devoir. J'attends midi. Je suis en colère contre le temps qui ne passe pas assez vite. Je crois que je m'ennuie. Je compte les minutes, les secondes... C'est affreux. J'ai cette rage qui me ferait me disputer avec n'importe qui pour rien, pour le plaisir. J'ai presque envie qu'une élève me provoque pour me fournir un prétexte à l'explosion de ma colère.

Je ne sais pas pourquoi, mais l'ennui me donne des pensées perverses. En fait, je me suis tellement réjouie cette semaine de penser qu'on était près du but et que je m'en sens tout à coup très loin. Comme si j'avais été plus vite que le temps et que j'étais maintenant forcée de m'arrêter pour l'attendre. Je suis comme on se sent après une fête réussie : tout seul, tout bête.

Mon papa, heureusement encore une fois, le temps de t'écrire et il est presque midi — c'est vrai qu'avec toi je ne m'ennuie pas. Mon papa, je t'aime. Je t'aime tant. Je t'em- brasse de tout mon cœur.

Ta fille chérie.

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Fresnes, le 28 février 1986.

Ma grande chérie,

C'est vrai que quand l'ennui est trop fort, on en arrive à souhaiter n'importe quoi pour se distraire. On sécrète malgré soi des pensées mauvaises, parfois immorales. Quand tu étais petite, tu m'avais avoué que tu avais un jour éprouvé une secrète jouissance lorsqu'une de tes camarades de classe s'était fait disputer. Moi aussi, comme toi, je lutte contre cette perversion de la pensée qui dans le désœuvrement est prête à s'émotionner dès qu'un infime ou trouble événement vient en rompre le cours monotone. En fait, la vie carcérale est comme une caricature du monde extérieur, au même titre que l'univers des petites filles jalouses et perverses que tu me décrivais. Ici, chacun vit tellement pour soi et dans la peur que la satisfaction, si petite soit-elle, de ne pas faire partie des punis, d'être spectateur plutôt que victime existe. C'est affreux et puéril d'en arriver là. Parfois il me semble qu'on redevient un peu comme des enfants, fonctionnant à l'émotion au premier degré;

égoïste, on se réjouit davantage de ne pas être brimé qu'on ne plaint ceux qui le sont. On se durcit. Seule l'injustice réveille parfois des sentiments plus honorables, mais on arrive, à force d'en être témoin, à en perdre la notion exacte.

Ma petite caille d'amour, j'ai bien hâte que tu viennes me délivrer. Encore une petite année. Au fait, n'aie pas peur de cette lettre un peu sombre, c'est pour que tu me croies quand j'écris des lettres gaies.

Ma grande chérie, je t'embrasse très tendrement.

Ton papounet chéri.

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Beau Cèdre, dimanche 16 mars 1986.

Papa chéri,

Drôle de week-end : je me sens inconsistante. J'ai l'im- pression de n'avoir plus ni poids ni volume. Tout aujourd'hui me paraît embrouillé et brumeux. Je ne sais même pas de quoi j'ai envie. T'écrire, crier, faire une folie, un glaçon dans le dos, une aiguille dans la nuque, le rugissement d'un lion, ou me laisser glisser, doucement, disparaître, me dissoudre?

J'en arrive à ne plus savoir la valeur des choses, ni la signi- fication exacte des mots auxquels j'essaie vainement de me raccrocher, comme pour les prendre à témoin d'une réalité mouvante qui m'échappe. Seule, je formule dans ma tête des commentaires de tout ce que je vois autour de moi, comme les gens dans le froid agitent leurs bras dans tous les sens pour ne pas se laisser engourdir. Je forme les phrases complè- tement, aussi lentement que si j'avais à les prononcer. Je reviens irrésistiblement sur les mots que je ne suis pas sûre d'avoir bien « pensés », avec la conscience maladive d'une ménagère trop scrupuleuse qui frotte et refrotte sans arrêt le même meuble de peur de ne l'avoir pas assez nettoyé, luttant sans cesse contre l'arrivée des poussières imaginaires. Dès que je m'arrête sur un mot, il devient flou, imprécis et perd tout son sens. J'ai l'impression désagréable que les mots ne se ressemblent plus eux-mêmes, qu'ils se renient; tels des pauvres gens qui s'enfuiraient à toutes jambes de leur maison en feu, ils désertent leur carapace de lettres, abandonnant derrière eux un assemblage de voyelles et de consonnes branlant, désormais vide et absurde. Ce matin par exemple, je me suis embourbée dans le mot « navet », et je l'ai tellement répété que je ne savais plus ce qu'il signifiait, ni même s'il existait. Je me demandais pourquoi N, pourquoi A et pourquoi NA, et surtout pourquoi VET. J'ai essayé de l'articuler sans le pro- noncer, parce que je n'aime pas parler tout haut quand je suis

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seule, mais le VET restait agrippé à ma bouche, la déformant en un rictus stupide. Ça m'énervait de répéter ce mot qui me rendait BÊTE comme beNÊT, miNET, pauvRET, maigreLET.

Tu dois me trouver BÊta, sans blague. Alors j'ai rassemblé tout mon courage et je l'ai prononcé à voix haute. C'était encore pire, épouvantable. Je me suis demandé s'il existait vraiment, tant il me semblait abstrait et vaseux d'en faire le rapprochement avec un légume. Comme ce mot m'obsédait, je me suis forcée à répéter « pomme de terre » jusqu'à ce que j'aie oublié « navet ». Et puis, je ne sais plus comment tout ça s'est mélangé dans ma tête, ils se sont mis en purée, et tout est miraculeusement revenu dans l'ordre.

J'aurais voulu que tu m'entendes répéter d'un air bêta

« purée de navets », « purée de navets »...

Mon papa, j'espère que tu ne t'inquiètes pas de tout ce que je t'écris. D'ailleurs, je me sens moins vaseuse qu'au début de la lettre. T'écrire a remis les choses à leur place. C'est vrai qu'il y a un peu de désordre!

Mon papounet, je t'embrasse très fort. Je t'aime, t'aime, t'aime.

Ta fille chérie.

Fresnes, le 21 mars 1986.

Ma grande chérie,

Le temps et la lumière comptant parmi les paramètres les plus élémentaires de l'équation de ma vie captive, il m'est venu ce matin l'idée de les comparer. Mirages, vertiges et illusions d'optique peuplant ma cellule me conduisent à croire que le temps et la couleur sont des notions très proches.

Proches sont les rapports entre la réalité de la couleur ou du temps et de leurs effets sur l'homme, et les réactions sensorielles

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de l'œil ou psychologiques du cerveau. Comme l'œil et le cerveau ne parviennent à des perceptions claires que par comparaison ou par contraste (la valeur des couleurs changeant sans cesse en fonction de la présence ou de l'absence d'autres couleurs), le temps est ressenti différemment selon l'alternance de plaisir et d'ennui qui lui procure son relief, sa réalité. Ainsi, la perception du temps ne correspond pas plus à la réalité que celle de la lumière ne correspond à son effet. Cela n'a peut-être pas grand intérêt en soi, mais cela me rassure quant aux possibilités de transformation, de distorsion, et même de révolution de l'un et de l'autre... Ce que je m'applique à faire, avec parfois du succès. Ma grande chérie, je t'embrasse de toutes mes forces. N'oublie jamais que je t'aime.

Ton papa chéri.

Pour simplifier la comparaison :

noire l'éternité, verte une saison, bleu ciel un jour, jaune orangé une soirée, rouge une seconde.

P-S : Ma grande chérie, merci pour ton foulard, il est superbe, il sera la couleur des derniers jours. Je t'aime.

Beau Cèdre, dimanche 13 juillet 1986.

Mon papa,

Aujourd'hui il fait gris. Je viens à peine de m'installer que je me souviens du petit crayon rouge. C'est une histoire qui remonte à très loin et qu'il faut absolument que je te raconte. Quand j'avais sept ou huit ans, par un après-midi aussi triste qu'aujourd'hui, j'avais sorti un petit crayon rouge de ma trousse, et je l'avais fait rouler exprès du haut de mon pupitre, pour le voir tomber par terre. C'était déjà un de ces

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petits actes insensés de la nature de ceux dont je suis encore la proie et dont je t'ai parlé, comme si la chute préméditée de ce crayon eût pu faire basculer l'« ordre des choses », déclencher un cataclysme. De l'incohérence et de la gratuité de ce geste, j'attendais qu'elles me révèlent à elles seules le sens caché de la vie, quelque chose de magique. Depuis, je me suis attachée à l'image de ce crayon que j'ai perdu, à ce souvenir, passionnément, comme s'il ne devait jamais sortir de ma tête, et surtout, pour me surprendre à l'oublier, puis à le retrouver. Et il ne s'est pas passé de mois que je n'y aie pensé au moins une fois. Ce qui me fascinait, et me fascine encore, c'est précisément cette facilité que j'ai à l'oublier tout en ne m'appliquant à ne penser qu'à lui, sans m'en rendre compte. Quand je me le rappelle, cinq minutes ou un mois plus tard, je m'amuse à constater qu'il a finalement réussi à s'échapper, et l'accueille dans ma pensée comme un vieil ami pour lequel on interrompt toute activité. On sait qu'il vous quittera bientôt sans même vous prévenir, et qu'il faudra attendre son retour pour s'apercevoir rétrospectivement de son départ. Ce crayon rouge, c'est pour moi l'insaisissable, la seconde rare, le passage du conscient dans l'inconscient, le mystère, l'oubli... C'est un oiseau qui revient toujours, picore quelques graines dans ma tête, après de longs voyages dont je ne sais ni ne saurai jamais rien, emportant son secret dans son envol même, secret que je ne pourrai jamais surprendre.

De même que je guette tous les soirs le moment précis où je bascule dans le sommeil, sans pouvoir le saisir, ne réalisant qu'à mon réveil que je me suis endormie... S'il en est ainsi du sommeil comme de l'oubli, qu'en est-il de la mort? C'est vraisemblablement la dernière chose que nous apprendrons, et peut-être ma dernière pensée sera pour le petit crayon rouge.

Tu sais, il me semble que c'est toujours par des après-midi tristes comme celui-ci que le petit crayon rouge remonte le cours de ma mémoire pour me rendre visite, me rappeler que le temps passe, et que j'oublierai, encore et encore...

Mon papa, je t'écrivais en fait pour te dire que j'avais

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trouvé une nouvelle couleur de soie dans un magasin de tissus.

Un orangé très sanguin qui va peut-être te plaire. J'en ai acheté un pour moi, pour que nous soyons dans la même lumière. Tu verras, c'est très beau. Mon papa, je t'embrasse très très fort. J'attends moi aussi de tes nouvelles. Embrasse Charlot. Je te réembrasse.

Ta fille qui t'aime.

Moudon, dimanche 20 juillet 1986.

Papa chéri,

Ce matin je me suis demandé : quand je ne t'écrirai plus, que ferai-je de tout ce temps? Tu avais donc raison quand tu disais (je me rends compte quelle sagesse et quel courage il t'a fallu à l'époque) : « ... Peut-être un jour nous regretterons le temps où nous avions encore à nous découvrir en chair et en os. »

Bientôt fini ce temps où nous passons tant de temps à nous écrire, à penser l'un à l'autre, à nous lire, à nous attendre... Il faut être bien près du but pour raisonner ainsi.

On peut se le permettre.

Je sais que ce sont toujours les derniers mètres les plus difficiles. Mon papa, je crois que j'ai peur, peur qu'un jour ça nous manque. Mais c'est si bon. Je savoure ma peur et les derniers mètres car bientôt...

Je t'aime.

Ta fille chérie.

« Derniers », « près du but », « bientôt »... J'ai l'impres- sion que ces mots vont exploser. Ils sont comme de la dyna- mite. Tellement provocants! Tout cela m'impressionne, et c'est bon, c'est tellement bon. Merci. Je t'aime.

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Beau Cèdre, samedi 16 août 1986.

Papa chéri,

J'ai fait plein de rangements aujourd'hui. J'ai fouillé dans des cartons qui datent de mon arrivée à la pension.

Presque dix ans! Je retrouve un tas de trucs, des bibelots, des photos, des papiers, des petites choses que je n'avais pas osé jeter. Je me rappelle, quand j'étais petite, j'adorais que mes amies visitent ma chambre, fouillent. Je les invitais parfois uniquement pour ça. Je les faisais fureter au gré de leur curiosité, tripoter, manipuler, retourner les bibelots dans tous les sens, essayer quelques bijoux que j'avais laissés traîner exprès, s'attendrir sur des photos de quand « j'étais petite » que j'avais disposées, renifler des échantillons de parfums que je collectionnais, etc. Je m'installais alors bien confortablement sur mon lit pour ne pas les déranger dans leur examen et les guider, les « relancer » éventuellement, avec un plaisir sem- blable à celui que je cherchais quand, alanguie, je restais des heures à regarder maman repasser, attentive et silencieuse.

J'éprouvais la sensation voluptueuse et apaisante d'être dans une pièce auprès de quelqu'un qui travaille absorbé, silencieux, dégageant une présence douce et tranquille. Tu sais, ces atmo- sphères magiques où chacun développe des univers différents qui se frôlent sans se gêner, qu'on retrouve dans les salles d'étude, les bibliothèques, les églises. Ainsi, assise sur mon lit, j'observais mon amie, envahie par une sensation de bien- être proche du sommeil, et, en lui permettant d'ouvrir les tiroirs, de soulever les couvercles des coffrets, j'assistais au viol autorisé, voire organisé de ma chambre et de tout ce qu'elle contenait d'intime et de privé. J'y prenais un tel plaisir que quand l'intérêt de mon amie semblait baisser, je le relançais en attirant son attention sur un objet nouveau. Je me rappelle, un jour que j'étais tellement bien et que je ne voulais pas quitter cet état de langueur et d'engourdissement béat, j'excitai

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la curiosité de mon amie, que le jeu avait fini par lasser, en lui déclarant qu'elle pouvait choisir un objet parmi tous ceux qui se trouvaient dans la chambre. J'espérais ainsi qu'elle trifouillerait encore un peu et hésiterait peut-être longtemps avant de faire son choix. Mais je regrettai aussitôt cette proposition inconsidérée, que seul mon plaisir m'avait entraînée à formuler et, dégrisée, je me mis à trembler qu'elle ne prît quelque chose auquel je tienne particulièrement. Très vite elle me tendit un petit bout de gomme rose en forme de singe.

C'était une gomme que j'avais gagnée depuis longtemps dans une station-service, qui jadis était parfumée à la fraise, mais qui ne sentait maintenant plus rien que le placard et la poussière de crayon. C'était gentil et plutôt délicat qu'elle se contentât de ce petit singe usé. Je la lui remis donc solennel- lement, non sans cérémonies, tu penses bien! La gomme fut serrée dans sa main que je serrai gravement à mon tour comme un gage éternel d'amitié. A peine deux semaines plus tard, retour direct à l'envoyeur, cette même gomme devait m'être retournée en pleine figure dans la cour de récréation à la suite d'une dispute que j'ai oubliée. Et voilà que je la retrouve dans un carton, après presque DIX ANS! Je ne sais pas pourquoi je fais tous ces rangements. Aller te voir à Paris ne signifie pas que je vais quitter la Suisse définitivement. Bien sûr! Mais j'ai pourtant l'impression curieuse de trifouiller dans mes jouets comme si j'allais m'en séparer, avec un avant-goût de nostalgie bizarre, comme si je disais au revoir aux choses. Je sais qu'il va bien falloir un jour que je quitte cette pension. Mais pour aller où?

Mon papa, le jour approche, de plus en plus...

Je t'aime à la folie, je t'embrasse très fort.

Ta fille qui t'aime.

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Beau Cèdre, mercredi 27 août 1986.

Papa chéri,

Juste pour le plaisir de t' écrire : A bientôt.

Je t'embrasse très fort.

Ta fille qui t'aime.

Fresnes, le 1er septembre 1986.

Ma grande chérie,

Bientôt... Tu as raison, ça fait plaisir de l'écrire.

Le plus beau c'est Charlot qui me l'a dit ce matin pendant la promenade : « Je savais bien que ça finirait par passer, dix ans. C'était sûr! » C'est un sage, Charlot. En dehors de ça, tu sais, on ne parle presque pas de la sortie entre nous.

Il a peur que ça porte la poisse. Il n'a même pas vraiment l'air heureux. Il se retient, reste imperturbable, impassible.

« Tant qu'on n'est pas dehors! » dit-il. Il n'ose pas encore y croire. Moi j'ose quand même t'écrire : à bientôt! On a assez attendu pour ne pas se refuser une chose pareille.

A bientôt! A très bientôt! Je t'embrasse très fort, ma grande chérie.

Ton papa qui t'aime.

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Beau Cèdre, dimanche 7 septembre 1986.

Papa chéri,

Je suis toute seule ce soir à la pension, parce que les élèves sont parties en week-end. J'en ai profité pour soigner

« Lacroix » et m'entraîner un peu avec Antoine à l'obstacle.

En ce moment je suis dans le salon où nous avons attendu la première fois que nous sommes venus à la pension. Je suis bien maintenant ici. Je ne tâtonne plus pour trouver les éclairages, je ne cherche plus les poignées de porte. Je me rappelle le temps où je trébuchais sur des marches inatten- dues, où je grattais les murs dans l'obscurité à la recherche des interrupteurs et où je jouissais de ces tâtonnements, de ma maladresse dans cette maison qui m'était alors étrangère, parce que, au fond de moi, je savais qu'un jour elle ne le serait plus. Je m'amusais de me frotter aux objets inconnus, aux coins des meubles, parce que tout était pour moi décou- verte et surprise, que les mille petits riens qui me rappelaient avec malice la fraîcheur de mon arrivée dans ces murs seraient bientôt mille petits signes de reconnaissance, d'habitude et de complicité. Et ils le sont effectivement devenus. Tout à l'heure en rentrant, à peine eus-je désiré que la pièce s'éclaire qu'instantanément les lumières jaillirent d'un même élan chaleureux, sans que j'eusse réellement conscience de les avoir allumées, tant j'en avais appris le geste. Je connais exactement le nombre de pas qu'il m'a fallu faire pour me réfugier dans les bras du petit canapé dans lequel je viens de me caler, mon bloc sur les genoux, pour t'écrire. Je savais qu'au passage je rencontrerais l'odeur du bois de la bibliothèque, qui me parviendrait juste au coin de la bonnetière, entre les deux plus gros fauteuils, transportée par le très fin courant d'air qui s'infiltre le long de la porte, comme un appel auquel je ne cède pas, préférant notre correspondance à l'étude. Je savais aussi exactement quelle place prendrait mon corps dans

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le fauteuil, et comment les coussins m'accueilleraient. Tu te rappelles la première fois, comme nous étions raides dans ce salon! Je m'étais assise sur le bout des fesses, toute droite, le plus dignement possible, pour ne pas déparer avec la majesté du lieu, tellement tout cela m'intimidait. Toi non plus tu n'étais pas très à l'aise, il me semble. Et Charlot, qui regardait tout, qui touchait les bibelots : j'avais si peur qu'il casse quelque chose!

Si j'avais su ce jour-là que nous devrions attendre si longtemps avant de nous revoir, être si longtemps séparés, comme je t'aurais serré plus fort dans mes bras! Ça m'a toujours obsédée, quand j'étais petite, de ne pas avoir su, de ne pas t'avoir plus embrassé. Mais bientôt, nous pourrons nous serrer aussi fort et aussi longtemps qu'on le voudra.

Bientôt...

Mon papa, si tu savais comme je t'aime, comme tu me manques, comme j'ai hâte. Je t'embrasse très fort. Je vais corriger quelques copies et me coucher tôt. Mon papa, je t'embrasse de toutes mes forces. Je t'aime.

Ta fille chérie.

Beau Cèdre, dimanche 12 octobre 1986.

Papa,

Je suis comme avant mes « fameux dîners ». Je fouille dans ma tête comme dans mes placards pour trouver quoi me mettre! Quoi t'écrire? Rien n'est assez bien!

Je n'arrive pas à croire que dix ans ont passé. Déjà.

C'est fou de s'écrire : « A bientôt. » Papa, pardonne mes lettres confuses mais j'ai vraiment de plus en plus de mal à t'écrire.

Je sens que l'écriture est un procédé usé, qui se recroqueville,

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s'éteint doucement pour laisser la place à la parole. Bien sûr, hier devant les mouettes... Mais j'avais l'impression d'entendre ma voix pour la première fois.

Mon papa, je t'embrasse très fort. Je t'aime.

A bientôt.

Ta fille chérie.

Fresnes, le 13 octobre 1986.

Ma grande chérie,

Tu sais, finalement, je suis très protégé ici. C'est quand je sortirai que les difficultés commenceront. Il faudra affronter les autres. Mais tu seras là. Ici, tout est relativement simple.

C'est vrai qu'il n'y a pas des masses de paramètres!

1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 + 1 = j'arrive.

Ma grande chérie, en ce moment je relis toutes tes lettres...

En attendant, je t'embrasse très fort.

Ton papa qui t'aime.

Beau Cèdre, vendredi 17 octobre 1986.

Papa chéri,

Quand je pense à tout ce que je t'ai écrit, j'ai peur et un peu honte. Je regrette presque de t'en avoir trop dit.

Tellement que je ne réfléchirai même pas avant de m'habiller pour venir te voir. Pas la peine de m'imaginer dans la fièvre des préparatifs! Je préfère t'annoncer tout de suite que j'ai déjà prévu de porter ce que je t'ai avoué toujours finir par

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mettre quand j'hésite trop : jupe et pull noirs, plus veste bleue.

C'est bêta ce que je viens d'écrire, et tu dois me prendre pour une gourde, mais j'ai un peu peur de toi, que tu me déchiffres trop vite, que tu me fasses rougir, que tu sois déçu, ou que tu ne reconnaisses pas la petite fille que tu as accompagnée il y a dix ans, la jeune pensionnaire suisse à laquelle tu n'as jamais voulu raconter ta vraie vie de prisonnier. Parce que, je peux te l'écrire, maintenant que je suis prête à t'en tendre pour de vrai; j'ai été, pendant ces dix ans, aussi loquace que tu es resté mystérieux. Et tu as dû vivre tellement de choses que tu m'as cachées! Tu ne m'as jamais parlé que du bonheur de me lire, de la magie du ciel, du charme de ta « loge de danseuse légère », dans ta dernière lettre encore : « ici je suis très protégé», «tout est simple ici »... Tu m'as raconté les jours où les murs s'animent de reflets merveilleux, mais des autres jours, tu n'as jamais voulu me parler. Tu avais peut- être raison. Moi aussi je relis tes lettres. Dans une, tu as écrit :

« Il y a des choses qu'on peut difficilement comprendre quand on est jeune, qu'on vit en Suisse, et qu'on ne connaît de la vie que ce que les livres en disent. Et ces choses-là, un jour, c'est moi qui te les apprendrai. » Alors, mon papa, plus que jamais, je t'attends. Je t'aime et je t'attends. Je suis prête.

Ta fille chérie.

Fresnes, le 22 octobre 1986.

Ma grande chérie,

Bien sûr, je n'ai jamais pu me résoudre à te décrire ma vie ici. C'est vrai que pour moi tu es toujours une petite fille.

Et puis, tu connais le pouvoir des mots sur soi-même : quand ils vous renvoient à la réalité, ils lui donnent parfois trop d'importance. Et c'est précisément ce que je voulais éviter.

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Maintenant, il me semble que je pourrais t'en dire plus.

Mais il reste si peu de temps. A quoi bon? Non, vraiment, il est trop tard pour ne pas oublier.

Ma grande chérie, moi aussi je t'attends. Alors laisse- moi encore t'écrire que, finalement, c'est assez bon.

Je t'embrasse très fort.

Ton papa qui t'aime.

Fresnes, le 25 octobre 1986.

Ma grande chérie,

Depuis que je suis ici, j'ai souvent souhaité qu'une catastrophe, une révolution, un cataclysme, une bombe même fasse exploser les portes de la prison. Comme les acteurs qui ont peur de jouer le soir souhaitent que le théâtre brûle. Mais maintenant que le jour approche, c'est le contraire, je redoute justement tout ce qui pourrait m'empêcher de sortir : un événement politique inattendu, une révision subite de mon procès, même une erreur! On ne sait tellement jamais! J'ai en plus fait cette semaine un rêve affreux. J'étais comme dans un film de Chaplin, tu sais, quand Charlot essaie de monter une échelle et n'arrive pas au bout. Il grimpe deux marches, glisse et en redescend trois, en escalade trois autres, dégringole de quatre. Et ça n'en finit pas, jamais! Eh bien moi, j'étais presque en haut d'une espèce d'échelle attachée au flanc d'un énorme bateau et je n'arrivais pas à monter la dernière marche tellement j'avais peur de tout redégringoler jusqu'en bas. Ça faisait longtemps que je n'avais pas fait de si mauvais rêve.

Ma grande chérie, je ne m'inquiète pas, car je sais que bientôt ma princesse sera là pour me tendre la main... Alors patience.

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Ma princesse, je t'embrasse une des dernières fois par écrit.

Ton papa qui t'aime.

Beau Cèdre, mercredi 29 octobre 1986.

Papa chéri,

Moi aussi j'ai les mêmes idées bizarres que toi en ce moment. Je fais attention à tout, en traversant la rue, en montant à cheval, etc., tellement j'ai peur qu'on m'écrase ou qu'il m'arrive un accident avant d'arriver au rendez-vous. Plus le jour approche, plus je prends des précautions. Je me protège.

Je veux arriver entière. J'ai tellement hâte! Je me rappelle, quand j'étais petite au manoir, avant Noël, j'avais toujours peur qu'il se passe quelque chose de grave et que la fête soit annulée. Je priais même secrètement le Bon Dieu pour qu'il me laisse vivre au moins jusqu'à Noël tellement j'avais hâte d'ouvrir mes cadeaux. En fait, nous sommes l'un pour l'autre comme des super-cadeaux qu'on est drôlement pressés de découvrir.

Mon papa, je t'embrasse parce que je file dîner. Je t'aime très fort.

Ta fille chérie.

Fresnes, le 3 novembre 1986.

Ma grande chérie,

J'ai relu le bouquin d'Oscar Wilde que tu m'avais envoyé. Tu vas être contente de moi car j'ai même trouvé le

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sujet du prochain devoir que tu pourrais donner à tes élèves, à partir d'une phrase de De profundis : « Il me faudra accepter franchement le fait d'avoir été le prisonnier ordinaire d'une geôle ordinaire et aussi curieux que cela puisse paraître, l'une des choses qu'il me faudra apprendre sera de ne pas être honteux. » Tu pourrais par exemple leur demander d'imaginer ce que serait la dernière nuit d'un homme qui va retrouver la liberté après dix ans de prison. Je pourrais même t'aider à corriger les copies! Ma grande chérie, je te souhaite plein de courage pour ton travail et je t'embrasse très fort.

Ton papa.

Au fait, nous t'attendons avec Charlot mercredi 26 novembre comme convenu, à onze heures. A Fresnes.

Je t'embrasse encore.

Ton papa qui t'aime et qui t'attend.

Beau Cèdre, mercredi 12 novembre 1986.

Papa chéri,

C'est de plus en plus difficile de nous écrire parce que c'est de plus en plus important. Je crois que j'ai tellement peur de te voir, de te parler, et que tu sois déçu. J'ai de plus en plus honte, même, de toutes les lettres que je t'ai écrites.

J'aurais dû m'appliquer plus. J'ai la même impression de regret que devant une feuille d'examen : de n'avoir pas assez appris, de n'être pas assez préparée. J'aimerais presque revenir en arrière pour faire mieux. Mon papa, je crois que je t'aime très fort. Je t'embrasse.

Ta fille chérie.

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