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Tourisme et exclusion en Suisse

LÉVY, Bertrand

Abstract

Le tourisme est à la fois un phénomène d'inclusion et d'exclusion sur le plan mondial, européen et suisse selon le point de vue adopté. Nous analysons le lien entre tourisme et exclusion en nous appuyant sur le cas historique suisse, qui trouve des échos dans d'autres modèles touristiques contemporains. Sont analysés des problèmes d'images, de ségrégations socio-spatiales et de dynamiques territoriales en matière d'hébergement. Enfin, le problème du tourisme des jeunes en Suisse romande est mis en relief.

LÉVY, Bertrand. Tourisme et exclusion en Suisse. Bulletin de l'Association de Géographes Français , 2004, vol. 4, p. 621-630

Available at:

http://archive-ouverte.unige.ch/unige:18545

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Tourisme et exclusion en Suisse

(TOURISME AND EXCLUSION IN SWITZERLAND)

Bertrand LEVY*

Résumé. - Le tourisme est à la fois un phénomène d'inclusion et d'exclusion sur le pian mondial, européen et suisse selon le point de vue adopté. Nous analysons le lien entre tourisme et exclusion en nous appuyant sur le cas historique suisse, qui trouve des échos dans d'autres modèles touristiques contemporains. Sont analysés des problèmes d'images, de ségrégations socio-spatiales et de dynamiques territoriales en matière d'hébergement. Enfin, le problème du tourisme des jeunes en Suisse romande est mis en relief

Mots-clés: Suisse, tourisme, histoire, exclusion, tourisme des jeunes.

ABSTRACT. - Tourism is at the same time an inclusion and exclusion phenomenon at the world, European and Swiss levels, according to the point of view adopted. The relationship between tourism and exclusion is analyzed by laying special emphasis on the case of Switzerland from the historic perspective, which is mirrored in other contemporary tourist models. Problems of image, of socio-spatial segregations and territorial dynamics in lodging are studied. Finally young tourism problems in French-speaking Switzerland are brought into relief

Key words: Switzerland, tourism, history, exclusion, young tourism.

Introduction: approche théorique

Peu d’études à notre connaissance se sont attachées à analyser le lien entre tourisme et exclusion. Le tourisme, en tant que phénomène social et économique, reflète et cristallise les différences propres aux sociétés. Le tourisme peut-être défini comme un système d'acteurs et un dispositif technico-économique permettant de satisfaire aux cinq fonctions suivantes: transporter, accueillir, héberger, nourrir et distraire les touristes. Le tourisme peut avoir un fort impact social, éco-

* Département de Géographie, Université de Genève. [email protected].

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nomique et environnemental sur les sociétés autochtones. Par ailleurs, le tourisme se distingue par un voyage agrémenté de plaisir. Dans les cinq fonctions susmentionnées, le niveau économique du touriste, ses goûts, son désir d'approfondir ou non les caractéristiques du paysage et de la société autochtones qu'il visite, peuvent se traduire par des phénomènes graduels d'exc1usion réciproque ou d'auto-exclusion:

exc1usion des populations autochtones pauvres et de leurs lieux de vie par le tourisme pour privilégiés (exclusion socio-économique et ségrégation socio-spatiale), séparation entre touristes eux-mêmes selon leurs moyens économiques ou leurs gouts (exclusion de type sociologique), exc1usion de lieux touristiques par des forces et des processus politiques (exc1usion politique au sens large). L'exc1usion de type sociologique peut être l'aboutissement du complexe de distinction sociale (se distinguer à tout prix des autres), mis en relief par le sociologue J. Baudrillard (Vernex, 1993). Quant àl'exc1usion de type politique, elle peut prendre deux formes distinctes: premièrement, la mise àl'écart d'une nation pour des motifs politiques (dictature par exemple); deuxièmement, la mise à l'écart d'un lieu ou d'une série de lieux pour des motifs de stratégie ou de politique touristique (exc1usion d'un de plusieurs lieux hors d'un réseau ou d'un circuit touristique pour des motifs très divers).

1. Tourisme et exclusion aux niveaux mondial et européen

Bien que le tourisme se soit démocratisé depuis les années 1960, avec un saut quantitatif impressionnant de 25 millions d'arrivées aux frontières internationales en 1950 à699 millions en 2000, seuls 3,5 % de la population mondiale peuvent être considérés comme faisant partie activement du tourisme mondialisé (Obermair, 1998). On pourrait définir le tourisme mondialisé par le fait de prendre l'avion plusieurs fois par an, de séjourner dans des hôtels confortables, et de franchir plusieurs fois par an des frontières internationales. Ce tourisme mondialisé comprend aussi bien les voyages d'affaires que ceux d'agrément. Le tourisme mondialisé est d'une part le fait de pays émetteurs de touristes àhaut revenu économique, et d'autre part de franges sociales privilégiées provenant de pays plus pauvres.

Si l' on considère àprésent les continents récepteurs de touristes, on constate que les recettes touristiques sont bien mal partagées: l'Europe et les Amériques trustent 74,4 % des recettes touristiques mondiales, l'Asie du Sud-Est et le Pacifique, 17,3 %, l'Afrique doit se contenter de 2,2 %, le Proche-Orient de 2 % et l'Asie du Sud de 1,1 % (Lévy, Matos, Raffestin,). Ces chiffres inégaux ne doivent pas masquer cependant le fait que pour les pays du Tiers Monde, le tourisme est souvent le premier facteur d'intégration dans les flux monétaires mondialisés. A l échelle mondiale, le tourisme est donc de plus en plus un facteur d'inclusion et non d'exc1usion pour les pays qui peuvent en profiter.

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Un bon indice d’inclusion/exclusion par rapport au phénomène touristique est le taux de départ en vacances par nation. Au sein même d'une région aussi bien lotie que l'Europe communautaire, «18 % des citoyens adultes [ ... ] n'ont jamais pris de vacances, principalement pour des raisons financières» (Eurobaromètre, 1998). Les taux diffèrent considérablement d'un pays à l'autre comme nous le montre le tableau 1.

Par ailleurs, six Européens sur dix passent leurs vacances principales dans leur pays;

quant àceux qui se rendent à l'étranger, leur destination principale est un autre Etat membre de l'Union européenne. Seuls 9 % des Européens passent leurs vacances à l'extérieur de l'UE. Ces données tempèrent quelque peu l'idée des vacances universelles et à la portée de tous, N'empêche, le phénomène touristique a connu une expansion colossale avec des taux de croissance qui dépassent ceux de l'économie dans son ensemble, jusqu'en septembre 2001.

Tableau 1. Départs en vacances (taux par pays en %, en 1997).

Suisse (1998) 79

Danemark 76

Pays-Bas 72

Suède 70

Finlande 66

Luxembourg 63

Grande- Bretagne 58

France 54

Union européenne 53

Italie 51

Allemagne 51

Belgique 48

Espagne 48

Grèce 44

Autriche 42

Irlande 39

Portugal 34

Source: Eurobaromètre 48, 1998: 74; pour la Suisse:

Le tourisme suisse en chiffres, 2000,

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Pour G. Wackermann (1993), dès 1960, le tourisme social s’internationalise avec

«des voyages-séjours et des circuits à prix modérés en mettant surtout àcontribution les pays en voie de développement» sur lesquels il est possible de faire pression en matière de prix de services, d'hébergement ou de restauration. Selon cet auteur, la mondialisation des différents acteurs du tourisme (compagnies de transport, producteurs de voyages, clients, systèmes de réservation, promotion et autres professionnels du tourisme) devrait aller dans le sens d'une inclusion progressive et non d'une exclusion des touristes à venir. Sur le pian dc la distinction sociale toutefois, il est à parier que de plus en plus de touristes - qui ont tendance à s'auto-qualifier de

«voyageurs» - chercheront àéchapper à des formes de tourisme mondialisé et uniformisé. Ces touristes évolueront en murge des grands circuits touristiques; ils choisissent déjà des moyens de transport originaux comme les cargos en mer, et pratiquent un tourisme de plus l'lande proximité avec l'habitant, en partageant sa nourriture, son hébergement, sonpatrimoine culturel immatériel (danse, musique, fêtes ... ). Il reste à montrer le degré d'authenticité des expériences partagées.

et l’hébergement entre autres) était élevé, car très perfectionné. Avant l'apparition du chemin dc Ier, c'était le coût des chevaux, de la nourriture, des bougies dans les hôtels, et selon les cas, des guides accompagnant le touriste en montagne, qui pesait le plus dans le budget touristique. Le contraste socio-économique et culturel entre l'élite cosmopolite ou sportive qui venait passer ses vacances de longue durée en Suisse et la population autochtone de montagne était important, de sorte que les contacts entre touristes et autochtones étaient découragés par les guides de voyage. Selon L. Tissot (2003) l'image touristique suisse avant 1870 était fabriquée à1'étranger pour les étrangers, et elle exc1uait au maximum 1'élément humain suisse. On montrait au touriste romantique une Suisse faite de cascades, de lacs et de montagnes, une «Suisse sans Suisses», comme le montre très bien 1'iconographie romantique; le Suisse était ressenti comme un être menaçant pour les touristes fortunés. Il est décrit comme sale, mendiant, voire porteur de maladies, et s'exprimant dans des idiomes incompréhensibles. Les hôteliers autochtones sont souvent décrits comme des personnes rustres et cupides, prêts àen venir aux mains pour une chandelle impayée (Reichard, 1793) ...

2. Le modèle touristique suisse dans l'histoire Selon L. Tissot (2003) en comparant les guides Murray de 1870 consacrés à la Suisse et au Tyrol, on assiste àla naissance de deux modèles opposés: pour la Suisse, un modèle de séparation touriste/autochtone et au contraire un modèle fusionné dans le cas du Tyrol. Le Tyrol, qui appartenait à l'Empire austro-hongrois, était peuplé, selon les guides, de personnes plus fréquentables... Le modèle touristique autrichien a continué de cultiver une proximité plus grande entre l'habitant et le touriste en développant des chambres d'hôtes, en attirant des familles àrevenu moyen venues dans leur majeure partie d'Allemagne, donc partageant la même langue, et en pratiquant des prix plus abordables aussi. Au contraire, la Suisse a toujours cherché à attirer des touristes de luxe au long cours parlant des langues diverses. Selon Tissot, il a fallu attendre la fin du XIXe siècle, pour qu'il y ait réappropriation par les Suisses de leur propre image. Effectivement, depuis cette période, on observe sur les affiches touristiques quelques indigènes en premier plan tels des bergers avec leur troupeau, ou des fermiers, toute une vie domestique qui ne doit plus effrayer le touriste.

Graduellement, on favorisera aussi la mixité touristes/autochtones dans les moyens de transport, et au fur et àmesure que le niveau de vie indigène s'élèvera, on ôtera les clôtures qui entouraient les domaines des imposants hôtels de luxe. La Société Suisse des Hôteliers publiera à partir de 1900 une liste d'hôtels affiliés qui comprendra des établissements de toutes catégories, pour «casser» l'image d'un tourisme de luxe exc1usif. La Suisse n'a jamais connu une ségrégation socio-spatiale rigoureuse comme certains lieux du Tiers Monde des complexes touristiques sont conçus comme de véritables «camps retranchés» (Gay, 2000). Le caractère enraciné, profondément bourgeois-démocratique de la culture politique suisse, a empêché que de tels modèles d'exclusion se mettent en place àl'intérieur du pays.

Le modèle touristique suisse, le plus ancien du monde, présente un cas évolutif extrêmement intéressant à analyser, car il a traversé des époques et des phases de développement caractéristiques d'autres modèles touristiques plus contemporains, Aussi étonnant que cela puisse paraitre, jusqu'en 1870, le tourisme en Suisse présente plusieurs caractéristiques qui le font ressembler au tourisme dans les pays du Tiers Monde aujourd'hui. Premièrement, les guides et les agences de voyage de l'époque prennent soin de séparer autant que faire se peut les populations de touristes (de riches Anglais, Russes, Allemands, Américains... ) de la population autochtone. Si sur le plan économique national, le tourisme est un facteur intégrateur, car il freine l' exode rural dans des parties particulièrement pauvres du pays comme les régions de montagne où il se développe en premier, sur le plan économique international, le modèle touristique suisse est extrêmement dépendant de la stratégie d'agents de voyage internationaux, comme l'agence Thomas Cook en Grande-Bretagne, qui peut diriger, si elle le désire, ses flux de touristes vers d'autres contrées. Cette situation d'extrême dépendance tant vis-à-vis des clientèles que des organisateurs de voyage, va durer jusqu'aux années 1880, quand la Suisse va s'équiper d'offices de développement touristique cantonaux qui feront eux-mêmes la promotion et démarcheront les compagnies et les touristes à l'étranger (Tissot, 2003). A l'instar des pays du Tiers Monde d'aujourd'hui, le coûtdes services était plutôt bas (coûts salariaux généralement modestcs) tandis que le coût des infrastructures etdu matériel (pour le transport

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Un témoignage littéraire d'exclusion: Léon Tolstoï à Lucerne en 1857

La littérature fournit àla géographie d'excellents témoignages sur la manière dont le sentiment d'exc1usion est vécu individuellement (Collectif, 1979). Dans Lucerne, Tolstoï (1994) exprime un sentiment d'exclusion vis-à-vis d'autres touristes, plus fortunés que lui sur le plan matériel. Tolstoï décrit un public britannique guindé qui séjourne dans le palace de la ville, l'hôtel Schweizerhof, public qui fait montre d'une froideur qui se répercute sur le comportement des serveurs. C'est un témoignage extrêmement vif sur les puissants de ce monde et sur l'ambiance parfois répulsive qu'ils font régner sur leur territoire. Le récit met aussi en relief la cruauté de la foule. Le point culminant du récit est atteint quand Tolstoï invite au palace un exclu, un pauvre chanteur de rue touché par la grâce et que tout le monde écoute, y compris les riches Anglais, mais que personne ne récompense. Le pauvre diable est alors invité à boire le champagne dans l'hôtel par Tolstoï, qui montre comment le personnel de l'hôtel tente de l'intimider et de l'importuner. C'est un formidable message moral sur l'exclusion qui se dessine: celle-ci n'est pas uniquement le fait des puissants, mais aussi de tout le personnel valetisé - les penseurs marxistes diraient aliéné - qui calque son comportement sur les puissants et applique les mêmes règles froides et impitoyables sur tout ce qui est différent de leur monde. L'auteur russe évoque le sentiment d'oppression qui l'accable en ces circonstances. Que la scène se passe sur la scène touristique suisse n'est pas indifférent, mais le message est universel sur l'insensibilité à la souffrance de l'autre.

3. Le modèle touristique suisse contemporain

Si la tradition d'excellence qui a caractérisé la grande hôtellerie suisse depuis 170 ans est toujours cultivée, les organismes du tourisme suisse cherchent à diversifier leur offre et à corriger l'image d'un tourisme cher et guindé. En effet, cette image correspond peu ou prou à la réalité où les établissements haut de gamme dominent, comme à Genève où 60 % des lits hôteliers appartiennent aux catégories 4* et 5*. La forte valeur du franc suisse depuis le début des années 1970 est reconnue comme le premier responsable, mais pas le seul, de la stagnation des nuitées hôtelières. Au niveau national, l'offre hôtelière est re1ativement équilibrée avec 58 709 chambres d'hôtes situées en dessous des 100 francs par nuit (un franc = 0,68 euro en mars 2003) et 61 478 chambres situés au-dessus des 100 francs par nuit (OFS, 2002). Plutôt que d'exclusion, il faudrait plutôt parler d'une sélection de touristes qui se fait en amont des frontières, soit par des critères socio-économiques (le tourisme de masse très bon marché évite généralement la Suisse), soit par des critères po1itiques: il peut être très difficile pour un touriste non fortuné du Tiers-Monde ou du deuxième monde d'obtenir un visa touristique pour la Suisse, mais la Suisse ne se distingue pas sur ce plan-là d'autres nations économiquement

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avancées. On sait que le tourisme peut confiner au phénomène d'immigration, lorsque le visa touristique sert de marchepied à une tentative d'établissement de plus longue durée.

3.1. Le tourisme des jeunes en Suisse romande

Une récente enquête réalisée conjointement par l'Ecole Hôtelière de Lausanne et l'Université de Genève sur le tourisme des jeunes (15-25 ans) en Suisse romande, montre quelques faits extrêmement intéressants (Gherrissi-Laben, Johnson, 2003).

D'abord, le tourisme des jeunes que l'on associe parfois au tourisme bon marché, ne se sent nullement exclu au sein du tourisme suisse, vu l'abondance de l'offre des campings et des auberges de jeunesse où effectivement, le jeune tourisme est surreprésenté par rapport aux autres classes d’âge. Ce qui est étonnant en revanche, c'est que la répartition des jeunes touristes logeant dans les hôtels n'est pas très différente de celles des adultes. La catégorie médiane, c'est-à-dire celle qui reçoit le plus de jeunes touristes, est constituée par les hôtels 3 *, le reste se répartissant de manière quasi symétrique entre les 2* et les 4*, et les 1* et 5*. La dépense moyenne journalière par jeune touriste atteint la somme élevée de 250 francs suisses dans cette enquête sur le tourisme culturel et festivalier des jeunes. Les écarts sont impressionnants entre les jeunes touristes vivant avec moins de 100 francs par jour (surtout les écoliers, les apprentis et les étudiants) et ceux dépensant plus de 200 francs par jour, une majorité, avec des pointes à 800 francs par jour! L'enquête a été conduite en été 2002 sur six sites d'événement culturel/sportif en Suisse romande (Montreux Jazz Festival, Paléo Festival Nyon, Les Fêtes de Genève, Rock Oz' Arènes à Avenches, La plage des six pompes à La Chaux-de-Fonds et le championnat de skate à Lausanne). L'échantillon compte 967 questionnaires rendus (Gherrissi-Laben, Johnson, 2003).

D'autres pointages montrent que les hôtels bon marché ne sont pas pris d'assaut par les jeunes touristes et que la sélection des touristes se fait plutôt en amont de la venue dans le pays. Parmi les remarques qualitatives émises par les jeunes touristes, on trouve des complaintes sur la vie chère, les loisirs en particulier. Il est ànoter qu' au plan national, toutes catégories de touristes confondues, ce sont les établissements bon marché qui connaissent les taux d'occupation les plus bas et les 4* et 5* les plus élevés. Toutefois, une tendance récente se développe: le taux d'occupation des établissements bon marché grimpe rapidement, confirmant le fait que la marge de progression est importante pour le tourisme bon marché en Suisse.

Le récent Guide du Routard «Suisse» justifie ainsi son édition récente:

«Longtemps, la Suisse nous est apparue comme une forteresse imprenable.

Fallait-il, oui ou non, consacrer

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un Guide du Routard à un pays où la vie est si chère ? Il est vrai que nous nous étions posé la même question pour l'Allemagne et l'Autriche et que nous avions finalement répondu par la positive, tant il est vrai que c'est précisément dans des pays où les adresses avantageuses ne courent pas les rues qu'un guide comme le nôtre est vraiment utile» (Chevrolet, 1998: 21). L'office de tourisme de Genève doit refuser chaque année des offres venues de pays à bas revenus comme l'Inde un forfait de 50 francs par jour et par touriste est proposé par des agences de voyage.

Un phénomène géographique qui se développe particulièrement depuis quelques années est la périphérisation du logement des touristes à moyens modestes. Par périphérisation, nous entendons que cette catégorie de touristes, parmi lesquels nous trouvons autant de personnes âgées que de jeunes, ne logent plus sur les lieux touristiques de prestige mais choisissent des lieux d'hébergement situés à une certaine distance, où la rente foncière et les coûts d'exploitation sont plus faibles et les prix plus modestes. C'est par exemple le cas des touristes qui logent à Brigue et se rendent à Zermatt la journée, de ceux qui logent dans le Hasliberg (région de Meiringen) et qui se rendent dans la région de la Jungfrau la journée ou encore ceux qui choisissent la périphérie française de Genève où se concentrent les établissements bon marché des chaines hôtelières, au lieu de choisir le centre-ville. Ce phénomène de périphérisation, avec les problèmes de transport et de nuisances qu'il pose, se développe dans de nombreux sites touristiques de prestige aux prix surfaits, comme Venise, où un nombre croissant de touristes logent à Mestre ou dans la région environnante et se comportent comme des migrants pendulaires.

3.2. L'hébergement des jeunes touristes à Genève

A Genève où l'on imagine aisément qu'il n'est pas facile de se loger pour un touriste à petit budget, une association a été mise en place en marge de l'office du tourisme, le CAHJ, Centre d'Accueil et d'Hébergement du Jeune Tourisme. Il dispose d'un budget équivalent au centième de celui de Genève Tourisme et accomplit un travail complémentaire. Il dispose d'un ancien car transformé en centre d'accueil et d'information parqué au sortir de la gare de Genève et animé pendant les mois d'été par une dizaine d'étudiants rétribués à l'heure. Le travail du CAHJ et du CAR consiste à orienter les jeunes (et moins jeunes) touristes à budget modeste vers les possibilités d'hébergement à bon marché (800 chambres répondent à ce critère dans la région) ainsi que vers l'offre touristique générale les concernant, très bien étayée dans un dépliant intitulé InfoJeunes et coédité par le CAHJ et l'Office du Tourisme. Les témoignages du CAHJ recueillis dans notre étude (Lévy, Matos, Raffestin, 2002)

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sont édifiants: dans cette «Big Money City» qu’est Genève, il est très apprécié par la chaleur et la facilité de contact de ses membres. Le CAR et le CAHJ sont en outre utilisés par des autochtones pour loger des invités, organiser des courses scolaires, ou simplement pour discuter, comme cette jeune collégienne qui confessait vouloir se suicider et qui a trouvé un appui moral au CAHJ ... Le principal problème de logement rencontré à l'heure actuelle pour le tourisme des jeunes est lié à la pénurie immobilière étudiante. De nombreux étudiants de la Cité Universitaire qui mettaient leur chambre à disposition des touristes pendant les vacances ont cessé de le faire car ils craignent ne plus retrouver leur logement à l'automne. Cela montre combien une situation de pénurie, même relative, peut mener à diverses mesures d'exc1usion des plus faibles et des plus modestes.

Conclusion

Le phénomène d'exc1usion en matière de tourisme peut être mis en relief à plusieurs échelles, à partir de multiples points de vue (point de vue de l'autochtone, point de vue des différents types de touristes, point de vue de l'étranger qui possède une image préformée de la Suisse). Notre contribution montre qu'en Suisse, c'est plutôt un tourisme exc1usif sur le plan économique qui se développe et qui a une longue tradition derrière lui plutôt qu'un tourisme qui exc1urait autochtones, autres touristes ou étrangers ne connaissant pas le pays. Il est notoire qu'une des niches touristiques les plus recherchées en Suisse est celle du tourisme de luxe (Suisse Tourisme, 2003). C'est pourquoi il est urgent de songer à des solutions relativement peu coûteuses en matière d'hébergement qui accueillent de façon satisfaisante les jeunes (et moins jeunes) touristes au budget limité. C'est le rôle du CARJ à Genève que de répondre avec succès à ce problème, afin d'éviter qu'à l'avenir, des phéno- mènes d'exc1usion ne se mettent en place par pure sélection économique.

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