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Nicolas GOGOL

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(8)

Nicolas

GOCiOL

Portraitpar \. IvANov. eu 1841

(9)

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c MvV.o\2-v

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I.CO GRANDS ÉCRIVAINS ÉTRANGERS

Louis

LEGER

MEMBRE DE l'iKSTITUT PROFESSEUR AU COLLÈGE DE FRANCE

Nicolas GOQOL

yi^'

F»ARIS

H. DIDIKR, ÉDITEUR

4

et e.

Rue de

la

Sorbonne

Xous droits réservés

(10)

Tousdroits dereproduction, detraduction,et d'adaptionréser- vespourtouspays.

CopyrightbyBloud etC", 1913.

(11)

CHAPITRE

1

LES ANNÉES DE JEUNESSE

Nicolas

Gogol

était originairede cette Ukraine, qui jouedans le

monde

russe un rôle analogue à celui de laProvence dans notre

monde

français.

La

Petite-Russieaune langue aussi différentedu russe

proprement

ditquele provençall'est de notre idiome littéraire ; elle ades traditionshistoriques, des légendes poétiques encore aujourd'hui chantées par des rapsodes aveugles et qui ne craignent point la comparaison avec les Bylines ' de la Russie du Nord.

Tour

àtour disputéeparlesPolonais, les Tata- res, les Moscovites, berceau de la Cosaquerie, l'Ukraineestla terre épique par excellence. Ses steppesinfinies,sesgrandsfleuvesdormantss'adap- tenttourà tour aux expéditions aventureuses des

' Chansons épiques.

(12)

<J NICOLAS

GOGOL

Tatares ou des Cosaques etaux mélancoliques rê- T^eries

du

poète.

Ecoutez

comme Gogol

s'est plu à chanter le

charme

de la steppe vierge encore au temps de la libreGosaquerie.

((

Le

soleil s'était levé dans un ciel déblayé de nuages etversaitsurlasteppe salumièrevivifiante et chaude.

Tout

ce qu'il y avait de trouble et de

^sommeil dans l'âme des Cosaques s'évanouit sou-

>dain.

((

A

cetteépoque

il s'agitduseizième siècle

ttout l'espacequi constitue maintenant la Nouvelle .Russie jusqu'àla

Mer

Noire était

un

désert vierge

*tverdoyant. Jamaisla charruen'avaitpassé à tra-

•vers le flotincommensurable dela sauvage végéta- tion. Seuls les chevaux qui s'y cachaient

comme

dans une forêt

y

marquaient leur empreinte. Rien

;ne pouvait être plus beau dans lanature; toute la surfacedu sol présentait

un

océan de verdure et id'or dontjaillissaientdes millionsdefleurs.

Parmi

'les tiges fines ethautes desherbagespointaientdes 'bleuets d'un bleu clair, foncé ouviolacé; le genêt

dressait en l'airsa

pyramide

jaune; le trèfle blanc vègayait l'herbage de ses ombelles;

un

épi de blé venu,Dieusaitd'où, piùrissaitsolitaire.Souslesra- cinesténuesgrouillaientdes perdrixaucol allongé.

L'air étaitrempli de mille sifflements divers. Sous leciel planaient immobiles des éperviers, les ailes

(13)

LES ANNEES DE JEUNESSE 7 déployées,les

yeux

obstinémentfixéssurlesherbes.

Au-dessus de quelque lac lointain, se faisaient en- tendre les cris d'une bande d'oies sauvages.

De

l'herbe,lamouettes'élevaitparélanscadencés

pour

sebaigner avecdélices dansles flotsde l'air azuré.

Tantôt elle seperd dans l'infini et n'apparaît plus que

comme un

pointnoir, tantôtaprès

un

virement d'ailes elle étincelle au soleil.

Le

diable

m'em-

porte

mes

steppes, que vous êtes belles!

»

Voici maintenant la description de la nuit de l'Ukraine,decette nuitenchantéedontnulplusque Gogol n'a savouréle

charme

exquis. Il l'adécrite, à

deux

reprises.

Le

lecteurtrouvera,je crois,quel- queintérêtàconfronterles deuxtableaux.

Le

premierfigure à la suitede cette pittoresque esquisse de la steppeque l'on vientde lire.

«

Le

soir venu, la steppe setransformait

com-

plètement. Toute son étendue bigarrée étaitenve- loppéedes derniers rayonsd'unsoleilardent; puis peu àpeu elle s'obscurcissait; on voyait l'ombre descendre surelle; elle devenait d'un vert foncé.

Les vapeurs montaientplus épaisses;chaque fleur,

chaque brin d'herbe exhalait

un parfum

d'ambre.

Toute lasteppeembaumait. Sous le cield'un azur foncé, on eût dit qu'un pinceau gigantesque avait étaléde larges bandes d'or rose; çàet là flottaient enfloconsblancsdesnuageslégersettransparents.

Un

souffle frais et caressant

comme

les vagues de

(14)

8 NICOLAS

GOGOL

la

mer

effleurait àpeine les tigesde gazon, rafraî- chissait à peine les joues

du

voyageur. Toute la

musique

quiavait résonnépendant le jour, se tai- rait et était remplacée par unautre concert.

Des

gerboisesmouchetées se glissaient hors de leurs trous, se dressaientsur leurspattesde derrière et faisaient retentir la steppe de leur sifflement.

Le

grésillementdes grillons devenait plus tumultueux

etparfois sur quelque lac solitaire se faisait en- tendre lecri argentindu cygne quirésonnaitdans Tatmosphère... Parfois le cielnocturne s'illuminait des reflets d'un incendie de roseaux secs etune tongue file

sombre

de cygnes volant vers le

Nord

s'éclairait tout à coup d'unrefletd'argentroseet l'on eût ditalors que des foulards rougesvolaient surl'obscurité duciel. » (l'aras Boulba, chap.II.)

" <( Connaissez-vous la nuit de l'Ukraine!

Oh

!

vous ne connaissez pas la nuitdel'Ukraine.

Gon-

templez-là.

Du

milieu duciel la lune regarde; l'in-

commensurable

voûte s'est étalée et paraît plus vaste encore; sur toute laterre flotteune lumière argentée; l'air est merveilleux, frais, pleindeca- resses et balance

un

océan de parfums. Nuitdivine! Nuit enchanteresse! Immobiles, rêveurs, les bois sont pleins de ténèbres etprojettent autour d'eux une

ombre

colossale. Les étangs sont silencieuxet paisibles; la fraîcheur etl'obscurité de leurs eaux Sont tristement emprisonnées dans les sombres

(15)

LES ANNÉES DE JEUNESSE

9

muraillesde verduredes parcs. Les forêts vierges des merisiersetcerisierssauvagesaventurenttimi-

dement

leurs racines dans la fraîcheurde l'eau et font parfois frissonner leursfeuilles,

comme

sielles s'indignaient des caresses

du

joli vent de nuit qui se glisse jusqu'àelles

pour

lesbaiser.

« Toute la terre dort. Au-dessus, là-haut, tout respire, tout est merveilleux et solennel. Et dans

Pâme

tout estinfini,tout estmerveilleetde sespro- fondeurs s'élancent avec grâce des essaimsde vi- sions argentées. Nuit divine! Nuit enchanteresse! Soudain tout s'anime, les forêts, les étangs, les steppes.

La

chanson grandiose

du

rossignol de l'Ukraine se fait entendre; on dirait que la lune l'écouteau milieu duciel.

Comme

enchanté,

un

vil- lagedort sur lacolline.Les groupesde chaumières apparaissent plus blancsàlalueurde lalune; leurs murailles luisent, jaillissent plus lumineuses de l'obscurité. Les chants se sont tus. Partout le silence. Les bons chrétiens dorment.

Çà

et pourtant d'étroites fenêtres scintillent.

Au

seuil de quelques chaumières, des familles attardées achèventde souper »

Cette Ukraine que

Gogol

savait si bien décrire, qui disait tant de choses à son imagination de poète,aufond iln'avaitpour ellequ'un

amour

pure-

ment

littéraire et

du

jouroùill'eut quittée,iln'eut qu'une idée ce futd'yrevenirle moinspossible.

(16)

10 NICOLAS

GOGOL

Sa famille était originaire de la Petite-Russie;

il appartenaità cette race tour àtourmélancolique

comme

les peuples du Nord, vive, spirituelle et brillante

comme

nos Provençaux. Ces

deux

traits se retrouvent dans l'œuvre de Gogol, mais c'est la mélancolie qui finira par l'emporter et sous l'influence de circonstances que nous essaierons d'expliquer,ilterminera sa vie danslemysticisme.

Ses ancêtres avaientjoué

un

certainrôledansl'his- toire tumultueuse de la Petite-Russie. Les textes mentionnent au xv!!*^ siècle

un

colonel cosaque Ostap* Gogol.

Nicolas Vasilievitch

Gogol

naquit le 19

mars

1809 à Sorotchintsi. C'est une bourgade du dis- trict de Mirgorod,

gouvernement

de Poltava. Ses parents appartenaientàlaclassedes petits proprié- taires ruraux.

Son

pèrequiavait étéofficieretfonc- tionnaireàPoltava, étaitun

homme

relativementlet- tré, fortgaietquiavait écrit quelques vaudevilles.

Jen'ai malheureusement pas euoccasion deles lire.

Mais je sais qu'il s'était efforcé d'inculquerà son

fils des goûts littéraires.

En

1824, il écrivait au jeune Nicolas

pour

lui annoncer l'apparition de VOnieguine, etpeu de

temps

après il lui envoyait le chef-d'œuvrede Pouchkine ^. Il

mourut

l'année

Ostap est l'équivalent d'Eustache. C'est le

nom

d'un des héros de Taras Boulba:

- Sur Pouchkine, voyez le volume de M. Ilaumant dans cette collection.

(17)

LES ANNÉES DE JEUNESSE 11 suivante et n'eut pas le temps d'exercer d'action sérieuse surl'espritde Nicolas.

Sa veuveétaitune

femme

assez

peu

lettrée, très croyante et très crédule, et qui contribua àdéve- lopperchez le jeune Nicolas une ardente dévotion.

Gogol

avaitpourelle uneaffection sincère,mais au fondilse considérait

comme

très supérieur àelle.

En

1833, à l'âge de vingt-quatre ans,il luiécrivait en des termes qui nous paraissent singulierssous

la

plume

d'un sijeune

homme

:

«

Aous

n'avez pas su m'élever,lui disait-il,vous étiez trop jeune,vous n'aviez pasd'expérience Je regardais toutes choses

comme

créées

pour mon

agrément. Je n'aimais personne que vouset seule-

ment

parce que la nature m'avait inspiré ce sen- timent.»

Ce

sont des propos d'enfantgâté, disons le mot, d'enfant mal élevé.

Cependant ce n'était pas dans lamaison pater- nelle que lejeune Nicolasavaitreçu sonéducation,

A

l'âgede dix ans, il avait étéenvoyé au

gymnase

de Poltava; trois ans plus tard,il avait été trans- féré à celui deNiéjine qui venait d'ouvriretqui est aujourd'hui l'un des établissementsles plus consi- dérables dela Russieméridionale,unesorted'Uni- versité au petit pied. C'était dans ce temps-là

un

médiocre collègede province.

La

discipline

y

était peu observée, les professeurs insuffisants.

Gogol

était un écolierespiègleetassez paresseux.

(18)

12 NICOLAS

GOGOL

J'ai sous les yeux

un

extrait de ses notes

pour

une semaine de

décembre —

j'ignore en quelle année.

Dans

la

même

journée,ilestmisdeuxfoisau piquet

pour

proposgrossiers etpour malpropreté.

Le

19 décembre, pour le punir de sa paresseil est privéde dîner, mis au coinetprivé de thé.

Le

len- demain,ilest mis aupain etàl'eau etprivéde thé,

pour

s'être

amusé

avec des jouets pendant le caté- chisme.

Evidemment

l'aumônier avaitune

âme peu

indul- gente.Les notes d'écolier de Tolstoï sontencore piresque celles de

Gogol

et elles ne l'ontpas

em-

pêché dedevenir ce quel'on sait.

" Si

Gogol

ne travaillait guère, en revanche, il

observait beaucoup,ils'exerçait àécrire etgriffon- nait

notamment

des piècesde théâtre.

Nous

avons deslettres de cettepériode; elles attestent

un

tem-

pérament

inquiet, original, ombrageux.

Le

futur écrivain se

demande

à quoi il devra consacrer sa vie. Il est

mort

sans avoir résolu ce problème. II est chrétien, il a la foi du charbonnier, mais cela ne lui suffitpas. Il sepose une foule de questions oiseuses etinutiles. C'est une manière

comme

une autre de gâcher son temps et son intelligence;

Gogol

agâché beaucoup de temps dans savie. II estde ceux auxquels on peutappliquer le vers de Molière :

Etle raisonnement en bannitla raison.

(19)

LES AXXÉES DE JEUNESSE 13

II

soccupe

beaucoup de lui-même. Il se consi- dère

et il n'a pas tort

— comme

une créature exceptionnelle. Il se

demande comment

il devra appliquer l'énergie qu'ilsenten lui. Il se torture sans raison.

Voici ce qu'il écrivait à sa

mère

à la date du

!* mars

1828. Ilavait alors dix-neufans

:

« J'ai souffertplusde chagrinsetde misèresque vous ne l'imaginez. Bien

peu

de gens ont autant pâti que moi de l'ingratitude, de l'injusticeet du mépris.J'ai toutsupportésansreproche, sans

mur-

mure. Personne ne m'a entendu

me

plaindre. Je suis vraiment considéré

comme

une énigme par tout le

monde. Personne

ne m'a encore deviné.

Chez

vous on

me

considère

comme

un orgueilleux,

comme

un pédantinsupportable qui s'imaginequ'il estplus malinquelesautres,qu'ilest bâtisurunau- trepatron.

Vous

m'appelezrêveur,étourneau.

Non

! Jeconnais trop bien les

hommes

pourêtre

un

rê- veur. Les leçons qu'ils m'ont données resteront toujours ineffaçables et elles seront la fidèle ga- rantie de

mon

bonheur. »

Le

jeune étudiant se flattait. Il devaittoujours courir après le bonheur, sans jamais le rencon- trer!

Pendant

quelque temps, il s'était imaginé qu'il

embrasserait la carrièrejudiciaire :

«c

Dès ma

plus tendre enfance, écrivait-il à un

(20)

14 NICOLAS

GOGOL

de ses camarades, en 1827, j'ai brûlé du désir ar- dent de rendre

ma

vieutileàl'État, delui apporter ne fût-ce que le moindre profit.

Une

sueur froide jaillissait sur

mon

visage

quand

je songeais que peut-êtrejepérirais dans la poussière, sans avoir signalé

mon nom

par une belle œuvre. Être au

monde

et ne pas signaler son existence, cela

me

semblait terrible! J'ai passé en revue toutes les fonctions, tous les emplois de l'Empire et

me

suis arrêté àla Justice. J'ai constaté que c'était qu'il

y avaitplus de labeurquepartout ailleurs, seu- lement queje pouvaisfairelebien, êtreutile àl'hu- manité.

La

mauvaisejustice, leplusgrand malheur de ce

monde

déchirait surtout

mon

cœur. Je

me

suisjuré de ne pas passer une minute de

ma

courte vie sansfaire lebien.

Pendant

deux années (c'est- à-dire au collège de seize à dix-huit ans), je

me

suis occupé

constamment

de l'étude des lois des autres nations etdes lois naturelles fondamentales

pour

tous les peuples. Maintenant je m'occupede nos loisnationales. »

Il avoue qu'il n"a confié ces rêves àpersonne, de peur qu'on ne le prît pas au sérietix. Et nous qui connaissons sa vie ultérieure, nous aurions en effetbien de la peine àprendre au sérieux ces rêveries d'adolescent.

Sa patrie, l'Ukraine, n'offre point de débouchés à ses ambitions. Il pourrait rester à exploiter le

(21)

LES ANNÉES DE JEUNESSE 15

domaine

paternel, mais il ne se sent aucun goût

pour

lavie des champs.

En

attendant qu'il se rende utile à sa patrie, il

ébaucheou écrit des satires, des poésies fugitives, une simili-tragédie,

un roman

plus ou moins fan- tastique, une idylle envers intitulée

Hans

Kuchel- garten, peut-être inspiréepar la Louise de

Yoss

et

oùl'on retrouve des traces de byronisme.

A

cetteépoque de savie,c'estla littérature alle-

mande

qui l'intéresse le plus.

Pendant

son séjour à Niéjine, nous le voyons consacrer une

somme

relativementconsidérableà l'acquisitiondes

œuvres

de Schiller.

L'idéalisme de Schiller convient àson tempéra-

ment

rêveuretlyrique.

« C'est, nous dit

M.

Kotliarevsky, une nature complexe,nerveuse,dontles dispositionschangent très souvent, avec une tendance naturelle à la mé- lancolie;une naturetrèsfière et cachée, qui a une haute opinion d'elle-même et la conviction qu'un jourviendra où elle saura justifiercette opinion; unenature richement douée de talentlittéraire, un esprit tranchant, sarcastique, railleuret un

cœur

débordant delyrisme. »

Notons ici,pour nejamais le perdre devue, un

traitessentielde Gogol.Iln'ajamais

connu

l'amour.

Il a tracé quelques types séduisants de jeunes

filles, mais la

femme

nejouequ'unrôle secondaire

(22)

16 NICOLAS GOfJOL

dans son œuvre. Elle n'en a joué aucun dans savie.

Gogol

aime la Petite-Russieau pointde vue pit- toresque. Mais il ne rêvenullement deséparatisme et n'a rien de

commun

avec certains Ukrainiens d'aujourd'hui, qui voudraient s'émanciper de la

Grande-Russie. Il s'est exprimé très nettement à ce sujet dans une lettre adressée, le 24

décembre

1884, àM""* Smirnov. Il étaitalors dans sa trente- cinquième année.

« Je vous dirai un

mot

à propos de

mon âme

khokol* ou russe ; car je vois, par votre lettre,

que ce

problème

vous préoccupe depuis quelque temps. Jevousdiraiquejene saispas

même

sij'ai

une

âme

khokol ou russe. Jesais seulement que je

ne donnerais en aucune façon la préférence au Petit-Russe sur le

Russe

ou au

Russe

surle Petit- Russe. Les deuxnations ont été trop libéralement gratifiées par le Seigneur et,

comme

à dessein, chacune d'elles possède ce qui

manque

à l'autre.

Ceci indique clairement qu'elles doivent se com- plétermutuellement. Leurs histoiresne se ressem- blent pasdans le passé, de telles sortes que leurs aptitudes se sont développées différemment, afin

' Khokol, épitliètepar laquellelaGrande-Russie désigne familièrement la Petile-Paissie. Le mot, qui veut dire houppe, faitallusion àune modede coi(Tiii-e usité autrefois dans la Petite-Russie.

(23)

LES ANNÉES DE JEUNESSE 17 de produire, aprèsleurréunion, quelque chose de plus achevé dans l'humanité.

Ne

vous fondez pas sur

mes œuvres

etn'entirezpas deconclusions sur nous-mêmes. Elles ont été écritesil

y

alongtemps, durant

ma

follejeunesse. Elles renferment quel- ques indications sur

mon

état d'esprit en ce temps

là, mais, sije n'enfais pas l'aveu

moi-même,

per- sonne ne le remarquera. »

On

trouve, dans les

œuvres

de Gogol, quelques mots petits-russes

comme

on trouve des termes provençaux dans l'œuvre de Daudet. Mais il n'a rien écrit en petit-russe, sauf

un

billet de cinq ou sixlignesadresséaupoète polonais

Bodhan

Zaleski, lequel,

comme

lui, était originaire de l'Uki'aine.

NICOLAS GOGOL

(24)

CHAPITRE

II

C;OGOL FONCTIONNAIRE ET PROFESSEUR

A

la finde l'année 1820, Gogol, âgé de dix-neuf ans, quitte lepays natal

pour

aller chercher for- tuneàPétersbourg. Il est sorti du lycée avec des notes assez médiocres qui lui donnent droit au

•dernier tchine de la hiérarchie russe, celui de régistrateurde collège,autrementditsurnuméraire

•d'unbureau quelconque.

Ceux

de ses camarades,

•qui avaientobtenu de meilleures notes, pouvaient aspirerau douzième tchine, au titre de secrétaire

•degouvernement.

Les lettres qu'ilécritde Pétersbourgàsamère, ïittestent

un

profond désenchantement. Les prixde lacapitale lui paraissent terriblement élevés

pour

ses modestesressources. Il estobligé desepriver d'une foule d'agréments,

notamment

du théâtre,

•qui est son plaisir favori. Pétersbourg l'intéresse

(25)

GOGOL

FONCTIONNAIRE ET PROFESSEUR 19 médiocrement; lesétrangers

y

ontperdu leurphy- sionomie nationale et les Russes leurphysionomie indigène. C'est une ville d'employés uniquement occupésde leur service.

Ce

service, dont

Gogol

rêvait en Ukraine, lui apparaît maintenant sous

un

aspect prosaïque et rebutant. Attaché d'abord au ministère des apa- nages, il est

un

détestable fonctionnaire. Il lui arrive parfois de rester

deux

ou trois jours sans paraîtreàsonbureau.

Quand on

lui faitdesrepro- ches, iloffre sadémission, quitte àlaretirerquel- ques instantsaprès.

Tout

enexpédiantsesécritures administratives,

ilgriffonne des vers.

Comme

beaucoup de prosa- teurs, et

non

des moins illustres,

parmi nos contemporains, Jules LemaîtreetPaul

Bourget,—

-

il s'essaie d'abord à la poésie.

Au

mois de

mars

1829, il imprime, dans le Fils de la Patrie,

un poème

en l'honneur de cette Italie, dont il rêve déjà, etqui jouera un si grand rôle dans sa vie.

Mais

iln'oublie passon Ukraine.

Dans

ses lettres, îl

demande

à sa

mère

des renseignementsprécis surtel ou tel usage, tel outeljeu qu'iln'apas suf- fisammentobservé.

Au

mois dejuin, il faitparaître le

poème

qu'ila emporté du collège :

Hans

Kuchelgarien, idylle en tableaux. Ilprend le

pseudonyme

d'Alov.

Dans

la préface, un éditeur imaginaire raconte que cette

(26)

20 NICOLAS

GOGOL

idylle est l'œuvre d'un jeune

homme

de dix-huit ans, dontil aparu

bon

d'encourager letalent.

Cette réclame ne mordit pas sur le public.

Le poème

fut mal accueilli par la critique. L'auteur, découragé, retira l'ouvrage de chez les libraires, brûla presque tous les exemplaires et s'efforça d'oublier son échec. Faisons

comme

lui; laissons

Hans

Kuchelgartenàl'oubli.

On

leréimprime encore dans les

œuvres

complètes, mais on ne le lit pas.

Tout

à coup, ilprit au jeune

employé

unesingu- lière fantaisie, celle de quitter la Russie et d'aller vivre à l'étranger. C'est d'ailleurs une idée qui

prend

souventà sescompatriotes.Ils'embarqua par

le premier bateau

venu

et partit

pour

Liibeck. Il justifiaitcette escapade auprès de sa

mère

en lui racontant qu'il voulait échapper à

un amour

mal- heureux. D'après

un

de ses derniers biographes, il

auraitvoulu aller de Liibeck à

Travemunde,

peut- êtrepour prendre les bains de mer. Iln'étaitpas nécessaire d'allercherchersi loin de l'eausalée.

En

entreprenantceprétenduvoyagesentimental,

Gogol

n'avait oubliéqu'une chose, c'est qu'il n'a- vait point d'argent. Cette fugue bizarre et peu explicableestlepremier

symptôme

d'un étatd'âme particulier, d'un besoin maladif de se déplacer, d'échapper à son milieu.

Gogol

aurait

pu

donner pour devise à savie,l'épigraphe que Pouchkine a mis entêted'un des chants d'Onéguine:

(27)

GOGOL

FONCTIONNAIRE ET PROFESSEUR 21

est-onmieux?

Ailleurs.

Gogol

est loin d'être

un

personnage normaletje crois bienque nos psychiatres

modernes

luiappli- queraientl'épithète dedromomane.

Dès

ce

moment,

soncaractère offreles traits qui ne feront que s'accentuer dans la suite; une ima- gination très développée, une vraie folle du logis,

un amour-propre démesuré, une tendance irrésis-

tible à la mégalomanie, une rarevivacitéde concep- tion paralysée de temps en temps par des accèsde découragement, desphobies imprévues.

Son

emploin'exige deluiquecinqheures de ser- vice par jour. Trois fois par semaine,ilva étudier

lapeintureàl'ÉcoledesBeaux-Arts.

Son

salaire est modeste;il s'efforcedel'augmenterpardes leçons.

Au

mois de mars, il publie dans la Revue, Les Annales de la Patrie, le premier de ses récits ukrainiens. Ilestintitulé : Basavriouk ou la veille

de saintJean-Baptiste, nouvelle petite-russiennepar un diacrede Véglise de l'Intercession. Il n'ose pas signer. Il ne

met

pas

non

plus son

nom

à divers essais parusdansd'autresrecueils etdevaleurfort inégale.

Il ne peut compter sur sa

plume pour

vivre. Il

s'imagine qu'il estfait

pour

l'enseignementet qu'il

pourra cumuler les fonctions de professeur avec cellesd'expéditionnaire.

(28)

22 NICOLAS

GOGOL

En

février 1831, il est

nommé

professeur ad- joint d'histoire

pour

les classes enfantinesàl'Ins- titutpatriotiquedesjeunesfilles. Ilne réussitguère en cette qualité,mais songénie naissant

commence

à appeler sur lui l'attention etla sympathie. L'un de sespremiers admirateurs estPierre-Alexandro- vitch Pletnev, qui fut recteur, académicien et l'un des meilleurs critiques de la première moitié du XIX' siècle.

Le

22 février 1831, Pletnev écrivait à

Pou-

chkine:

« Il faut que je te fasse faire la connaissance d'unjeune écrivain qui

promet

quelque chose d'ex- cellent. Peut-être as-tu

remarqué

dans Les Fleurs

du

Nord,

un

fragment de

roman

historique signé

000,

dans

La

Gazette littéraire des Pensées sur r enseignement de la géographie,

un

article sur

La Femme,

et

un

chapitre d'un récitpetit-russe :

Le

Précepteur. L'auteur est

Gogol

lanovsky. Ilafait ses étudesà Niejine. Il était d'abord entréau ser- vice civil; mais la passion de la pédagogie l'a

amené

sousnos drapeaux.Il estdevenuprofesseur.

Joukovsky

en est enthousiasmé. Je suis impatient de te le présenter

pour

qu'ilreçoivetabénédiction.

Ilaimelessciences

pour

elles-mêmeseten saqua-

litéd'artiste, ilest prêt à souffrir

pour

ellestoute espèce deprivation. Gela

me

touche et m'enthou- siasme. »

(29)

GOGOL

FONXTIONNAIRE ET PROFESSEUR

25 Au

mois de

mars

1831,

Gogol

quitte définitive-

ment

le département des apanages et reçoit de l'avancement àl'Institutpatriotique.

Peu

de temps- après, ilfaitla connaissance de Pouchkine,

Poursuivons l'examen de son Curriculum vitx..

Nous

reviendrons tout àl'heure surson

œuvre

lit-

téraire.

Il prend d'abord très au sérieux son métier de pédagogue. Ilsecroitunevocationsérieuse.Ilrêve d'écrire

un

traitédegéographiequ'ilauraitintitulé:;

La

Terreetl'Homme.

Puis, ils'imagine qu'ilestné

pour un

enseigne-

ment

supérieur à celui des jeunes filles, il rêve d'une chaired'université. Peut-êtreàce

moment-là

subit-il l'influence de

Pogodine

qu'il arencontré

récemment

etqui, après avoir

commencé

par des

œuvres

d'imagination, afinipar devenir

un

histo- rien et

un

publiciste considérable.

En

1833,ilécritàson ami etcompatriote,

Maxi-

movitch, qu'il prépare une histoire de l'Ukraine^

rienque cela!

de cette Ukrainequi, soit dit en passant, devaitplus tardséduire l'introducteur de

Gogol

en France: Mérimée.

Pour

écrire cette histoire,lejeune

présomptueux

solliciteune chaire àl'Université de Kiev. Il n'est ni licencié, nidocteur, mais cette absence detitres- n'est pas

pour modérer

sesambitions.

Une

fois

à

Kiev,

non

seulement il écrira une histoire de la

(30)

24 NICOLAS

GOGOL

Petite-Russie, mais encore une histoire générale, ouvragequi

manque non

seulementàlaRussie,mais

même

àl'Europe !

Il prétend être

nommé

du premier coupprofes- seur titulaire.

Ce

qu'il lui faut, c'est une chaire d'histoire générale. Il médite

un

ouvrage en huit ou neuf volumes.

Cette chairequ'il rêvait, ill'eut,

non

pasà Kiev, maisà Pétersbourg. Il fut chargé du cours d'his- toire du

moyen

âge. Il

commence

àprofesseren septembre 1834; ilpersistajusqu'à la fin de l'an- née 1835.

Un

de ses auditeurs nous a laissé

un

curieuxrécitde sapremière leçon.

« Ilentradanslasalle,noussaluaet,enattendant lerecteur, il s'entretint avec l'inspecteur qui l'ac-

compagnait. Il paraissait préoccupé, il retournait son chapeau dans ses mains, pétrissait ses gants et nous regardait d'un air de méfiance. Enfin, il

s'approcha de lachaire et se tournant vers nous,

il

commença

à nous expliquer sur quoi il allait faire sa leçon.

Pendant

cette allocution,il montait lentementles degrés delachaire.Il se tintd'abord sur la première marche, puis surla seconde, puis sur latroisième.

Evidemment,

il n'avait pas con- fiance en lui-même et voulait d'abord s'essayer.

Cependant, il

me

sembla que son agitation venait moins du

manque

de présence d'espritque de la faiblesse de ses nerfs. Car au

moment même

(31)

GOGOL

FONCTIONNAIRE ET PROFESSEUR 25 son visage pâlissait etprenait une expression

ma-

ladive, les pensées qu'il exprimait se déroulaient d'une façonfort logiqueet souslesformes lesplus brillantes.

A

la fin de son allocution,

Gogol

était déjà sur ladernière

marche

etavait priscourage.

Il allait

commencer

la leçon, lorsque le recteur entra toutà coup. Il dut abandonner le poste qu'il occupait.

Le

recteur lui fit quelques compliments, salua les étudiants et occupa le fauteuil qui lui étaitdestiné. Il se fit un profond silence.

Gogol

retomba dans son trouble; sonvisagepâlitde nou- veau et prit une expression douloureuse. Mais il n'yavaitplus

un

instantà perdre.Il

monta

en chaire la leçon

commença. Au

bout de cinq minutes, il s'était complètement

emparé

de l'attention des au- diteurs.

On

ne pouvait pas suivre sa pensée qui volait et se brisait

comme

l'éclair.

Evidemment Gogol

n'avait pas confiance en lui-même et avait appris par

cœur

un textepréparé d'avance.

«

Nous

attendions avec impatience laleçon sui- vante.

Gogol

arriva en retardet

commença

par la

phrase suivante : « L'Asie atoujours étéunesorte de volcan qui éjacule des nations. » Puis il

parla un peu de la grande migration des peu- ples, mais

dune

façon silâche,simolle, siconfuse, que c'était

ennuyeux

de l'écouteretnous nousde-

mandions

si c'était bien ce Gogol qui la semaine précédente nous avaitfait une leçon si brillante.

(32)

26 NICOLAS

GOGOL

Pour

finir, il nous indiqua quelques livres àcon- sulter.

La

leçon dura en tout vingt minutes.

La

suivante fut dans le

même

goût, de sorteque nous nous refroidîmes

pour Gogol

et que l'académie se vida

peu

àpeu.»

L'ancien étudiant ajoute :

«

Evidemment

ces leçons ennuyaient

Gogol

et encoreplusles auditeurs. Parfois,ellesneduraient qu'une demi-heure. Parfois, le professeur ne se montraitpas pendant une semaine ou deux. »

En somme, Gogol

cherche tous les prétextes

pour

sedérober à une tâche trop lourde

pour

lui.

Quand

vintle

moment

des examens, ilse fitporter maladeet, àla rentrée, il

donna

sa démission :

<( J'ai réglé

mon

compteavecl'Université,écrit-il

àPogodine, le 6

décembre

1835,et, dans un mois, je serai

un Cosaque

sans ouvrage.

Méconnu,

je suis

monté

dans

ma

chaire, et

méconnu,

j'en des- cends; maispendantcette année etdemie d'obscu- rité,

l'opinion publique proclame que je

me

suis mêlé de ce qui ne

me

regardait pas,

j'ai

beaucoup appris et beaucoup ajouté au trésor de

mon

âme. Maintenant, ce qui m'agite, ce ne sont plus despensées enfantines, cen'estplus le cercle restreint de

mes

connaissances, mais despensées pleines de vérité etd'une grandeureffrayante. »

Comme

fonctionnaire,

comme

professeur,

Gogol

a gâché cette période de sa vie. Mais il n'apas

(33)

GOGOL

FONCTIONNAIRE ET PROFESSEUR 27 perdu son temps

comme

écrivain.

Dans

le courant de l'année 1831, il apublié le premier

volume

des Soirées àlaferme, qui renferme entre autres les nouvelles intitulées : la Foire de Sorotchintsi, la Veille de laSaint-Jean, laNuit de Mai.

En

1832, ilapubliélesecond

volume

des Soirées à laFerme. Il apris

un pseudonyme

petit-russe.

Il signe

Roudy

Panko, éleveur d'abeilles. Les

pseudonymes

étaient à la

mode

à cette époque.

Il a visité

Moscou,

il s'est rencontré avec Pogodine, avec S.-T. Aksakov, avec Zagoskine, qui était directeur des théâtres, avec Dmitriev.

L'année suivante, il a

commencé

une comédie qu'il

ne devaitpas achever : Vladimir

du

troisième degré (nous expliquerons plus loin ce titre). Tout en poursuivant des travaux historiques destinés àne pas aboutir, ila, au cours de l'année 1834, conçu

le plan du Revisoret du Mariage; ila écrit Taras Boulba dans la première rédaction; il a imprimé

un volume

de mélangessous ce titre : Arabesques

et

un

nouveau recueil de nouvelles : Mirgorod.

Mais ces livres se sont peu vendusetl'auteur se plaint de la misère. Il a conçu l'idée des

Ames

mortes et

commencé

à les rédiger.

Au

début de l'année 1836, il a lu le Revisor dans un cercle d'amiset le succès a été considérable.

Le

19 avril de cette

même

année a lieu la première représen- tation. Gogol est

médiocrement

satisfait

du

succès

(34)

28 NICOLAS

GOGOL

de sa pièce, etsondésenchantementlui estun pré- texte

pour

quitterla Russie.

Ceux

d'entrenous qui ont longtemps vécu en dehors des frontières de leur patrie ont volontiers le

mal

du pays. Gogol,

comme

beaucoup de sescompatriotes, avait le

mal

de V étranger :

«Adieu, écrivait

Gogol

à

Pogodine

; je vaispro-

mener mon

ennui, méditersur

mes

devoirs d'au- teur, sur

mes

créations à veniret je tereviendrai certainementrafraîchiet renouvelé. »

Il devait revenir

beaucoup

plus malade qu'il n'était parti.

(35)

CHAPITRE

III

GOGOL A L'ÉTRANGER

A

cette époque, aucun chemin de fer ne mettait la Russie en communication avec l'Europe.

Le

6 juin 1836,

Gogol

s'embarqua

pour Hambourg,

d'où il gagna Aix-la-Chapelle; puis il remonta le

Rhin

et, de Mayence, il serendità Francfort, puis à Bade.

Au commencement du

mois d'août, nous letrou- vons en Suisse.

Chemin

faisant, illit

Walter

Scott, Shakespeare, Molière et se perfectionne en fran- çais.

Au

début de l'automne,il està

Vevey

il

travaille assidûment durant un mois entier aux

Ames

mortes, puis il

remonte

à Paris, oùils'ins- talleau mois de novembre.

Après

avoir gelé dans

les hôtels qui n'avaient que des cheminées,

il était très frileux,

il s'installe, 12, placede la

Bourse, aucoindela rue Vivienne,dansun appar-

(36)

30 NICOLAS

GOGOL

tement

pourvu

d'un poêle, et, quiplus est, exposé au Midi, etil

y

écritquelques fragments des

Ames

mortes.

La

maison existe toujours.

Nous

avons, à Paris,

un

Comité des Inscriptions parisiennes.

Ne

serait-ilpas deson devoir d'apposer, sur l'ancienne résidence de Gogol, une inscription

commémo-

rative?

Leslettres que

Gogol

a écrites de Paris vont

du

12

novembre

1836 au15févrierde l'année suivante.

Ce

qui attire

Gogol

à Paris, ce n'est nila

sympa-

thie

pour

la France, ni

même

la curiosité. Il avait froid en Suisse et le choléra l'empêchait de se rendre en Italie.

Il subitParis

comme un

pis-aller. Il s'en faisait d'avance une idée assez mauvaise. « Paris n'est pas si laid que je l'imaginais, écrit-ildans la pre- mière lettre adressée à son illustre confrère, le poète Joukovsky. » Cependant, les Tuileries et les

Champs-Elysées

ont l'heur de lui plaire. Mais, en

somme,

il sortpeu; en généraliltravaille toute la journée, s'absorbedanslacontemplationimaginaire des types et des paysages russes et ne regarde pas souvent autour de lui. Il écrit à sa

mère

:

« Jene sais que vous dire de Paris. Il

y

a tant de boue dans cette ville qu'on ne sait de quelcôté l'aljorder.

On

y peutvivre

comme

on veut, cher et à

bon

marché,

même

àmeilleur

marché

qu'à Péters- bourg. »

(37)

GOGOL

A l'Étranger 31

Le

Louvreet le Jardin des Plantes l'enchantent, etildécrit la ménagerie avec la joied'un enfant.

Il goûtebeaucoup les « rues enforme de galeries, couvertes de vitraux», c'est-à-dire les passages, cespassagesaujourd'huisidédaignés etqui étaient alors

un

des grandsattraitsde Paris. LesParisiens ne lui déplaisent pas, mais ilregrettela nature et lapolitique l'exaspère.

«Ici, tout est politique.

Vous

vousarrêtez

pour

fairecirervos souliersdans larue, on vous fourre dans la

main

un journal.

Vous

allez aux..., autre journal. Les gens s'occupent plus des affaires d'Espagne que deleurspropres affaires. »

Ce

qui enchante par exemple lepoète, c'est le théâtre : le Théâtre-Italien, alors dans toute sa gloireavecla Grisi,Tamburini, Rubini,Lablachej

le Théâtre-Français, où l'auteur

du

Revisorassiste à l'apothéose de Molière. Il déclare que, si

Ion

prend à chacun des théâtres de Paris les trois premiers numéros, on peut

monter

unepièce aussi bien que peutle souhaiterlepoète

comique ou

tra- gique.

Ilexalte letalent de

M"* Mars

etdeLigier,maisil

estassezfroidpour

M"*

Georges. Ilne goûte guère

le

Grand-Opéra

où l'onwhufle lesHuguenots etRo- bertleDiable,en frappant à tour de bras sur des vases de cuivre et des cuvettesde

même

métal. »

Plus sensibleàlamusique italienne,ildemanderait

(38)

32 NICOLAS

GOGOL

volontiers

comme

Rossini «

quand

lesJuifs auront

fini leur sabbat. »

Dans

unelettredatéedu15février 1837,jerelève une définition assezpiquante del'hiverparisien :

« L'hiver n'estpas ici,ce qu'il estchez nous en Russie.

En

Russie, il facilite les communications;

ici illes gêne, car iln'estqu'un

automne

humide.»

Gogol

n'estpas un

homme

de plaisirou decu- riosité intellectuelle

pour

s'intéresser à Paris. Il

ne s'intéresse guère plus àla Suisse; il ne

com- prend

pas le pittoresque de sesvilles. Ni Bâle, ni Berne, ni

Lausanne

n'arrêtent son attention.

Le

climat de

Genève

paraît àce frileux plus terrible que celui de Tobolsk où il n'est jamais allé.

A

Vevey, ilretrouve beaucoup de compatriotes et il

redevient « plus russe que français ».

En

revanche,l'Italie estsa terredeprédilection, sa chérie, sabeauté.

Rome

surtout l'enchante : son

âme

religieuse et mystique se plaît aux visions monacales, auxliturgies splendides. Ilfaitavec en- thousiasme les honneurs de la Ville Eternelle à Pogodine, à Joukovsky; il se lie avec sa

compa-

triote laprincesse Zénaïde Volkonsky, une grande

dame

qui avaitembrassélecatholicisme etquiétait liée avec Mickiewicz.

Son

imaginationleporte vers le catholicisme, mais son patriotisme etson loya- lisme politique le maintiennent dansl'orthodoxie.

Au

coursde sesvoyages, ilapprend la

mort

tra-

(39)

GOGOL

A l'Étranger 33 gique de Pouchkine. Elle lui arrache

un

cri de désespoir :

« Toutle

charme

de

ma

vie estparti avec lui. Je n'entreprenais rien sans lui. Je n'écrivais pas une ligne sans

me

le figurer devantmoi...

Le

travail qu'il m'a inspiré, qui est sa création*, jene suis pas en étatde le continuer.J"ai prisplusieurs fois la

plume

et la

plume

esttombée de

mes

mains. »

Dieu sait ce qu'il aurait produit si Pouchkine avaitcontinué de vivre.

La

mort du poète fut au rêveur hypocondriaque une

bonne

raison dejusti- fier son indolence. Il n'a pas encore trente anset sans cesseil se plaintde sa santé, « d'une maladie hémorroïdale qui estremontéesur l'estomac».

Les voyages àtravers l'Italie ne réussissentpas aieguérir decettemaladie extraordinaire.Ilvacher- cher la santé à Marienbad, puis à l'automne de l'année 1839, il remonte vers Varsovie et Saint- Pétersbourg.

Dans

le courant de novembre,illità des amis, les quatre premiers chants des

Ames

mortes. Ilfait àdiverses reprises la navette entre Pétersbourg et

Moscou

et, le 18 mai, ilquitte de nouveau cette patrie qu'il n'aime jamais plus que lorsqu'ilenestloin, etparVarsovie il gagne Vienne oùil s'établitpour quelque temps.Ily remanie son Taras Boiilba, travaille à la nouvelle intitulée

Le

' LesAmesmorUt, voyez plusloin.

ICOLAS GOGOL 3

(40)

34 NICOLAS

GOGOL

Manteau,

un

deseschefs-d'œuvre, etse dirige vers l'Italieilarrive au mois de septembre.

Durant

les étapes de cette vie errante, il s'occupe de la rédaction définitive

du

premier

volume

des

Ames

mortes, d'une seconde édition du Revisor et rêve d'un

drame

sur l'histoire delaPetite-Russie.

Après un

assez long séjourà

Rome,

il revient à Pétersbourg, puisà

Moscou

il croit «avoirre- trouvéle paradis ». Qui l'empêche d'y resterdans ce paradis?

Il s'occupe de soumettre lemanuscrit des

Ames

mortes àlaCensure. Mais,

comme

celle de

Moscou

est

peu

libérale,ill'envoieàPétersbourg ou lecen- seur Nikitenko

donne

sonvisa.

Le

21 mai 1840,le

volume

paraîten librairie.

Le même

jour, l'auteur part

pour

Pétersbourg où il

signe

un

traité relatifà une édition de ses

œuvres

en quatre volumes.

Vous

vous imaginez peut-être qu'il va resterà surveiller cette édition. Mais ce vieillardde trente-deux ans nesongequ'à seguérir de ses maladies imaginaires. Il s'est déjà baigné à

Baden

etàMarienbad. Il lui faut maintenantd'au- tres eaux. Cette fois les médecins l'envoient à Gastein.

Au commencement

d'octobre 1842, il re- vientà

Rome.

Et c'est pendant quelques années, une course éperdue à travers l'Europe àlapour- suite de la santé etdu repos.

Au

mois de mai 1843, il està Florence. Puisil

(41)

GOGOL

A L

ÉTRANGER

35-

remonte à

Wiesbaden,

à

Ems,

à Bade, à

Dûs-

seldorf.

Il

commence

à être envahi par ce mysticisme maladif qui empoisonnerasa viejusqu'au tombeau.

De

Dûsseldorf(octobre 1843), il écrit à son

ami

lazikov pour lui

demander

des livres spirituels; les œuvres des théologiens,Dmitri de Rostov,

La-

zare Baranovitch, Etienne lavorsky et la Lecture chrétienne, revue édifiante qu'il lit avec passion- Maisil fautavouerque cespieuseslectureslepré- parentbien mal àla continuation des

Ames

mortes^

A

Nice,

Gogol

achètel'éditionfrançaise de YImi-

tation deJésus-Christ. Illalitavec ferveureten en- voie plusieurs exemplaires àses amis.

Désormais

la plupart de ses lettres sontà

proprement

parler des lettres spirituelles.

Il adresse àses amis de véritables sermons. lE leur réclame de nouveau des livres édifiants; les-

œuvres de saintJean Chrysostôme,les sermonsdit métropolitain Innocent. Ses correspondants

com- mencent

à sepréoccuper de cette évolution

mys-

tique :

« Je crainsbien, écrit l'un d'eux, que le mysti- cismene tuel'artistechez Gogol. »

Iln'a hélas : que tropcruellement raison !

On

rencontre dans sa correspondance de bien singulières fantaisies. Ainsi

Gogol

s'indigne en apprenantque son portrait aparu dans uneédition

(42)

36 NICOLAS

GOGOL

d'une de ses œuvrespubliée à Kharkov. Qu'aurait-

ildit s'ilavaitvécu au temps du

kodak

etdu ciné- matographe?

Au

milieu de tous sesdéplacements, Francfort où vivait son ami Joukovsky, paraît avoir été son quartier-général. Mais son

âme

est souvent bien loin deslieuxoùréside soncorps.

« Jenem'aperçoispas quejevis à Francfort; je vis où sont

mes

proches etsurtoutje visdansle travail; je consacre une partie de

mon

temps au

travail,unepartie à

ma

correspondance, une par-

tie à

mon

développement intérieur. » (Lettre à M*"' Smirnov, 24

décembre

1844.)

Le

séjour de Francfort ne lui réussitpas plus que celui desvillesd'eaux.

Pour

améliorer sasanté

ou peut-être se débarrasser de lui, car riea n'estplusinsupportable qu'unnévropathe ou qu'un malade imaginaire

ses amis l'envoient àParis.

Maissasantésedécollede plus enplus.Il revient à Francfort.

Jedisais tout à l'heurequec'étaitundromoniane.

Voilà

un

aveu qui confirme ce diagnostic.

De

Francfort,

Gogol

écrit à lazykov(15

mars

1845): « Tant quej'ai été en route je

me

suis senti mieux.

Dès

queje m'arrête je

me

sens plus mal...

Je gèle etje ne puis

me

réchauffer

même

dans la

chambre

laplus chaude. »

A

ce

moment

la recommandation de son amie,

(43)

GOGOL

A l'Étranger 37

M""

Smirnov, appuyée par la grande duchesse Marie,valut aulittérateur

vagabond

une pension de milleroublespourtroisans(ukase du27

mars

1845).

Évidemment,

l'empereuroffraitaupoète

un

sub- side pour luipermettre de travailler. Mais

Gogol

nedevaitpas répondreàcesgénéreuses intentions.

Plus soucieuxdusalut de son

àme

que de l'achève-

ment

des

Ames

mortes, il médite maintenant un pèlerinageàJérusalem.

Ilprend leseaux à

Hombourg.

Elles ne lui font aucun bien.

Aucune

eaune luiajamais faitdebien.

Il

tombe

de plus en plus dans l'hypocondrie.

La

maladie dontil souffre c'est, nous dit-il, un

com-

plet épuisement des forces. Il maigrit dejour en jour; ilne peutplus

même

parvenirà seréchauffer les mains.

Ilcourtdeville enville et de guérisseuren gué- risseur.

Un

médecin de Dresde conjecture une hypertrophie dufoie et l'envoie à Karlsbad, dont

les eaux ne luiréussissent pas. Ilpartpour

Grœf-

fenberg

en Silésie

le célèbre Priessnitz faisait des cures merveilleuses d'hydrothérapie.

Même

insuccès.

Au

mois de septembre,ilestà Ber-

lin,ledocteur Schoulein traited'ânesles

méde-

cins qui ont prescrit les traitements antérieurs, diagnostique une maladie nerveuse de l'estomac, ordonnedes lotions froides,des bains de

mer

etun séjourà

Rome.

(44)

38

NICOLAS

GOGOL

Le

voyage produit son amélioration habituelle.

Mais, au bout de quinzejours, le malade retombe

•dans son état misérable.

Nous

l'avonsdéjàvu indi-

gné

de ce qu'un éditeurrusseavaitpublié son por-

trait.

Le

voilà maintenant furieux de ce qu'une traduction allemande * des

Ames

mortes a paru à

Leipzig,

Ah

!

comme

ila bienfait de ne pas se marier!

Il

manque

avant toutde

bon

sens, etc'estcequi

«explique, je crois, sarépulsion

pour

notre pays.

Au

mois de mai 1846, nous le trouvons cepen-

•dantàParis, en visitechez

un

ami, ruede la Paix.

.Peut-être aussi était-il

venu

consulter

un

médecin,

hon

psychologue et quelque

peu

charlatan, qui avaitla spécialitéde soigner les malades riches et imaginaires.

Les années 1846 et1847 se passent en allées et

venues

incessantes entre Ostende et Naples, à tra- ders la France oul'Allemagne.

De

temps en temps

<jrogol crie misère et,

pour un

peu, il seplaindrait

que

laRussie le laisse mourir de faim. Mais l'ar-

;^ent ne lui

manque

jamais

pour

les bateaux à wapeur, les chemins de ferou les diligences.

Jl est

comme

ces enfants qui, aulieu de faire le

^ Cette traduction parut en 1846. L'année précédente avait paru, ù Paris, une traduction française de quelques Nouvelles, par Viardot. Et d'après cette traduction, une version allemande tutpubliée à Leipzigen 1846.

(45)

GOGOL

A l'Étranger 39 devoir assigné, s'amusentà griffonnerdes dessins sur les

marges

de leur livre.

La

Russie attend de

lui la fin des

Ames

mortes, et ilperd son temps à compiler

un

livremédiocre:

Morceaux

choisisd'une correspondance avec des amis(Saint-Pétersbourg,

décembre

1846).

Nous

étudierons plus loin cet ouvrage.

Au

début de l'année 1848, il se décide enfin à accomplir ce pèlerinage à Jérusalem qu'il médite depuis si longtemps. Il quitte Naples au mois de janvier,

gagne

Malte, Beyrouth, Jérusalem, où il arrivedanslecourantdefévrier.Malheureusement, cevoyage, quijoue unrôle siconsidérable danssa vie spirituelle, n'a presque pas laissé de traces dans son œuvre.Iln'adresse à ses parents ouà ses amis que de courts billets, presque sansintérêt.

La

fatigue et le mal de

mer

ne luilaissent guère

le loisir d'écrire durant sa traversée. Ilse sentà peine capable de penser. Il voit, dans ses souf- frances, lejuste châtiment deses péchés.Mais «la miséricordede Dieuestinfinie» etlepèlerin prie son ami l'historien Schevyrev de faire dire

pour

luideux ou trois messes « dans les localités et les églises où il verra les ecclésiastiques prier avec plus de ferveur que les autres ».

Schevyrevdut êtrequelquepeu embarrassé

pour

accomplirlacommission.

Les impressions que fit éprouverà

Gogol

lepé-

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