Nicolas GOGOL
Nicolas
GOCiOL
Portraitpar \. IvANov. eu 1841
JCô l*$
^
c MvV.o\2-vVa ^'Xd M
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<gcX^I.CO GRANDS ÉCRIVAINS ÉTRANGERS
Louis
LEGER
MEMBRE DE l'iKSTITUT PROFESSEUR AU COLLÈGE DE FRANCE
Nicolas GOQOL
yi^'
F»ARIS
H. DIDIKR, ÉDITEUR
4
et e.Rue de
laSorbonne
Xous droits réservés
Tousdroits dereproduction, detraduction,et d'adaptionréser- vespourtouspays.
CopyrightbyBloud etC", 1913.
CHAPITRE
1LES ANNÉES DE JEUNESSE
Nicolas
Gogol
était originairede cette Ukraine, qui jouedans lemonde
russe un rôle analogue à celui de laProvence dans notremonde
français.La
Petite-Russieaune langue aussi différentedu russeproprement
ditquele provençall'est de notre idiome littéraire ; elle ades traditionshistoriques, des légendes poétiques encore aujourd'hui chantées par des rapsodes aveugles et qui ne craignent point la comparaison avec les Bylines ' de la Russie du Nord.Tour
àtour disputéeparlesPolonais, les Tata- res, les Moscovites, berceau de la Cosaquerie, l'Ukraineestla terre épique par excellence. Ses steppesinfinies,sesgrandsfleuvesdormantss'adap- tenttourà tour aux expéditions aventureuses des' Chansons épiques.
<J NICOLAS
GOGOL
Tatares ou des Cosaques etaux mélancoliques rê- T^eries
du
poète.Ecoutez
comme Gogol
s'est plu à chanter lecharme
de la steppe vierge encore au temps de la libreGosaquerie.((
Le
soleil s'était levé dans un ciel déblayé de nuages etversaitsurlasteppe salumièrevivifiante et chaude.Tout
ce qu'il y avait de trouble et de^sommeil dans l'âme des Cosaques s'évanouit sou-
>dain.
((
A
cetteépoque—
il s'agitduseizième siècle—
ttout l'espacequi constitue maintenant la Nouvelle .Russie jusqu'àla
Mer
Noire étaitun
désert vierge*tverdoyant. Jamaisla charruen'avaitpassé à tra-
•vers le flotincommensurable dela sauvage végéta- tion. Seuls les chevaux qui s'y cachaient
comme
dans une forêty
marquaient leur empreinte. Rien;ne pouvait être plus beau dans lanature; toute la surfacedu sol présentait
un
océan de verdure et id'or dontjaillissaientdes millionsdefleurs.Parmi
'les tiges fines ethautes desherbagespointaientdes 'bleuets d'un bleu clair, foncé ouviolacé; le genêt
•dressait en l'airsa
pyramide
jaune; le trèfle blanc vègayait l'herbage de ses ombelles;un
épi de blé venu,Dieusaitd'où, piùrissaitsolitaire.Souslesra- cinesténuesgrouillaientdes perdrixaucol allongé.L'air étaitrempli de mille sifflements divers. Sous leciel planaient immobiles des éperviers, les ailes
LES ANNEES DE JEUNESSE 7 déployées,les
yeux
obstinémentfixéssurlesherbes.Au-dessus de quelque lac lointain, se faisaient en- tendre les cris d'une bande d'oies sauvages.
De
l'herbe,lamouettes'élevaitparélanscadencés
pour
sebaigner avecdélices dansles flotsde l'air azuré.
Tantôt elle seperd dans l'infini et n'apparaît plus que
comme un
pointnoir, tantôtaprèsun
virement d'ailes elle étincelle au soleil.Le
diablem'em-
portemes
steppes, que vous êtes belles!»
Voici maintenant la description de la nuit de l'Ukraine,decette nuitenchantéedontnulplusque Gogol n'a savouréle
charme
exquis. Il l'adécrite, àdeux
reprises.Le
lecteurtrouvera,je crois,quel- queintérêtàconfronterles deuxtableaux.Le
premierfigure à la suitede cette pittoresque esquisse de la steppeque l'on vientde lire.«
Le
soir venu, la steppe setransformaitcom-
plètement. Toute son étendue bigarrée étaitenve- loppéedes derniers rayonsd'unsoleilardent; puis peu àpeu elle s'obscurcissait; on voyait l'ombre descendre surelle; elle devenait d'un vert foncé.Les vapeurs montaientplus épaisses;chaque fleur,
chaque brin d'herbe exhalait
un parfum
d'ambre.Toute lasteppeembaumait. Sous le cield'un azur foncé, on eût dit qu'un pinceau gigantesque avait étaléde larges bandes d'or rose; çàet là flottaient enfloconsblancsdesnuageslégersettransparents.
Un
souffle frais et caressantcomme
les vagues de8 NICOLAS
GOGOL
la
mer
effleurait àpeine les tigesde gazon, rafraî- chissait à peine les jouesdu
voyageur. Toute lamusique
quiavait résonnépendant le jour, se tai- rait et était remplacée par unautre concert.Des
gerboisesmouchetées se glissaient hors de leurs trous, se dressaientsur leurspattesde derrière et faisaient retentir la steppe de leur sifflement.Le
grésillementdes grillons devenait plus tumultueuxetparfois sur quelque lac solitaire se faisait en- tendre lecri argentindu cygne quirésonnaitdans Tatmosphère... Parfois le cielnocturne s'illuminait des reflets d'un incendie de roseaux secs etune tongue file
sombre
de cygnes volant vers leNord
s'éclairait tout à coup d'unrefletd'argentroseet l'on eût ditalors que des foulards rougesvolaient surl'obscurité duciel. » (l'aras Boulba, chap.II.)
" <( Connaissez-vous la nuit de l'Ukraine!
Oh
!vous ne connaissez pas la nuitdel'Ukraine.
Gon-
templez-là.Du
milieu duciel la lune regarde; l'in-commensurable
voûte s'est étalée et paraît plus vaste encore; sur toute laterre flotteune lumière argentée; l'air est merveilleux, frais, pleindeca- resses et balanceun
océan de parfums. Nuitdivine! Nuit enchanteresse! Immobiles, rêveurs, les bois sont pleins de ténèbres etprojettent autour d'eux uneombre
colossale. Les étangs sont silencieuxet paisibles; la fraîcheur etl'obscurité de leurs eaux Sont tristement emprisonnées dans les sombresLES ANNÉES DE JEUNESSE
9
muraillesde verduredes parcs. Les forêts vierges des merisiersetcerisierssauvagesaventurenttimi-
dement
leurs racines dans la fraîcheurde l'eau et font parfois frissonner leursfeuilles,comme
sielles s'indignaient des caressesdu
joli vent de nuit qui se glisse jusqu'àellespour
lesbaiser.« Toute la terre dort. Au-dessus, là-haut, tout respire, tout est merveilleux et solennel. Et dans
Pâme
tout estinfini,tout estmerveilleetde sespro- fondeurs s'élancent avec grâce des essaimsde vi- sions argentées. Nuit divine! Nuit enchanteresse! Soudain tout s'anime, les forêts, les étangs, les steppes.La
chanson grandiosedu
rossignol de l'Ukraine se fait entendre; on dirait que la lune l'écouteau milieu duciel.Comme
enchanté,un
vil- lagedort sur lacolline.Les groupesde chaumières apparaissent plus blancsàlalueurde lalune; leurs murailles luisent, jaillissent plus lumineuses de l'obscurité. Les chants se sont tus. Partout le silence. Les bons chrétiens dorment.Çà
et là pourtant d'étroites fenêtres scintillent.Au
seuil de quelques chaumières, des familles attardées achèventde souper »Cette Ukraine que
Gogol
savait si bien décrire, qui disait tant de choses à son imagination de poète,aufond iln'avaitpour ellequ'unamour
pure-ment
littéraire etdu
jouroùill'eut quittée,iln'eut qu'une idée ce futd'yrevenirle moinspossible.10 NICOLAS
GOGOL
Sa famille était originaire de la Petite-Russie;
il appartenaità cette race tour àtourmélancolique
comme
les peuples du Nord, vive, spirituelle et brillantecomme
nos Provençaux. Cesdeux
traits se retrouvent dans l'œuvre de Gogol, mais c'est la mélancolie qui finira par l'emporter et sous l'influence de circonstances que nous essaierons d'expliquer,ilterminera sa vie danslemysticisme.Ses ancêtres avaientjoué
un
certainrôledansl'his- toire tumultueuse de la Petite-Russie. Les textes mentionnent au xv!!*^ siècleun
colonel cosaque Ostap* Gogol.Nicolas Vasilievitch
Gogol
naquit le 19mars
1809 à Sorotchintsi. C'est une bourgade du dis- trict de Mirgorod,gouvernement
de Poltava. Ses parents appartenaientàlaclassedes petits proprié- taires ruraux.Son
pèrequiavait étéofficieretfonc- tionnaireàPoltava, étaitunhomme
relativementlet- tré, fortgaietquiavait écrit quelques vaudevilles.Jen'ai malheureusement pas euoccasion deles lire.
Mais je sais qu'il s'était efforcé d'inculquerà son
fils des goûts littéraires.
En
1824, il écrivait au jeune Nicolaspour
lui annoncer l'apparition de VOnieguine, etpeu detemps
après il lui envoyait le chef-d'œuvrede Pouchkine ^. Ilmourut
l'année• Ostap est l'équivalent d'Eustache. C'est le
nom
d'un des héros de Taras Boulba:- Sur Pouchkine, voyez le volume de M. Ilaumant dans cette collection.
LES ANNÉES DE JEUNESSE 11 suivante et n'eut pas le temps d'exercer d'action sérieuse surl'espritde Nicolas.
Sa veuveétaitune
femme
assezpeu
lettrée, très croyante et très crédule, et qui contribua àdéve- lopperchez le jeune Nicolas une ardente dévotion.Gogol
avaitpourelle uneaffection sincère,mais au fondilse considéraitcomme
très supérieur àelle.En
1833, à l'âge de vingt-quatre ans,il luiécrivait en des termes qui nous paraissent singulierssousla
plume
d'un sijeunehomme
:«
Aous
n'avez pas su m'élever,lui disait-il,vous étiez trop jeune,vous n'aviez pasd'expérience Je regardais toutes chosescomme
crééespour mon
agrément. Je n'aimais personne que vouset seule-
ment
parce que la nature m'avait inspiré ce sen- timent.»Ce
sont là des propos d'enfantgâté, disons le mot, d'enfant mal élevé.Cependant ce n'était pas dans lamaison pater- nelle que lejeune Nicolasavaitreçu sonéducation,
A
l'âgede dix ans, il avait étéenvoyé augymnase
de Poltava; trois ans plus tard,il avait été trans- féré à celui deNiéjine qui venait d'ouvriretqui est aujourd'hui l'un des établissementsles plus consi- dérables dela Russieméridionale,unesorted'Uni- versité au petit pied. C'était dans ce temps-làun
médiocre collègede province.La
discipliney
était peu observée, les professeurs insuffisants.Gogol
était un écolierespiègleetassez paresseux.
12 NICOLAS
GOGOL
J'ai sous les yeux
un
extrait de ses notespour
une semaine dedécembre —
j'ignore en quelle année.Dans
lamême
journée,ilestmisdeuxfoisau piquetpour
proposgrossiers etpour malpropreté.Le
19 décembre, pour le punir de sa paresseil est privéde dîner, mis au coinetprivé de thé.Le
len- demain,ilest mis aupain etàl'eau etprivéde thé,pour
s'êtreamusé
avec des jouets pendant le caté- chisme.Evidemment
l'aumônier avaituneâme peu
indul- gente.Les notes d'écolier de Tolstoï sontencore piresque celles deGogol
et elles ne l'ontpasem-
pêché dedevenir ce quel'on sait." Si
Gogol
ne travaillait guère, en revanche, ilobservait beaucoup,ils'exerçait àécrire etgriffon- nait
notamment
des piècesde théâtre.Nous
avons deslettres de cettepériode; elles attestentun
tem-pérament
inquiet, original, ombrageux.Le
futur écrivain sedemande
à quoi il devra consacrer sa vie. Il estmort
sans avoir résolu ce problème. II est chrétien, il a la foi du charbonnier, mais cela ne lui suffitpas. Il sepose une foule de questions oiseuses etinutiles. C'est une manièrecomme
une autre de gâcher son temps et son intelligence;Gogol
agâché beaucoup de temps dans savie. II estde ceux auxquels on peutappliquer le vers de Molière :Etle raisonnement en bannitla raison.
LES AXXÉES DE JEUNESSE 13
II
soccupe
beaucoup de lui-même. Il se consi- dère—
et il n'a pas tort— comme
une créature exceptionnelle. Il sedemande comment
il devra appliquer l'énergie qu'ilsenten lui. Il se torture sans raison.Voici ce qu'il écrivait à sa
mère
à la date du!* mars
1828. Ilavait alors dix-neufans:
« J'ai souffertplusde chagrinsetde misèresque vous ne l'imaginez. Bien
peu
de gens ont autant pâti que moi de l'ingratitude, de l'injusticeet du mépris.J'ai toutsupportésansreproche, sansmur-
mure. Personne ne m'a entendume
plaindre. Je suis vraiment considérécomme
une énigme par tout lemonde. Personne
ne m'a encore deviné.Chez
vous onme
considèrecomme
un orgueilleux,comme
un pédantinsupportable qui s'imaginequ'il estplus malinquelesautres,qu'ilest bâtisurunau- trepatron.Vous
m'appelezrêveur,étourneau.Non
! Jeconnais trop bien leshommes
pourêtreun
rê- veur. Les leçons qu'ils m'ont données resteront toujours ineffaçables et elles seront la fidèle ga- rantie demon
bonheur. »Le
jeune étudiant se flattait. Il devaittoujours courir après le bonheur, sans jamais le rencon- trer!Pendant
quelque temps, il s'était imaginé qu'ilembrasserait la carrièrejudiciaire :
«c
Dès ma
plus tendre enfance, écrivait-il à un14 NICOLAS
GOGOL
de ses camarades, en 1827, j'ai brûlé du désir ar- dent de rendre
ma
vieutileàl'État, delui apporter ne fût-ce que le moindre profit.Une
sueur froide jaillissait surmon
visagequand
je songeais que peut-êtrejepérirais dans la poussière, sans avoir signalémon nom
par une belle œuvre. Être aumonde
et ne pas signaler son existence, celame
semblait terrible! J'ai passé en revue toutes les fonctions, tous les emplois de l'Empire et
me
suis arrêté àla Justice. J'ai constaté que c'était là qu'ily avaitplus de labeurquepartout ailleurs, làseu- lement queje pouvaisfairelebien, êtreutile àl'hu- manité.
La
mauvaisejustice, leplusgrand malheur de cemonde
déchirait surtoutmon
cœur. Jeme
suisjuré de ne pas passer une minute de
ma
courte vie sansfaire lebien.Pendant
deux années (c'est- à-dire au collège de seize à dix-huit ans), jeme
suis occupé
constamment
de l'étude des lois des autres nations etdes lois naturelles fondamentalespour
tous les peuples. Maintenant je m'occupede nos loisnationales. »Il avoue qu'il n"a confié ces rêves àpersonne, de peur qu'on ne le prît pas au sérietix. Et nous qui connaissons sa vie ultérieure, nous aurions en effetbien de la peine àprendre au sérieux ces rêveries d'adolescent.
Sa patrie, l'Ukraine, n'offre point de débouchés à ses ambitions. Il pourrait rester à exploiter le
LES ANNÉES DE JEUNESSE 15
domaine
paternel, mais il ne se sent aucun goûtpour
lavie des champs.En
attendant qu'il se rende utile à sa patrie, ilébaucheou écrit des satires, des poésies fugitives, une simili-tragédie,
un roman
plus ou moins fan- tastique, une idylle envers intituléeHans
Kuchel- garten, peut-être inspiréepar la Louise deYoss
etoùl'on retrouve des traces de byronisme.
A
cetteépoque de savie,c'estla littérature alle-mande
qui l'intéresse le plus.Pendant
son séjour à Niéjine, nous le voyons consacrer unesomme
relativementconsidérableà l'acquisitiondes
œuvres
de Schiller.L'idéalisme de Schiller convient àson tempéra-
ment
rêveuretlyrique.« C'est, nous dit
M.
Kotliarevsky, une nature complexe,nerveuse,dontles dispositionschangent très souvent, avec une tendance naturelle à la mé- lancolie;une naturetrèsfière et cachée, qui a une haute opinion d'elle-même et la conviction qu'un jourviendra où elle saura justifiercette opinion; unenature richement douée de talentlittéraire, un esprit tranchant, sarcastique, railleuret uncœur
débordant delyrisme. »Notons ici,pour nejamais le perdre devue, un
traitessentielde Gogol.Iln'ajamais
connu
l'amour.Il a tracé quelques types séduisants de jeunes
filles, mais la
femme
nejouequ'unrôle secondaire16 NICOLAS GOfJOL
dans son œuvre. Elle n'en a joué aucun dans savie.
Gogol
aime la Petite-Russieau pointde vue pit- toresque. Mais il ne rêvenullement deséparatisme et n'a rien decommun
avec certains Ukrainiens d'aujourd'hui, qui voudraient s'émanciper de laGrande-Russie. Il s'est exprimé très nettement à ce sujet dans une lettre adressée, le 24
décembre
1884, àM""* Smirnov. Il étaitalors dans sa trente- cinquième année.« Je vous dirai un
mot
à propos demon âme
khokol* ou russe ; car je vois, par votre lettre,que ce
problème
vous préoccupe depuis quelque temps. Jevousdiraiquejene saispasmême
sij'aiune
âme
khokol ou russe. Jesais seulement que jene donnerais en aucune façon la préférence au Petit-Russe sur le
Russe
ou auRusse
surle Petit- Russe. Les deuxnations ont été trop libéralement gratifiées par le Seigneur et,comme
à dessein, chacune d'elles possède ce quimanque
à l'autre.Ceci indique clairement qu'elles doivent se com- plétermutuellement. Leurs histoiresne se ressem- blent pasdans le passé, de telles sortes que leurs aptitudes se sont développées différemment, afin
' Khokol, épitliètepar laquellelaGrande-Russie désigne familièrement la Petile-Paissie. Le mot, qui veut dire houppe, faitallusion àune modede coi(Tiii-e usité autrefois dans la Petite-Russie.
LES ANNÉES DE JEUNESSE 17 de produire, aprèsleurréunion, quelque chose de plus achevé dans l'humanité.
Ne
vous fondez pas surmes œuvres
etn'entirezpas deconclusions sur nous-mêmes. Elles ont été écritesily
alongtemps, durantma
follejeunesse. Elles renferment quel- ques indications surmon
état d'esprit en ce tempslà, mais, sije n'enfais pas l'aveu
moi-même,
per- sonne ne le remarquera. »On
trouve, dans lesœuvres
de Gogol, quelques mots petits-russescomme
on trouve des termes provençaux dans l'œuvre de Daudet. Mais il n'a rien écrit en petit-russe, saufun
billet de cinq ou sixlignesadresséaupoète polonaisBodhan
Zaleski, lequel,comme
lui, était originaire de l'Uki'aine.NICOLAS GOGOL
CHAPITRE
IIC;OGOL FONCTIONNAIRE ET PROFESSEUR
A
la finde l'année 1820, Gogol, âgé de dix-neuf ans, quitte lepays natalpour
aller chercher for- tuneàPétersbourg. Il est sorti du lycée avec des notes assez médiocres qui lui donnent droit au•dernier tchine de la hiérarchie russe, celui de régistrateurde collège,autrementditsurnuméraire
•d'unbureau quelconque.
Ceux
de ses camarades,•qui avaientobtenu de meilleures notes, pouvaient aspirerau douzième tchine, au titre de secrétaire
•degouvernement.
Les lettres qu'ilécritde Pétersbourgàsamère, ïittestent
un
profond désenchantement. Les prixde lacapitale lui paraissent terriblement élevéspour
ses modestesressources. Il estobligé desepriver d'une foule d'agréments,notamment
du théâtre,•qui est son plaisir favori. Pétersbourg l'intéresse
GOGOL
FONCTIONNAIRE ET PROFESSEUR 19 médiocrement; lesétrangersy
ontperdu leurphy- sionomie nationale et les Russes leurphysionomie indigène. C'est une ville d'employés uniquement occupésde leur service.Ce
service, dontGogol
rêvait en Ukraine, lui apparaît maintenant sousun
aspect prosaïque et rebutant. Attaché d'abord au ministère des apa- nages, il estun
détestable fonctionnaire. Il lui arrive parfois de resterdeux
ou trois jours sans paraîtreàsonbureau.Quand on
lui faitdesrepro- ches, iloffre sadémission, quitte àlaretirerquel- ques instantsaprès.Tout
enexpédiantsesécritures administratives,ilgriffonne des vers.
Comme
beaucoup de prosa- teurs, etnon
des moins illustres,—
parmi nos contemporains, Jules LemaîtreetPaulBourget,—
-
il s'essaie d'abord à la poésie.
Au
mois demars
1829, il imprime, dans le Fils de la Patrie,un poème
en l'honneur de cette Italie, dont il rêve déjà, etqui jouera un si grand rôle dans sa vie.Mais
iln'oublie passon Ukraine.Dans
ses lettres, îldemande
à samère
des renseignementsprécis surtel ou tel usage, tel outeljeu qu'iln'apas suf- fisammentobservé.Au
mois dejuin, il faitparaître lepoème
qu'ila emporté du collège :Hans
Kuchelgarien, idylle en tableaux. Ilprend lepseudonyme
d'Alov.Dans
la préface, un éditeur imaginaire raconte que cette20 NICOLAS
GOGOL
idylle est l'œuvre d'un jeune
homme
de dix-huit ans, dontil aparubon
d'encourager letalent.Cette réclame ne mordit pas sur le public.
Le poème
fut mal accueilli par la critique. L'auteur, découragé, retira l'ouvrage de chez les libraires, brûla presque tous les exemplaires et s'efforça d'oublier son échec. Faisonscomme
lui; laissonsHans
Kuchelgartenàl'oubli.On
leréimprime encore dans lesœuvres
complètes, mais on ne le lit pas.Tout
à coup, ilprit au jeuneemployé
unesingu- lière fantaisie, celle de quitter la Russie et d'aller vivre à l'étranger. C'est d'ailleurs une idée quiprend
souventà sescompatriotes.Ils'embarqua parle premier bateau
venu
et partitpour
Liibeck. Il justifiaitcette escapade auprès de samère
en lui racontant qu'il voulait échapper àun amour
mal- heureux. D'aprèsun
de ses derniers biographes, ilauraitvoulu aller de Liibeck à
Travemunde,
peut- êtrepour prendre les bains de mer. Iln'étaitpas nécessaire d'allercherchersi loin de l'eausalée.En
entreprenantceprétenduvoyagesentimental,Gogol
n'avait oubliéqu'une chose, c'est qu'il n'a- vait point d'argent. Cette fugue bizarre et peu explicableestlepremiersymptôme
d'un étatd'âme particulier, d'un besoin maladif de se déplacer, d'échapper à son milieu.Gogol
auraitpu
donner pour devise à savie,l'épigraphe que Pouchkine a mis entêted'un des chants d'Onéguine:GOGOL
FONCTIONNAIRE ET PROFESSEUR 21Où
est-onmieux?—
Ailleurs.Gogol
est loin d'êtreun
personnage normaletje crois bienque nos psychiatresmodernes
luiappli- queraientl'épithète dedromomane.Dès
cemoment,
soncaractère offreles traits qui ne feront que s'accentuer dans la suite; une ima- gination très développée, une vraie folle du logis,un amour-propre démesuré, une tendance irrésis-
tible à la mégalomanie, une rarevivacitéde concep- tion paralysée de temps en temps par des accèsde découragement, desphobies imprévues.
Son
emploin'exige deluiquecinqheures de ser- vice par jour. Trois fois par semaine,ilva étudierlapeintureàl'ÉcoledesBeaux-Arts.
Son
salaire est modeste;il s'efforcedel'augmenterpardes leçons.Au
mois de mars, il publie dans la Revue, Les Annales de la Patrie, le premier de ses récits ukrainiens. Ilestintitulé : Basavriouk ou la veillede saintJean-Baptiste, nouvelle petite-russiennepar un diacrede Véglise de l'Intercession. Il n'ose pas signer. Il ne
met
pasnon
plus sonnom
à divers essais parusdansd'autresrecueils etdevaleurfort inégale.Il ne peut compter sur sa
plume pour
vivre. Ils'imagine qu'il estfait
pour
l'enseignementet qu'ilpourra cumuler les fonctions de professeur avec cellesd'expéditionnaire.
22 NICOLAS
GOGOL
En
février 1831, il estnommé
professeur ad- joint d'histoirepour
les classes enfantinesàl'Ins- titutpatriotiquedesjeunesfilles. Ilne réussitguère en cette qualité,mais songénie naissantcommence
à appeler sur lui l'attention etla sympathie. L'un de sespremiers admirateurs estPierre-Alexandro- vitch Pletnev, qui fut recteur, académicien et l'un des meilleurs critiques de la première moitié du XIX' siècle.
Le
22 février 1831, Pletnev écrivait àPou-
chkine:« Il faut que je te fasse faire la connaissance d'unjeune écrivain qui
promet
quelque chose d'ex- cellent. Peut-être as-turemarqué
dans Les Fleursdu
Nord,un
fragment deroman
historique signé000,
dansLa
Gazette littéraire des Pensées sur r enseignement de la géographie,un
article surLa Femme,
etun
chapitre d'un récitpetit-russe :Le
Précepteur. L'auteur estGogol
lanovsky. Ilafait ses étudesà Niejine. Il était d'abord entréau ser- vice civil; mais la passion de la pédagogie l'aamené
sousnos drapeaux.Il estdevenuprofesseur.Joukovsky
en est enthousiasmé. Je suis impatient de te le présenterpour
qu'ilreçoivetabénédiction.Ilaimelessciences
pour
elles-mêmeseten saqua-litéd'artiste, ilest prêt à souffrir
pour
ellestoute espèce deprivation. Gelame
touche et m'enthou- siasme. »GOGOL
FONXTIONNAIRE ET PROFESSEUR25 Au
mois demars
1831,Gogol
quitte définitive-ment
le département des apanages et reçoit de l'avancement àl'Institutpatriotique.Peu
de temps- après, ilfaitla connaissance de Pouchkine,Poursuivons l'examen de son Curriculum vitx..
Nous
reviendrons tout àl'heure sursonœuvre
lit-téraire.
Il prend d'abord très au sérieux son métier de pédagogue. Ilsecroitunevocationsérieuse.Ilrêve d'écrire
un
traitédegéographiequ'ilauraitintitulé:;La
Terreetl'Homme.Puis, ils'imagine qu'ilestné
pour un
enseigne-ment
supérieur à celui des jeunes filles, il rêve d'une chaired'université. Peut-êtreàcemoment-là
subit-il l'influence de
Pogodine
qu'il arencontrérécemment
etqui, après avoircommencé
par desœuvres
d'imagination, afinipar devenirun
histo- rien etun
publiciste considérable.En
1833,ilécritàson ami etcompatriote,Maxi-
movitch, qu'il prépare une histoire de l'Ukraine^—
rienque cela!—
de cette Ukrainequi, soit dit en passant, devaitplus tardséduire l'introducteur deGogol
en France: Mérimée.Pour
écrire cette histoire,lejeuneprésomptueux
solliciteune chaire àl'Université de Kiev. Il n'est ni licencié, nidocteur, mais cette absence detitres- n'est pas
pour modérer
sesambitions.Une
foisà
Kiev,
non
seulement il écrira une histoire de la24 NICOLAS
GOGOL
Petite-Russie, mais encore une histoire générale, ouvragequi
manque non
seulementàlaRussie,maismême
àl'Europe !Il prétend être
nommé
du premier coupprofes- seur titulaire.Ce
qu'il lui faut, c'est une chaire d'histoire générale. Il méditeun
ouvrage en huit ou neuf volumes.Cette chairequ'il rêvait, ill'eut,
non
pasà Kiev, maisà Pétersbourg. Il fut chargé du cours d'his- toire dumoyen
âge. Ilcommence
àprofesseren septembre 1834; ilpersistajusqu'à la fin de l'an- née 1835.Un
de ses auditeurs nous a laisséun
curieuxrécitde sapremière leçon.
« Ilentradanslasalle,noussaluaet,enattendant lerecteur, il s'entretint avec l'inspecteur qui l'ac-
compagnait. Il paraissait préoccupé, il retournait son chapeau dans ses mains, pétrissait ses gants et nous regardait d'un air de méfiance. Enfin, il
s'approcha de lachaire et se tournant vers nous,
il
commença
à nous expliquer sur quoi il allait faire sa leçon.Pendant
cette allocution,il montait lentementles degrés delachaire.Il se tintd'abord sur la première marche, puis surla seconde, puis sur latroisième.Evidemment,
il n'avait pas con- fiance en lui-même et voulait d'abord s'essayer.Cependant, il
me
sembla que son agitation venait moins dumanque
de présence d'espritque de la faiblesse de ses nerfs. Car aumoment même
oùGOGOL
FONCTIONNAIRE ET PROFESSEUR 25 son visage pâlissait etprenait une expressionma-
ladive, les pensées qu'il exprimait se déroulaient d'une façonfort logiqueet souslesformes lesplus brillantes.
A
la fin de son allocution,Gogol
était déjà sur ladernièremarche
etavait priscourage.Il allait
commencer
la leçon, lorsque le recteur entra toutà coup. Il dut abandonner le poste qu'il occupait.Le
recteur lui fit quelques compliments, salua les étudiants et occupa le fauteuil qui lui étaitdestiné. Il se fit un profond silence.Gogol
retomba dans son trouble; sonvisagepâlitde nou- veau et prit une expression douloureuse. Mais il n'yavaitplusun
instantà perdre.Ilmonta
en chaire la leçoncommença. Au
bout de cinq minutes, il s'était complètementemparé
de l'attention des au- diteurs.On
ne pouvait pas suivre sa pensée qui volait et se brisaitcomme
l'éclair.Evidemment Gogol
n'avait pas confiance en lui-même et avait appris parcœur
un textepréparé d'avance.«
Nous
attendions avec impatience laleçon sui- vante.Gogol
arriva en retardetcommença
par laphrase suivante : « L'Asie atoujours étéunesorte de volcan qui éjacule des nations. » Puis il
parla un peu de la grande migration des peu- ples, mais
dune
façon silâche,simolle, siconfuse, que c'étaitennuyeux
de l'écouteretnous nousde-mandions
si c'était bien ce Gogol qui la semaine précédente nous avaitfait une leçon si brillante.26 NICOLAS
GOGOL
Pour
finir, il nous indiqua quelques livres àcon- sulter.La
leçon dura en tout vingt minutes.La
suivante fut dans lemême
goût, de sorteque nous nous refroidîmespour Gogol
et que l'académie se vidapeu
àpeu.»L'ancien étudiant ajoute :
«
Evidemment
ces leçons ennuyaientGogol
et encoreplusles auditeurs. Parfois,ellesneduraient qu'une demi-heure. Parfois, le professeur ne se montraitpas pendant une semaine ou deux. »En somme, Gogol
cherche tous les prétextespour
sedérober à une tâche trop lourdepour
lui.Quand
vintlemoment
des examens, ilse fitporter maladeet, àla rentrée, ildonna
sa démission :<( J'ai réglé
mon
compteavecl'Université,écrit-ilàPogodine, le 6
décembre
1835,et, dans un mois, je seraiun Cosaque
sans ouvrage.Méconnu,
je suismonté
dansma
chaire, etméconnu,
j'en des- cends; maispendantcette année etdemie d'obscu- rité,—
l'opinion publique proclame que jeme
suis mêlé de ce qui ne
me
regardait pas,—
j'aibeaucoup appris et beaucoup ajouté au trésor de
mon
âme. Maintenant, ce qui m'agite, ce ne sont plus despensées enfantines, cen'estplus le cercle restreint demes
connaissances, mais despensées pleines de vérité etd'une grandeureffrayante. »Comme
fonctionnaire,comme
professeur,Gogol
a gâché cette période de sa vie. Mais il n'apas
GOGOL
FONCTIONNAIRE ET PROFESSEUR 27 perdu son tempscomme
écrivain.Dans
le courant de l'année 1831, il apublié le premiervolume
des Soirées àlaferme, qui renferme entre autres les nouvelles intitulées : la Foire de Sorotchintsi, la Veille de laSaint-Jean, laNuit de Mai.En
1832, ilapubliélesecondvolume
des Soirées à laFerme. Il aprisun pseudonyme
petit-russe.Il signe
Roudy
Panko, éleveur d'abeilles. Lespseudonymes
étaient à lamode
à cette époque.Il a visité
Moscou,
où il s'est rencontré avec Pogodine, avec S.-T. Aksakov, avec Zagoskine, qui était directeur des théâtres, avec Dmitriev.L'année suivante, il a
commencé
une comédie qu'ilne devaitpas achever : Vladimir
du
troisième degré (nous expliquerons plus loin ce titre). Tout en poursuivant des travaux historiques destinés àne pas aboutir, ila, au cours de l'année 1834, conçule plan du Revisoret du Mariage; ila écrit Taras Boulba dans la première rédaction; il a imprimé
un volume
de mélangessous ce titre : Arabesqueset
un
nouveau recueil de nouvelles : Mirgorod.Mais ces livres se sont peu vendusetl'auteur se plaint de la misère. Il a conçu l'idée des
Ames
mortes et
commencé
à les rédiger.Au
début de l'année 1836, il a lu le Revisor dans un cercle d'amiset le succès a été considérable.Le
19 avril de cettemême
année a lieu la première représen- tation. Gogol estmédiocrement
satisfaitdu
succès28 NICOLAS
GOGOL
de sa pièce, etsondésenchantementlui estun pré- texte
pour
quitterla Russie.Ceux
d'entrenous qui ont longtemps vécu en dehors des frontières de leur patrie ont volontiers lemal
du pays. Gogol,comme
beaucoup de sescompatriotes, avait lemal
de V étranger :«Adieu, écrivait
Gogol
àPogodine
; je vaispro-mener mon
ennui, méditersurmes
devoirs d'au- teur, surmes
créations à veniret je tereviendrai certainementrafraîchiet renouvelé. »Il devait revenir
beaucoup
plus malade qu'il n'était parti.CHAPITRE
IIIGOGOL A L'ÉTRANGER
A
cette époque, aucun chemin de fer ne mettait la Russie en communication avec l'Europe.Le
6 juin 1836,Gogol
s'embarquapour Hambourg,
d'où il gagna Aix-la-Chapelle; puis il remonta leRhin
et, de Mayence, il serendità Francfort, puis à Bade.Au commencement du
mois d'août, nous letrou- vons en Suisse.Chemin
faisant, illitWalter
Scott, Shakespeare, Molière et se perfectionne en fran- çais.Au
début de l'automne,il estàVevey
où iltravaille assidûment durant un mois entier aux
Ames
mortes, puis ilremonte
à Paris, oùils'ins- talleau mois de novembre.Après
avoir gelé dansles hôtels qui n'avaient que des cheminées,
—
il était très frileux,—
il s'installe, 12, placede laBourse, aucoindela rue Vivienne,dansun appar-
30 NICOLAS
GOGOL
tement
pourvu
d'un poêle, et, quiplus est, exposé au Midi, etily
écritquelques fragments desAmes
mortes.
La
maison existe toujours.Nous
avons, à Paris,un
Comité des Inscriptions parisiennes.Ne
serait-ilpas deson devoir d'apposer, sur l'ancienne résidence de Gogol, une inscription
commémo-
rative?
Leslettres que
Gogol
a écrites de Paris vontdu
12novembre
1836 au15févrierde l'année suivante.Ce
qui attireGogol
à Paris, ce n'est nilasympa-
thie
pour
la France, nimême
la curiosité. Il avait froid en Suisse et le choléra l'empêchait de se rendre en Italie.Il subitParis
comme un
pis-aller. Il s'en faisait d'avance une idée assez mauvaise. « Paris n'est pas si laid que je l'imaginais, écrit-ildans la pre- mière lettre adressée à son illustre confrère, le poète Joukovsky. » Cependant, les Tuileries et lesChamps-Elysées
ont l'heur de lui plaire. Mais, ensomme,
il sortpeu; en généraliltravaille toute la journée, s'absorbedanslacontemplationimaginaire des types et des paysages russes et ne regarde pas souvent autour de lui. Il écrit à samère
:« Jene sais que vous dire de Paris. Il
y
a tant de boue dans cette ville qu'on ne sait de quelcôté l'aljorder.On
y peutvivrecomme
on veut, cher et àbon
marché,même
àmeilleurmarché
qu'à Péters- bourg. »GOGOL
A l'Étranger 31Le
Louvreet le Jardin des Plantes l'enchantent, etildécrit la ménagerie avec la joied'un enfant.Il goûtebeaucoup les « rues enforme de galeries, couvertes de vitraux», c'est-à-dire les passages, cespassagesaujourd'huisidédaignés etqui étaient alors
un
des grandsattraitsde Paris. LesParisiens ne lui déplaisent pas, mais ilregrettela nature et lapolitique l'exaspère.«Ici, tout est politique.
Vous
vousarrêtezpour
fairecirervos souliersdans larue, on vous fourre dans la
main
un journal.Vous
allez aux..., autre journal. Les gens s'occupent plus des affaires d'Espagne que deleurspropres affaires. »Ce
qui enchante par exemple lepoète, c'est le théâtre : le Théâtre-Italien, alors dans toute sa gloireavecla Grisi,Tamburini, Rubini,Lablachejle Théâtre-Français, où l'auteur
du
Revisorassiste à l'apothéose de Molière. Il déclare que, siIon
prend à chacun des théâtres de Paris les trois premiers numéros, on peutmonter
unepièce aussi bien que peutle souhaiterlepoètecomique ou
tra- gique.Ilexalte letalent de
M"* Mars
etdeLigier,maisilestassezfroidpour
M"*
Georges. Ilne goûte guèrele
Grand-Opéra
où l'onwhufle lesHuguenots etRo- bertleDiable,en frappant à tour de bras sur des vases de cuivre et des cuvettesdemême
métal. »Plus sensibleàlamusique italienne,ildemanderait
32 NICOLAS
GOGOL
volontiers
comme
Rossini «quand
lesJuifs aurontfini leur sabbat. »
Dans
unelettredatéedu15février 1837,jerelève une définition assezpiquante del'hiverparisien :« L'hiver n'estpas ici,ce qu'il estchez nous en Russie.
En
Russie, il facilite les communications;ici illes gêne, car iln'estqu'un
automne
humide.»Gogol
n'estpas unhomme
de plaisirou decu- riosité intellectuellepour
s'intéresser à Paris. Ilne s'intéresse guère plus àla Suisse; il ne
com- prend
pas le pittoresque de sesvilles. Ni Bâle, ni Berne, niLausanne
n'arrêtent son attention.Le
climat deGenève
paraît àce frileux plus terrible que celui de Tobolsk où il n'est jamais allé.A
Vevey, ilretrouve beaucoup de compatriotes et il
redevient « plus russe que français ».
En
revanche,l'Italie estsa terredeprédilection, sa chérie, sabeauté.Rome
surtout l'enchante : sonâme
religieuse et mystique se plaît aux visions monacales, auxliturgies splendides. Ilfaitavec en- thousiasme les honneurs de la Ville Eternelle à Pogodine, à Joukovsky; il se lie avec sacompa-
triote laprincesse Zénaïde Volkonsky, une grande
dame
qui avaitembrassélecatholicisme etquiétait liée avec Mickiewicz.Son
imaginationleporte vers le catholicisme, mais son patriotisme etson loya- lisme politique le maintiennent dansl'orthodoxie.Au
coursde sesvoyages, ilapprend lamort
tra-GOGOL
A l'Étranger 33 gique de Pouchkine. Elle lui arracheun
cri de désespoir :« Toutle
charme
dema
vie estparti avec lui. Je n'entreprenais rien sans lui. Je n'écrivais pas une ligne sansme
le figurer devantmoi...Le
travail qu'il m'a inspiré, qui est sa création*, jene suis pas en étatde le continuer.J"ai prisplusieurs fois laplume
et laplume
esttombée demes
mains. »Dieu sait ce qu'il aurait produit si Pouchkine avaitcontinué de vivre.
La
mort du poète fut au rêveur hypocondriaque unebonne
raison dejusti- fier son indolence. Il n'a pas encore trente anset sans cesseil se plaintde sa santé, « d'une maladie hémorroïdale qui estremontéesur l'estomac».Les voyages àtravers l'Italie ne réussissentpas aieguérir decettemaladie extraordinaire.Ilvacher- cher la santé à Marienbad, puis à l'automne de l'année 1839, il remonte vers Varsovie et Saint- Pétersbourg.
Dans
le courant de novembre,illità des amis, les quatre premiers chants desAmes
mortes. Ilfait àdiverses reprises la navette entre Pétersbourg et
Moscou
et, le 18 mai, ilquitte de nouveau cette patrie qu'il n'aime jamais plus que lorsqu'ilenestloin, etparVarsovie il gagne Vienne oùil s'établitpour quelque temps.Ily remanie son Taras Boiilba, travaille à la nouvelle intituléeLe
' LesAmesmorUt, voyez plusloin.
ICOLAS GOGOL 3
34 NICOLAS
GOGOL
Manteau,
un
deseschefs-d'œuvre, etse dirige vers l'Italieoù ilarrive au mois de septembre.Durant
les étapes de cette vie errante, il s'occupe de la rédaction définitive
du
premiervolume
desAmes
mortes, d'une seconde édition du Revisor et rêve d'un
drame
sur l'histoire delaPetite-Russie.Après un
assez long séjouràRome,
il revient à Pétersbourg, puisàMoscou
où il croit «avoirre- trouvéle paradis ». Qui l'empêche d'y resterdans ce paradis?Il s'occupe de soumettre lemanuscrit des
Ames
mortes àlaCensure. Mais,
comme
celle deMoscou
est
peu
libérale,ill'envoieàPétersbourg ou lecen- seur Nikitenkodonne
sonvisa.Le
21 mai 1840,levolume
paraîten librairie.Le même
jour, l'auteur partpour
Pétersbourg où ilsigne
un
traité relatifà une édition de sesœuvres
en quatre volumes.Vous
vous imaginez peut-être qu'il va resterà surveiller cette édition. Mais ce vieillardde trente-deux ans nesongequ'à seguérir de ses maladies imaginaires. Il s'est déjà baigné àBaden
etàMarienbad. Il lui faut maintenantd'au- tres eaux. Cette fois les médecins l'envoient à Gastein.Au commencement
d'octobre 1842, il re- vientàRome.
Et c'est pendant quelques années, une course éperdue à travers l'Europe àlapour- suite de la santé etdu repos.Au
mois de mai 1843, il està Florence. PuisilGOGOL
A LÉTRANGER
35-remonte à
Wiesbaden,
àEms,
à Bade, àDûs-
seldorf.
Il
commence
à être envahi par ce mysticisme maladif qui empoisonnerasa viejusqu'au tombeau.De
Dûsseldorf(octobre 1843), il écrit à sonami
lazikov pour luidemander
des livres spirituels; les œuvres des théologiens,Dmitri de Rostov,La-
zare Baranovitch, Etienne lavorsky et la Lecture chrétienne, revue édifiante qu'il lit avec passion- Maisil fautavouerque cespieuseslectureslepré- parentbien mal àla continuation desAmes
mortes^A
Nice,Gogol
achètel'éditionfrançaise de YImi-tation deJésus-Christ. Illalitavec ferveureten en- voie plusieurs exemplaires àses amis.
Désormais
la plupart de ses lettres sontà
proprement
parler des lettres spirituelles.Il adresse àses amis de véritables sermons. lE leur réclame de nouveau des livres édifiants; les-
œuvres de saintJean Chrysostôme,les sermonsdit métropolitain Innocent. Ses correspondants
com- mencent
à sepréoccuper de cette évolutionmys-
tique :
« Je crainsbien, écrit l'un d'eux, que le mysti- cismene tuel'artistechez Gogol. »
Iln'a hélas : que tropcruellement raison !
On
rencontre dans sa correspondance de bien singulières fantaisies. AinsiGogol
s'indigne en apprenantque son portrait aparu dans uneédition36 NICOLAS
GOGOL
d'une de ses œuvrespubliée à Kharkov. Qu'aurait-
ildit s'ilavaitvécu au temps du
kodak
etdu ciné- matographe?Au
milieu de tous sesdéplacements, Francfort où vivait son ami Joukovsky, paraît avoir été son quartier-général. Mais sonâme
est souvent bien loin deslieuxoùréside soncorps.« Jenem'aperçoispas quejevis à Francfort; je vis là où sont
mes
proches etsurtoutje visdansle travail; je consacre une partie demon
temps autravail,unepartie à
ma
correspondance, une par-tie à
mon
développement intérieur. » (Lettre à M*"' Smirnov, 24décembre
1844.)Le
séjour de Francfort ne lui réussitpas plus que celui desvillesd'eaux.Pour
améliorer sasanté—
ou peut-être se débarrasser de lui, car riea n'estplusinsupportable qu'unnévropathe ou qu'un malade imaginaire—
ses amis l'envoient àParis.Maislàsasantésedécollede plus enplus.Il revient à Francfort.
Jedisais tout à l'heurequec'étaitundromoniane.
Voilà
un
aveu qui confirme ce diagnostic.De
Francfort,Gogol
écrit à lazykov(15mars
1845): « Tant quej'ai été en route jeme
suis senti mieux.Dès
queje m'arrête jeme
sens plus mal...Je gèle etje ne puis
me
réchauffermême
dans lachambre
laplus chaude. »A
cemoment
la recommandation de son amie,GOGOL
A l'Étranger 37M""
Smirnov, appuyée par la grande duchesse Marie,valut aulittérateurvagabond
une pension de milleroublespourtroisans(ukase du27mars
1845).Évidemment,
l'empereuroffraitaupoèteun
sub- side pour luipermettre de travailler. MaisGogol
nedevaitpas répondreàcesgénéreuses intentions.Plus soucieuxdusalut de son
àme
que de l'achève-ment
desAmes
mortes, il médite maintenant un pèlerinageàJérusalem.Ilprend leseaux à
Hombourg.
Elles ne lui font aucun bien.Aucune
eaune luiajamais faitdebien.Il
tombe
de plus en plus dans l'hypocondrie.La
maladie dontil souffre c'est, nous dit-il, uncom-
plet épuisement des forces. Il maigrit dejour en jour; ilne peutplus
même
parvenirà seréchauffer les mains.Ilcourtdeville enville et de guérisseuren gué- risseur.
Un
médecin de Dresde conjecture une hypertrophie dufoie et l'envoie à Karlsbad, dontles eaux ne luiréussissent pas. Ilpartpour
Grœf-
fenberg—
en Silésie—
où le célèbre Priessnitz faisait des cures merveilleuses d'hydrothérapie.Même
insuccès.Au
mois de septembre,ilestà Ber-lin, où ledocteur Schoulein traited'ânesles
méde-
cins qui ont prescrit les traitements antérieurs, diagnostique une maladie nerveuse de l'estomac, ordonnedes lotions froides,des bains de
mer
etun séjouràRome.
38
NICOLASGOGOL
Le
voyage produit son amélioration habituelle.Mais, au bout de quinzejours, le malade retombe
•dans son état misérable.
Nous
l'avonsdéjàvu indi-gné
de ce qu'un éditeurrusseavaitpublié son por-trait.
Le
voilà maintenant furieux de ce qu'une traduction allemande * desAmes
mortes a paru àLeipzig,
Ah
!comme
ila bienfait de ne pas se marier!Il
manque
avant toutdebon
sens, etc'estcequi«explique, je crois, sarépulsion
pour
notre pays.Au
mois de mai 1846, nous le trouvons cepen-•dantàParis, en visitechez
un
ami, ruede la Paix..Peut-être aussi était-il
venu
consulterun
médecin,hon
psychologue et quelquepeu
charlatan, qui avaitla spécialitéde soigner les malades riches et imaginaires.Les années 1846 et1847 se passent en allées et
venues
incessantes entre Ostende et Naples, à tra- ders la France oul'Allemagne.De
temps en temps<jrogol crie misère et,
pour un
peu, il seplaindraitque
laRussie le laisse mourir de faim. Mais l'ar-;^ent ne lui
manque
jamaispour
les bateaux à wapeur, les chemins de ferou les diligences.Jl est
comme
ces enfants qui, aulieu de faire le^ Cette traduction parut en 1846. L'année précédente avait paru, ù Paris, une traduction française de quelques Nouvelles, par Viardot. Et d'après cette traduction, une version allemande tutpubliée à Leipzigen 1846.
GOGOL
A l'Étranger 39 devoir assigné, s'amusentà griffonnerdes dessins sur lesmarges
de leur livre.La
Russie attend delui la fin des
Ames
mortes, et ilperd son temps à compilerun
livremédiocre:Morceaux
choisisd'une correspondance avec des amis(Saint-Pétersbourg,décembre
1846).Nous
étudierons plus loin cet ouvrage.Au
début de l'année 1848, il se décide enfin à accomplir ce pèlerinage à Jérusalem qu'il médite depuis si longtemps. Il quitte Naples au mois de janvier,gagne
Malte, Beyrouth, Jérusalem, où il arrivedanslecourantdefévrier.Malheureusement, cevoyage, quijoue unrôle siconsidérable danssa vie spirituelle, n'a presque pas laissé de traces dans son œuvre.Iln'adresse à ses parents ouà ses amis que de courts billets, presque sansintérêt.La
fatigue et le mal demer
ne luilaissent guèrele loisir d'écrire durant sa traversée. Ilse sentà peine capable de penser. Il voit, dans ses souf- frances, lejuste châtiment deses péchés.Mais «la miséricordede Dieuestinfinie» etlepèlerin prie son ami l'historien Schevyrev de faire dire
pour
luideux ou trois messes « dans les localités et les églises où il verra les ecclésiastiques prier avec plus de ferveur que les autres ».
Schevyrevdut êtrequelquepeu embarrassé
pour
accomplirlacommission.Les impressions que fit éprouverà