Enquête aux Archives Freud Des abus réels aux pseudo-fantasmes
par Jeffrey Moussaieff Masson
Paru en anglais sous le titre The Assault on Truth Copyright 2012 par Jeffrey Moussaieff Masson
Traduit de l’anglais par Fabienne Cazalis avec l’assistance de
Marlène Martin (traduction des textes de Freud), Cristelle Barillon, Victorine Meyers & Claudia Renau.
Suivi éditorial : Fabienne Cazalis Conception couverture Cristelle Barillon d’après l’œuvre de Max Halberstadt, 1922.
C & R intérieur : Victorine Meyers
www.editions-instant-present.com/enquete-archives-Freud
Éditions précédentes en langue anglaise : 1984, 1985, 1992, 1998 & 2003.
Édition précédente en langue française : 1984, sous le titre Le réel escamoté, Aubier Montaigne.
Jeffrey Moussaieff Masson
Enquête
Archives Freud aux
Des abus réels aux
pseudo-fantasmes
Pour Leila
Table des Matières
Le mot de l’éditeur ...9
Préface du Docteur Michel Meignant ...13
Remerciements ...19
Préface à la nouvelle édition française de The Assault on Truth ...23
Préface ...33
Introduction ...39
« L’étiologie de l’hystérie » ...49
Freud et la morgue de Paris ...61
Freud, Fliess et Emma Eckstein ...105
Freud renonce à la théorie de la séduction ...161
L’étrange affaire du dernier article de Ferenczi...207
Conclusion ...257
Épilogue ...265
Postface à l’édition de 1985 ...273
Postface à l’édition de 1992 ...281
Postface à l’édition de 1992 ...289
Postface à l’édition de 2003 ...297
Annexe A - Freud et Emma Eckstein ...317
Annexe B - L’étiologie de l’hystérie, Sigmund Freud ...335
Annexe C - Confusion de langue ente les adultes et l’enfant par Ferenczi ...369
Le mot de l’éditeur
Avertissement
Nous souhaitons prévenir nos lecteurs que certains passages de ce livre sont potentiellement choquants. En effet, le texte comporte des descriptions de violences physiques, sexuelles et psychologiques com- mises sur des enfants. Le chapitre 2, notamment, présente de nom- breux extraits d’études médico-légales du xixe siècle détaillant des viols et des tortures ayant entraîné la mort d’enfants. Ces passages peuvent être omis sans nuire à la compréhension générale du texte.
Présentation du livre et de son histoire
Le texte de ce livre a une histoire peu commune. Sa première édi- tion a été publiée en 1984 dans sa version originale en langue anglaise, The Assault on Truth: Freud’s Suppression of the Seduction Theory 1, et sa traduction en français, Le réel escamoté, le renoncement de Freud à la théorie de la séduction 2, est sortie la même année.
Dès avant sa parution aux États-Unis, The Assault on Truth a suscité de nombreuses polémiques, se rapportant au contenu du livre ou bien à la personnalité supposée de son auteur. Jeffrey Masson évoque ces polémiques dans les préfaces et postfaces de cet ouvrage. Plusieurs cri- tiques (positives et négatives) ont mentionné l’impact que The Assault 1 J. M. Masson, New York: Farrar, Straus and Giroux, 1984.
2 J. M. Masson, traduction de Claude Monod, Aubier Montaigne, 1984.
Enquête aux archives Freud
on Truth a eu sur les professionnels de la santé mentale, lui alléguant une part de responsabilité dans l’évolution des pratiques cliniques.
À notre connaissance, rien de comparable ne s’est encore produit en France, où l’édition originale a été rapidement épuisée.
Édition française de 2012
L’édition française de 2012 diffère beaucoup de l’édition de 1984.
Elle est augmentée (de plus de la moitié du texte initial) de nom- breuses préfaces et postfaces, qui non seulement précisent le propos de l’auteur mais répondent de façon argumentée aux critiques que le livre a reçues. Ainsi, les lecteurs disposent des éléments de réflexion nécessaires pour tirer leurs propres conclusions des documents pré- sentés par l’auteur et des interprétations qu’il propose. Cette édition comporte également une préface exclusive de Jeffrey Masson pour le lectorat francophone, ainsi qu’une préface du Dr Michel Meignant.
Les lettres de Sigmund Freud à Wilhelm Fliess
Les lettres de Sigmund Freud adressées à son ami Wilhelm Fliess ont fait l’objet de deux publications tout à fait distinctes. La première publication n’a repris qu’une partie de cette correspondance et est pa- rue pour la première fois en anglais sous le titre The origins of psychoa- nalysis : letters to Wilhelm Fliess, Drafts and notes : 1887-1902 3. C’est à cette édition que se rapportent les références aux lettres Freud/Fliess contenues dans ce livre. La seconde publication inclut la version inté- grale de cette correspondance. Elle est parue en 1985, traduite et édi- tée par Jeffrey Masson, sous le titre The Complete Letters of Sigmund Freud to Wilhelm Fliess, 1887-1904 4. Ces deux ouvrages sont dispo- nibles en français, respectivement titrés La naissance de la psychanalyse et Lettres à Wilhelm Fliess, 1887-1904, avec une traduction depuis le texte allemand, aux Presses Universitaires de France.
3 Sous la direction d’Anna Freud, Marie Bonaparte, Ernest Kris, traduction de Eric Mosbacher et James Strachey, New York: Basic Books, 1954.
4 Cambridge, MA, et Londres, Angleterre : The Belknap Press of Harvard University Press.
Le mot de l’éditeur Les références
L’auteur cite régulièrement des textes tirés des œuvres complètes de Freud, auquel cas les références se rapportent soit à l’édition alle- mande, avec l’indication G.W. (Gesammelte Werke, S. Freud, 18 vo- lumes, Imago Publishing Co., London, 1940-1952), soit à l’édition anglaise, avec l’indication S.E. (The Standard Edition of the Complete Psychological Works of Sigmund Freud), 24 volumes, Hogarth Press and the Institute of Psycho-Analysis, London, 1953-1974). De façon générale, les références et indications de numéros de pages se rappor- tent aux éditions anglophones des ouvrages cités, telles que spécifiées dans les notes ou dans le corps du texte.
Choix de traductions
La traduction a été réalisée en collaboration avec l’auteur. Nous avons fait le choix de préciser, par des notes de l’éditeur, certaines in- formations que les connaisseurs de la psychanalyse ne trouveront pas nouvelles mais qui, nous l’espérons, permettront au lecteur néophyte de situer plus facilement le contexte décrit.
Les textes de Freud, de Fliess, de Jones et de Ferenczi ont été tra- duits depuis la version anglaise fournie par Jeffrey Masson. Pour une traduction de ces textes depuis l’allemand, le lecteur pourra se référer à de nombreux excellents ouvrages, et notamment ceux publiés aux Presses Universitaires de France.
Le texte de Jeffrey Masson comporte également de nombreuses ci- tations de travaux publiés en langue française au xixe siècle. Pour ces citations, nous avons repris le texte français original dans la mesure du possible. Lorsque ces textes existent sous forme numérique d’accès gratuit, les sources incluant notamment Gallica (Bibliothèque Natio- nale de France) et les Bibliothèques Interuniversitaires de Médecine, nous avons indiqué le chemin d’accès pour les retrouver. On peut éga- lement les consulter en lien direct depuis la page internet du livre, www.editions-instant-present.com/enquete-archives-Freud où elles sont mises à jour. Les adresses internet indiquées dans le livre ont été consultées le 20/08/2012.
Préface
du Docteur Michel Meignant
Comment j’ai découvert Jeffrey Masson
Le livre de Masson, publié en 1984, reçut un large accueil dans le monde entier, sauf en France où il fut l’objet d’un véritable rejet.
Tiré seulement à quelques centaines d’exemplaires, il est aujourd’hui totalement épuisé. Pour que je réalise l’importance de cet ouvrage, il a fallu que j’entende le psychologue américain Andrew Leeds me décla- rer que Sigmund Freud était plus intéressé par sa carrière, sa renommée et l’argent que par la vérité. Devant mon étonnement, il me conseille de lire le livre de Jeffrey Moussaieff Masson The Assault on Truth. Je découvre un exemplaire de sa traduction en français, Le réel escamoté (c’est le titre que portait ce livre en 1984). À l’époque je réalisais un film sur la violence éducative ordinaire (« Amour et châtiment ») et j’étais très surpris de voir que les psychanalystes refusent souvent de prendre en compte la réalité des traumatismes de l’enfance et de l’adolescence.
En lisant le livre de Masson, je découvre que Freud a d’abord cru à la théorie des traumatismes (théorie de la séduction) et qu’il l’a rem- placée par la théorie des pulsions et le complexe d’Œdipe. À cause de la mort de son père et peut-être pour des raisons d’opportunisme professionnel. Quel beau sujet de film ! Je retrouve Jeffrey Moussaieff Masson qui vit en Nouvelle Zélande. Je pars l’interviewer pour le film
« L’affaire Freud » (voir www.l-affaire-freud.com) et à mon retour, je
Enquête aux archives Freud
recherche un nouvel éditeur pour rééditer le livre de Jeffrey Moussaieff Masson. Le voici, dans une traduction plus vaste (le livre de 2012 est moitié plus gros que celui de 1984) et avec un nouveau titre : Enquête aux Archives Freud.
Les archives secrètes de la psychanalyse
Il est courant de garder secrets des documents dans les domaines militaires ou politiques afin de préserver la sécurité et l’indépen- dance d’une nation. Mais qui pouvait s’attendre à ce qu’il existe des documents classés « secrets » dans le domaine de la psychanalyse ? Quels secrets s’agit-il de préserver ? Où est le péril ? À qui profite la censure ?
Le secret dont parle ce livre, ce sont les circonstances de la dé- couverte par Freud d’une théorie qui prenait en compte les trau- matismes, appelée « théorie de la séduction », et les raisons de son abandon pour la « théorie des pulsions », qui ont fait l’objet d’une tentative de dissimulation. Il est en effet possible de retracer très pré- cisément le déroulement de la mise au point de la théorie de la sé- duction et son abandon, au profit de la création de la théorie des pul- sions, accompagnée de l’invention du complexe d’Œdipe, à travers la correspondance, de la main même de Sigmund Freud, échangée avec Wilhelm Fliess, durant 17 ans, de 1887 à 1902.
Pour garder secret le récit du déroulement de cette élaboration et de cet abandon, il fallait évidemment détruire tous les éléments de correspondance qui pourraient révéler les circonstances détaillées de cette affaire. Cette correspondance était constituée de 284 lettres de Freud à Fliess et probablement autant de Fliess à Freud. Pour préserver le secret, de son côté Freud brûla toutes les lettres qu’il avait reçues de Fliess. Quant aux siennes qui étaient entre les mains d’Ida Fliess, la veuve de son ami, toute sa vie Freud ne put qu’espérer qu’elles ne tomberaient pas en de mauvaises mains.
Un incroyable concours de circonstances évente le secret
La vérité a été révélée dans des conditions véritablement roma- nesques. En effet les lettres de Freud n’ont pas été détruites. Elles se trouvent aujourd’hui préservées dans la « Sigmund Freud Collection »
Préface du Docteur Michel Meignant
déposées à la Library of Congress à Washington. Quand, après la mort de Wilhelm Fliess, sa veuve Ida Fliess écrit à Freud pour lui demander la restitution des lettres de son mari, celui-ci lui répond donc qu’il les a brûlées. Elle en conclut que les lettres de son mari ne doivent en aucun cas tomber entre les mains de Freud, parce qu’elle imagine qu’il les détruirait. En 1937, Ida Fliess vend ces lettres à Marie Bo- naparte, Princesse de Grèce, à l’époque en analyse avec Freud, par l’intermédiaire du libraire viennois Reinhold Stahl. Ida Fliess lui demande de promettre que jamais ces lettres ne tomberont entre les mains de Freud. Les lettres vont alors être l’objet d’incroyables péripéties.
Après avoir refusé à Freud de les lui revendre, Marie Bonaparte prend la décision de les déposer au cours de l’hiver 1937-1938 dans son coffre à la Banque Rothschild à Vienne. Lorsqu’Hitler envahit l’Autriche, cette banque n’est plus un lieu sûr. En utilisant son immunité diplomatique de Princesse de Grèce, Marie Bonaparte arrive à retirer de son coffre ces précieux documents, en présence de la Gestapo. En février 1941, Marie Bonaparte, qui s’est réfugiée à Paris, dépose les documents à la légation du Danemark. À la Libération, elle retrouve les lettres intactes et les emporte à Londres, enveloppées dans du matériel imperméable et flottant, en cas d’un éventuel naufrage lors de la traversée de la Manche. Les lettres seront alors publiées en 1950 dans une version expurgée de tout ce qui a trait à la théorie de la séduction.
Jeffrey Moussaieff Masson a joué un rôle très important dans la révélation de cette affaire de dissimulation. Il s’est transformé en psy- chanalyste d’investigation, homme courageux et intègre qui va révéler la vérité à ses dépens. Au début il n’imagine pas que ses révélations vont faire scandale. Il pense au contraire que tous les psychanalystes vont être intéressés. Ses confrères ne se préoccupent pas du tout du contenu de ces lettres, mais lui reprochent seulement de façon vé- hémente d’avoir trahi « le secret ». Cela ne regardait personne et ne devait en aucun cas être révélé. Les psychanalystes vont le faire payer cher à Jeffrey Moussaieff Masson. Il était alors archiviste temporaire, avec un contrat à durée déterminée d’un an, assorti de la promesse qu’il serait titularisé définitivement s’il donnait satisfaction. Mais il est révoqué sine die et mis au chômage sans indemnité. Il sera obli-
Enquête aux archives Freud
gé de faire un procès qui lui permettra d’obtenir une indemnité d’un an de salaire.
Encore plus « infamant » : pour exercer officiellement la fonc- tion de psychanalyste, il fallait être membre reconnu par la société Internationale de Psychanalyse. Il est alors immédiatement radié, ce qui revient à lui interdire l’exercice de la psychanalyse. Cela n’em- pêchera pas qu’il publie la totalité de la correspondance Freud/
Fliess et surtout ce livre qui révèle tous les dessous de l’affaire.
Rappelons qu’il existe encore des documents secrets, que personne n’a encore jamais lus, en dépôt à Washington. Ils sont censurés jusqu’en 2060. En attendant, voici l’histoire des lettres de Sigmund Freud à Wilhelm Fliess. Ce livre peut donner envie de lire la totalité de cette correspondance, parue aux États-Unis et à Londres en 1985 et en fran- çais à Paris, seulement en 2006, soit plus de 20 ans plus tard, aux Presses Universitaires de France. Le délai de traduction française pour la version expurgée n’avait été que de quatre ans. Chacun peut enfin se faire sa propre opinion. La vérité est bien sortie du puits.
Quelles conséquences pour les psychothérapeutes ?
Comme dans toutes les sciences, le respect de la vérité et la publi- cation exacte des travaux relèvent de la plus évidente éthique, dans l’intérêt de l’avancement des connaissances. L’objet du secret que l’on voulait préserver est de la plus haute importance, puisqu’il concerne la naissance et les bases de la psychanalyse. La controverse porte sur la façon dont le psychanalyste accueille, lors de la cure, la révélation d’un trauma. Il s’agit de prendre position sur cette révélation.
S’agit-il du récit d’un évènement réel ou bien ne serait-ce qu’une invention de l’imaginaire ? Un nombre croissant de thé- rapeutes d’aujourd’hui attachent beaucoup d’importance aux ef- fets néfastes des traumatismes. Pour sa part, Anna Freud, fille et héritière spirituelle de Sigmund Freud, pensait que si ce se- cret avait été révélé, il n’y aurait peut-être pas eu de psychanalyse.
Et vous, qui comme moi êtes thérapeutes qu’en pensez-vous ? Êtes-vous, comme Jeffrey Masson et moi-même, convaincus de l’importance des traumatismes réels ? Pensez-vous, comme Ferenczi, qu’une psychana- lyse débarrassée de la théorie des pulsions soit possible ? Plus efficace ?
Préface du Docteur Michel Meignant
Débarrassée de sa toxicité ? Repenser notre pratique thérapeutique sans le modèle de la théorie des pulsions demande une vigilance et un sens critique très développés, tant cette théorie misogyne et paternaliste (à l’image de la culture du tournant du siècle dernier) s’est insérée dans tous les aspects de notre vie : enseignée aux élèves de terminale en philosophie, aux médecins, aux psychologues et dans de nombreuses écoles de psychothérapie qui pourtant ne se réclament pas de la psycha- nalyse, elle est surreprésentée dans la culture populaire. Son influence demeure encore forte, surtout en France, tant elle a contaminé la façon dont nous comprenons la psychologie de l’enfant. C’est pourquoi j’ai fondé l’association « Les parents d’amour », pour aider à modifier le comportement des parents en abolissant la vio- lence éducative (ni claque, ni fessée, ni cris, ni humiliations) en respectant les droits des enfants proclamés par l’ONU et le Conseil de l’Europe (www.lesparentsdamour.org).
La théorie des pulsions empêche d’espérer en l’homo empathicus de Jeremy Rifkin 5 qui sauvera peut-être la terre et l’humanité. Si, comme de plus en plus de thérapeutes, de penseurs et de journalistes, vous avez toujours été circonspects et dubitatifs face à la théorie des pul- sions, mais trouviez difficile de la critiquer ou pire de mettre en doute ce qui a si longtemps été présenté comme une vérité, que seuls les faibles d’esprit ne pouvaient pas comprendre, ce livre sera pour vous comme une véritable libération. Vous ne serez plus pris au piège rhéto- rique de ce raisonnement circulaire pratiqué par tant d’analystes : « Si vous ne croyez pas à la pertinence de la théorie des pulsions, c’est parce que vous résistez inconsciemment à cette révélation, ce qui prouve bien la justesse de cette théorie. »
Docteur Michel Meignant Psychothérapeute et cinéaste Président fondateur de la Fédération Française de Psychothérapie et Psychanalyse (FF2P) Vice-président du Conseil Mondial de Psychothérapie (WCP) 5 Jeremy Rifkin, Une nouvelle conscience pour un monde en crise, vers une civilisation de l’empathie, Les Liens qui libèrent, 2011.
Remerciements
En raison de la controverse suscitée par ce livre, beaucoup de gens qui m’ont aidé auraient peut-être préféré que leurs noms ne soient pas cités ici. Je souligne qu’en aucun cas leur responsabilité n’est engagée par les hypothèses que je propose. Elles sont de mon fait et ne reflètent que mon point de vue.
Sans la générosité de K. R. Eissler, Anna Freud et Muriel Gardiner, ce livre n’aurait jamais pu voir le jour. Grâce à eux, j’ai eu accès à une vaste collection de documents jusque-là inaccessibles. Notre col- laboration a malheureusement pris fin parce qu’ils n’approuvaient pas l’interprétation que j’en ai eue. Je leur reste néanmoins profondément reconnaissant de leurs bontés envers moi.
Bien des opinions exprimées dans ce livre résultent de longues conversations avec mon ex-épouse, Terri Alter. Elle a cette remar- quable capacité à voir au plus profond des choses. J’ai immensément bénéficié de son courage moral et de son brillant intellect.
Marianne Loring est associée depuis de nombreuses années à mon travail éditorial sur l’édition complète des lettres de Freud à Fliess.
Nous avons lu et traduit ensemble chacun de ces documents. Son dé- vouement à la recherche et son amitié m’ont soutenu lors de la rédac- tion de ce livre.
Robert Goldman a lu les versions successives de ce manuscrit. J’ai reçu comme autant de cadeaux ses remarques incisives et ses précieuses
Enquête aux archives Freud
suggestions. À Poona, à Toronto et à Berkeley, ma vie intellectuelle s’est enrichie de notre longue amitié et de nos fructueux échanges.
Sally Sutherland a fait une relecture attentive et perspicace de la version finale de ce texte.
Gerhard Fichtner a établi une fidèle transcription des lettres Freud/
Fliess en allemand et m’a fait profiter de ses vastes connaissances de l’histoire de la médecine.
Lottie Newman a pris la première version de la traduction des lettres Freud/Fliess sous sa responsabilité et m’a donné d’excellents conseils sur les versions ultérieures.
Mark Paterson, qui gère les droits d’auteur de Sigmund Freud, est resté amical pendant les périodes difficiles.
Nancy Miller, de chez Farrar, Straus et Giroux, a proposé de nom- breuses améliorations, toujours avec tact et intelligence. Son enthou- siasme n’a jamais failli. Ce livre aurait été très différent sans son aide, je lui en suis profondément reconnaissant.
Edith Schipper, de la Bayerische Staatsbibliothek de Munich, a gracieusement recherché pour moi d’obscures publications. Les em- ployés de la bibliothèque médicale Lane de l’Université de Stanford, en particulier Mme B. Vadeboncoeur, ont été parfaitement courtois.
Les employés de la bibliothèque de la morgue de Paris ont consacré une journée entière à faciliter mes recherches. Jill Duncan, bibliothé- caire au London Institute of Psycho-Analysis a été très serviable, tout comme l’étaient les employés de la bibliothèque des Sciences de la san- té de l’Université de Columbia, où se trouve une partie des livres que détenait Freud. Grâce à la générosité d’Anna Freud, j’ai pu emprun- ter pendant plusieurs années nombre des ouvrages possédés par Freud parmi les archives de sa maison londonienne à Maresfield Gardens.
Hilde Lorentz a été une dactylographe aussi efficace que méticuleuse.
J’ai reçu plusieurs subventions pour mon travail de recherche sur l’édition des lettres Freud/Fliess. Le présent livre étant également le fruit de ces recherches, je remercie ici, pour les aides financières reçues, la New Land Foundation, le National Endowment for the Humani-
Remerciements
ties, le National Institutes of Health (National Library of Medicine), et le Fund for Psychoanalytic Research of the American Psychoanaly- tic Association.
Enfin, pour la joie qu’elles m’ont donnée pendant que j’écrivais ce livre, je tiens à remercier Karima et Denise, et plus que tout, ma fille Simone.
Jeffrey Moussaieff Masson, Berkeley, Californie, le 5 mai 1983
Préface à
la nouvelle édition française de The Assault on Truth
Enquête aux Archives Freud, 2012
Pendant des années, les médecins, les psychiatres, les thérapeutes, et mêmes les législateurs, n’ont pas reconnu, pour diverses raisons, l’éten- due de la maltraitance des enfants, allant de la simple fessée (dont je suis heureux de voir qu’elle est désormais illégale, même dans la sphère familiale, dans de nombreux pays) aux crimes tels que la pornographie infantile, les coups et la torture. Tout cela a changé et on trouve de moins en moins de gens qui refusent de voir l’impact et l’importance de ce sujet, particulièrement parmi ceux dont le travail est d’aider les enfants à dépasser cet héritage de violence. Il n’y a plus là matière à débat.
Malheureusement, ce n’est toujours pas le cas lorsque nous abordons cette autre forme de violence envers les enfants que sont les agressions sexuelles. Pour des raisons complexes, des thérapeutes de différentes écoles persistent encore à minimiser l’impact des abus sexuels sur le développement psychologique des enfants. Si certaines nations ont eu la volonté de reconnaître la prévalence et les séquelles des abus sexuels, ce n’est hélas pas encore véritablement le cas en France.
Enquête aux archives Freud
Un exemple illustre bien cet état de fait : feu Jean Laplanche, un psychanalyste particulièrement renommé, pensait que la « séduction » (les abus sexuels sur les enfants) était tout autre chose que ce que Freud croyait, que ce que je croyais, ou même que ce que Lacan croyait (le traumatisme est symbolique - mais symbolique de quoi ?). D’après lui, la « séduction » est avant tout un message de l’adulte vers l’enfant.
Laplanche affirme que c’est un phénomène universel. Il écrit : « Il y a quelque chose d’inconscient que l’adulte le plus violent ou le plus pervers adresse à l’autre, même dans ses actes les plus brutaux. Cette adresse, ou ce message, est donc une catégorie universelle, bien plus vaste que la catégorie factuelle des agressions physiques ou sexuelles.
Toutes les séductions ne sont pas des abus 6. » Bien que son discours soit assez obscur, ses conséquences sont alarmantes.
Laplanche poursuit, cette fois à propos de mon livre : « Masson, par exemple, se limite à la séduction factuelle. Je suis toujours amusé par le sous-titre de son livre, “Freud supprime la théorie de la séduction 7”, parce qu’il montre que Masson n’a strictement rien compris à cette théorie ».
Il est juste de dire que je pense que la « séduction » est un abus sexuel, un acte réel dans un monde réel. Freud aussi l’a pensé, pen- dant un certain temps, avant de changer d’avis. Freud en est venu à croire que ces souvenirs n’étaient que des fantasmes, voire des souve- nirs de fantasmes. Non seulement Laplanche pense que j’ai tort d’être en désaccord avec Freud, mais il pense aussi que Freud avait tort et ne comprenait pas la véritable signification de l’abus : « Freud n’a jamais imaginé qu’il pouvait exister d’autres catégories que la réalité factuelle et l’imagination… Freud était obsédé par le concept de scène réelle. »
Je suis d’accord avec lui, Freud était obsédé par la notion de réalité.
C’est d’ailleurs tout à son honneur. Je pense même qu’il a continué à s’intéresser aux abus réels jusqu’à sa mort, car j’ai trouvé dans son bureau, à Londres, toute une série de lettres en rapport avec les abus 6 Jean Laplanche: Seduction, Translation and the Drives. Dossier sous la di- rection de John Fletcher et Martin Stanton. Psychoanalytic Forum: Institute of Contemporary Arts, London, 1992.
7 NdÉ : Il s’agit du sous-titre de l’édition en langue anglaise, Freud’s Sup- pression of the Seduction Theory.
Préface à la nouvelle édition française de The Assault on Truth sexuels sur des enfants et l’affaire Ferenczi 8. Personne n’a véritablement compris pourquoi Freud avait conservé ces lettres dans le tiroir de son bureau personnel pendant tant d’années. Je pense qu’il est possible que Freud ait eu mauvaise conscience d’avoir abandonné ses patientes dans le passé. Je peux me tromper.
Mais je ne pense pas que Freud aurait pu croire, comme Laplanche (et ses nombreux disciples en France) que l’abus sexuel n’est qu’un message de l’inconscient à destination de « l’autre ». En effet, cela vou- drait dire qu’il n’y a pas vraiment de violence envers les enfants, mais juste des messages. Et les messages peuvent être mal interprétés. Voilà une croyance tout à fait commode pour les prédateurs sexuels et pour ceux qui s’appuient sur le déni. Mais c’est une grave erreur, une erreur que les thérapeutes devraient soigneusement éviter. Aucun thérapeute, quelle que soit l’école qui l’a formé, ne peut se permettre d’ignorer les agressions sexuelles sur les enfants, pas plus qu’il ne peut ignorer les violences physiques.
Tout d’abord, les statistiques sur les agressions sexuelles démontrent sans ambiguïté que c’est un problème majeur en Europe, même si ces informations ont tardé à être diffusées (le Canada et les États-Unis ont été un temps pionniers dans ce type de recherche 9). Une colossale mé- ta-analyse a été publiée en 2011, rassemblant 217 publications parues entre 1980 et 2009, ce qui correspond à 9 911 748 participants 10. Les auteurs concluent que l’abus sexuel sur des enfants est « un problème global, d’une ampleur considérable ». Les chiffres varient d’une publi- cation à l’autre bien entendu, mais peuvent monter jusqu’à 50 % des 8 NdÉ : Voir le chapitre 5 « L’étrange affaire du dernier article de Ferenczi ».
9 David Finkelhor, un chercheur américain renommé, a rassemblé en 1994 les études épidémiologiques de 19 pays et a publié ses conclusions dans son article The international epidemiology of child sexual abuse(Child Abuse & Ne- glect, 18 (5), 409-417). Toutes rapportaient des résultats similaires à ceux que la recherche nord-américaine avait obtenus. Les taux d’incidence (nombre de nouveaux cas par an) varient de 7 à 36 % des filles et de 3 à 29 % des garçons. Une étude récente a confirmé ces résultats (The international epide- miology of child sexual abuse: a continuation of Finkelhor (1994) N. Pereda et al., Child Abuse Neglect, 2009 June, 33 (6), 331-42).
10 A global perspective on child sexual abuse: Meta-analysis of prevalence around the world, Marije Stoltenborgh et al., Child Maltreatment 16 (2), 79- 101, 2011.
Enquête aux archives Freud
filles de moins de 18 ans ayant vécu une expérience relevant de l’abus sexuel.
Inutile de nous perdre en polémiques sur la définition de l’abus sexuel. Dans les faits, tout le monde sait exactement ce dont il s’agit.
Le conseil de l’Europe, par exemple, le décrit comme « le fait de se livrer à des activités sexuelles avec un enfant : en faisant usage de la contrainte, de la force ou de menaces ; ou en abusant d’une position reconnue de confiance, d’autorité ou d’influence sur l’enfant, y com- pris au sein de la famille » (Article 18, Conseil de l’Europe, Conven- tion sur la protection des enfants contre l’exploitation sexuelle et l’abus sexuel). Le terme « enfant » correspond à toute personne de moins de 18 ans, ainsi que le définit l’Article 1 de la Convention des Nations Unies relative aux droits de l’enfant. Les activités sexuelles incriminées vont du contact forcé à la relation sexuelle, en passant par l’exposition intentionnelle de l’enfant à des activités sexuelles 11.
Bien que je n’aie pas trouvé de statistiques sur les agressions sexuelles d’enfants en France, les chiffres sont vraisemblablement d’une fille sur quatre, si on se base sur les études réalisées dans d’autres régions d’Europe 12.
Freud a sans doute été la première personne à mesurer l’étendue de l’abus sexuel dans la société. S’il s’est intéressé à ce sujet, aussi tôt dans sa carrière, c’est sûrement parce qu’il était un des tous premiers théra- peutes à permettre à ses patients de parler de ce qui leur était arrivé.
Nombre d’entre eux ont parlé d’abus sexuels. Ce n’est pas surprenant 11 Overview of the nature and extent of child sexual abuse in Europe, Kevin Lalor & Rosaleen McElvaney, School of Social Sciences and Law, Dublin Institute of Technology. Ce document peut être consulté ici : www.coe.
int/t/dg3/children/1in5/Source/PublicationSexualViolence/Lalor- McElvaney.pdf.
12 Lampe, en 2002, a passé en revue 24 études européennes menées en Al- lemagne, Suisse, Grande-Bretagne, France, Suède, Autriche, Belgique, Dane- mark, Finlande, Pays-Bas et Espagne. Il a trouvé que la prévalence de l’abus sexuel d’enfants de moins de 15 ans va de 6 à 36 % pour les filles et de 1 à 15 % pour les garçons. Prevalence of sexual and physical abuse and emotional neglect in Europe, A. Lampe, Zeitschrift für Psychosomatische Medizin, 48, 370-80, 2002. J’ai trouvé une référence de statistiques en France mais je n’ai pas pu lire cette étude. Il s’agit de Correlates of sexual abuse and smoking among French adults G. King et al., Child Abuse & Neglect, 30 (6), 709-23.
Préface à la nouvelle édition française de The Assault on Truth si l’on considère qu’il voyait des patients désespérément malheureux (ce qu’il appelait « névrose »). Je ne pense pas que la situation serait si différente aujourd’hui : la plupart des gens qui recherchent l’aide d’un thérapeute le font parce qu’ils ont souffert de traumatismes. Il n’y a aucune raison de supposer que le pourcentage de victimes d’agressions sexuelles chez les patients des thérapeutes soit inférieur au pourcen- tage de victimes dans la population générale. Tout au contraire, il y a de grandes raisons de penser que ce pourcentage est nettement supé- rieur, ainsi que nous l’apprend une excellente série d’articles publiés par John Read et ses collègues 13.
Étant donné que l’abus sexuel d’enfant constitue toujours un abus de pouvoir et de confiance, il n’est pas surprenant que ses conséquences soient profondes et durables. Bien peu de thérapeutes professionnels le nieraient. Il est donc impératif que tous les thérapeutes, quelle que soit leur école, prennent conscience dans leur pratique de l’importance des abus sexuels sur les enfants.
Je suis un homme chanceux. Normalement, quand un livre passe inaperçu dans un pays, il ne bénéficie pas d’une seconde chance. Mais dans mon cas, le Dr Michel Meignant (Vice-président du Conseil Mondial de Psychothérapie et Président fondateur de la Fédération 13 Une méta-analyse récente, incluant 59 études, suggère que parmi les pa- tients des hôpitaux psychiatriques, 55% des hommes et 65% des femmes ont été victimes de violences sexuelles ou physiques durant leur enfance.
Une autre méta-analyse de 20 études portant uniquement sur des patients psychotiques montre que 50% d’entre eux ont subi des violences. Concer- nant les violences spécifiquement sexuelles, 42% des patientes en avaient été victimes, contre 28% des patients. Enfin, d’autres études ont montré une forte relation de causalité entre l’existence d’évènements préjudiciables pen- dant l’enfance et le développement ultérieur de psychoses. (Time to aban- don the bio-bio-bio model of psychosis: exploring the epigenetic and psychological mechanisms by which adverse life events lead to psychotic symptoms, J. Read, R.
Bentall, R. Fosse, 2009, Epidemiol Psychiatr Soc, 18 : pp. 299–317 ; 2.) ; Child maltreatment and psychosis: a return to a genuinely integrated bio-psycho- social model, J. Read, P. Fink, T. Rudegeair, V. Felitti, C. Whitfield, 2008, Clin Schizophr Relat Psychoses, 2, pp. 235-254, 4. ; Environmental factors in Schi- zophrenia. Childhood Trauma - a critical review, C. Morgan, H. Fisher, 2007 Schizophr Bull, 33, pp. 3-10, 6. ; Childhood sexual abuse and psychosis: data from a cross-sectional national psychiatric survey in England, P. Bebbington, S.
Jonas, E. Kuipers, et al., Br J Psychiatry, 2011, 199 : pp. 29-37.)
Enquête aux archives Freud
Française de Psychothérapie et Psychanalyse) a lu mon livre, et a trou- vé qu’il méritait d’être à nouveau publié dans les pays francophones.
Il a même réalisé un film à son sujet 14. Nous nous sommes trouvés un point commun : notre aversion pour les châtiments corporels sur les enfants. Fabienne Cazalis, une neuroscientifique, a lu mon livre lorsqu’elle faisait de la recherche à la University of California Los An- geles aux États-Unis. Lorsqu’elle a vu le film, elle a réalisé combien nous avions en commun et elle a entrepris de publier une nouvelle traduction de mon livre. Elle a consacré beaucoup de travail, et plus encore d’intelligence, à cette tâche, et je suis heureux d’être désormais son ami. Travailler avec elle a été un honneur.
Cela fait bientôt trente ans que ce livre est sorti. Sa thèse princi- pale est vite résumée : j’ai voulu montrer, sur la base de nouveaux documents, et notamment de lettres inédites de Freud, que l’histoire officielle de la pensée freudienne sur la « séduction » (qui devrait être appelée « abus sexuel », un terme que Freud utilisait parfois comme synonyme de séduction), histoire consacrée par Anna Freud et d’autres analystes chevronnés, est en fait erronée. Lors de ma formation comme analyste à Toronto, on nous enseignait que Freud avait tout d’abord cru que ses patients, et notamment ses patientes, avaient été victimes d’abus sexuels dans leur enfance et que cet abus avait causé leur « né- vrose » ou leur « hystérie » ou même leur « psychose ». Mais, appre- nions-nous, Freud s’était rendu compte qu’il avait commis une grave erreur, qu’il avait corrigée ainsi : ces abus n’étaient en fait que des fan- tasmes. Je trouvais pour ma part que c’était difficile à croire. Lorsque je fus certifié psychanalyste, je partis à la recherche de tous les documents possibles qui pourraient éclairer ce sujet fondamental (que personne aujourd’hui ne qualifierait de trivial). J’eus la bonne fortune de béné- ficier de l’aide d’Anna Freud. Elle m’a généreusement ouvert les portes de la maison de Freud et m’a autorisé à chercher dans les armoires et les bureaux tout le matériel se rapportant à l’abus sexuel. J’y ai trouvé un véritable trésor, reproduit ici, dans ce livre.
C’est en France que j’ai trouvé les principaux indices qui m’ont mené aux conclusions que je propose. À la morgue de Paris, j’ai identifié des 14 NdÉ : « L’affaire Freud », www.l-affaire-freud.com.
Préface à la nouvelle édition française de The Assault on Truth documents indiquant que lors de son séjour parisien en 1885, Freud a été témoin de choses qui expliquent bien sa curiosité pour les abus sexuels. Dans sa bibliothèque, il y avait des livres français consacrés à ce sujet, à une époque où personne ne s’y intéressait, nulle part dans le monde. Il y avait notamment un livre d’Ambroise Tardieu publié en 1860, Étude médico-légale sur les sévices et mauvais traitements exercés sur des enfants, un document historique d’une importance majeure, qui mérite d’être reconnu comme tel.
À Londres, j’ai trouvé une série de lettres inédites se rapportant à Sándor Ferenczi, ami intime et disciple de Freud, et à l’abus sexuel.
Je suis heureux de voir que la France ouvre la voie de la réhabilita- tion de la pensée de Ferenczi, grâce aux travaux d’une de ses parentes, une fantastique psychanalyste française, Judith Dupont. Elle a œu- vré à la publication en français de l’extraordinaire Journal Clinique de Ferenczi (Payot, 1985). Elle a également publié la correspondance Freud/Ferenczi, précieuse pour qui veut comprendre l’histoire de la psychanalyse. Je suis également ravi par le nouveau livre de Pierre Sa- bourin sur Ferenczi, parce qu’il comprend l’importance des convic- tions de Ferenczi sur les abus sexuels, et leur portée actuelle pour tous les cliniciens 15.
Une des plus importantes controverses que mon livre a soulevée depuis sa publication concerne la question des faux souvenirs. Est-ce qu’une personne peut être accusée à tort d’abus sexuel sur la base d’un faux souvenir ? Bien sûr, il serait absurde de prétendre que cela n’arrive jamais et que les faux souvenirs n’existent pas. Tout comme il serait absurde de prétendre que la plupart des souvenirs sont en fait de faux souvenirs. C’est toutefois ce qui s’est passé pendant des années : des hommes exerçant les professions de psychiatre, psychologue et psycha- nalyste (ainsi que certaines de leurs consœurs) ont affirmé qu’on ne pouvait pas se fier aux souvenirs des femmes, surtout lorsqu’elles accu- saient un homme d’avoir fait des choses qu’il n’aurait pas dû faire, et plus encore si elles accusaient d’abus sexuel un homme en position de pouvoir. Inutile de dire que tout cela était bien pratique. Mais c’était 15 Sándor Ferenczi : Un pionnier de la Clinique, P. Sabourin, Campagne Pre- mière, 2011. J’ai aussi trouvé très utile le livre Mensonges freudiens : Histoire d’une désinformation séculaire, Jacques Bénesteau, Mardaga, 2002.
Enquête aux archives Freud
faux. On a finalement admis que ces allégations étaient avant tout un moyen de protéger les prédateurs sexuels des conséquences légales de leurs actes. Une certaine résistance s’est cependant organisée, sous la forme d’un soudain intérêt, académique mais pas seulement, pour les faux souvenirs. Ces foyers de résistance accueillent bien entendu des hommes accusés d’abus sexuels, et d’autres qui craignent de l’être un jour. Même si l’on considère que l’immense majorité des accusations d’abus sexuel sont légitimes (comme c’est le cas pour les accusations de viol), il n’en demeure pas moins que, comme pour le viol, il existe en effet un petit nombre d’accusations mensongères. Ce qui est sur- prenant, c’est que ce sont ces quelques cas qui tendent à absorber toute l’attention médiatique, en partie parce que les sujets sensationnels sont toujours plus intéressants que les affaires de routine, mais aussi parce que c’est une façon de jeter le doute sur l’ensemble des accusations.
Après avoir étudié la littérature sur ce sujet, je dirais que les chiffres des accusations mensongères sont de l’ordre de 2 à 8 % des cas 16.
Si vous êtes victime d’une accusation mensongère, cela peut ruiner votre vie. Mais si vous faites partie des 92-98 % de femmes qui ont légitimement accusé quelqu’un d’abus sexuel, cela aussi peut ruiner votre vie. Je n’ai évidemment rien contre la recherche sur les faux- souvenirs en soi, mais je remarque qu’elle est de bien moindre qualité que la recherche sur les abus sexuels. Il est possible qu’elle soit biaisée par un conflit d’intérêt : les hommes qui ont été accusés (à tort ou à raison) veulent se défendre en avançant des études qui montrent que ces accusations sont mensongères. Tandis que les femmes qui ont été victimes d’agression sexuelle ont tout simplement envie de disparaître.
Il leur a fallu beaucoup de courage pour exposer leur histoire. Ne les poussons pas à retourner dans les ténèbres.
Jeffrey Moussaieff Masson Auckland, Nouvelle Zélande, août 2012.
16 False Allegations of Sexual Abuse by Children and Adolescents, M. Everson
& B. Boat, 1989, Am. Acad. Child & Adolescent Psychiatry, 28, pp. 230- 232 ; Child Sexual Abuse: An Interdisciplinary Manual for Diagnosis, Case Management, and Treatment, K.C. Faller, 1988, Columbia University Press ; False Accusations and False Denials of Incest: Clinical Myths and Clinical Reali- ties, J. Goodwin, D. Sahd & R. Rada, reported in Sexual Abuse: Incest Victims and Their Families, pp. 17-26, 1982, J. Wright.
Assis (de gauche à droite): Sigmund Freud, Sándor Ferenczi, et Hans Sachs. Debouts (de gauche à droite) : Otto Rank, Karl Abraham, Max Eitingon, et Ernest Jones.
Photo : Becker & Maass, Berlin, 1922
Préface
La souffrance humaine ne laisse personne indifférent. Lorsque nous voyons quelqu’un dans la peine, nous éprouvons le besoin de le sou- lager. Aussi ai-je été frappé, alors que j’enseignais le sanskrit à l’uni- versité de Toronto, par l’inutilité dans un monde empli de douleur d’un tel savoir historique. Assurément, il devait exister un métier qui permette d’atténuer la misère du monde.
La psychanalyse paraissant être la voie à suivre, j’ai entamé une for- mation de huit années. Nul n’ignore cependant qu’une fois diplômé, je n’ai guère apprécié ma nouvelle profession (laquelle me l’a bien ren- du, comme l’a montré la suite des évènements).
L’objectif proclamé de la psychanalyse est, il est vrai, d’alléger les souffrances des patients. L’idée, toutefois, que ce but puisse être atteint exclusivement par la parole m’a toujours paru étrange, et sans doute voué à l’échec. Je ne cessais de songer à l’épitaphe à la philosophie de Karl Marx : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de di- verses manières, il s’agit maintenant de le transformer. »
Les psychothérapeutes rétorquaient que l’insight 17 est le point-clé.
Mais l’insight de qui ? L’insight de l’analyste, la façon dont il com- 17 NdÉ : La définition d’insight est plurielle. En psychologie, il s’agit de la prise de conscience soudaine de la solution à un problème. En psychanalyse, insight provient initialement de la traduction de l’allemand Einsicht (com- préhension) et correspond au moment privilégié de la prise de conscience.
Cette définition s’est progressivement nuancée pour distinguer l’insight de
Enquête aux archives Freud
prend les dilemmes psychologiques, ne correspond pas toujours à l’in- sight du patient. L’un et l’autre se révèlent parfois si discordants qu’ils donnent l’impression de venir d’univers complètement différents.
En voici un parfait exemple : lors de notre formation d’analyste, nous apprenons que si une patiente évoque un inceste, nous ne devons en aucun cas considérer cette évocation comme un véritable souve- nir. Nous pouvons l’interpréter, au choix, comme un mensonge dé- libéré, comme le résultat d’une auto-persuasion, comme l’expression d’un désir refoulé envers la personne ayant commis cet inceste, comme une hallucination, comme un faux-souvenir. En somme, nous pou- vons l’interpréter comme un fantasme, sous ses formes les plus variées.
Cette évocation du passé peut donc plus ou moins correspondre à tout. À tout, sauf à un souvenir authentique.
Nous apprenons dans les séminaires que les réminiscences d’abus sexuel, tout particulièrement si elles impliquent un père et sa fille, ré- vèlent quasi-inévitablement un désir, une pulsion, un fantasme. Cela m’a paru singulier, voire incroyable. Mais qui étais-je pour contester la sagesse accumulée par des milliers d’analystes freudiens au cours de plus d’un siècle de pratique clinique, n’est-ce pas ? On m’enjoignit donc de patienter jusqu’à ce que j’aie acquis l’expérience nécessaire.
Au lieu de cela, j’ai décidé de mener mes propres investigations sur cette question, qui est loin d’être anodine puisqu’elle implique la tra- hison la plus extrême que puisse vivre un être humain, juste après le meurtre et la torture, à laquelle elle se rattache d’ailleurs.
Cet ouvrage présente le résultat de mes recherches. Provoquant une gigantesque polémique, sa sortie en 1984 a suscité quelques réactions positives (essentiellement de la part des féministes) et de nombreuses attaques (principalement de la part de ces « soignants » que sont les psychanalystes, les psychiatres et les psychologues). J’ai raconté mon parcours psychanalytique et l’impasse où il m’a mené dans Final Ana- lysis: The Making and Unmaking of a Psychoanalyst 18. Plus je poursui- l’analyste de celle du patient, pour lequel l’insight se résume principalement à la prise de conscience d’être atteint d’un trouble mental.
18 Final Analysis: The Making and Unmaking of A Psychoanalyst, J. Masson, Addison-Wesley, nouvelle édition 2003.
Préface
vais mes recherches, plus je doutais de l’idée même de thérapie – voir à cet égard A Dark Science et Against Therapy 19.
En 1985, j’ai publié chez Harvard University Press The Complete Letters of Sigmund Freud to Wilhelm Fliess qui incluait les lettres qu’Anna Freud n’avait pas voulu mettre dans l’édition originale de 1950. Pour la première fois, l’intégralité de la correspondance entre les deux hommes était accessible aux professionnels comme au grand public, permettant à chacun, du moins je l’espérais, de se forger sa propre opinion. Hélas, la réalité fut tout autre. Pour des raisons qui demeurent mystérieuses, rares furent les articles portant sur ce qui est sans doute le plus important document de toute l’histoire de la psy- chanalyse. Est-il possible que ce soit parce que mon nom y était atta- ché ? Une telle idée me désolerait profondément. En France, il faudra attendre 2006 20 pour que paraisse la traduction de ces lettres, après plusieurs - vaines - tentatives pour que mon nom ne soit pas associé à l’ouvrage. On notera cependant que mes commentaires ont été sup- primés de cette publication.
Je ne comprends toujours pas pourquoi je suis quasiment vu comme l’Antéchrist au Temple de la psychanalyse. Assurément, les analystes ne peuvent croire que je considère Freud comme une sorte de charla- tan. Parce que ce n’est pas le cas. Freud a toujours été et sera toujours pour moi une source d’émerveillement intellectuel. C’était un écrivain immense (et même, je pense, le plus grand de toute l’histoire de la psychologie), extrêmement intelligent, doué et un brillant penseur.
Un ouvrage récemment publié chez Sterling Press 21 et dans lequel je discute l’Interprétation des rêves de Freud en témoigne avec précision.
Nombreux sont les autres domaines dans lesquels l’apport de Freud reste inégalé, en particulier dans ses écrits sur les mécanismes psycho- 19 Against Therapy: Emotional Tyranny and the Myth of Psychological Healing, J. Masson, Common Courage Press, édition révisée, 1993 ; A Dark Science:
Women, Sexuality, and Psychiatry in the Nineteenth Century, J. Masson, Farrar Straus & Giroux, 1988.
20 Lettres à Wilhelm Fliess 1887-1904, Presses Universitaires de France, 2006, traduction de Françoise Kahn et François Robert.
21 The Interpretation of Dreams: The Illustrated Edition, J. Masson, Sterling, 2010.
Enquête aux archives Freud
logiques par lesquels nous nous protégeons de ce que nous préfère- rions ne pas reconnaître (déni, etc.).
Cependant, en ce qui concerne cette expérience majeure pour un être humain qu’est le trauma sexuel, Freud n’a eu raison que peu de temps. Ensuite, il a eu tort. Irrémédiablement tort. Je m’empresse de préciser que je n’ai nul moyen de savoir quel était son état d’esprit lorsqu’il est passé de la position où il croyait à la réalité des abus sexuels (disons, de 1895 à 1903) à celle où il estimait que ceux-ci n’avaient pu avoir lieu. Sauf émergence (improbable) de nouveaux documents, nous ne connaîtrons sans doute jamais les véritables raisons qui ont conduit Freud à changer d’avis.
Peut-être a-t-il simplement cru qu’il avait raison (c’est l’avis de la plupart des psychanalystes). Peut-être n’a-t-il pas pu supporter la pres- sion générée par un postulat aussi en avance sur son temps (c’est mon avis). Peut-être également, en bon mâle typique, n’a-t-il pas voulu s’opposer à ses confrères dont bon nombre étaient directement mis en cause par sa théorie de la séduction (c’est l’avis des féministes, que je partage en partie). Peut-être encore, a-t-il réalisé qu’il ne pouvait s’appuyer sur les souvenirs retrouvés par ses patients, souvenirs qu’il pensait avoir lui-même suggérés (c’est l’avis de plusieurs chercheurs qui doutent de la véracité de ces souvenirs retrouvés dans le cabinet de Freud). Peut-être enfin, a-t-il été lâche. Certains de mes lecteurs ont cru, à tort, que telle était mon opinion. Je crois plutôt que Freud a perdu sa force morale, ce qui est une nuance importante. Après tout, cette force morale, personne ne l’avait alors, hors quelques femmes que nul n’écoutait. Mais ce temps est révolu.
Ce qui ne laisse pas de me déconcerter, c’est la raison pour laquelle les psychanalystes ont manifesté si peu d’intérêt pour ce qui est sans nul doute la controverse la plus importante qu’ait jamais connue l’his- toire de la psychologie.
Je ne comprends pas comment tant de professionnels ont pu écar- ter, voire ignorer, avec autant de désinvolture, une question théorique aussi lourde de conséquences cliniques - une question qui a pesé et continuera indéfiniment de peser sur leur pratique.
Préface
Étrangement, personne au sein de la profession n’a encore cher- ché à étudier les documents présentés dans cet ouvrage. Ceux-ci sont aussi neufs que lorsque je les ai rendus publics pour la première fois en 1984. La poignante histoire du disciple favori de Freud mériterait ainsi d’être pleinement mise en lumière dans un livre à part entière : vers la fin de sa vie, Sándor Ferenczi affirmera croire à la réalité des abus sexuels évoqués par ses patients, ce qui lui vaudra d’être rejeté par Freud et ses confrères.
Les travaux pionniers menés en France sur les abus sexuels et meurtres perpétrés sur des enfants - travaux que je mentionne dans l’ouvrage - n’ont pas non plus été sérieusement pris en compte ou approfondis, en dépit de leur importance tant historique qu’actuelle.
Quant à Emma Eckstein, pauvre Emma Eckstein, toute première victime de la psychanalyse médicale, défigurée à vie, elle attend tou- jours d’être légitimement placée au panthéon de la psychanalyse. L’hé- roïne de mon livre fut non seulement la première et la plus célèbre vic- time de croyances infondées, mais elle fut aussi la première à pratiquer la psychanalyse après Freud, ce que l’Histoire méconnaît. Et surtout, c’est elle qui a su instiller en Freud le courage, malheureusement tem- poraire, de reconnaître la réalité des abus sexuels sur les enfants. Elle mérite une place d’honneur dans l’histoire des idées majeures qui ont aidé au soulagement des souffrances humaines.
Me voici revenu à la case départ - tel est ce que je souhaitais accom- plir dans ma vie. En écrivant sur cette histoire, à ma modeste échelle, je contribue à alléger les misères du monde .
Jeffrey Moussaieff Masson Auckland, Nouvelle-Zélande, 2012.
Princesse Marie de Grèce (née Bonaparte) vers 1909.
Introduction
En 1970, j’ai commencé à m’intéresser aux origines de la psycha- nalyse et à la relation entre Freud et Wilhelm Fliess 22, l’oto-rhino-la- ryngologiste qui fut son plus proche ami pendant toutes ces années où Freud formulait ses nouvelles théories.
Pendant un certain temps, j’ai discuté avec Anna Freud 23 de la pos- sibilité de publier une édition complète des lettres que Freud avait adressées à Fliess, lettres qui avaient été publiées dans une version ex- purgée en 1950 en allemand et en 1954 en anglais sous le titre The Origins of Psychoanalysis 24. Cette première édition abrégée était le fruit du travail d’Anna Freud, Ernst Kris et Marie Bonaparte.
En 1980, j’ai rencontré à Londres le Dr K. R. Eissler, directeur des Archives Sigmund Freud, ami de confiance et conseiller d’Anna Freud.
Cette dernière avait donné son accord pour une nouvelle édition de la correspondance Freud/Fliess. C’est ainsi que j’ai eu accès à ces docu- 22 NdÉ : Wilhelm Fliess (1858-1928) médecin oto-rhino-laryngologiste al- lemand. Fliess et Freud se sont rencontrés en 1887. Leur volumineuse cor- respondance est à la mesure de l’intensité de leur relation, qui se termine en 1902 quand Fliess accuse Freud d’avoir plagié ses idées sur la sexualité. L’or- thographe correcte de son nom est Fließ, nous avons adopté l’orthographe internationale Fliess pour le confort de la lecture.
23 NdÉ : Anna Freud (Vienne, 3 décembre 1895 - Londres, 9 octobre 1982) était une des filles de Sigmund Freud. Elle consacra sa vie à la psychanalyse et aux travaux de son père.
24 New York, Basic Books.
Enquête aux archives Freud
ments confidentiels (les originaux sont conservés à la Bibliothèque du Congrès 25) qui sont une source majeure d’information sur les débuts de la psychanalyse.
En plus d’inclure dans cette édition l’intégralité des lettres, y com- pris les passages qui avaient été supprimés (soit plus de la moitié des textes), il m’a paru nécessaire de les commenter en détail, ce qui im- pliquait de pouvoir accéder à des documents complémentaires. Anna Freud m’assura de sa collaboration pleine et entière, et j’ai eu toute liberté d’explorer la demeure de Maresfield Gardens, où Freud passa sa dernière année de vie.
J’y trouvai la superbe bibliothèque de Freud, dont de nombreux vo- lumes, et notamment ceux des premières années, étaient annotés de sa main. Je découvris, dans un tiroir de son bureau, le carnet que Marie Bonaparte avait utilisé pour commenter les lettres de Freud à Fliess, lettres qu’elle avait achetées en 1936 26. J’y trouvai aussi une série de lettres dans lesquelles Freud s’inquiétait de Sándor Ferenczi, son plus proche ami et disciple pendant la seconde partie de sa vie. Il s’inquié- tait, notamment, de la publication, qui se révéla être la dernière, que Ferenczi avait présentée au 12ème Congrès International de Psychana- lyse à Wiesbaden 27. Ce document traitait de la séduction sexuelle des enfants, un sujet qui avait absorbé Freud du temps de son amitié avec Fliess.
Dans une grande armoire noire près de la chambre d’Anna Freud, j’ai trouvé de nombreux originaux de lettres datant de cette même pé- riode et inconnues jusqu’alors. Parmi cette correspondance : une lettre de Fliess à Freud, des lettres de Charcot à Freud ainsi que des lettres de Freud, adressées à Josef Breuer, à sa belle-sœur Minna Bernays, à son épouse Martha et à d’anciens patients.
C’est peu après que le Dr Eissler m’a demandé si j’étais disposé à lui succéder à la direction des Archives Freud. J’acceptai et fus donc 25 NdÉ : L’équivalent états-unien de la Bibliothèque Nationale de France.
26 NdÉ : Marie Bonaparte a acheté ces lettres, que possédait la veuve de Fliess, contre l’avis de Freud.
27 NdÉ : Ce congrès de l’Association Internationale de Psychanalyse a eu lieu en septembre 1932 et Ferenczi est mort en mai 1933.
Introduction
nommé Directeur des projets, à titre intérimaire. Les Archives avaient fait l’acquisition de cette maison de Maresfield Gardens. Ma mission était de convertir cette maison en musée et centre de recherches. Anna Freud avait fait don à la Bibliothèque du Congrès de nombreux do- cuments confidentiels (la plupart provenant des Archives). Elle m’y donna accès, afin que je puisse établir un catalogue exhaustif de ces quelques 75 000 pièces.
La Bibliothèque accepta de fournir copie des documents pour ce projet de musée. Je devins également l’un des quatre directeurs de la société Sigmund Freud Copyrights 28, ce qui me permit de négocier avec Harvard University Press la publication d’une édition universi- taire complète et commentée des lettres de Freud.
Je me plongeais dans l’édition commentée du premier volume des lettres de Freud à Fliess. C’est à la lecture de cette correspondance que j’ai commencé à remarquer un schéma, une logique, dans les suppres- sions opérées par Anna Freud dans l’édition originale abrégée de cette correspondance. Dans les lettres rédigées après septembre 1897 (alors que Freud était censé avoir renoncé à sa théorie de la séduction), tous les passages traitant de cas de séduction sexuelle d’enfants avaient été retirés.
Notamment, toute mention d’Emma Eckstein était supprimée.
Emma Eckstein était une des premières patientes de Freud et de Fliess, et son nom semble lié à la théorie de la séduction. Je fus particuliè- rement frappé par une lettre écrite en décembre 1897, qui mettait en évidence deux faits jusque-là inconnus : Emma Eckstein pratiquait à son tour la psychanalyse (probablement sous la supervision de Freud) et Freud paraissait accorder à nouveau du crédit à sa théorie de la séduction.
Je demandai à Anna Freud pourquoi elle avait supprimé ce pas- sage de la lettre de décembre 1897. Elle répondit qu’elle ne savait plus pourquoi. Quand je lui montrai une lettre de Freud adressée à Emma Eckstein, elle dit qu’elle comprenait bien mon intérêt pour ce sujet, puisqu’Emma Eckstein avait de fait joué un rôle important dans l’his- 28 NdÉ : Désormais representée par Marsh Agency www.marsh-agency.
co.uk/agents & www.sigmundfreudcopyrights.com
Enquête aux archives Freud
toire des débuts de la psychanalyse, mais il ne fallait pas pour autant publier cette lettre. Lors de conversations ultérieures, Mlle Freud me signifia que puisque son père avait fini par abandonner la théorie de la séduction, elle considérait qu’il serait trop déroutant pour le lecteur d’être ainsi confronté aux doutes et hésitations, somme toute tempo- raires, de Freud. Pour ma part, je considérais tout au contraire que ces passages revêtaient non seulement une grande importance historique mais pouvaient aussi receler une part de vérité. À mes yeux, personne ne pouvait s’arroger, par la censure, le droit de décider à la place du lec- teur ce qui est juste ou faux. De plus, quelle qu’ait été la conclusion de Freud, il est évident que cette théorie l’a hanté jusqu’à la fin de sa vie.
Je mis sous les yeux de Mlle Freud les lettres de 1932, celles que j’avais trouvées dans son bureau et qui concernaient la toute dernière publication de son ami Sándor Ferenczi, publication qui traitait pré- cisément de ce sujet.
Il me paraissait évident que la théorie de la séduction n’avait jamais cessé de tourmenter son père, ce qui expliquait sa prise de distance, par ailleurs mystérieuse, avec Ferenczi. Mlle Freud, qui avait éprouvé une grande affection pour Ferenczi, trouva douloureuse la lecture de ces lettres et me pria de ne pas les publier. Je fus insistant : contrairement à ce que nous avions été portés à croire, la théorie de la séduction n’avait pas pu être une insignifiante erreur de jeunesse, et Freud n’avait pas pu l’écarter avec insouciance.
Anna Freud m’exhorta à trouver un autre centre d’intérêt. Des ana- lystes proches de la famille Freud me firent comprendre que j’avais buté sur quelque chose dont je ferais mieux de ne pas m’occuper.
Certes, si j’avais cru que la théorie de la séduction n’avait été qu’un petit détour sur la longue route de la vérité, ainsi que le croient tant de psychanalystes, j’aurais pu sans difficulté me concentrer sur un autre sujet. Il se trouve que ma conviction était, bien au contraire, que l’hy- pothèse de la séduction constituait précisément la pierre angulaire de la psychanalyse. En 1895 et 1896, Freud apprit de la bouche de ses patientes qu’elles avaient vécu des choses horribles et violentes. Avant Freud, les psychiatres qui entendaient de telles histoires accusaient leurs patientes d’être des menteuses hystériques et considéraient leurs
Introduction
récits comme de simples inventions. Freud a été le premier neurolo- gue à croire ses patientes. Ces femmes étaient malades, non pas parce qu’elles venaient de familles « dégénérées », mais parce que, enfants, elles avaient subi des choses terribles et secrètes.
Freud présenta cette hypothèse à la Société de Psychiatrie et de Neurologie de Vienne, en avril 1896, à l’occasion de sa première in- tervention publique. Son article - à mon avis son plus brillant - fut accueilli par un silence absolu. On lui enjoignit ensuite de ne surtout pas le publier, par souci de sa réputation. Plus s’épaississait le silence qui l’entourait, plus Freud était seul. Il trouva néanmoins le courage de braver ses pairs et de publier malgré tout L’étiologie de l’hystérie. Par la suite, il finit cependant par faire volte-face en déclarant qu’il avait commis l’erreur de prêter foi aux propos de ses patientes. Il affirma plus tard que c’est ce revirement, dont je tente d’élucider les causes dans ce livre, qui a permis la naissance de la psychanalyse en tant que science, thérapie et profession.
J’ai toujours trouvé scandaleux, et ce dès le début de mes études, que Freud ait refusé de croire ses patientes. Je n’arrivais pas à accepter que les souvenirs de scènes de séductions puissent être réduits à des fan- tasmes, voire à des souvenirs de fantasmes. Cependant, je n’avais au- cune raison de douter de Freud lorsqu’il décrivait les raisons, maintes fois évoquées dans ses textes, de son revirement. Mais lorsque j’ai enfin pu lire ses lettres à Fliess dans leur version non censurée (censure que Freud aurait sans aucun doute approuvée), je me suis rendu compte qu’elles racontaient une toute autre et terrible histoire. De plus, quelle que soit la piste que j’explorais, y compris dans les textes de la fin de sa vie, je rencontrais des cas impliquant l’abus sexuel d’enfants.
Muriel Gardiner, une psychanalyste proche d’Anna Freud et de Kurt Eissler, a soutenu mon travail de recherche, tant sur le plan financier que moral. Elle m’a demandé d’examiner du matériel inédit qu’elle conservait chez elle à propos de « l’homme aux loups », qui fut un des plus célèbres patients de Freud et qui a bénéficié du soutien financier du Dr Gardiner et du Dr Eissler. Dans ces documents, je trouvai des notes rédigées par Ruth Mack Brunswick en vue d’un article qui n’a jamais été publié. À la demande de Freud, elle avait repris la suite de