Michel BASTIAENSEN
0%l
LE DON DES LANGUES C).
•
Le « don des langues » n'est pas, comme on serait tenté de le croire, une facilité plus ou moins grande à apprendre des langues étrangères. En réalité, c'est un terme technique appartenant à l'histoire des religions, à la mythologie comparée, et aussi aux différentes théologies. Dans tous ces domaines, le don des langues désigne la faculté qu'auraient certaines personnes de parler, spontanément des langues non ap
prises. Si un tel don existait, il aurait de quoi faire rêver^ puisqu'il permettrait d'ac
quérir en un instant et sans le moindre effort ce qui exige normalement un travail long et assidu. Savoir s'exprimer en n'importe quelle langue sans en avoir étudié aucune, voilà qui conférerait d'immenses pouvoirs; de fait, cette idée ressemble aux souhaits que l'on formule dans certains contes de fées. C'est pourquoi cette idée ir
rationnelle nous apparaît comme un rêve puéril, indigne d'une réflexion tant soit peu sensée.
En effet, cette idée d'une connaissance spontanée de langues étrangères appar
tient à un tout autre domaine que celui de la réflexion sensée et rationnelle : il faut la chercher dans les mythologies, les religions, les traditions folkloriques, les croyances plu» ou moins populaires, etc. Dans ce monde fabuleux, il est parfois question d'êtres humains qui se mettent soudain à parler des langues qu'ils igno
raient jusqu'alors; de telles manifestations, auxquelles on attribue toujours une cause surnaturelle, sont généralement désignées par l'expression « don des langues », mais on trouve aussi les désignations savantes glossolalie et xénoglossie, qui ne sont pas tout à fait synonymes. De toute manière, comme cette prouesse linguisti
que imaginaire appartient à la mythologie (au sens large), nous consacrerons la pre
mière partie de cet exposé à examiner un certain nombre de récits relatifs au don des langues, et nous essaierons d'en saisir la signification profonde au sein de la mythologie, vue comme un ensemble organique et une manière de comprendre le monde; dans la deuxième partie, nous quitterons ce domaine pour nous demander quelle peut être l'attitude du librepenseur devant des récits de ce genre, et comment il peut les expliquer d'une manière rationnelle; dans la troisième et dernière partie, nous tenterons de débusquer, au sein même de notre X X ' siècle positiviste, certai
nes survivances déguisées et rationalisées de ce vieux mythe du don des langues.
( • ) Le présent article reprend le texte, légèrement modifré, d'un exposé fait lors d'un « souper
conférence » à la < LibrePensée de Schaerbeek i, le 18 octobre 1974. Nous remercions chaleureuse
ment le président de cette association très active, Michel Thyi, d'avoir bien voulu en autoriser la pu
blication. Nous devons également exprimer notre gratitude envers A. Njnciiliole et E. Momoncgo, qui nous ont été d'un grand secours pour certaines parties de ce travail.
230
1. — MYTHES
Pour un Européen, le récit le plus familier concernant le don des langues est à chercher dans la mythologie chrétienne, en particulier dans les Actes des Apôtres.
Aux chapitres I et II, l'on nous raconte comment, lors de la Pentecôte, quarante jours après la Fâque, les apôtres et les disciples, au nombre d'environ cent vingt, s'étaient barricadés dans une maison à Jérusalem, par crainte des persécutions.
Mais tout à coup, un grand vacarme se produit, leur peur s'évanouit et, remplis du Saint-Esprit, ils sortent de leur retraite et se mettent à apostropher la fouie en lan- gues étrangères. Relisons donc le passage en question, d'après la version synodale :
II. — 1. — Quand fut arrivé le jour de la Pentecôte, ils étaient tous ensem- ble dans le même lieu. 2. — Tout à coup, il vint du ciel un bruit pareil à celui d'un vent qui souffle avec impétuosité, et il remplit toute la maison où ils étaient assis. 2. — Alors ils virent paraître des langues séparées les unes des autres, qui étaient comme des langues de feu, et qui se posèrent sur chacun d'eux. 4. — Ils furent tous remplis du Saint-Esprit, et ils commencèrent à parler en des langues étrangères, selon que l'Esprit leur donnait de s'exprimer, 5. — Or, il y avait, en séjour à Jérusalem, des Juifs, hommes pieux venus de toutes les nations qui sont sous le ciel. 6. — Quand ce bruit se fit entendre, la foule accourut, et tous fu- rent étonnés de ce que chacun d'eux les entendait parler sa propre langue. 7. — Us en étaient tous hors d'eux-mêmes et remplis d'admiration, et ils disaient : Tous ces gens-là qui parlent, ne sont-ils pas des Galiléens ? 8. — Comment donc chacun de nous les entend-il parler la propre langue du pays où il est né ? 9. — Parthes, Mèdes, Elamites, ceux qui habitent la Mésopotamie, la Judée, la Cappadoce, le Pont, l'Asie, 10. — La Phrygie, la Pamphylie, l'Egypte, le terri- toire de la Libye qui est prés de Cyrène, et ceux qui sont venus de Rome, 11.
— tant Juifs que prosélytes, Cretois et Arabes, nous les entendons parler dans nos langues des choses magnifiques de Dieu. 12. — Ils étaient tous hors d'eux- mêmes, et ne savaient que penser, se disant l'un à l'autre : Qu'est-ce que cela veut dire ? 13. — Mais d'autres disaient en se moquant : C'est qu'ils sont pleins de vin doux !
Je vous demande d'oublier un instant, devant ce texte, le réflexe du rationaliste, et de ne pas songer aux innombrables tripatouillages dont les écrits néotestamentaires ont fait l'objet; seul, pour le moment, nous intéresse le contenu. Celui-ci semble, somme toute, assez simple : les apôtres passent de la prostration à l'exaltation, et de l'ignorance linguistique au plurilinguisme, de manière à se faire comprendre de seize groupes linguistiques différents. Cette brusque métamorphose est attribuée au Saint- Esprit, qui se manifeste comme un violent coup de vent, ce qui est conforme à son personnage : dans le texte, le mot qui désigne le vent, pnoê (v. 2), est apparenté à pneuma, employé deux vers plus loin, qui signifie « esprit », c'est-à-dire, si nous re-
montons à son étymologie (spiritus), également « souffle ». Cette perception « aérienne » de l'Esprit est celle qui se manifeste aussi dans les rêves : il y a là-dessus de très bel- les pages de Jung, dans son livre sur la Symbolique de l'Esprit (1). D'autre part, le nouveau pouvoir des apôtres est symbolisé par, les langues de feu qui les couronnent;
on exploite ici une caractéristique quasi universelle du mot langue, qui désigne à la fois le muscle et l'expression linguistique. Quant au feu, on sait qu'il est considéré comme un phénomène mystérieux d'origine divine, donné aux hommes par les êtres d'en haut, à moins qu'il ne leur ait été dérobé par un héroïque Prométhée. En outre, il n'est pas interdit de penser au feu de l'enthousiasme, à la flamme comme élément pu- rificateur par excellence, etc.
(1) Cf. C.G. Jung, Symbolik des Geistes (Zurich 1948), passim; cf. aussi Dialectique du Moi et de l'Inconscient (trad. R. Cahen, Paris 1964), pp. 33-40, etc.
En ce qui concerne le mode de cette manifestation plurilinguistique, le texte dit qu'« ils commencèrent à parJer en des langues étrangères selon que l'Esprit leur don- nait de s'exprimer ». L'interprétation semble évidente : chacun des apôtres se trouve soudain capable, par l'intervention du Saint-Esprit, de parler le mède, l'égyptien, l'arabe, le latin, l'èlamite, etc. Toutefois, il reste dans ce passage quelques points obs- curs, assez pour autoriser de nombreuses autres interprétations, parfois fort divergen- tes (2). Sans entrer dans les détails, le « don des langues » décrit dans ce passage des Actes des Apôtres pourrait recouvrir deux phénomènes différents : si les apôtres s'étaient soudain mis à parier des langues étrangères authentiques et existantes qu'ils n'auraient jamais apprises, on aurait eu affaire à de la xénoglossie (du grec xenos « é- tranger » et glôssa « langue ») ; en revanche, s'ils s'étaient exprimés en des « langues » inexistantes et inventées, en une suite de sons ne correspondant à aucun idiome exis- tant, ils auraient été sujets à la glossolalie (de glôssa et lalein, « babiller, parier »).
Comme le discours en glossolalie est dépourvu de toute signification objective, il n'est pas difficile, avec un peu d'imagination, de lui attribuer toutes les significations que l'on veut bien y voir> Par ailleurs, laglossolalies'accompagne souvent d'un état de transe ou d'extase, qui l'a fait comparer aux discours incohérents tenus par la Sibylle ou la Pythie dans les oracles antiques. Alors, les apôtres étaient-ils sujets à la glosso- lalie ou à la xénoglossie ? L'énumération des différents peuples étrangers semble suggé- rer, sans le moindre doute possible, des langues existantes, et'donc la xénoglossie.
Néanmoins, ces discours n'ont pas dû être d'une limpidité éclatante, puisque certains des assistants attribuent le comportement des apôtres à l'ivresse : « C'est qu'ils sont pleins de vin doux !» ; et Pierre se sent obligé de se justifier par, un argument assez boiteux : « Ces gens ne sont pas ivres, comçie vous le supposez, car, il n'est encore que la troisième heure du joun » (v. 15)
D'autre part, l'expression « langues étrangères » de la version synodale n'est pas une traduction tout à fait exacte; le mot grec heteros ne signifie pas précisément « è- tranger », mais « nouveau, insolite ». « ParJer en langues nouvelles » — c'est-à-dire ine- xistantes — est une expression qui conviendrait fort bien à la glossolalie. A moins qu'il ne faille comprendre heteros comme « autre que la langue maternelle »... et nous voilà ramenés à la xénoglossie. Tout cela montre que la compréhension du texte est moins facile qu'il n'y paraît. Cette ambiguïté a amené certains exégètes à voir dans ce récit des Actes des Apôtres la refonte tardive de deux versions antérieures, l'une rela- tant la glossolalie des apôtres, l'autres leur attribuant une connaissance spontanée de langues étrangères (3). D'autres auteurs esquivent la difficulté en accordant au mot
« glossolalie » un sens élargi, qui engloberait la xénoglossie ou le « don de parier en langues existantes », et la glossolalie au sens étroit, ou « don de parler en langues nou- velles », c'est-à-dire inexistantes.
Les Actes des Apôtres ne sont pas le seul texte à nous rapporter,des prodiges lin- guistiques de ce genre. Comme il fallait s'y attendre, les témoignages de glossolalie sont beaucoup plus nombreux que ceux qui concernent la xénoglossie, où il est nette- ment moins facile de tricher. Un témoignage assez semblable à celui des Actes est fourni par les Fioretti de Saint François d'Assise, rédigés au XIV' siècle ; on y ap- prend, au chapitre 39, comment Saint Antoine de Padoue prêcha un jour devant un consistoire où se trouvaient rassemblés des évêques « de différentes nations, grecs, la- tins, français, allemands, slaves, et anglais, et d'autres différentes langues du monde »;
ceux-ci entendirent parfaitement les paroles du prédicateur, comme s'il s'était exprimé en la langue maternelle de chacun d'eux.
Et ils disaient entre eux avec étonnement : « N'est-il donc pas d'Espagne, ce- lui qui prêche ? Et comment alors reconnaissons-nous tous dans son parler no- tre langue de notre pays ? »
(2) Pour ce qui est des différentes interprétations, cf. notamment : A. Bont, Der Turmbau von Ba- bel. Geschichte der Meinungen liber Ursprung und Vie\falt der Sprachen und Vôlker (Stuttgart 1957-
1963, 4 vol., plus de 2000 pages !), p. 246; J. Behm in G. Klttel, Theologisches Wôrterbuch zum Neuen Testament, vol. I (Stuttgart 1933), pp. 725-726; L, Ceifaux, « Le symbolisme attaché au mira- cle des langues », in Ephemerides theologicae Lovanienses, XIII (1936), pp. 256-259, etc.
L'auteur anonyme des Fioretti ne manque pas de faire lui-même le rapprochement avec la Pentecôte (4).
La connaissance surnaturelle de langues étrangères était aussi un pouvoir carac- téristique des saints irlandais; selon le spécialiste Charles Plummer, il s'agirait là d'un trait hérité des druides, dont ils ont pris la place (5). D'autres cas du même genre sont fournis par le folklore anglais : ainsi, dans une vieille ballade intitulée The earl of Westinoreland, le héros, Neville, a un conseiller bien précieux, Martin- fieid, qui sait reconnaître tous les pavillons de tous les navires du monde, qui pro- phétise et possède aussi le don des langues;
A peine entends-tu parler n'imporle quelle langue, Fût-ce même du grec ou de l'hébreu,
Que tu safs répondre en n'importe quelle langue, Et après, me raconter ce qui a été dit (6).
De même, le folklore juif attribuait à certains saints rabbins la connaissance de toutes les langues de la terre (7), tandis que, selon une tradition talmudique, le pa- triarche Joseph acquit en l'espace d'une seule nuit la connaissance des 70 langues parlées par les hommes (8;. Quant au philosophe et thaumaturge néopythagoricien Apollonius de Tyane (1er s. apr. J.C.), il passe pour avoir affirmé : « Je sais toutes les langues des hommes sans en avoir appris aucune... » (9). On rencontre au moins un cas du même genre dans la Chine ancienne : vers la fin du II' siècle de notre ère, selon un témoignage tardif et laconique, l'épouse de Ting-In, à Chi-Yin, parlait dans ses transes des langues qu'elle ignorait à l'état normal; il lui arrivait même de les écrire ( 10).
La littérature ethnographique fait parfois état, elle aussi, de semblables phéno- mènes : vers 19.^0, le Père Trilles croit avoir constaté, chez les Pygmées d'Afrique, un cas de compréhension à distance d'un dialogue en français, langue à eux incon- nue (11). De même, l'ethnologue Waldemar Bogoraz rapporte des faits plus ou moins similaires chez les Tchouktches, dans le nord-est de la Sibérie (12). Dans les mêmes régions, certains chamans toungouses parlent pendant leur sommeil le bou- riate, le russe, le mandchou ou le chinois, langues qu'ils disent n'avoir jamais appri- ses ( 1 .•^). Des observations analogues ont été faites chez les Wintu en Amérique du Nord et, en Afrique, chez les Thonga, chez les Gâ, etc. (14). Dans chaque cas, la crédibilité des sujets pose de sérieux problèmes.
De son côté. Saint Jérôme raconte dans sa Vie de Saint Hilarion comment un Germain se mit un jour à parler le syriaque et le grec, bien qu'il eût toujours ignoré ces deux langues. D'une manière assez inattendue, cette soudaine capacité poly- glotte est attribuée non pas à l'inspiration du Saint-Esprit, mais bel et bien à la possession diabolique (15). C'est là un point excessivement curieux dans la doc- trine catholique : le don des langues peut provenir de Dieu, mais aussi, et plus sou- vent même, du diable. Nous tenterons plus tard d'expliquer cette étrange ambiguïté ;
(3) Cf. Beyer dans G. KIttel, op. cit., vol. II (1935), p. 700.
(4) / t ioretli di San Francesco (éd. P. Lccaldano - Milan 1949), PP. 100-101.
(5) C. Plummer, Vitae Sanctorum Hiberniae (Oxford 1910), p. CXXXIII et passim.
(6) F J . Child, The English and Scottish popular batlads (nouv. éd., New York 1965), vol. III, pp.
416 423, strophe 19. Cf. aussi H.L.E. Ward, Catalogue of romances in the British Muséum, vol. II (Londres 1893). p. 676.
(7) C r A. BorJt, op. cit., p. 216.
(8) Soiah, fol. 33a et 36ft; cf. A. Cohen, Lt Talmud (trad. J. Mârty - Paris 1950), p. 96.
(9) Philostrate, i'ie d'Apollonius, 1. ch. 19.
(10) Seng Yu. dans le Taishô Tripitaka, cité par L.C. May, « A survery of glossolalia and related phenomena in non Christian religions», in American Anthropologist, LVIII (1956), p. 85.
(11) H. Trilles, Les pygmées de la forêt équatoriale (Paris 1932), p. 181.
(12) Cite par E. de Martino, Le monde magique (trad. M. Baudoux - Verviers 1971), p. 41.
(13) S. M. ShlrokogorofT, cité par L.C. May, op. clL, p. 86.
(14) c r May, op. cit., pp. 83-84.
(15) Cf. A. Bausani. Geheim- und Universalsprachen. Entwicklung und Typologie (Stuttgart 1970), pp. 79 80.
bornons-nous pour le moment à la constater. Le Rituel romain est formel 1^- dessus : il range parmi les signes certains de possession diabolique la faculté de parier en langues non apprises; et il ne s'agit pas là d'un document suranné : en
1928 encore, Mgr Waffelaerl, évêque de Bruges, développe cette question doctement et sans rire dans un long article du Dictionnaire apologétique de la foi catholique (16).
Si, à une époque plus reculée, cet « indice indubitable » de la possession démo- niaque a servi de prétexte pour envoyer au bûcher des milliers de pauvres hères ac- cusés de sorcellerie, cela a pu donner lieu aussi à certains épisodes tragicomiques.
Ainsi, en 1598, une certaine Marthe Brossier passait pour avoir tous les symptômes de la possession diabolique, y compris la compréhension de langues à elle incon- nues. Assez sceptique sur la question, l'évêque d'Oriéans décida un jour de soumet- tre la possédée à une épreuve : il ouvrit solennellement un livre et se mit à psalmo- dier de belles phrases latines. Aussitôt, la « possédée » entra en crise, se roula par terre et, au milieu d'horribles blasphèmes, déclara qu'elle ne pouvait supporter cette parole de Dieu qu'on la forçait à écouter. Malheureusement, le livre de l'évêque était le Satiricon de Pétrone, qui n'a pourtant rien d'un livre de messe. Le test avait été concluant (17).
Dans une affaire bien plus célèbre de possession, celle de Loudun (1634), les choses étaient plus édifiantes encore. Les exorcistes, les sceptiques, les curieux, les hauts dignitaires écclésiastiques avaient beau parler en grec et en latin aux pauvres religieuses possédées, celles-ci n'y comprenaient rien ou tombaient dans des quipro- quos ridicules. Qu'à cela ne tienne, un exorciste franciscain trouva promptement la solution du problème : c'est qu'il y a des démon^ cultivés et des démons ignorants ! De même, lorsque, parmi la foule de curieux, un jeune Ecossais, John Maitland, proposa d'interroger les possédées en sa langue maternelle, le gaélique, un père Jé- suite s'opposa à cette épreuve en disant que ces démons n'avaient pas voyagé et ne pouvaient donc connaître les langues étrangères...
Malgré l'état de transe caractéristique de ce « langage diabolique », tous les cas précédents peuvent se ranger dans la catégorie de la xènoglossie ou connaissance anormale de langues étrangères existantes. Plus nombreuses encore sont les tradi- tions concernant la glossolalie au sens strict, c'est-à-dire un discours en langues ine- xistantes dans la réalité, mais auxquelles on attribue volontiers un statut supérieur, mystique et divin. De tels comportements se retrouvent dans des milieux aussi diffé- rents que la secte chivaïte des Pachupatas en Inde, les Camisards protestants en France, les premiers Mormons et l'église des Pentecôtiens aux Etats-Unis, les Irvin- gistes en Angleterre, la communauté piétiste juive des Hassidim, etc. (18). Dans le Catholicisme la glossolalie était une caractéristique de certains mystiques, comme Christine de Saint-Trond et surtout Hildegarde de Bingen; celle-ci a même laissé une sorte de glossaire des mots dont elle usait dans son extase; tous ces mots sont fort curieux, mais conservent malgré tout un air familier, comme s'il s'agissait d'une sorte de substitution cryptographique. Quelques exemples : aigouz signifie « Dieu », en allemand Gott: diveliz. « diable », rappelle l'allemand Teufel, tandis que l'étrange expression arrezenpholianz, « archevêque ». trahit toujours une certaine parenté avec l'allemand Erzbischof. du moins dans sa première partie. De même : iminois,
« homme ». en allemand Mensch. isparriz. « esprit », en latin spiriius\ wagizias, « pâ- turage ». en allemand Weide, etc. Ce glossaire est assez intéressant, dans la mesure où il permet d'étudier de près certains mécanismes du comportement glossolalique (19).
(16) Vol. IV. pp. 58-9, etc.
(17) Cf. A. Huxley. The devils of Loudun (Hermondsworth 1971), pp. 178-181.
(18) Cf. Borst. op. CH.. pp. 72, 217, 1424, 1597, 1602, etc.; E. Lombard, De la glossolalie chez les premiers chrétiens et des phénomènes similaires (Lausanne 1910), pp. 30-36, etc.
(19) Cf. Bausani. op. cit., pp. 76-78; P. Alphandiry, « La glossolalie dans le prophétisme médiéval latin» in Revue de l'histoire des religions, CIV (1931), pp. 422-424.
Il n'en reste pas moins que toutes les langues relevant de la glossolalie sont par définition incompréhensibles; mais, pour une certaine mentalité, cela n'a rien de gê- nant, bien au contraire; en effet, si les hommes ne comprennent pas ces langues, n'est-ce pas la « preuve » qu'elles appartiennent à un monde surhumain, divin, ou en tout cas sacré et mystérieux ? Par ailleurs, les hommes ne sont pas seuls concernés par ces prouesses linguistiques surnaturelles, puisque des individus prétendent con- naître aussi les langues des animaux, des végétaux et même des minéraux. Les Ekoi du Niger pensent que des fantômes peuvent enseigner magiquement aux hommes le langage des animaux (20) ; le même thème se retrouve dans un conte bengali, dans le Talmud, etc. (21). D'après le Coran et les traditions musulmanes, un des atouts de la puissance de Salomon était sa connaissance du langage animal (22) ; le même pouvoir a été attribué à Apollonios de Tyane, que nous connaissons déjà (23) ; et il serait aisé de puiser d'autres exemples dans les traditions littéraires, religieuses et folkloriques de tous les peuples.
Parmi toutes ces langues attribuées aux animaux, il y en a une qui revient avec une insistance particulière dans les récits : c'est celle des oiseaux. En fait, l'expres- sion « langage des oiseaux » se charge souvent d'un contenu plus ou moins mysti- que, et tend toujours à acquérir une profondeur peu commune. Ainsi, c'est surtout aux oiseaux que Salomon donne des ordres. Dans la mythologie germanique, Sieg- fried (ou Sigurd) comprend le langage des oiseaux dès qu'il s'est plongé dans le sang du dragon Fafnir, c'est-à-dire, en clair, après avoir traversé une épreuve initia- tique; en Sibérie et ailleurs, les chamans sont censés parler pendant leur sommeil la langue des oiseaux — ou des esprits, — chargée de significations magiques. On sait du reste que. par leur costume et leurs ornements, les chamans s'identifient volon- tiers aux oiseaux (24). Dans le soufisme iranien, le terme « langage des oiseaux » devient, pratiquement, synonyme de la connaissance mystique suprême; c'est sous ce titre (Manteq ot-tayr) que le poète 'Attâr écrira, au XIII' siècle, une vaste épo- pée allégorique.
Il n'est guère difficile de s'expliquer cette attention particulière accordée au
« langage des oiseaux ». Les oiseaux se perçoivent avant tout par leur chant, ce sont des « êtres sonores » par excellence. Pour le primitif, l'enfant ou le poète, il ne fait pas le moindre doute que les oiseaux possèdent un langage, plus harmonieux et plus signifiant que les pauvres idiomes humains. En outre, les oiseaux régnent sur les airs, vivent prés du ciel, parcourent rapidement de grandes distances, voient loin et perçoivent les événements bien avant les hommes bornés : voilà autant de qualités qui rendent prestigieux. A part cela, la « pensée sauvage » regarde le monde des oi- seaux comme une espèce privilégiée, et leur « idiome » ne peut que refléter ce statut supérieur : le ramage des oiseaux devient, pratiquement, une sorte de sagesse pri- mordiale inaccessible aux profanes.
Langage d'animaux, idiomes inexistants et incompréhensibles, compréhension spontanée de langues non apprises, que signifient fondamentalement toutes ces cu- rieuses légendes ? Ne serait-il pas possible de découvrir un fond commun dans cette masse de traditions appartenant à des cultures assez différentes, de ramener leur di- versité à une explication unique ? Pour répondre à cette question, il nous faut reve- nir à l'épisode des Actes des Apôtres qui nous a servi de point de départ. A consi- dérer les choses d'une certaine façon, ce texte rappelle un autre épisode biblique où
(20) Cf. p. A. Talbot, In ihe shadow of the Bush (New York/Londres 1912), p. 99.
(21) Cf. S. Thompson. Motif-index of folk-literature (Copenhague 1955-1957), B. 215-217 et D.
1815.
(22) Sourate XXVIl (« De la fourmi »), 16-19, etc.; cf. H. Maiié, Croyances et coutumes persanes (Paris 19.^8). vol. 1. pp. 190-191.
(23) Philostrate. Vie d'Apollonius. I, ch. 20.
(24) Cf. M. Eliade, Mythes, rêves et mystères (Paris 1972), pp. 80-82.
(25) C. Lévi-Strauss, La pensée sauvage (Paris 1972), pp. 27()-272.
il est question de langues : l'histoire de la Tour de Babel et de la confusion linguis- tique subséquente. Ce rapprochement a été fait depuis longtemps par Origène, Gré- goire de Nysse, Augustin, Jacob de Sarug et autres Pères de l'Eglise (26). En y re- gardant de près, ces deux histoires sont dans un rapport antithétique et complémen- taire : toutes deux sont construites autour de quatre concepts fondamentaux : unité/- diversité et compréhension/incompréhension; mais chacune reprend les éléments de l'autre en creux ou en négatif. Dans les Actes, on passe de l'unité à la diversité lin- guistiques, et de l'incompréhension — s'ils n'avaient parjé que leur langue mater- nelle — à la compréhension par rapport à un auditoire linguistiquement hétérogène;
dans l'épisode de la Tour de Babel aussi, on passe de l'unité à la diversité, mais de la compréhension à l'incompréhension par rapport à un auditoire antérieurement homogène.
Dans cette vision, le « miracle de la Pentecôte », comme on l'appelle, ramène certains hommes à l'état d'humanité qui régnait avant Babel. En d'autres termes, le don des langues reçu par les apôtres apparaît comme une neutralisation provisoire de la confusion linguistique survenue à Babel. Or celle-ci représente une chute, une déchéance par rapport à un état antérieur plus parfait : on sait que toutes les tradi- tions voient l'histoire de l'homme et du monde comme une longue suite de déchéan- ces. L'idée de progrès est tout à fait exclue de cette conception : au début était l'Age d'Or, le Paradis, Villud tempus, etc. ; dans cette perspective, ce qui fut vaut mieux que ce qui est, l'ancien vaut mieux que le récent, la loi du monde est la cor- ruption. Cette longue dégénérescence est scandée par. un certain nombre c'.' véne- ments qui représentent autant de chutes à un niveau plus imparfait. La perte du Pa- radis ou de l'Age d'Or est un de ces «points de «hute » ; la multiplication des lan- gues à Babel en est un autre.
Ce mythe n'est pas limité au monde judéo-chrétien. Dans de nombreuses cultu- res différentes, on retrouve cette idée qu'en « ces temps heureux », tous les hommes
— et aussi, tant que nous y sommes, les animaux, les plantes et les esprits, — par- laient une seule et même langue, et que celle-ci fut morcelée en un grand nombre d'idiomes par suite d'un péché, d'une faute ou d'une malédiction. « En ces temps- là, » dit l'épopée sumérienne d'Enmerkar (ca. 2000 av. J. C ) , « il n'y avait pas de serpents, pas de scorpions... Le peuple uni louait Enlil en une seule langue » (27).
Des récits analogues ont été signalés aux alentours du lac Ngami, en Afrique, dans le Bengale, l'Assam et le Manipour, dans les Vies des saints irlandais, en Australie, chez les anciennes peuplades sibériennes et indo-chinoises et, en Amérique du Nord, chez les Maidu, les Tlingit et les Ir.oquois, lesquels font remonter la confusion des langues à la première scène de ménage de l'histoire (28). Parfois la faute est com- mise non pas par les hommes, mais par une divinité : ainsi, au III' siècle avant J.C., Bérose, qui fut le dernier prêtre du dieu babylonien Mardouk, et qui rédigea en grec une histoire de Babylone, nous apprend que sous le régne du dieu Bel, les hommes vivaient dans la concorde et parlaient une seule langue. Ce fut le dieu en- vieux Nabou, inventeur de l'écriture, qui dispersa les hommes en leur apprenant des langues différentes (29). On retrouve des éléments fort semblables dans un mythe grec transmis par les seules Fables d'Hygin (IP siècle apr. J.C.), où Nabou est rem- placé par Hermès (30).
(26) Cf. Borst, op. cit., pp. 236, 246, 261, 284, etc.: W.D. S u c e y in,J. Hutingt, DIctionary ofthe Bible (2e éd. , Edimbourg 1963), p. 1008; S.G.F. Brandon, éd., A dtclionary of comparative religion (Londres 1970), p. 302; etc.
(27) Cité par Borst, op. cit., p. 74; il s'agit de la version babylonienne.
(28) Cf. T.K. Cheyne in Encyclopaedia Biblica, vol. I (Londres 1899), col. 411; J. G. Frazer, Folk lore in the Old Testament (Londres 1919), vol. I, pp. 383-387; Bor«i, op. cit., pp. 25 et ss.;
Thompson, op. cit.. lA. 1333.
(29) Cité par Borst, op. cit., p. 84.
(30) Cité par Frazer, op. cit., vol. I, p. 384.
Arrêtons là ce catalogue de mythes et de légendes, que l'on pourrait aisément allonger. Nous en savons assez pour y discerner quelques lignes de force : partout où il apparaît, le don des langues, qu'il s'agisse de xénoglossie ou de glossolalie, fait figure de palliatif à la confusion des langues, qui représente une des chutes de l'humanité. Il traduit la « nostalgie du Paradis », le désir de retourner à une époque mythique où le monde était meilleur et où les hommes étaient plus pleinement eux- mêmes, avaient plus de capacités de bonheur. Dans cet Age d'Or postulé, l'unité est synonyme de perfection, tandis que toute division représente un amoindrissement, une déchéance : les néoplatoniciens n'auraient certes pas désavoué une telle idée. Ce mystérieux don des langues devient donc un signe de la régénération de l'homme et de son absorption dans l'unité primordiale (31). Les théologiens chrétiens parlent volontiers à ce propos de la « langue de l'Esprit-Saint », qui est celle de Dieu et des anges, et qui unifie tout ce qui est diversifié : et nous voilà ramenés au symbolisme de la flamme dont il est quéstion dans les Actes des apôtres : l'Esprit s'y manifeste sous la forme de langues de feu; or le feu aussi fond, unifie et amalgame toutes choses.
De son côté, René Guénon voit dans le don des langues un symbole représen- tant l'unité de l'enseignement ésotérique par. delà les manifestations exotériques di- vergentes (32). Une idée analogue se retrouve peut-être d'une manière larvée chez le poète mystique persan Djâmi ( X V s.) (33), et chez le théologien ismaélien, ira- nien lui aussi, Mohammad Sorkh (XI' s.) (34). Partout, c'est la même conception qui se fait jour : la diversité est de nouveau vaincue par, l'unité.
Dés lors, nous comprenons pourquoi ceux qui prétendent régénérer l'homme ins- crivent souvent dans leur programme le don des langues. Ce fut notamment le cas des mystérieux Rosicruciens. au début du XVIP siècle. Une de leurs affiches pla- cardées à Paris en 1623 disait en effet ceci :
Nous, députés du Collège principal des Frères de la Roze-Croix, faisons séjour visible et invisible en cette ville par la grâce du Très-Haut vers lequel se tourne le cœur des Justes. Nous montrons et enseignons sans livres ni marques à parler toutes sortes de langues des pays où voulons être, pour tirer les hommes nos semblables d'erreur de mort (35).
Ici encore, on pourrait peut-être interpréter ce prétendu plurilinguisme comme le symbole d'une unité supérieure; mais cette discussion nous entraînerait trop loin.
Nous comprenons aussi, maintenant, pourquoi le don des langues peut être con- féré à la fois par les deux antagonistes. Dieu et le Diable. Cette ambiguïté se résout si l'on se souvient que Satan est un être déchu, mais qui a été parfait avant d'être chassé du Paradis. Il n'est donc guère étonnant qu'il ait conservé certaines pré- rogatives attachées à son état primordial parfait, et en particulier le don des lan- gues. Le mal entre dans le monde avec la chute de Satan; or le don des langues nous ramène à une époque du monde antérieure à toute distinction entre le bien et le mal. Il y aurait, d'autre part, un intéressant parallèle à tracer entre le Diable des Chrétiens, le dieu babylonien Nabou, envieux comme Satan, et Hermès ou Mercure, le dieu immoral et paillard, quelque peu infernal, bavard et volubile en toutes lan- gues; mais cela aussi risquerait de nous entraîner fort loin (36).
Ainsi, à travers les mythologies les plus diverses, le don des langues, de quelque manière qu'il se manifeste, traduit la nostalgie de l'Age d'Or, de l'époque adamique, de l'état d'humanité le plus parfait possible, que les hommes, depuis des millénaires, s'obstinent à situer dans leur passé plutôt que dans leur avenin
(31) Cf. note 2.
(32) R. Guénon, Le symbolisme de la croix (Paris 1970), p. 47.
(33) Djàmi. Sobhal al-abrâr, cité par R. Shafaq, Histoire de la littérature persane (Téhéran 1963), p. 348.
(34) Commentaire sur la qassidé persane d'Abou al-Haissam.
(35) P. Arnold, Histoire des Rose-Croix (Paris 1955), p. 7.
(36) Sur Hermès, le diable, le don des langues et l'Age d'Or dans un contexte particulier, cf. notre article « La rencontre de Panurge », in Revue belge de philologie et d'histoire, 1974/3 (à paraître).
II. — LE RATIONALISTE DEVANT LE DON DES LANGUES.
Plaçons-nous maintenant à un autre point de vue : quel est le degré de réalité de ces phénomènes rangés sous la rubrique « don des langues »? En faisant abstraction des fraudes conscientes, qui doivent proliférer dans ce domaine où la crédulité a beau jeu, comment expliquer ces étranges phénomènes ? Comme la spontanéité est un de leurs caractères essentiels, il faut exclure d'emblée non seulement les trompe- ries délibérées, mais aussi les cas où des individus ou des groupes construisent pa- tiemment une langue artificielle à prétentions mystiques. Le spécimen le plus cu- rieux de ce genre a été découvert dans un manuscrit persan du XV' siècle, qui con- tient une grammaire et un vocabulaire d'une langue artificielle appelée Balaybalan, où chaque lettre a une signification mystique précise et où les mots sont construits à partir de ces significations (37). Cela est fort intéressant, mais n'entre pas dans notre propos pour le moment.
Dans notre examen critique de la question, nous devrons distinguer xénoglossie et glossolalie. Lorsqu'un sujet se met soudain à parler une langue existante qu'il était censé ignorer, le rationaliste est du moins certain d'une chose : c'est que, d'une manière ou d'une autre, cette langue étrangère se trouvait déjà auparavant « dans » le sujet parlant. Le problème est de savoir de quelle manière, la fraude consciente était exclue.
En fait, il peut arriver qu'un individu ait connu une ou même plusieurs langues dans sa prime jeunesse, et qu'il les oublie complètement plus tard, faute de les pra- tiquer. Exemple : tel enfant algérien de cinq ou six ans, sachant s'exprimer en ka- byle et en arabe, est adopté par. une famille A>elge : il ne faudra guère longtemps pour qu'il oublie tout à fait ses anciens idiomes. Evidemment, tout cela n'est vrai qu'à un niveau conscient; dans les profondeurs du subconscient, les choses se pas- sent d'une façon quelque peu différente. En certaines circonstances « propices » — rêve, somnambulisme, hystérie, troubles mentaux, délire, — des bribes de la langue d'origine, enfouies dans les tréfonds de notre psychisme, peuvent tout à coup émer- ger à la surface. On connaît l'histoire de cet homme qui, dans le délire de l'agonie, se mit soudain à parler le gallois : il n'avait connu cette langue que dans sa plus tendre enfance, et elle était sortie de sa mémoire depuis de nombreuses décennies, du moins le croyait-il; mais rien ne se perd dans ce domaine. Cela fait songer à Erasme qui, dit-on, n'a parlé le néerlandais que sur son lit de mort : il pourrait y avoir là autre chose que de l'humilité chrétienne, comme on se plaît à l'écrire. De son côté, Pirandello nous présente dans une de ses nouvelles un Italien d'origine al- lemande, qui ne se souvient de sa langue maternelle qu'après une attaque d'hémiplé- gie, laquelle lui fait, du même coup, oublier l'italien (38).
Un autre facteur psychologique peut rendre compte de la xénoglossie. Il existe des sujets qui possèdent, d'une manière transitoire ou permanente, une mémoire particulièrement développée, capable d'enregistrer — parfois à l'insu du sujet lui- même — un message plus ou moins long en une langue inconnue, et de le repro- duire d'une manière à peu près intacte longtemps après. On dit que ce genre d'hy- permnésie se rencontre notamment dans certains états hystériques. On cite souvent l'anecdote de cette fille de ferme illettrée qui, dans son délire, tenait des discours en grec et en hébreu. C'est qu'elle avait été la servante d'un pasteur et avait enregistré, grâce à une mémoire prodigieuse, les monologues philologiques de son docte pa- tron. Ces quelques éléments suffisent à expliquer de manière assez satisfaisante les cas, généralement transmis par des témoignages sujets à caution, où un individu se met à parler une langue étrangère qu'il ignorait auparavant.
(37) Cf. Bausani, op. cil., pp. 83-89.
(38) L. Pirandello, « L a toccatina », in Novelle per un anno : La vita nuda (1922).
Lorsque nous passons à la glossolalie, le problème est à la fois plus simple et plus complique. Plus simple, parce que nous n'avons pas ici les limitations de la xé- noglossic. ou les auditeurs peuvent, en principe, contrôler l'exactitude de la langue utilisée; plus compliqué, parce que tout élément rationnel est apparemment absent et que nous nous trouvons dans un monde ayant ses lois propres et à propos du- quel il semble difficile de formuler des certitudes. En fait, pour traiter de la glosso- lalie. il faudrait se souvenir de la réflexion faite par certains auditeurs des apôtres :
« C'est qu'ils sont pleins de vin doux !» On y explique le comportement glossolali- quc par une perte de la raison, due ici à l'ivresse. Il faut en effet se tourner du côté de la psychiatrie et considérer, en particulier, certaines affections mentales et les troubles du langage. Ainsi, l'on a constaté que certains paranoïques et schizophrè- nes se fabriquent eux mêmes des idiomes individuels, qu'on appelle « idiolalies » C^y). Cela semble assez lopi.que. si l'on se siiuvient que le paranoïaque exalte mala- divement son moi. tandis que le schizophrène a tendance à se détacher du monde extérieur et à se replier sur lui même. Il faut d'ailleurs avouer que quelques unes des phrases prononcées par ces malades mentaux paraissent assez « réussies » et ne manquent pas d'un certain pouvoir de suggestion, comme par exemple celle-ci. due à un p;iran(>ïac|ue : « Pitrnskni mawhhka patomha leinha zagamba strapùUka ! » (40). Peu importe ici le sens, que nous ignorons. Il reste que cette phrase n'est pas un pur assemblage de sons régi par le hasard: en fait, elle a un air d'authenticité à l'intérieur d'un monde linguistique connu du seul malade. Apparemment, dans cha- que discours, les significations sont limitées à ce discours même: en d'autres termes, les mêmes « mots >- ne sont pas. en général, remployés avec un sens constant dans d'autres phrases (41)
Une source de la glossolalie peut être cherchée dans les troubles du langage. Il existe noiainment une alTcction appelée paraphasie, qui consiste en une substitution nniladne de certains mots par d'autres mots ou d'autres syllabes, pourvus ou non d'une signification (42). Exemples -. feudegant pour éléphant, tiquelles pour lunettes.
etc.: cela peut donner lieu, on s'en doute, à des discours tout à fait incompréhensi- bles. On iroinera une variante fort rationalisée de la paraphasie dans un sketch de Jean l ardieu. intitule Cn mot pour un autre. De toute manière, de tels discours peuvent avoir une c>>herence interne et faire songer à une véritable langue incon- nue ; le sujet ne prononce pas n'importe quelles syllabes, mais uniquement celles qui pourraic'ii i xisier. soit dans sa langue habituelle, soit dans une de celles qu'il connaît d'une manière plus ou moins consciente. On rejoint là les préoccupations d'une certaine ccole de la linguistique moderne, la phonologie générative (4.1), qui étudie, dans ch;iquc langue, la structure théorique de la syllabe et les combinaisons possibles de phonèmes, sans se soucier si les formes obtenues existent ou non dans
!a langue. Ainsi, les mots quoichir ou ' tiquelles n'existent pas en français, mais leur structure est en tous points conforme aux lois phonétiques françaises, alors qu'il n'en \a pas de même de syllabes comme, mettons, krk ou trh. bien que celles- ci soient on ne peut plus normales en serbe ou en tchèque. En résumé, le stock de mots « phonologiquement possibles » est assez étendu dans toute langue pour pou- soir être exploite dans les paraphasies et pour faire figure de «super-langage».
Son dit en passant, les paraphasiques ne sont pas les seuls à utiliser ces « mots possibles » : les personnes qui parlent pendant leur sommeil commettent souvent, el- les aussi, des substitutions du même genre. A propos de sommeil et de rêve, il fau- drait également signaler un avis assez intéressant de Jung sur la question. Pour lui.
il \ a un parallélisme rigoureux entre le rêve et la glossolalie : la différence consiste simplement en ceci, qu'un même contenu inconscient émerge d'une manière visuelle dans le rêve, et d'une manière linguistique dans la glossolalie (44).
C! L.K Travis. Speech pathohsy (New York 19"1), p. .18.
(4(t» Cite par Rausani. op. cit.. p.
(4H CI d•a^ll^c^ CHN chez M. Cénac. De certains langages crées par les aliénés. Contribution à l'élude lies !• filossolalies " (Pans. \^25).
(42) Cl. K. Goldstein. Language and language disturbances (New YorJt 1948), pp. 65, 2.15. etc.
(4:M Cf. leb iheoneb de S. Saporta et de H. Contreras iI962).
Par ailleurs, au point de vue de la structure interne, la glossolalie est beaucoup moins compliquée qu'il n'y parait. Elle se caractérise par la répétition de syllabes, la réduplication, le bégayement. la récurrence de sons semblables, etc.; les varia tions d'intonation et de rythme y jouent un rôle important, ce qui l'apparente quel- que peu au chant religieux. 11 faudrait citer à ce propos les études de Félicitas Goodman, effectuées à l'aide d'un appareillage spécialisé dans des communautés pentecôtiennes (45).
11 y aurait beaucoup d'autres choses à dire concernant les fondements psycholo- giques du « don des langues », mais là encore, le temps nous impose des limites: en outre, je crains de m'aventurer trop loin dans un domaine où je suis plutôt profane.
Je voudrais toutefois terminer cette deuxième partie en évoquant un cas particulière- ment représentatif de glossolalie et de pseudo-xénoglossie, étudié de prés par le psy- chiatre suisse Théodore Flournoy. qui publia ses observations en 1900. sous un ti- tre assez curieux : Des Indes à la planète Mars (46). La personne étudiée par Flourno> était une femme désignée par le pseudonyme d'Hélène Smith, sujette au somnambulisme et aux hallucinations, et qui se prenait pour un médium spirite.
Elle ne connaissait pratiquement que le français, mais elle était d'origine hongroise et fille d'un véritable polyglotte.
Pendant les innombrables séances d'étude, Hélène était en état d'hypnose et croyait incarner, conformément à sa foi spirite. des personnages défunts; dans cet état inconscient, elle raconta successivement deux véritables « romans » (le mot est de Flournoy). Dans le premier de ces romans, la personne incarnée dans Hélène Smith avait été en contact avec des Martiens; et de décrire par le menu tout ce qui se passe sur la planète rouge, parfois à l'aide de dessins. En outre, il lui arrive d'écrire des mots (français) en un alphabet « nTartien » et, de plus en plus fort, de prononcer plusieurs messages en « langue martienne ». qu'elle traduit à la demande de Flournoy. Pendant une autre séance, le sujet s'exprima en un autre idiome in- connu, mais phonologiquement très différent du premier, et qui était censé être parlé sur une autre planète, voisine de Mars !
A un premier coup d'œil. ces messages ont bien l'air d'être venus d'un autre monde : ces mots ne ressemblent à rien de connu. En fait, une analyse plus fouillée révèle que le « martien » n'est qu'un travestissement enfantin du français (47). effec- tué en toute bonne foi. d'ailleurs : les mots sont inventés, mais le « squelette » de la phrase est typiquement française; il n'y manque même pas le t analogique (trouve-V il). représente en martien par m ! Quant aux mots eux-mêmes, Flournoy avoue qu'il n'a pas réussi à les rattacher à quelque idiome connu ; mais Victor Henry, qui a re- pris toutes ces données, a montré qu'on pouvait ramener au français une centaine des 300 mots « martiens » utilisés. 55 au hongrois. 25 à l'allemand. 3 à l'anglais et 5 à des langues orientales (48). L'hypermnèsie ou la cryptomnésie a donc joué un rôle important dans ce cas de glossolalie.
Pendant d'autres séances. Hélène Smith se croyait l'incarnation d'une princesse arabe et l'héroïne d'un véritable roman d'aventures exotiques, avec enlèvements, in- trigues de cour, et péripéties qui devaient la mener jusqu'en Inde. Pendant l'hyp- nose, le sujet écrivit un jour un authentique proverbe arabe et tenait certains dis- cours en sanskrit, du moins en un idiome qui semblait tel: comme Hélène n'avait eu aucune formation orientaliste, on pouvait se croire devant un véritable cas de xè- noglossie. La vérité, toutefois, se révéla tout autre. Lorsque l'on consulta le vieux médecin de la famille Smith, celui-ci identifia aussitôt le proverbe arabe et. chose plus curieuse encore, y reconnut une imitation de son écriture ! Voici ce qui s'était
(44) Cite par Bausani. op. cit.. p. 66.
(45) F. D. Goodman. « Phonetic analysis of glossolalia in four cultural settings », in Journal for ihe scieinijlc siudv of religion. VIlI/2 51969), pp. 227-239; « The acquisition of glossolalia behavior ».
in Semiolica. III/l (1971), pp. 76-82.
(46) Des Indes à la planète Mars. Etude sur un cas de somnambulisme avec glossolalie (Genè- ve/Parjs. 1900).
'47) Floumoy. op. cit.. p. 22.3.
(48) V. Henry. Le langage martien (Paris 1901).
passé : des années auparavant, au retour d'un voyage en Afrique du Nord, notre médecin avait publié ses souvenirs de voyage; or, sur chaque exemplaire qu'il distri- buait à ses amis, il avait calligraphié en guise de dédicace un proverbe arabe parti- culier. Un de ces exemplaires avait dû aboutir dans la bibliothèque des Smith; Hé- lène n'avait fait qu'entrevoir la dédicace, mais sa mémoire hypersensible avait
« photographié » fidèlement ces caractères arabes, jusque dans leurs particularités graphologiques (49) !
Restait alors le problème du sanskrit. L'expert linguistique appelé à la rescousse était un des meilleurs que l'on pût trouver alors, puisqu'il n'était autre que Ferdi- nand de Saussure. Celui-ci n'eut pas de peine à montrer qu'il y avait bien dans les discours d'Hélène un certain nombre de mots sanskrits authentiques ou un peu dé- formés, à côté de créations fantaisistes; mais, chose importante, si les mots isolés avaient parfois un sens, l'ensemble du discours en était tout à fait dépourvu : c'étaient des alignements arbitraires de paroles sans rapport les unes avec les au- tres. Là encore, c'était la sensibilité exagérément réceptive d'Hélène Smith qui était en jeu. Il lui avait suffi d'apercevoir une seule fois des mots sanskrits dans certains ouvrages d'alors (le pseudo-indianisme était à la mode, à l'époque), pour que, à son insu, sa mémoire s'en emparât pour toujours.
L'étude de Flournoy est, à notre point de vue, une de plus intérfissantes qui aient été conduites dans ce domaine, et cela pour, plusieurs raisons : tout d'abord, la fraude consciente était exclue; l'observation a été minutieuse et a eu lieu dans les meilleures conditions possibles; enfin, l'enquête a été menée sans le moindre pré- jugé. Le bilan de tout cela est à la fois riche et décevant, comme le fait rfimarquer.
l'auteur lui-même : plus de 200 pages et des années de travail pour montrer, que seule une explication sobre et rationnelle peut rendre compte de ces phénomènes ap- paremment si troublants; que tout recours à des notions contr.oversées et équivo- ques comme la télépathie ou la clairvoyance, — au même titre qu'une interprétation religieuse, — ne fait qu'embrouiller la question sans rien expliquer.
III. — SURVIVANCES RATIONALISEES DU « DON DES LANGUES » AU XX« SIECLE.
La raison a-t-elle vraiment et définitivement vaincu la croyance au « don des langues » ? L'homme du X X ' siècle, réputé rationaliste et positiviste, ne se laisse-t- il plus, parfois, tenter par cette chimère ? En fait, à travers de nombreuses théories, idées ou réalisations tout à fait sérieuses et rationnelles, on voit apparaître comme en filigrane ces vieilles tentations d'allure « mystique » : connaître une langue sans l'avoir apprise, vaincre la diversité des langues naturelles, retr.ouver. l'idiome adami- que, celui du Paradis terrestre ou de l'Age d'Or !
Le temps dont nous disposons nous oblige à nous limiter au X X ' siècle. Je ne pourrai donc pas vous parier de Leibniz, qui avait mis au point une langue inter- nationale appelée précisément « langue adamique ». Je ne pourrai pas davantage m'occuper de Franz Bopp, le fondateur de la linguistique moderne, qui pensait un instant, en comparant les langues qu'il connaissait, retrouver la langue originelle de l'humanité. Et il faudra laisser tomber tant d'autres personnalités intéressantes !
Transportons-nous donc tout de suite au seuil du X X ' siècle. Je voudrais, en premier lieu, dire quelques mots de l'espéranto, langue artificielle créée en 1887 par le médecin polonais Lazare Zamenhof (1859-1917). Celui-ci avait été le témoin de discordes et d'affrontements continuels entre les différentes communautés qui peu- plaient sa ville natale de Bialystok. A cet échelon local comme au niveau mondial, Zamenhof pensait que l'hostilité entre les hommes avait pour cause principale les divisions linguistiques. Or, tout imprégné d'idées éminemment maçonniques comme la solidarité du genre humain et la fraternité universelle, il s'était fixé comme idéal
(49) Autre argument en faveur de la provenance nord-africaine de ce proverbe : si le cliché de la p.
289 est fidèle, la première lettre du premier mot. (a/-) qalilu. est surmonté d'un seul point, ce qui est caractéristique de l'écriture maghrébine: partout ailleurs, on trouverait deux points.
de faire disparaître ces antagonismes dans la mesure de ses moyens d'action. C'est dans cet esprit qu'il créa une langue auxiliaire qui pût facilement être adoptée par tous les hommes sans distinction. En 1887, c'était là un espoir ; d'où le nom A'espé- ranto donné à cette langue internationale.
Ce n'est pas mon intention de vous faire un cours même élémentaire d'esperan- to. Vous en connaissez d'ailleurs les principes essentiels : les noms, adjectifs, adver- bes, etc., sont distingués par la voyelle fmale ; à part cela, pas de genre grammati- cal; le vocabulaire est puisé en majeure partie à des sources romanes ou latines, dans une moindre mesure aux langues germaniques et au grec ; la composition et la dérivation s'y exercent d'une manière absolument logique. Ainsi, par. exemple, le préfixe mal sert à indiquer le contraire du mot devant lequel il se triauve, ce qui permet d'alléger la mémoire, mais donne parfois les résultats surprenants : nous n'avons pas de peine à reconnaître dans le mot dekstra l'adjectif « droit » ; mais
« gauche » se dira maldekstra. Et tout est à l'avenant.
On a fait observer depuis longtemps qu'il était abusif d'appeler l'espéranto une langue internationale, puisque son vocabulaire et sa structure sont de type exclusi- vement européen; il est exact que pour une personne habituée à des schèmes lin- guistiques non-indoeuropéens, pour un Chinois, un Bantou ou un Indien d'Améri- que par exemple, l'espéranto n'est guère moins « étrange » et difficile à apprendre que l'anglais ou l'espagnol. Malgré cela, l'espéranto a remporté des succès; son point culminant, semble-t-il, s'est situé aux alentours des années trente : à cette épo- que, une très sérieuse encyclopédie espagnole en plusieurs dizaines de volumes don- nait la traduction de chaque mot traité en une dizaine de langues, dont l'espéranto (50). Maintenant encore, les espérantistes sont nombreux dans le monde, et notam- ment en Europe de l'Est, où l'on émet de temps en temps des timbres espérantistes.
En outre, ce que nous venons de dire des Chinois est peut-être démenti par les faits, puisque la Chine populaire publie une importante revue en espéranto, intitulée El Popola Clnio.
Ce qui intéresse surtout notre propos, c'est l'idée qui a présidé à la création de l'espéranto : supprimer les distinctions et les antagonismes entre les hommes, tra- vailler à leur rapprochement pour le bonheur de tous. Ainsi, un espérantiste écrit en
1907 : « Nous n'arrivons pas à comprendre pourquoi ce serait un malheur pour l'humanité, si un beau jour on s'apercevait qu'il n'existe plus de nations ni de lan- gues nationales, mais seulement une seule famille humaine avec une seule langue humaine » ; et, plus loin, il parie du noble but vers lequel tendent tous les efforts des espérantistes : la communauté humaine (51). Tout cela est très généreux dans ses intentions, mais fait diablement penser aux caractéristiques de l'Age d'Or : un monde idéal où les hommes vivent sans cités et sans divisions sociales, politiques et linguistiques, en harmonie parfaite avec la nature redevenue clémente. Bien sûr^ il y a une différence énorme : l'idée de progrès a été introduite, et cet état idéal se trouve dans un avenir plus ou moins éloigné, tandis que l'Age d'Or ou le Paradis se situent toujours dans un passé mythique.
Cela peut aussi expliquer en partie le succès de l'espéranto dans les pays de l'Est : cet Age d'Or progressif et progressiste, qui se situe devant nous et non pas derrière nous, voilà qui est assez conforme au dernier stade ^'évolution de la so- ciété, selon la vision marxiste du monde : une société sans classes et sans frontières, où l'homme, libéré de toute aliénation, occupera enfin la place qui lui revient au sein d'une nature qui ne sera plus perçue comme ennemie.
On dirait donc que le concept de l'Age d'Or a changé de vecteur, et que de my- thologique il est devenu dialectique. De même que, dans la mythologie, le monde d'avant la chute se caractérisait par l'unicité de la langue, ainsi, pour les espérantis- tes, l'adoption d'une langue unique sera un moyen de réaliser ce paradis à venir.
Un deuxième exemple de cette survivance rationalisée de la croyance au don des langues est assez différent, bien qu'il soit emprunté, lui aussi, aux pays de l'Est. Je veux parler de l'affaire du marrisme, ainsi nommée d'après le linguiste soviétique
(50) Enciclopedia universal ilustrada europeo-americana.
(51) Unuel, Essence et avenir de l'idée d'une langue Internationale (Paris 1907), pp. 10 et SI.
Nicolas Marr (1864-1934). Celui-ci s'était acquis une réputation mérjtée de savant sérieux ei consciencieux, connaissant un grand nombre d'idiomes, et qui s'était spé- cilisé dans l'étude du géorgien et des autres langues caucasiennes : les travaux qu'il a publiés dans ce domaine font encore autorité. Les choses se gâtèrent lorsqu'il pré- tendit créer une « linguistique marxiste », opposée à la « linguistique bourgeoise » de l'Europe occidentale et de l'Amérique. Ce faisant, Marr a probablement suivi l'exemple d'un disciple de Mitchourine, Lyssenko, le biologiste qui avait mis au point une « génétique marxiste », dont les séquelles économiques fmirent par. se ré- véler catastrophiques.
Quoi qu'il en soit, la linguistique soi-disant marxiste de Nicolas Marr fait inter- venir certaines idées pour le moins curieuses, ainsi : la langue considérée comme une superstructure et une production ; le concept de « bond qualitatif » appliqué à l'évolution des langues ; l'idée selon laquelle la « langue de classe » transcenderait les langues nationales, etc. Enfin, et c'est cela qui nous intéresse ici, Marr s'est aussi embourbé dans la question de l'origine du langage, à propos de laquelle les linguistes occidentaux s'étaient cantonnés dans un agnosticisme prudent. Après avoir comparé un très grand nombre de langues européennes et asiatiques, Marr af- firme que toutes remontent à quatre racines, qui étaient à l'origine des « mots sa- crés » des sorciers; ces quatre mots, reconstitués d'une manière tout à fait arbitraire, qui tient de la fiction la plus pure, sont : sal, ber, jon, rosh ; ces quatre formules, dérobées aux sorciers, auraient alors, par combinaison et permutation des phonè- mes, donné naissance, sinon à toutes les langues de la terre, du moins à un grand nombre d'entre elles, appelées par Marr « langues japhétiques » (52). Ainsi, Marr retrouve la vieille idée d'une langue unique d'avant la chute, aux propriétés magi- ques et mystiques. Le nom même de japhétique va dans le même sens : Japhet était un des fils de Noé. ce qui nous mène longtemps avant Babel...
Ce qui est étonnant, c'est qu'une théorie aussi peu solide et, par instants, déli- rante, ait pu faire figure de science officielle en U.R.S.S. : le marrisme y était de- venu un dogme, un étendard, un signe de ralliement. Pendant des années, les nomi- nations dans certaines facultés universitaires se sont faites uniquement en fonction des convictions « marristes » des candidats, en dehors de toute considération de compétence. Cette situation aberrante dura jusqu'en 1951, lorsque Staline y mit brusquement fin en condamnant les doctrines de Marr dans un célèbre article de la Pravda.
Arrivons-en maintenant à notre troisième et dernier exemple qui est aussi le plus ambitieux dans ses intentions. Mis à part le « langage martien » de Mlle Smith, tous les cas envisagés jusqu'à présent se limitaient à notre bonne vieille terre. Mais, au X X ' siècle, à l'époque de l'astronautique, on vise beaucoup plus loin, et certains imaginent déjà ce que pourraient être les contacts entre les terriens et les intelligen- ces d'une autre planète — c'est-à-dire, probablement, d'une autre galaxie. Aussi, en
1960. le mathématicien hollandais Hans Freudenthal a-t-il construit une nouvelle langue artificielle, appelée Lincos (abréviation de lingua cosmica), qui devrait, dans son esprit, devenir une « langue pour les relations cosmiques » (53). Le lincos ne se parle pas, il s'écrit; il utilise des symboles mathématiques, linguistiques et biologi- ques. Voici un spécimen de message en lincos :
Homm = HomFem. U . Hom Msc;
HomFem n Hom Msc = '"''.•
Car ; ^ x. Nnc x Ext. A . x e HomFem.
Pau > . Car : t x. Nnc x Ext. A . x € Hom Msci
y = Mat X . A . y e Hom. -» .y e Hom Fem : A : y = Pat X . A . y e Hom. -» .y € Hom Msc :
X e Hom U Bes : : Fin . Cor x. Pst. Fin x *
(52) Le terme est déjà employé par Leibniz en 1710, dans une acception difTérente.
(53) H. Freudenthal. Lincos. Design of a language for comte tnirrcoune (Amsterdam, 1960).
Ce qui veut dire, comme tout le monde l'aura deviné : « L'existence d'un corps hu- main commence quelque temps avant l'être humain lui-même. La même chose est vraie pour quelques animaux. Mat signifie « mère » et Pat « père ». Avant l'existence individuelle d'un être humain, son corps fait partie du corps de sa mère. Il est en- gendré par une partie du corps de sa mère et par une partie du corps de son père;
Hom Msc signifie « mâle », Hom Fem signifie « femelle ». Nombre de mâles et de femelles humains. Les femelles peuvent devenir mères, les mâles peuvent devenir pè- res » (54).
Que penser du lincos ? Freudenthal lui-même affirme qu'un tel système de sig- nes ne peut s'adresser qu'à des êtres semblables aux hommes pour ce qui est de l'état mental et des expériences vécues. Et c'est là que réside le problème : même le langage mathématique qui nous semble le plus abstrait et le plus logique, le calcul binaire, est-il réellement universel ? Un des champions du binarisme, Lévi-Strauss, rappelle sans cesse que cette universalité logique pourrait n'être qu'une conséquence de notre structure biologique : nous sommes, physiquement et mentalement, des êtres
« doubles », symétriques (55). Alors, s'il y a vraiment d'autres êtres pensants dans le cosmos, pourquoi auraient-ils nos structures biologiques et. partant, nos modes de pensée ? Si non, le lincos est inutile, puisqu'il est basé sur nos lois de pensée. Si oui, autant envoyer dans le cosmos une copie de la pierre de Rosette; déchiffrer un texte grec, des hiéroglyphes ou le lincos. les difficultés sont de même nature. Il reste que, sur le plan purement sémiologique, l'invention du lincos a été une expérience intéressante.
Dans cet exposé qui est à la fois trop long et trop br^f, nous avons, en somme survolé l'histoire d'un rêve, d'une illusion et d'un espoir. Le rêve, c'est la nostalgie du monde d'avant la déchéance, parfait, unique, hetreux, dont un signe important est l'indivision linguistique; l'illusion, c'est de croire qu'une communauté de langue soit un pas vers l'unité, la compréhension mutuelle et le bonheur : ce n'est pas la communauté de langue qui, en Irlande du Nord, empêche les violences; le hindi et l'ourdou ont beau être deux dialectes d'une seule langue, ce n'est pas cela qui arrête les guerres; et l'on pourrait citer tant d'autres exemples. Reste alors l'espoir. : celui de l'unité de tous les hommes. Mais cette unité ne pourra se réaliser qu'à plusieurs conditions : tout d'abord, il faudra renoncer fermement à attendre quoi que ce soit d'un hypothétique être métaphysique; ensuite, il faudra vouloir que ce ne soient pas des différences aussi superficielles que la langue ou l'ethnie qui divisent les hom- mes, et que ces apparentes diversités soient autant d'enrichissements résorbés dans une unité beaucoup plus profonde, et vraiment fondamentale, de l'humanité.
(54) Freudenthal. op. cit.. pp. 188 et 218.
(55) Cf. U. Eco, « C'è una Stella dove scrivono in Lincos; in L'Espresso, XVlII/12 (19 mars 1972). p. 13.