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Le temps du journal

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HAL Id: halshs-01423185

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Submitted on 28 Dec 2016

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Le temps du journal

Julien Schuh

To cite this version:

Julien Schuh. Le temps du journal : Construction médiatique de l’expérience temporelle au XIXe siècle. Romantisme : la revue du dix-neuvième siècle, Armand Colin, 2016, pp.72-82.

�10.3917/rom.174.0072�. �halshs-01423185�

(2)

L E TEMPS DU JOURNAL

Construction médiatique de l’expérience temporelle au XIX e siècle

Julien Schuh

Il n’a pas fallu attendre le XXI

e

siècle pour que les critiques déplorent l’accélération constante de l’existence humaine. C’est la vitesse qui constitue l’élément clef de la notion de modernité, vitesse qui rend toute chose éphémère, toute stabilité illusoire. « La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent

1

», selon Baudelaire ; pour Marx, « Ce qui distingue l’époque bourgeoise de toutes les précédentes, c’est le bouleversement incessant de la production, l’ébranlement continuel de toutes les institutions sociales, bref la permanence de l’instabilité et du mouvement

2

. » À la fin du siècle, Max Nordau considère que la

« dégénérescence » de l’homme occidental est le résultat de la fatigue mentale imposée par le rythme croissant des moyens de communication, la multiplication des voies ferrées, du nombre de lettres, de journaux ; c’est « l’effet de la civilisation contemporaine, du vertige et du tourbillonnement de notre vie enragée, du nombre prodigieusement accru de sensations et de réactions organiques, c’est-à-dire de perceptions, de jugements et d’impulsions motrices qui se pressent aujourd’hui dans une unité de temps donnée

3

. » Au cœur de ces lamentations, on retrouve presque constamment les nouvelles formes de communication introduites à partir de la fin du XVIII

e

siècle : journaux, télégraphe, et, incidemment, les moyens de transport qui permettent à l’information de circuler plus rapidement : train, voiture

4

… On fera l’hypothèse que c’est la logique du journal, c’est-à-dire la manière dont son fonctionnement conditionne et donne forme à l’expérience du monde et structure la réalité, qui est en partie responsable de ce sentiment d’accélération

5

.

Logique temporelle des périodiques

La manière dont l’humanité s’inscrit dans le temps est conditionnée par des modèles de représentation qui lient de manière souvent indissociable une forme de construction de la durée, un genre de discours et un type d’objet textuel

6

. Le modèle temporel des cycles naturels sous- tend par exemple les récits mythiques et religieux, qui prennent la forme du calendrier ou de l’almanach ; le modèle de la causalité conditionne le récit historique, qui privilégie la forme du livre ; le modèle du progrès porte le discours scientifique, qui se manifeste en particulier dans les revues, nées du besoin de communiquer rapidement à une communauté de chercheurs les avancées de la science

7

. Cette corrélation entre modèles de représentation temporelle de la réalité, modèles discursifs et modèles de médias ne peut pas être ramenée à une analyse causale simple. L’explication traditionnelle veut que les grilles d’interprétation du monde d’une société préexistent à ses outils de communication, dont le succès dépend en définitive de leur adéquation avec ces grilles. L’essor de la lithographie est ainsi expliqué par Baudelaire par la

1

Charles Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne, dans Œuvres complètes, t. II, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1976, p. 695.

2

Karl Marx, Le Manifeste communiste, dans Œuvres, t. I, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1963, p. 166.

Voir Marshall Berman, All That Is Solid Melts Into Air : The Experience of Modernity, Londres, Penguin Books, 1988.

3

Max Nordau, Dégénérescence, trad. Auguste Dietrich, t. I, Paris, Alcan, 1894, p. 76.

4

Voir le chapitre « Accélération et recomposition du temps » dans Emmanuel Fureix et François Jarrige, La modernité désenchantée : relire l’histoire du XIX

e

siècle français, Paris, la Découverte, 2015, p. 119-127.

5

Sur le rôle joué par d’autres phénomènes, en particulier la technologie de l’horlogerie, voir Marie-Agnès Dequidt,

« Comment mesurer l’intériorisation du temps ? (Paris, début XIX

e

siècle) », Revue d’histoire du XIXe siècle, n° 45, 2012, p. 69-81.

6

Roger Chartier rappelle que « la culture écrite [est] fondée sur les distinctions immédiates, matérielles, entre des objets qui portent des genres textuels différents et qui impliquent des usages différents » (La main de l’auteur et l’esprit de l’imprimeur, XVI

e

-XVIII

e

siècle, Paris, Gallimard, coll. Folio histoire, 2015, p. 40).

7

A. A. Manten, « The Growth of European Scientific Journal Publishing before 1850 », dans Development of Science

Publishing in Europe, Arthur J. Meadows (dir.), Amsterdam et New-York, Elsevier Science Publishers, 1980, p. 1-22.

(3)

congruence du rythme de production de cette technique avec celui de la modernité : « il y a dans la vie triviale, dans la métamorphose journalière des choses extérieures, un mouvement rapide qui commander à l’artiste une égale vélocité d’exécution. […] Dès que la lithographie parut, elle se montra tout de suite très apte à cette énorme tâche, si frivole en apparence

8

. » Mais la relation de causalité peut être renversée : la lithographie n’a pas seulement permis de reproduire plus rapidement des dessins et de capter le mouvement du temps ; son utilisation a également contribué à façonner l’appréhension de la durée, en faisant naître chez son public l’attente de réactions instantanées aux soubresauts de la vie publique. Les formes que prennent les outils de communication sont à la fois déterminées par les conditions sociales de leur apparition et déterminantes sur ces conditions. Destinés à encoder l’expérience du réel, à créer ce qu’on désigne par le terme de réalité, les médias influencent l’évolution des grilles d’interprétation du monde, et au final la « réalité » elle-même

9

. Au XIX

e

siècle, c’est la forme du journal qui devient prédominante dans la construction de cette réalité.

La presse a la particularité d’inscrire la temporalité dans sa définition même : périodique, elle reflète les attentes d’une société en terme de fréquence de diffusion de l’information mais tend en retour à donner forme à l’expérience temporelle du monde. L’importance de l’impact de la forme-journal sur l’expérience du temps de ses lecteurs est imputable au caractère totalisant de ce médium, à sa fonction de médiation généralisée : le journal fonctionne dans la perspective d’une transposition générale de l’expérience du monde en son sein, et devient le lieu de passage obligé de tout discours sur la réalité

10

. On peut comparer la logique temporelle qu’il met en place à celles de deux autres types de périodiques : l’almanach et la gazette.

L’almanach annuel combine calendrier, éphémérides, récits historiques, prédictions, poèmes, contes… Ce recueil hétéroclite naît au XV

e

siècle avec la reproduction xylographique et l’imprimerie. Diffusé par colporteur, il connaît un grand succès populaire, s’adaptant à divers publics. Structuré par le calendrier des saisons, l’almanach est un puissant dispositif de contrôle de la représentation du temps

11

. Il présente une forme de compromis entre l’ordre et le désordre, entre le temps sacré et le temps profane : les guerres, les successions de règnes, les catastrophes naturelles sont réintégrées dans le cadre familier de l’année liturgique et naturelle, un temps cyclique, fondé sur le retour des fêtes sacrées et la régularité de la mécanique céleste, un temps où les événements de l’histoire ne représentent que des circonstances secondaires au regard de la stabilité sous-jacente de l’univers. Les almanachs populaires, diffusés par les colporteurs qui contribuent également à rythmer l’existence par leurs tournées, concrétisent les conceptions spatio-temporelles de la vie rurale, où le temps profane n’existe que dans les intervalles d’un temps sacré, fondé sur la répétition : les fêtes réactualisent les événements fondateurs de la société, dans une forme d’éternel retour

12

. L’almanach récapitule les grands événements de l’année passée et annonce le déroulement de l’année à venir : depuis les phases de la lune et les marées aux catastrophes futures, l’avenir est prévisible parce qu’il n’est que recommencement.

Après les nouvelles manuscrites ou imprimées et les « canards » non périodiques qui existent dès le XV

e

siècle, l’apparition au XVIII

e

siècle des mercures mensuels puis des gazettes hebdomadaires ou bi-hebdomadaires, ancêtres des journaux, semble entraîner une première

8

Charles Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne, ouvr cité, p. 686.

9

Voir le chapitre « La constitution de la réalité : le réel vs. la réalité » dans Luc Boltanski, Énigmes et complots : une enquête à propos d’enquêtes, Paris, Gallimard, coll. NRF essais, 2012, p. 30-33.

10

« Introduction », dans Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant (dirs.), La civilisation du journal : Histoire culturelle et littéraire de la presse française au XIXe siècle, Paris, Nouveau monde éditions, coll. Opus magnum, 2011, p. 17. On réservera l’adjectif « médiatique » aux systèmes de communication (comme le journal, la radio, la télévision) qui relèvent de cette logique totalisante.

11

York-Gothard Mix, « La mesure des choses et l’ordre cosmique. Histoire des événements, sémantique du temps et de l’espace dans le “Rheinlândischer Hausfreund” de Johann Peter Hebel », dans Presse et événement : Journaux, gazettes, almanachs (XVIIIe-XIXe siècles), Hans-Jürgen Lüsebrink & Jean-Yves Mollier (dir.), Peter Lang, coll. Convergences, p. 193.

12

Mircéa Éliade, Le Sacré et le profane, Paris, Gallimard, coll. Folio essais, 1987, p. 62 sqq.

(4)

forme de linéarisation de l’appréhension du temps

13

. Les délais de diffusion de l’information se raccourcissent, de l’année au mois puis à la semaine ; mais la construction de l’expérience temporelle dans ces périodiques répond à des contraintes d’éloignement qui engendrent des effets de décalage et d’incertitude. Loin de présenter un temps uniforme, vécu de manière simultanée par les témoins des événements et les lecteurs, les rédacteurs des gazettes situent les faits qu’ils rapportent dans une trame temporelle complexe, selon un double mouvement de rétrospection et d’anticipation. La multiplicité des témoignages qu’ils recueillent, leur caractère confidentiel, l’éloignement leur imposent la plus grande prudence quant à la véracité de leur information ; la lenteur de la diffusion des nouvelles à travers l’Europe les conduit à spéculer sur les conséquences des actions en cours, dont l’issue reste incertaine : un mariage annoncé a pu ne pas avoir lieu, une victoire certaine s’être transformée en défaite

14

. Le lecteur est placé dans l’horizon d’une histoire en cours d’écriture, selon une perspective qui lie vérité et ancienneté : plus l’événement décrit est éloigné dans le temps, plus il est présenté comme certain ; les événements proches et futurs sont décrits sur le mode de la probabilité, le présent lui-même restant incertain. Le récit ainsi construit, comme dans les almanachs, tend en définitive à valoriser les récurrences et les répétitions, qui permettent de donner sens à l’écoulement de l’histoire.

À l’opposé, le journal quotidien, qui apparaît en France à la fin du XVIII

e

siècle avec le Journal de Paris (1777), semble mettre en scène un temps purement linéaire. C’est le temps des villes, le fameux « tourbillon social » décrit par Roussau

15

: dès 1716, dans un premier essai de publication quotidienne (Histoire journalière de Paris), Du Bois de Saint-Gelais justifie l’accélération du rythme de publication des nouvelles par l’allure frénétique de la vie dans la capitale, où les « modes s’établissent plus despotiquement et passent plus vite

16

». La nécessité d’une information quotidienne est d’abord sociale et politique. Elle découle des processus de démocratisation du pouvoir ; il faut être informé pour prendre des décisions. Mais derrière ce besoin politique se profilent des nécessités économiques : les premières années du XIX

e

siècle voient l’émergence d’un réseau boursier national puis international, qui implique la diffusion rapide des informations susceptibles d’influencer les cours des actions. Le développement des réseaux de communication (sémaphores, télégraphes, téléphone…) est lié à celui des bourses régionales et à celui de l’interdépendance croissante des marchés

17

. La question économique devient encore plus déterminante avec l’apparition de la grande presse industrielle en 1836, financée essentiellement par la réclame. Le tirage des quotidiens devient une donnée essentielle : il faut non seulement publier vite, mais toucher un public toujours plus large pour justifier le prix des espaces publicitaires

18

. C’est le perfectionnement de cette logique, avec l’apparition de journaux de masse tirant à plus d’une centaine de milliers d’exemplaires, destinés à un public populaire indifférencié et non plus aux membres de factions politiques précises, qui transforme radicalement le rapport au temps des journaux. En 1863, Le Petit Journal est le premier quotidien proposé pour un sou ; il valorise les chroniques, les faits divers, l’information divertissante. Sa formule essaime rapidement : d’autres « petits journaux » voient le jour, et la grande presse elle-même expérimente de plus en plus avec les techniques d’accrochage du lectorat et de spectacularisation de l’information, multipliant à la fin du siècle les manchettes aguicheuses et les feuilletons judiciaires. L’évolution des publics et des tirages

13

Claude Bellanger, Jacques Godechot, Pierre Guiral et Fernand Terrou, Histoire générale de la presse française, t. I, Paris, Presses universitaires de France, 1969.

14

Claude Labrosse, « L’incertain et le virtuel. L’événement en perspectives dans les gazettes du 18e siècle », dans Hans- Jürgen Lüsebrink & Jean-Yves Mollier (dir.), ouvr. cité, p. 7-25.

15

Jean-Jacques Rousseau, Émile ou De l’éducation, dans Œuvres complètes, t. IV, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, 1969, p. 551. Voir Marshall Berman, ouvr. cité, p. 17-18.

16

Cité dans Histoire générale de la presse française, t. I, ouvr. cité, p. 240.

17

Pierre-Carl Langlais, La formation de la chronique boursière dans la presse quotidienne française (1801-1870), Thèse de Doctorat, CELSA, 2016, p. 151 sqq.

18

Alain Vaillant et Marie-Ève Thérenty, 1836 : l’an I de l’ère médiatique, Paris, Nouveau monde, 2001, p. 7.

(5)

provoque une adaptation des types d’informations mises en avant : on privilégie les événements disruptifs (guerres, crimes, scandales) aux dépens des débats politiques et sociaux. En définitive, c’est parce qu’il est quotidien, et parce que son financement repose sur une diffusion toujours plus large, que le journal provoque une accélération de la temporalisation des événements : pour justifier sa consommation, il doit créer un sentiment de changement perpétuel

19

. Les agences de presse qui apparaissent dès 1832 mettent à profit les réseaux de communication internationaux mis en place pour les échanges financiers : elles peuvent fournir aux rédactions des informations en continu et presque instantanément

20

. La production du journal s’américanise : on s’approprie les modèles de l’interview, du reportage, de l’enquête.

Les journaux mettent en scène l’immédiateté de la circulation de l’information, dans les titres de leurs rubriques (« Par dépêche », « Fil télégraphique ») ou en multipliant les éditions. Le Matin est fondé en 1884 selon un programme fondé sur le culte de l’instantanéité. Son titre même est encadré dès le premier numéro par une guirlande de fils télégraphiques qui s’accrochent aux lettres de son nom, promesse d’une transmission éclair de l’information redoublée par ses sous-titres : « DERNIERS TÉLÉGRAMMES DE LA NUIT » ; un bandeau le proclame « “Morning News” français » (ill. 1). Le programme du quotidien, développé en Premier-Paris, défend l’éclectisme politique et littéraire de la publication, lui assurant un plus large lectorat ; c’est la rapidité de la diffusion de l’information qui prime toute autre considération :

Le Matin n’épargnera rien pour offrir quotidiennement à ses lecteurs les dernières nouvelles télégraphiques du monde entier.

Le fil spécial qu’il possède avec Londres lui apportera durant toute la nuit, jusqu’à sept heures du matin, les nouvelles les plus fraîches et les plus authentiques qui parviennent en Angleterre de tous les points du globe

21

.

Les nouvelles du monde entier sont synthétisées instantanément dans le journal par le pouvoir du télégraphe – nouvelles assez divertissantes pour pouvoir se passer de fiction : « Le Matin ne publiera pas de feuilleton. C’est là un mode de journalisme qui ne saurait trouver place dans un journal débordant d’informations et de nouvelles. » L’impression de vivre, à travers le journal, dans un présent partagé à l’échelle mondiale provoque un sentiment d’accélération du rythme de l’histoire : l’information au quotidien entraîne la granularisation de l’expérience temporelle. On ne se contente plus de reconstituer un événement passé : on construit l’actualité au jour le jour. En 1885, l’agonie de Victor Hugo devient un feuilleton dont les lecteurs découvrent chaque matin les nouvelles péripéties. Un premier malaise est annoncé dans la seconde édition du Matin du 18 mai ; le 19, le journal consacre la colonne centrale de sa Une à cette information : « VICTOR HUGO / LE GRAND POETE DANGEREUSEMENT MALADE ».

L’évolution de la maladie est reconstituée heure par heure à travers les bulletins de ses médecins (ill. 2). Le 20, « L’état du grand poète paraît moins grave », mais l’accalmie est de courte durée : le 21, « La maladie reprend un caractère alarmant ». Le 22, « La maladie du grand poète reste stationnaire ». Pourtant, le 23, c’est « Le dénouement » : « Victor Hugo est mort », note le chroniqueur avec une simplicité toute rhétorique, avant de livrer par le détail le déroulement de la nuit d’agonie. En milieu de page, un croquis représentant « Victor Hugo sur son lit de mort » tente de mettre l’événement sous les yeux des lecteurs (ill. 3) ; avec les progrès de la reproduction de photographies, les agonies de célébrités feront l’objet de feuilletons en image

19

Niklas Luhmann, La réalité des médias de masse, Bienne/Paris, Diaphanes, coll. Transpositions, 2013.

20

Frédéric Barbier et Catherine Bertho-Lavenir, Histoire des médias : de Diderot à Internet, Paris, Armand Colin, coll. U, 2003.

21

Le Matin, « Au lecteur », Le Matin, n° 1, 26 février 1884, p. 1.

(6)

toujours plus détaillés

22

. La logique médiatique crée l’événement, en transformant tout changement en évolution, tout statu quo en stagnation, dans un phénomène d’actualisation perpétuelle de la réalité.

Contre le temps du journal, certains prônent le retour à une culture populaire, fondée sur la stabilité des cycles naturels. Ceci explique la permanence des almanachs au XIX

e

siècle : la multiplication des almanachs astrologiques, comiques ou prophétiques et les déclinaisons des almanachs anciens (Almanach Mathieu de la Drôme, Almanach liégeois, Le Messager boiteux…) reflètent l’intérêt mélancolique que les contempteurs de la modernité portent à ce genre qui représente « la véritable Bible de l’humanité

23

». En 1899, Alfred Jarry publie un Almanach du Père Ubu plagiant divers almanachs anciens

24

. Dans cette publication destinée à remplacer avantageusement les journaux, il synthétise, sur le mode ironique, l’angoisse de l’accélération de la vie moderne liée au journal :

Grandes princesses et princes, citadins, villageois, soldats militaires, vous tous fidèles abonnés et acheteurs de cet Almanach de notre astrologie et nos bien-aimés sujets et sujettes, vous n’aurez point à lire de journaux cet hiver. […] Vous êtes anxieux, pauvres gens, liseurs de feuilles à chute quotidienne, laissés sur votre faim de nouvelles : peut-être demain la fin du monde. Vous vous couchez tremblants de peur. Au cabinet ces cadrans de papier qui n’ont que l’aiguille des minutes.

Notre almanach trimestriel (quarterly, disent les Anglais) est un terme payé d’avance dans le rond, solide, confortable, à l’image de notre Gidouille, immeuble terrestre ; vous êtes assurés de vivre encore trois mois, tout un an les abonnés des quatre fascicules des saisons, pour cinquante centimes

25

.

Champfleury, Grand-Carteret, Jarry, Gourmont retrouvent dans le modèle de l’almanach le symbole d’une unité du monde prérévolutionnaire, préindustrielle et anti-citadine

26

.

Le présent mythique du journal

Il ne faut cependant pas s’arrêter à ces analyses. Le temps du journal n’est pas purement linéaire ; de nombreux dispositifs viennent contrebalancer cette impression de fuite en avant.

Le caractère périodique de la presse est en lui-même un facteur de stabilité : la création de rubriques vient rapidement donner une forme de permanence à certaines catégories d’événements, qui s’inscrivent ensuite dans des structures préconstruites pour en recevoir le récit. Aux cycles naturels et sacrés se substituent de nouveaux cycles médiatiques : le cycle quotidien de l’actualité, structuré en rubriques qui couvrent l’ensemble du globe (« En province », « À l’étranger », « À la chambre »…) ; le cycle hebdomadaire, qui remplace la messe par le Supplément du Dimanche, que les grands journaux instaurent à la suite du Figaro en 1875 ; le cycle annuel, celui des « marronniers

27

», qui intègre le temps naturel à l’ordre médiatique. Le journal prend en charge l’intégration des expériences dans une temporalité commune, sacralisant certains aspects de la vie sociale.

22

Martine Lavaud, « La photographie au quotidien : le cas d’Excelsior (1910-1940) », dans Matière et esprit du journal, du Mercure galant à Twitter, Alexis Lévrier et Adeline Wrone (dir.), Paris, PUPS, 2013, p. 197-212.

23

John Grand-Carteret, Les almanachs français : bibliographie-iconographie des almanachs, années, annuaires, calendriers, chansonniers, étrennes, états, heures, listes, livres d’adresses, tableaux, tablettes et autres publications annuelles éditées à Paris : 1600-1895, Paris, J. Alisié, 1896, p. XXI.

24

Henri Béhar, Marieke Dubbelboer et Jean-Paul Morel, Commentaires pour servir à la lecture de l’Almanach du Père Ubu illustré (1899), L’Étoiles-Absinthe, n° 121-122, 2009 ; Marieke Dubbelboer, The Subversive Poetics of Alfred Jarry.

Ubusing Culture in the Almanachs du Père Ubu, Londres, Legenda, coll. Research Monographs in French Studies, 2012.

25

Alfred Jarry, « Exhortation au lecteur », Almanach du Père Ubu illustré (Janvier-Février-Mars 1899), [Paris], s.n., s.d.

[1899], p. 16-17.

26

Julien Schuh, « Synthétisme, primitivisme et éloge de la naïveté : le modèle de l’art populaire au XIX

e

siècle », dans L’Idée de littérature à l’épreuve des arts populaires (1870-1945), Pascale Alexandre-Bergues (dir.), Paris, Classiques Garnier, coll. Rencontres, 2015, p. 23-44.

27

Ces « marronniers » tirent leur nom du « marronnier des Tuileries, connu sous le nom d’arbre du 20 mars, parce qu’il se

couvre ordinairement de verdure à cette époque (« Nouvelles diverses », Le Siècle, 12 mars 1852, p. 1).

(7)

Même l’événement, s’il semble à première vue déborder ces rubriques

28

, tend en dernière analyse à être assimilé à cette trame temporelle totalisante. La manière dont est mise en scène la vague d’attentats anarchistes des années 1892-1893 est parlante. L’article consacré dans L’Écho de Paris à l’attentat de Vaillant, qui lance le 9 décembre un engin incendiaire dans la Chambre des Députés pour venger Ravachol, s’intitule d’emblée « L’attentat du Palais- Bourbon », le déterminant défini indiquant que cet événement est déjà considéré comme une référence commune

29

. Dans les jours qui suivent, les récits de l’enquête, de l’arrestation de Vaillant et de son procès reprennent en chapeau ce titre initial : « L’attentat du Palais- Bourbon » est devenu une rubrique. On assiste à une forme de sérialisation de l’actualité : tout événement n’est finalement qu’une variation dans une série. Le rubriquage structure la réalité médiatisée en inscrivant toute information dans un système sériel qui la rend à la fois neuve et reconnaissable, différente mais semblable. Alors que le temps des sociétés traditionnelles s’organise selon des cycles qui permettent la réactualisation du temps sacré mythique, le temps du journal fonctionne d’une certaine manière comme un temps déjà mythique : il est à la fois surgissement imprévu et variation en série, dans une forme de présent perpétuel.

Paradoxalement, le temps linéaire du journal fait du sur place.

Écrire dans le temps médiatique

Les conséquences stylistiques pour la littérature de l’intégration dans ce nouveau cadre périodique ont déjà été analysées

30

; mais elles touchent principalement les écrivains qui ont la chance d’avoir un contrat et une place réservée dans les colonnes des quotidiens. Pour les autres, ceux qui cherchent à placer occasionnellement une nouvelle ou un poème dans le journal pour se faire un nom, la question prend une autre tournure. L’existence publique des producteurs culturels s’organise à l’ère du journal selon les règles d’un véritable marché de la notoriété ; écrivains et artistes cherchent, à travers la presse, à accroître leur « capital de visibilité

31

». Or ce capital obéit à une logique temporelle : on n’existe dans la sphère médiatique que dans la durée ; pour persister, il faut publier sans répit. L’œuvre ne peut plus être publiée à son heure, indépendamment du calendrier médiatique : il faut sans cesse donner des preuves de son écriture.

L’explosion du nombre de « petites revues » à la fin du siècle (Mercure de France, La Revue blanche, La Plume, L’Ermitage...) peut être considérée comme une réponse des nouvelles générations, qui ne parviennent pas d’emblée à publier dans les journaux, à cette nécessité d’une présence permanente dans la presse. L’existence de ces générations, qui ont grandi sous la Troisième République, arrivant à la littérature au moment de la libération de la presse, est d’emblée façonnée par l’expérience médiatique : la mise en scène et l’exposition continuelle de leurs productions dans les journaux leur apparaissent comme naturelles

32

. Zola et les écrivains arrivés ont souvent reproché aux symbolistes de ne pas avoir d’œuvres

33

; il suffit pourtant de consulter les sommaires des revues d’avant-garde pour constater l’intensité du rythme de publication de ces écrivains. Vallette, Gourmont, Samain, Tailhade, Régnier affichent leurs noms en couverture de plusieurs revues presque tous les mois : leur œuvre existe

28

Dominique Kalifa et Marie-Ève Thérenty, « Ordonner l’information », dans La civilisation du journal , ouvr. cité, p. 879- 891.

29

L’Écho de Paris, 11 décembre 1893, p. 1.

30

Marie-Ève Thérenty, La littérature au quotidien, Seuil, 2007 ; Guillaume Pinson et Maxime Prévost (dir.), Études littéraires, vol. 40, n

o

3, « Penser la littérature par la presse », 2009.

31

Nathalie Heinich, De la visibilité. Excellence et singularité en régime médiatique, Paris, Gallimard, coll. Bibliothèque des Sciences humaines, 2012.

32

Yoan Vérilhac, « La petite revue symboliste ou l’invention d’une vie littéralement littéraire : l’exemple de La Plume », contribution à « La Vie littéraire et artistique au XIX

e

siècle », journée d’études de la Société des Études Romantiques organisée par José-Luis Diaz et Jean-Didier Wagneur, BnF, 2011, URL : http://etudes-romantiques.ish-lyon.cnrs.fr/vielitteraire.html.

33

Voir leurs réponses dans Jules Huret, Enquête sur l’évolution littéraire, Paris, Bibliothèque Charpentier, 1891.

(8)

essentiellement en périodique

34

. Le livre en cours devient une forme de rubrique journalistique : les Proses moroses de Gourmont, les Reposoirs de la procession de Saint-Pol-Roux, avant d’être des volumes, n’avaient que l’existence virtuelle d’une rubrique qui surtitrait leurs textes au moment de leur publication en revue. L’écrivain propose des variations sur son style, dans un phénomène d’auto-sérialisation. L’œuvre s’étale dans le temps, devient promesse d’une œuvre future : on écrit La littérature de tout à l’heure, on se met en scène dans les Portraits du prochain siècle

35

. Pour beaucoup d’auteurs, cette œuvre reste à jamais « à venir », comme dans le cas d’Aurier, mort avant d’avoir pu recueillir en volume ses Pourries

36

. Ces écrivains ne publient pas pour gagner leur vie, puisque ces revues ne paient pas la copie et sont souvent financées par les écrivains eux-mêmes ; ils publient pour exister dans le temps médiatique.

Décalages temporels

Il faut remarquer pour conclure que l’expérience temporelle ainsi construite par les journaux est celle de la capitale, centre des réseaux de communication. Dans les provinces, la vie s’écoule selon une temporalité décalée, à l’horizon du rythme parisien

37

. Cette « discordance des temps

38

» est sensible dans la presse locale, qui met en scène sa marginalité. Les journaux de province restent longtemps trihebdomadaires, voire hebdomadaires. Le rythme de l’actualité y est subordonné à l’arrivée des informations depuis les grandes villes. À Troyes, il faut ainsi attendre le 26 février 1848 pour avoir confirmation des événements révolutionnaires qui ont secoué Paris ; le 25, alors que la Seconde République a été proclamée la veille, les journaux troyens observent encore la plus grande prudence. Les rédacteurs de L’Aube préfèrent taire les rumeurs : « Nous avons recueilli bien des versions dont nous ne pouvons nous faire l’écho parce qu’elles ne nous ont pas semblé revêtues de l’authenticité nécessaire

39

. » La province vit encore pour un temps au rythme des gazettes d’Ancien Régime, avant l’uniformisation temporelle et culturelle du XX

e

siècle, par le biais de la radio et bientôt du petit écran.

Julien Schuh Université Paris Nanterre Illustrations

Ill. 1. Bandeau de titre du Matin, n° 1, 26 février 1884. Source : http://gallica.bnf.fr/

34

Remy de Gourmont, Les Petites Revues. Essai de bibliographie, Édition de la revue biblio-iconographique, 1900 ; Henri de Régnier, Figures et Caractères, Paris, Mercure de France, 1901, p. 326 sqq.

35

Charles Morice, La Littérature de tout à l’heure, Paris, Perrin, 1889 ; Paul-Napoléon Roinard (dir.), Portraits du prochain siècle, t. I, Poètes et Prosateurs, Paris, Edmond Girard, 1894.

36

Voir par exemple les poèmes « Les Abîmes » (Le Décadent, n° 5, 9 mai 1886, p. 1), « Chanson psychique » (Le Décadent, n° 11, 19 juin 1886, p. 2), « Vision funèbre » (Le Décadent, n° 12, 26 juin 1886, p. 2), tous indiqués comme « Extrait des Pourries ».

37

Stephen Kern, The Culture of Time and Space, 1880-1914, Harvard, Harvard University Press, 2003, p. 13.

38

Christophe Charle, Discordance des temps : Une brève histoire de la modernité, Paris, Armand Colin, coll. Le temps des idées, 2011.

39

Cités dans André Beury, Troyes de 1789 à nos jours, t. II, Troyes, Librairie bleue, 1983, p. 47.

(9)

Ill. 2. « Victor Hugo », Le Matin, n° 449, 19 mai 1885, p. 1. Source : http://gallica.bnf.fr/

Ill. 3. Mise en scène de la mort de Victor Hugo, Le Matin, n° 453, 23 mai 1885, p. 1. Source :

http://gallica.bnf.fr/

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