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Errances d'hier et d'aujourd'hui : le Tango des Etoiles Errantes

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Academic year: 2021

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Errances d’hier et d’aujourd’hui : le Tango des Etoiles Errantes

Isabelle Starkier

To cite this version:

Isabelle Starkier. Errances d’hier et d’aujourd’hui : le Tango des Etoiles Errantes. Réfugiés Transme-

dia, In press. �hal-02994084�

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Isabelle Starkier

Errances d’hier et d’aujourd’hui : Le Tango des étoiles errantes

Introduction : migration, exil et errance

Migration : action de passer d'un pays dans un autre en parlant d’un peuple (synonymes : émigration, immigration). Exil : expulsion hors de la patrie. Errant : Qui erre, qui n’est pas fixé.

Qui voyage au hasard

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.

Trois définitions qui mettent en jeu le voyage, le déplacement mais avec cette différence que la migration et l’exil impliquent le regret, la séparation, le déchirement et que l’errance renvoie à l’impérieuse nécessité, subie ou agie, d’aller vers un futur toujours plus lointain, toujours en question, toujours en marche – sans aucune allusion bien entendu. J’y vois là une différence de point de vue fondamentale dans la structuration des récits ou des spectacles qui vont en être faits.

La migration, l’immigration et l’exil nous entrainent dans leurs voyages qui ont tous un commencement et une fin, hélas souvent tragiques. Ils vont donc prendre la forme d’un récit : monologue, témoignages ou récit épique comme a pu le faire magistralement Ariane Mnouchkine avec son Dernier Caravansérail

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. Nous sommes dans la narration linéaire qui porte et déporte des êtres humains d’un bord à un autre du monde pour tenter de (re) construire l’identité dont ils sont exilés en endossant – avec douleur le plus souvent, avec espoir parfois – une nouvelle identité culturelle. Au mieux ils s’intègreront en désintégrant partie ou totalité de leur ancienne culture, religion, langue à l’exemple de l’immigration des années 50 en France.

Au pire, ils s’identifieront à leur ancienne identité, considérée comme perdue ou fantasmée en désintégrant la nouvelle identité qui leur est assignée, rêvant d’un impossible retour au point de départ – et ce à travers deux ou trois générations comme en témoigne ce mal-être de générations entre deux eaux, celle des enfants de l’immigration aujourd’hui. Récit d’un continent perdu, nostalgique parfois, haï souvent pour les violences qu’on y a subi; récit d’une arrivée et du chantier où il faut construire une nouvelle parole, une nouvelle culture. L’exil contribue à cette épopée d’une patrie perdue ou rejetée. Dans tous les cas nous sommes face à une tentative de mise en paroles et en images par un récit fondateur de l’histoire de migration entre deux pays (ou plus) qui s’ancre le plus souvent dans le présent du passage, écartelé entre ces deux pôles.

Dans la vague du « théâtre-récit » qui émerge un peu partout en Europe, le théâtre de l’immigration algérienne s’affirme comme un théâtre du « dire » et de la « parole », dans une logique de témoignage et de narration d’une expérience, à la fois individuelle et collective. Ce théâtre use de l’emprunt et mêle ainsi étroitement la structure dramatique de type occidental avec les normes de la tradition orale algérienne. Du processus de création des spectacles à l’insertion de multiples instances narratives frontales, le théâtre

1 Définition du Littré

2 Le Dernier Caravansérail, Création collective sous la direction d’Ariane MNOUCHKINE, Théâtre du Soleil (2003), filmée par Ariane MNOUCHKINE, Arte Editions, 2006.

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2 de l’immigration algérienne opère une mise en récit du quotidien répondant à une exigence de témoignage

3

C’est ainsi que Jeanne la Gallic parle du mouvement théâtral qui naît dans les années 70 autour de l’immigration algérienne notamment. On est dans des récits de vie qui oscillent entre un ici et un là bas : « Cette double culture, va et vient constant entre le pays d’origine et le pays d’accueil est l’une des caractéristiques du répertoire du théâtre de l’immigration algérienne, en particulier avec la troupe Nedjma »

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.On songe aux œuvres de Kateb Yacine, à Baba la France de Rachid Akbal etc…Mais on peut également penser aujourd’hui encore aux fresques épiques telles qu’Ariane Mnouchkine les porte avec Le dernier Caravansérail, ou plus récemment encore avec Simon Abkarian et son Envol des cigognes

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, grandiose «saga » mythologique, qui laisse entendre la migration que lui-même, en tant qu’Arménien libanais, a vécu. Nous ne sommes plus dans un récit de vie au quotidien qui primait durant les années 70 où le choc de l’immigration et de l’exil dévorait toute autre parole plus poétique ou plus métaphorique mais dans l’épopée qui rattrape cet ailleurs et la rejoint ici et maintenant pour mieux l’écrire, l’inscrire et l’intégrer, faute de l’être…

Aujourd’hui, la violence du voyage des migrants occupe le devant du terrain et engloutit, si je puis dire, les deux pôles d’un passé enfui et d’un futur incertain. Le présent tragique des migrants offre, avec la tendance d’un théâtre documentaire, une matière théâtrale que Sylvie Roques développe dans son article. Le témoignage, celui des migrants comme celui des enfants d’immigrés, est le texte sur lequel se construit l’histoire racontée « en miroir ».

L’errance comme parole

Or l’errance refuse le récit car elle n’est pas linéaire. Elle n’a pas de but : le voyage en constitue la continuité sans fin. Il n’y a ni intégration, ni désintégration mais « assimilation » qui est une traversée d’autrui, comme le rappelle sans cesse Emmanuel Levinas

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. C’est un voyage en forme de questionnement, qui dès qu’il se pose sait qu’il repartira vers de nouveaux voyages, vers de nouvelles questions. C’est un voyage qui s’enrichit de ce qu’il est voyage, à l’image de Don Quichotte – dont on interprète l’œuvre comme cabalistique. Il n’a pas de but car il est lui-même son propre but. C’est donc à ce voyage là d’un peuple sans terre qui ne peut qu’errer, passant à travers l’immigration comme une étape et jamais comme un ancrage, traversant autrui sans jamais s’y fondre malgré ses tentatives désespérées d’y parvenir que j’ai

3 Jeanne LE GALLIC, « Le théâtre de l’immigration algérienne des années 1970 : un théâtre du « dire » » in Corinne ALEXANDRE-GARNER et Isabelle KELLER6PRIVAT (dir.), Collection Sciences Humaines et Sociales, Migrations, exils, errances et écritures [en ligne], Presses universitaires de Paris Nanterre, Nanterre, 2012, p.101-114.

Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/pupo/2068>. ISBN : 9782821850842. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pupo.2068.

4 Jeanne LE GALLIC, Le théâtre de l’immigration algérienne dans les années 1970: un espace de représentation et de témoignage, in Synergies Algérie n°10 – 2010, p.160. https://gerflint.fr/Base/Algerie10/le-gallic.pdf

5 L’envol des cigognes (une tragi-comédie de quartier), écrit et mis en scène par Simon ABKARIAN, 2017.

6 « L'homme juif, déclare Levinas, découvre l'homme avant de découvrir les paysages et les villes. Il est chez soi dans une société, avant de l'être dans une maison. Il comprend le monde à partir d'autrui, plutôt que l'ensemble de l'être à partir de la terre. » Ami BOUGANIM, La rime et le rite. Essai sur le prêche philosophique, L'Harmattan, Paris, 1996, p. 40.

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3 souhaité convier le public autour du spectacle que j’ai mis en scène et dont le titre se veut évocateur : Le Tango des étoiles errantes.

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L’errance diasporique devient intrinsèque à la culture, à la philosophie du peuple juif Vivre dans la diaspora du sens, n'être jamais « chez soi », nier jusqu'à la possibilité même de se voir institué en sujet souverain, la dispersion de toute unité de référence, selon Lévinas, enrichit d'autant plus celui qui l'exerce qu'une sensibilité à l' altérité devient la vertu de cette existence hors frontière. Toutefois, la beauté de l'exil, c'est qu'il porte la charge d'une aspiration: « La terre promise ne sera jamais dans la Bible une « propriété », au sens romain du terme, et le paysan, à l'heure des prémices, ne pensera pas aux liens éternels qui le rattachent au terroir, mais à l'enfant d'Aram, son ancêtre qui fut un errant » (Lévinas, 1957d, p. 33).À l'opposé du modèle d'Ulysse, la réflexion ne saurait être première. Difficile liberté ne dessine pas une configuration du judaïsme par la figure du cercle, du reste impensable, mais par un amoncellement de lignes et de traces auxquelles la fixation d'un centre échappe

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Le théâtre juif procède de l’interdit de la représentation et d’une éthique iconoclaste qui déchiffre le monde comme un Livre – et traduit les images en mots. De l’interprétation critique et signifiante du monde naît l’image – et non l’inverse, qui devient alors la représentation d’une analyse (dans tous les sens du terme). La voix suscite le voir comme il est dit dans l’Exode

« Tout le peuple voit les voix »

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.

Cette esthétique de la lettre, non comme véhicule d’images mais comme sonorité conceptuelle, « s’infigure », en se disant elle-même sans rien dire d’autre : comme un auto- commentaire de sa propre énonciation qui s’agirait elle-même, de l’intérieur. On se parle, comme Dieu se parle à lui-même « A la venue de Moshe dans la tente du rendez-vous, pour lui parler, il entend la voix lui parler…Il lui parle »

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. Et Philon, reprenant le fait que le peuple d’Israël « voit la voix » de Dieu, expliquera à son tour que la voix de Dieu est visible car « les mots que prononce la voix de Dieu/envoyée par Dieu sont si clairs qui ils semblent être vus plutôt qu’entendus (De Decalogo, 46)

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.Il offre alors également une autre interprétation du verset « Tout le peuple vit la voix » (Exode 20, 18) selon laquelle la voix de dieu est visible parce que toutes les paroles que Dieu prononce sont des actes et non des mots (De Decalogo, 47) »

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C’est le commandement premier du Naasse ve Nichma (Agis puis Pense) qui peut sembler obscurantiste à un premier degré (agir sans penser) mais qui fait d’une parole l’acte même et de la voix un personnage. Il n’y a pas de Dieu, il y a un Verbe. D’après ce principe fondateur, le théâtre juif est un théâtre de l’énonciation et non de l’énoncé. Il conserve ce rapport à la parole agie, agissante, créative (au Verbe donc) et non à la parole reçue (au texte ou récit mythique – biblique).

7 https://vimeo.com/233634431

8Gilbert LAROCHELLE, « Liberté et justice chez Lévinas. L'expérience de l'impossible », in Revue Philosophique de Louvain., Quatrième série, tome 102, n°4, 2004. p.592.

https://www.persee.fr/doc/phlou_0035-3841_2004_num_102_4_7576

9 La Bible traduite par André CHOURAQUI, Exode, 20, 20., Desclée de Brouwer, 1989

10 Idem, Nombres 7,89

11 Laurence WUIDAR. “Voix visible et musique intelligible chez Philon d’Alexandrie.” Divus Thomas, vol. 119, no.1, Edizioni Studio Domenicano,,Bologne, 2016, p.175. JSTOR, www.jstor.org/stable/48503808

12 Ibidem

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C’est par cette parole que Le Tango des étoiles errantes s’ouvre, parole qui est traitée comme un personnage : « Moi, je suis le tango ». De là ce personnage ou ce non-personnage du tango traverse les paroles qu’il suscite, les paroles de l’errance, qui le définissent en même temps qu’il les définit. Pour en décrire la dramaturgie, partant de cette rencontre du tango et du klezmer, j’ai articulé les trois grandes périodes des migrations du peuple juif : l’Europe de l’Est où le tango yiddish naît, s’épanouit puis traverse les pogroms jusqu’à Auschwitz ; l’Amérique de la comédie musicale où il émigre ; et enfin l’Argentine où il accompagne la souffrance de la traite des juives mais aussi l’exil des nombreux immigrants d’Europe de l’Est. C’est plus à un jeu de pistes qu’à un parcours que le spectateur est convié, qui va de paroles en paroles, de musiques en musiques, chacune créant sa propre contrée imaginaire.

Judit -L'immigrant, c'est un passé qui ne revient pas.

Alain– Et l'exilé, c'est un déracinement qui se répète toujours.

Judit - Le grand-père trancha au couteau la corde qui l’avait lié/ A ces paysages agrestes de chênes et de vergers/ Mais dans son âme se sont accrochés/Les morceaux d’une Europe qu’il ne peut oublier

Alain – Le petit-fils trancha au couteau la corde qui l’avait lié / A cette ville de suie et de tango blessée/ Mais dans son âme se sont accrochés/ Les rues de Buenos-Aires qu’il ne peut oublier.

Judit - Dans un bateau plein de rêves d'immigrés/ Son espérance cherchait un port où s'ancrer/ Ou pouvoir planter son identité/Pour trouver la force de recommencer/ Sachant que le passé ne revient jamais

Alain - Dans un bateau plein de rêves d’exilés/ Son espérance cherchait un port où s'ancrer/ Ou pouvoir planter son identité/ Pour trouver la force de recommencer/ Sachant que le passé peut bien se répéter

Judit - Le grand-père pense au ciel où scintillaient les étoiles de son enfance/ Et il s'endort/

Bercé par le son d'un bandonéon

Alain - Le petit fils pense au ciel où scintillaient les étoiles de son enfance/ Et il aimerait s'endormir / Bercé par le son d'un bandonéon

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13La Vueltas de la Vida, tango écrit par Judit MAIAN/Martina INIGUEZ, musique: José Ojivieki. Le petit diaogue qui précède fait partie du texte du spectacle…La traduction est de nous.

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Car c’est la parole, qui est acte, qui fait acte et qui convoque l’errance. Ce n’est pas un récit qui représente, qui met en images ou en mots, ce sont les mots qui font et défont l’histoire du Peuple du Livre. C’est ce davar hébraïque qui signifie à la fois mot et chose, parole et évènement qui s’épanouit dans le midbar à l’étymologie semblable, c’est-à-dire dans la traversée du désert, l’acte fondateur de l’errance du peuple juif.

Tout récit engendre potentiellement une mythologie. Le récit de la migration est particulièrement en quête de son fatum. Celui qui le porte d’un point à un autre, qui donne du sens à un voyage qui paradoxalement rejoint une forme d’absurdité tragique. Le récit de la migration est révolte. La révolte implique la quête de sens, qui conduit à une lutte contre le fatum. Lorsqu’Emmanuel Levinas désigne la « tentation d’idolâtrie » à travers « l’immanence ou athéisme foncier du voir et du savoir »

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, il renvoie au processus idolâtre de constitution du sens qui bloque l’interprétation au profit de la représentation. La représentation devient un mode de pensée où la pensée s’idôlatre elle-même dans l’objet offert et qui la représente : une pensée

« pensant la chose »

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A l’opposé, la parole qui ne suscite pas d’image ou de représentation, suivant en cela le deuxième commandement du « Tu ne feras point d’image.. », demeure un signe de la pensée, un signe qui, selon Jean-Joseph Goux, dans Iconoclastes, « n’est pas un symbole mais quelque chose de tout à fait indifférent et sans valeur, sur quoi l’esprit exerce un pouvoir de détermination »

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.

Peut-on dire alors que la parole de l’errance constitue en soi et par soi-même une pensée de l’errance ? Dans Le Tango des étoiles errantes, le personnage du tango accompagne ce concept intrinsèque d’un voyage sans but ni fin qui par définition est errance et traverse les continents et l’Histoire en constituant le juif errant, celui dont l’identité même tient à l’errance.

En ce sens il est dans l’impossible représentation : il reste et demeure parole, il n’a de personnage que par son absence de personnage ou l’incarnation de son propre concept. Il est en creux : sa présence s’inscrit dans son absence même – sa fuite, son exil. C’est un dibbouk

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qui s’exprime sans corps, qui n’est que parole agissante, actante, actrice. Pour tracer comme on suit à la trace cette errance musicale du peuple juif au vingtième siècle, j’ai d’ailleurs cherché d’autres mots à associer à ce non-récit : des mots d’Albert Cohen, de Paul Celan, de Kafka, d’Albert Londres. Chaque fragment de texte renvoie par diffraction ces mots à d’autres mots afin de faire signe et non de faire sens. Ils constituent la musique verbale de notre musique de tango. Il évite ainsi toute tentation d’illustration où l’on prend l’image pour la chose, le mot pour l’objet.

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14 Emmanuel LEVINAS, « Interdit de la représentation et « droits de l’homme »,in L’interdit de la représentation, Colloque de Montpellier, 1981, Editions du Seuil, Paris, p.108

15 Idem, p.109

16 Jean-Joseph GOUX, Les Iconoclastes, Ed du Seuil, Paris, 1978, p.79

17 Le thème folklorique du dibbouk nomme, dans la tradition juive cabalistique, un esprit entrant dans le corps d'un vivant, à la suite d'une erreur ou d'une mauvaise action. C’est l’histoire d’une possession et elle a donné naissance à une pièce fondatrice du Théâtre de la Habima (premier théâtre en hébreu qui est devenu le Théâtre National en Israël), pièce de Shalom An-Ski écrite et créée initialement en yiddish en 1917 à Vilna, (Le Dibbouk ou Entre deux mondes) puis par Vsevolod Meyerhold à Moscou en 1922.

18(Alain lit un article d’Albert Londres) – Ils sont cinq mille. Par groupe de vingt-cinq à trente, ils envahissent la ville. Les Juifs trouvés dans les tramways sont jetés à terre, le tram en marche. Tout passant, même celui qui n’ a ni l’habit ni la barbe, mais un peu d’Israël au milieu du visage est rossé. Ils visitent les cafés, les restaurants, et vident à coups de botte les consommateurs non chrétiens. Des équipes, armés de marteaux et de gourdins, défoncent les vitrines des magasins juifs. Enfin la ruée vers les synagogues. Tout est brisé à coups de hache. Ils s’emparent des livres saints et des „fiancées couronnées“. Ils les déchirent, les marquent mettent le feu et dansent autour de l’incendie en bénissant les flammes….

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Si on revient aux principes de la mimesis, fondement de la représentation théâtrale, le récit tourne insensiblement à l’allégorie. Chaque image est moins le véhicule d’une expression signifiante que la réactualisation incantatoire d’un évènement sacralisé dans un temps circulaire qui est celui de la représentation (à l’image du chœur antique !) et que définit Maître Eckhart quand il parle « d’un anneau circulaire dont le centre est partout et la circonférence nulle part »

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(p.84). Le théâtre comme microcosme de ce macrocosme qu’est le monde, la petite histoire témoignant pour la grande : le signe fait sens par ce monde auquel il renvoie; le récit prend tout son sens par ce monde dans lequel il s’ancre.

Pour se référer encore un fois au travail de Jeanne la Gallic, le théâtre de l’immigration algérienne est

Théâtre du verbe et de la parole.. (qui) favorise le témoignage direct et le récit intime dans lesquels la scène devient une sorte de confessionnal ou d’exutoire. Ces récits de vie permettent au narrateur de faire le point sur son existence, témoignant d’une situation sociale ou individuelle susceptible de concerner le plus grand nombre. Les situations narrées représentent ce qui est vécu, individuellement et collectivement

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Elle évoque à travers une citation d’Alicia Lindon un théâtre « dans lequel ces expériences narrées acquièrent un sens, en provoquant la connexion des événements quotidiens et des situations particulières vécues ou imaginées »

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. Le témoignage devient universel et porte alors le récit en images des migrations pour tenter de dire la migration en général, le déchirement des identités. Ainsi le récit de l’immigration permet la dimension allégorique et épique puisque

Il se produit alors une traduction de la dimension intime et personnelle des expériences, en formes socialement partagées. Le récit est donc extirpé de la privatisation et rendu visible dans l’espace public collectif. Le narrateur se place dans une posture de témoignage, de porte-parole d’un vécu susceptible de concerner le plus grand nombre

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Le tango comme traversée d’autrui

(Judit, chuchoté) –

Envoie-moi

Une lumière pour mon chemin Du soleil pour mes larmes Qui coulent depuis si longtemps Qu’on n’en verra jamais la fin Elle chante : Shik mir a shtral…

(Alain et Judit, paroles tuilées en boucle) – Un matin, au sortir d’un rêve agité, Gregor Samsa s’éveilla transformé en une épouvantable vermine…“Que m’est il arrivé?“ songea-t-il. Ce n’était pas un rêve…

La musique les interrompt avec Le tango d’Auschwitz

19 Cité par Ernst CASSIRER, La philosophie des formes symboliques, Tome 2 (La pensée mythique), Editions de Minuit, Paris 1972, p.30.

20 Jeanne LE GALLIC, Ibid.

21 LINDON Alicia, « autobiographique, reconstruction de l’expérience et fabulation : une approximation à l’action sociale », in Sociétés, n° 87, janvier 2005, p. 57

22 LE GALLIC, Jeanne, Ibid.

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7 L’errance tout au contraire traverse et brise la circularité de ce monde de correspondance puisqu’elle est sans fin. C’est une traversée sans but qui n’a d’autre temps que le présent, et pour notre Tango des étoiles errantes, d’autre temps que la musique. La musique détourne la parole en concept pur, en grammaire intérieure comme la qualifiait Kandinsky : « Plus dégagé est l’élément abstrait de la forme, et plus le son en est pur, élémentaire »

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. Contre le récit universel de la connaissance (récit fondateur du poète qui prétend dire ce que sont les choses) s’élève la musique de ce tango de l’errance du peuple du Livre et c’est par la musique de ce tango yiddish, de cette traversée par la culture yiddish et/ou klezmer du tango que j’ai abordé l’histoire des « migrations » du peuple juif au vingtième siècle

24

.

« Le son peut donc tout aussi bien être une lettre de l’alphabet, car ici, le visible et l’audible sont également réduits à n’être que de simples signes de l’esprit »

25

. Ce rapport du son à la lettre renvoie à la tradition musicale juive d’un art qui ne devient pensée que lorsque le signifiant disparaît et avec lui le rapport dialectique du sujet et de l’objet pour laisser place à la seule conscience du « soi central » : un soi qui se parle à lui-même sous forme de concepts et en arrive, comme la petite sonate de Vinteuil dans La recherche du Temps perdu, à ne rien dire d’autre que lui-même.

Le langage esthétique est alors un langage conceptuel il n’est plus le possédé mais la représentation de ce qui le possède. Il exprime cette intériorité sans objet ou ce « son de l’élément abstrait »

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dont parle Kandinsky ou encore une « subjectivité abstraite qui est un moi entièrement vide et sans aucun contenu »

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23 Vassily KANDINSKY, Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier, Ed. Denoël, Coll.Médiation, 1954, p.104, (c’est nous qui soulignons).

24 La comédienne apparait au micro, le visage éclairé. Elle chuchote : - Moi, je suis le tango...

Toute la scène sera un duo entre les paroles du Tango (Judit) et le son du bandonéon.

- Je suis l'illusion et je suis l'abandon. Je souffle le chaud et le froid, la lumière et la ténèbre, le mouvement perpétuel et l'immobilité de l'instant suspendu...

Musique

- J'ai en moi la sensualité extatique et la rigidité du spleen, les vapeurs envirantes de l'alcool et la chaleur maîtrisée des corps qui se plient sans se plaindre. Je suis la contradiction dansée, je suis la nostalgie et son remède, l'exil et sa consolation. Je suis seul et je suis deux, je suis deux et je suis des millions. Moi, le tango, je suis la vie elle- même.

Musique

- Je suis né dans les rêves des troubadours provençaux du Moyen-Age, je fus engendré par la voix d'or des mystiques espagnols, je fus entraîné par la danse extatique des poètes soufis, je suis venu au monde avec les payadores de la pampa, j'ai grandi dans le métissage des villes, sous le souffle généreux des esclaves noirs, de leurs rituels de douleur et de rage de vivre, de leurs tambos endiablés à qui j'ai peut-être volé le nom de tango, je me suis policé au frottement soyeux des danses européennes, je me suis encanaillé dans les faubourgs...tout cela et plus encore, c'est moi, le tango..

Musique

- Je chante la souffrance dépravée des humbles, je danse la douleur sublimée des déshérités, je console la tendre mélancolie des immigrés italiens, espagnols, allemands, français, juifs entassés dans l'espoir d'une vie meilleure aux bas-fonds de Buenos-Aires, je module la complainte effrontée du peuple d'ici et d'ailleurs, mulâtres créoles, anciens gauchos, gitans de Montevideo, tous misérables et magnifiques comme je le suis, moi, le tango...

Musique

- On me nomme tango negro, tango porteno, tango criollo, tango habanero (etc...). Moi, je suis Le tango Chant du Tango Choclo

25 Georg Wilhem Friedrich HEGEL, Esthétique, Ed. Aubier-Montaigne, Paris, 1965, Tome 1, p.171-172

26 « Plus dégagé est l’élément abstrait de la forme, et plus le son en est pur, élémentaire » Vassily KANDINSKY, Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier, Ed.Denoel, Coll.Mediations, Paris, 1954, p.104.

27 Georg Wilhem Friedrich HEGEL, Op.Cit. , Tome VII, p.159

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Comme le suggère Hegel, il n’y pas extériorisation

…le besoin d’art en général a donc ceci de rationnel que l’homme, en tant que conscience, s’extériorise, se dédouble, s’offre à sa propre contemplation et à celle des autres. Par l’œuvre d’art, l’homme qui en est l’auteur cherche à exprimer la conscience qu’il a de lui- même

28

Il y aurait plutôt un phénomène d’intériorisation : au contraire d’un monde des correspondances qu’est le monde des images –symboles et allégories –, qui travaille sur l’extériorisation de l’objet projeté, représenté, l’errance renvoie à ce concept pur ou à cette subjectivité abstraite de l’intériorisation identitaire. C’est encore une fois le « Je suis qui je suis » de Don Quichotte –que j’ai monté il y a quelques années- arrivé au bout de sa route, d’un chemin sans fin dont on a d’ailleurs noté qu’il était cabalistique.

La musique porte à sa limite extrême le paradoxe d’une figuration de l’infigurable – qu’on le nomme divin ou métaphysique. Il fait du non-dit un dit, du signe un son et concrétise l’abstraction à travers l’immatérialité de ses mélodies :

la musique…art représentatif (pour) une chose qui de sa nature ne peut jamais faire l’objet d’une représentation (…) la musique (est) la copie d’un modèle qui lui-même ne peut jamais être représenté directement

29

La petite sonate de Vinteuil chez Marcel Proust est la clef d’une « recherche du Temps Perdu » qui joue sur l’errance du narrateur et de son impossible narration d’un temps fixe, figé : passé, présent, futur…Il n’y a pas de nostalgie, pas de retour en arrière à proprement parler mais un voyage à travers les temps – qui en ce sens est abstraction musicale, petite phrase d’une sonate perdue. C’est à ces temps-là que se réfère le Tango des étoiles errantes. Le tango yiddish nous interpelle dans le rapport du son à la lettre : les paroles du tango, paroles de souffrance et d’humour s’il en est, ne racontent guère qu’en surface l’histoire, la petite histoire de ces juifs en Pologne ou en Argentine en miroir de la grande Histoire qui les porte et qu’ils font ou défont au gré de leurs errances. Ils sont plutôt poésie pure, c’est-à-dire comme la musique avec laquelle ils sont étroitement mêlés, abstraction intérieure d’un concept : celui d’une errance identitaire, au fondement de l’identité d’un peuple de la Question et de « sa traversée d’autrui ». Le tango yiddish détourne le tango qu’il « s’assimile » : il en fait un chemin, le chemin d’une quête à travers des continents psychiques plus que géographiques.

28 Georg Wilhem Friedrich HEGEL, Op.cit., Tome 1, p.62

29 Arthur SCHOPENHAUER, Le monde comme volonté et comme représentation, Editions PUF, Paris, 1966, p.328

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Le chant du peuple sans terre

La question qui est donc posée à travers la mise en représentation des migrations ou des errances des peuples déracinés, bannis, exilés, déchirés entre plusieurs pays est aujourd’hui nodale. C’est en effet à ce nœud-là de la représentation bien plus que du vécu, du témoignage, de l’insupportable présent de ces êtres brisés, meurtris, noyés, détruits, que s’accroche l’impossible quête d’identité au cœur de la question de l’immigration – qui englobe migrants et errants. Une nouvelle génération d’êtres dont on n’a pas réussi l’intégration parce que précisément cette notion-là est à remettre en question au profit de l’assimilation. Elle se raccroche au regret d’un paradis perdu qui serait une destination finale et devient souvent mortifère. Lorsqu’on se réfère à la note d’intention d’Ahmed Madani avec son magnifique spectacle Illuminations

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dont il dit qu’il se veut une « fable historique » :

Le processus passe par un retour en arrière, une sorte de remontée dans l’histoire des migrations en France. Partir de l’intime et du vécu de chacun afin de dégager les grandes lignes permettant de décrypter la situation des banlieues aujourd’hui conduit à l’émergence d’une figure symbolique qui se définit par la quête identitaire : « Je ne suis pas un Algérien, je suis un immigré

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Bien que les spectacles d’Ahmed Madani, en témoignant de la perte de repères de générations que l’on a privé d’une mémoire postcoloniale entachée de déni et de mauvaise conscience, témoignent (au sens propre du terme puisqu’ils partent de témoignages) d’une réelle intégration et d’un merveilleux optimisme, ils se construisent sur ce même récit de migration qui tend à l’épopée. Il vient travailler ce discours théâtral sur les migrants, fait de témoignages, « d’instants de vie » rassemblés pour en dire la continuité et le sens.

La représentation de l’errance, que ce soit à travers notre spectacle ou les pièces du théâtre yiddish (celles de Sholeim Aleikhem

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, d’Itzik Manger

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, de Peretz

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ou de tant d’autres…) contribuent à la traversée des chemins dont le voyage seul constitue la musique. On assiste au décryptage d’une identité derrière laquelle on court sans cesse et qui signe donc l’errance comme un acte fondateur et sa représentation comme les éclats diffractés d’un miroir sans tain, d’un texte sans fin.

30 Succès du festival « off » d’Avignon 2013, Illumination(s) est le premier volet d’une trilogie intitulée Face à leur destin, aventure artistique menée par le metteur en scène Ahmed Madani avec de jeunes hommes d’un quartier populaire.

Créé en 2012, le texte est édité à Actes-Sud Papiers

31 http://africultures.com/illuminations-le-drame-historique-dahmed-madani-11864/

32 Sholem ALEIKHEM (1859-1916) est un auteur de langue yiddish, auteur de romans, nouvelles et pièces de théâtre (dont le célèbre Tévyé le laitier qui a donné naissance au Violon sur le toit)

33 Itzik MANGER(1901-1969) est un poète et auteur dramatique de langue yiddish. Sa poésie est fortement marquée par le folklore ainsi que par le thème du vagabondage

34 Isaac LEIB PERETZ (1852-1915), auteur dramatique de langue yiddish dont la célèbre Nuit sur le vieux marché

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BIBLIOGRAPHIE

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Références

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