A NNALES DE LA FACULTÉ DES SCIENCES DE T OULOUSE
D AVID H ILBERT
Théorie des corps de nombres algébriques : préface
Annales de la faculté des sciences de Toulouse 3e série, tome 3 (1911), p.I-VIII
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PRÉFACE
L’ouvrage
de M. HILBERT sur la Théorie des Nombresalgébriques
est unde ces
Rapports
quepublie
la Société des Mathématiciens allemands etqui
fixent l’état de la Science à une
époque
et dans un domaine. M.HILBERT,
sans
négliger
lepoint
de vuehistorique,
yreprend
toute la théorie d’une manièredidactique, suivie, complète
etpersonnelle.
Ilfond,
dans unexposé
nouveau, tous les résultatsacquis ;
il énonce et enchaîne les propo- sitions avec leplus grand soin,
fait ressortir les théorèmesessentiels ; enfin,
dans lesdémonstrations, toujours
nettes etprécises,
s’il laisseparfois
decôté les
points
secondaires etfaciles,
c’est pour mieux mettre en relief le noeud même du raisonnement.Bien des
géomètres,
enrédigeant
unMémoire,
ont rêvé certainement d’un moded’exposition
où leslignes
essentielles seraientmarquées
envigueur,
et les détails seulementesquissés : l’habitude,
la crainte de l’obs- curité les ontgénéralement
ramenésdans
la route traditionnelle. M. HILBERTa su en
sortir.
Aussi nul livren’est-il,
pour lesmathématiciens,
d’une lec-ture
plus
attachante : ilconduit,
sans effortsensible,
desparties
lesplus
élémentaires
jusqu’aux
sommets de cette belle Science desNombres, déjà
si féconde en résultats et si riche encore en promesses.
Qui
l’alu, compris
et médité
possède
les méthodes et sait leursconséquences.
Nous souhaitons que la traduction de MM. LÉvY et GoT
répande
enFrance le
goût
de théories et de recherchestrop
délaissées parnotre jeune
école de mathématiciens.
G. HUMBERT.
AVERTISSEMENT
Mon maître et ami M. Hadamard désirait que l’oeuvre de M. Hilbert relative aux nombres
algébriques
fût connue en France aussi de ceuxqui
ne
possèdent
pas assez lalangue
allemande pour la lire dans le texteorigi-
nal. J’ai été très heureux
lorsqu’il
m’aprié
d’enentreprendre
la traduction Pendant queje
faisais cetravail, j’appris qu’un
de mescollègues,
M.Got,
séduit par la beauté des travaux de M.
Hilbert,
avaitdéjà
traduit son ou-vrage. Je me suis
empressé
de lui demander sa collaboration etje
lui suistrès reconnaissant de me l’avoir accordée.
L’ouvrage
de M. Hilbert s’adresse à des lecteursauxquels
les éléments de la Théorie des nombres soientdéjà familiers ;
il est par suite souvent, surtout dans lapremière partie,
d’une extrême concision et ildemande,
laplupart
dutemps,
à être lu laplume
à la main. Nous n’avions pasqualit
epour
suppléer
par des notespersonnelles (~)
aux démonstrationsmanquantes
ou très
abrégées
et nous n’avons pas crupouvoir
mieuxfaire,
pour combler les lacunes lesplus importantes,
que d’avoir recours auxleçons professées
par M. Humbert au
Collège
deFrance;
nous lui sommesparticulièrement
. reconnaissants de nous avoir autorisé à extraire de ses cahiers
plusieurs
Notes relatives à des théorèmes fondamentaux de la Théorie
générale
et desCorps quadratiques.
Nous tenons
également
à remercier le Comité de direction des Annales de la Faculté des sciences deToulouse;
;c’est,
enelet,
engrande partie grâce
au concours matériel de cet
important
Recueil que lapublication
de notretravail a été assurée.
’ A. LÉVY.
1. M. Got a toutefois pensé être utile, au moins à quelques lecteurs, en reproduisant au
bas des pages quelques-uns des calculs tout à fait élémentaires effectués par lui, au cours de sa lecture, pour rétablir parfois des intermédiaires manquants.
PREFACE DE L’AUTEUR
La théorie des nombres est une des branches les
plus
anciennes des sciencesmathématiques,
etl’esprit
humain remarqua de bonne heurequelques propriétés profondes
des nombres naturels.Toutefois,
ce n’estqu’aux temps
modernesqu’elle
doit son existence comme scienceindépen-
dante et
systématique.
’On vante
toujours
de cette théorie des nombres lasimplicité
de sesfondements,
laprécision
de ses notions et lapureté
de ses vérités. D’autres branches des connaissancesmathématiques
ont dû subir desdéveloppements plus
ou moinslongs
avantd’atteindre
lesexigences
de la certitude dans lesconcepts
et de larigueur
dans les raisonnements.Nous ne sommes donc pas
surpris
de l’enthousiasmequi
à touteépoque
anima ses
adeptes. Legendre
dit endépeignant
l’amour d’Euler pour la théorie des nombres : «Presque
tous les mathématiciensqui s’occupent
dela théorie des nombres le font avec
passion.
)) Nous nousrappelons
aussicombien notre maître Gauss tenait en honneur la science
arithmétique.
Dès que, pour la
première fois,
il eut trouvé à souhait une démonstration d’uneremarquable
véritéarithmétique,
« le charme de ces recherches l’avait tellement ensorcelé que,désormais,
il neput plus
les laisser ». Ilprisait
Fermât, Euler, Lagrange
etLegendre
« comme des hommes d’unegloire incomparable,
car ils ont ouvert lesportes
du sanctuaire de cettescience divine
et ont montré cequ’il
contient de richesses )).C’est une
particularité
de la théorie des nombres que la difficulté dela
démonstration de certaines vérités
simples
découvertes facilement par voied’induction. « Et
précisément
cequi
donne àl’Arithmétique supérieure »,
dit
Gauss,
« ce charmemagique qui
en a fait la sciencepréférée
desgéo-
mètres, c’est de ne pas douter de ses richesses
inépuisables qui surpassent
celles de toutes les autres
parties
desmathématiques ».
On connaît la
préférence
deLejeune-Dirichlet
pourl’Arithmétique,
l’activité de Kummer fut consacrée surtout à la Théorie des
nombres,
et Kroneckerexprima
les sentiments de son cours de mathématicien en cestermes : « Dieu fit le nombre
entier,
le reste est oeuvre de l’homme. » Si l’on tientcompte
de la rareté de sespétitions
deprincipe,
la théoriedes nombres est certainement la branche de la connaissance
mathématique
dont les vérités sont les
plus
faciles à saisir.Mais pour
comprendre
et se rendre maître desconcepts arithmétiques, l’esprit doit posséder
unegrande
facultéd’abstraction,
- c’est là unreproche
que l’on fait
quelquefois
àl’Arithmétique.
- Je suis d’avis que les autres branches desmathématiques exigent
une faculté d’abstraction aumoins
égale,
en admettant que dans ces domaines aussi onapporte
la mêmerigueur
et la même
perfection
dans l’examen des notions fondamentales.En ce
qui
concerne le rôle de la théorie des nombres dans l’ensembledes
’sciencesmathématiques, Gauss,
dans sa Préface desDisquisitiones
arithmeticæ,
considère encore la théorie des nombres comme une théorie des nombres naturels en excluantexpressément
les nombresimaginaires.
D’après cela,
il ne considère pas que la théorie de la division du cercle(Kreisteilung) appartient
à la théorie desnombres;
mais ilajoute
« que cesprincipes peuvent
être tirés tout entiers etuniquement
del’Arithmétique supérieure ».
A côté deGauss,
Jacobi etLej eune-Dirichlet exprimer
tmaintes fois et avec force leur
surprise
à propos desrapports
étroits entreles
questions
concernant les nombres et certainsproblèmes algébriques,
enparticulier
lesproblèmes
de la division du cercle. La raison intime de cesrapports
estparfaitement
découverteaujourd’hui.
La théorie desnombres algébriques
et la théorie des’équations
de Galois ont leurs racines communesdans la Théorie des corps
algébriques,
et cette théorie du corps de nombresest devenue la
partie
laplus importante
de la théorie moderne des nombres.Le mérite d’avoir
apporté
lepremier
germe de la théorie du corps de nombresappartient
encore à Gauss. Gauss reconnut que la source naturelle pour arriver aux lois des restesbiquadratiques
était « l’extension duchamp
de
l’arithmétique
», comme ildit,
cette extension s’obtenant par l’intro-duction des nombres entiers
imaginaires
de la forme a+ bi;
il posa etrésolut le
problème
d’étendre à ces nombresimaginaires
toutes les lois de la divisibilité et despropriétés
des congruences des nombres ordinaires. Plustard,
Dedekind etKronecker,
endéveloppant
etgénéralisant
cettepensée
et en se basant sur les idées de Kummer
ayant
uneportée plus grande,
arri- ,vèrent à établir notre théorie actuelle du corps de nombres
algébriques.
La théorie des nombres n’est pas en
rapport
seulement avecl’algèbre,
mais elle est aussi étroitement liée à la théorie des fonctions. Nous
rappel-
lerons les
analogies
nombreuses et merveilleuses entre certains faits de la théorie des nombresalgébriques
et la théorie des fonctionsalgébriques
d’unevariable;
deplus,
les recherchesprofondes
deRiemann, qui
déduit laréponse
à laquestion
de la densité des nombrespremiers
de la connaissance des zéros d’une certaine fonctionanalytique.
La transcendance des nom-bres e et 7t est aussi une
propriété arithmétique
d’une fonctionanalytique,
la fonction
exponentielle.
Enfin,
la méthode siimportante
et à sigrande portée imaginée
par Le-j eune-Dirichlet,
pour déterminer le nombre des classes d’un corps de nom-bres,
repose sur des basesanalytiques.
Les fonctions
périodiques
et certaines fonctions à transformations linéaires touchentplus profondément
par leur nature intime au nombre : ainsi la fonctionexponentielle peut
êtreconsidérée,
commel’invariant
de l’ensemble des nombres entiers
rationnels,
comme solution fondamen- tale del’équation
fonctionnellef (z -f - 1) =::.= f( z).
De
plus,
Jacobi avaitdéjà
ressenti lerapport
étroit entre la théorie des fonctionselliptiques
et la théorie des irrationnalitésquadratiques;
il vamême
jusqu’à
supposer que l’idée deGauss,
citéeplus haut,
d’introduire les nombres entiersimaginaires
de la forme a + b i ne lui est pas venue rien que par des considérationsarithmétiques,
mais aussi par des recher- ches simultanées sur les fonctions de la lemniscate et de leurmultiplication complexe.
Les fonctionselliptiques,
pour certaines valeurs de leurspériodes,
et la fonction modulaire
elliptique
sonttoujours l’invariant
d’un nombre entier d’un certain corpsquadratique imaginaire.
Cesfonctions, désignées
sous le nom
d’invariant, permettent
de résoudre certainsproblèmes
difficileset
profondément
cachés de la théorie des corpsalgébriques correspondants,
et,
réciproquement,
la théorie des fonctionselliptiques
doit à cesconceptions
arithmétiques
et à leurapplication
un nouvel essor.Nous voyons comment
l’arithmétique,
« reine de la science mathéma-tique, conquiert
de vastes domaines del’algèbre
et de la théorie des fonc-tions,
et comment elle leur enlève le rôle deguide. Que
cela ne se soit pasproduit plus
tôt et dans une mesureplus
vaste, celatient,
il mesemble,
àce que la théorie des nombres n’a atteint sa maturité
qu’à
uneépoque
récente. Même Gauss se
plaint
des efforts démesurés que lui a coûté la déter- mination dusigne
d’un radical dans la théorie desnombres ;
« bien d’autres choses ne l’ont pas retenu autant dejours
que cettequestion
l’a retenud’années )); puis
tout à coup, « comme tombe lafoudre, l’énigme
estrésolue ». La construction de la théorie du corps
quadratique
aapporté
denos
jours
undéveloppement
sûr etcontinu,
au lieu desprogrès
par bondsqui
caractérisaient la science dans sonjeune âge.
,Il faut
ajouter enfin, si je
ne metrompe,
que, d’unefaçon générale,
ledéveloppement
desmathématiques
pures dans lestemps
moderness’opère principalement
sous lesigne
du nombre : les définitions dues à Dedekind et à Weierstrass des notions fondamentales del’arithmétique,
et les ensemblesnumériques
de Cantor ont établi ceprincipe, qu’un
fait de la théorie des fonctions ne doit être considéré comme démontré quesi,
en dernière ins- tance, il se ramène à desrapports
entre des nombres entiers rationnels.La
géométrie
s’est arithmétisée par les recherches modernes concernant lagéométrie non-euclidienne ;
ces recherches tentent d’établir lagéométrie
avec une
logique
sévère ets’occupent
d’introduire le nombre engéométrie
sans
prêter
à la moindreobjection.
Le but de ce
rapport
estd’exposer
undéveloppement logique
des faitsde la théorie des nombres et leurs démonstrations
d’après
différentspoints
de vue, et de
coopérer
ainsi à faire avancer l’heure àlaquelle
lesconquêtes
de nos
grands classiques
de la théorie des nombres seront devenues la pro-priété
commune de tous les mathématiciens.J’ai évité
complètement
les citationshistoriques
et les attributions depriorité. Disposant
d’un espace assezrestreint, je
me suis efforcé de recher- cherpartout
les sources lesplus riches,
et toutes les foisque j’ai
dûchoisir, j’ai
donné lapréférence
aux moyensqui
me semblaient lesplus profonds
etayant
laplus grande portée.
On nejuge
pas en soi-mêmequelle
est,parmi plusieurs démonstrations,
laplus simple
et laplus naturelle;
il faut d’abord savoir si lesprincipes invoqués
sontsusceptibles
d’unegénéralisation
et s’ilspeuvent
nous conduire à d’autres recherches.La
première partie
de cerapport
traite de la théoriegénérale
du corpsalgébrique ;
cette théorie nousapparaît
comme un édifice considérable assissur trois
piliers principaux :
le théorème de ladécomposition unique
des, nombres en idéaux
premiers,
le théorème relatif à l’existence des unités etenfin la détermination transcendante du nombre des classes. La deuxième
partie
renferme la théorie des corps deGalois, qui
à son tour contient la théoriegénérale.
La troisièmepartie
est consacrée àl’exemple classique
ducorps
quadratique.
Laquatrième partie
traite le corps du cercle. La cin-quième partie développe
la théorie du corps que Kummer apris
commebase dans ses recherches sur les
réciprocités
d’ordresupérieur.
C’est pour-quoi je
l’aiappelé
corps de Kummer. La théorie de ce corps de Kummer est le sommet leplus
élevéqu’ait
atteint la sciencearithmétique
actuelle. Dece sommet, on
aperçoit
bien tout le domaineacquis
par lascience,
carpresque toute idée ou toute notion de la théorie des corps, au moins
prise
dans un sens
particulier,
trouve sonapplication
dans la démonstration des loissupérieures
deréciprocité.
J’aiessayé
d’éviter legrand appareil
de cal-culs de
Kummer,
pour réaliser aussi ici l’idée fondamentale de Riemannqu’il
fauttriompher
des démonstrations non par lecalcul,
mais par lapensée.
Les théories de la
troisième,
de laquatrième
et de lacinquième partie
sont toutes des théories de corps abéliens
particuliers
ou de corps abéliens relatifs. Un autreexemple
d’unepareille
théorie serait lamultiplication complexe
des fonctionselliptiques,
en les considérant comme une théorie des corpsqui
sont des corps abéliens relatifs parrapport
à un corpsimagi-
naire
quadratique
donné. J’ai dû renoncer à faire entrer ces recherches surla
multiplication complexe
dans cerapport,
car les faits de cette théorie n’ont pas encore étél’objet
de travaux assezsimples
et assezcomplets
pourpermettre
uneexposition
satisfaisante.La théorie des corps de nombres est un monument d’une admirable beauté et d’une
incomparable harmonie ;
laplus
bellepartie
de ce monumentme semble être la théorie des corps abéliens et des corps abéliens relatifs.
Kummer et Kronecker nous l’ont
révélée,
l’un par ses travaux sur les loissupérieures
deréciprocité,
l’autre par ses recherches sur lamultiplication complexe
des fonctionselliptiques.
Les vues
profondes
que nous donne l’oeuvre de ces mathématiciens danscette
théorie,
nous montrent aussi que dans ce domaine de la science unefoule de trésors les
plus précieux
demeurent encorecachés ;
attraits d’unebelle
récompense qui
doivent tenter le chercheurqui
connaît la valeur depareils
trésors etqui pratique
avec amour l’art de les découvrir.Les
cinq parties
de cerapport
sont subdivisées enchapitres
et en para-graphes ;
dans cesparagraphes,
les énoncés des théorèmesprécèdent
leslemmes et sont suivis des démonstrations. Je considère le lecteur comme un
voyageur : les lemmes sont des
haltes,
les théorèmes s.ont les stationsplus importantes désignées
àl’avance,
defaçon
à ne pasfatiguer
la faculté d’assi- milation. J’aisignalé
par uneimpression spéciale
les théorèmesqui
sonten eux-mêmes un but
principal
à cause de leurimportance même,
etaussi
ceux
qui peuvent
êtrepris
pourpoint
dedépart
d’incursions dans un paysnouveau et non encore découvert.
Ce sont les
théorèmes 7 (§ 5), Si (§ Io), 4o (§ 16), 44 (§ 18), 45 (§ 1 8), 47 (§ 19),
56(§ 26),
82(§ 94 (§ 58),
Ioo(§ 67),
ici(§ 69),
131(§ 100), I43 (§ 119), I44 (§ I 20),
I 50(§ I30),
158(§ 147). 159 (§ i48),
161
(§ i54), 164 (§ I63),
166(§ 164), 367 (§ 1 6 5) .
Le livre est
précédé
d’une table des matières et d’une indication des auteurs cités. Tout à lafin, j’ai placé
une table desconcepts
del’ouvrage.
Mon ami Hermann Minkowski a
corrigé
avec soin lesépreuves
et a lula
plus grande partie
du manuscrit. J’ai fait sur saprière
bien des améliora- tions formelles etmatérielles; je
luiexprime
ici toute ma reconnaissance pour l’aidequ’il
m’aprêtée.
Je remercie aussi ma femme
qui
a écrit tout le manuscrit et a fait les tables.J’exprime également
ma reconnaissance au Comité de rédaction de la Deutsche MathematikerVereinigung,
enparticulier
à M:Gutzmer, qui
a lules