Une alternance impossible
Jacques N erson
La chute de la maison Molière
quoi sert la Comédie-Française? Poser la question, c'est déjà blasphémer. On vous fait remarquer, d'un ton sec, qu'il s'agit du pre- mier théâtre de France, qu'il a été fondé par la troupe de Molière. Sivous avez le mauvais goût d'insister, de demander ce qui aujourd'hui, outre sa longévité, justifie l'existence de cette institu- tion, on vous soupçonnera de ne pas aimer Molière, de ne pas aimer le théâtre, voire même de ne pas aimer la France.
La Comédie-Française a pour particularité d'être une troupe permanente. On y entre pensionnaire, espérant être un jour élu sociétaire. Nommé par le gouvernement, l'administrateur doit partager son pouvoir avec les comédiens.
On a longtemps dit que la mission du Français consistait à défendre le répertoire. Ce rôle, il l'a tenu en un temps où la plupart des autres théâtres se consacraient aux créations. Sans lui, des géné- rations d'écoliers et d'étudiants n'auraient jamais vu jouer Molière, Racine ou Corneille. Grâce à la pratique de l'alternance, on y pouvait voir une centaine de spectacles différents chaque saison.
Ce qui n'empêchait pas la Comédie-Française de s'intéresser aux auteurs contemporains. Mari- vaux, Hugo, Labiche, Courteline, Claudel, Mon- therlant, la plupart des grands dramaturges lui ont confié de leur vivant certaines de leurs créations.
La situation n'est plus la même. L'esthétique actuelle, accordant au décor une place prépondé- rante, rend l'alternance impossible. Lasalle Riche- lieu ne propose plus guère que six ou sept spectacles par saison. Résultat: il y a, par exemple, plus de vingt ans qu'on n'y a pas joué le Cid La Comédie-Française n'est donc plus en état d'en-
tretenir son répertoire. Répertoire dont elle a d'ailleurs perdu l'exclusivité, la plupart des théâ- tres et centres dramatiques nationaux montant eux aussi des classiques. Et les théâtres privés semblent s'y mettre àleur tour.
Au moins, à la Comédie-Française, le public était-il autrefois àpeu près sûr d'échapper aux errances et délires de l'avant-garde. Elle se voulait alors théâtre de référence et de tradition. Tel n'est plus le cas. De peur de se voir reprocher son académisme et sa prudence d'antan, la Comédie- Française se prête, sous prétexte de dépoussié- rage, aux interprétations les plus contestables et aux expériences les plus aventureuses.
Quant à la troupe, elle est loin désormais de rassembler les meilleurs acteurs français. Ceux-ci n'ont aucune envie de s'engager pour plusieurs années dans cette maison visiblement désorien- tée, dépourvue de son prestige passé, et de lui sacrifier leur carrière cinématographique.
Résumons. La Comédie-Française est devenue un centre dramatique comme les autres. Et pas forcé- ment l'un des meilleurs. A ce détail près qu'elle bénéficie d'une subvention infiniment plus im- portante : un milliard et demi de francs par an, environ. Le patrimoine classique n'est pas ici mieux entretenu qu'ailleurs, et les acteurs pas plus brillants. Côté découverte, rien à l'horizon : il y a une quinzaine d'années que l'on n'a pas créé, salle Richelieu, d'auteur contemporain. Quant au Vieux-Colombier, qui devait initialement s'y consacrer, il fonctionne maintenant comme une simple annexe. Seule création cette saison : une adaptation d'une nouvelle de Tchekhov.
En quinze ans, six administrateurs se sont suc- cédé: Jacques Toja, Jean-Pierre Vincent, Jean le Poulain, Antoine Vitez, Jacques Lassalle, Jean- Pierre Miquel. Chaque fois, on a espéré que le nouveau nommé allait régénérer la Maison, lui redonner un sens. Aucun n'y est parvenu. Sans doute parce que chacun avait à cœur d'y faire
Un centre dramatique comme les autres ...
... mais quin'excelle plus nulle part
triompher son esthétique personnelle, quand il aurait fallu définir une bonne fois ce que l'Etat attend du «premier théâtre de France»,s'interro- ger sérieusemement sur sa mission.
L'actuel administrateur,Jean-Pierre Miquel, est un homme de bon sens, capable et diplomate. Il n'empêche que cette saison se révèle une série de désastres. Où l'on voit avec le Misanthrope, mis en scène par Simon Eine, avec Moi, de Labiche, mis en scène parJean- LouisBenoît, avec la Danse de mort, de Strindberg, mise en scène par Matthias Langhoff, que la Comédie-Française ne sait plus jouer correctement ni le grand répertoire classi- que, ni le vaudeville, ni le drame symboliste. Et qu'elle les rend tous trois uniment ennuyeux. La Comédie-Française n'excelle plus nulle part. Et quand elle recherche un sang neuf, elle s'adresse avec vingt ans de retardàde vieux jeunes loups aux crocs élimés : voir le Mithridate, de Racine, monté par Daniel Mesguich, chez qui le goût de la provocation semble devenu une forme de gâtisme précoce.
Bizarrement, c'est souvent après avoir quitté la Comédie-Française que ses administrateurs mon- tent - ailleurs -le spectacle qu'on attendait d'eux.
Rappelez-vous le magnifique Mariage de Figaro que Jean-Pierre Vincent mit en scène au Théâtre national de Chaillot aussitôt après avoir démis- sionné du Français, où il n'avait essuyé que des échecs.
De même pour Jacques Lassalle. S'il avait obtenu durant son mandat une seule réussite comparable à celle qu'il connaît en ce moment au Théâtre national de la Colline avec l'Homme difficile, il s'en fût trouvé légitimé. Cette Maison serait-elle devenue un cimetière de talents?
Faisons, si vous voulez bien, un petit retour en arrière. Nous sommes en 1993, au festival d'Avi- gnon. Mortifié,ulcéré, outré de n'avoir pas obtenu de Jacques Toubon, nouvellement nommé minis-
tre de la Culture, le renouvellement de son man- dat d'administrateur, Jacques Lassalle crie au complot politique. Lamoindre réserve au sujet de ses mises en scène ou de sa programmation à la Comédie-Française est considérée comme un acte d'allégeance au gouvernement Balladur. Les infortunés journalistes qui ne se montrent pas inconditionnels de sa version de Dom Juansont traités de suppôts de la droite.
Eté 1994. Ayant quitté ses fonctions au Français, Jacques Lassalle revient dans la Cour d'honneur du palais des Papes avecl'Andromaque d'Euri- pide. Cette fois, il menace les critiques de renon- cer à jamais au théâtre s'ils en disent du mal. La plupart d'entre eux ne se laissent pas intimider par cette forme - inédite - de chantage et constatent avec regret qu'Andromaque est un échec. Las- salle se retire sous sa tente.
Il n'aura, heureusement, pas boudé deux ans. Un homme de théâtre ne saurait s'exiler longtemps de la scène. Nous devons nous en réjouir. Lassalle n'était sans doute pas fait pour la Comédie- Française, mais c'est un metteur en scène de grand talent.
Il nous revient donc avec l'Homme difficile, comédie de l'Autrichien Hugo von Hofmanns- thal, plus connu chez nous pour les livrets d'opéras qu'il composa pour Richard Strauss(le Chevalier à la rose, la Femme sans ombre, Elektra... ) que pour son théâtre. Pourtant, cet Homme difficileest un chef-d'œuvre. Alors que cette pièce fut créée en Autriche en 1920, il est désolant, il est honteux que cette pièce n'ait, avant ce jour, jamais été jouée en France. Le poète Paul Géraldy, l'auteur de Toi et Moi, en avait jadis fait une traduction. Chaque fois qu'un nouvel administrateur était nommé à la Comé- die-Française, il la lui soumettait. Toujours en vain. Admirons, par parenthèse, la constance avec laquelle la Maison de Molière est passée à côté d'une œuvre majeure.
Lechantage de Jacques Lassalle ne calme pas les critiques
L'Homme di./ficile nousfait rencontrer un beau personnage defemmequi saura«aimer pourdeux.
L'Homme difficile est une comédie légère et bouleversante, où l'on a plus souvent les larmes aux yeux que le sourire aux lèvres. Lecomte Hans Karl Bühl revient tout juste de la Grande Guerre.
Il n'y a pas deux mois, il était encore «là-bas )), comme il dit. Laguerre, cauchemar innommable, est ici évoquée en creux. De même que le démantèlement de l'Empire austro-hongrois, qui plane au-dessus de la pièce comme un voile funèbre. Depuis son séjour «là-bas )), le comte Bühl ne parvient pas àreprendre sa vie d'avant, à réintégrer sa place au sein de sa famille et dans les salons de la haute société viennoise. Ce n'est pas qu'il en critique l'égoïsme ou la futilité, non, il ne la conteste pas, il s'y sent seulement étranger, malàl'aise. Inapteàla vie civile. Inutile comme un morceau de sucre qui ne voudrait pas fondre dans une tasse de thé. Oh!le comte n'a jamais été un grand bavard, mais parler lui demande à présent un effort quasi insurmontable. Ainsi,lors- que son neveu Stani a le toupet de le charger de demander pour lui la main d'Hélène Altenwyl, sa fiancée d'avant-guerre, le comte n'a pas la force de s'y opposer. A quoi bon lutter, se battre?
Hélène l'aime-t-elle toujours? Lui-même, est-il sûr de savoir encore aimer? Faceàce revenant dont les émotions semblent paralysées, prises dans la glace, Hofmannsthal brosse le portrait d'une femme assez fine et généreuse pour ne pas se laisser duper par cette indifférence apparente.
Elleprendra Bühl par la main et le délivrera de son enfer. Rares au théâtre les personnages de fem- mes aussi beaux, subtils et nobles qu'Hélène Altenwyl, capable d'«aimer pour deux )).
A dire la vérité, le spectade de Jacques Lassalle n'est pas totalement exempt de défauts. Il comporte certaines erreurs de distribution, et surtout d'inutiles longueurs. On aurait pu sans dommage pratiquer de larges coupures dans le premier acte. N'importe. Nous serons toujours redevables à Jacques Lassalle de nous avoir fait
découvrir ce chef-d'œuvre d'humour et de sensi- bilité, et à Andrzej Seweryn (Hans Karl Bühl), Dominique Labourier, Marianne Basler et Hugues Quester de lui avoir donné vie. Imaginez notre enthousiasme si l'on exhumait tout àcoup une pièce inédite de Racine ou de Shakespeare. C'est ce qui vient de se produire.•
P.-s. Le spectacle ne se donnera peut-être plus lorsque cette chronique paraîtra. On veut espérer qu'il sera prolongé ou bien repris la saison pro- chaine. Sachez en tout cas que le texte de Hugo von Hofmannsthal est publié aux éditions Ver- dier.