A C T I O N C O N C E R T E E I N C I T A T I V E
Terrains, techniques, théories
Travail interdisciplinaire en sciences humaines et sociales
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eAPPEL A PROPOSITIONS
DATE DE RECEPTION : 3 MAI 2004 CACHET DE LA POSTE FAISANT FOI
dossier en 8 exemplaires
MINISTÈRE DÉLÉGUÉ À LARECHERCHE ET AUXNOUVELLESTECHNOLOGIES
Michel Lussault, directeur de l’ACI Terrains, techniques, théories
Travail interdisciplinaire en Sciences humaines et sociales Bureau Foch 314
Direction de la recherche 1 rue Descartes - 75231 Paris cedex 05
Renseignements scientifiques Renseignements administratifs et financiers
Catherine Courtet - tél : 01 55 55 87 21 Michèle Guillemot - tél : 01 55 55 87 57 [email protected] [email protected] Claude Meidinger – tél : 01 55 55 84 71
OBJECTIFS ET ATTENDUS P 3
THEMES PROPOSES P 5
●AGES, TEMPS DE VIE ET RAPPORTS DE GENERATION
P 5
•Les âges de la vie en question
•La gestion des temps de vie
•Les solidarités familiales intergénérationnelles
•Solidarités privées et publiques
●PRATIQUES ET TECHNIQUES DU CORPS
NORMES,REPRÉSENTATIONS,ACTIVITÉS,HANDICAPS
P 9
• Le corps humain modelé, réglé : pratique et régulation du corps
•Corps, symbole, création
•Cognition, représentation, perception
•Corps en activité
•Corps et handicap
●TRADUIRE, INTERPRETER, TRANSMETTRE
P 1 3
•Traduction, sens et différence culturelle
•Transcription, interpretation artistique
•La traduction comme outil scientifique
•La traduction comme explication et description
•Transmission d’information, de savoirs
•De la théorie a l’action : une traduction
•Les enjeux politiques et sociaux de la traduction
●L’ERREUR
P 16
•Identification, classification, quantification de l’erreur
•Le traitement de l’erreur
•Pragmatique de l’erreur
THEME PERMANENT P 21
●SHS DES SHS, DYNAMIQUES DES METHODES, DES OBJETS, DES ENJEUX DANS LES DISCIPLINES DES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES
TYPES D’OPERATIONS SOUTENUES
ET EVALUATION, SUIVI ET RESTITUTION P 23
●CONDITION DE RECEVABILITE DES DEMANDES
●PROJETS DE RECHERCHE
●EVALUATION, SUIVI, RESTITUTION
OBJECTIFS ET ATTENDUS
Depuis une vingtaine d’années et parallèlement au recul des paradigmes dominants des années 1960-70 (structuralisme, marxisme, psychanalyse), on a pu observer des modifications importantes des sciences humaines et sociales, de leurs discours, de leurs objectifs, de leurs méthodes et des modalités de leur structuration disciplinaire.
L’évolution du rapport de nombreuses disciplines des sciences humaines et sociales à la cons- titution du matériau empirique et à l’expérimentation, ainsi qu’aux démarches déductives et à la modélisation, paraît bien illustrer ce mouvement. Un autre indice de ces modifications est la diffusion des différents paradigmes de la micro-analyse, ou encore l’importance prise par les approches pragmatiques. Cet approfondissement théorique et méthodologique a toutefois conduit à un renforcement de la spécialisation qui aboutit souvent à un isolement accru des disciplines.
Partant de ce constat, l’Action Concertée Incitative (ACI) «Terrains, techniques, théories. Travail interdisciplinaire en sciences humaines et sociales» vise à contribuer à la poursuite de ces évolutions et, dans le même temps, à renforcer les collaborations entre disciplines à l’occa- sion de travaux communs.
OBJECTIFS
L’hypothèse à l’origine de cette ACI est que le travail sur les terrains, les techniques, les théo- ries spécifiques à chaque discipline est un moyen essentiel et une condition d’un travail inter- disciplinaire scientifiquement fécond (à l’intérieur des sciences humaines et sociales tout d’abord, et entre celles-ci et les autres sciences). Cette fécondité repose sur la capacité des spécialistes des différentes disciplines à rendre leurs procédures et leurs concepts mutuelle- ment intelligibles, à construire et faire évoluer, dans une relation permanente aux autres dis- ciplines, leurs terrains, leurs techniques, leurs théories.
L’interdisciplinarité, par les jeux de points de vue et de décentrement qu’elle autorise, appa- raît comme un stimulant de la réflexivité et l’une des conditions de la construction d’objets scientifiques et de l’établissement de problématiques inédites. De surcroît, elle est un bon moyen d’assurer la mise en place de programmes de recherche collectifs qui permettent la co- production de savoirs, et de stimuler la capitalisation et la circulation des connaissances.
ATTENDUS
Les projets de recherche présentés qui se consacreront nécessairement à des objets précis, devront également faire des terrains, des techniques ou des théories, des sujets de leurs travaux.
Le travail interdisciplinaire exige notamment un effort de réflexivité sur les pratiques cogniti- ves et les méthodes des disciplines. C’est souvent via les terrains et les techniques que s’éla- borent des démarches interdisciplinaires ; ceux-la nécessitent des procédures d’ajustement entre disciplines souvent plus aisées et moins chargées de significations institutionnelles et symboliques que ce que réclame l’ajustement des points de vue sur les théories ; enfin, les interdépendances sont souvent fortes entre les formes du travail de terrain ou les techniques d’une discipline et les théories qu’elle construit.
Cette ACI est conçue pour permettre à l’ensemble des disciplines des sciences humaines et sociales, sans exclusive, de s’impliquer dans la démarche proposée. Elle vise, en particulier, à donner la possibilité aux spécialistes des lettres et des humanités, mais aussi du droit, sou- vent moins familiers que ceux des sciences sociales à la logique des appels à propositions, de
soumettre des projets. On attend des équipes qui soumettront, outre l’exposé des objectifs scientifiques poursuivis et des procédures qui seront utilisées, une clarification de leurs concepts et méthodes, et des modalités envisagées pour les interactions entre disciplines.
TERRAINS, TECHNIQUES, THEORIES
Le terrain n’est pas un "donné" pour un chercheur, il se construit par des procédures com- plexes. C’est là où se manifeste l’attitude empirique d’un scientifique. Il supporte de nomb- reux types de méthode de production de données — dont les définitions et les usages varient selon les disciplines : traitement d'archives ou de traces, mesures et prélèvements, question- nement standardisé du type enquête par questionnaire ou plus ouvert par entretien, observa- tion in situ de type ethnographique, relevés de formes et croquis, faits de langue, etc. La mise en œuvre des méthodes, des techniques, des pratiques, représente une expérience scienti- fique à la fois normée et normative dont il importe de comprendre les logiques et les mani- festations.
On définira les techniques comme l’ensemble des méthodes, procédés et instruments élabo- rés et mis en œuvre par les chercheurs dans leur activité de recherche. Ce champ, très vaste (qui va de la rhétorique aux systèmes d’information géographiques, en passant par les outils de numérisation, les techniques de mesure, les compétences descriptives, les procédures d’enquêtes et de sondage, la constitution des grands corpus de données, etc.) n’est pas sou- vent abordé en tant que sujet de réflexion à part entière par les chercheurs en sciences humai- nes et sociales. Il paraît pourtant essentiel de penser le rôle des techniques dans la constitu- tion des démarches disciplinaires et interdisciplinaires.
Par le terme théories, on entendra ici, de façon extensive (sans limiter le mot à sa dénotation stricte de système hypothético-déductif) un ensemble ordonné et dynamique de connaissan- ces par lequel des scientifiques tentent d’unifier l’intelligibilité de phénomènes, objets de connaissance. Dans ce cadre, en sciences humaines et sociales, la théorie peut se présenter sous des tours variés (au-delà même de la séparation classique entre théories formelles et théories factuelles). Approcher les théories des sciences humaines et sociales permet d’exa- miner leurs évolutions, les échanges interthéoriques, mais aussi les concepts et notions qui les jalonnent, ainsi que le problème des lois que, parfois, elles sont censées englober. Cette question des lois scientifiques formalisables (et des modes de leur formalisation envisagea- bles) paraît importante, tant elle nourrit de réflexions et de débats.
THEMES PROPOSES
AGES, TEMPS DE VIE ET RAPPORTS ENTRE GENERATIONS
L’âge est pour les sciences sociales une variable centrale mais multiple, qui recouvre à la fois les effets du vieillissement biologique, la transformation des rôles et des statuts sociaux tout au long du cycle de vie, la succession de générations marquées par des événements diffé- rents, et des effets de période (crise économique, guerre) affectant simultanément toutes les classes d’âge.
Ces différentes dimensions sont logiquement distinctes, mais elles sont d’ordinaire associées dans la structuration sociale des cours de vie : il est souvent difficile d’identifier leurs poids respectifs, même si diverses techniques (notamment celles de l’analyse longitudinale) per- mettent de distinguer dans une certaine mesure ce qui relève des effets d’âge, des effets de génération et des effets de période. Et ce d’autant plus que ces dimensions sont interdépen- dantes : l’allongement de la durée de la vie a des incidences sur la définition sociale de ses étapes successives et sur l’organisation des rapports entre les générations ; réciproquement, l’évolution des rapports entre les classes d’âge, des relations entre enfants, parents et grands- parents, n’est pas sans effets sur les positions objectives et les représentations collectives associées à chaque moment du cours de vie. Dans leurs réponses à l’appel à propositions, les chercheurs sont invités à prendre en compte ces interactions, quelle que soit l’entrée théma- tique dans laquelle ils s’inscrivent plus spécifiquement.
LES ÂGES DE LA VIE EN QUESTION
Les évolutions démographiques récentes marquées notamment par le vieillissement de la population et par un accroissement du temps de cohabitation entre parents et enfants, celles intervenues dans le domaine des trajectoires professionnelles, ont conduit les chercheurs en sciences humaines et sociales à reconsidérer les différentes périodes du cycle de vie des indi- vidus.
Le raisonnement en termes d’âges de la vie, ou en termes plus modernes, de périodes du cycle de vie, est ancien. Les âges de la vie sont structurants dans la plupart des sociétés dites traditionnelles, et occupent donc une place importante dans les travaux des historiens et des anthropologues. C’est ainsi que ces travaux ou le langage courant distinguaient : l’enfance, la jeunesse, la maturité, la vieillesse.
Quelles sont la pertinence et les limites de tels découpages dans une société où le passage d’un âge à un autre est de moins en moins datable, apparaît de plus en plus comme un pro- cessus étalé dans le temps et soumis à des calendriers et à des formes d’enchaînement diffé- renciés ? Non seulement les frontières entre les âges de la vie se brouillent la dynamique des périodes de la vie se diversifie, mais ces périodes sont elles-mêmes marquées par des ruptu- res tant dans la carrière professionnelle (chômage, préretraite) que dans la vie familiale (sépa- ration, divorce, nouvelle union, familles recomposées). Evolutions et ruptures ne suivent d’ailleurs pas un ordre linéaire. Des retours en arrière sont possibles, aussi bien en matière de statut familial qu’en matière d’emploi (du poste stable à l’emploi précaire) ou de logement (recohabitation avec les parents, retour de la propriété à la location, d’un grand appartement à un studio…). Même s’ils ne représentent pas une nouveauté historique radicale, ces multi- ples phénomènes de réversibilité contribuent à mettre à l’épreuve les représentations (savan- tes, politiques, culturelles…) qui sont associées aux notions usuelles d’âges de la vie ou de cycle de vie. N’y a-t-il pas des décalages entre les seuils administratifs et légaux, les catégori- sations communes ou mise en forme par la statistique (les plus de soixante ans), le marché (les seniors) et les représentations qu’ont les individus de leur avancée en âge ?
Tout en prenant appui sur les travaux déjà réalisés sur le sujet, les projets de recherche doivent
proposer de nouvelles recherches s’orientant notamment dans les directions suivantes :
● Les différences induites, dans la dynamique des cours de vie, par le genre, le niveau socioculturel, le milieu professionnel, le lieu de résidence, l’origine familiale…
● La coopération interdisciplinaire, qui est au principe de l’ensemble de l’ACI, et qui doit conduire, en l’occurrence, à mettre en relation des modes de découpage des " âges de la vie " qui varient parfois d’une discipline à l’autre, selon que l’accent est mis sur le rapport à la formation, au travail et à l’emploi, sur l’habitat, sur la vie familiale, sur le statut juri- dique, sur les attitudes et les comportements, sur les usages en termes de langues, de cul- ture, de mobilité, de divertissements, d’activités ludiques ou sportives, sur les représenta- tions littéraires et artistiques des âges et des générations, etc.
●Les comparaisons internationales, et notamment européennes.
LA GESTION DES TEMPS DE VIE
On constate une réduction importante du temps consacré à l’activité professionnelle par rap- port au temps de vie. Quels sont les effets de la valorisation de la société du temps libre comme modèle dominant ? La réduction du temps de travail n’a-t-elle pas engendré de nouvelles inégalités, que ce soit entre les genres et les milieux sociaux, en termes de valorisation du temps dit libre et d’accès à la culture (et/ou à la consommation), de conditions de travail et d’in- tensité au travail ? Conjointement, il semble que l’on assiste à une désynchronisation des temps sociaux et au déclin de certaines formes traditionnelles de scansion de la vie collective.
Quelles en sont les conséquences en termes de partage des tâches entre hommes et femmes, de conciliation entre vie familiale et professionnelle et d’articulation temps de travail/temps sociaux ? Quels sont également les effets à long terme de l’exclusion de l’emploi d’une part importante de la population en âge de travailler, en échange d’une assistance ?
L’un des thèmes importants aujourd’hui dans l’étude des âges de la vie concerne l’éducation et plus particulièrement l’analyse des trajectoires et choix individuels en matière d’études.
Quels sont les déterminants les plus importants de ces choix : l’orientation scolaire et les mécanismes de sélection, les influences et ressources de l’entourage familial, l’environne- ment social, l’information sur les perspectives du marché du travail, les revenus anticipés ? Si l’on pense, par exemple, que les rendements de l’éducation sont susceptibles d’expliquer des phénomènes tels que la chute des effectifs en sciences dures à l’Université, il faut étudier la manière dont se forment les anticipations de rendements salariaux et dans quelle mesure les rendements observés expliquent les choix de poursuite d’études et de filières. Il est possi- ble de s’intéresser aux aspects de mobilité géographique induits par les stratégies de forma- tion, d’emploi et les options de modes de vie.
Les conditions d’insertion professionnelle et les débuts de carrière des jeunes diplômés sont particulièrement intéressants à étudier. Les conséquences d’une transition progressive vers activité professionnelle ou, au contraire, d’une entrée en activité par une brutale rupture avec les études doivent être examinées en considérant les niveaux de formation et la nature des emplois occupés. Le travail en cours d’étude est-il un handicap ou un facteur favorable ? Ces espaces transitionnels ont fait l’objet de nombreux travaux qui peuvent être enrichis par la prise en compte d’une comparaison sur la longue durée. Quelles anticipations ces phases de transition longue ont-elles encouragées ? Quelles pratiques ont-elles engendrées dans la répar- tition entre le travail et les études ? La possibilité de formation tout au long de la vie modifie- t-elle les comportements ? Peut-on dégager des profils d’insertion prenant en compte des caractéristiques personnelles, des facteurs de sociabilité et de rapports familiaux.
D’une façon plus générale, et au-delà des " études " stricto sensu, comment les différentes for- mes d’apprentissage et de formation interviennent-elles aujourd’hui dans la gestion indivi- duelle, familiale et sociale des temps de vie et des âges ? Des notions comme la " carrière ", le " développement personnel ", " l’aboutissement ou l’œuvre d’une vie " ont-elles un sens perceptible maintenant, selon les âges et les générations ?
LES SOLIDARITÉS FAMILIALES INTERGÉNÉRATIONNELLES
Lorsque l'on traite des relations entre générations, on est confronté à un premier phénomène
nouveau qui concerne le basculement des niveaux de vie selon l'âge. Depuis la fin des "Trente Glorieuses", on a assisté à une dégradation relative, voire absolue depuis 1990, du sort des jeu- nes ménages, et cela par rapport à l'ensemble des autres générations qui continuent de béné- ficier d'une croissance même ralentie. Pour la première fois depuis longtemps, les jeunes ris- quent ainsi de ne pas faire (au moins) aussi bien que leurs parents. A l'inverse, le sort des plus âgés a connu une amélioration constante. Un nombre croissant de nos aînés, naguère en majo- rité vulnérables et démunis, bénéficierait ainsi d'une condition plus enviable que celle de leurs enfants.
Quel est l’impact de ce retournement historique - qui accompagne une croissance de la part des plus âgés dans la structure d’âge de la population - sur les rapports entre les générations ? Dans quelle mesure est-il source de tensions et de conflits, notamment entre les générations du baby boom et de la croissance, et celles venues après qui ont connu des chances d’accès moins favo- rables à l’emploi, au patrimoine, à la représentation politique… ? Simultanément, dans quelle mesure a-t-il été un facteur de redéfinition des solidarités entre générations (liens familiaux, modalités et sens des entraides, transmissions patrimoniales, nouvelles formes d’économie solidaire…) ?
D’autre part, les solidarités intergénérationnelles induites par cette conjoncture historique ne sont-elles pas d’ores et déjà mises à l’épreuve de l’allongement de la durée de la vie (pro- gression du quatrième âge), des incertitudes qui pèsent sur le régime des retraites, du déve- loppement de carrières professionnelles hachées ou incomplètes qui peuvent laisser craindre la paupérisation d’une partie des personnes âgées ? Sur qui repose la prise en charge des ascendants devenus dépendants ? Comment s’opèrent les arbitrages entre le maintien à domicile et la participation aux coûts de la maison de retraite ? Quels sont les facteurs qui pré- sident à l’exercice différencié des solidarités ascendantes non seulement selon les milieux socioprofessionnels, mais aussi en fonction du type de famille (nucléaire, monoparentale, recomposée…) ?
Dans le cadre des relations familiales intergénérationnelles, les échanges et transferts pré- sentent la spécificité de résulter d’un mélange complexe de contraintes (légales, symboliques ou autres) et de choix volontaires qui conditionnent les mécanismes de solidarité entre les générations (les jeunes, les actifs et les vieux). Quelles sont aujourd’hui les motivations sous- jacentes à cette solidarité volontaire et quels sont les principes de justice qui les informent ? Sont-ce les mêmes motivations qui permettent d’assurer tout autant les solidarités familiales descendantes (l’éducation par exemple) qu’ascendantes (la retraite par exemple) ? Comment sont susceptibles d’interagir les contraintes et les motivations en fonction des différents modèles familiaux et de leur évolution historique ? Qui, dans la famille, assure la charge sym- bolique, matérielle et financière de ces aides et soutiens ? En quoi l’évolution du statut des femmes conduit-elle à une modification des formes de solidarité ? En quoi ceci modifie-t-il les représentations sociales relatives aux tâches de soin, de soutien, d’aide aux autres (que celles-ci soient assumées dans la sphère domestique, dans la sphère publique et associative, dans la sphère marchande), ainsi que les temps et les ressources qui y sont alloués ? La dimension éthique de ces questions ne doit pas être négligée et n’entraîne pas forcément un moralisme contraignant ou un volontarisme inadéquat. Ne faudrait-il pas, pour tenir comp- te des inégalités induites par les différences entre âges de la vie, repenser les principes de la justice ? Certains courants du féminisme américain et de la pensée sociale et morale contem- poraine suggèrent que le modèle dominant de l’éthique, fondé sur la rationalité de l’action et sur les droits, devrait être corrigé sur la base d’une éthique de la sollicitude, de l’attention et du soin (care ethics). L’attention à l’humain en tant qu’il est vulnérable et faible (l’enfant, le malade, la personne âgée) ne constitue-t-il pas un mode de relation nouveau par rapport au mode classique de la relation à l’autre ?
L’importance des solidarités familiales intergénérationnelles renvoie à la nécessité de dispo- ser de mesures à la fois qualitatives et quantitatives des différents transferts et formes d’ai- des (monétaires et non monétaires). Les formes de transfert d’ordre non monétaire peuvent être essentielles (les aides en temps aux parents âgés, les services sous forme de garde d’en- fants ou bien encore la cohabitation entre les générations). De telles mesures, dont la dimen- sion historique ne saurait être également négligée, semblent en particulier indispensables à une juste compréhension de la diversité des familles et des inégalités intergénérationnelles.
Il serait, de plus, opportun d‘analyser conjointement formes d’aides descendantes et ascen- dantes et les emplois du temps (hommes et femmes).
SOLIDARITÉS PRIVÉES ET PUBLIQUES
L'augmentation des dépenses publiques en faveur des plus âgés constitue un élément de contexte important. L’économie des rapports entre générations se limite souvent à la consi- dération de deux acteurs, le marché et l’Etat, en oubliant la famille ou plutôt les familles, avec des configurations très variées. Il est important d’explorer comment le marché, la famille et l‘Etat peuvent se répartir la charge et le financement des besoins associés aux deux périodes de dépendance que sont la jeunesse avec l’éducation et la vieillesse avec la retraite. L’Etat doit- il d’abord donner aux jeunes ou plutôt aux vieux, et ainsi substituer la solidarité familiale à la solidarité publique ? Poser la question conduit à reconnaître la prise en compte du détour familial dans la gestion publique des âges de la vie, sans toutefois négliger la différence de nature et la non substitution entre le principe politique de la solidarité entre citoyens et les mécanismes d’entraide entre proches. Aussi ne peut-on se contenter d’une analyse en termes d’inégalités de ressources, laquelle ne renverrait qu’aux seules redistributions inter et intra- générationnelles opérées par les politiques sociales, sans prendre en compte l’analyse des interactions entre solidarités publiques et solidarités privées. Les difficultés actuelles de l’Etat providence sont-elles susceptibles de conduire à un renouveau ou une modification des soli- darités de proximité, pour qui et sous quelles formes ?
Dans le cadre des contraintes budgétaires auxquelles sont et seront soumis les Etats euro- péens, les conséquences d’une diminution importante des transferts publics ascendants (retraite et santé, les 60 ans ou plus percevant aujourd’hui chaque année près de 19% du reve- nu national) doivent être mieux comprises. Les trois générations (retraités, actifs et jeunes) risquent d’être pénalisées dans une situation où la solidarité familiale prendrait mal le relais d’un Etat providence affaibli.
Une telle diminution comporte-t-elle le risque de mettre en cause le réseau des solidarités générationnelles au sein des familles des classes modestes ou moyennes ? Dans ces familles, si la génération " sandwich ", celle des actifs, doit non seulement s’occuper plus de ses vieux parents mais également aussi investir davantage dans la préparation de leur retraite, ces efforts combinés peuvent-ils conduire à négliger l’éducation des enfants ? Les familles aisées bénéficiant a contrario de la baisse des prélèvements publics, en quoi l’augmentation de tel- les inégalités est-il susceptible de provoquer un ralentissement de la croissance à long terme par la diminution des investissements éducatifs familiaux ?
Les chercheurs sont également invités à élargir leur regard au-delà du triptyque formé par l’Etat, la famille et le marché, en s’intéressant au rôle joué en matière de solidarité par les associations bénévoles, les institutions religieuses, les voisins, les réseaux de sociabilité et toutes les formes nouvelles d’associations… Plusieurs pays européens incluent désormais, dans leurs recherches sur les solidarités, cette dimension importante qui mérite d’être davan- tage explorée dans le contexte français. Par ailleurs, l’offre et les conditions d’accès aux ser- vices destinés aux populations âgées mériteraient des analyses comparées, notamment au niveau européen.
Qu’en est-il de l’exercice de la solidarité dans les situations de rupture familiale, profession- nelle, dans l’accès au logement ? Quelles sont les principales disparités dans l’exercice de cette solidarité (classes sociales, zones géographiques…) ? Observe-t-on de nouvelles formes de solidarité ? Comment les solidarités familiales s’articulent-elles avec les différentes aides publiques (RMI, API…), notamment dans les situations de pauvreté ? Enfin, il conviendrait d’a- nalyser les phénomènes de rupture des solidarités ou d’anti-solidarité.
PRATIQUES ET TECHNIQUES DU CORPS
NORMES,REPRÉSENTATIONS,ACTIVITÉS,HANDICAPSIl s’agit de s’intéresser au corps en tant que tel, dans son inscription sociale et spatiale, comme sujet de pratiques, d’apprentissage, de techniques corporelles, support d’identité, mais aussi comme matériau et objet pour diverses techniques. Les pratiques et les techniques du corps sont ainsi envisagées au double sens de l’expression : le corps comme acteur de la technique, mais aussi le corps comme soumis à la technique ou usant de techniques, par exemple par des appareillages et outils qui le prolongeraient. Il ne s’agit pas d’opposer clas- siquement le corps et l’esprit, comme dans une approche spiritualiste (corps personne), ou matérialiste (corps chair, objet).
Le rapport spécifique au corps pourrait être interrogé à partir de la problématique du handi- cap, trop souvent négligée dans les réflexions théoriques ou phénoménologiques sur le corps, qui prennent la " normalité ", la complétude et la mobilité comme un préalable. La fai- blesse des études sur le handicap, en France, conduit à s’interroger sur les formes de catégo- risation. La question du handicap si elle n’est pas posée seulement comme un problème indi- viduel lié à des déficiences, permet l’articulation d’une réflexion sur le corps et ses techniques, et concerne directement les sciences humaines et sociales. Mais surtout la question du han- dicap permet une articulation éclairante entre réflexions sociale, médicale et technique. Il s’a- git à la fois des capacités fonctionnelles des personnes et de leur participation à la vie socia- le. La réflexion sur le handicap est représentative de la relation du sujet à son corps, de la société au corps et de la construction de normes sociales. Ces dernières pouvant être exami- nées dans une perspective historique et de comparaison interculturelle.
Ainsi, la question des pratiques et techniques du corps permet d’articuler la question du han- dicap à l’ensemble des questions que pose aujourd’hui le statut du corps humain. Le corps est du côté de l’instrumentalité, de la matérialité, de la technique, objet susceptible d’appropria- tion, construction et modification. Il est aussi du côté de la représentation, en tant qu’entité douée d’une nature et d’une valeur intrinsèques (cf. le radical sanscrit karp beauté).
A-t-on, ou est-on, un corps ? Ici encore, le handicap apporte un éclairage crucial. Le corps peut être alternativement vu comme encombrant, extérieur et possédé, expressif dans le cas de l’autonomie. Le corps est aussi du côté de la connaissance, comme source d’interprétation et de représentation, d’apprentissage, perception sensorielle et d’activités cognitives, mais aussi du côté de l’éthique, du mystère et de l’opacité ou de la souffrance.
Il faut donc examiner le corps dans son inscription matérielle et dans ses diverses techniques corporelles : corps instrument, corps appareillé, corps organes, corps physique, corps identi- té, corpus. Cela implique d’autres dualismes :
• Corps physique (au sens scientifique)/ corps humain
• Corps vivant/cadavre (un des sens premiers de corpus)
• Corps comme surface, extérieur, peau/ corps comme récepteur sensoriel, interface inté- rieur-extérieur
• Corps réalité matérielle / corps propriété intrinsèque d’un humain/corps contraint
• Corps révélateur, expressif /corps dissimulateur
LE CORPS HUMAIN MODELÉ,RÉGLÉ:PRATIQUE ET RÉGULATION DU CORPS
Les pratiques et les techniques du corps sont un matériau anthropologique que l’on peut réexaminer dans une approche pluraliste. Dans des sociétés post-industrielles travaillées par l’individualisme, la revendication à disposer de son corps dans la plénitude de ses divers usa- ges, dans tous les domaines, apparaît fondamentale. Les usages du corps révèlent aussi des marqueurs d’identité, des signes d’appartenance, des éléments de distinction, d’organisation collective de statuts sociaux. L’examen de ces tensions peut-il permettre de contribuer à l’ap- proche des transformations individu/société. Les atteintes au corps et à la personne font-elles l’objet de nouvelles régulations ? En quoi l’émergence d’un corps /personne informe-t-elle sur les évolutions du rapport à l’individu et au corps ? Les présentations sociales du corps (socia- lement différenciés, élégance, décontraction etc.), la normativité corporelle (présentation du
corps en public et en privé) peut aussi être étudiée. Les degrés dans le handicap et ses critères sont aussi liés à des représentations normatives ; d’où l’importance de la réflexion sur les cri- tères et leur renouvellement, fondé non seulement sur des représentations mais des pratiques du corps.
On observe le développement de nouveaux modes de régulation et de contrôle des usages du corps, notamment dans le domaine médical, scientifique, juridique, ainsi que de nouveaux modes de transformation corporelle. Ces manipulations du corps (déformations volontaires, scarifications, peintures corporelles, anabolisants, etc.) sont-elles le lieu d’émergence de nou- velles normes et régulations, ou une dérégulation des rapports au corps ? Pour transformer et modeler le corps, en faire un objet ou une nouvelle expression de la personne, quels apprentissages sont nécessaires, quelles manipulations ? Quelles sont les limites sociale- ment, culturellement acceptées de transformation du corps ?
Le développement conjoint de nouvelles techniques d’intervention sur le corps et de nouvel- les approches juridiques et éthiques du statut du corps (et des organes) suggère-t-il un chan- gement de paradigme quant à la place du corps dans la société ? Quel nouveau rapport à son propre corps est construit, non seulement par sa commercialisation possible (prostitution, vente de ses éléments ou produits) mais par l’intégration, beaucoup plus quotidienne, d’élé- ments artificiels ou étrangers ? La définition du sujet comme ayant, possédant son corps, un temps dépassée par la définition plus matérialiste et contemporaine du sujet comme étant son corps, peut retrouver une pertinence ou redevenir un lieu d’interrogation éthique.
Les nouvelles questions soulevées en bioéthique ne sont-elles pas liées à cette évolution du rapport éthique au corps, défini comme propriété et maîtrise ? La problématique du " consen- tement " (qui a désormais un fondement juridique) et celle de l'inviolabilité du corps semblent représentatives d'une telle évolution dans le statut du corps. Peut-on réexaminer la justifica- tion du statut " éthique " du corps et de la propriété d’inviolabilité ? Il ne s’agit pas seulement de questions d’éthique et bioéthique mais de questions sociales. Les différentes formes de soins apportés au corps (médecine, hygiène, alimentation…) sont marquées par une inscrip- tion historique, culturelle et sociale. En quoi la médecine contemporaine, ses pratiques, ses représentations (corps-ensemble-d’organes…) et les normes qu’elle véhicule, produit-elle un rapport au corps spécifique ?
Quels sont les enjeux de ce qu’on appelle le " culte du corps ", notamment dans les pratiques occidentales contemporaines (chirurgie, piercing, tatouage, exercice physique, etc.) ? Quel est le rapport de ce corps volontairement reconstitué, transformé, morcelé au corps " involontai- rement " transformé ou soumis au handicap ? Quelles sont les spécificités de ces nouvelles pratiques ?
On pourra ainsi confronter les différents prolongements et annexes des corps, les appareilla- ges et techniques destinés aux handicapés et l’apprentissage des gestes permettant l’insertion sociale et spatiale des handicapés.
Corps/objet/marchandise : prostitution, trafic d’éléments corporels. Y-a-t-il une transformation du corps en marchandise ou l’émergence de régulations spécifiques ? Quelles sont les consé- quences en retour sur les usages du corps, sur les rapports des individus à leur corps et à celui de l’autre, en termes de normes sociales ? Les représentations d’un corps sans esprit pour- raient également être analysées : le cyborg (union de la machine et de l’organisme – corps matière, corps instrument), certaines biotechnologies.
On pourra aussi examiner l’évolution des attitudes sociales, morales et médicales envers les transformations sexuelles : corps et différence sexuelle, transexualisme, et leurs conséquen- ces (physiques, sociales, psychologiques…) pour les sujets de ces transformations corporel- les et plus largement en termes d’émergence d’un nouveau rapport, social et moral, au corps et à l’identité.
CORPS,SYMBOLE,CRÉATION
" Le corps humain est la meilleure image de l’âme humaine " (Wittgenstein, Investigations phi- losophiques). Parce qu’il l’exprime ou parce qu’il l’imite ? Le corps est à la fois lieu et acteur de l’expression : l’expression du corps et par le corps est à la fois manifestation d’une identi- té assumée et forme de dissimulation (cf. masque, parure). On peut ainsi étudier les questions
de gestuelle et de kinésique : l’expression du corps relève-t-elle de modalités sémiotiques et sémantiques ? A-t-elle à voir avec l’expression linguistique et intellectuelle, ou va-t-elle à son encontre ?
Quel type de rapport est en jeu dans l’action du sujet sur le corps ? On peut le demander à propos du Body art qui met à l’épreuve un corps matériel malléable et indifférencié, ou à pro- pos des automutilations ou encore de certaines représentations cinématographiques de vio- lence extrême.
Qu’est-ce qu’une attitude, une posture ? Quelque chose qu’on donne à son corps ou que le corps vous donne ? L’attitude survient-elle sur le corps, ou le corps est-il de toute façon atti- tude ? Faut-il alors parler de pratiques corporelles ou d’expressions corporelles ? Le sport, la danse sont des objets centraux pour la réflexion, en raison de l’importance de leur représen- tation dans la société, de l’évolution historique des formes d’apprentissages et de pratiques.
La diversité culturelle et anthropologique des représentations du corps (modes de descrip- tion, de mise en scène et de mise en valeur du corps (corps souffrant, corpsextatique...), cri- tères du beau et de l’effrayant) pourrait être examinée. Un point sensible serait la différence souvent admise entre pornographie et érotisme : un usage spécifique du corps est-il le prop- re de l’image pornographique ? Les représentations du corps peuvent être envisagées non seulement à travers l’esthétique, les images du corps (littérature, cinéma, publicité, arts plas- tiques)
La place du corps (sacré et profane) dans les différentes religions, les représentations et les pratiques, de même que les rites funéraires pourront faire l’objet d’études comparées. N’y a- t-il pas à la fois des phénomènes d’émergence d’une nouvelle sacralisation et moralisation du corps vivant (corps/temple/sanctuaire, devoir de prendre soin de son corps…) et des formes de désacralisation (médicalisation de la mort…) ?
COGNITION,REPRÉSENTATION,PERCEPTION
Le corps n’est pas seulement expression, mais aussi vecteur de communication. Il est également métaphore (du social, de la collectivité, corpus/corps social). Aussi la distinction corps/esprit est diluée dans une image globale du corps pensant (cf. l’idée de cognition incarnée).
Il y a une épistémologie du corps : l’image du corps et de l’organisme sert de base de méta- phores ou d’analogies plus abstraites (depuis les cosmogrammes à l’image du corps animal ou humain jusqu’aux schèmes d’images kinésiques). Le corps vivant, grouillant comme repré- sentant la forme de vie humaine, le corps-ensemble-d’organes comme modèle d’analyse d’une collectivité (organisme social, fonctionnalisme culturel, etc.). Comment s’explique le succès de métaphores comme celles du corps vivant pour représenter la connaissance, la cul- ture, l’histoire ? Est-ce le caractère à la fois unifié, fini/divers, ouvert du corps humain ? Ne faut-il pas inverser la perspective classique du sujet guidant ou habitant son corps (" enve- loppe corporelle ") et se replacer dans la perspective du corps matériel, physique ? On peut ainsi envisager le rôle des expériences et pratiques corporelles dans la perception et la for- mation des représentations mentales. Un tel renversement permettra de repenser le corps handicapé : passer par exemple, de la problématique du rapport à " son " corps à une appro- priation de l’espace.
La question de " l’appropriation " de son propre corps par le handicapé mérite d’être réinves- tie. Selon quel processus d’acceptation passe l’appropriation (pratique, sociale) du monde extérieur ? La technique vient-elle compenser des déficiences individuelles ou est-elle un moyen appropriation du monde ?
CORPS EN ACTIVITÉ
Les différentes formes d’activités professionnelles génèrent des formes d’engagement corpo- rel spécifique qui pourraient être étudiées. Les évolutions organisationnelles et techniques sont à l'origine de nouvelles sollicitations du corps dans le travail, soit par leur forme, soit par leur ampleur. Le corps peut être mis à l'épreuve à travers des sollicitations physiques, l'expo- sition à des risques physico-chimiques, mais aussi à travers le rapport psychique au travail et
son inscription corporelle. Les travaux de recherche pourront porter sur :
- la compréhension et la modélisation de l'usage du corps dans le travail (corps comme "
appui ", corps et vigilance, corps et attention, formes de souffrance éventuelles…), - l'analyse des pratiques de prévention de ces atteintes et des effets des différentes appro- ches de la prévention de la souffrance du corps au travail,
- les risques d'exclusion, le maintien dans l'emploi, la réinsertion et la gestion des tra- vailleurs dont le corps a subi les effets du travail, les risques de sélection sur des critères physiques et corporels,
- les effets hors-travail des atteintes professionnelles du corps,
- la prise en compte de la sollicitation professionnelle du corps dans les approches plus généralistes de la santé (santé publique, organisation du système de soins) et par les acteurs socio-économiques.
Quels sont les figures, la mesure, les critères de la souffrance et son " lieu " ? Quel est le lien entre la douleur, son expression, sa prise en charge, son traitement ? Quelles sont les formes de déni ou de valorisation de la souffrance et leurs usages éventuels ? Quelle est la place de la souffrance dans le handicap ? Quelle transformation du rapport au corps s’opère dans la souffrance ? Y-a-t-il de nouvelles formes d’actions publiques qui s’appuient spécifiquement sur la souffrance corporelle ?
CORPS ET HANDICAP
Une attention particulière pourrait être portée à l’articulation entre handicap mental et phy- sique. La définition du handicap psychologique, de plus en plus souvent évoqué au plan médi- cal et juridique, ouvre de nombreuses questions. Comment sont établis les critères ? Quelles sont les manières de remédier ou de compenser les handicaps ?
Les différentes formes de handicaps (physiques, psychiques, mentaux) se définissent-elles avant tout comme manques (déficiences et incapacités) ou encore comme des situations, des activités et des positivités : quelles nouvelles normes peuvent-elles découler de cette évolu- tion ? Il est, par ailleurs, nécessaire de penser le rapport à l’environnement, la participation sociale pour chaque individu. La question des inégalités (sociales, de genre, géographiques, économiques, culturelles…) face au handicap et à sa reconnaissance mériterait d’être appro- fondie. Comment peut-on analyser les politiques publiques qui sont mises en place en faveur des personnes handicapés dans les pays développés ? Comment la conception des espaces communs (urbanisme, transports…) pourrait-elle mieux prendre en compte les handicapés ? La recherche sur le handicap concerne aussi l’analyse de l'activité, des besoins et méthodes d'évaluation. Dans leurs activités quotidiennes, les personnes handicapées se trouvent confrontées à des tâches complexes qui nécessitent des enchaînements d'actes simples mais dont l'articulation exige des traitements cognitifs, des décisions et des manipulations. Il est nécessaire de développer des méthodes d'analyse des activités quotidiennes qui mettent en relief tous les blocages, gênes ou ralentissements qui entravent la réalisation globale de ces activités, que ceux-ci proviennent des caractéristiques de l’individu ou de la société. Cela implique l'élaboration de méthodes de collecte et de traitement de données, le développe- ment d'outils d'analyse. Ces travaux doivent porter autant sur la personne que sur son envi- ronnement d'assistance technique et humaine immédiate et sur son environnement physique.
L’étude des méthodes/dispositifs les plus écologiques, c'est-à-dire en situation la plus proche possible de l'activité réelle, ainsi que les travaux sur les modalités de renouvellement des modes de conception (prise en compte des conditions d’usage…) seront privilégiés.
Les projets qui associeront des laboratoires en sciences humaines et sociales et des labora- toires dans des disciplines comme la robotique, l’informatique, la bio-médecine, seront suivis conjointement par l’ACI " Terrains, techniques, théories. Travail interdisciplinaire en sciences humaines et sociales " et l’appel à projets " Technologie pour le handicap " (Direction de la technologie, département DTA2).
TRADUIRE, INTERPRÉTER, TRANSMETTRE
Les notions de traduction, d’interprétation et de transmission, qui sont liées, traversent de nombreux domaines : les langues, les langages, les arts, les sciences, les savoirs, l’observa- tion et le codage, l’information, l’action… La traduction combine les problèmes de la produc- tion d’un texte, d’une œuvre, en référence à un original, de la restitution ainsi que de la récep- tion de ceux-ci. Elle est tout à la fois travail du traducteur, pratique d’une médiation - que ce soit d’une langue à l’autre, à l’intérieur d’une même langue, ou d’un système sémiotique à un autre -, et produit de ce travail, état résultant de ce processus d’élaboration. Mais la notion de traduction ne met-elle pas aussi en évidence la distance entre la théorie et l’expérience , entre la pratique et la théorie, les données sensorielles et les activités cognitives, l’interprétation et la création…
TRADUCTION,SENS ET DIFFÉRENCE CULTURELLE
La traduction interlinguistique, selon l’expression de Roman Jakobson, consiste à traduire d’une langue dans une autre ; cela pose les problèmes classiques de la différence culturelle, de l’incommensurabilité, du malentendu. Les différences et ressemblances entre les langues sont une question très discutée, de même que le caractère intraduisible au sens strict de bien des termes et expressions. L’idée de l’équivalence dans la différence ou de l’équivalence sans identité, sans adéquation vise à dépasser ces difficultés. Qu’est-ce qui est traduit ? Une forme, une unité linguistique, un sens, un contenu, une pensée ? Un genre, un style ? Peut-on tra- duire sans tenir compte d’un contexte, qu’il soit linguistique, social, culturel ? Qu’est-ce qui se perd dans la traduction, qu’est-ce qui est gagné ? La résistance de la langue, du texte-source autant que du texte-cible, a été envisagée.
Les réflexions et observations des linguistes sont ici précieuses. C’est d’ailleurs sur des opé- rations de traduction implicites qu’ils s’accordent parfois à fonder leur démarche de linguiste.
Ces réflexions peuvent se combiner avec celles des anthropologues (relativisme historico-cul- turel et question du déterminisme linguistique soulevée par l’hypothèse de Sapir et Whorf, mais aussi appréhension du contexte, des savoirs d’arrière-plan, compréhension des genres discursifs…) et des philosophes (discussions soulevées par la thèse de l’indétermination de la traduction de Quine). La notion de sens/signification est évidemment en cause dans toute réflexion sur la traduction. La traduction se fonde-t-elle sur, ou détermine-t-elle l’existence d’un sens qui serait commun aux locuteurs d’une langue donnée, voire aux locuteurs de toute langue ? Cela pose la question de l’existence d’universaux dans le langage et les langues mais, aussi, de la nature du sens (sens, référence, signification contextualisée). Peut-on parler d’un noyau commun aux langues ou est-il le fantasme commun issu de leurs contiguïtés ? Ces réflexions ont profondément marqué le travail sur l’intertextualité, ou encore sur les modèles de traduction automatique (choix des langues intermédiaires, ou langues-pivot, par exemple).
TRANSCRIPTION,INTERPRÉTATION ARTISTIQUE
La traduction poétique, transposition créatrice, pose le problème de la transposition intersé- miotique, d’un système de signes à un autre. En continuité avec les questions soulevées ici, la transcription musicale (d’un instrument à un autre, d’un genre à un autre) et, plus généra- lement, le passage, la copie, l’adaptation d’un mode d’expression artistique à un autre, en musique, les ressources propres à chaque instrument n’imposent-il pas de s’éloigner de l’é- criture originale pour savoir lui rester fidèle ? Mais qu’est-ce qu’être fidèle à une œuvre, à un genre, à un style ? N’y a-t-il pas une forme de (re)création dans toute interprétation ? Toute interprétation n’est-elle pas marquée par le contexte de l’époque ? Toute interprétation d’une œuvre ancienne n’implique-t-elle pas l’apprentissage d’une nouvelle langue ? La multiplicité des versions et variantes, ou encore le cas de l’improvisation à partir d’un thème présentent ici un intérêt.
LA TRADUCTION COMME OUTIL SCIENTIFIQUE
La traduction joue également un rôle significatif dans l’élaboration scientifique puisqu’elle implique une action d’interprétation et de réinterprétation. Ainsi en est-il de la traduction logique ou mathématique de problèmes et d’expressions, de l’interprétation des systèmes, ou de la formulation des savoirs pratiques liés à l’expérience en termes de connaissances expli- cites. Par ailleurs, on peut envisager la traduction pour son rôle dans la circulation des concepts, notamment dans le passage d’une discipline à une autre : la traduction sert alors l’interdisciplinarité. Dans le même ordre d’idées, la traduction, en ce qu’elle permet le dépla- cement et l’adaptation de corps de connaissances et de savoirs, contribue à l’émergence de voies de recherche originales.
Les terminologies scientifiques ayant en partie recours à des unités du langage naturel, qui se trouvent spécifiées, se pose ici aussi la question du rapport de la langue commune à une lan- gue ou des langues de spécialité, ou encore des langues de spécialité entre elles.
LA TRADUCTION COMME EXPLICATION ET DESCRIPTION
Quel type de traduction requiert l’explication, la description verbale ou imagée de savoir-faire ou de techniques ? Réciproquement, comment s’opèrent les passages d’un problème ou d’une solution énoncés discursivement à leurs formes spatiales (échelle, localisation), ou encore le passage d’une forme spatiale à une autre, dans l’élaboration d’un projet d’aména- gement, par exemple ? De plus, la question de la traduction spatiale (les différentes échelles mobilisées, leur degré de transitivité), l’inertie de son interprétation qui orientent, ou non, les comportements des décideurs, se pose de manière aiguë aux sciences sociales de l’espace.
TRANSMISSION D’INFORMATION,DE SAVOIRS
La traduction pose également de façon nouvelle la question de la transmission de sens, d’in- formation et de contenu mental, ainsi que celle de la réappropriation par le récepteur, lecteur ou auditeur.
Que peut-on transmettre ? Qu’entend-on, par exemple, par transmission de valeurs, de connaissances, d’héritage ? Quelle est la perte, ou au contraire, le supplément d’information ou de contexte dans la transmission ? La question de la transmission de savoir-faire et des voies auxquelles celle-ci a recours mérite d’être étudiée.
En quoi la prise en compte de la transmission implique-t-elle des processus spécifiques de connaissance ? Cette question peut aussi être envisagée à propos des modes de production scientifique des connaissances (recherche finalisée, recherche action…). En quoi l’appropria- tion par le sujet d’un contenu ou d’une représentation est-elle une forme spécifique de trans- mission ?
L’épistémologie, la sociologie, les théories de l’apprentissage, de l’éducation, voire l’éthique, peuvent concourir à un examen de la notion de transmission, permettre de mieux cerner les savoirs et les valeurs relatifs à celle-ci en prenant en compte tant leur appropriation par les sujets que les dimensions pratiques, sociales et situées des connaissances.
En quels termes les nouveaux médias et, plus généralement, les technologies de l’information et de la communication, amènent-ils à repenser traduction et transmission ?
DE LA THÉORIE A L’ACTION:UNE TRADUCTION
Quelles adaptations et/ou modifications implique le passage d’une solution théorique à son application pratique, ou encore, comment traduire une idée en faits ? On peut parler de tra- duction de l’expérience en théorie ou connaissance, du vécu en langages, dans toute la diver- sité de ceux-ci. Quelles sont les modalités et variétés de cette traduction ? Ce ne sont pas seu- lement des textes que l’on traduit, mais des gestes, des expressions, des comportements, des phénomènes. Jusqu’où va la pertinence du concept de traduction et d’interprétation pour de telles données sociales.
Le champ des politiques publiques peut s'avérer ici particulièrement fécond pour une telle analyse puisqu'il vise, dans son principe même, la diffusion et la transmission d'informations destinées à passer en actes. Dans quelle mesure peut-on parler d'une "langue politique" qui s'élaborerait au croisement de multiples processus de traduction entre des lexiques et des dis- cours socialement situés (experts, médias, administrations, militants, etc.) ? D'une façon plus générale, en quoi des analyses en termes de traduction, de transmission et de réception per- mettent-elles d'éclairer l'activité d'articulation des idées, des savoirs et des intérêts sociaux, qui est au fondement de l'action publique ?
LES ENJEUX POLITIQUES ET SOCIAUX DE LA TRADUCTION
Les conditions commerciales, sociales et juridiques de la pratique de la traduction, littéraire ou non, sont à explorer. L’ouverture ou la fermeture à la traduction est un critère important pour une culture. Que traduit-on prioritairement ? A l’inverse, qu’est-ce qu’on ne traduit pas, ou peu ? Quel est le rôle et l’impact historiques de certaines traductions (grands textes reli- gieux, traités scientifiques…) ? Pourquoi est-on amené à retraduire ? Quelles différences peut- on relever entre les pratiques de traduction dans divers champs ou domaines ?
Enfin, on doit prendre en compte la dimension politique de la traduction : le choix d’une lan- gue de traduction peut révéler une domination de cette langue ou une volonté de l’imposer comme telle. En quoi le multilinguisme et la multiplicité des traductions interlinguistiques qui l’accompagnent peuvent-ils être un frein à une certaine hégémonie ? On pense par exemple à l’intense activité de traduction des institutions communautaires. A l’inverse, les stratégies développées pour la protection d’une langue peuvent passer par des mesures incitatives envers la pratique de traduction.
L’ERREUR
La problématique de l’erreur concerne tous les champs disciplinaires. Mais elle reste souvent considérée par les sciences humaines comme un sous-problème interne aux théories de la vérité, des idéologies, de la justification et de la preuve. Or son analyse peut permettre de renouveler la compréhension du fonctionnement des mondes sociaux, des systèmes de pro- duction des connaissances, du fonctionnement des systèmes techniques, de la responsabili- té, de l’apprentissage, de la création artistique....
Plus largement, l’erreur pose la question du cadre de référence par lequel elle est définie. La définition et la démarcation de l’erreur sont souvent articulées à l’exercice d’un pouvoir. La dénonciation de l’erreur n’est pas seulement un enjeu épistémologique, mais un instrument polémique. Enfin l’erreur pose le problème moral, politique et juridique, de la responsabilité, mais aussi celui de l’exercice d’une production de norme et de règle dans la gestion des erreurs. Entre la volonté d’éliminer l’erreur et sa prise en compte contrôlée, n’y a-t-il pas une place pour une approche dynamique du rôle de l’erreur ? N’y a-t-il pas des erreurs inévitables, incontrôlables, et créatives ? L’erreur, comme l’illusion, ne peut-elle être conçue comme élé- ment moteur de nos pratiques, et pas comme obstacle ?
L’erreur est la pierre de touche de toute démarche réflexive d’une pratique cognitive : elle éclaire son histoire, ses pratiques, ses conditions de validité et de mise en oeuvre. Elle implique de fait une circulation interdisciplinaire dont on pourrait mettre au jour les enjeux : l’usage de la notion d’erreur participe, notamment, aux pouvoirs que certaines disciplines exercent sur d’autres, et à l’élaboration de critères transdisciplinaires. Une réflexion sur l’er- reur offre ainsi un terrain privilégié d’une confrontation des disciplines, notamment en ce qui concerne les procédures de validation.
Le questionnement de cette notion pourra s’articuler autour des trois grands problèmes sui- vants : l’identification, la classification, la quantification de l’erreur, la construction sociale de l’erreur ; le traitement de l’erreur, qui engage les procédures de vérification, de contrôle, éven- tuellement les modalités de correction, de " redressement ", de répression de l’erreur. Enfin on pourra s’interroger sur la valeur de l’erreur, son éventuelle positivité, sa productivité.
IDENTIFICATION,CLASSIFICATION,QUANTIFICATION DE L’ERREUR
Le concept d'erreur joue un rôle opératoire, que l'on peut analyser et comparer, dans la plu- part des sciences humaines et sociales. Peut-on confronter les outils utilisés dans différents champs disciplinaires pour identifier, catégoriser l'erreur ? A quelles conditions et selon quel- les modalités est-elle quantifiable ? Y-a-t-il une historicité de l’erreur ?
Erreur et vérité
La question de l'erreur, représentée sous la figure du faux, est au cœur de toutes les théories de la vérité. Quelle est la "valeur ajoutée" de l’erreur par rapport à la simple fausseté ? Y a-t-il exacte polarité vrai (véridicité)/faux (erreur) ? Y a-t-il des critères logiques de l’erreur, ou seu- lement épistémologiques ? Définir l'erreur est également déterminant dans les théories qui réfléchissent aux conditions de production de l’objectivité.
N’y a pas des domaines où l’erreur est généralisée, comme l’affirme, à propos de l’éthique, la
" théorie de l’erreur " énoncée par le philosophe anglais John Mackie, pour qui toutes les croyances morales sont fausses, car il ne peut y avoir de connaissance véritable dans des champs comme la morale et la politique ? Quel est le critère de validité dans un domaine où il n’y a pas de savoir et d’objectivité au sens cognitif ? Quelle est la place de l’erreur ?
Les constructions sociales de l’erreur
L’erreur est aussi la manifestation de l’imposition par des acteurs d’un mode de définition dans le cadre de relations sociales. Quelles sont les usages sociaux de l’erreur et comment les mondes sociaux sont-ils engagés dans la définition de l’erreur ? Peut-on lier erreur et dys-
fonctionnement ? Comment et à quelles conditions une observation, un jugement, une conduite peuvent-ils être constitués comme erreurs, dans différents contextes historiques et sociaux. Quels débats et controverses entourent ces effets d'imposition ? Quelles formes his- toriques prennent-ils ?
Un point important de l’analyse concerne le pouvoir de l’erreur qu’il s’agisse des modalités de sa propagation ou des modalités de sa dénonciation. Quels mécanismes se jouent dans les erreurs collectives, les idéologies ? dans le préjugé, la rumeur ? A quel type d’erreur ressor- tissent exactement ce qu’on appelle les erreurs judiciaires ? On pourrait également s’intéres- ser au statut de l’erreur dans les discours politiques.
Quelle relation entretiennent aujourd’hui l’erreur et le sacré ? On pourra aussi interroger le statut de l’erreur dans la pensée théologique, les religions révélées et les mythologies : par quelles procédures, réécritures, falsifications, des faits avérés faux deviennent-ils vrais, et inversement ? Quel est le lien entre erreur et mémoire ? Au niveau collectif ou individuel, que signifie "reconnaître ses erreurs passées" ?
Peut-on encore parler de " fautes de langue " ? On pourra s’intéresser aux différentes momen- clatures des fautes d’orthographe, de syntaxe, voire de style ; à leur histoire, leur évaluation, leur fréquence statistique, leurs conditions de production. Dans quelle mesure ce type d’er- reur rejoint-il les erreurs relatives à des standards de conduite ?
Analyse de la mesure de l’erreur
La marge d’erreur : comment la calcule-t-on, la quantifie-t-on, dans des domaines aussi variés que les prévisions météorologiques, astronomiques, économiques ? On pourra aussi s’inter- roger sur la mesure statistique de l’erreur, sur l’identification a posteriori de l’erreur tels que les procédures de vérification, les retours d’expérience.
LE TRAITEMENT DE L’ERREUR
La prise en compte de l’erreur et de ses formes possibles dans la pratique des disciplines prend plusieurs formes et a des conséquences sur la réflexivité de ces disciplines.
Reconnaître l’erreur est cependant rarement une fin en soi. Existe-t-il un traitement non idéo- logique (au plan purement formel par exemple) de l’erreur ? On identifie le plus souvent l’er- reur pour la corriger ou la dénoncer. Qu’il s’agisse d’éducation ou de répression, voire de " ré- éducation " dans un contexte totalitaire, l’usage le plus fréquent de la notion d’erreur est l’exercice d’un pouvoir. On pourra s’intéresser à une histoire comparée des usages (épisté- mologiques, politiques, religieux…) du concept d’erreur à une époque donnée.
Erreur, contrôlabilité des systèmes, expertise
L’appréhension de l’erreur dans la conduite des systèmes (socio-techniques – unité de pro- duction, services - socio-politiques), des organisations, a été marquée historiquement par trois grandes étapes : le comptage de l’erreur, la détection et la récupération, la gestion des erreurs. Aujourd’hui, on passe à une approche en termes de maîtrise des situations, l’erreur devenant une variable parmi d’autres. Comment développer des approches qui permettent d’intègrer l’erreur dans l’ensemble des paramètres du système ? Au delà de la positivité de la connaissance de l’erreur et des "mal" fonctionnements, il s’agit désormais de connaître les fonctionnements en situation dite normale, pour le maintien de la sécurité et la meilleure maî- trise des situations à risques. En quoi cette rupture implique-t-elle de nouvelles méthodes d’approche, de nouveaux couplages d’approches disciplinaires, de nouveaux corpus théo- riques, de nouveaux savoir-faire chez les acteurs, de nouveaux apprentissages collectifs ? Quelle est la place de l’erreur locale et de la perte de vision globale, ou de la perte de lisibili- té de l’organisation, dans la perte de contrôle du système ? Comment appréhender l’erreur aux différentes échelles (opérateur, système, grand système...) ? Comment s’exprime la tolé- rance à l’erreur dans les organisations et dans les systèmes socio-techniques ? Cette évolu- tion en termes d’acceptation de l’erreur dans la gestion et la perte de centralité du rôle de l’er- reur dans la définition des risques devraient être mises en rapport avec l’évolution des théo- ries de la justice et de la responsabilité. Quelle nouvelle articulation erreur/norme ?
La question de l'erreur et de la robustesse des grands systèmes techniques se pose également en regard des questions associées à la complexité. Quel est le lien entre la complexité d’un système technique et l’importance de l’impact d’une erreur locale ? La question est particuliè- rement aiguë dans certains grands systèmes informatiques militaires et civils. Elle donne lieu à des combinaisons nouvelles entre organisations, systèmes techniques, modes de prescrip- tion, modalités de la vigilance, de l'engagement des acteurs et formes du débat public.
L’acte d’expertise s’appuie sur une évaluation locale et sur la référence à un corpus de connaissances. Les nouvelles approches de l’expertise tendent à considérer qu’il n’existe jamais une bonne ou une mauvaise expertise en fonction d’un corpus de données, mais qu’u- ne bonne expertise permet de stabiliser plus ou moins bien un compromis entre les différen- tes parties prenantes. Cela confère un autre statut à la notion d’erreur et conduit à s’interro- ger sur comment l’erreur est prise en compte dans le processus d’expertise. Comment l’acte d’expertise (individuel et collectif) se positionne-t-il par rapport à l’erreur (intégration de l’er- reur dans l’avis ou le jugement, jugement définitif...) ? L’accroissement des moyens de traite- ment, de modélisation, de gestion, de stockage, de circulation de l’information donne-t-il un nouveau statut à l’erreur ?
Pédagogie, correction, apprentissage
Un des objectifs de l’éducation, de la pédagogie est le traitement de l'erreur. Quelles sont les différentes modalités de la correction (variabilité historique et culturelle) ? Peut-on évaluer leur lien avec les progrès de l’apprentissage ? Quelle est la différence entre correction et puni- tion ? La pédagogie, l’institution scolaire s’appuient de plus en plus sur des thérapies de l’er- reur (dyslexie, dysorthographie, etc.). Quel est le statut de l’erreur dans les thérapies com- portementales, les psychothérapies ?
La sanction de l’erreur
La question de l’erreur pose le problème de la responsabilité. Quelles sont les erreurs qui sont susceptibles de sanctions pénales ? Peut-on mettre sur le même plan l’erreur médicale, celle d’un conducteur responsable d’un accident de la route ou d’un alpiniste perdu en montagne
? Il s’agit toujours d’erreurs concernant l’appréciation du risque. La société contemporaine tend-elle à une pénalisation accrue de l’erreur ? Suivant les secteurs considérés, comment s’articulent les différents degrés de droit à l’erreur ? Quels sont les différents systèmes de tolé- rance ? Faut-il moraliser l’erreur et ré-articuler l’erreur à la faute ?
L’erreur fonde aussi les conditions de validité de la norme et du contrat. Tous les systèmes juri- diques doivent prendre une position par rapport à l’admissibilité ou l’exclusion de certaines erreurs (in re, in persona...). Dans quelle mesure l’erreur rend-elle un contrat, un acte invali- des ? On pourra s’intéresser au statut de la preuve dans les procédures ; se pose alors le pro- blème des présomptions, des exclusions des moyens de preuve.
La question de l’erreur dans l’exercice du pouvoir et dans la conduite des politiques publiques pourra également être examinée.
PRAGMATIQUE DE L’ERREUR
Y-a-t-il des erreurs inévitables, voire nécessaires ? La présence de l’erreur dans la pratique scientifique peut être analysée en croisant les points de vue épistémologique, sociologique, anthropologique, philosophique, historique... L’erreur peut aussi être considérée comme une condition de possibilité du progrès, individuel et collectif, même à l’échelle de l’espèce humai- ne. Elle peut également apparaître comme inséparable des processus de représentation et de modélisation, dans la mesure où une connaissance achevée et définitive du monde rendrait impossible tout processus cognitif. La littérature et les arts, enfin, mettent en évidence le rôle de l’erreur, selon les époques, comme principe du tragique de la condition humaine, comme élément déclencheur et organisateur de l’intrigue, ou encore comme jeu déceptif destiné à captiver l’attention du lecteur-spectateur.
Erreur, science et progrès
Traiter la place de l’erreur dans le développement et la pratique de la science implique que l’on discute aussi de la notion de résultat, partiel ou définitivement acquis, de logique de la