Master
Reference
Issue ownership voting et la compétition électorale en Suisse
BORGEAT, Quentin Léonard Alexandre
Abstract ue ownership voting et la compétition électorale en Suisse
BORGEAT, Quentin Léonard Alexandre. Issue ownership voting et la compétition électorale en Suisse. Master : Univ. Genève, 2018
Available at:
http://archive-ouverte.unige.ch/unige:114207
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Mémoire de Master
Issue Ownership Voting et la Compétition Électorale en Suisse
Quentin Borgeat
Professeur : Pascal Sciarini
Université de Genève
Juin 2018
Remerciements
A M. Sciarini A Moulay Lablih A Adrien Petitpas A Julien Jaquet
Table des matières
1. Introduction ...4
2. Théories ...7
2.1 Issue Ownership Theory ...7
2.1.1 Du Début de l’issue voting à l’issue ownership voting ...7
2.1.2 Issue Ownership Theory – Party level ...9
2.1.3 Issue Ownership – Voter level ... 11
2.2 CONTEXTE – débat... 17
2.2.1 Camp Green-Hobolt ... 17
2.2.2 Camp Pardos-Prado ... 19
2.2.3 Sophistication et contexte ... 20
2.3 L’Issue Ownership en Suisse ... 21
2.4 Hypothèses ... 22
3. Méthode et données ... 24
3.1 Données ... 24
3.2 Opérationnalisation ... 25
3.2.1 Variable dépendante ... 25
3.2.2 Variable indépendante ... 26
3.2.3 Variables contextuelles ... 26
3.2.4 Variable d’interaction ... 27
3.2.5 Variables de contrôle ... 28
3.3 Méthode ... 29
4. Résultats ... 31
4.1 Issue Ownership Voting ... 31
4.1 Issue Ownership voting et Contexte ... 32
4.3 Issue Ownership voting et Sophistication politique... 38
4.4 Issue Onwership voting, Contexte et Sophistication politique ... 40
4.5 Robustness Check ... 41
5. Conclusion ... 43
6. Bibliographie ... 46
7. Annexe ... 51
7.1 Issue Ownership voting ... 51
7.2 Issue Ownership voting et Contexte ... 52
7.3 Issue Ownership voting et Sophistication politique... 54
7.4 Issue Ownership voting, Contexte et Sophistication politique ... 55
7.5 Annexe Robutness Check ... 56
1. Introduction
Aux printemps 2018, l’Union démocratique du centre (UDC) a perdu des suffrages lors de plusieurs élections que ce soit au niveau communal dans le canton de Zurich ou au niveau cantonal à Genève ou encore à Berne. Malgré tout, le parti reste le premier parti de Suisse en nombre d’élus dans les législatifs, mais la machine à gagner semble s’être grippé. Dans les médias, certains commentateurs de la vie politique affirment que les thèmes mis en avant par l’UDC, l’immigration et la criminalité ou bien encore l’indépendance de la Suisse par exemple, n’intéressent plus la population. Par le passé, le succès du parti agrarien était basé sur des positions durs sur des thèmes forts. L’exemple des relations entre la Suisse et l’Union européenne illustre bien le succès du parti. L’UDC s’est construit autour de l’euroscepticisme et contre l’intégration européenne, notamment à partir du non à la votation sur l’adhésion à l’Espace Économique Européen en 1992, et au fil du temps, les suisses et les suissesses sont devenus de plus en plus sceptique envers l’Union européenne. L’UDC en a profité. Grâce à ce mécanisme, le parti est devenu le premier parti de Suisse au niveau fédéral. A présent, il subit des défaites électorales à différents niveaux et dans différents contextes. Par exemple, Genève et Zurich ne présentent pas le même profil de compétition partisane, notamment en termes de nombre de partis et du niveau de polarisation partisane. Tout comme le canton de Berne se distingue de ces deux cantons urbains. Plusieurs questions peuvent se poser à propos de ce phénomène. La baisse de régime actuelle de l’UDC est-elle liée uniquement à des enjeux moins porteurs ? Le contexte a-t-il un impact sur les défaites électorales de l’UDC ? Avec notre recherche, nous essayons de répondre à ces questions en proposant une étude du comportement électoral centrée sur les enjeux et les effets de la compétition partisane.
La réflexion à propos de l’UDC illustre parfaitement l’importance des enjeux dans l’étude du comportement électoral. Cette réflexion autour des enjeux repose sur les développements de l’issue ownership theory. En effet, cette théorie postule que le vote est lié, d’une part à la possession des enjeux de la part des partis et d’autre part à la perception de la compétence des partis de la part des électeurs. Le déclin des clivages traditionnels et la diminution de la pertinence des modèles socio-structurels lors de ces dernières décennies (Franklin et al., 1992 ; Dalton and Wattenberg, 1993; Dalton, 1996), expliquent certainement l’intérêt de plus en plus marqué pour l’issue ownership theory. Le monde change, les théories pour le comprendre changent également.
Cette théorie se caractérise par deux dimensions. L’offre et la demande politique sont conditionnées par la perception de la compétence et par la saillance des enjeux. Dépassant le
modèle de proximité d’Anthony Downs (1957) incapable d’expliquer les positions de certains partis et le comportement de certains électeurs, Ian Budge et Dennis Farlie (1983) affirment que les partis ont intérêt à mettre en avant certains enjeux qui leur sont favorables. Le parti à qui les enjeux les plus saillants sont associés, gagne le plus de voix. Par la suite, John Petrocik (1996) évoque le concept d’ownership. Selon lui, grâce à leur réputation, les partis possèdent certains enjeux. Lorsque les électeurs déterminent le parti le plus compétent pour résoudre un problème, les réputations différencient les partis les uns des autres et permettent d’attribuer la compétence à un parti, déclenchant le vote pour ce parti. De nombreuses études ont démontré que la pertinence de la relation entre les partis, les enjeux et les électeurs pour comprendre le comportement des partis (Benoit and Hansen 2004 ; Hayes 2005 ; Petrocik, Benoit and Hansen 2003 ; Simon 2002).
La dimension de la demande politique repose sur les mêmes principes, à savoir que l’électeur vote pour le parti qu’il juge le plus compétent pour résoudre le problème le plus important à ses yeux. Déjà en 1971, David RePass affirmait que les enjeux saillants défiaient l’identification partisane dans l’explication du comportement électoral. Puis Paolo Bellucci (2006) trouve que la compétence possède un pouvoir explicatif plus important que la saillance des enjeux. Eric Bélanger et Bonnie M. Meguid (2008) ont démontrés que l’effet de la compétence sur le vote est conditionné par la saillance de l’enjeu. Plusieurs débats ont ensuite traversé la théorie de l’issue owernship. Certains différencient le type d’ownership. Ils parlent d’associative et de compétence ownership (Walgrave, Lefevre et Tresch 2012 ; Lachat 2014).
La première fait référence à l’association spontanée d’un thème à un parti sans pour autant que ce dernier soit jugé le plus compétent. La seconde fait référence à l’idée que la compétence est basée sur le jugement de l’électeur. Il s’agit d’évaluer les partis selon leur niveau de compétence sur différents problèmes et non pas d’associer un parti à un enjeu sans réfléchir. Un autre débat s’est ouvert concernant le caractère dynamique de l’issue ownership tant au niveau agrégé (offre politique) qu’au niveau individuel et sur le long terme ou le court terme (Bélanger 2003 ; Green and Jennings 2012 ; Walgrave, Lefevere, et Nuytemans 2009 ; Lanz et Sciarini 2016 ; Petitpas 2017).
Selon John Curtice (2002), il est nécessaire de prendre en considération le contexte si nous souhaitons comprendre le comportement des électeurs. La littérature s’est longtemps focalisée sur les déterminants du vote sans se soucier de l’environnement dans lequel les mécanismes se mettent en place. Il y a eu l’École de Columbia avec les groupes socio- structurels, puis l’École de Michigan, les modèles spatiaux du vote et enfin toutes les théories concernant les caractéristiques individuelles. Ce n’est que récemment que les chercheurs ont
ouvert les yeux sur ce phénomène d’impact du contexte. Aujourd’hui, les études ne manquent pas pour attester du nouvel intérêt pour les effets du contexte (Dorussen and Taylor 2001; Alvarez et Nagler 2004 ; Anderson 2007 ; Luechinger, Rosinger and Stutzer 2007;
Lachat 2008, 2011 ; Dalton and Anderson 2010).
Concernant plus concrètement l’issue ownership theory, deux camps s’opposent concernant l’effet de compétition partisane sur le vote basé sur la perception de la compétence.
La compétition partisane fait référence à la fragmentation, à savoir le nombre partis présents dans l’arène politique, et à la polarisation (la distance idéologique entre les partis). Selon Green et Hobolt (2008), les électeurs votent pour le parti politique le plus proche de leurs idées lorsque le système politique est fortement polarisé, donc ils favoriseraient un vote idéologique. A l’inverse, lorsque les partis sont très proches, les électeurs votent d’après la compétence supposée des partis. Implicitement, leur argument réduit l’issue ownership à certains enjeux et à certains contextes. Cela limite le champ d’application de cette théorie. D’autres affirment au contraire que la compétition partisane renforce l’issue ownership voting au dépens de l’identification partisane notamment (Lachat 2011; Pardos-Prado 2012). Il y a donc deux camps avec deux arguments concernant les effets du contexte complètement opposés. Le débat n’a pas été clos ces dernières années car aucune étude n’a été réalisée à cette fin. C’est pourquoi, nous proposons notre étude qui a pour objectif de tester les effets de la compétition partisane sur l’issue ownership voting. Nous espérons également, grâce notamment à notre cadre empirique reposant sur trois jeux de données et une méthode basée sur des analyses multiniveaux, participer à une meilleure explication des évolutions de la politique suisse, la situation actuelle de l’UDC par exemple. Pour toutes ces raisons, nous proposons la question de recherche suivante :
Dans quelle mesure, la compétition partisane influence-t-elle l’issue ownership voting en Suisse entre 2007-2015 ?
Notre étude est originale et pertinente à plusieurs titres. Premièrement, notre approche multiniveau basée sur une régression logistique dans laquelle toutes les variables de tous les niveaux sont intégrées, est novatrice dans le débat et permet de renforcer nos conclusions grâce à des résultats plus convaincants sur le plus statistique. Deuxièmement, en cumulant les données de différentes années, nous étudions une période relativement longue par rapport aux autres recherches. Nous espérons que notre jeu de données créé à partir de trois jeux de données existants permettra une fois de plus de renforcer la fiabilité de nos résultats. Enfin, nous développons surtout une hypothèse complémentaire inédite concernant le rôle de la
sophistication politique. En effet, les études précédentes concernant les effets du contexte sur l’issue ownership n’ont pas, à notre connaissance, intégré la sophistication politique comme variable modératrice. Ainsi, notre recherche se différencie de celles déjà réalisées, notamment celle de Romain Lachat publiée en 2011 (dans laquelle il étudie également le cas suisse). Notre travail se construit ainsi ; dans un premier temps, nous présentons une revue de la littérature des différents éléments théoriques afin de pouvoir présenter nos hypothèses. Puis, nous développons un cadre méthodologique dans lequel nous précisons notre méthode d’analyse ainsi que l’opérationnalisation de nos variables. Nous y présentons également nos données.
Enfin, nous présentons nos résultats et nos analyses qui nous permettront de conclure en répondant à notre question de recherche.
2. Théories
2.1 Issue Ownership Theory
2.1.1 Du Début de l’issue voting à l’issue ownership voting
D’où vient l’intérêt pour le vote d’enjeu et l’influence des enjeux dans le processus de choix électoral ? Il est nécessaire de parcourir les théories marquantes du comportement électoral pour comprendre l’origine du vote d’enjeu.
Dans leur célèbre livre The People’s Choice : How the Voter Makes Up his Mind in a Presidential Campaign Lazarsfeld, Berelson et Gaudet (1944) affirment que le comportement électoral est guidé par les structures sociales. En d’autres termes, les caractéristiques sociales des individus influencent leur vote. Un catholique aura ainsi tendance à voter Démocrate tandis qu’un protestant votera de préférence Républicain. Le statut socio-économique, la religion et le lieu de résidence sont les premières dimensions structurantes du comportement électoral mises en évidences par ces chercheurs. Les préférences d’enjeux et toute autre forme de vote d’enjeu ne sont pas considérées par l’École de Columbia.
L’intérêt pour les enjeux n’est pas plus important chez les partisans de l’École de Michigan. Selon Campbell, Converse, Miller et Stokes (1960), le processus de vote peut se voir comme un « funnel of causality » composé des caractéristiques macro (structures sociales, clivages) et des caractéristiques micro (attitude envers les candidats, préférences en termes d’enjeux). L’identification partisane « has a pivotal intermediary position » (Lanz 2017 : 12), à savoir qu’elle se trouve au centre du funnel of causality. En amont, les structures sociales influencent l’identification partisane et en aval l’identification influence le choix du candidat et les orientations vis-à-vis des enjeux et par conséquent le vote. D’après Campbell et al., les
attitudes envers les candidats et les enjeux peuvent fluctuer à travers le temps et expliquer les changements de vote à court terme, tandis que les loyautés partisanes et les caractéristiques sociales varient peu dans le temps et expliquent mal ces changement (Campbell et al. 1960 : 65 cité dans Lanz 2017 : 12). A partir des années 1960, les chercheurs s’intéressent de plus en plus aux caractéristiques individuelles notamment grâce au développement de la théorie de l’identification partisane. Cette dernière, intégrant les caractéristiques individuelles dans le funnel of causality, marque un tournant dans la littérature. G, le vote d’enjeux est envisageable car les attitudes envers les enjeux sont intégrées dans le processus de décision de vote. Certes, il ne s’agit pas du facteur central mais les enjeux apparaissent pour la première fois.
Le tournant dans la littérature du comportement électoral concernant les issues intervient lorsqu’Anthony Downs propose la théorie du choix rationnel en 1957. Selon cette théorie, très inspirée des sciences économiques, le monde politique est comparé à un marché.
Dès lors les individus rationnels veulent maximiser leur utilité et votent par conséquent pour le parti qui leur apporte le plus d’utilité. Downs crée le proximity model of voting. Trois conditions constituent la base de ce modèle (Lanz 2017 ; 14). Premièrement, chaque individu est représenté dans un espace politique par un point qui « reflects the policies providing [him] with the highest utility » (Ibid). Deuxièmement, les positions des partis sont également représentées dans cet espace. Enfin, les individus votent pour le parti le plus proche de leur position. Le spatial voting est né. Dorénavant, la compétition partisane et le comportement électoral seront étudiés sous l’angle de la rationalité des acteurs et placés dans des espaces. Cette théorie marque un tournant dans la littérature car l’individu est considéré comme unique et rationnel. Il ne fait plus partie de groupes sociales influencés par les structures sociales. Cela ouvre la voix aux études sur les caractéristiques individuelles. La construction de l’espace politique autour des enjeux constitue l’autre avancée majeure de l’école du choix rationnel. D’après Downs, l’enjeu économique prédomine mais le raisonnement est adaptable à d’autres enjeux. Grâce à ces deux développements majeurs, la théorie du choix rationnel va influencer la science politique pendant de nombreuses années. Aujourd’hui encore, l’analyse du monde politique à travers le proximity voting et les espaces est très populaire, surtout dans le monde non académique (dans les médias par exemple). Et pour la première fois, les enjeux sont considérés. L’espace politique est constitué d’enjeux sur lesquels les partis et les électeurs se positionnent. Cela marque le début de l’étude de l’influence des enjeux, des préférences d’enjeux et de l’issue voting.
Dans son article Spatial Models of Party Competition (1963) et plus tard dans d’autres études (1985 ; 1992), Donald E. Stokes critique les propositions de Downs et s’inscrit par conséquent en opposition avec son proximity model. Stokes propose un nouveau modèle, appelé
valence model of voting, basée sur une distinction entre les différents enjeux qui remet en question le raisonnement de Downs. En effet, il existe les positions issues et les valences issues (nous en parlons plus en détails par la suite). Selon le type d’enjeux, le mécanisme du vote spatial n’est pas très utile pour comprendre le comportement des électeurs. En effet, lorsque les enjeux sur lesquels les électeurs se positionnent sont des valences issues, comme par exemple la réduction du chômage, il est difficile de différencier les positions (idéologies) des partis car tous veulent réduire le chômage et partagent donc tous la même position. Pour autant, Stokes ne conteste pas le concept d’espace dans lequel les partis et les électeurs se positionnent à partir de considérations idéologiques, mais il affirme que la différence entre les partis dans cet espace est moins importante pour comprendre le comportement électoral que la capacité perçue de gérer les problèmes les plus importants (Sanders et al. 2011). Contrairement aux deux grandes Écoles présentées précédemment, ces deux modèles forment un courant de recherche dans lequel les enjeux sont au centre des théories et des processus de choix électoral. Il existe un autre modèle qui s’inscrit dans la même lignée. Il s’agit de l’issue ownership voting.
2.1.2 Issue Ownership Theory – Party level
Dans leur livre Explaining and Predicting Elections : Issue Effects and Party Strategies in Twenty-Three Democracies (1983), Ian Budge et Dennis Farlie défendent leur saliency theory. Cette dernière est la première pierre de l’issue ownership. Ils commencent par repenser la conception de la compétition électorale issue de la théorie du choix rationnel. Selon eux, les partis ne se disputent pas sur les mêmes enjeux mais au contraire, chaque parti se concentre sur des enjeux spécifiques (Budge et Farlie 1983 : 158). Plus précisément, les partis se focalisent sur les enjeux qui leur sont favorables. Ensuite, les enjeux qu’ils défendent deviennent plus importants durant la campagne. Enfin, si les enjeux favorables à un parti sont saillants, ce parti gagne des voix (Ibid : 23-26). Par exemple, si un parti écologiste (donc identifié à la protection de l’environnement) défend la fermeture des centrales nucléaires, il doit se concentrer sur le thème de l’environnement et non pas sur le coût de l’énergie si le nucléaire est abandonné. De même, ce parti écologiste évite de parler d’autres thèmes favorables à d’autres partis, comme la redistribution des richesses attribuée au parti socialiste ou l’immigration souvent lié à la droite (à l’UDC dans le cas suisse). Budge et Farlie expliquent le choix électoral en décrivant les stratégies des partis, en d’autres mots, l’offre politique. Il s’agit d’une conception top-down.
« […] our view of the way electors decide to vote stems directly from the way parties approach them, thus recognising the strong interaction between party and electoral decisions » (Ibid : 23).
En 1996, dans son articleIssue ownership in presidential elections, with a 1980 case study, John Petrocik propose une conceptualisation un peu différente. D’après lui, le parti gagne lorsqu’il gère mieux un enjeu que son adversaire. « "Handling" is the ability to resolve a problem of concern to voters. It is a reputation for policy and program interests, produced by a history of attention initiative, and innovation toward these problems, which leads voters to believe that one of the parties (and its candidates) is more sincere and committed to doing something about them » (Petrocik 1996 : 826). Cette réputation est la première source de l’issue ownership d’un parti ; les « handling reputations » (Bellucci 2006 : 550). La seconde source repose dans la « party constituency » qui est fondée sur des bases sociales et des structures sociales relativement stables. Parfois, il peut s’agir de « group status, cultural beliefs, and ideological concerns » ou de « divergent, tangible, economic interest » qui sont à la base des issue ownership des partis et à la base des compétitions partisanes (Petrocik 1996 : 827). Il s’agit donc d’un processus de long terme. Les partis ne décident pas du jour au lendemain les enjeux qu’ils "possèdent". « […] a campaign effect when a candidate successfully frames the vote choice as a decision to be made in terms of problems facing the country that he is better able to "handle" than his opponent. » (Ibid : 826). Ainsi, le mécanisme de Petrocik repose sur le lien entre la compétence supposée du parti qui découle de sa réputation et des enjeux. L’issue ownership définit par Petrocik, qui écrit que « Issue handling competence is the key » (Ibid : 847), diffère donc de la proposition de Budge et Farlie. Selon ces derniers, « […], issue ownership is linked to benefits voters can expect when a party is able to pursue its policies. In this sense, issue ownership is an expression of the voters’ self-interest. » (Lanz 2017 : 17). À la suite des travaux de John Petrocik, beaucoup de chercheurs ont étudié cette théorie ce qui a eu pour conséquence de faire évoluer le concept d’issue ownership. Dans son article Issue Ownership by Canadian Political Parties 1953-2001, Eric Bélanger affirme que l’issue ownership réfère à la capacité ou la réputation de bien gérer un certain nombre de problèmes (2003 : 540). William L. Benoit et Glenn J. Hansen affirment que « […] that over time, the Democratic and Republican parties have come to be associated with a set of issues and voters tend to believe that one party or the other is better at dealing with a given issue. » (Benoit et Hansen 2004). Toril Aalberg and Anders Todal Jenssen (2007) parlent du parti qui propose les best policies pour s’occuper d’un enjeu en particulier. Bélanger et Meguid (2008), comme Green et Hobolt (2008), se réfèrent à Petrocik et disent que les partis ont une réputation de compétence. Martin Dolezal, Laurenz Ennser-Jedenastik, Wolfgang C. Muller et Anna Katherina Winkler (2014) s’accordent à dire que les partis mettent en avant les enjeux qu’ils possèdent. Le concept d’issue ownership est confirmé par la littérature.
2.1.3 Issue Ownership – Voter level
Dans leur article The Conceptualisation and Measurement of Issue Ownership. Stefaan Walgrave, Anke Tresch et Jonas Lefevere (2015) rappelle que l’issue ownership theory contient deux dimensions. Premièrement, les partis sont incités à privilégier les enjeux qu’ils possèdent car ils peuvent en tirer un avantage électoral. Deuxièmement, les électeurs votent pour le parti le plus compétent sur l’enjeu qu’ils considèrent le plus salient. Le mécanisme de l’offre politique (party level) est décrit, tout comme celui de la demande (voter level). Dans les premières années après le développement de la théorie, la plupart des recherches s’intéressaient aux comportements des partis politiques. A présent, beaucoup d’études se focalisent sur le voter level en soulevant avec elles de nouvelles problématiques. D’après John Petrocik et ses collègues (2003), les électeurs considèrent tous les enjeux comme étant importants. Ils sont également conscients des différentes capacités des partis pour régler les problèmes. Les électeurs idéologiquement motivés sont au clair concernant les politiques publiques les plus adaptées pour régler les problèmes, mais la majorité des électeurs est pragmatique. Ces électeurs sont intéressés à résoudre les problèmes et ils voient les différences entre les partis (2003 : 601).
Dans son article Issue ownership and party choice (2004), Wouter van der Brug propose une étude de l’issue ownership au niveau individuel sur le cas néerlandais en 1998. D’après ses résultats, il trouve deux effets de la saillance des enjeux. Le premier effet est basé sur la priorité des enjeux. Cette dernière a un effet direct mais faible sur les préférences partisanes des électeurs. Le second est un effet indirect car il est basé sur le changement de priorités des partis qui peut affecter leur positionnement idéologique et par conséquent peut attirer des électeurs.
Il est à noter que Van der Brug considère que la proximité idéologique (à savoir le vote de proximité de Downs) est le facteur le plus important du comportement électoral.
Dans son article Tracing the cognitive and affective roots of ‘party competence’:Italy and Britain, 2001, Paolo Bellucci (2006) marque l’issue ownership theory en affirmant que
« competence may be separated from issue salience » (2006 : 552). En étudiant les cas britannique et italien, il trouve que la compétence surpasse la saillance dans ses modèles en termes d’effet direct sur le vote. Lorsqu’il intègre la compétence, l’effet des enjeux diminue alors que l’effet de la compétence est fort. Il trouve également une différence entre le Royaume- Uni et l’Italie. Pour les premiers, la compétence est le principal facteur explicatif du vote dans son modèle tandis que pour les italiens, le principal facteur est l’image du candidat. Ainsi, la définition de l’issue ownership évolue quelque peu car elle est condensée au seul concept de
compétence. L’électeur vote pour le parti qu’il juge le plus compétent pour régler un problème (enjeu/issue).
Associative vs. Competence issue ownership
Il existe une autre problématique concerneant la définition du concept d’issue ownership. En effet, Walgrave Lefevere et Tresch affirment que l’ownership peut se référer à la compétence attribuée mais également à la dimension associative. Selon eux, lorsque Petrocik parle de "ability", il s’agit de la compétence, mais lorsqu’il évoque “reputation for policy and program interests”, il se réfère à une notion de lien entre un parti et un enjeu sur la base d’une association spontanée (Walgrave, Lefevre et Tresch 2012 : 772). « Associative issue ownership draws attention to a party when thinking about an issue. Thus, when issues are salient for voters, the party-issue associations draw attention to some parties and not to others, directly linking those parties to the task at hand (voting) » (Ibid : 773). Il s’agit d’un mécanisme différent car dans le cas de l’associative, la notion de compétence n’est pas présente. L’exemple classique souvent repris concerne l’UDC et l’immigration. Si nous posons la question à un électeur suisse à quel parti il pense lorsque nous parlons d’immigration, il peut répondre l’Union Démocratique du Centre (UDC) mais ne pas considérer ce parti comme le plus compétent. Dans ce cas, l’association entre enjeu et parti n’égale pas compétence. Cette différence soulevée par ces chercheurs permet de clarifier le concept d’issue ownership au niveau individuel. Nous considérons pour la suite du texte l’issue ownership comme étant la compétence des partis.
Nous ne nous prononçons pas sur le débat concernant la pertinence et l’effet de l’associative issue ownership.
Saillance
Dans leur article Issue salience, issue ownership, and issue-based vote choice (2008), Eric Bélanger et Bonnie M. Meguid proposent de reprendre l’issue ownerhsip theory à travers une étude du cas canadien de 1997 à 2000. Leur objectif est d’observer l’effet de la saillance des enjeux sur le processus de vote basé sur la compétence au niveau individuel. D’après leurs résultats, ils affirment que l’effet de la compétence est conditionné à la saillance de l’enjeu.
« [T]he more salient the issue, the greater the expected effect of issue ownership on an individual’s voting decision » (2008 : 480). La perception de l’importance de l’enjeu semble donc primordiale. Parmi toutes les définitions de la saillance/importance des enjeux, Krosnick définit l’importance des attitudes envers les enjeux comme le dégré auquel un individu est passionnément concerné et personnellement investit (1990 : 60). L’effet conditionnel décrit par
Bélanger et Meguid se produit car les enjeux importants sont plus accessibles dans la tête des individus. Selon Fournier et ses collègues, « […] important attitudes are more cognitively accessible […] » (2003 : 55). Il apparaît logique qu’un enjeu que nous considérons important nous viennent en premier lorsque nous pensons aux enjeux et par conséquent que l’enjeu important ait plus de poids que les autres. Les enjeux (ou les attitudes envers des enjeux) importants permettent également plus facilement de différencier les candidats. Krosnick et Fournier et ses collègues s’accordent sur les points précédents mais aussi sur la stabilité (liée à des valeurs de bases) des attitudes importantes et leur impact sur le choix électoral. Cette notion de saillance (importance) des enjeux est intéressante et nous l’intégrons dans notre rechercher à travers la question posée à notre échantillon qui mesure l’issue ownership. Nous l’explicitons dans la partie opérationnalisation.
Identification partisane
Une autre problématique liée aux caractéristiques individuelles doit être discutée lorsque nous évoquons l’issue ownership. Il s’agit de l’identification partisane et de son pouvoir de modération. En 1971, David Repass propose une approche différente de la mesure de l’issue salience et des résultats intéressants concernant le poids des enjeux vis-à-vis de l’identification partisane dans le processus de vote. Cela contredit la littérature précédente qui ne considérait pas les enjeux comme étant un facteur explicatif pertinent. Dans son article Issue Salience and Party Choice (1971), il utilise des questions ouvertes, c’est-à-dire que le répondant doit citer lui-même des enjeux. Cela constitue une nouveauté car jusqu’à son étude les questions étaient fermées et cela posait un problème de mesure car les réponses pouvaient être affectées par les choix proposés. Avec cette nouvelle méthode, Repass s’interroge sur le lien entre l’identification partisane, les attitudes envers les candidats et les enjeux. D’après ses résultats, le facteur explicatif le plus fort est les attitudes envers les candidats (à l’élection présidentielle américaine). Concernant les enjeux, élément surprenant à l’époque, les électeurs identifiés ne perçoivent pas toujours leur parti comme étant le plus compétent (Repass 1971 : 399). Parmi ces électeurs, l’évaluation des enjeux peut contredire l’attachement partisan. L’analyse précise de ses résultats permet à Repass d’affirmer que « […] salient issues had almost as much weight as party identification in predicting voting choice ». Il a donc démontré empiriquement que l’issue ownership existe en parellèle de l’identification partisane. Toutefois, le lien entre ces deux facteurs est débattu. Pour rappel, les partisans de l’École de Michigan affirment que l’identification partisane est au centre du processus de vote. Ils qualifient l’identification comme étant “perceptual screen through which the individual tends to see what is favourable
to his partisan orientation” (Campbell et al. 1960 : 133). Ainsi, l’évaluation des enjeux et de la compétence notamment passe à travers ce perceptual screen, ce qui revient à dire que la relation causale irait de l’identification partisane à l’évaluation des enjeux et par conséquent à l’issue ownership. Sans aller aussi loin, des chercheurs évoque un risque de corrélation entre la compétence attribuée à un parti et l’identification partisane. Selon Abbe et ses collègues (2003), les électeurs identifiés à un parti portent plus attention aux enjeux qui sont favorablement associés avec le parti auquel ils s’identifient. Rune Stubager et Rune Slothuus (2013) affirment que le partisanship constitue la source la plus importante de l’issue ownership. Selon Walgrave et ses collègues, « competence is likely to be strongly affected by party preference and therefore a tricky predictor of voting behaviour. » (Walgrave et al. 2015 : 786). Néanmoins, d’autres chercheurs nuancent ce risque. Selon Bélanger et Meguid, affirme que, malgré parfois des données qui montre une corrélation, « perceptions of party competence, thus, are far from being entirely predetermined by partisan identification » (2008 : 483). Il semble exister un consensus pour dire que l’identification partisane affects l’évaluation de la compétence (Lanz 2017 : 38).
De plus, l’identification partisane aurait un sheltering effet, à savoir qu’elle atténuerait les effets de l’issue voting sur le choix électoral (voir Nicolet et Sciarini 2006 : 164).
Sophistication politique
L’effet de la sophistication politique est également une caractéristique individuelle dont il est nécessaire de parler. Il a été démontré que les individus diffèrent selon leur niveau de sophistication politique (Converse, 1964 ; Page and Shapiro, 1992 ; Delli Carpini and Keeter, 1996). Ces individus n’utilisent pas tous les mêmes processus de décisions (Rivers, 1988 ; Sniderman et al., 1990 ; Zaller, 1992). Dans leur article Voters are not fools, or are they? Party profile, individual sophistication and party choice, Dominik Gerber, Sarah Nicolet et Pascal Sciarini (2015) affirment que la sophistication politique conditionne le vote d’enjeu. Selon eux, la sophistication affecte la capacité à évaluer les positions des partis. Dès lors, les individus très sophistiqués sont capables placer les positions de partis sur les enjeux principaux et donc ils sont capables de faire leur choix entre les partis à partir de ce critère. A l’inverse, les individus peu sophistiqués ne sont pas capables d’identifier les positions des partis (2015 : 150). Les résultats de leur étude montrent que la sophistication impacte les processus de décisions, en l’occurrence le vote d’enjeu. A propos du vote idéologique, Martin Kroh (2009) distingue les électeurs selon leur niveau de sophistication et affirme que le vote idéologique nécessite un niveau de sophistication élevé en comparaison à d’autres processus de décisions. C’est pourquoi il assure que le niveau de sophistication est le facteur qui explique le choix de types de processus
de décision, notamment les processus de décisions avec des bases idéologiques et d’autres sans (Kroh 2009 : 221). Romain Lachat (2008) affirme lui aussi que la sophistication politique joue un rôle de modérateur sur le vote idéologique et notamment sur l’impact de la polarisation sur ce type de vote.
Dans son article Explaining Political Sophistication (1990), Robert Luskin affirme que les personnes les plus sophistiquées sont plus intéressées à la politique, participent politiquement plus que les moins sophistiquées, définissent et défendent mieux leurs intérêts, sont plus difficile à convaincre, sont moins susceptible à l’agenda setting et aux effets de cadrage et enfin elles sont plus attentives aux enjeux et moins aux candidats (pp. 332-333). Il ne fait donc aucun doute que le niveau de sophistication influence le processus de vote.
Pourtant, la définition de la sophistication politique n’est pas claire et précise. Le terme
"sophistication" n’est pas partagé par tous les chercheurs. John Zaller parle de political awareness (Zaller 1992). Paul M. Sniderman et ses collègues préfèrent parler de political expertise (Sniderman, Brody and Tetlock, 1991). Robert C. Luskin parle de political sophistication (Luskin 1987, 1990). Ce dernier propose une équation de la sophistication dans laquelle il inclut ; l’intérêt pour la politique (motivation), l’éducation, l’exposition aux informations, l’intelligence (capacité cognitive) et enfin la profession (1990 : 335-336).
Toutefois, d’après ses résultats empiriques, la sophistication dépend moins de l’information à laquelle les individus sont exposée mais plus de ce qu’ils sont capables d’en faire et de la motivation à le faire (pp. 351-352). Pour autant, les définitions sont nombreuses et par conséquent il est difficile d’arrêter une définition et une opérationnalisation. Alessandro Nai et ses collègues (2017) décident de considérer deux dimensions de la définition de Luskin, à savoir les general political knowledge et la motivation. Selon eux, les connaissances politiques représentent une compréhension globale du monde politique. De plus, ces connaissances “helps voters to draw a map of the political realm in which they can clearly position themselves, their values and preferences” (Lanz & Nai, 2015, 122). La dimension motivationnelle reflète les incitations nécessaires pour atteindre des objectifs et les efforts cognitifs également nécessaire pour réfléchir aux enjeux principaux (Nai et al., 2017 : 139). Selon Catherine E. de Vries et ses collègues, la sophistication politique est «[…] the store of political information available to an individual to be called upon when making judgments or decisions » (de Vries et al., 2011 : 18).
Cela rejoint la dimension relative aux connaissances politiques.
Concernant les effets de la sophistication politique sur l’issue voting et pour ce qui nous intéresse sur l’issue owernship voting, il existe un débat. La direction des effets ne fait pas l’objet d’un consensus. En effet, un premier groupe de chercheurs affirment qu’un certain
niveau de sophistication est nécessaire pour pouvoir utiliser les mécanismes de l’issue voting.
Selon Walczak et van der Brug (2012), la capacité des électeurs à lier leurs positions sur les enjeux et leur position sur l’échelle gauche-droite et la capacité à comprendre les positions des partis sur la même échelle dépendent des connaissances politiques et de l’intérêt pour politique (2012 : 246). Ainsi, le vote d’enjeu nécessite un haut niveau de sophistication politique. Yves Dejaeghere et Patrick van Erkel ajoute que « the more politically knowledgeable voters will be more likely to receive the ownership cues trough party communications and so we would assume that they will profit more from ownership to accurately place parties on issues » (2017 : 17). Cela rejoint l’affirmation de Romain Lachat selon laquelle le niveau de sophistication influence positivement la capacité des électeurs à identifier les partis selon leur compétence (2014 : 732). De ce fait, les électeurs sophistiqués sont plus à même d’appréhender les informations et donc procéder à un vote basé sur la compétence. La direction est positive, à savoir plus le niveau de sophistication est élevé, plus l’issue ownership voting est fort.
Toutefois, un second groupe de chercheurs affirment l’inverse. Selon eux, l’issue ownership voting ne nécessite pas un niveau élevé de sophistication politique car le mécanisme causal repose sur la perception de la compétence des partis concernant les enjeux importants et cette dernière ne nécessite pas de traiter un grand nombre d’informations. Dès lors, les individus peu sophistiqués peuvent également utiliser cette relation entre compétence et vote. D’après Eric Bélanger et Bonnie M. Meguid, « ownership-based issue voting requires less information than proximity or directional theories of issue voting […] voters only need to assess which party is the owner of the primed issue » (2008 : 478). Les individus peu sophistiqués utilisent le vote de compétence comme un raccourci qui nécessite d’informations (Petitpas 2017 : 16).
Dans leur livre How voters decide : Information processing in election campaigns (2006), Richard R. Lau et son collègue David P. Redlawsk proposent une nouvelle expertise du comportement électoral basée sur les mécanismes cognitifs en jeu lors du vote. Le traitement de l’information est au cœur de leur préoccupation. Ils présentent quatre modèles représentants les différents types de processus de vote. L’un d’entre eux est nommé fast and frugal decission making (modèle 3). Ils empruntent ce terme à Gerd Gigerenzer et Peter M. Todd. Ces derniers affirment que ce processus de décision emploie un minimum de temps, de connaissances et de calcul pour faire des choix adaptés (Gigerenzer et Todd 1999 : 14). Selon Lau et Redlawsk, le single-issue voting fait partie de ce type de processus. Ils précisent qu’il existe des easy issues qui sont plus symboliques que techniques et qui concernent plus les fins que les moyens et des hard issues qui sont plus techniques et qui traitent des moyens pour parvenir aux objectifs. Les enjeux faciles ne nécessitent pas un niveau de sophistication politique élevé alors que les enjeux
difficiles nécessitent un traitement plus complexe que le processus fast and frugal (Lau et Redlaswk 2006 : 12-13). Les autres modèles reposent sur la recherche active d’information (modèle 1), l’identification partisane (modèle 2) et un processus intuitif (modèle 4). Les processus en action dans les modèles 3 et 4 peuvent être des heuristiques. Ces dernières « […]
are problem-solving strategies (often employed automatically or unconsciously) […]. They represent cognitive shortcuts, rules of thumb for making certain judgments or inferences with considerably less than the complete search for alternatives and their consequences that is dictated by rational choice » (Lau et Redlwask 2006 : 25). Ces raccourcis sont utilisés par les experts (très sophistiqués) et les novices (peu sophistiqués). Lau et Redlawsk appellent cela le paradox of the expert. Finalement, d’après ces deux chercheurs, le vote d’enjeux est plutôt un processus fast and frugal (sous réserve du type d’enjeu) et tout le monde utilise des heuristiques.
2.2 CONTEXTE – débat
Existe-t-il un effet du contexte sur les processus de vote ? Beaucoup de recherches ont démontré que le contexte influence bel et bien ces processus (Curtice 2002 ; Franklin and Wlezien 2002 ; Johnson, Shively and Stein 2002 ; Marsh 2002 ; Anderson 2007 ; Luechinger, Rosinger and Stutzer 2007 ; Dalton and Anderson 2010). Dans une étude portant sur le vote idéologique, Martin Kroh conclue son papier en affirmant que « some contexts ease ideological voting while others make ideological voting a more demanding exercise » (2009 : 233). D’après les résultats de Romain Lachat (2008), la polarisation renforce le vote idéologique. R. Michael Alvarez et Jonathan Nagler (2004), quant à eux, affirme que la distribution des partis affecte le vote d’enjeu. L’issue ownership voting n’y échappe pas. En effet, deux camps s’affrontent à propos de la compétition partisane qui est souvent définie comme étant la polarisation du système de partis mais pas uniquement. L’opposition entre ces deux camps est au cœur la problématique de notre étude. D’un côté, certains affirment qu’une faible polarisation favorise l’issue ownership (le camp Green-Hobolt), d’un autre côté, certains assurent qu’au contraire une forte polarisation favorise le vote de compétence (le camp Pardos-Prado).
2.2.1 Camp Green-Hobolt
Dans leur article Owning the issue agenda : Party strategies and vote choices in British elections, Jane Green and Sara B. Hobolt (2008) affirment que l’issue ownership voting est renforcée lorsque la compétition électorale est moindre. En effet, après avoir étudié le cas britannique de 1987 à 2005, elles ont trouvé que les partis avaient convergé idéologiquement.
La dimension de la compétence des partis joue dorénavant un plus grand rôle que les positions
idéologiques des partis. L’argument consiste à soutenir que lorsque le contexte est polarisé, le vote idéologie joue un grand rôle. A l’inverse, lorsque le contexte est peu polarisé la compétence prend la place de l’idéologie. « [I]deology and competence are a zero-sum game » (Lanz 2014 : 5). Les partisans de cet argument, qui s’appuient sur un débat opposant Downs (1957) et son spatial model, à Stokes (1963, 1985,1992) et son valence model (voir Sanders and al. 2011, Lanz 2014). D’après Donald E. Stokes, le modèle de Downs qui consiste pour rappel à expliquer le choix électoral à partir d’un espace politique dans lequel l’électeur vote pour le parti le plus proche de lui selon les enjeux, ne fonctionne uniquement pour un certain type d’enjeux. En effet, les positional issues sont des enjeux qui opposent les partis politiques quant aux objectifs. Les partis politiques ne sont pas d’accord entre eux concernant les buts politiques et sociétaux à atteindre (le mariage homosexuel par exemple). Ce type d’enjeux repose sur des considérations idéologiques qui permettent précisément un vote idéologique, un vote de proximité. En revanche, les valences issues pour lesquels les partis partagent les mêmes objectifs mais ne proposent pas les mêmes solutions ne permettent pas un vote idéologique. En parlant de la corruption, Stokes affirme qu’il n’a pas vu les Democrats taking one position and the Republicans another [a]nd neither were some voters in favor of corruption while others were against it (1963 : 372). Tout le monde veut lutter contre la corruption donc il est impossible sur cet enjeu de voter pour le parti le plus proche car tous les partis sont sur la même position, à savoir lutter contre ce phénonème. « The machinery of the spatial model will not work if the voters are simply reacting to the association of the parties with some goal or state or symbol that is positively or negatively valued. » (Stokes 1963 : p. 373). Jane Green et Sara B. Hobolt ajoutent que « on valence issues parties can be differentiated on competence but not on ideological position » (2008 : 462). Ainsi, en distinguant les enjeux, le contexte intervient dans le type de processus de vote possible. Une forte polarisation indique que les partis sont très éloignés les uns des autres sur des bases idéologiques. Les positional issues sont favorisés et donc le vote idéologique également. A l’inverse, lorsque le système de partis est peu polarisé, les partis sont proches et la bataille porte sur des valence issues.
Dans son article When Voters and Parties Agree : Valence Issues and Party Competition, Jane Green (2007) affirme que le contexte politique britannique a évolué. Les partis ont convergé idéologiquement sur l’axe gauche-droite, à l’exception de l’enjeu européen.
De moins en moins d’électeurs sont capables de distinguer le parti travailliste et le parti conservateur (2007 : 631-631). Dès lors, le modèle spatial de vote (Downs 1957) n’est plus adapté. Green affirme alors que d’autres modèles et notamment les issues-based theories comme l’issue ownership.
2.2.2 Camp Pardos-Prado
Dans son article « Valence beyond consensus : Party competence and policy dispersion from a comparative perspective » Sergi Pardos-Prado (2012) questionne l’argument selon lequel les effets des valences issues sont corrélés avec une faible polarisation. Il présente trois arguments. Premièrement, il remet en cause l’opposition entre positional et valence. Selon lui,
« the intuition that positional and valence voting are not contradictory has never been tested in a systemic, cross-sectional and comparative perspective. The interrelation between spatial and valence considerations implies that issue ownership theories can plausibly involve both spatial and competence-based components across a wide range of political systems » (2012 : 344). Un électeur peut donc penser qu’un parti est le plus compétent pour régler un certain enjeu car il soutient la position de ce parti concernant cet enjeu. Deuxièmement, il estime qu’il est parfois difficile de démêler les positional des valences issues. Dès lors, il apparaît difficile de soutenir l’argument reposant sur la critique de Stokes à propos de la nécessité de distinguer les enjeux.
Selon ses résultats empiriques, la compétence est bon indicateur peu importe l’enjeu (Pardos- Prado 2012 : 351) ce qui semble confirmer son argument. Troisièmement, il critique fortement les designs de recherche des études du camp d’en face. « [Their] designs have been almost exclusively focused on Anglo-American democracies, and usually implemented through single- country analyses. » (Ibid : 344). D’après Pardos-Prado, cela ne suffit pas pour confirmer le lien entre valence voting et un système peu polarisé (consensus). De plus, les études qui ont mis en évidence ce lien ont été réalisées sur des systèmes qui peuvent favoriser une ideological convergence (Ibid : 344). A partir de ces trois critiques, il propose de tester un modèle avec des données de plusieurs pays (cross-country comparison). Ses résultats sont en total opposition à la littérature. En effet, l’effet de la compétence est corrélé positivement avec la polarisation partisane. Sergi Pardos-Prado a donc démontré empiriquement que le lien entre entre un contexte peu polarisé et la prédominance des valence issues ne tient pas. Dès lors, quelle est l’explication (au-delà de la remise en question de la distinction des enjeux) ? Romain Lachat affirme que le contexte influence la stratégie des partis. La polarisation doit inciter les partis à mettre l’accent sur les issue positions and priorities (2011 : 648-649). Il ajoute que « the more parties refer to issues and ideological positions, for instance, the greater should be the availability of these criteria in voters’ minds » (Lachat 2011 : 648). Ainsi, si nous suivons ce raisonnement, le processus de vote basé sur la compétence (issuw ownership) est renforcé par la polarisation car les positions des partis vis-à-vis des enjeux sont plus clairement exposées.
2.2.3 Sophistication et contexte
Dans son article The ease of ideological voting: Voter sophistication and party system complexity (2009), Martin Kroh s’intéressent à la complexité du contexte politique et de son effet sur le vote idéologique et également de l’effet modérateur de la sophistication politique.
Il affirme que le vote idéologique, basé sur des considérations abstraites telles que le left–right or the liberal–conservative framework, est plus complexe que d’autres processus de décisions comme par exemple la personnalité du candidat. Il affirme également que le vote idéologique nécessite plus d’informations (2009 : 222). Kroh pense qu’en raison de la complexité du monde politique, les électeurs ne font pas ou ne peuvent pas utilisés leurs ressources limitées pour trouver et utiliser les informations nécessaires à un vote idéologique. Concernant précisément le contexte électoral, il affirme que « ideological voting is facilitated by the presence of few effective parties with minimum interparty ideological overlap (i.e. high levels of polarization) and maximum intraparty ideological overlap (i.e. high levels of concentration) » (2009 : 224).
D’après ses résultats, la sophistication influence positivement le vote idéologique comme attendu. La polarisation et la concentration (deux des quatre variables utilisées pour mesurer le contexte) sont également positivement liées au vote idéologique. En revanche, la fragmentation du système de partis montre des effets particuliers. En effet, le nombre de partis au parlement influence positivement le vote idéologique tandis que le nombre de partis au gouvernement l’impacte négativement. Finalement, Martin Kroh conclue en affirmant que certains contextes facilitent le vote idéologique et d’autres le rendent plus compliqué (2009 : 233).
Dans son article The impact of party polarization on ideological voting (2008), Romain Lachat affirme que la polarisation renforce le vote idéologique mais aussi que cet effet est modéré par l’identification partisane et la sophistication politique. De plus, il affirme que « […]
the reinforcement of party polarization does not affect all citizens to the same extent. The level of political sophistication and party identification condition voters’ responsiveness to this contextual factor. Political experts are more strongly influenced by ideological polarization than political novices. » (Lachat 2008 : 695).
Notre raisonnement concernant l’influence du niveau de sophistication politique sur la relation entre le contexte et l’issue ownership voting se construit en plusieurs étapes.
Premièrement, le niveau de sophistication influence la perception du contexte comme nous venons de le voir. En effet, les individus très sophistiqués perçoivent les changements de contexte car ils sont motivés et intéressés par la politique, suivant par conséquent ses évolutions.
Les individus peu sophistiqués a contrario ne faisant pas ce suivi sont moins à même de
percevoir ces changements. Deuxièmement, en se basant sur les arguments de Green et Hobolt (2008), lorsque le contexte est peu polarisé, les individus très sophistiqués comprennent non seulement que tel est le cas, mais également ils comprennent également les conséquences de cette faible polarisation, à savoir que les partis sont proches idéologiquement. Ainsi, ils savent que le vote ne peut pas se baser sur des considérations idéologiques. En d’autres mots, c’est comme s’ils savaient que les enjeux concernés sont plus d’ordre valence que positional. En conséquence, ils savent également que les processus de choix électoral (les heuristiques) "à disposition" sont moins nombreux du fait de la prédominance de valences issues. Un vote idéologique n’est pas possible ou du moins ne serait pas correct car les partis ne se disputent pas sur les idéologies étant tous proches les uns des autres. Poussé à l’extrême, ce phénomène signifie que les partis s’accordent sur tous les thèmes et sur tous les objectifs politiques comme par exemple Etat fort/Etat minimal, liberté/solidarité, famille traditionnelle/nouvelle conception de la famille, ouverture sur le monde/fermeture. Les individus très sophistiqués constatent qu’au contraire les partis débattent autour des solutions à amener pour régler des problèmes tel que l’environnement et le chômage par exemple. Ainsi, la probabilité de procéder à un issue ownership voting est plus élevé à cause de cette meilleure compréhension. Les individus peu sophistiqués peuvent procéder à d’autres types de vote, notamment au vote idéologique car ils n’appréhendent pas correctement le contexte et ses conséquences concrètes sur les enjeux.
Finalement, lorsque le système se polarise, le vote idéologique est favorisé et lorsque les partis convergent idéologiquement, le vote de compétence est favorisé. Dans les deux cas, le niveau de sophistication modère la relation. En effet, les individus sophistiqués sont dans les deux situations plus à même de procéder soit à un vote idéologique, soit à un vote de compétence.
2.3 L’Issue Ownership en Suisse
Beaucoup d’études ont été réalisées sur le cas suisse. Romain Lachat (2011, 2014), Pascal Sciarini et Simon Lanz (2016), Sarah Nicolet et Pascal Sciarini (2006), Simon Lanz (2017) et Adrien Petitpas (2017) sont parmi les chercheurs à avoir étudié l’issue ownership avec des données issues d’élections suisses. Tout d’abord, il faut préciser que la Suisse est un pays spécial à bien des égards. En effet, la démocratie directe, le fédéralisme et le système de consensus font de la Suisse une exception. Dans son livre référence Patterns of Democracy, Arend Lijpart (2012) définit la Suisse comme l’exemple parfait du modèle de démocratie de consensus. Il utilise deux axes pour construire un espace dans lequel il place les pays (2012 : 244). Le premier axe est le executive-parties dimension, à savoir le type de système politique (majoritaire ou consensus). Le second axe est le federal-unitary dimension. La Suisse est le
point extrême sur les deux axes. Cela indique un très fort fédéralisme et un système proportionnel de vote presque parfait, ce qui rend la gouvernance très consensuelle. Il s’agit d’un cas unique.
2.4 Hypothèses
A présent, nous présentons nos hypothèses. Ces dernières sont au nombre de quatre. La première concerne uniquement l’issue ownership. Dans la seconde, nous affirmons que le contexte influence le vote de compétence. Cette hypothèse constitue le cœur de notre recherche.
Enfin, nous nous interrogeons sur le rôle de la sophistication en proposant deux hypothèses complémentaires.
Ian Budge et Dennis Farlie, les premiers, ont théorisé le lien entre l’évaluation d’un enjeu et le vote. En effet, ils ont repensé les stratégies des partis politiques. Selon eux, les partis ne disputent pas sur les mêmes thèmes. Au contraire, ils se concentrent sur certains qui leur sont favorables. L’objectif est de rendre le plus saillant possible ces enjeux sur lesquels les partis ont une bonne réputation. Les électeurs votent ensuite d’après les enjeux importants et donc pour le parti qui est arrivé à mettre en lumière ses thématiques. Par la suite, John Petrocik a complété la théorie en mettant en avant le concept de compétence. D’après lui, la clé du comportement électoral réside dans la capacité à être perçu comme compétent auprès des électeurs sur l’enjeu le plus important. Les partis "possèdent" des enjeux à partir de leur réputation. Selon lui, ce mécanisme d’association ou de possession est un phénomène de long terme. Les partis ne peuvent pas décider de leur ownership. En revanche, ils peuvent rendre leurs enjeux saillants durant la campagne et ainsi gagner des voix. Paolo Bellucci confirme que la compétence est le facteur explicatif de l’issue ownerhsip. A partir de toutes ces affirmations, nous affirmons que :
(H1) Si l’électeur juge un parti compétent pour résoudre le problème le plus important, il vote pour ce parti.
Le contexte influence le comportement électoral. Cela ne fait aucun doute mais parfois la littérature ne s’accorde pas sur le sens de cette influence. Dans le cas de la polarisation et de la fragmentation du système des partis, un important débat est ouvert quant à savoir quel type de contexte favorise le vote de compétence. Jane Green et Sara B. Hobolt affirment que la relation entre polarisation et vote de compétence est négative. Un contexte peu polarisé favorise le vote de compétence. A l’inverse, un contexte fortement polarisé favorise d’autres processus de vote, notamment le vote idéologique. L’argument repose sur la distinction de Stokes des enjeux. D’un
côté, il existe les position issues, à savoir des enjeux pour lesquels les partis ne partagent pas les mêmes objectifs. D’un autre côté, il y a les valence issues qui sont des enjeux pour lesquels les partis proposent différentes solutions pour arriver à un objectif commun. Les deux chercheuses affirment qu’une forte polarisation favorise les positions issues sur lesquels seul le vote idéologique apparaît pertinent car les partis ne proposant pas du tout la même vision de la société et des idéologies différentes, il est difficile de les distinguer sur la base d’une compétence supposée alors qu’ils ne parlent pas de la même chose. A l’inverse, les valence issues sont le type d’enjeux sur lesquels les partis peuvent se battre pour être perçu comme étant compétent. En effet, les objectifs étant les mêmes, ils doivent proposer les meilleures solutions.
La compétence peut être un critère pour départager les partis. Ce type d’enjeux sont plus saillants lorsque les partis sont proches car une faible polarisation signifie de facto qu’il n’y a pas de grandes différences idéologiques entres les partis et donc que les position issues ne sont débattus. A partir de cette argumentation, nous affirmons que :
(H2a) Plus la compétition électorale est faible, plus l’issue ownership voting est important.
Sergi Pardos-Prado contredit avec vigueur ce raisonnement. Tout d’abord, il ne reconnaît pas la distinction de Stokes entre les deux types d’enjeux. Selon lui, l’issue ownership peut impliquer des éléments de compétence et de vote spatial. Ses résultats empiriques indiquent que la direction du lien entre la polarisation et le vote de compétence est positive. Une forte polarisation favorise l’issue ownership. Ainsi, nous proposons sur une hypothèse complémentaire.
(H2b) Plus la compétition électorale est grande, plus l’issue ownership voting est important.
Nous sommes conscients de l’aspect contradictoire de ces deux hypothèses, mais nous souhaitons proposer deux hypothèses représentant les conclusions des deux camps car le débat n’est de loin pas tranché. Les résultats des différentes études traitant le sujet étant divergents, nous testons les deux arguments.
A présent, nous nous intéressons aux caractéristiques individuelles et plus particulièrement à la sophistication politique. Un débat existe concernant l’impact du niveau de sophistication politique sur le vote de compétence. Certains affirment que l’issue owernship est un shortcut. Ce raccourci ne nécessite pas d’avoir accès à toutes les informations et d’évaluer tous les partis mais au contraire uniquement de cibler le parti le plus compétent. Selon Bélanger et Meguid (2008), ce prossessus de décision nécessite moins d’informations que d’autres modèles comme le vote de proximité par exemple. Par conséquent, les individus peu sophistiqués, n’étant pas armés par définition pour procéder à des choix politiques complexes,
peuvent utiliser ce raccourci et faire un vote de compétence. Dans le même esprit, Yves Dejaeghere et Patrick van Erkel (2017) affirment que les individus plutôt sophistiqués sont plus à même de recevoir les informations des partis et par la même de plus facilement profiter du mécanisme de l’issue ownership. Dans ce cas, la relation entre la sophistication et le vote de compétence est négative.
D’autres auteurs affirment au contraire que l’issue ownership nécessite un haut niveau de sophistication politique. En effet, les informations essentielles à ce processus de décisions sont nombreuses et ne sont pas à la portée de tout le monde. D’après Nicolet et Sciarini, les individus peu sophistiqués ne sont pas suffisamment informés pour différencier les partis à partir de considérations liées au enjeux (2006 : 163). Les experts en politique qui sont plus exposés et attentifs aux messages politiques, sont au contraire des novices plus à même de procéder à un vote cohérent basé sur leurs préférences en termes d’enjeux et les positions des partis sur ces enjeux. Dans le même esprit, l’issue ownership est inaccessible aux novices car ce processus de décisions nécessite de différencier les partis sur des enjeux saillants et d’attribuer une compétence à partir de ces différences.
(H3) Plus les individus sont sophistiqués, moins l’issue ownership voting est important La sophistication politique peut également avoir un effet modérateur sur l’effet du contexte. En effet, si nous affirmons dans notre seconde hypothèse que le contexte influence le recours au vote de compétence, nous estimons que cette relation peut être modérée par le niveau de sophistication. La perception des changements au niveau de la compétition partisane est liée au niveau de sophistication politique. Ainsi, les individus n’appréhendent pas le contexte de la même manière et n’effectuent pas le même type de vote en fonction de leur analyse du contexte.
C’est pourquoi, nous affirmons que :
(H4) Plus la compétition partisane est faible, plus l’issue ownership voting est fort à condition que les individus soient très sophistiqués.
3. Méthode et données
3.1 Données
Dans le cadre de cette étude, nous utilisons les données des Études électorales suisse SELECTS disponibles en lignes (FORS 2018). Nous avons choisi la Suisse car le système fédéral est idéal pour réaliser une étude comparative. En effet, les différents cantons avec leur espace politique propre sont réunis sous une seule entité, la Confédération. De plus, selon
Romain Lachat, le cas suisse est idéal pour les analyses comparatives car les cantons offrent des différences de degré de compétition partisane car les sections cantonales des partis peuvent diverger de la ligne nationale du parti sur certains enjeux, reflétant des différences dans les structures des clivages traditionnels (Lachat 2011 ; 649-650). Ainsi, nous avons à disposition différents contextes politiques (compétition partisane) qui sont relativement identiques sur le plan institutionnel. Cela constitue donc un environnement propice à la réalisation de notre étude. Il est à noter que pour chaque canton, il y a un nombre minimal de répondants. Dans notre recherche, nous nous concentrerons sur les données de 2007, 2011 et 2015. Nous cumulons les données de ces trois années afin d’avoir un jeu de données unique. Le but de cette opération est double. D’un côté, nous renforçons l’originalité de notre étude car ces hypothèses n’ont jamais été testées sur un jeu de données aussi important en termes de nombre d’observations (14'120). D’un autre côté, nous renforçons nos analyses empiriques car un nombre d’observations tel que celui dont nous disposons favorisent la solidité des résultats.
Cette démarche est facilement réalisable car les différents jeux de données sont relativement semblables en termes de questions posées. La description détaillée des jeux de données est disponible sur le site internet de la Fondation suisse pour la recherche en sciences sociales (FORS).
3.2 Opérationnalisation
3.2.1 Variable dépendante
La variable dépendante mesure le choix électoral. La question « Pour quel parti avez-vous voté lors des élections du Conseil national ? » permet de le faire. Nous avons recodé les réponses pour ne garder uniquement les cinq partis principaux de Suisse, à savoir l’Union Démocratique de Centre (UDC), le Parti Socialiste (PS), le Parti Libéral-Radical (PLR), le Parti Démocrate-Chrétien (PDC) et les VERTS. Tous les autres partis mentionnés dans les réponses ont été réunis sous la catégorie « autres ». Ensuite, en raison de notre méthodologie, nous avons construit une variable dichotomique (0/1) pour chaque parti mentionné précédemment. La variable dépendante utilisé dans chacun des modèles change selon le parti étudié. La variable dichotomique mesurant le vote pour l’UDC compte 2076 pours et 7322 contres. Pour le PS, elle compte 2066 pours et 7332 contres. Pour le PLR, elle compte 1727 pours et 7671 contres. Pour le PDC, elle compte 1274 pours et 8124 contres. Enfin, pour les VERTS, elle compte 771 pours et 8627 contres.