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Et maintenant, quoi ?

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Academic year: 2022

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REVUE MÉDICALE SUISSE

WWW.REVMED.CH 24 novembre 2021

2068

BLOC-NOTES

Et maintenant, quoi ?

n tout cas, il est temps de cesser les euphémismes. Par exemple à propos de la COP26. Il ne s’agit même pas, pour faire un bilan, d’engagements trop partiels, de progrès un peu légers, de timides avancées malgré tout mieux que rien. D’un échec, alors ? Ce n’est pas le bon mot. Car échec de quoi ? Non : il s’agit d’une folie collective. Et c’est elle qu’il faut regarder en face. L’ensemble des États, les grandes puissances géopolitiques, les pouvoirs techno-économiques, tout cela se montre incapable d’agir de manière raisonnable, d’au moins assurer une survie convenable à la génération qui suit, celle de ses enfants (on ne parle pas des petits-enfants), comme le demanderait le plus élémentaire sens humain.

Le pire est désormais non seulement possible, mais probable, et à cette ahurissante perspec- tive, les sociétés s’habituent. On agira lors de la prochaine COP, se rassurent peut-être en rentrant chez eux, après s’être menti à eux- mêmes (et souvent avoir cédé à la corruption par l’argent ou le pouvoir), les tireurs de ficelle du grand symposium-spectacle-drame collectif où se joue le futur de l’humanité.

Plus largement, c’est l’ensemble du dispositif humain qui craque. Ses certitudes et références se dérobent. Travail, loisirs, culture, anthropo- logie – jusqu’aux manières de désirer et de se concevoir – sont malaxés, reconfigurés par le numérique, l’intelligence artificielle et les grandes plateformes d’intégration. Des entre- prises-sectes, telles Facebook, Apple ou Google, distraient, occupent et transforment les esprits.

Les problèmes réels – ressources limitées, environnement, climat, pauvreté, migrations – se nouent au niveau mondial et exigent des stratégies globales. Mais les quelques stratégies existantes font figure de tigres de papier. À la place, se multiplient les cloisonnements et se renforce la compétition entre superpuissances, où tous les coups sont permis. À l’intérieur des pays, les égos enflent. Réapparaissent les nationalismes et négationnismes, vieux spectres errants des démocraties.

En même temps, la réflexion globale se raréfie. Au sein du petit groupe de médias qui survivent à la surpuissance des réseaux sociaux, les news se succèdent et s’entassent sans la moindre relation. Un compte-rendu au ton alarmé de la COP26 est suivi d’une apologie des ultra-riches et de leur gaspillage joyeux et

tapageur. Des interviews de scientifiques sur l’urgence climatique côtoient des articles du genre : « la voiture restera la reine du futur ».

Coexistence sans commentaires, multiplication des contradictions qui font apparaître le monde comme un théâtre de l’absurde.

Bien sûr, toute synthèse de ce qui affecte les humains et le monde reste impossible. Trop d’incohérences, de chaos, de strates incons- cientes déjouent nos tentatives d’explication.

Mais l’opacité actuelle est d’un autre niveau. Il y a trouble dans la civilisation. Plus profondé- ment encore, glissement des plaques tecto- niques de l’Histoire. Peut-être vivons-nous une transition du même ordre que celle du Paléoli- thique au Néolithique. Il est même possible que s’organise une forme de retour vers les temps sombres de l’Histoire : vers le gouffre monstrueux ouvert par le nazisme du 20e siècle.

Des éléments pointent vers pareille évolution.

Mais le plus probable est que les craquements soient trop nombreux et trop profonds pour que revienne simplement de l’identique.

Les crises climatiques et environnementales rendent inadéquates nos structures de société et catégories mentales. Mais des ruptures majeures apparaissent aussi sur un autre front.

La technique s’hybride chaque jour plus inti- mement à nous, se déployant en données et intelligence artificielle, puis en relations et valeur marchande. S’organisent des systèmes techniques et communicationnels où le pouvoir se concentre et croît exponentiellement, en formant des grumeaux, desquels se nour- rissent des entreprises immensément riches.

Les cadres humains éclatent, de nouvelles règles – semblant tomber du « cloud » – s’imposent sans débat démocratique.

Nous continuons à manipuler des concepts tels que politique, liberté ou technique. Mais ce sont de vieux termes, en pleine mutation. La politique, de plus en plus, se contente d’un second rôle, celui de gérer les dérives trop grossières et les flambées de contestations et de violences. Elle continue d’agiter des ensembles de propositions épuisées, auxquelles plus personne ne croit.

Les individus font de la liberté le cœur de leur existence. Mais leurs décisions sont plus que jamais les produits de systèmes de formation d’opinion et de modèles d’influence cognitive.

Sans compter que la liberté est si souvent invoquée que son sens se floute au sein de multiples contradictions. En son nom, on s’oppose aux mesures collectives pour protéger le climat, et toujours en son nom, on se bat pour que le futur climatique permette une vie où le choix reste le plus vaste possible. La liberté contemporaine n’est plus vue, selon la

tradition philosophique, comme possibilité de penser, d’agir et de décider par soi-même. Elle s’est mise en phase avec la marchandisation généralisée : c’est une affirmation de soi, une manifestation de sa propre puissance.

Rien ne caractérise mieux l’actuelle dyna- mique de crises que notre rapport narcissique, prédateur et magique à l’énergie. Comme l’écrit Sloterdijk, nous, les modernes, serons décrits par les générations suivantes comme des « chauffeurs » parce que nous aurons rendu le climat hostile, rude, en grande partie invivable, et cela pour des millénaires. En deux cents ans, nous aurons réussi l’exploit de dila- pider l’énergie accumulée par les écosystèmes vivants durant des centaines de millions d’années. Plus ennuyeux encore, nous n’aurons rien anticipé, nous aurons rêvé, et de ce rêve fait un monde. Et jamais probablement l’humanité n’aura été aussi désemparée que maintenant où il ne lui reste pas d’autre choix que de quitter ce monde autocentré et épuisé, et cela dans la précipitation, sans même avoir le temps de faire ses valises culturelles.

Il est bien difficile de savoir si nous serons capables de dépasser la confusion qui nous fait penser que nos désirs, mythes, rêves et idées de liberté sont plus puissants que la réalité des lois climatiques, la limitation des ressources non renouvelables et la fragilité du vivant.

Sommes-nous ensorcelés ? La technique (avec la techno-économie) semble être devenue un attracteur étrange. Mais elle n’est pas seule dans ce rôle. Les raisons qui font que nous ne sommes pas maîtres de notre destin se multi- plient. Et s’enracinent d’abord en nous-mêmes.

Devant l’urgence de se penser de nouveaux buts, nous doutons. Et si nous suivions les anciens, jusqu’à épuisement total ? Mais que faire de notre intranquillité, de notre quête de sens ?

Impossible d’imaginer ce que pourrait être la mutation dont nous saisissons les premiers mouvements. Quelque chose émerge, dont nous ignorons les contours.

Mais une dimension du futur apparaît de plus en plus certaine. Dans 200 ou 300 ans, soit l’humanité aura disparu dans les affres de son autoconsécration, soit elle vivra autre dans un monde radicalement autre.

Comme les marins espagnols du 16e siècle, nous avons largué les amarres. Nous sommes partis pour un voyage sans retour. La soif d’aventure sera-t-elle capable de prendre le dessus sur nos vieux démons ? Que cherchons- nous ?

E

Bertrand Kiefer

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