Paru sous le titre : « Breves apontamentos sobre o autismo », in Estilos da clinica, vol. IV, n° 7, Instituto de Psicologia, Universidade de Sao Paulo, 1999.
BRÈVES REMARQUES SUR L’AUTISME
ALAIN VANIER
L'usage très particulier de la théorie dans la cure des enfants autistes indique, en retour, la façon dont l'autisme interroge une certaine doxa psychanalytique, et pose ou devrait poser des questions quant à la position de l'analyste dans la cure.
Dans sa préface au livre d'Aichorn, Jeunesse à l'abandon, Freud, en 1925, soutient, comme il le fera dans les Nouvelles Conférences, en 1933, que dans le cas de la psychanalyse avec des enfants, mais aussi d'une façon générale, il faut pour engager un traitement qu'existent «des présupposés bien définis qu'on peut regrouper sous le terme de “situation analytique” ; elle exige que prennent forme certaines structures psychiques […] là où celles-ci manquent […] il faut faire autre chose que de l'analyse, quelque chose qui ensuite rencontre de nouveau celle-ci dans l'intention» (1).
La psychanalyse, disait Freud, est une «post-éducation», elle intervient à rebours sur ce qui a été éduqué. Qu'en est-il donc lorsque ce qui constitue les prémisses mêmes de toute éducation fait défaut ?
Le 7 janvier 1929, Mélanie Klein reçoit le fils d'un collègue, qui entrera dans l'histoire de la psychanalyse sous le nom de Dick. Il n'a pas encore quatre ans. A cette époque, le terme d'autisme, au sens de Kanner, n'existe pas encore, mais quelqu'un comme Frances Tustin y reconnaîtra la première cure analytique d'un enfant autiste. Mélanie Klein le décrit comme un enfant dépourvu d'affect, indifférent à la présence ou à l'absence de sa mère, n'ayant même pas le désir de se faire comprendre, les yeux fixes, etc. Je ne détaille pas ce récit connu de tous. Je
voudrais seulement rappeler un moment de la première séance telle qu'elle est relatée par Mélanie Klein.
«Quand je lui montrais les jouets que j'avais préparés, il les regarda sans le moindre intérêt. Je pris un grand train que je plaçai à côté d'un train plus petit et je les désignai sous le nom de “train papa” et de “train Dick”. Il prit là-dessus le train que j'avais appelé “Dick”, le fit rouler jusqu'à la fenêtre et dit “gare”. Je lui expliquai que la “gare, c'est maman ; Dick entre dans maman”. Il lâcha le train, courut se mettre entre la porte intérieure et la porte extérieure de la pièce, s'enferma en disant “noir” et ressortit aussitôt en courant» (2).
En verbalisant ainsi le mythe œdipien, Mélanie Klein «lui fout le symbolisme avec la dernière brutalité», commente Lacan (3). C'est un usage particulier de la théorie. Il ne s'agit pas d'une interprétation, car celle-ci nécessiterait le déjà-là de ce que l'intervention de Mélanie Klein tente d'instaurer. Elle part de ses présupposés théoriques, de ses préjugés pourquoi pas ? En proposant ce mythe théorique, elle fait parler un élément de ce réel uniforme dans lequel était l'enfant, elle introduit du différent dans l'indifférence initiale de son monde.
Et l'effet de cette intervention est de produire un «premier appel» (4) chez cet enfant qui, bien que dans le langage, ne présentait pas de désir de communiquer. Cette conséquence est à articuler avec une autre qui concerne ces objets devenus substituables et donc détachables, dans un jeu d'équivalence qui témoigne que tout n'est plus alors équivalent.
S'il se passe quelque chose à partir de cette intervention, la question demeure de savoir pourquoi ? Pourquoi cette parole-là et pas telle ou telle autre ? Pour nous rappeler la modestie nécessaire quant à la foi que nous pouvons avoir dans nos théories et dans nos interventions conceptuelles, souvenons-nous de cette remarque de Winnicott qui disait que, si les névrosés ne pouvaient se passer d'analyses et d'analystes, il y avait des guérisons spontanées de psychoses au cours de divers phénomènes de la vie ordinaire qu'il énumère «les amitiés, les soins au cours de maladies physiques, la poésie, etc.» (5). Tout peut donc marcher, mais pas n'importe quoi.
A quoi donc s'accroche la parole que profère l'analyste ? Que vient saisir ce mythe ainsi énoncé ?
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Je reçois un petit garçon de cinq ans. Ce n'est pas un enfant autiste bien qu'il soit mutique. Il vient d'Extrême-Orient, adopté par des parents français à l'âge de trois mois. Une malformation nécessite, très tôt, une longue intervention chirurgicale. A deux ans, il dit deux mots «papa» et «maman». C'est à ce moment que décède la grand-mère paternelle, qui occupait une place très importante, véritable support de la famille. Pendant les vacances qui suivent, les parents notent une grande régression. Il cesse de parler. Il suivra des traitements, qui amènent des améliorations sensibles, mais toujours pas la parole.
Je serai volontairement sommaire quant aux éléments cliniques. Mais vous comprendrez pourquoi j'en parle ici. Lors de la première séance, il semble un peu absent, mais, parfois, pendant que les parents parlent, il se met à jeter très vivement jouets et crayons. Il finit par vouloir sortir lorsque ceux-ci relatent l'histoire de sa naissance et les raisons pour lesquelles il a été abandonné puis adopté.
A la séance suivante, il laisse quelques traces sur la feuille blanche posée devant lui, laissant courir le feutre sans sembler y prêter attention, puis déchire la feuille et la jette, en émettant un son. Je crois y reconnaître la langue du pays d'où il vient. Je lui dis et je lui raconte son histoire à nouveau. Il est alors debout devant la fenêtre qui jouera un grand rôle dans la suite du traitement et dit quelque chose comme «voir maman». Je lui dis que je l'ai entendu dire «au revoir, maman», que c'est ce qu'il voulait dire à sa mère de naissance quand il l'a quittée. Il enlève ses chaussures et s'assoit par terre. Je m'en tiendrai là pour le récit de ce début de traitement, et je voudrais juste indiquer que ce petit garçon se remettra à parler à partir de cette séance. Son père me dira quelque temps après, qu'il est en train de naître une seconde fois.
Très récemment, son père a reçu la cassette d'un film en version originale provenant du pays d'origine de ce garçon. Il la lui a montrée, et il a été très surpris de voir cet enfant, qui s'intéresse généralement peu à la télévision, demeurer jusqu'à la fin de ce film et le redemander encore et encore. Cet enfant parti de ce pays à l'âge de trois mois. La langue, donc.
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Une théorie est un frayage dans la langue. Mais celui-ci avec le temps, cesse peu à peu de surprendre, d'étonner, son effet s'épuise et il alimente alors la résistance. Dans les cures d'enfants comme les autistes, cette usure est singulièrement moins sensible, peut-être parce que la théorie fonctionne directement comme la fiction propre à articuler la structure (6).
Mélanie Klein parle de la place de l'Autre, forte d'un savoir qui par sa dimension de certitude et son poids de vérité pourrait bien s'apparenter à un délire. Mais en s'adressant à Dick, elle lui suppose également un savoir qui supporte sa théorie, à partir des quelques éléments qu'elle relève : son intérêt pour quelques jouets, et pour les portes.
Pour que ces interventions puissent opérer, il faut malgré tout qu'il y ait quelque chose, peut-être une place, quelque chose qui fasse que cela peut être entendu. Il faut supposer quelque chose d'autre, un Autre primordial, qui ne soit pas sans avoir une place et avec qui il y ait quelque entame, et donc, une marque première, puisque ces enfants survivent et ont donc accepté les soins initiaux que leur a donnés leur mère. Ce qui fait d'ailleurs que ces enfants, s'ils sont en dehors du lien social, ne sont pas hors communauté.
La présence de cet Autre se déduit de ceci : que l'autisme est construit. Forteresse vide, mise en capsule, il n'est pas un simple arrêt du développement, il est mode de protection particulier, ce qui suppose quelque chose dont on ait à se protéger.
Entre mère et enfant, il n'y a pas que des soins ou du nourrissage, il y a de la jouissance, ce que notait déjà Freud. Il y a aussi le langage. Les premiers temps sont
marqués par les mouvements d'allées et venues de la mère, son absence, sa présence liée à l'apaisement de cette tension qu'est la faim et qui revient. A cette forme qui revient toujours à la même place, va s'adresser l'appel, qualifié comme tel par l'Autre — ce trognon de la demande qui surgit dans l'absence, ainsi Dick appelant la nurse, à la fin de la première séance.
Cet appel à l'Autre fait surgir de l'Autre un signifiant — nomination, demande, etc. — et ce signifiant premier va constituer l'Autre comme manquant, c'est-à-dire désirant. C'est là où le sujet s'aliène, se fonde et entre dans le langage. Il aura alors à en passer par les mots de l'Autre pour demander, par exemple. C'est dire toute l'importance du premier mot, du premier mot adressé, le premier qui est, en quelque sorte déjà second, et qui boucle dans le lien à l'Autre, le circuit de la parole.
Cette aliénation renvoie à toute une série d'aliénations que relèvera Lacan : à l'image du miroir, au désir de l'autre, etc. Mais cette irruption du langage et sa fonction tout à la fois aliénante et séparatrice, provoque la chute d'un objet premier — objet que l'Autre aura la puissance de donner ou de ne pas donner. Cet objet, le sein, l'enfant a eu l'illusion de le créer comme lui étant l'un de ses objets. Et la coupure passe précisément entre l'objet et la mère.
Entre mère et enfant, il y a une béance. Il y a au moins ce manque originaire lié à l'origine sexuée de la naissance. Il y a un manque dès le départ, une adaptation imparfaite dont peut témoigner la perte initiale de l'enveloppe, de l'objet placentaire. L'enfant n'occupe pas toute la place. Dyade, fusion, symbiose, ces termes peuvent nous faire croire une unité qui n'est qu'imaginaire. C'est ce troisième terme inscrit au départ comme manque qui permettra que circulent tous les objets qui interviendront dans l'échange entre mère et enfant.
Il peut arriver que l'enfant sature cette béance (7). Dans l'autisme, l'objet obture totalement, il n'est pris dans aucun semblant : il est l'objet qui complète le fantasme de l'autre, et à quoi le sujet peut s'identifier.
Que fait l'analyste dans ces cas-là, si ce n'est articuler par la parole ce défaut qui a fait défaut, limiter, inscrire cette jouissance sans lieu qui submerge ces enfants. Mais
pour cela, il faut supposer une prise première dans le langage, «une prédisposition au langage», pour pouvoir venir à cette place. Car on ne peut pas dire qu'ils ne parlent pas, disait Lacan des autistes, mais seulement qu'ils ne nous entendent pas. Pour regarder, pour entendre, il faut une qualification particulière du lieu d'où regarder, d'où entendre, une qualification symbolique.
Car les enfants autistes amènent à cela qui met en évidence l'altérité nécessaire et spécifique à toute parole, à savoir que la question avec eux n'est pas tant de les entendre que de se faire entendre d'eux. Se faire entendre ouvre la possibilité d'entendre : «Il y a sûrement quelque chose à leur dire» (8).
Bibliographie :
1. S. Freud, «Préface à August Aichorn», Jeunesse à l'abandon (1925), GW, XIV, trad. R. Lainé, OCPF XVII, PUF, 1992, p. 162.
2. M. Klein, «L'importance de la formation du symbole dans le développement du Moi, in Essais de Psychanalyse, trad. M. Derrida, Paris, Payot, 1968.
3. J. Lacan, «Les écrits techniques de Freud», Séminaire I (1953-54), Paris, Seuil, 1975, p. 81.
4. Ibid., p. 100.
5. D.W. Winnicott, «Les aspects métapsychologiques et cliniques de la régression au sein de la situation analytique», in De la pédiatrie à la psychanalyse (1954), trad. J. Kalmanovitch, Paris, Payot, 1989, p. 257.
6. Voir M. Mannoni, La théorie comme fiction, Paris, Seuil, 1979.
7. Cette remarque, comme plusieurs de celles qui précèdent, vont dans le sens de ce que Frances Tustin avance dans son dernier article : voir F. Tustin, Vues
nouvelles sur l'autisme psychogénétique, IJP, Vol. 72, part. 4, 1991, pp. 585-591, trad. D. Houzel, Saint-André de Cruzières, Ed. Audit, 1992.
8. J. Lacan, «Conférence à Genève sur le symptôme (1975), in Le bloc notes de la psychanalyse, n° 5, 1985, p. 17.