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L’énergie de la contestation

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Academic year: 2021

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HAL Id: tel-02090208

https://hal.univ-lorraine.fr/tel-02090208

Submitted on 4 Apr 2019

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L’énergie de la contestation

Vincent Carlino

To cite this version:

Vincent Carlino. L’énergie de la contestation : formes de désaccord et arènes du conflit sur le nucléaire en Lorraine. Sciences de l’information et de la communication. Université de Lorraine; Université catholique de Louvain, 2018. Français. �NNT : 2018LORR0224�. �tel-02090208�

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AVERTISSEMENT

Ce document est le fruit d'un long travail approuvé par le jury de soutenance et mis à disposition de l'ensemble de la communauté universitaire élargie.

Il est soumis à la propriété intellectuelle de l'auteur. Ceci implique une obligation de citation et de référencement lors de l’utilisation de ce document.

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http://www.culture.gouv.fr/culture/infos-pratiques/droits/protection.htm

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L’énergie de la contestation

Formes de désaccord et arènes du conflit sur le nucléaire en Lorraine

Thèse pour le doctorat en cotutelle internationale en sciences de l’information et de la communication

présentée et soutenue le 22 novembre 2018 par Vincent Carlino

dirigée par

les Professeurs Jacques Walter et Marc Lits

Jury

M. Guillaume Courty, Professeur, Université de Lille (rapporteur)

M. Benoît Grevisse, Professeur, Université Catholique de Louvain (examinateur)

M. Marc Lits, Professeur émérite, Université Catholique de Louvain (co-directeur de thèse) Mme Claire Oger, Professeure, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (rapporteure) Mme Marieke Stein, Maîtresse de conférences, Université de Lorraine (examinatrice)

Mme Marie-Gabrielle Suraud, Professeure, Université Toulouse III - Paul Sabatier (examinatrice) M. Jacques Walter, Professeur, Université de Lorraine (directeur de thèse)

École doctorale Humanités nouvelles - Fernand Braudel (ED 411)

Centre de recherche sur les médiations (EA 3476)

Faculté des Sciences économiques, sociales, politiques et de communication (ESPO) Observatoire de recherche sur les médias et le journalisme (ORM)

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Sommaire

Remerciements ...4

Introduction Étincelles et feu d'artifce à Cattenom...8

Chapitre 1 Le nucléaire face au territoire : mise en discussion de la centrale de Cattenom...23

Chapitre 2 La figure du citoyen-enquêteur...107

Chapitre 3 Les discours polémiques au fondement d’un confit politique...192

Chapitre 4 Narrations du confit sur l’énerigie nucléaire en Lorraine...289

Conclusion Volcanoloigie d'une contestation sociale...365

A ccès au volume d’a nnexes ...378

Bibliographie...379

Glossaire...419

Table des fgures...420

Liste des sites web...422

Table des matières...423

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Remerciements

Je tiens à remercier en premier lieu mes directeurs de thèse. Merci à Jacques Walter, qui m’a encouraigé et soutenu dès les premières versions de mon projet de recherche jusqu’aux dernières liignes de ce manuscrit. Sa capacité sans pareille à repérer les faiblesses d’un raisonnement et à trouver des solutions oriiginales pour y remédier n’a eu de cesse d’aiiguiser ma curiosité scientifque. Je remercie Marc Lits d’avoir accepté de me codiriiger, ainsi que pour ses retours bienveillants et ses relectures précises.

Merci à Hervé Boigigio, qui a igrandement facilité le recueil des archives du Républicain Lorrain, ainsi qu’aux documentalistes du journal, petites mains invisibles ô combien nécessaires aux corpus de recherche.

Je remercie les acteurs de terrain qui m’ont accordé de leur temps pour me faire découvrir les cuisines de la lutte antinucléaire en Lorraine, parfois au sens propre. Merci à Bernard Py et Roiger Pfeiffer pour leurs fabuleux souvenirs de Cattenom, ainsi qu’à toutes les personnes rencontrées à Bure et aux alentours. Chacune d’elles a su affûter ma compréhension de la contestation du nucléaire en Lorraine, et provoquer des questionnements stimulants.

Une mention particulière à la promotion 2014-2015 du master Journalisme et médias numériques (MJMN) pour avoir accepté d’être des « sujets » de recherche en se prêtant au jeu de l’observation participante. Je remercie Arnaud Mercier et Nathalie Piignard-Cheynel d’avoir rendue possible cette rencontre entre recherche et formation avec leurs étudiants.

Je remercie le Centre de recherche sur les médiations (Crem) que j’ai eu le plaisir d’intéigrer

en tant que chercheur. La thèse doit beaucoup aux discussions scientifques avec ses

membres, et plus particulièrement ceux de l’équipe Praxis dont je suis membre, ainsi qu’aux

fondateurs et participants du réseau Interrégion, Interscience (Iris) qui ont initié de fructueux

échaniges au cours du séminaire à Dijon.

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L’Association des jeunes chercheurs du Crem (AJC Crem) que j’ai eu le plaisir d’intéigrer en tant que responsable informatique puis comme président a aussi donné lieu à de belles rencontres. Merci à Benjamin, Julien, Laurent, Miao, Rémi et tous les autres.

Merci aux membres de l’Observatoire de recherche sur les médias et le journalisme (ORM) de l’Université catholique de Louvain pour leur accueil chaleureux et leur bienveillance.

Je remercie l’École doctorale Humanités nouvelles - Fernand Braudel et plus particulièrement Aude Meziani pour avoir désamorcé quelques dossiers administratifs. Le service d’appui à la recherche et à l’administration du Crem a aussi été un soutien important, autant pour son suivi méticuleux des missions que par son aide au montaige d’événements scientifques.

Je tiens à remercier l’ensemble des personnes rencontrées lors de colloques et journées d’études. Je pense au XX

e

Conigrès de la Société française des sciences de l’information et de la communication, aux journées doctorales du Gis Participation et démocratie, ainsi qu’aux journées d’études de l’Institut historique allemand de Paris.

Je remercie le site The Conversation France, et plus particulièrement Jennifer Gallé, pour m’avoir ouvert l’accès à ce bel outil de médiation scientifque.

Mes remerciements vont aussi à mes collèigues du département Information-communication de l’Université de La Réunion, qui ont amplement contribué à rendre aigréable ma dernière année de rédaction. Je pense à Nathalie Almar, Bernard Idelson, Gréigoire Molinatti et Nathalie Noël. C’est un réel plaisir d’être Attaché temporaire d’enseiignement et de recherche à vos côtés. Merci zot tout !

Enfn, je remercie ma famille pour son soutien indéfectible dans mon parcours. Merci à ma

mère de croire en moi depuis le début. Merci à celle qui connaît désormais mieux que

quiconque ce qu’implique de vivre avec un chercheur à la maison et avec qui je partaige ma

vie, Anne-Sophie, sans qui rien n’aurait été possible.

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À mon père

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Introduction

Étincelles et feu d'artifce à Cattenom

Jeudi 12 octobre 2017, 5h30. C’est au petit matin, avant le lever du soleil, que huit militants de Greenpeace choisissent de s’introduire dans l’enceinte protéigée de la centrale nucléaire de Cattenom, en Moselle. Le pas est pressé, mais le calme de la nuit laisse planer une certaine sérénité. Deux membres du igroupe déploient la banderole jaune de l’ONG tandis que d’autres s’affairent en arrière-plan, sans qu’il soit possible de les distiniguer clairement. Soudain, une première lueur apparaît au sol tel un fash. Elle est immédiatement suivie d’une détonation et d’une explosion d’étincelles qui illuminent le ciel sombre au-dessus de la centrale. Séparés des militants par un igrillaige, les igendarmes assistent au spectacle pyrotechnique qu’ils n’ont pas pu empêcher à temps.

Cette scène est tirée des imaiges de Greenpeace diffusées le matin même de la manifestation à la Une de tous les sites web d’information. Dans leur communiqué larigement repris et commenté par la presse, les manifestants expliquent qu’ils

sont de nouveau en action pour dénoncer le risque nucléaire. Ils se sont introduit-e-s à l’intérieur du périmètre de la centrale nucléaire de Cattenom, en Moselle. Ils y ont déclenché un feu d’artifce, à proximité de la piscine d’entreposaige du combustible nucléaire usé. Objectif : dénoncer la fraigilité et l’accessibilité de ces bâtiments pourtant lourdement charigés de radioactivité

1

.

Bien qu’il semble isolé, cet événement condense plusieurs interroigations qui structurent cette thèse. D’abord, le contenu du discours antinucléaire. Diffcile d’identifer clairement ce que le feu d’artifce dénonce sans les précisions apportées par les médias et le communiqué de presse. S’aigit-il de la danigerosité de la centrale nucléaire qui, tout comme ces explosifs, pourrait éclater à chaque instant ? À moins que ce ne soient les failles de son dispositif du sécurité qui ne soient visées ? Greenpeace critique-t-elle simplement Cattenom ou l’ensemble de

1 GREENPEACE, 2017. Nos militants à Cattenom pour dénoncer le risque nucléaire. Greenpeace France [en liigne]. 12 octobre 2017.

[Consulté le 29 août 2018]. Disponible à l’adresse : https://www.igreenpeace.fr/action-militants-de-igreenpeace-a-cattenom-denoncer- risque-nucleaire/.

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la production d’énerigie nucléaire en France ? Cette action collective répond par l’affrmative à toutes ces interroigations. L’élément qui se distinigue des autres est le lieu que les militants ont choisi pour allumer leur feu d’artifce : la piscine d’entreposaige du combustible nucléaire usé. Trente ans plus tôt, en 1986, neuf antinucléaires des associations Robin des bois (France) et Robinwood (Allemaigne) escaladaient une tour de refroidissement d’une tranche de la centrale pour dénoncer les failles de sécurité du site. Aujourd’hui, ce sont ces résidus de combustible, immerigés et refroidis dans les piscines, qui deviennent le symbole de la danigerosité des centrales. Alors que les tours de refroidissement incarnent l’énerigie à produire, les piscines de refroidissement évoquent, quant à elles, l’énerigie déjà produite. La contestation nucléaire s’appuie autant sur les centrales, juigées danigereuses et vieillissantes, que sur les matières radioactives usées qui ont servi à produire de l’électricité.

Cette continuité entre les lieux de production de l’énerigie nucléaire et ceux de stockaige des déchets radioactifs justife la focalisation de cette recherche sur deux sites nucléaires emblématiques de Lorraine : la centrale nucléaire d’Électricité de France (EDF) à Cattenom et le centre de Meuse/Haute-Marne de l’Aigence nationale pour la igestion des déchets radioactifs (Andra) abritant le projet de Centre industriel igéoloigique profond (Ciigéo) à Bure.

Le lien entre Cattenom et Ciigéo ne s’arrête pas là, mais souliignons déjà que la critique de l’énerigie nucléaire ne se limite pas aux centrales. Une autre question que pose le feu d’artifce de Greenpeace est le rôle que se donnent les manifestants et le sens qu’ils prêtent à leur action.

Estimant la sécurité des centrales peu débattue, les individus se défnissent comme des

« lanceurs d’alerte » (Chateauraynaud, Torny, 1999), ce qui siignife qu’ils s’adressent à un

public qu’ils entendent sensibiliser à cette question. Leur action, disent-ils, ne fait que révéler

les défaillances du système de sécurité des centrales et alertent sur leur danigerosité. La justice

ne perçoit pas l’événement du même œil. Ce n’est pas Cattenom qui est danigereuse, mais

l’attitude de ceux qu’elle identife comme des intrus qui, s’ils avaient été mal intentionnés ou

s’ils avaient perdu la maîtrise d’uns de leurs explosifs, aurait pu avoir des conséquences

dramatiques. À ce titre, six militants de Greenpeace écopent de cinq mois de prison avec sursis et

deux autres sont condamnés à deux ans de prison ferme. Cette sanction marque l’histoire

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de Greenpeace puisque c’est la première fois que des membres de l’association se voient infiiger une peine de prison ferme.

Les désaccords, étincelles de la contestation

Cet exemple reste exceptionnel dans la mesure où il « fait » événement (Arquembourig, 2011 ; Verón, 1981) par sa couverture médiatique qui le place à la Une des médias nationaux et au cœur du débat sur le nucléaire. Toutes les contestations n’aboutissent pas à de tels « feux d’artifce » médiatiques. La majorité d’entre elles sont plutôt des étincelles provoquées par quelques acteurs. L’objet de notre recherche s’attache à décrire comment certaines d’entre elles alimentent le feu de la contestation, tandis que d’autres ne restent perceptibles que par une poiignée d’acteurs. Plutôt que la notion d’action collective, nous préférons celle de désaccord qui permet – c’est ce que nous démontrerons – de saisir un plus larige spectre de contestation. La critique du nucléaire est-elle toujours affaire de igroupes structurés et de convictions bien ancrées ? Est-elle d’ailleurs « antinucléaire » ? Cette thèse place la focale sur ceux que le nucléaire déranige non pas par conviction politique en premier lieu, mais parce qu’il bouleverse le cours de leurs vies. L’échelle choisie est celle de deux territoires : la réigion Sarre-Lor-Lux et les environs du villaige de Bure. Il s’aigit de déceler les processus par lesquels la critique y émerige et se diffuse. Au lieu de présupposer l’enigaigement, nous rendons compte de la manière dont il naît et surtout se formule, se publicise, s’exprime en Lorraine et dans l’espace transfrontalier.

Une attention particulière est portée à la nature des désaccords qui ne peuvent se résumer à des discours totalement « pour » ou « contre » le nucléaire. L’échelle locale donne à voir des postures oriiginales : les critiques des danigers du nucléaire par les pays frontaliers leur permettent de bénéfcier de l’électricité produite à Cattenom, tandis que les militants qui s’activent contre Ciigéo ne se défnissent pas comme des « antinucléaires ». Il est donc question de montrer comment le nucléaire fait problème chez les individus et comment ceux- ci publicisent ces problèmes (Cefaï, 2002), manifestent leur désaccord.

La démarche considère les désaccords comme des actes de communication. Ils

s’expriment via des dispositifs médiatiques et techno-sémiotiques (Appel, et al., 2010 ;

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Monnoyer-Smith, 2013) qu’il est nécessaire de soumettre à l’étude, sans quoi nous donnerions l’impression qu’ils refètent les opinions de manière transparente. Mais les désaccords ne se limitent pas à leur dimension médiatisée, que ce soit dans la presse ou sur l’internet. Ils instaurent un rapport spécifque avec le sujet débattu et ceux identifés comme des adversaires. Il n’est pas seulement question de réfuter un état des choses, mais d’étayer les points de vue et de proposer des alternatives. Les désaccords se manifestent à travers des formes variées, allant de la controverse arigumentée jusqu’à la polémique. Elles conditionnent donc le rapport au sujet et à autrui, la formulation des discours, ainsi que leur circulation dans l’espace public. Les formes de désaccord constituent des médiations entre les sujets discutés et les façons d’en débattre.

Critique des confits dans l’espace public

Ce travail de recherche débute en 2014, lorsque le débat public sur Ciigéo se clôture et où les réponses du « maître d’ouvraige » (c’est-à-dire l’Andra) sont attendues. C’est à cette période que Bure attire notre attention. Certes, nous savons qu’il est question d’un centre de stockaige dans la Meuse, mais c’est surtout l’incroyable colère des participants qui attire les reigards. En apparence, le principe était simple : un aigenda de consultation avait été mis en œuvre pour « associer » les individus aux décisions concernant le projet. En réalité, celui-ci n’a jamais pu être mené à terme puisque les participants refusaient le dialoigue avec leurs adversaires. À igrand renfort de siffets, ils appelaient de leurs vœux à boycotter les réunions.

De leur côté, les origanisateurs estimaient que le débat était un lieu démocratique ouvert aux opposants.

Cet événement soulève la question de la critique qui iguide notre recherche et qui se retrouve à deux niveaux. D’abord, les acteurs dénoncent l’origanisation du débat qui, selon eux, favorise les intérêts du maître d’ouvraige en laissant peu de place aux voix discordantes.

Pour les manifestants, le débat tel qu’il est conçu oriente en amont les échaniges de sorte à ne

pas mettre en cause la construction de Ciigéo. En 2013, il était question de discuter les

modalités de réalisation du projet et non un possible abandon. Un tel constat est partaigé par

des chercheurs sur la participation politique qui estiment que les dispositifs de démocratie

participative sont souvent conçus pour acter des décisions déjà prises (Blondiaux, 2008 ;

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Gourigues, et al., 2013). Les participants autant que les observateurs critiquent le débat qu’ils juigent comme un « fasco

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». Cela siignife que des attentes avaient été placées sur ce dispositif, et qu’elles n’ont pas été satisfaites. Il convient donc d’interroiger les représentations et les espoirs que placent les individus dans les pratiques qu’ils emploient pour manifester leur désaccord. Par ailleurs, la critique devient sociale lorsqu’elle vise à se dresser contre l’autorité de manière à contester un ordre établi. En l’occurence, l’opposition à Ciigéo peut se lire comme une lutte sociale qui se cristallise autour d’une objet technoscientifque qui suscite des tensions sociales et politiques. Ces deux formes de critique sont liées car les dispositifs participatifs sont souvent pensés en tension avec la critique sociale, qu’il s’aigisse de l’encadrer ou de lui donner les moyens pour s’exprimer.

Au moment de commencer cette recherche, il n’était pas question de « zadistes » à Bure. Aujourd’hui, les médias locaux et nationaux comparent l’opposition anti-Ciigéo à une zone à défendre

3

. La situation a évolué en quatre ans, et avec elle les moyens que les acteurs emploient pour exprimer leur désaccord. Ce n’est qu’une fois le débat public clos que nous avons pris la mesure du poids de la participation sur l’expression de la critique sociale. C’est lorsque des affrontements entre militants et forces de l’ordre ont éclaté dans le bois Lejuc que nous avons questionné le recours à la violence. Temps de la controverse et temps de la recherche n’évoluent pas au même rythme et l’objectif est de montrer que la compréhension des mouvements contestataires est indissociable des formes de désaccord qui s’installent sur le lonig terme. Comment expliquer que la centrale de Cattenom se soit construite maligré une forte opposition ? Pourquoi le projet Ciigéo est-il sur le point de se construire alors que ses opposants disposent, selon eux, de tous les ariguments justifant l’arrêt du chantier ? L’observation des désaccords soulève en creux la question de la critique. Consiste-t-elle en une remise en cause totale et permanente ou cristallise-t-elle des points de tension qui, une fois soulevés, permettent d’avancer vers la construction des installations nucléaires ?

2 Voir MARQUE, Philippe, 2013. Bure : le débat public vire encore au fasco. In : Le Républicain Lorrain [en liigne]. Metz, [Consulté le 31 août 2018]. Disponible à l’adresse : https://www.republicain-lorrain.fr/actualite/2013/06/18/bure-le-debat-public-vire- encore-au-fasco.

3 Nous verrons plus tard que les opposants récusent cette dénomination qu’ils juigent stiigmatisante. Voir Dénoncer la violence du camp adverse p. 270

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Les « Échaniges » entre plusieurs chercheurs publiés dans les livraisons 28 à 30 de la revue Questions de communication permettent de problématiser les rapports entre critique et communication. Au-delà de l’objet, la rubrique en trace l’épistémoloigie en sciences de l’information et de la communication

4

. Pour initier la discussion, Fabien Granjon livre une défnition matérialiste de la communication, perçue comme une « activité igénérale de production et de mise en circulation de personnes, de marchandises matérielles et de contenus symboliques » (2015, p. 169). Posant la communication comme un « processus historique » et une « structure de domination » (Ibid., p. 168), l’approche matérialiste « se préoccup[e] des pratiques de résistance et de démocratisation de la communication et du savoir, par les igroupes subalternes » (Ibid., p. 170). Cette lutte entre structure sociale et igroupes « dominés » se retrouve dans la lecture marxiste de l’écoloigie politique, selon laquelle la lutte contre le chanigement climatique passe par une « radicalisation de la critique du capitalisme » (Keucheyan, 2018, p. 13-14). Parmi les réponses adressées à Fabien Granjon, celle de Romain Huët invite à penser la critique sociale sans le matérialisme. Juigeant sa vision « réaliste » mais

« moins ambitieuse », celle-ci n’en est pas moins intéressante puisqu’elle incite les chercheurs à « rejoindre ces mouvements embryonnaires prometteurs des zones à défendre ou dans bien d’autres lieux » pour observer la manière dont « [les] révoltés construisent des "contre- mondes", des modes d’existence autonome, des formes de vie inventives et débrouillardes » (Huët, 2016, p. 264). La critique sociale n’est donc pas forcément tournée contre un mode de production capitaliste, mais s’incarne dans des pratiques de (micro-)résistance concrètes que le chercheur observe sur le terrain. C’est de cette manière que nous percevons l’ensemble des désaccords sur le nucléaire qui se donnent à voir en Lorraine. Celles-ci ne constituent pas un mouvement écoloigiste et antinucléaire, mais plutôt des foyers de résistance à l’implantation de la centrale de Cattenom et de Ciigéo sur le territoire.

Au-delà des luttes sociales et environnementales, la critique s’applique aussi à la communication des acteurs qui manifestent leur désaccord. Affranchie de la igrille marxiste mais aux ambitions non moins révolutionnaires que la précédente, la défnition de David Douyère pose la communication comme « la production et la diffusion sociale de sens, par des

4 C’est pourquoi elle est mobilisée à plusieurs reprises, en particulier sur l’enigaigement, la critique et les narrations.

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dispositifs symboliques, dans une perspective marquée par l’altérité » (2016, p. 199). La clé réside ici dans la place accordée à l’altérité, car la critique sociale ne s’exprime pas sans fltre.

Elle s’incarne dans des pratiques et des dispositifs pour manifester son désaccord qui instaurent chacun un rapport avec autrui. L’approche critique de la communication se comprend ici dans une dimension réfexive. Réfexivité des acteurs tout d’abord, car les différentes formes de désaccord identifées dans cette thèse sont indissociables du contexte politique duquel elles émerigent. Si, à une période, les acteurs aigissent comme des « citoyens- enquêteurs », c’est qu’ils estiment pouvoir se faire entendre dans l’espace public en produisant des enquêtes et des contre-expertises. Lorsque, quelques années plus tard, ils se situent dans une loigique oppositionnelle fondée sur un rapport de force voire de violence, c’est qu’ils estiment être victimes d’un appareil répressif. Réfexivité du chercheur ensuite, puisque toute catéigorisation amène à discussion. La critique des manifestations du désaccord nécessite de penser le rapport à l’objet et au terrain observé. Elle ne consiste pas à formuler des recommandations à destination des acteurs pour qu’ils communiquent « mieux ».

Matériaux et méthode

Cette thèse n’est pas militante, pas plus qu’elle n’est une thèse de militant. La recherche est envisaigée comme un « cheminement » (Ibid., p. 197) entre les désaccords qui marquent la contestation du nucléaire en Lorraine. Le choix d’étudier les formes de désaccords est donc aussi un choix de méthode. Nous aurions pu nous focaliser sur une forme particulière telle que la contestation d’inspiration zadiste qui s’est installée depuis 2014 à Bure. Une telle focalisation aurait entraîné un possible manque de recul à l’éigard des enquêtés et de l’objet d’étude, car « il est diffcile d’à la fois entendre, restituer et simultanément contester. » (Ibid., p.

198). En considérant les désaccords dans leur pluralité, l’analyse inclut autant les voix de ceux qui défendent l’énerigie nucléaire que ceux qui la contestent.

Le rapport à l’objet étudié constitue une question de méthode importante. Pour

répondre à une question récurrente, oui, nous avons un « avis » sur « le nucléaire », mais

celui-ci importe peu pour le lecteur. Comme l’indique la socioloigue Nathalie Heinich, il est

nécessaire de différencier « la posture du chercheur, de l’expert et du penseur » (2002, p. 119).

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Exprimer un avis personnel sur le nucléaire revient à se positionner en tant que « penseur », c’est-à-dire devenir juige et critique « d’une situation au nom de certaines valeurs, comme pourrait le faire n’importe quel citoyen enigaigé » (Ibid., p. 118). Si enigaigement de notre part il devrait y avoir, celui-ci se situerait du côté de la critique des manières de communiquer son désaccord plutôt que de celle de l’énerigie nucléaire. Nous défendons donc une neutralité qui ne se réduit pas à une distance artifcielle avec l’objet étudié. En soi, la posture de neutralité est une valeur qui « enigaige » le chercheur car elle offre « une capacité à se déplacer entre les différents ariguments, qui [permet] de restituer aux acteurs un autre reigard, une autre façon de donner sens à leurs investissements et, partant , d'aigir à partir d'eux. » (Ibid., p. 124) L’enquête sur le terrain et le corpus n’est rien d’autre que ce parcours entre les différents désaccords qui marquent la contestation du nucléaire. Seize ans après la parution de son article sur la « neutralité enigaigée », Nathalie Heinich plaide « pour une socioloigie axioloigique » qui défend « une claire distinction des "arènes" scientifque d’un côté, politico- sociale de l’autre. » (2018, p. 161) Avec cette différenciation, la socioloigue ne juige problématique l’enigaigement des chercheurs que lorsqu’il dépasse « la passion du savoir […], jusqu’à se mettre au service de causes morales ou politiques » (Ibid., p. 165). Il s’aigit d’un positionnement axioloigique en faveur de la science plutôt que de ses objets.

Les matériaux utilisés dans cette recherche sont issus d’une enquête de terrain ainsi que d’un corpus de documents médiatiques. L’enquête a débuté le 12 août 2015 et s’est achevée le 12 janvier 2017. Elle a donné lieu à la production de 14 entretiens semi-directifs, ainsi qu’à trois observations participantes. L’une d’entre elles représente un moment particulier de la recherche puisqu’il a été question d’observer et de participer à la conception d’un jeu vidéo à caractère informatif (newsgame) sur la question de la igestion des déchets radioactifs dans la Meuse. Pour cette observation effectuée entre avril et début juin 2015, nous avons intéigré un igroupe composé de 9 étudiants du Master Journalisme et médias numériques de l’Université de Lorraine et avons interroigé quatre d’entre eux lors d’entretiens semi-directifs.

Le corpus se compose de 480 articles de presse issus du Républicain Lorrain, allant du 25

mai 1976 au 23 mars 2002 en ce qui concerne la centrale de Cattenom. Ce cadraige temporel

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se justife par rapport à la déclaration d’utilité publique de la centrale survenue le 27 juillet 1978 et contre laquelle se dresse une partie de la population dès 1976. Le corpus a été arrêté en 2002 car les articles se font plus rares à partir de cette date. Cattenom continue de fonctionner et, à partir des années 1990, l’opposition s’essouffe jusqu’à disparaître du journal.

Publié pour la première fois en français le 13 septembre 1936

5

, Le Républicain Lorrain représente avec L’Est Républicain le principal titre d’information en Lorraine. Il a été choisi parce qu’il publie une édition luxembourigeoise jusqu’en novembre 2001

6

. Cette spécifcité nous a paru intéressante dans la mesure où Le Républicain Lorrain rassemble des points de vue différents sur la centrale de Cattenom entre ses éditions française et luxembourigeoise, alors même que la France et le Luxembourig sont en désaccord concernant la construction de Cattenom à la frontière des deux pays. Seuls les articles faisant mention de la centrale ont été retenus dans le corpus, à l’exception de très courts articles sous forme de brèves qui s’attardent sur des opérations dites « de routine » à la centrale (telle que l’arrêt temporaire pour effectuer des vérifcations, par exemple).

En ce qui concerne le projet Ciigéo à Bure, le corpus se compose essentiellement de matériaux numériques dont 13 sites web d’associations d’opposants et de l’Andra

7

. De plus, 90 tweets ont été collectés lorsque Ciigéo suscitait le débat sur le réseau social Twitter. Ces tweets ne sont pas analysés dans une démarche quantitative, mais servent à montrer la manière dont les individus débattent sur des espaces numériques à la marige de leurs sites web.

Aussi, environ trente articles de L’Est Républicain et du Républicain Lorrain ont été collectés en liigne. Ces derniers ne visent pas à établir une analyse systématique du confit sur Bure dans la presse. Ils sont envisaigés en tant que sources sur lesquelles les acteurs s’appuient pour donner du crédit à leur propos ou critiquer le traitement médiatique de leur lutte.

Nucléaire et communication : état des travaux

La centrale de Cattenom fait l’objet d’une littérature scientifque réduite. Si l’on restreint le champ de recherche au domaine des sciences humaines et sociales, les travaux se font presque inexistants, à l’exception de la thèse en igéoigraphie d’Alexandre Bardelli,

5 Avant cette date, le journal paraissait en lanigue allemande sous le titre Metze Freies Journal depuis le 19 juin 1919. (Roth, 1983) 6 Le Républicain Lorrain comporte aujourd’hui huit éditions réparties selon différentes zones igéoigraphiques de Lorraine. Son édition luxembourigeoise est devenue un titre à part entière, Le Quotidien, à partir de novembre 2001.

7 Voir la liste complète en Annexe 2, p. 381

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soutenue en 1997 et diriigée par François Reitel, qui étudie l’impact de la construction de la centrale « dans une réigion transfrontalière en crise » (1997). Mis à part un ouvraige publié en dehors du champ académique (Bardelli, 2003), aucune publication ne concerne la centrale de Cattenom depuis la thèse d’Alexandre Bardelli. Ce travail vient donc briser vinigt et un ans de silence pour inscrire la centrale de Cattenom parmi les terrains de recherche en sciences humaines et sociales. Il faut dire que Cattenom est bien le seul objet de cette thèse à susciter si peu d’intérêt chez les chercheurs. Qu’il s’aigisse de l’énerigie nucléaire, de l’écoloigie politique, des catastrophes naturelles ou technoloigiques, l’ensemble des domaines couverts dans ce travail fait l’objet d’une littérature scientifque abondante en sciences humaines et sociales et particulièrement en sciences de l’information et de la communication. De par sa spécifcité, Bure, et avec lui la contestation des déchets radioactifs, cristallise l’attention des chercheurs. Si bien que cela puisse surprendre que la contestation de Ciigéo n’ait pas été plus fréquemment rapprochée de celle qu’a connu Cattenom par le passé. C’est en partie pour combler ce manque de mise en perspective de la contestation antinucléaire à l’échelle de la Lorraine que nous avons choisi de mettre en reigard ces deux terrains.

Cette thèse s’inscrit dans le prolonigement de travaux sur les controverses environnementales menés par le Centre de recherche sur les médiations (Crem). Dès 2010, deux colloques internationaux ont été consacrés à la médiation scientifque et technique, interroigeant les rapports entre science et société (Chavot, Masseran, 2013 ; 2015). Plus récemment, les chercheurs ont étudié la construction et la circulation des « paroles militantes » sur des terrains variés (Carlino, Stein, à paraître). En 2013, le projet de recherche IDRéP

8

de la Maison des sciences de l’homme de Lorraine portait plus spécifquement sur Bure. Confrontés au blocaige d’une journée d’étude origanisée dans le contexte tendu de la fn du débat public (voir supra), les chercheurs ont pris la mesure de la critique sociale autour du sujet. Notre travail se focalise d’ailleurs sur la contestation dans ce souci d’inclure tous les acteurs à la réfexion sur le sujet.

Parmi les travaux sur le nucléaire en Lorraine, la thèse en sciences de l’information et de la communication d’Aignès Weill (2009) se donne pour objet le débat public et interroige ses

8 « L’information sur le nucléaire en débats : Réversibilité de la décision et (non)-publics. Autour du centre de stockaige des déchets de Bure »

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capacités de médiation entre les différents acteurs sociaux. Le travail porte donc autant sur la thématique des déchets nucléaires que sur le dispositif qui vise à origaniser les débats sur Ciigéo. Dans une perspective similaire, celle de Clément Mabi (2014) interroige l’action de la Commission nationale du débat public face au numérique. Le chercheur met notamment en tension les tentatives de l’institution à « fabriquer » ses publics et celles des acteurs à résister à cette institutionnalisation. Cette recherche ne porte pas exclusivement sur Bure et aborde les contestations d’autres projets d’aménaigement dans l’Hexaigone. Si elle livre des clés d’interprétation précieuses, elle ne se situe ni à l’échelle locale, ni sur le temps lonig. D’autres travaux ont étudié les miigrations du débat public Ciigéo vers l’internet (Masseran, Weill, 2014), ainsi que sa médiatisation qui donnerait peu la parole aux individus qui participent aux réunions pour se focaliser sur ceux qui s’y opposent viigoureusement (Serrano, 2015). Nous retenons de ces travaux que les espaces de discussion ont leur propre matérialité qui oriente les échaniges et dont les rèigles peuvent être fxées pour contenir la critique. Cette dimension est particulièrement saillante dans les procédures de concertation qui sont conçues dans le but d’inclure des publics, au risque d’en exclure d’autres. C’est pourquoi nous mettons à distance leur rôle dans l’expression des désaccords.

Par sa dimension confictuelle, le projet Ciigéo a attiré l’attention de socioloigues qui y voient un terrain d’observation des dynamiques de mobilisation et d’arigumentation, à l’imaige des travaux de Francis Chateauraynaud sur les trajectoires des controverses (2011). Cette confictualité préoccupe aussi la science politique qui y voit un rejet du igouvernement représentatif. Les concertations qui se déploient autour de Ciigéo sont lues comme des tentatives de mise en œuvre d’une démocratie participative (Blondiaux, 2008 ; Revel, et al., 2007). Plus larigement, les chercheurs voient une évolution des manières de igouverner à travers la mise en discussion politique des risques (Borraz, 2008, p. 12 ; Jobert, 1992, p. 228)

En dehors du strict cas de Ciigéo et des déchets radioactifs, le nucléaire est étudié par

plusieurs chercheurs en sciences de l’information et de la communication. Mikaël Chambru

aborde sa dimension contestataire en analysant la structuration et les dynamiques du

mouvement antinucléaire en France, ainsi que les parcours militants. Cette thématique est

travaillée à partir de la théorie de l’espace public, notamment dans sa dimension

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oppositionnelle, qui fait écho aux travaux cités précédemment puisqu’elle permet d’analyser l’enigaigement d’acteurs refusant de participer aux débats publics (Chambru, 2014, p. 38 ; 2018). L’énerigie nucléaire peut être aussi abordée du point de vue de ceux qui la défendent.

L’analyse du discours montre alors que les promoteurs font du nucléaire le protaigoniste d’un igrand récit contre le réchauffement climatique et disqualifent les discours adverses au nom d’une rationalité proigressiste (Catellani, 2016). Plus récemment encore, la thématique des fake news fait s’interroiger les chercheurs sur les réigimes de vérité. La catastrophe de Tchernobyl est alors retravaillée à travers la notion de « réigimes de fausseté de l’information » (Ambroise- Rendu, 2018). En analysant les discours, il s’aigit de montrer la manière dont les médias ont contribué à faire croire que le nuaige radioactif russe s’était arrêté aux frontières françaises.

L’analyse du discours est ici utilisée pour exploiter nos corpus à l’échelle de Cattenom et de Ciigéo et non de l’industrie nucléaire dans sa iglobalité.

D’autres analystes du discours et du lanigaige se concentrent sur l’arigumentation au sujet d’autres controverses telles que les nanotechnoloigies par exemple. Ainsi l’arigumentation peut- elle rendre le débat « immobile » (Doury, 1997), devenir confictuelle lorsqu’elle est encadrée (Doury, et al., 2015), ou encore étoffer les formes de militantisme (Allouche, 2015).

L’énerigie nucléaire fait aussi l’objet de recherches en histoire et socioloigie des sciences.

La « démocratie technique » (Callon, et al., 2001) prend un sens particulier dans notre thèse

puisque Bure est devenu un terrain emblématique d’analyse de la résistance des populations

face aux procédures participatives. Concernant les déchets radioactifs, le socioloigue Yannick

Barthe apporte une contribution importante au moyen d’une socio-histoire du problème qui

montre comment le stockaige igéoloigique profond s’est imposé comme une solution sans réel

consensus (2006). Sezin Topçu aborde quant à elle l’énerigie nucléaire dans une approche

fondée sur la igouvernementalité (2013). Dans ce modèle, les décisions ne sont pas simplement

le fait de l’État : elles sont partaigées entre des institutions qui contribuent à rendre le pouvoir

plus diffus et le contrôle des citoyens plus effcace. Dominique Pestre, quant à lui, encouraige à

appréhender le « igouvernement » des technosciences sur le temps lonig, de manière à rendre

compte « des manières de faire pour aigir et ordonner les autres » (Pestre, 2014, p. 14). Notre

thèse accentue davantaige le souci du temps lonig que la notion de igouvernementalité

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puisqu’elle ne porte pas frontalement sur les désaccords de la flière nucléaire à l’échelle nationale. L’enquête de l’historienne Gabrielle Hecht montre avec quelle force l’énerigie nucléaire s’est développée, et avec elle l’idée qu’il s’aigissait d’une ferté nationale (Hecht, 2014). Elle offre un cadre précieux pour remettre en perspective la construction de Cattenom et la poursuite du nucléaire français avec le projet Ciigéo. Toujours du côté de l’histoire, citons la livraison spéciale de la revue Vingtième Siècle (n°113, 2012) qui se consacre à « l’invention politique » de l’environnement qui, au XX

e

siècle, tend à remplacer l’idée de « nature ».

Enfn, notre recherche est en prise avec des travaux qui se donnent pour objet les catastrophes. L’analyse sémiotique de l’incident nucléaire de Three Mile Island (1979) menée par Eliseo Verón fait ici figure de classique sur lequel nous aurons l’occasion de revenir plus précisément avec la notion d’événement

9

. D’autres travaux prolonigent la réfexion sur la notion d’événement et le traitement des catastrophes dans les médias à partir de la notion de récit médiatique (Arquembourig, 2011 ; Lits, et al., 2017). Les catastrophes sont aussi l’occasion de repenser le rapport à la nature (Laigane, 2016) et aux autres, comme l’invitent les contributions de la 96

e

livraison de la revue Communications (2015) qui se consacre aux manières de « vivre la catastrophe ». L’analyse des catastrophes telles que celle de l’usine AZF de Toulouse (2001) est alors à même d’alimenter le questionnement sur le nucléaire, puisqu’elle donne lieu à des mobilisations sinigulières qui dépassent les craintes des populations et ancrent leur confictualité sur le territoire maligré le développement de procédures de concertation (Suraud, 2007).

Un parcours en quatre temps

Cette thèse est le résultat d’un parcours de recherche restitué en quatre chapitres. Il débute avec une réfexion sur la rencontre du nucléaire et du territoire. L’objectif est double : expliciter la conception des désaccords qui iguide ce travail et rendre compte des spécifcités du nucléaire en Lorraine. En réalité, ces deux dimensions sont très liées, car l’idée de travailler les désaccords a émerigé des premiers contacts avec le terrain et le corpus.

Contrairement à ce que nous aurions pu penser, les désaccords ne se situaient pas sur l’axe

9 Voir La médiatisation des incidents : de Cattenom la nuisible à Cattenom l’exemplaire, p. 58

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traditionnel « anti » versus « pro » nucléaire. Les avis étaient plus contrastés, notamment celui du igouvernement luxembourigeois qui s’oppose à Cattenom non en raison des danigers de l’atome, mais parce qu’elle menace l’attractivité économique du pays qui souhaitait construire une centrale. Il en va de même pour les opposants au projet Ciigéo à Bure, dont une partie déclarent qu’ils ne sont pas des militants écoloigistes et qu’ils luttent contre toute forme de domination.

S’intéresser à l’échelle locale permet d’identifer ce qui trouble les individus. Ainsi ce chapitre rend-il compte de l’intérêt de la problématisation de la contestation du nucléaire à partir de la notion de désaccord. L’exercice n’est complet que s’il s’appuie sur une connaissance des enjeux locaux, à l’échelle des territoires. Cattenom et Ciigéo partaigent le fait d’être installés sur des territoires très particuliers. En effet, la centrale est située au cœur de l’espace frontalier qui lie la France, l’Allemaigne, le Luxembourig et la Beligique. Nous verrons que cette localisation oriente la nature des ariguments et des actions collectives. Ciigéo, quant à lui, a investi un territoire à la population restreinte. Avec ses 80 habitants, Bure représente une infme portion du territoire national, mais il est prévu d’y stocker des déchets à la durée de vie immensément igrande (100 000 ans). Des individus converigent alors vers le villaige pour faire vivre la contestation au niveau local.

Les deux chapitres qui suivent sont complémentaires. Ils incarnent les deux igrands

réigimes de contestation qui émerigent de l’exploitation des matériaux de recherche. Le

premier d’entre eux s’intéresse à la figure des « citoyens-enquêteurs », qui correspond à ces

individus dont le nucléaire vient troubler la vie quotidienne. Face au chanigement que

représente l’implantation d’une centrale ou d’un centre de déchets, ils décident de se

mobiliser en publicisant leurs visions du problème. Leur contestation prend la forme de

contre-expertises qui visent à mettre à l’épreuve le bien-fondé des installations nucléaires. Les

militants manifestent leur désaccord à travers des arigumentations qu’ils font circuler dans de

nombreuses arènes, notamment sur l’internet, de façon à montrer que Ciigéo est un projet

controversé. À cette opposition « citoyenne », souvent origanisée sous la forme de collectifs et

d’associations, se développe en parallèle une contestation fondée sur un rapport polémique à

l’adversaire. Le centre de igravité de la contestation se déplace alors vers les personnes qui

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réalisent Cattenom et Ciigéo. Ce déplacement est aussi axioloigique : de la posture de contre- experts, les individus endossent celle de polémiqueurs. Ils s’en prennent directement, parfois violemment, à leur adversaire, si bien que le rapport à autrui n’est plus fondé sur l’arigumentation mais le rapport de force. La polémique accroît les différences entre les deux camps, si bien qu’il ne s’aigit plus de montrer pourquoi l’adversaire à tort mais qu’il n’est pas léigitime pour s’exprimer sur le sujet. Ces deux réigimes de contestation sont aussi l’occasion de développer une approche communicationnelle des controverses et des polémiques.

Enfn, le quatrième chapitre porte un autre reigard sur les discours militants. Il s’aigit de

prendre de la distance à l’éigard des discours arigumentatifs et polémiques pour les envisaiger

comme des mises en récit. Nous montrons que la contestation du nucléaire en Lorraine peut

se lire comme la production de deux types de récits : informatifs et immersifs. À l’aide des

concepts actuellement travaillés par la narratoloigie (Baroni, 2017 ; 2018 ; Lits, Desterbecq,

2017), il s’aigit de rendre compte du souci des acteurs à mettre en scène leur enigaigement ainsi

qu’à contester celui d’autrui. Cela s’établit à travers les récits de témoins qui construisent une

mémoire immédiate (nécessairement partielle) de la lutte antinucléaire, mais éigalement à

travers des récits entre réel et fction (flms, articles de bloigs) qui visent à immeriger le

spectateur dans la situation telle qu’elle est perçue par les acteurs. Cette partie s’achève sur la

conception du jeu vidéo Opposition RadioActive (ORA) à laquelle nous avons activement

participé. Menée aux côtés d’une équipe d’étudiants en master de journalisme, cette

recherche action est une manière de prendre du recul sur la typoloigie des désaccords qu’il est

question de traduire dans un jeu vidéo à destination d’un public a priori moins au fait de

l’actualité de Bure. En tant que forme narrative numérique et interactive, le jeu vidéo permet

de mettre en pratique et d’éprouver la narration du confit sur l’énerigie nucléaire.

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Chapitre 1

Le nucléaire face au territoire : mise en discussion de la centrale de Cattenom

« À propos de Cattenom, il y a des manifs, des Allemands, beaucoup, ils en veulent pas de la centrale, trop près de la frontière »

Aurélie Filipetti, Les derniers jours de la classe ouvrière, 2003

Vouloir rendre compte des désaccords qui entourent la question de l’énerigie nucléaire sur un territoire revient à faire face à deux tentations. La première est de voir se faire face deux igroupes opposés et structurés : les « pronucléaires » et les « antinucléaires ». Opposés de fait et par principe, ces igroupes seraient forcément présents sur le territoire observé. La couverture médiatique des manifestations publiques contre le nucléaire entretient cette représentation. Dans la Lorraine des années 1970 à 1980, les paiges du Républicain Lorrain mentionnent réigulièrement des « antinucléaires » et autres « écoloigistes » prétendument opposés à la construction et à la mise en fonctionnement de la centrale de Cattenom. Le mouvement antinucléaire se manifesterait donc à l’échelle locale et inversement — les contestations localisées se rapporteraient à la mouvance iglobale de la critique antinucléaire.

Ce qui nous amène au second écueil qui met l’accent sur la dimension localisée des contestations. Proche de ce que l’on appelle parfois le « syndrome NIMBY

10

», nous serions tentés d’interpréter les contestations des sites de production d’énerigie nucléaire au même titre que tout autre projet d’aménaigement territorial. L’accent est alors mis sur le caractère local des mobilisations conduites par les « habitants » ou encore les « populations locales ». De façon caricaturale, nous pourrions dire que cette approche réhabilite la métaphore du villaige igaulois résistant à la menace extérieure. Celle-ci serait incarnée par les porteurs de projet qui

10 L’expression Not in my backyard en aniglais, littéralement « pas dans mon arrière-cour », désiigne l’opposition de résidents à un projet d’aménaigement territorial dont ils estiment qu’ils en subissent les nuisances. Popularisé à la fn des années 1980, le terme insiste sur la localisation des contestations. En effet, les opposants sont opposés au fait que les constructions se fassent à proximité de chez eux plutôt qu’à leur principe (ils sont plutôt favorables à la réalisation de ces projets, mais ailleurs). On parle alors de « syndrome NIMBY ».

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souhaitent entreprendre la construction d’infrastructures sur un territoire donné. Cette posture est aussi diffcilement tenable que la précédente car elle exclut toute forme d’enigaigement et de concernement de la part d’acteurs qui se situent en dehors de la zone igéoigraphique d’implantation des projets. Aussi, elle réduit la portée des contestations aux nuisances que causent ces derniers. Ces deux écueils volontairement igrossis le montrent bien : l’échelle est le principal problème posé par l’analyse des désaccords en matière d’énerigie nucléaire en Lorraine. À notre sens, interroiger ce que le chercheur doit ou non observer constitue un point de méthode essentiel. La question ne se pose pas simplement pour l’enquête de terrain. Elle façonne la posture de recherche.

Une question de territoire. Aborder la thématique du nucléaire en faisant le choix délibéré de placer la focale sur la Lorraine peut paraître surprenant. Sur le plan national, la Lorraine ne constitue pas nécessairement le territoire le plus concerné par le nucléaire. S’il fallait en identifer un, l’Alsace avec sa centrale vétérante Fessenheim viendrait certainement à l’esprit, ou encore la Normandie avec son titanesque EPR (Réacteur pressurisé européen) et son usine de retraitement de déchets nucléaires à La Haigue. Toujours à l’Ouest, la tentative d’implantation de centrale nucléaire à Ploigoff serait citée pour l’importante mobilisation populaire qu’elle a soulevée et la place particulière qu’elle occupe dans l’histoire des mouvements sociaux liés au nucléaire et plus iglobalement au domaine environnemental.

L’ensemble des questions que soulèvent ces sites emblématiques du nucléaire français trouvent leur place dans cette thèse qui, pourtant, se focalise sur la Lorraine. Sur les questions sociales et industrielles, la Lorraine brille par son riche et lourd passé sidérurigique. Uckanige, Floranige, Haigondanige sont autant de communes lorraines ayant bénéfcié d’un écho médiatique suite à la fermeture des hauts-fourneaux qu’elles abritaient.

Cattenom, Sentzich, Remerschen ou Sarrebruck ont quant à elles une notoriété plus

modeste. Pourtant, ces villes ont occupé une place importante dans le développement du

nucléaire français, en le plaçant sur la scène internationale et en soulevant des questions

inédites. La thèse de doctorat du igéoigraphe Alexandre Bardelli (1997) est la première à se

saisir du sujet. Il y a vinigt ans, l’impact de l’implantation de Cattenom « dans une réigion

transfrontalière en crise » suscitait déjà l’intérêt des chercheurs. Dans le domaine des SHS,

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peu de travaux se consacrent frontalement à Cattenom. La centrale fait désormais partie du paysaige. Pourtant, l’histoire du nucléaire en Lorraine est loin d’être terminée. Avec ses quatre réacteurs de 1300 méigawatts chacun, Cattenom est l’une des plus puissantes centrales de France. Une telle puissance a causé du remous dans le territoire, suscitant des mobilisations qui restent larigement méconnues. L’oriiginalité de la Lorraine ne tient pas au fait qu’elle fasse sortir de terre un réacteur : elle réside dans sa situation igéoigraphique, politique et culturelle.

En effet, la zone d’implantation de Cattenom se situe aux frontières de l’Allemaigne, du Luxembourig et de la Beligique. Dans le villaige de Cattenom, la centrale ne fait pas igrand bruit : c’est dans les territoires voisins qu’elle fait débat. Plusieurs d’entre eux sont situés hors de France, si bien que Cattenom est davantaige débattue à l’étraniger et dans l’espace frontalier que dans le territoire national. Ce qui n’aurait pu être qu’un projet français devient un problème international. Cette configuration transfrontalière doit donc être considérée en tant que telle pour mieux comprendre les contestations passées.

Notre recherche envisaige éigalement Cattenom dans le temps présent. Les désaccords ne se limitent pas à la période de construction de la centrale. Aujourd’hui, Cattenom se trouve au centre du militantisme antinucléaire. Sa troisième visite décennale actuellement en cours

11

ravive la question de sa durée de vie et, par extension, de son arrêt et son démantèlement. Sa puissance en fait aussi un lieu priviléigié pour sensibiliser les populations aux risques du nucléaire, à l’imaige de la mobilisation de Greenpeace du 12 octobre 2017 lors de laquelle des militants se sont introduits dans l’enceinte de la centrale pour y faire exploser un « feu d’artifce

12

». Surtout, Cattenom interroige le présent voire l’avenir du nucléaire français car elle est en lien, de par sa proximité igéoigraphique, avec le centre de igestion de déchets radioactifs Ciigéo dans la Meuse et la Haute-Marne.

Considérer à la fois la centrale de Cattenom et le centre Ciigéo dans un travail de recherche en communication constitue une démarche inédite entreprise dans la continuité des travaux sur le nucléaire en Lorraine. Il s’aigit de penser ce dernier à nouveaux frais, sur une échelle temporelle plus lonigue que celle des études d’impact.

11 La visite décennale est une intervention qui consiste à la mise en arrêt temporaire d’une centrale (dite « arrêt de tranche ») pour procéder à des tests et des essais spécifques. Ceux-ci visent à vérifer l’état de marche de la centrale ainsi qu’à en améliorer la sûreté. L’ASN a renforcé le niveau d’exiigence depuis la catastrophe de Fukushima (2011). Le deuxième réacteur de Cattenom a été visité en mai 2018.

12 DUPUIS-RÉMOND, Jean-Christophe, 2017. Cattenom  : Greenpeace allume un feu d’artifce dans l’enceinte de la centrale nucléaire. France 3 Grand Est [en liigne]. 12 octobre 2017. [Consulté le 20 août 2018]. Disponible à l’adresse : https://france3- reigions.francetvinfo.fr/igrand-est/cattenom-igreepeace-allume-feu-artifce-enceinte-centrale-nucleaire-1345773.html

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Diversité des désaccords, multiplication d’arènes. Lors des travaux exploratoires de la recherche, la perception de l’objet était quelque peu idéale-typique. Les mobilisations contre la centrale de Cattenom étaient d’emblée associées à la mouvance antinucléaire qui s’opposait de fait à l’énerigie nucléaire. Une hypothèse rapidement mise à mal par le corpus médiatique et les rencontres avec les acteurs. L’opposition à la centrale n’apparaît plus comme « plaquée » sur les individus mais comme le résultat de parcours militants qu’il convient d’expliciter.

De la même manière, la contestation qui était essentiellement envisaigée comme une succession d’arigumentations prend des formes différentes. Si elle se donne à avoir dans des manifestations publiques, elle s’incarne aussi dans des formes moins attendues comme les recours en justice. Cette diversité s’observe éigalement dans les discours des acteurs. Par exemple, une partie de notre analyse de presse montre que l’on peut s’opposer à la construction de la centrale de Cattenom sans manifester une quelconque adhésion ou siigne de sympathie à l’éigard de la lutte antinucléaire. Ce fût notamment le cas lors des différents mouvements de igrève d’ouvriers de Cattenom dans les années 1980. En bloquant l’avancement des travaux de la centrale, les igrévistes se faisaient, parfois maligré eux, les alliés des écoloigistes et des antinucléaires qui appelaient à l’arrêt total des travaux de construction.

L’analyse des désaccords qui entourent les installations nucléaires en Lorraine est donc

nécessairement plurielle. C’est pour cette raison que la terminoloigie du « désaccord » a été

préférée à celle de l’opposition. En effet, ce dernier terme paraît réducteur puisqu’il focalise

l’attention sur une certaine propension des acteurs à rejeter une situation. Sur ce point, la

notion de désaccord introduit une nuance puisque deux individus peuvent par exemple être

en désaccord sans pour autant être opposés à la construction d’une centrale. Placer la focale

sur les désaccords permet éigalement de rétablir une certaine symétrie entre les décideurs d’un

projet et ceux qui le contestent. Plutôt que d’enfermer les acteurs dans des positions

caricaturales — le décideur impose et l’opposant réfute — le désaccord permet une analyse

plus fne de la communication des acteurs du débat sur le nucléaire en Lorraine. Reste alors à

déterminer précisément les différents critères qui permettent d’identifer les situations de

désaccord et la manière dont elles structurent la communication.

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1. Saisir le désaccord sous toutes ses formes

La thèse défendue est que le débat sur l’énerigie nucléaire en Lorraine ne peut se réduire à se déclarer « pour » ou « contre ». On pourrait penser que le confit relatif à la construction d’une centrale ou d’un centre de stockaige de déchets radioactifs revient à accepter ou refuser ces projets. Or l’analyse approfondie des arigumentations et des prises de position des souliigne la complexité du débat. Celui-ci s’incarne dans des arènes où s’ancrent des problèmes publics qui se trouvent discutés. Comme nous l’avons déjà souliigné, les arènes ne sont pas des endroits clos. Elles contribuent à faire émeriger des questions et à cadrer les débats qui peuvent être repris à plus larige échelle dans l’espace public. L’objectif du repéraige des arènes ne réside pas dans la cartoigraphie des acteurs et des ariguments. Il s’aigit plutôt d’identifer l’ensemble des lieux dans lesquels s’incarne le désaccord sur l’énerigie nucléaire. En posant que le nucléaire constitue une question discutée en de nombreux situations, nous avançons l’hypothèse qu’il existe plusieurs manières de manifester son désaccord. Celui-ci n’est pas nécessairement de l’ordre de l’opposition classique entre les « anti » et les « pro » nucléaires.

Comme nous serons amené à le développer, l’opposition à une centrale ne se situe pas exclusivement du côté des militants écoloigistes. Les igouvernements allemands et luxembourigeois contribuent à la critique de la centrale sans pour autant se situer dans la critique écoloigiste qui en réclame la fermeture. Leurs critiques sont davantaige liées au partaige de l’énerigie et des risques encourus pour les populations nationales. Ainsi, une forme de désaccord se manifeste sans pour autant qu’elle ne remette en cause la construction de Cattenom.

Relativiser l’existence d’un débat autour de la igrande question monolithique que serait

le nucléaire revient à interroiger l’objet de la recherche. Est-il question de montrer la portée

politique des mouvements d’opposition à l’énerigie nucléaire ? D’analyser la communication

scientifque pour faire accepter ou contester les projets de Cattenom et Ciigéo ? De rendre

compte des médiatisations de ces débats ? Il serait intenable de prétendre répondre à

l’ensemble de ces approches. Cependant, l’approche par les arènes amène à emprunter à la

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socioloigie des mouvements sociaux, à la communication politique ou aux travaux de STS. La problématique s’ancre autour de la localisation des désaccords. Elle consiste à rendre compte de la façon dont, sur plusieurs dizaines d’années, une vaste question comme l’énerigie nucléaire est appropriée par un territoire. La focalisation sur l’échelle locale ne se limite pas à observer les différents mouvements contestataires autour des deux projets que sont Cattenom et Ciigéo. Il s’aigit de montrer comment la Lorraine, avec ses spécifcités en tant que territoire, s’inscrit dans le vaste mouvement de développement de l’énerigie nucléaire. Le choix de cette perspective est issu d’une question simple. Qu’est-ce qui, dans la société, peut expliquer que se réalise ou non un vaste projet énerigétique et environnemental ? Comment se fait-il que la centrale de Cattenom se soit construite alors qu’elle a fait face à des mobilisations transfrontalières massives et spectaculaires et que la construction d’une de ses tranches n’ait pas respecté le traité Euratom ? Cette question se pose dans de nombreuses controverses environnementales contemporaines. Il ne s’aigit pas de juiger si les décisions prises sont justes ou bonnes, mais de rendre compte de l’incroyable « champ de forces

13

» qui entourent ces confits. Qu’est-ce qui permet d’expliquer d’un point de vue communicationnel que des acteurs parviennent à se faire entendre et à inféchir la décision en leur faveur ?

La question des formes de désaccords mérite d’être posée car ces derniers ne sont pas aussi manichéens qu’on ne le pense. Certes, une partie des individus opposés aux projets nucléaires se dressent contre une industrie qu’ils juigent nécessaire de combattre. Cependant, la igrande figure de l’antinucléaire s’effrite lorsqu’elle est mise à l’épreuve du territoire. Bien qu’on ne puisse pas iignorer le poids des associations écoloigistes opposées au nucléaire, il semble diffcile d’envisaiger qu’elles cristallisent à elles seules l’ensemble des désaccords.

L’arrivée de l’énerigie nucléaire trouble le quotidien de nombreux individus qui vont alors construire leur propre parcours militant. Leur critique prend forme dans des arènes du débat public et n’est pas exclusivement diriigée contre l’industrie nucléaire. Ils essaient d’avoir une prise sur les choses, si bien qu’ils peuvent obtenir igain de cause alors que le projet se poursuit.

L’issue des « igrands projets » environnementaux n’est jamais donnée à l’avance : elle est conditionnée par la multitude de désaccords qui sont exprimés dans les arènes. Cette communication prend des formes très diverses, de la communication scientifque jusque celle

13 L’expression est empruntée au titre de l’ouvraige de Francis Chateauraynaud (2011, p. ..)

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de mouvements sociaux. Elle emprunte les chemins de l’iconoigraphie, des communiqués, des réseaux sociaux et des sites web pour faire circuler les discours et les interprétations plurielles de la situation. Ainsi l’étude des formes de désaccord sur le nucléaire en Lorraine n’est autre que celle de ce que les acteurs mettent en œuvre pour avoir prise sur le cours des choses et modifer la trajectoire des projets qu’ils contestent.

1.1. À l’origine de la diversité des désaccords : la localisation transfrontalière de Cattenom

En quoi la « question nucléaire » est-elle spécifque en Lorraine ? Tout commence au

début du mois de mars 1972 lorsque le Proigramme réigional de développement et

d’équipement (PRDE) de la réigion Lorraine évoque le projet de construction d’une centrale

nucléaire. En évoquant publiquement ce projet, la Lorraine entre de plain-pied dans le

proigramme électronucléaire civil français. Il pourrait nous être reproché qu’elle n’est pas la

première ni la dernière à accueillir un équipement nucléaire et pour cause. Avec ses 35 km de

distance, le Luxembourig est le voisin le plus proche de la centrale française, avant la

commune de Metz (40 km), suivie de près par la commune belige d’Arlon (42 km) et de Trèves

(80 km). L’ancraige local est donc moins celui de la commune qui accueille la centrale que

celui des territoires frontaliers qui se posent en voisins directs. Cet espace sinigulier que

d’aucuns nomment « transfrontalier » est situé au cœur de l’espace européen et des villes qui

abritent les igrandes institutions européennes. Cela a une igrande importance pour les actions

collectives qui s’appuient sur cette situation igéopolitique sinigulière. Celles-ci portent le

nucléaire au-devant des institutions européennes et tendent à soulever des questions inédites

en matière de sécurité, de protection des populations, d’évaluation des risques, de

igouvernance, etc. S’observe alors un jeu d’échelle entre des désaccords qui s’expriment au

niveau local et des actions collectives qui portent les débats sur Cattenom sur la scène

politique internationale et européenne. La dimension transfrontalière mérite d’être défnie car

elle soulève le questionnement sur la diversité des désaccords. À l’échelle locale, la centrale ne

préoccupe pas seulement les habitants du villaige de Cattenom : elle attire l’attention de ses

voisins allemands, beliges et luxembourigeois. Il en va de même sur le plan politique. Le

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