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To cite this version:
Cornelis van Leeuwen, Jean Philippe Roby, David Pernet. Méthodologie de zonage du terroir viticole
au niveau du sol. Journée technique des terroirs viticoles, Ecole Nationale des Ingenieurs des Travaux
Agricoles de Bordeaux (ENITAB). FRA., Dec 2008, Talence, France. 8 p. �hal-02817878�
Méthodologie de zonage du terroir viticole au niveau du sol
Cornelis van L
EEUWEN1 *, Jean-Philippe R
OBY1 et David P
ERNET2
1 : ENITA de Bordeaux, ISVV, UMR EGFV, 1 Cours du Général de Gaulle, CS 40201, 33175 Gradignan cedex, France 2 : SOVIVINS, Site Montesquieu, 4 allée Isaac Newton, 33650 Martillac, France
*Pour correspondance : [email protected]
Résumé : Le terroir est un concept pluridisciplinaire qui fait intervenir le sol, le climat et le matériel végétal ainsi que leurs interactions et qui s'applique à un espace géographique. Par conséquent, son étude et sa valorisation ne peuvent être entreprises sans avoir recours à des délimitations ou des zonages. Avant de procéder à un zonage, il faut clairement identifier les objectifs du zonage : segmentation de la production, défense d'une aire de production, optimisation de l'iti- néraire technique ou protection du paysage. Ensuite il faut déterminer l'échelle appropriée, en fonction des objectifs poursuivis : parcelle, propriété, commune ou région. Le zonage au niveau du sol peut être entrepris par une approche géologique, géomorphologique, pédologique ou agronomique. On peut également faire appel à des nouvelles technolo- giques comme la géophysique. Dans cet article, les avantages et les limites des différentes approches sont discutées, en fonction des objectifs et l'échelle de zonage retenus.
Mots-clés : terroir, zonage, sol, vigne, cartographie, échelle
Introduction Notion de terroir en viticulture
Le terroir viticole est une notion complexe qui fait intervenir la vigne et son environnement physique (sol, climat) ainsi que leurs interactions. De nombreux auteurs ont proposé des définitions pour la notion de terroir (Seguin, 1986 ; Vaudour 2003). La qualité du vin, et par conséquent sa valorisation, sont fortement dépendantes de son terroir d'origine. Le terroir varie dans l'espace et possède donc une dimension géographique. Les experts de l'Organisation internationale de la vigne et du vin (O.I.V.) ont proposé récemment une définition très complète du terroir qui fait explicitement référence à un espace géographique délimité : « Le terroir est un espace géographique singulier et délimité sur lequel il existe une connaissance collective des interactions entre un milieu physique et biologique, et les pratiques viti-vinicoles qui y sont appliquées. Ces interactions révèlent une origina- lité et aboutissent à une réputation pour un bien origi- naire de cet espace géographique. Le terroir intègre des caractéristiques paysagères spécifiques et participe aux valeurs du territoire. » La délimitation du terroir est donc une nécessité pour définir le lien entre le terroir et les vins qui y sont produits. Elle implique l'élaboration d'une méthodologie de zonage. Cet article a pour objectif de proposer des méthodologies de zonage, en particulier pour la composante « sol » du terroir. Cette méthodo- logie varie en fonction de l'objectif poursuivi.
Finalité du zonage
Avant de procéder à un zonage du terroir viticole, il est important de définir le ou les objectifs poursuivis.
Historiquement, le zonage viticole a surtout servi à déli- miter des territoires en fonction de leur potentiel pour produire du vin d'une certaine qualité ou d'une certaine typicité. Cette délimitation des Appellations d'Origine Contrôlée peut être relativement grossière, ou au contraire très fine. La précision de la délimitation peut se traduire par l'échelle (Côte d'Or en Bourgogne viticole) ou par le nombre de critères pris en considération (région de production des vins de Porto au Portugal). Plus récemment, les producteurs de vin s'intéressent au zonage viticole pour optimiser la gestion technique de la culture de la vigne. Une connaissance approfondie de la variabilité spatiale de certains facteurs du terroir permet de choisir le matériel végétal le mieux adapté à chacune des zones mises en évidence. Il en va de même pour de nombreux aspects de l'itinéraire technique (entretien du sol, fertilisation, drainage, date de vendange…). Le zonage peut également servir à délimiter des terroirs et des paysages viticoles qui méritent d'être protégés, notamment contre les effets de l'urbanisation.
Échelle
Le zonage viticole peut être réalisé à des échelles
variées, qui dépendent de l'objectif poursuivi. Le zonage
d'une grande région peu différenciée peut être réalisé à
petite échelle (1/100 000
eou 1/250 000
e). La délimitation
de crus, dans une région où le potentiel qualitatif est bien
différencié, nécessite un travail à une échelle plus grande
(1/25 000
eou 1/10 000
e). L'adaptation de l'itinéraire tech-
nique aux facteurs du milieu nécessite une approche encore plus fine (échelle 1/5000e ou même 1/1 000
e). Le sol présente souvent une variabilité dans l'espace très importante, ce qui n'est pas forcément le cas pour d'au- tres facteurs du terroir comme le climat. Par conséquent, une cartographie à petite échelle peut difficilement prendre en compte cette variabilité du sol. Plus l'échelle est grande (c'est-à-dire la carte précise), plus le zonage sera coûteux. Dans la pratique, l'échelle du zonage est souvent un compromis entre la précision souhaitée et le budget disponible.
Discipline de départ
De nombreuses disciplines scientifiques s'intéressent à l'étude des sols : la géologie, la géomorphologie, la pédologie, l'agronomie, la géophysique… Des scientifi- ques de ces différentes disciplines se sont intéressés au zonage viticole. Il en résulte des travaux aux approches très variées, tant au niveau de la méthode qu'au niveau de l'échelle, dont les résultats sont difficilement compara- bles. Chaque chercheur a tendance à penser que sa disci- pline est le meilleur outil pour le zonage, souvent par ignorance des autres disciplines. Toutes ces différentes approches peuvent présenter un intérêt pour un objectif de zonage bien particulier. Dans cet article, ces diffé- rentes approches sont discutées, en précisant leur intérêt, leur limite et leur domaine d'application.
Disciplines scientifiques qui peuvent servir au zonage viticole Approche géologique (et lithologique)
La géologie est une discipline qui s'intéresse aux roches qui composent le globe terrestre et en particulier leur origine et leur évolution. La lithologie a pour objectif de décrire et d'étudier le faciès des roches présentes à l'affleurement. Dans certaines régions viti- coles, on a remarqué qu'il y avait une correspondance entre le type d'affleurement géologique et la qualité ou la typicité du vin produit. Le cas le plus souvent cité est la région de Chablis, où tous les crus célèbres sont situés sur le calcaire du Kimmeridgien (Jurassique supérieur, Secondaire). Sur l'étage du Portlandien (Jurassique supé- rieur) il y a également des vignobles, mais qui ont seule- ment droit à l'appellation peu prestigieuse « Petit Chablis » (Wilson, 1998). Dans d'autres vignobles, l'effet de la géologie sur la qualité semble moins net. C'est le cas du Bordelais, où de grands vins sont produits sur des étages géologiques très variés du Quaternaire et du Tertiaire. Par ailleurs, dans cette région, la qualité peut varier considérablement sur un même étage géologique (Seguin, 1983, 1986).
Le zonage basé sur des critères géologiques présente plusieurs avantages. La géologie est moins variable dans l'espace que la pédologie. Par conséquent, il est possible de produire des cartes géologiques synthétiques à de petites échelles (1/50 000
e, 1/100 000
eou même 1/250 000
e) qui restent lisibles. Il y a un lien entre le type de sol et la nature géologique de la roche mère, même si sur une roche donnée des sols variés peuvent se déve-
lopper en fonction de la pente qui conditionne les phéno- mènes d'érosion, du climat, du type de végétation et de la durée de la pédogenèse. La géologie détermine en grande partie la géomorphologie (les formes du relief).
La superposition d'une roche dure sur une roche plus tendre donne naissance à un paysage où des plateaux (roche dure) alternent avec des coteaux (roche tendre) (figure 1). La production de cartes géologiques est peu onéreuse, et pour la plupart des régions, il existe des cartes géologiques récentes réalisées à l'échelle 1/50 000
e, par le Bureau des recherches géologiques et minières (B.R.G.M.).
Le zonage à partir de cartes géologiques présente cependant des limites. D'abord des sols variés peuvent se développer sur un même affleurement géologique. Dans la région de Saint-Émilion, des CALCOSOLS peu épais (30 à 60 cm) se sont développés sur le calcaire à Astéries (Oligocène, Tertiaire) autour de la ville de Saint- Émilion. Dans la même appellation, sur la même forma- tion géologique, les sols sont beaucoup plus profonds (parfois plus de 2 m) et souvent décarbonatés sur la commune de Saint-Hippolyte. Il n'est donc pas possible d'utiliser un zonage géologique seul pour prévoir le fonc- tionnement de la vigne et le potentiel qualitatif du raisin.
En matière de zonage viticole, la géologie peut être utilisée en première approche, mais nécessite d'être complétée par des études approfondies (détermination des types de sols).
Approche géomorphologique
La géomorphologie est une discipline de la géogra- phie physique qui décrit les formes de relief (plateau, coteau, vallon, terrasse…). Les formes du relief sont le résultat de la nature des roches (surtout les différences de dureté), des phénomènes tectoniques et de la durée et de l'intensité des phénomènes d'érosion. Tout comme la géologie, la géomorphologie présente moins de variabi- lité dans l'espace que les sols. Des cartes géomorpholo- giques à moyenne échelle (1/50 000
e, 1/100 000
e, voire 1/250 000
e) conservent une bonne lisibilité (figure 2). La géomorphologie présente non seulement un lien avec la géologie, mais aussi avec la pédologie : elle permet souvent de mieux comprendre la distribution des sols dans une région donnée. Comme la géomorphologie décrit les pentes et les expositions, elle permet la mise en
10 Terroirs viticoles, ENITA Bordeaux - 11 décembre 2008
Figure 1 - L'alternance de calcaire dur et de calcaire tendre dans
la région de Saint-Émilion donne naissance à un paysage de pla-
teaux et de coteaux
évidence d'éventuels effets topo climatiques locaux (effet de l'altitude sur les températures, effet de l'exposi- tion Sud ou Nord sur l'ensoleillement et les températures, effet de la pente sur l'écoulement de l'eau…). Des cartes géomorphologiques peuvent être produites à un coût relativement modeste, car il n'est pas nécessaire de procéder à des sondages. Des cartes géomophologiques peuvent être déduites de cartes topographiques précises avec des courbes de niveau suffisamment rapprochées, ou encore être réalisées par voie informatique à l'aide d'un modèle numérique de terrain (M.N.T., voir section
« apport des nouvelles technologies »).
L'approche géomorphologique présente les mêmes limites pour le zonage viticole que la géologie. Plusieurs types de sol peuvent être présents sur une même forme de relief. Par exemple, sur le plateau de Calcaire à Astéries de l'Appellation Saint-Émilion la profondeur du sol et la teneur en calcaire actif varient considérable- ment. Il n'est donc pas possible de prévoir le fonctionne- ment de la vigne et le potentiel qualitatif du raisin à partir d'une carte géomorphologique seule. Sur des systèmes alluvionnaires, une quasi absence de relief peut masquer une variabilité considérable dans la nature du substrat et des types de sol. La géomorphologie reste cependant un outil très utile en première approche et permet une inter- prétation du paysage à moyenne échelle.
Approche pédologique (cartographie des sols) La pédologie est la science du sol. Elle décrit les sols et étudie leur génèse et leur fonctionnement. Les sols évoluent dans le temps, très lentement à l'échelle humaine, mais plus rapidement que la géologie. Les sols se forment sur une roche mère (le dépôt géologique) sous l'effet de (1) la végétation, qui produit de l'humus, (2) des conditions climatiques (pluviosité et températures) et (3) du temps. Les sols peuvent disparaître par l'érosion ou être enfouis sous un nouveau dépôt géologique.
L'évolution des sols est également sous la dépendance de la circulation (ou la stagnation) de l'eau, qui dépend entre autres de la topographie environnante. Ainsi le type de sol intègre des facteurs géologiques (type de roche au départ de la pédogenèse), des facteurs géomorphologi- ques (position du sol dans le paysage), des facteurs climatiques (températures, hauteur et répartition des précipitations) et botaniques (type de végétation). Par ailleurs, la pédologie est une science proche de l'agro- nomie car on peut facilement établir un lien entre le type
de sol et sa fertilité minérale et hydrique. Puisque la Figure 2 - Exemple d'une carte géomorphologique de la région de Montpellier, Languedoc (d'après Raynaud, 1996).
Tableau 1 - Nombre de sondages et de profils nécessaires pour la réalisation d'une carte des sols en fonction de l'échelle (d'après van Leeuwen et Chéry, 2001).
pédologie intègre des facteurs de la géologie, de la géomorphologie et de l'agronomie, elle constitue un outil précieux de zonage viticole.
Malgré la proximité de la pédologie et de l'agro- nomie, il n'est cependant pas possible de transformer une carte des sols en carte de potentialités viticoles. Parfois de petites différences entre deux profils de sol (diffé- rences dans le taux de matière organique ou dans la profondeur du sol par exemple) peuvent être suffisantes pour modifier les potentialités viticoles, sans modifier le type de sol dans la classification pédologique. Les sols présentent une très grande variabilité dans l'espace. Il n'est pas rare de trouver plusieurs types de sol sur une parcelle d'un hectare. Par conséquent, la cartographie pédologique présente seulement un intérêt à des grandes échelles (1/25 000
eà 1/2 000
e). À des échelles plus petites (1/100 000
eou 1/250 000
e), plusieurs types de sol doivent être regroupés dans chaque unité de la légende, car sinon la carte n'est plus lisible. Dans ces conditions, la cartographie pédologique perd beaucoup de son intérêt. La cartographie pédologique nécessite la réalisa- tion de nombreux sondages et profils (dont le nombre est
Échelle Nb d'ha par sondage Nb d'ha par profil Surface par jour (ha) Prix à l'ha (euros)
1/2 500 0,1 à 0,2 (7s/ha) 4 à 10 2 à 4 300 à 400
1/10 000 0,5 à 3 10 à 50 40 à 80 30 à 60
1/25 000 5 à 20 50 à 200 100 à 250 15 à 25
1/100 000 5 à 20 300 à 1 000 500 à 1 000 2 à 3
1/250 000 200 à 300 3 000 à 5 000 3 000 à 9 000 0,2 à 0,5
variable en fonction de l'échelle, tableau 1), ce qui la rend très onéreuse. La réalisation de cartes géologiques et géomorphologiques au préalable permet d'améliorer la qualité des cartes pédologiques, mais induit encore une augmentation du coût de réalisation.
Le sol agit sur le fonctionnement de la vigne essen- tiellement à travers l'alimentation en eau et la nutrition azotée qu'il induit (Trégoat et al., 2002). Ces effets sont souvent en relation avec la profondeur du sol : dans un sol profond, l'alimentation en eau et en azote sont, la plupart du temps, peu ou pas limitantes (Coipel et al., 2006). Afin d'avoir une approche plus synthétique que la pédologie, tout en utilisant le concept de pédogenèse, Bodin et Morlat (2006) ont proposé un modèle de terrain, basé sur la profondeur du sol et le degré d'évolu- tion du profil (figure 3). Ils distinguent des modalités
« Roche » (sol peu profond, peu de pédogenèse, peu de fertilité), « Altération » (sol moyennement profond, ferti- lité moyenne), « Altérite » (sol profond, pédogenèse importante, forte fertilité) et « Colluvions / altérite » (sol profond à cause de phénomènes de colluvionnement). Ce modèle fonctionne bien sur des formations sédimentaires et permet un zonage des potentialités viticoles efficace à un coût moindre par rapport à la cartographie des sols.
Ce modèle ne fonctionne pas sur des alluvions, où la notion de profondeur du sol est moins précise, car il peut y avoir de fortes différences entre la profondeur de la pédogenèse et la profondeur de l'enracinement.
Approche écophysiologique (interactions sol - climat - vigne)
Pour comprendre le fonctionnement d'un terroir viti- cole, afin d'expliquer les différences de potentiel quali- tatif, il faut prendre en considération simultanément les principaux facteurs de l'écosystème du terroir (vigne, sol et climat) et leurs interactions. La discipline scientifique qui étudie un végétal en interaction avec les facteurs de l'environnement s'appelle l'écophysiologie. Les études écophysiologiques en viticulture s'appuient le plus souvent sur un réseau de parcelles. Sur chaque parcelle,
12 Terroirs viticoles, ENITA Bordeaux - 11 décembre 2008
Figure 3 - Modèle de terrain basé sur la profondeur du sol (d'après Morlat, 2001)
on étudie le sol et le climat et on fait de nombreuses mesures sur la vigne et des analyses sur le raisin. Parfois, des micro-vinifications sont réalisées, ce qui permet d'évaluer la réponse de la vigne à son environnement en termes de composition du vin et de dégustation. De nombreuses études écophysiologiques ont été réalisées dans des environnements très variés (Seguin, 1975 ; Duteau et al., 1981 ; van Leeuwen et Seguin, 1994 ; Choné et al., 2001 ; Trégoat et al., 2002 ; Tésic et al., 2002a et 2002b ; Bodin et Morlat, 2006 ; Koundouras et al., 2006 ; Coipel et al., 2006). Elles ont permis de faire progresser considérablement notre compréhension du fonctionnement des terroirs viticoles. Toutes ces études mettent en avant le rôle prépondérant joué par l'alimen- tation en eau de la vigne sur l'expression des terroirs viti- coles. Une alimentation en eau limitée permet de réduire la vigueur et la productivité de la vigne, de limiter la taille des baies, et d'augmenter la teneur en sucres et en composés phénoliques du raisin. Certaines études montrent un effet similaire d'une limitation de l'alimen-
Figure 4 - Spatialisation du statut azoté de la vigne à l'échelle de la propriété, basée sur la teneur en azote ammoniacal et alpha- aminé primaire des raisins (millésime 2007)
(données : SOVIVINS, 33650 Martillac, France)
tation en azote sur le potentiel qualitatif des vins rouges (Choné et al., 2001 ; Trégoat et al., 2002), mais une alimentation en azote faible n'est pas souhaitable pour la production de vins blancs secs, notamment du cépage Sauvignon blanc (Peyrot des Gachons et al., 2005 ; Choné et al., 2006).
Malgré leur intérêt pour progresser sur la connais- sance des terroirs viticoles, les études écophysiologiques présentent comme principale limite leur lourdeur extrême. Le nombre élevé de mesures réalisées (plusieurs dizaines par site et par an) entraîne un coût très important et limite le nombre de sites qui peuvent être étudiés simultanément. Par ailleurs, ces études restent difficiles à spatialiser : on peut connaître le fonc- tionnement de la vigne avec précision à un endroit donné, mais on ne connaît pas le domaine de validité de ce type de réponse. Il peut être très restreint dans l'espace et concerner une surface de moins d'un hectare.
Grâce au développement de nouveaux outils, deux éléments très importants de l'approche écophysiologique peuvent être mesurés en routine et donc spatialisés : le statut azoté de la vigne et son état hydrique. Le statut azoté de la vigne peut être évalué par la mesure de l'azote assimilable à maturité (van Leeuwen et al., 2000). La réalisation de nombreuses mesures sur une propriété permet de produire des cartes du statut azoté de la vigne sur une propriété (figure 4). Le régime hydrique de la vigne peut être déterminé grâce à la mesure du rapport isotopique du 13 C/ 12 C sur les sucres du moût à maturité (van Leeuwen et al., 2001 ; Gaudillère et al., 2002).
Cette mesure est proposée par des laboratoires spécia-
lisés à un coût raisonnable. La réalisation de nombreuses mesures permet de spatialiser le régime hydrique de la vigne à l'échelle de la parcelle (figure 5) ou de la propriété (figure 6). On peut imaginer, qu'à terme, le croisement de cartes du statut azoté et du régime hydrique avec des cartes de la réponse de la vigne aux effets de l'environnement (cartes de la surface foliaire, cartes de la teneur en sucre du raisin, cartes de la teneur en anthocyanes du raisin) permettra de réaliser un zonage précis des potentialités du terroir à une échelle intra-parcellaire.
Approches complémentaires
La végétation spontanée est un indicateur du climat et du type de sol. Elle a été utilisée pour le zonage viticole dans le département de l'Aude (Astruc et al., 1980).
Depuis, elle a été très peu utilisée. Cette approche, qui nécessite des connaissances en botanique, est très inté- ressante et mériterait davantage d'intérêt de la part des personnes qui pratiquent le zonage viticole.
Certains auteurs insistent sur le rôle de la microflore du sol dans l'expression du terroir (Bourguignon, 1995).
La microflore du sol intervient notamment au niveau de la minéralisation de la matière organique. Elle a donc son importance, car sans une microflore active, la vigne aurait du mal à s'alimenter correctement en azote.
Cependant, s'il est indiscutable qu'un sol a besoin d'une microflore viable pour fonctionner normalement, aucune étude ne montre un lien direct entre la quantité de micro organismes présents dans le sol et l'expression du terroir.
On peut même penser qu'une microflore trop active
Figure 5 - Spatialisation du régime hydrique de la vigne à l'échelle de la parcelle, basée sur la mesure du rapport isotopique
13C/
12C sur les sucres du raisin à maturité (millésime 2005, d'après van Leeuwen
et al., 2006)Figure 6 - Spatialisation du régime hydrique de la vigne à l'échelle de la propriété, basée sur la mesure du rapport isotopique
13C/
12C sur les sucres du raisin à matu- rité (millésime 2007)
(données : SOVIVINS, 33650 Martillac, France)
pourrait induire une alimentation en azote excessive, avec des conséquences négatives sur le potentiel quali- tatif du raisin.
Apport des nouvelles technologies
Le développement de nouvelles technologies ouvre des perspectives intéressantes pour les études de terroir.
Ces nouvelles technologies font principalement appel à l'informatique et à des mesures réalisées par des capteurs embarqués sur des engins dont la position géographique est connue avec précision à chaque instant grâce au global positioning system (G.P.S.).
• Système d'information géographique (S.I.G.)
Les S.I.G. permettent de gérer de l'information géo- référencée à l'aide d'un ordinateur. La première applica- tion en zonage viticole est son utilisation pour l'édition de cartes. Grâce au S.I.G., les cartes peuvent facilement être mises à jour. Des bases de données peuvent être associées à la carte, par exemple les données analytiques de chaque profil. Les S.I.G. permettent aussi de croiser différentes couches d'information spatialisée. On peut par exemple croiser de l'information sur le type de sol, la zone climatique, l'altitude, la pente et l'exposition pour identifier les potentialités viticoles d'une vaste zone géographique. Cette approche est particulièrement inté- ressante pour identifier des zones à fort potentiel quali- tatif dans de nouvelles régions de production. Elle a été appliquée avec succès à l'Oregon, par Jones et al., 2004.
La limite de cette approche se situe au niveau de la qualité et de la fiabilité des différentes couches d'infor- mation utilisées. Par ailleurs, le croisement de l'informa- tion suppose d'attribuer pour chaque couche des classes et de leur attribuer une valeur. Or, il n'est pas toujours facile de déterminer la classe optimale pour chaque couche d'information.
• Modèle numérique de terrain (M.N.T.)
Le modèle numérique de terrain (M.N.T.) divise une région donnée en un maillage (carré) régulier. À chaque maille est attribuée une altitude moyenne. Le réseau de mailles permet de déterminer avec précision, pour chaque maille, la pente et l'exposition. Le M.N.T. permet de produire des cartes géomorphologiques et de réaliser des calculs sur le pourcentage de la surface avec une pente supérieure à X degré, le pourcentage de la surface avec une altitude supérieure à Y mètre, etc. La précision des cartes dépend des côtes de la maille, souvent 25 ou 50 m.
• Géophysique
La mesure de la résistivité électrique du sol (géophy- sique) permet de connaître la capacité du sol à conduire le courant électrique (Corwin and Lesh, 2003). Cette capacité dépend essentiellement de la teneur en eau du sol et de la concentration de l'eau du sol en solutés, mais aussi de la température du sol. La teneur en eau du sol et sa concentration en solutés sont étroitement corrélées avec la teneur en argile. Les cartes de résistivité du sol permettent donc de mettre en évidence les variations de la teneur en argile entre autres. Pour réaliser une carte de
14 Terroirs viticoles, ENITA Bordeaux - 11 décembre 2008
résistivité, un outil embarqué sur un engin agricole (quad, tracteur, enjambeur) injecte du courant électrique dans le sol et mesure, à une distance connue, la force de ce courant. Par calcul, la résistivité du sol au courant électrique est déduite. La profondeur de la mesure est proportionnelle à l'écartement des électrodes. Il est donc possible, en jouant sur l'écartement des électrodes, de faire des mesures à des profondeurs différentes (généra- lement 50 cm, 1 m et 2 m). Plusieurs milliers de mesures peuvent être réalisées par hectare et positionnées avec précision grâce à un G.P.S. Les cartes de résistivité présentent donc des limites très précises. Elles ne dispen- sent pas d'un travail de pédologie (étude de fosses) pour connaître le type de sol dans chacune des zones avec une résistivité homogène, mais elles permettent de déter- miner avec précision les limites de ces zones. La mesure de la résistivité est surtout utile pour des cartographies de sol très fines, à des échelles comprises entre 1/1 000
eet 1/5 000
e(échelle de la parcelle ou de la propriété). La résistivité peut aussi être évaluée avec une technique électromagnétique. Elle est plus facile à réaliser que l'in- jection de courant dans le sol, mais les résultats sont beaucoup moins fiables. Ils sont notamment perturbés par les fils et piquets en métal qui sont présents dans la plupart des parcelles viticoles.
• Télédétection
La télédétection permet de faire des mesures sur des objets à distance. Elle est basée sur des mesures de la longueur d'onde, ou de ratios de longueur d'onde, de rayonnement réfléchie. Elle peut être réalisée à partir de capteurs embarqués sur des engins agricoles (télédétec- tion de proximité) ou de capteurs aéroportés (ballon, hélicoptère, avion ou satellite). La télédétection sur sol nu permet de connaître sa couleur, la présence d'éléments grossiers, ou sa température. La télédétection sur la végétation peut donner des renseignements sur la vigueur (richesse en chlorophylle de la végétation, densité de la végétation, porosité) et donc être utilisée pour des études écophysiologiques spatialisées.
• Géostatistiques
Les géostatistiques permettent de transformer de l'in- formation ponctuelle (mesurée en un point donnée) en information spatialisée (quantifiée en tout point de l'es- pace, c'est-à-dire des cartes). Différentes techniques existent, dont la plus utilisée est le krigeage. La produc- tion de cartes de qualité nécessite une grande quantité de données ponctuelles, généralement plus de 50.
Exemple d’utilisation
d’un zonage viticole au niveau du sol Délimitation d'une région de production
La plupart des régions viticoles se sont intéressées à
un zonage de leur territoire. Les limites des appellations
sont souvent constituées de limites administratives. Il ne
faut pas oublier que les appellations ont été, en premier
lieu, créées pour défendre le bien commun qu'est le nom
de la commune ou de la région. Ensuite, un critère utilisé
dès les premières délimitations a été les surfaces plan-
tées : on a souvent exclu des zones de production les parcelles non plantées en vigne au moment de la délimi- tation. Ce critère est très discutable et il existe des exem- ples où des parcelles ont été exclues à tort. Ensuite, des critères de géologie et de géomorphologie ont été pris en compte. Ils sont faciles à utiliser et nécessitent peu de documents ou des documents facilement accessibles (carte géologique). Il est possible d'utiliser pour le zonage des critères géomorphologiques à partir d'une bonne lecture du paysage sur le terrain (notamment du relief). La géologie et la géomorphologie ont permis d'exclure les basses vallées inondables et les vallons hydromorphes des zones d'appellation, notamment pour les appellations prestigieuses. Pour connaître plus fine- ment leur territoire, de nombreux Organismes de gestion (ODG) des appellations et des Comités interprofession- nels procèdent à des cartographies pédologiques.
L'échelle appropriée pour ce type de travail est le 1/25 000
e. Une bonne connaissance de l'environnement physique permet éventuellement de segmenter la production en plusieurs niveaux de qualité, pour opti- miser sa valorisation.
Gestion viticole
Le zonage au niveau du sol peut avoir pour objectif d'optimiser l'itinéraire technique en l'adaptant le mieux possible à chaque type de sol. Cette optimisation peut s'envisager à différentes échelles.
Au niveau d'une zone de production, la réalisation de cartes de sol à l'échelle 1/10 000
eou 1/25 000
epermet de raisonner les choix techniques en fonction du type de sol : entretien du sol, choix du cépage et du porte-greffe, fertilisation… Un grand travail de ce type a été réalisé en Val de Loire où des cartes de conseil viticole à l'échelle 1/10 000
eont été réalisées à partir de cartes pédologiques pour l'ensemble de la région de production (Morlat, 2001).
Au niveau de la propriété viticole, ce travail peut être réalisé avec plus de précision à une échelle comprise entre 1/2 000
eet 1/5 000
e. Pour réaliser des cartes pédo- logiques à cette échelle, outre les techniques classiques de la pédologie (sondages à la tarière, étude de profils), l'utilisation de la géophysique peut permettre d'affiner considérablement les limites entre les types de sol. Pour étudier le comportement de la vigne en fonction des types de sol, le régime hydrique et le statut azoté de la vigne peuvent être évalués à l'aide d'indicateurs physio- logiques (le rapport isotopique 13 C/ 12 C, appelé aussi δ 13 C, pour le régime hydrique et l'azote assimilable du moût pour le statut azoté de la vigne). La vigueur de la vigne peut être évaluée sur chaque zone à l'aide d'outils de télédétection de proximité (capteurs embarqués sur des engins agricoles) ou aéroportée.
Au niveau de la parcelle, il devient difficile de faire une cartographie du sol suffisamment précise avec les techniques classiques de pédologie seule. L'utilisation de la géophysique, en plus des sondages et de l'étude de profils, est pratiquement indispensable pour produire des cartes avec suffisamment de précision à l'échelle 1/500
eou 1/1 000
e. Tout comme au niveau de la propriété, la réponse de la vigne au type de sol peut être évaluée à l'échelle parcellaire avec le δ 13 C (régime hydrique), l'azote assimilable du moût (statut azoté) et la télédétec- tion (vigueur). L'adaptation de l'itinéraire technique à la variabilité du sol à l'intérieur de la parcelle s'appelle la
« viticulture de précision ».
Protection des ressources (paysages viticoles et terroirs à fort potentiel qualitatif)
Le terroir peut être détruit par l'action de l'homme : urbanisation, création de routes et de chemins de fer, lignes à haute tension… Il y a une prise de conscience par les acteurs de l'aménagement du territoire que les terroirs et les paysages viticoles constituent une ressource qui mérite d'être protégée, soit par l'adaptation des plans locaux d'urbanisme (P.L.U.), soit par la créa- tion de sanctuaires (patrimoine mondial de l'UNESCO).
Le zonage pour ce type d'actions peut être réalisé par une approche géologique et géomorphologique, par exemple à l'échelle 1/50 000
e. Seulement dans des cas bien précis, une cartographie des sols à l'échelle 1/25 000
eest néces- saire. On peut penser à l'évaluation du potentiel qualitatif d'une petite zone de production par exemple, qui serait à protéger en priorité. L'objectif de cette démarche est de préserver les terroirs viticoles à fort potentiel qualitatif et les plus beaux paysages. Un travail exemplaire de ce type a été réalisé dans les Côtes du Rhône (Assemat et al., 2006).
Conclusion
Le sol est une composante majeure du terroir viticole.
Le zonage du sol présente un intérêt pour délimiter des zones de production, pour segmenter l'offre des vins dans une région donnée, pour optimiser la gestion tech- nique du vignoble ou encore pour protéger des paysages viticoles. Différentes approches existent. Elles peuvent être basées sur des champs disciplinaires variés : géologie, géomorphologie, pédologie ou agronomie.
Elles peuvent être réalisées à des échelles très variables.
Par conséquent, les résultats de ces travaux ne sont pas toujours comparables. Avant de réaliser un zonage au niveau du sol, il faut définir avec précision les objectifs poursuivis. En fonction de ces objectifs, il faut choisir la méthode de zonage et l'échelle de zonage les plus appro- priées.
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n16 Terroirs viticoles, ENITA Bordeaux - 11 décembre 2008