aux langues germaniques
Aïno NIKLAS-SALMINEN Aix-Marseille Université
L’influence germanique, surtout franque, a laissé des traces dans la prononciation de la langue qui allait devenir le français. Ce que l’on appelle aujourd’hui un h aspiré en français n’est en fait ni un [h], ni aspiré. Il s’agit d’un phénomène d’absence de liaison (les hameaux et non les-z-hameaux) ou d’absence d’élision (le hameau et non l’hameau).
Le [h] est une consonne fricative glottale sourde, produite non pas par une aspiration mais par une forte expiration de l’air, comme celle qu’on entend dans l’anglais hat ou dans l’allemand Handball. Il y a eu une période où les mots comme hameau (< haim) ou hêtre (< haistr), introduits en Gaule par les populations germaniques, se prononçaient avec une vraie consonne [h], comme dans la langue d’origine. Ce [h] a perdu son souffle en français et à sa place, il y a une absence de quelque chose.
Les mots d’origine latine, comme homme et honneur, ne sont pas traités de la même façon que les mots d’origine germanique. En effet, dans le latin introduit en Gaule au 1
ersiècle avant J.-C., la consonne latine écrite h (comme dans homo « homme », honor « honneur »…) n’était plus prononcée par les Romains, même si elle s’écrivait encore. Elle n’a donc pas pu être transmise aux populations conquises.
L’influence germanique a touché aussi certaines voyelles et laissé des traces dans la prononciation du français. Les langues germaniques sont caractérisées par un fort accent d’intensité qui frappe vigoureusement une syllabe du mot et affaiblit les voyelles voisines. Par exemple, dans le mot allemand Abend « soir », on entend très bien la première voyelle, mais la deuxième est comme « avalée » (Walter, 1988 : 54). Ces habitudes articulatoires germaniques ont eu des effets considérables sur la langue parlée en Gaule. L’exemple suivant illustre les conséquences de cette accentuation.
En latin, le mot tela « toile » était accentué sur la première syllabe, dont la
voyelle était longue. Si l’on compare l’italien tela, le provençal telo, le franco-
provençal tala, l’espagnol tela et le français toile, on constate que seul le français
a perdu aujourd’hui la voyelle finale, écrite à la fin du mot mais non prononcée
(sauf chez les gens du Midi qui ont l’habitude d’articuler les e dits « muets »)
(Walter, 1988 : 54-56). Ces faits montrent que le français a pris des aspects très
différents des autres langues issues du latin, il est devenu la langue la plus
germanisée de toutes les langues romanes.
Les langues germaniques ont donc eu une influence sur la prononciation du français, mais le plus souvent les emprunts du français aux langues germaniques ont dû s’adapter au système phonologique du français.
1. L’emprunt s’adapte à la langue d’accueil
Meillet observe qu’il est rare qu’on emprunte à une autre langue un phonème ou une forme grammaticale, alors qu’on peut emprunter autant de mots que l’on veut (Meillet, 1958 : 84). Il explique que la prononciation et la grammaire forment des systèmes fermés dont toutes les parties sont liées les unes aux autres.
Ces systèmes bien délimités sont peu aptes à recevoir des emprunts. Cela ne veut pas pour autant dire que les emprunts phonétiques ou grammaticaux soient impossibles, mais quand ils se produisent, ils sont liés à des emprunts de mots (Meillet, 1958 : 86).
Le mot emprunté a toutes les chances de s’introduire dans l’usage de l’ensemble des locuteurs, s’il est considéré comme utile, si son intégration dans le système de la langue ne pose pas trop de problèmes, si le statut socioculturel de la langue-source par rapport à la langue-cible est réputé prestigieux, etc.
Progressivement, il prend sa place dans la structure de la langue et se met à établir des relations avec les unités préalablement existantes. Selon Josette Rey- Debove (1997 : 283), le mot étranger se trouve d’abord hors code, il est employé
« timidement » par quelques personnes, puis sans précautions et plus ou moins massivement.
L’emprunt peut subir des modifications plus ou moins profondes au cours de sa codification. En passant d’une langue à l’autre, un mot étranger n’est plus morphologiquement analysable. Il peut fonctionner aisément dans le système de la langue emprunteuse s’il s’adapte au niveau grammatical (néer. klieven
« fendre » → fr. cliver ; ang. (to) disqualify → fr. disqualifier).
Le mot étranger peut connaître aussi des adaptations sémantiques dans la langue emprunteuse. Par exemple, le mot d’origine néerlandais drossard (ou drossart) désigne en français « un bailli noble, un officier de justice en Hollande et dans quelques parties de l’Allemagne » (définition du TLFi). Le mot néerlandais drossaert signifie « divers types de fonctionnaires ». L’anglicisme hunter en français veut dire « cheval de chasse particulièrement apte à franchir les obstacles ». Le mot anglais hunter signifie « chasseur ». On constate que la langue d’accueil ne saisit souvent qu’une partie du champ sémantique du mot.
Elle peut même donner au mot un signifié parfois très éloigné du signifié d’origine, en le spécialisant ou en le réduisant à l’un des constituants de sa dénotation. L’emprunt arrive souvent vierge de ses connotations, voire de sa dénotation de départ. Parfois l’évolution du mot dans la langue emprunteuse entraîne l’oubli de son sens originel.
L’emprunt considéré comme long et compliqué peut être touché par la
troncation des formes (all. Kirschwasser → fr. kirsch ; ang. camping ground →
fr. camping ; néer. pekelharing → fr. pec). Un tel raccourcissement, parfois
impossible dans la langue d’origine, est aisé et judicieux en français, où
l’expression tronquée ne peut avoir qu’un seul sens.
Les systèmes phonologiques des différentes langues ne coïncident que rarement. C’est pour cela que l’emprunt subit souvent des adaptations phoniques.
Par exemple, la consonne fricative vélaire sourde néerlandaise [], absente du français, se transforme en [Ʒ] (ou en [k]) dans la version française du mot (néer.
leeg [le] → fr. lège [l:Ʒ]). Les locuteurs ont tendance à négliger les phonèmes inconnus ou imprononçables ou à leur substituer des phonèmes usuels. Ils peuvent aussi déplacer le ton conformément aux règles de la langue emprunteuse.
L’adaptation peut aussi être graphique : le mot emprunté peut recevoir une forme écrite différente de l’orthographe de la langue prêteuse. Dans ce cas, la langue emprunteuse tente d’adapter les sons de la langue prêteuse à ses propres règles graphiques. Certaines langues, comme le français, ont plutôt tendance à garder l’orthographe du mot étranger.
Agnès Steuckardt
1a examiné le parcours diachronique des emprunts du français aux langues germaniques. Notre objectif est de nous concentrer sur l’adaptation formelle de ces emprunts. Dans un premier temps, nous allons observer les modifications phoniques connues par ces mots pour montrer comment les habitudes articulatoires du français s’imposent aux formes empruntées. Dans un deuxième temps, nous allons nous interroger sur le rôle de la graphie dans la modification de ces mots.
Nous nous sommes basée sur le Trésor de la Langue Française informatisé (TLFi) pour repérer les emprunts du français aux langues germaniques. Ce dictionnaire recense 579 mots d’origine anglaise, 208 mots d’origine allemande, 125 mots d’origine néerlandaise et seulement 29 mots d’origine suédoise, norvégienne, danoise ou islandaise. Il donne des précisions détaillées sur l’étymologie et l’évolution de ces mots.
2. Les adaptations phoniques
Quand on observe les emprunts du français aux langues germaniques, on constate souvent une différence entre le mot d’origine et la forme qu’il prend en français.
Il y a des sons qui disparaissent, d’autres qui apparaissent. Certains sons sont remplacés par des sons proches, d’autres changent de place dans le mot.
2.1. La disparition ou l’apparition d’un son
Assez souvent on assiste à la chute d’une consonne. C’est le cas, bien sûr, de la consonne [h] initiale, présente dans des mots anglais, allemands, néerlandais et nordiques. Ce son, ne possédant pas de son proche en français, est remplacé par une absence de son :
ang. handicap [‘hændikæp] → fr. handicap [ãdikap]
ang. hello [he’lou] → fr. hello [lo]
all. Handball [handbal] → fr. handball [ãdbal]
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