Introduction
Des hommes, des ordinateurs et de l'architecture : un regard historique La na(ssance de La soc(été de L'(nformat(on L'avènement de L'ordLnateur une rupture ép(stémologLQUe cyeernétLQUe, arch(tecture et urean(sme Mot(fs, systèmes et réseaux Postmodern(sme, formaLLsme et théorLe cr(tLQUe culture numér(Que, espace et soc(ae(L(té une arch(tecture d'(nterface
Experimentations formelles et performativité La séduct(on des nouvelles géometr(es complexLté et d(agramme une arch(tecture de surface oe L'an(mat(on à L'algorLthm(Que vers un m(n(mal(sme numérLQUe ?
su8ject(v(té, performance et s(gn(fLcat(on à L'ère numérLQUe
De la tectonique à l'ornement : vers une nouvelle matérialité Le paysage technolog(Que contempora(n La cr(se de L'échelle et de La tecton(Que La mémo(re et L'ou8LL La ré(nvent(on de L'ornement une matér(aLLté d(fférente oes matérLaux (nventés stratég(es de concept(on et Log(Ques profess(onnelles Quest(ons autour de La roeot(sat(on
La ville numérique Les conséQuences urea(nes de La révolut(on numérLQUe une v(Lle d'(nd(v(dus une réal(té urea(ne augmentée Événements, s(mulat(ons et scénar(os vers une vLlle éclatée ?
Conclusion Conception architecturale et continuité matérielle
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16 24 32 45 48 55
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6o 73 84 94 101 106
II5
116 124 133 1}8 143 159 163 166
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Index et Crédits 219
L'Auteur 224
Introduction
Il y a quinze ans seulement, il y avait peu d'ordinateurs dans les agen- ces d'architecture, et ils étaient généralement utilisés pour faire du traitement de texte et de la comptabilité. Les tâches de conception s'effectuaient encore à la main, des premiers croquis au rendu final. En 1992, le "Paperless Studio", l'atelier sans papier de l'Université Columbia, l'une des premières tentatives d'utilisation systématique de l'ordinateur pour la conception, faisait encore figure d'extravagance aux yeux de beaucoup. Depuis cette époque, les archi- tectes ont dû faire face à un véritable raz-de-marée électronique. Ordinateurs, scanners, imprimantes, traceurs font désormais partie de leur quotidien, au même titre que des programmes comme AutoCad, Maya ou Rhino. Aucune agence d'architecture ne pourrait se passer aujourd'hui de l'outil numérique.
Le rythme effréné du changement a suscité diverses réactions, de l'enthou- siasme sans mélange à la critique. Tandis que des théoriciens et des praticiens comme Greg Lynn, William Mitchell, Peter Eisenman ou Frank Gehry se faisaient les hérauts des nouvelles perspectives ouvertes par l'informatisation, d'autres comme Kenneth Frampton ouJuhani Pallasmaa se montraient plus réservés à leur égard. 1
Ces réactions initiales sont maintenant derrière nous. Aujourd'hui, la question n'est plus de savoir si le numérique est une bonne ou une mauvaise chose pour l'architecture; il s'agit plutôt de comprendre vers quoi elle s'oriente sous son influence. Face à des innovations technologiques en cascade, la seule certitude que l'on peut avoir est que le changement qu'elles apportent est pro- fond. Il pourrait se révéler aussi radical et durable que la transformation qui a donné naissance à la discipline architecturale au début de la Renaissance. A cette époque, l'adoption de nouveaux outils et de nouvelles procédures, des projections coordonnées en plan, coupe et élévation à la représentation pers- pective, était inséparable de phénomènes comme l'émergence des figures de l'architecte et de l'ingénieur et la place nouvelle prise par la conception.2 De façon similaire, la généralisation des outils numériques semble liée à une série de mutations affectant la définition et le contenu de l'architecture. Ces muta- tions constituent le sujet de ce livre. Par-delà les aspects techniques liés à l'uti- lisation de tel ou tel machine ou programme, son ambition est de contribuer à une meilleure compréhension de ce qu'ils annoncent.
1 Les écrits de Greg Lyrm sout parmi les premiers à prwdre systématiquemwt le parti de l'ordiuateur. Voir par exemple Animate Form (New York: Princetou Architecfl<ral Press, 1998). Vers la même époque, la critique de l'outil m11nériquejait partie des etifeux assig11és par Framptou à la réhabilitatiou de la tectouique. Kenneth Framptou, Studies in Tectonic Culture. The Poetics of
Construction in Nineteenth and Twentieth Century Architecture (Cambridge, Massachusetts: MIT Press, 1995).
2 Voir par exemple James S. Ackemwu, Distance Points : Essays in Theory and Renaissance Art and Architecture (Cambridge, Massachusetts : MIT Press, 1991}, Joël Sakarovitch, Épures d'architecture : De la Coupe des pierres à la géométrie descriptive XV!e-X!Xe siècles (Baie, Bostou, Berli11 : Birkhiiuser, 1998).
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Le rôle clef joué par l'outil numérique ne doit pas toutefois conduire à s'enfermer dans un déterminisme technologique étriqué. La technologie est rarement la seule explication, particulièrement en architecture où tant de cho- ses dépendent de facteurs économiques, sociaux et culturels. Les transforma- tions qu'on observe aujourd'hui sont inséparables de dynamiques comme la mondialisation. Elles sont aussi le produit d'un processus historique beaucoup plus complexe et de plus longue haleine que la conversion récente des archi- tectes au numérique. Ce processus remonte loin dans le temps, plus loin que les quinze années qui viennent de s'écouler, avant même les premiers pas de l'ordinateur et les tentatives d'application de la cybernétique à l'architecture contemporaine de la Guerre froide. Il débute en réalité avec l'émergence d'un nouveau type de société fondée sur l'information à la charnière des dix-neu- vième et vingtième siècles. Ainsi que l'ont montré des historiens comme James Beniger, Alfred Chandler et James Cortada, c'est la société de l'information qui a rendu l'ordinateur possible, et non l'inverse.3 Pour être appréhendés cor- rectement, certains aspects de l'architecture numérique doivent être replacés dans cette perspective historique étendue. C'est la raison pour laquelle ce livre, consacré pour l'essentiel à l'architecture contemporaine, s'ouvre sur une évo- cation de l'itinéraire menant de la naissance de la société de l'information à l'avènement de la culture numérique et de la façon dont ces différents épiso- des ont influé sur l'architecture.
A côté d'épisodes connus, comme les tentatives mentionnées précé- demment de repenser l'architecture dans le cadre fourni par la cybernétique, cet itinéraire révèle d'autres moments essentiels, comme l'influence exercée par le paradigme informatique sur l'émergence du postmodernisme architec- tural. Un tel historique débouche sur des questions tout à fait contemporai- nes. Par exemple, dans quelle mesure l'actuelle vague numérique diffère-t-elle de ce qui s'est passé auparavant? Dans son essai de 1995, L'Homme numérique, icholas Negroponte, le fondateur du Media Lab du Massachusetts Institute ofTechnology (MIT), opposait l'âge de l'information à l'ère numérique.' L'un reposait selon lui sur une consommation de masse anonyme, tandis que l'autre mobilisait les préférences individuelles. Le changement est-il aussi radi- cal que le supposait Negroponte ? L'accent mis sur l'individu a-t-il trouvé
J James R. Be11iger, The Control Revolution : Technological and Econonùc Origins of che Information Society Cambridge, Massaclwsetts: Harvard University Press, 1986), Alfred D. Cha11dler,]ames W. Cortada (dir.), A Nation Transformed by Information. How Information Has Shaped che United States from Colonial Times to the Present
Oxford, New York : Oxford U11iversity Press, 2000).
J Nicholas Negropo11te, L'Homme numérique (New York: 1995, traductio11jra11Çaise Paris: Robert l.Affollt, 1995).
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une traduction appropriée dans la culture architecturale contemporaine ? Telles sont quelques-unes des questions qui se font jour lorsque l'on prend en compte l'histoire étendue, vieille de plus d'un siècle, des relations entre information, technologies numériques et architecture.
Les autres chapitres du livre traitent de ce qui se passe aujourd'hui.
L'une des conséquences les plus immédiates de l'usage de l'ordinateur réside dans la possibilité de manipuler des formes géométriques complexes. Les
"blobs", plis et autres singularités topologiques ont fleuri, au point de suggé- rer que l'architecture entrait dans une nouvelle phase baroque. 5 Mais cette complexité morphologique n'est pas la seule dimension enjeu. Cherchant à dépasser la simple séduction exercée par les formes produites au moyen de l'ordinateur, les architectes s'intéressent de plus en plus aux principes fonda- mentaux de la conception paramétrique. Allant encore plus loin, des théori- ciens comme Kostas Terzidis ou Karl Chu envisagent une architecture qui ferait appel à la programmation et à l'algorithmique de manière plus appro- fondie que ce que permet l'utilisation des logiciels du commerce.6 Comment va évoluer cette tension entre la forme et les procédures de calcul sur lesquel- les repose son élaboration ? Les procédés de fabrication assistée par ordinateur vont sans doute jouer un rôle dans l'affaire, mais ce rôle n'est pas encore clair.
On peut aussi se demander si la complexité géométrique demeurera une carac- téristique de l'architecture numérique. Les blobs ont déjà perdu une partie de leur séduction et un rninimalisme numérique pourrait bien se substituer au baroquisme actuel. Dans ce contexte d'incertitude, on peut supposer que la recherche d'une nouvelle poétique constituera l'un des legs plus durables des expérimentations actuelles.
La crise des codes tectoniques traditionnels qui définissaient la hiérar- chie des parties d'ouvrages ainsi que leur signification constitue un autre aspect crucial de la scène architecturale contemporaine. Des réalisations comme la médiathèque de Sendai de Toyo Ito, le terminal de Yokohama de Foreign Office Architects, ou encore le stade olympique de Pékin de Herzog & de Meuron sont emblématiques de cette crise. 7 Parallèlement, l'ornement que la modernité avait banni effectue un retour spectaculaire. Défini en des termes très différents de ceux du dix-neuvième siècle, comme une condition affec-
5 Le critique d'architecture Herbert Muschamp fait par exemple appel à l'analogie avec le baroque dam "f.1111e11 Ideas Took Shape a11d Soared", dans The New York Times, 26 mai 2000, sect. B, p. 32.
6 Kostas Terzidis, Algorithmic Architecture (Oxford, Burlilzgto11, Massachusetts : Architectural Press, 2006).
7 Cf A11toi11e Pico11, "LA Crise de l'échelle et de la tecto11ique classique", e11tretie11 avec A. Razavi, dans D'Architectures, 11°
168, 11ovembre 2007, p. 43-47.
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tant toute une surface plutôt que comme un élément localisé, l'ornement vient fréquemment remplacer la tectonique comme principe d'organisation archi- tecturale. Ainsi qu'on le verra, ce glissement renvoie à une mutation de plus grande ampleur qui affecte la technique dans son ensemble. Dans de très nom- breux dispositifs et systèmes techniques, en effet, les éléments supportés, péri- phériques ou superstructurels viennent se substituer à ce qui faisait jusque-là figure de support, de cœur ou d'infrastructure. Le caractère de plus en plus stratégique des logiciels constitue peut-être la meilleure illustration de ce phé- nomène. Dans les premières phases du développement des ordinateurs, le soft- ware était moins stratégique que le hardware. Ce n'est plus le cas dans notre société de l'information où les logiciels constituent souvent la véritable infra- structure.
En dépit de ce mouvement général, on peut encore se demander si la crise actuelle de la tectonique représente une rupture définitive ou si elle cor- respond à un affaiblissement temporaire qui constituerait le prélude à sa réin- vention. De Neil Leach à Cecil Balrnond, on ne manque pas de théoriciens et de praticiens persuadés que de nouveaux principes tectoniques vont venir rem- placer ceux qui s'affaiblissent aujourd'hui. Pour Leach, une "tectonique de l'essaim" doit se dégager d'une meilleure compréhension des systèmes dyna- miques, tandis que Balrnond réclame l'abandon du moule cartésien qui entrave, selon lui, l'inventivité structurelle.8 A quoi faut-il se préparer: à l'abandon défi- nitif de la tectonique comme guide de la conception architecturale, ou à sa réinvention ? La question revêt un caractère stratégique pour les architectes.
L'architecture numérique doit être replacée dans une double perspec- tive si l'on veut pleinement apprécier la portée des problèmes qui viennent d'être mentionnés. La première se rapporte à la production du bâti et aux pos- sibilités ouvertes par la fabrication assistée par ordinateur, de l'élaboration de prototypes à la production en série. De la possibilité de réconcilier préfabri- cation et personnalisation aux perspectives ouvertes par la robotisation, l'ar- chitecture porte l'empreinte d'un cadre productif en pleine mutation. Cette situation pourrait bien déboucher sur une redéfinition de l'identité profes- sionnelle de l'architecte en même temps qu'elle change la nature de sa pro- duction.
8 Neil uach, "Swam1 Tectonics", dans Neil uach, David Tumbull, Chris Williams (dir.), Digital Tectonics (ùmdres : Wiley-Academy, 2004), p. 70-77, Cecil Balmond, Informa! (Munich: Preste/, 2002).
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La ville irriguée par les médias numériques constitue un autre cadre déterminant. L'architecture numérique porte la marque des changements qui affectent la façon de concevoir et faire l'expérience de la ville au moyen de toutes sortes d'outils électroniques, ordinateurs, téléphones portables et GPS.
C'est sur ce plan que des questions comme le rapport entre réalités physique et électronique prennent tous leur sens. Au moment où les réseaux sociaux comme Facebook prennent leur essor, le devenir des espaces publics semble reposer dans une large mesure sur une articulation réussie entre le monde en trois dimensions et le virtueP
Tout au long de cette évocation du développement et de l'état actuel de l'architecture numérique, trois thèmes vont nous servir de fil conducteur.
Le premier réside dans le lien intime entre le développement du numérique et l'évolution de notre rapport à la réalité sensible. La présence de l' électro- nique à différents niveaux n'entraîne pas seulement une redéfinition des codes visuels au travers de pratiques comme le zoom numérique ; elle transforme également notre sensibilité auditive voire tactile. Au travers de la synthèse des parfums et des aliments au moyen de l'ordinateur, l'odorat et le goût vont se trouver également concernés par ce processus de redéfinition.10 Sur un autre plan, l'appréhension de propriétés comme la pesanteur ou l'inertie sont en train d'évoluer rapidement à l'interface des mondes physique et virtuel. Une manière de synthétiser ces différentes transformations consiste à se référer à la notion de matérialité. Par-delà son acception étroite, liée à la façon de met- tre en œuvre les matériaux en architecture, la matérialité se rapporte à la façon dont nous faisons l'expérience du monde comme quelque chose qui est à la fois distinct de nous et relié à ce que nous sommes par des multiples canaux.
D'un côté, la matérialité renvoie à l'opacité et à la résistance du monde exté- rieur, opacité et résistance qui le rendent irréductible à notre sphère intime ; de l'autre la matérialité est indissociable de nos sensations et de nos percep- tions. L'essor de la culture numérique s'avère inséparable d'une transforma- tion profonde de notre appréhension de la matérialité, à l'intersection des perspectives ouvertes par la technologie et de l'évidence sensible. 11 Au travers de son intérêt renouvelé pour des dimensions comme l'ornementation, l'ar- chitecture participe pleinement de cette évolution. L'ornement architectural
9 Voir Valérie C/zatelet (dir.), "luteractive Cilies", dans anomalie_digital art n° 6, Orléans, Editious HYX, 2007.
10 Cf par exemple Mirko Zardiui (dir.), Sense of the Ciry : An Alternative Approach to Urbanism (Mou treal : Cauadia11 Ceutre for Architecture, Baden :LArs M!Ïller, 2005), Caroliuejones (dir.), Sensorium: Embodied Experience, Technology, and Contemporary
Art (Cambridge, Massachusetts : MIT Press, 2006).
11 J'ai déjà exploré ce thème daus "Totvards a Netv Materiality", daiiS Praxis. Journal ofWriting+Building, 11° 6, 2004, p. 114-121.
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contemporain possède en effet une forte connotation sensorielle, visuelle, mais aussi tactile, en même temps qu'il dépend de processus de traitement numérique comme le zoom ou la pixellisation, un mélange des genres parti- culièrement sensible dans la production de Herzog & de Meuron. 12
La dimension individuelle constitue un second thème récurrent. L'es- sai de Nicholas Negroponte, L'Homme numérique tournait déjà autour de l'im- portance cruciale prise par les préférences et les choix individuels dans la cul- ture numérique naissante. Depuis la première édition de son livre, les pages personnelles et les blogs se sont multipliés sur l'Internet, tandis que des entre- prises de commerce électronique comme Amazon doivent une grande par- tie de leur succès à leur capacité de gérer leur clientèle en fonction de profils individualisés. Bien qu'elle soit moins immédiatement sensible à cette évolu- tion que le commerce en ligne, l'architecture numérique n'en est pas moins concernée par ce processus d'individualisation croissante. La conception des édifices est en effet inséparable de la connaissance de leurs habitants poten- tiels. L'architecture de la Renaissance était intimement liée à la nouvelle inter- prétation du sujet développée par l'humanisme. De façon similaire, l'archi- tecture numérique dépend de plus en plus des caractéristiques de l'individu contemporain, comme l'importance qu'il accorde à la dimension sensorielle et surtout la multiplicité des médiations qui l'unissent à son environnement.
De plusieurs façons, on le verra, l'individu contemporain doit être envisagé en continuité avec cet environnement au lieu d'être conçu comme radicale- ment distinct de ce qui l'entoure. L'architecture numérique tente d'exprimer cette nouvelle condition radicalement différente de la conception humaniste traditionnelle.
Un troisième thème est constitué par l'importance croissante prise par les événements et les scénarios. La présence quasi universelle du numérique est inséparable de la montée en puissance de toutes sortes d'événements, réels ou virtuels, programmés ou simplement envisagés. Sur un plan architectural, ce phénomène tend à promouvoir une approche de la conception fondée sur les performances que l'on attend de l'édifice. A l'échelle urbaine, les événe- ments semblent se multiplier, de l'état de la circulation à un moment donné aux scénarios de développement des villes. Ces différents événements sont
12 Cf Rémi Rouyer, Arcrutecture et procès technique: Les Figures de l'Imaginaire, thèse de doctorat, Uuiversité de Paris I, 2006.
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annoncés et cartographiés au moyen d'écrans d'ordinateur ou de panneaux d'affichage électroniques. L'espace architectural et urbain contemporain se laisse plus facilement décrire et mesurer à l'aune de ces événements, en fonc- tion de leur fréquence, qu'au moyen de systèmes de mesure plus tradition-
nels. Comme le souligne Paul Virilio dans un de ses essais, les villes sont de
plus en plus constituées par "ce qui arrive".13
En même temps qu'ils contribuent à dévoiler de nouvelles et enthou-
siasmantes possibilités, la transformation de l'expérience sensible, l'importance croissante de la dimension individuelle et l'accent mis sur les événements se révèlent également porteurs de dangers potentiels. Une attention trop exclu-
sive portée à la dimension sensible et à la matérialité peut constituer une
impasse. La question du maintien de valeurs collectives se pose au sein d'une société de plus en plus individualiste. De manière paradoxale, la multiplica- tion d'événements de toutes sortes tend à émousser le sens du changement historique, comme si le passé ne comptait plus et que le seul futur envisagea- ble ressemblait à une intensification de ce qui existe.
L'architecture numérique n'est pas étrangère à ces risques au travers de la tentation de se concentrer exclusivement sur la satisfaction des sens et la réalisation de programmes inspirés par l'économie globale, sans jamais ques- tionner leurs limitations. Cette attitude prétendument réaliste, parfois quali- fiée de "post-critique", 14 a conduit de nombreux concepteurs à laisser de côté toute conscience politique afin d'embrasser pleinement les diktats de l' épo- que. Mais l'architecture peut-elle exister uniquement au présent, en oubliant le passé et en demeurant sourde à toute promesse de vrai changement ? La conception architecturale peut-elle survivre sans mémoire et sans ambition de transformer le monde? Le défi le plus urgent de l'architecture numérique pourrait bien consister à surmonter ce mélange d'amnésie et d'aveuglement volontaire. Les conséquences de la recherche de la durabilité obligent d'ores et déjà les architectes à penser à nouveau en termes politiques et sociaux. Il est peut-être temps de réinventer la mémoire et l'utopie, ces idéaux architec- turaux longtemps négligés.
13 Pmli Virilio, Ce qui Arrive (Paris : Fo11datio11 Cartier pour l'Art Comemporai11, 2002).
14 Robert Somol, Sarah Wl1iti11g, "Notes aro1111d the Doppler E.ffect a11d other Moods of Modemism", daiiS Perspecta, 11° 33, 2002,
Des hotntnes, des ordinateurs et
de l'architecture
UN REGARD HISTORIQUE
Bureaux des caisses, comptabilité, audits et réclamations de la Prudential Insu rance Company of America à Newark, New Jersey, vers 1916. Le développement spectaculaire des emplois de bureau fait partie des caractéristiques fondamentales de la Seconde révolution industrielle.
LA DE
NAISSANCE DE LA LJINFORMATION
SOCIETE
Confronté à un changement technique de très grande ampleur, on peut être tenté de ne regarder que le présent, comme si ce qui arrive ne plongeait pas ses racines dans le passé. Les représentants de ce type d'attitude ne manquent pas, des technophiles naïfs aux politiciens désireux de se démarquer de tout ce qui précède leur mandat. Un biais opposé consiste à réduire les transfor- mations en cours aux conséquences d'un lointain passé. Les philosophes don- nent souvent dans ce travers, habitués qu'ils sont à interpréter les développe- ments historiques à la lumière de systèmes conceptuels de très longue durée.
S'agissant de la révolution numérique, la première attitude conduit à insister sur sa nouveauté radicale. A l'inverse, on a parfois tenté de démontrer que les étapes décisives conduisant au numérique avaient été franchies il y des mil- liers d'années, avec l'invention de l'écriture ou encore la naissance la philo- sophie occidentale.1
Les historiens ont tendance à occuper une position intermédiaire. Tout en refusant de séparer le présent du passé, ils sont en général peu intéressés par des perspectives vastes au point de dissoudre les problèmes d'origine et de développement. Pour la plupart d'entre eux, le numérique participe d'une évolution de plus longue haleine que les quelques décennies qui viennent de s'écouler, mais une évolution tout de même beaucoup plus courte que l'iti- néraire qui mène de l'invention de l'écriture à l'informatique diffuse. S'arrê- tant à mi-chemin, ils sont généralement d'accord pour prendre pour point de départ la naissance d'un nouveau type de société fondé sur l'information à la charnière des dix-neuvième et vingtième siècles. Cette transformation coïn- cide peu ou prou avec ce que les spécialistes des techniques qualifient souvent de seconde révolution industrielle.2
A côté de mutations technologiques et industrielles, comme le rem- placement progressif de la machine à vapeur par l'électricité et les moteurs à combustion interne, ou encore l'importance moindre de l'industrie textile au regard de nouveaux secteurs comme la chimie, la seconde révolution indus-
1 Ou trouvera zme ùrterprétation du mmzérique comme avatar de l'écriture dam Clarisse HerreuscJrmidr, uÉcriture, monnaie, réseaux.
b1vemiom des Audeus, iuvemious des Modemes", daus Le Débat, H0 106, septembre/octobre 1999.
2 Cf David S. LAudes, L'Europe technicienne ou le Prométhée libéré. Révolution technique et libre essor industriel en Europe occidentale de 1750 à nos jours (Cambridge : 1969, traducrioufrauçaise Paris: Gallimard, 1975); Bertraud Gille, Histoire des Techniques (Paris : Gallimard, 1978).
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Tabulatrice Hollerith utilisée pour le recensement américain de 1890, Scientific American, 30 août 1890.
trielle est marquée par l'accroissement specta- culaire des volumes de production, des vites- ses de transport et des quantités de marchandi- ses mises en circulation et consommées. Dans un pays comme les Etats-Unis où ces évolu- tions sont particulièrement prononcées, cela donne naissance aux premières entreprises géantes, firmes industrielles comme General Electric ou Singer, mais aussi commerciales comme Sears and Roebucks qui diffuse des centaines de milliers de catalogues de vente par correspondance dès les années 1890. Touchées à leur tour par une évolution qui avait com- mencé quelques décennies auparavant dans les chemins de fer, ces entreprises doivent faire face à de nouveaux problèmes d'organisation et de management. 3 Comment garder la trace des opérations en nombre croissant exponen- tiellement qui permettent de produire, de stocker et de distribuer d'énormes volumes de marchandise ? Des ateliers aux bureaux, des principes d'organisation scientifique du travail de Frederick Winslow Taylor aux diverses techniques utilisées pour rationaliser les tâches des employés, tou- tes les solutions proposées afin de résoudre ce que James Beni ger a qualifié de
"crise du contrôle" reposent sur la production et l'utilisation de quantités mas- sives de données, que celles-ci soient sous forme de tables de temps, d'inven- taires, ou encore de fichiers clients.4
Dans les pays industrialisés, la société dans son ensemble suit une tra- jectoire comparable à celle de ses structures industrielles et commerciales. Elle
devient plus complexe et requiert d'énormes quantités d'information sur ses membres et sur leurs diverses appartenances, occupations et opinions, afin de pouvoir être gouvernée. Tout comme les entreprises géantes ont besoin d'identifier leurs milliers de fournisseurs et de clients, les administrations publi-
3 Cf Alfred D. Chandler, La Main visible des managers. Une Analyse historique (Cambridge, Massachusetts : 1977, traducrion française Paris : Economica, 1988).
4 James R. Bwiger, op. cit.
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gues doivent connaître autant que possible les millions de citoyens qui aspi- rent à de nouveaux services, dans le domaine de la santé par exemple.
De manière symptomatique, l'une des inventions les plus importantes de l'époque, la tabulatrice, qui utilise l'électricité pour lire des données stockées -ur des cartes perforées, est mise au point afin de faire face à ce dernier besoin.
L'ingénieur Herman Hollerith la conçoit pour le recensement américain de : 90 qui aurait été impossible à dépouiller sans l'aide de la mécanographie, dans la mesure où le recensement de 1880 était encore en cours de traitement -ept ans plus tard. Dans un ordre d'idées comparable, les tabulatrices seront e entielles à l'application de la Loi sur la Sécurité Sociale de 1935 aux Etats-
rus qui repose sur la mise en fiche des données relatives à l'emploi de quel- que vingt-six millions de personnes, opération qualifiée à l'époque de "plus important travail comptable du monde". 5
Toute une série de liens unissent cet âge héroïque du traitement de quantités massives de données à notre monde dominé par l'informatique. Après ::olusieurs fusions avec des sociétés concurrentes, la compagnie fondée par Hol-
erith pour produire sa tabulatrice donnera par exemple naissance à IBM. Mais e même que les tabulatrices ne constituent qu'un des éléments d'un environ- :1ement de bureau qui com-
::orend aussi bien les machines à ecrire que toutes sortes d'enre- ::: treurs et de calculateurs, le :raitement des données se rat- :Jche à un phénomène beau- -oup plus général: l'émergence
'une société de l'information ui va constituer la base du .:éveloppement ultérieur des
rdinateurs.
Ce n'est qu'au travers -c a mise en circulation et de n partage que l'information cquiert une portée sociale. La
81JN1M Y NEWS. UN'UARY 10, ltl1
-::: arles et Ray Eawes, A Computer Perspective : Background to the Computer Age
Jmbridge, Massaclwsetts : 197 3, nouvelle éditio11 Cambridge, Massachusetts : Harvard -mit y Press, 1990), p. 22-23, 108-109.
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Guy Richards,
"Biggest Bookkeeping Job Begins", le plus grand travail comptable commence, Sunday News, 10 janvier 1937. La Loi sur la Sécurité Sociale, une mesure clef du New Deal de Roosevelt, aurait été impossible sans des techniques efficaces de traitement des données.
Salle de dispatching de la station électrique de Brooklyn Edison Waterside.
Une lointaine ancêtre de la salle de contrôle moderne, dotée d'équipements numériques.
société de l'information naissante est rendue possible par de nouveaux moyens de com- munication comme le téléphone, ainsi que par le développement spectaculaire de médias plus traditionnels comme la presse écrite. Au début du vingtième siècle, un nouveau média, la radio, joue également un rôle essen- tiel dans la réorganisation de la société indus- trielle autour de la production et de l'échange d'informations. Dès le départ, la société de l'information est une société de la communi- cation et même de la télécommunication, puisque les signaux électriques et les ondes radio peuvent atteindre presque simultanément des destinataires éloignés.6
Les implications architecturales et urbaines de la révolution de l'infor- mation et de la communication demeurent faibles dans un premier temps. Le téléphone et la radio n'ont que peu d'incidence sur l'organisation spatiale du foyer. Dans de nombreux pays, à commencer par les Etats-Unis, le tramway et l'automobile se révèlent beaucoup plus déterminants que les nouveaux médias dans la réorganisation des villes et l'essor des banlieues.7 En dépit de son impact limité, il faut tout de même noter l'émergence d'un nouveau type d'espace: la salle de contrôle qui permet de visualiser l'état d'un système ou d'une organisation au moyen de tableaux de bords électriques, de graphiques et de diagrammes. Inaugurée en 1898, la salle de dispatching de la société d'éclairage électrique Consolidated Edison de New York s'avère tout à fait représentative de ce nouveau type d'espace.8
Héritière du dispositif de surveillance panoptique analysé par Michel Foucault,9 la salle de contrôle moderne en diffère par le caractère abstrait de la vue qu'elle offre. Il ne s'agit plus d'observer les couloirs et les pensionnai- res des prisons et des hôpitaux. Aux lieux et aux personnes se substituent des témoins électriques, des chiffres et des tableaux qui fournissent une représen- tation codée de ce qui se passe. Une nouvelle veine dramatique naît du contraste entre la réalité physique des systèmes et des organisations et sa repré-
6 Cf Amra11d Matte/art, L'Invention de la Communication (Paris: 1991, reprint Pan's: LA Découverte, 1997).
7 Cf par exemple Mark S. Fos ter, From Streetcar to Superhighway : American City Planners and Urban Transportation, 1900- 1940 (Piriladelplria : Temple University Press, 1981).
8]. R. Ben iger, op. cit., p. 302. Sur les réseaux électriques mis en place par Edison et sur feurs techniques de régulation, 011 po1~"a
consulter Tlromas P. Huglres, Networks of Power: Electrification in Western Society 1880-1930 (Baltimore :jo/ur Hopki11s U11iversity Press, 1983).
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sentation abstraite à des fins de contrôle. Des films comme Metropolis de Fritz Lang exploitent pleinement cette veine.10 Dans ces films, le contraste qui s'ac- cuse entre la sérénité des lieux où s'exerce le contrôle et la dureté des condi- tions de travail en usine joue un rôle essentiel dans la dénonciation des défauts du monde industriel.
Il est aisé d'établir une généalogie menant de ces premiers postes de contrôle aux postes de commandement de la Guerre froide et à nos actuels centres de régulation peuplés d'écrans informatiques. Ils ont en commun de représenter de manière codée et abstraite la réalité. A l'aube du vingtième siè- cle, le remplacement de la vision directe par de l'information codée porte en germe certains aspects de notre actuelle culture numérique.
Bertillon prenant une photographie d'identité.
L'identification individuelle est au cœur de la nouvelle société de l'information.
1 .\liche/ Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison (Paris : Gallimard, 197 5). Cf égaleme11t Michel Foucault, Tire Eye of Power : A Co11versatio11 with jea11-Pierre Barou a11d Michelle Perrot'', da11s Power/Knowledge : Selected Interviews .nd Other Writings, 1972-1977 (Paris: 1977, editio11 a11glaise New York: Pallflremr, 1980), p. 146-157.
•J Fritz La11g (réalisateur), Metropolis (1927).
21
Parmi les fils qui relient le passé au présent figure également le nou- veau statut de l'individu dans la société de l'information, un statut qui se carac- térise par des tensions émergentes. D'un côté, l'individu de l'âge de l'infor- mation est censé relever de l'étude des comportements collectifs, ainsi que le font valoir des auteurs comme Gustave Le Bon dans leurs études sur la psy- chologie des foules. 11 Envisagé sous cet angle, ses caractéristiques personnel- les s'estompent. Mais d'un autre côté cet anonymat trouve sa contrepartie dans la recherche de moyens d'identification poussés à laquelle se livrent méde- cins et anthropologues comme Adolphe Bertillon en France ou Francis Gal- ton en Angleterre. Préconisé par Galton, l'usage des empreintes digitales sera l'une des conséquences de ce mouvement.12
Cette tension entre comportements collectifs types et caractéristiques individuelles est également au cœur de pratiques commerciales innovantes comme la vente massive par correspondance. De telles pratiques sont rendues possibles par l'existence de régularités statistiques concernant les revenus, les habitudes et les goûts des clients. Mais elles reposent également sur l'identi- fication précise de ces derniers.
Que ce soit en groupe ou pris isolément, l'individu de l'âge de l'infor- mation est soumis à toutes sortes d'analyses quantitatives, de tests et d' enquê- tes destinés à produire des statistiques et des lois concernant son comporte- ment physique et social. Avec ses mesures de temps opératoires, le taylorisme est typique de cette entreprise de quantification.
On aurait pu penser, dans un tel contexte, que la vie individuelle allait devenir plus transparente au regard informé des médecins, des anthropolo- gues, des sociologues et des entrepreneurs. C'est partiellement le cas, mais les connaissances acquises trouvent leur contrepartie dans une série de complexi- tés nouvelles et inextricables. De Marcel Proust à Henri Bergson, la littéra- ture et la philosophie mettent l'accent sur l'irréductibilité de l'expérience indi- viduelle du temps aux mesures quantitatives.13 La psychanalyse naissante découvre quant à elle la complexité du psychisme, avec ses strates cachées et ses conflits internes, une complexité là encore en complet contraste avec la psychologie mécaniste qu'avaient tenté de promouvoir certains tenants de la rationalisation sociale et industrielle. Plus ténue, mais tout aussi dérangeante
11 Arma11d Matte/art, op. cit., p. 272.
12 Charles et Ray Eames, op. cit., p. 28-30.
13 Cf Steplre11 Kem, The Culture ofTime and Space 1880-1918 (Cambridge, Massacllllsetts: Harvard U11iversity Press, 1983).
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e révèle la capacité des indi- vidus à déjouer les stratégies d'enquête en laissant errer leur imagination. Ainsi que l'a brillamment démontré l'historien de l'art Jonathan Crary, ces épisodes d'inatten- tion inspirent toute une série d'artistes, de Manet à Seu- rat.14
Les nouvelles tensions qui se font jour entre transpa- rence et opacité, ou plutôt entre la prévisibilité et son contraire expliquent la fasci- nation exercée par la figure de l'androïde sur de nom-
breux romanciers et cinéastes au tournant des dix-neuvième et vingtième siè- cles. Censés être prévisibles comme des automates, les androïdes semblent sym- boliser l'individu parfaitement connu par la science et le marché. Mais puisque e mesures et les tests s'avèrent impuissants à cerner les individus de chair, on
• eut supposer qu'il en va de même des androïdes. Ces derniers ne seraient-ils . as en réalité vivants, animés d'une volonté propre ? Dans L'Ève Future, le romancier français Auguste Villiers de l'Isle-Adam imagine une femme artifi-
ielle qui s'anime progressivement jusqu'à faire preuve de libre arbitre. 1; Dans .\Ietropolis de Fritz Lang, on peut se demander si la même chose n'arrive pas à
··androïde diabolique façonné à l'image de l'héroïne du film.
Les tensions entre anonymat et identification des personnes, ainsi qu'en-
~re le degré croissant de détermination et l'imprévisibilité persistante des onduites individuelles, sont constitutives d'une nouvelle condition de ''homme, une condition également marquée par la nécessité de s'adapter à un environnement dans lequel l'information, souvent sous forme codée, devient e· entielle. Son déchiffrement requiert un talent proche de celui du détec-
-Jonathm~ Crary, Suspensions of Perception. Attention, Spectacle and Modem Culture (Cambridge,
! saclwsetts: MIT Press, 1999).
· A11g11ste Villiers de l'Isle-Adam, L'Ève Future (Paris: 1886, IIDIIvelle éditio11 Paris :José Corti, 1977).
Edouard Manet, Dans la Serre, 1879.
Nationalgalene de Berlin.
D'après l'historien de l'art Jonathan Crary, le regard absent de la femme est emblématique de ces moments d'inattention qui fascinent aussi bien les scientifiques que les artistes à l'époque.
tive. Sherlock Holmes et ses collègues incarnent du même coup certains traits essentiels de l'individu de l'âge de l'information.16 Les sautes d'humeurs qui contrarient Holmes dans l'exercice de ses facultés intellectuelles s'avèrent tout aussi révélatrices. Sans elles, le héro de Conan Doyle serait comparable à une machine. La capacité quasi mécanique du détective de déchiffrer son envi- ronnement trouve sa contrepartie dans une réceptivité exacerbée à l'humeur du moment. Tout comme les tensions évoquées précédemment, un tel contraste va constituer une caractéristique durable de l'individu, des débuts de l'âge de l'information à la société numérique d'aujourd'hui.
LJAVE:NE:ME:NT UNE: RUPTURE:
DE LJORDINATE:UR EPISTEMOLOGIQUE
L'invention de l'ordinateur au cours de la Seconde guerre mondiale repré- sente une nouvelle étape dans la recherche d'outils permettant le traitement massif de l'information, recherche qui avait déjà donné naissance aux tabula- trices. Mais il apparaît en même temps à l'intersection de domaines qui se caractérisent par des préoccupations différentes et parfois par des chronolo- gies beaucoup plus longues.
Le premier domaine est lié à un projet très ancien de mécanisation du calcul. En laissant de côté les Romains et leurs abaques, son histoire démarre véritablement avec l'invention des premières machines à additionner par les savants du dix-septième siècle Wilhelm Schickhardt et Blaise Pascal. Quel- ques décennies plus tard, un autre savant et philosophe, Gottfried Wilhelm Leibniz, imagine quant à lui une machine capable de procéder à des multipli- cations.17 Tandis que les intuitions brillantes du mathématicien et technolo- gue de la première moitié du dix-neuvième siècle Charles Babbage restent longtemps sans postérité, 18 il en va très différemment des inventions de Schick- hardt, Pascal et Leibniz. Leurs lointaines descendantes peuplent les bureaux à la charnière des dix-neuvième et vingtième siècles.
La logique mathématique et le calcul symbolique constituent une autre lignée menant à l'ordinateur moderne. Dans ce domaine, des contributions
16 Cf à ce propos James Shmv11 Rose11heim, The Cryptographie Imagination : Secret Writing from Edgar Poe to the Internet (Baltimore : ]oh11s Hopkim U11iversity Press, 1997).
17 Cf Stail A11gartw, Bit by Bit : An lllustrated History of Computers (Nerv York : Tick11or & Fields, 1984), Henuau H.
Goldsti11e, The Computer : From Pascal to von Neumann (Princeton : 1972, no11vel/e editio11 Pri11ceto11 : Pri11celo11 University Press, 1993), Robert Ligo111zière, Préhistoire et histoire des ordinateurs (Paris : Robert LA.ffout, 1987).
18 Cf Amhony Hymau, Charles Babbage : Pioneer of the Computer (Oxford : Oxford Uuiversity Press, 1982).
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Îltcn·~•"·d tu 12:0,1~)() d!:lf,ldl'f.),
Publicité pour I'UNIVAC, Fortune Magazine, 1954. L'UNIVAC marque les
débuts commerciaux de l'ordinateur.
l'uhat·\ 1'\lc•rualllll'lllflfY-III:I~IWik t.•pc• · llO\\' ),:., gn·,th.•r t.·.tp;wil):. tuu. itn·n•,,,ill~ il pul aud onlp11t lo :!0.000 d1rtrad•·" JM'f "'' o11d . . . tlw •·quh.th•nl uf n-;uliug ur \Hiliu t'\c·r~ d!arat.·lt'r cm titi, p.tl!t' 111nn· tlmu UXJ
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L'ENIAC dans le bâtiment 328 du Ballistics Research Laboratory, Laboratoire de Recherche Balistique. A gauche : Glen Beek, à droite : Elizabeth Snyder Holberton.
Vue d'une salle de contrôle du système SAGE.
essentielles sont apportées par Gott- fried Wilhelm Leibniz, à nouveau lui, qui explore les possibilités de l'arithmétique binaire, George Boole, le fondateur de la logique mathématique moderne avec ses Laws of Thought de 1854, Claude Shannon qui établit une relation entre les opérateurs booléens et les machi- nes à relais dans sa thèse de mas ter du MIT en 1937. Alain Turing se ratta- che également à ce courant avec son travail sur la calculabilité qui ouvre la voie à l'algorithmique. 19 Cet ensem- ble de contributions débouche sur une réinterprétation du calcul en ter- mes logiques.
La découverte de l'électron et la mise au point des tubes électroni- ques jouent également un rôle dans l'affaire, même si l'utilisation de tubes électroniques survient relativement tard dans les expériences relatives à la mécanisation du calcul. La machine conçue par John Vincent Atanasoff à l'Iowa State University constitue l'un des premiers cas en 193 7. Ce que l'électronique apporte, c'est une vitesse de traitement que la technologie des commutateurs et des relais ne permettait pas.
D'un point de vue historique, l'invention de l'ordinateur est aussi le
produit de bien d'autres facteurs historiques, à commencer par le développe- ment spectaculaire du calcul analogique, c'est-à-dire de machines utilisant des phénomènes physiques continus au lieu de modèles numériques afin de modé-
19 Souleymaue Baclrir Diague, Boole : L'Oiseau de nuit en plein jour (Paris : Beliu, 1989), Audrew Hodges, Alan Turing : The Enigma (Loudres : Simou & Sc/111ster, 1983).
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liser les problèmes à résoudre. Bien que le calcul numérique finisse par l'em- porter, la concurrence des machines analogiques comme l'Analyseur Diffé- rentiel de Vannevar Bush se fait longtemps sentir.
Au sein de cet écheveau complexe de lignées et d'influences, la Seconde guerre mondiale fait figure de catalyseur avec ses besoins massifs de calcul et ses exigences de rapidité. Utilisant quelque 17 468 tubes qui occupent une vaste pièce, l'ENIAC, le premier calculateur électronique de grande enver- gure, est initialement destiné à répondre au défi posé par le calcul des tables de tirs. Achevé en 1945 seulement, il arrive trop tard pour répondre à sa voca- tion initiale, mais juste à temps pour les premiers pas de la recherche sur la bombe à hydrogène. En Angleterre, des calculateurs électroniques sont quant à eux destinés à décoder les messages alle-
mands sous la direction d'Alan Turing.
Prenant le relai de ces travaux pion- niers, l'architecture de l'ordinateur pro- prement dit, avec sa mémoire, son unité centrale et son unité de contrôle, est décrite en 1945 par le mathématicien John von Neumann dans un mémoire théori- que bientôt suivi par une série de réalisa- tions comme l'UNIV AC, le premier ordi- nateur à être commercialisé.20
Les tensions entre les Occidentaux et l'Union Soviétique donnent vers la même époque naissance à la Guerre froide qui va durer presque un demi-siècle, avec es conflits localisés comme la Corée et l'épée de Damoclès d'un conflit nucléaire généralisé. L'ordinateur joue un rôle cen- [ral de coordination de systèmes d'armes de plus en plus sophistiqués tout au long de la Guerre froide. La recherche d'inspi- ration militaire est à l'origine de certaines
:!0 Stan Angarten, op. cit., Her111an H. Goldstine, op. cit., Robert 2Jgotmière, op. cit., Rmli Rojas, U!f Hashagen (dir.), The First
'":ornputers : History and Architectures (Ca111bridge, Massaclmsetts :
fiT Press, 2000).
An ovthority tell' the story
of "mechtmitol brgins"-how they "think,"
what they do, und whot they con meon in yovr future.
Edmund C. Berkeley, Giant Brains or Machines thal Gan Think, "Cerveaux géants : des machines capable de penser", 1948. L'ordinateur est inséparable d'une nouvelle conception épistémologique.
Vue du centre de commandement du NORAD.
des innovations essentielles de la période, au travers de projets comme le Semi- Automated Ground Environment Sys- tem, ou système SAGE, le premier réseau d'ordinateurs conçu dans les années 1950 afin de coordonner la défense anti- aérienne nord américaine dans la perspec- tive d'une frappe nucléaire soviétique. A côté de la mise en réseau des machines, l'aventure du système SAGE apporte
d'autres technologies clefs comme les
mémoires à tores de ferrite, les terminaux vidéo et les techniques de conversion de l'analogique au numérique. 21
Les épisodes ultérieurs de l'histoire, comme l'invention de l'ordinateur personnel dans les années 1970, sont suffisamment bien connus pour n'être que mentionnés ici. Il est peut-être plus important pour notre propos d'in- sister sur la dimension épistémologique que revêt l'avènement de l'ordina- teur, dans la mesure où certaines des hypothèses avancées à l'époque exercent encore une influence aujourd'hui.
Au travers d'approches comme la cybernétique et l'intelligence artifi- cielle, la théorie des systèmes et la recherche opérationnelle, l'ordinateur joue un rôle central dans l'émergence d'une nouvelle vision du monde en accord profond avec la doctrine de la Guerre froide. Cette nouvelle vision est fon- dée sur une approche réductionniste de la complexité, que celle-ci soit natu- relle ou artificielle, approche conduisant à l'interpréter comme la résultante
d'interactions entre des éléments relativement simples. Une telle hypothèse
permet d'établir une analogie entre le cerveau et l'ordinateur, les neurones et les bits élémentaires d'information, une analogie qui est au cœur de la cyber- nétique de Norbert Wiener.22
Cette épistémologie réductionniste conduit à voir dans l'homme un genre de machine qui pourrait fonctionner plus efficacement au moyen d'une meilleure interface avec son environnement informatisé. L'amélioration de
21 Sur le système SAGE, cf Paul Edwards, The Closed World : Computers and the Politics ofDiscourse in Cold War America (Cambridge, Massachusetts : MIT Press, 1996).
22 Sur la vision du monde qu1itzcame la cybernétiqr~e1 OH pourra conmlter Steve]oslwa Reims, Constructing a Social Science for Postwar America : The Cybernetics Group, 1946-1953 (Cambridge, Massachusetts : MIT Press, 1991), ]eau-Pierre Dupuy, Aux Origines des sciences cognitives (Paris : LA Découverte, 1994).
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la performance revêt un caractère crucial pour les militaires préoccupés par la complexité croissante des systèmes d'armes. Cela incite à repenser la relation homme-machine en y intégrant la possibilité de recourir à des prothèses et des greffes. Rendue théoriquement possible par la commensurabilité suppo-
ée de l'esprit et de l'ordinateur, la perspective d'un hybride de chair et de technologie, d'un individu cyborg, émerge.23
Au lieu de voir des objets dans différents contextes, le cyborg militaire de la Guerre froide est supposé identifier des cibles, des occasions, des scéna- rios et des événements. Des traces de cette disposition agressive subsistent encore aujourd'hui dans l'attitude requise par les jeux vidéo, ces héritiers des premiers wargames. A côté de l'agressivité, la suppression de toute intériorité psychologique à des fins d'efficacité et de docilité à l'égard de la hiérarchie militaire fait partie des objectifs visés par la transformation de l'homme en cyborg. Là encore, les jeux vidéo semblent avoir conservé la trace de cette ambition lorsqu'ils conduisent à la suspension temporaire de la conscience personnelle et critique.
Les postes de pilotage, les salles de contrôle et les postes de comman- dement font figure d'habitat naturel pour le cyborg, des endroits où l'infor- mation sous forme codée importe souvent davantage que la réalité ordinaire.
Au lieu de reposer sur une intériorité psychologique préalable, l'identité du cyborg semble résider dans sa capacité à échanger des messages au sein de tels environnements. Afin de mieux concentrer l'attention sur la représentation numérique des objectifs potentiels, bases militaires ou villes entières, et de scé- narios allant de la violation de l'espace aérien à la frappe nucléaire, de nom- breux endroits de ce type n'offrent d'ailleurs pas de vue sur l'extérieur, à l'ins- tar du centre de commandement de la défense aérospatiale nord-américaine, le Norad, enfoui sous la montagne Cheyenne. Avec cette forme radicale d'en- fermement, le nouveau dispositif panoptique fondé sur l'information qui était apparu au début du vingtième siècle atteint sa maturité.
Le statut de ce dispositif s'est modifié entretemps. Encore marginal au
commencement du siècle, il est à présent emblématique du monde de la
Guerre froide, un monde lui-même clos, comparable à un échiquier sur lequel 'affrontent inlassablement les deux mêmes joueurs.24 La finitude de la terre,
:?3 Cf Les Levi dow, Kevi11 Robi11s (dir.), Cyborg Worlds : The Military Information Society (Lo11dres : Free Associatio11 Books, 1989), Paul Edwards, op. cit.
14 Cf Paul Edwards, op. cit.
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