¤ LE GOTHIQUE ¤
L’art roman est le premier art international de la Chrétienté occidentale (et sa connaissance est indispensable pour comprendre ce qui va lui succéder). Ce type d’architecture est en pleine expansion - en particulier dans le Sud - lorsque brutalement, dans la partie du royaume sous la domination directe du roi, des églises relevant d’une esthétique toute différente apparurent. Un nouveau style s’affirmait : même s’il avait été en germe dans certains bâtiments novateurs, il apparaissait en rupture avec tout ce que l’on avait construit depuis deux siècles ; peu à peu, il va régner sans partage. Toutefois, derrière de multiples différences apparentes, il n’y a pas de hiatus entre les temps roman et gothique mais, dans tous les domaines, une continuité : l’un prépare l’autre. A contrario, l’architecture et l’ornementation des constructions ne cessent de se complexifier entre le XIIe et le XVIe siècle ; dans toutes les formes d’art gothique, et tout spécialement en matière d’architecture, on discerne plusieurs phases : première architecture gothique, âge classique, art rayonnant, art flamboyant. En fait ce découpage concerne essentiellement l’Ile-de-France et les terres dépendant directement du pouvoir royal.
Première séance :
L’ARCHITECTURE GOTHIQUE EN FRANCE
années 1140 – début du XVI
esiècle
« La décennie 40 du XIIe siècle apparaît comme une date fondamentale dans l’histoire des formes : c’est l’achèvement de la façade occidentale de l’abbatiale de Saint-Denis et la pose de la première pierre de son chevet. Cette révolution stylistique, qui concerne aussi bien l’architecture que la sculpture, le vitrail et les arts décoratifs, se trouve associée à d’autres mutations tout aussi importantes. D’abord le cadre dans lequel elle s’accomplit et se diffuse : l’art roman s’était affirmé principalement dans une réalité extra-urbaine et avait plus particulièrement touché les monastères. L’art gothique est avant tout urbain et affecte les cathédrales. Le mouvement qui s’amplifie dans les diocèses entourant Paris, dans la deuxième moitié du XIIe siècle va se poursuivre et s’étendre au XIIIe siècle à la périphérie » A. Erlande-Brandenburg, La cathédrale.
¤ LE CONTEXTE FRANÇAIS ¤
En France le gothique va perdurer pendant deux périodes opposées : la première est celle d’un royaume triomphant, la seconde est celle du temps des malheurs.
I / UN ROYAUME TRIOMPHANT
Si les choses commençaient de se mettre lentement en place au cours de la période précédente, tout va s’accélérer au cours de la seconde moitié du XIIe siècle et ce sera bientôt le « beau XIIIe siècle ». La réunion de diverses conditions va favoriser la naissance du nouveau style : paix extérieure, opulence matérielle, développement
des études à l’ombre d’une royauté en plein essor. On ne peut, sur le plan historique dissocier les XIIe et XIIIe siècles : ils voient à partir du règne de Louis VI le Gros (1080 – roi de 1108 à 1137), la monarchie capétienne s’affermir et prendre son essor. La plupart des évêchés qui se dotèrent de cathédrales neuves dès le XIIe siècle étaient liés à la royauté.
La montée politique des rois est à la fois le résultat de forces profondes – économiques, sociales, culturelles – et un facteur de son développement. L’essor capétien entraînera un heureux XIIIe siècle (même si des nuages commenceront d’en obscurcir la fin). Le royaume de France forme alors une équation géopolitique majeure avec, dans une période d’expansion dans tous les domaines, un territoire et des hommes : le roi et ses sujets des trois ordres.
a) Le territoire : Le royaume est constitué principalement de quatre grandes puissances dont certains responsables sont souvent hostiles au pouvoir royal : - La Champagne avec la Brie : les principales foires se tenaient sur son sol et
Troyes rivalisait avec les plus grandes villes. Avec Bar-sur-Aube, Lagny, Provins… ce territoire est au cœur du grand commerce européen.
- La Flandre : en pleine expansion mais Bouvines (1214) marquera les limites de sa puissance.
- Les possessions françaises des Plantagenêt : elles sont immenses, mais leur unité est fragile (la disparition d’Henri II en 1189 en entrainera l’éclatement).
- Le territoire propre du roi : devant ses puissants vassaux ce sera le combat de David contre plusieurs Goliath, mais à la fin du règne de Philippe Auguste le royaume sera devenu le plus riche et le mieux construit des royaumes d’Occident.
La concentration des pouvoirs entre les mains du roi fera que les grands vassaux ne pourront plus entrer en lutte avec le souverain, mais devront (au moins en apparence !) participer à son action.
b) Le roi : Le régime féodal est constitué au commencement du XIIe siècle, enserrant le royaume dans un réseau dont toutes les mailles fortement nouées, semblaient ne devoir jamais permettre à la nation de se développer. Régulier ou séculier, le clergé avait dû s’accommoder de cet état de choses en essayant toutefois de lui donner une armature morale. Des rois d’exception vont faire éclater ce corset.
1 / Philippe Auguste : Il succède à son père Louis VII qui avait si malencontreusement répudié Aliénor d’Aquitaine en 1152, perdant ainsi les immenses territoires de sa dot ; elle les apporta au souverain anglais, accroissant ainsi la fragilité du roi de France. Il y aura cependant un sensible redressement du pouvoir royal au cours de la seconde moitié du XIIe siècle, mais ce mouvement s’amplifie et marque avec Philippe Auguste (né en 1165, il est roi de 1180 à 1223) un tournant capital. Grâce à ses luttes contre l’Anglais, l’extension des terres royales connut un développement spectaculaire pendant son règne : à partir de 1204, la Normandie, l’Anjou, le Maine, la Touraine, le Nord du Poitou et la Saintonge furent arrachés aux Plantagenêts ; en 1214, il triomphe à Bouvines de la coalition suscitée contre lui par le roi anglais Jean sans Terre : cela fait du royaume le premier Etat de la Chrétienté occidentale. Contre ses grands vassaux, le roi se fit l’allié du mouvement communal. Sa politique de centralisation, appuyée sur la bourgeoisie et
la petite noblesse, se manifesta par la création de fonctionnaires royaux : les baillis qui assurèrent dans tout le royaume la diffusion de l’autorité monarchique.
Après le temps du premier gothique, le début des travaux des très grandes cathédrales coïncide avec l’envol et la consolidation du pouvoir royal sous Philippe Auguste.
2 / Louis IX : Pendant son règne (né en 1214, il est roi de 1226 à 1270) s’accomplit la réunion progressive du Languedoc au domaine royal, conséquence de la participation de la royauté à la dernière phase de la croisade contre les Albigeois (le Sud-Ouest doit apprendre à vivre à la manière du Nord, dont Paris est le phare et qui s’incarne dans la personne du roi). Il ne relâcha en rien la politique autoritaire établie par ses prédécesseurs, mais il sut se hausser au-dessus de l’immédiat réalisme politique : il donna au pouvoir royal et à la France elle-même une auréole de bonté, de charité, de justice qui font du règne de saint Louis l’apogée de la monarchie médiévale. Sa réputation d’arbitre international, sa dévotion et sa mort édifiante lors d’une croisade seront sanctionnées par sa canonisation en 1297. Le royaume continue de tenir en Chrétienté occidentale la première place, tant par son poids démographique et politique que par l’importance des foires de Champagne, carrefour économique de la Chrétienté occidentale
Par la suite, d’autres accroissements notables du domaine royal devaient survenir par le jeu de mariages : comté de Toulouse (1271), comté de Champagne (1285). Sur des bases territoriales ainsi élargies, le souverain capétien fait prévaloir une autorité essentiellement fondée sur son droit de justice : cela assure une nouvelle stabilité qui se conjugue aux divers facteurs d’une réelle richesse économique.
3 / Philippe le Bel : Entouré de conseillers de premier plan, imbus de droit romain et théoriciens du pouvoir absolu du roi en son royaume, il dirigera le dernier grand règne de ce temps (né en1268, roi de 1285 à 1314). Le roi semble avoir été l’un des premiers à saisir les rapports entre l’art et la politique : c’est la naissance du mécénat dont la finalité tend en fait à la satisfaction personnelle de l’individu. Le rôle de l’artiste choisi par le mécène en raison d’une sensibilité commune prend de plus en plus d’importance et un nouvel équilibre va s’établir entre les différentes activités artistiques après le primat de l’architecture. Du point de vue culturel le rayonnement français est alors éclatant surtout dans quatre domaines : l’art gothique sous ses différentes formes, la musique, la langue, l’enseignement (comme en témoigne le prestige de l’Université de Paris, dans une ville qui est la plus importante de la Chrétienté occidentale avec environ 200.000 habitants). Le pays, riche et peuplé, est devenu un royaume bien organisé.
c) Les progrès : Ils se manifestent dans de nombreux domaines. Entre le début du XIe siècle et la fin du XIIIe, la Chrétienté occidentale a connu un progrès presque continu et d’une exceptionnelle ampleur : poussée démographique, réduction des terres incultes, naissance de l’industrie drapière, développement des universités…
son destin hors série se joue dans cette période. En France, l’essor va surtout toucher le Nord du royaume. Plus encore que les campagnes (mais le lien reste étroit), les villes profitent d’une nouvelle aisance qui irrigue toutes les classes de la société. Les progrès de l’agriculture entraînent une expansion démographique importante.
~ LES ROIS DE FRANCE A L’EPOQUE GOTHIQUE ~
¤ Les Capétiens directs : une continuité de père en fils aîné
Cette branche s’étend de 987 à 1328 (avec quinze rois en 341 ans soit une durée moyenne de règne de 22,7 années), par transmission héréditaire de la couronne à l’ainé des héritiers mâles du roi régnant jusqu’à Jean Ier le Posthume qui ne vécut que 5 jours en 1316 ! La couronne échut alors successivement à deux frères de Louis X le Hutin.
~ Louis VI le Gros (1080 – roi de 1108 à 1137)
~ Louis VII le Jeune (1120 – 1137 à 1180)
~ Philippe II Auguste (1165 – 1180 à 1223)
~ Louis VIII le Lion pacifique (1187 – 1223 à 1226)
~ Louis IX, dit Saint Louis (1214 – 1226 à 1270)
~ Philippe III le Hardi (1245 – 1270 à 1285)
~ Philippe IV le Bel (1268 – 1285 à 1314)
~ Louis X le Hutin (1289 – 1314 à 1316)
~ Jean Ier le Posthume (15 – 19 nov. 1316)
¤ La continuité capétienne : les frères de Louis X
~ Philippe V le Long (fils de Philippe le Bel, 1293 – 1316 à 1322 ; mort sans enfant mâle)
~ Charles IV le Bel (fils de Philippe le Bel, 1294 – 1322 à 1328 ; mort sans enfant mâle)
¤ Les Valois directs
Les trois fils de Philippe IV le Bel étant morts sans descendance mâle, un Valois (fils d’un frère cadet de Philippe le Bel : Charles de Valois) est choisi par les Grands de préférence au roi d’Angleterre Edouard III, pourtant petit-fils par sa mère de Philippe IV le Bel. La continuité de père en fils aîné reprendra jusqu’en 1498.
~ Philippe VI de Valois (1293 – 1328 à 1350)
~ Jean II le Bon (1319 – 1350 à 1364)
~ Charles V le Sage (1338 – 1364 à 1380)
~ Charles VI le Fol (1368 – 1380 à 1422)
~ Charles VII le Victorieux (1403 – 1422 à 1461)
~ Louis XI (1423 – 1461 à 1483)
~ Charles VIII (1470 – 1483 à 1498 ; mort sans enfant mâle) Les Valois indirects
~ Louis XII, dit le Père du peuple (1462 – 1498 à 1515 ; c’est un Valois-Orléans, fils aîné de Louis, duc d’Orléans et frère de Charles VI le Fol. Il meurt sans enfant mâle.
¤ Première architecture gothique : décennies 1140 – 1180
¤ Age classique : décen.1190 / 1220
¤ L’art rayonnant :
~1ère période : 1230-1260
~ 2ème période : 1260-1360
¤ L’art flamboyant :
~1ère période : 1360 – début du XVe s.
~ 2ème période : début du XVe siècle – premier tiers du XVIe s.
¤ Guerre de Cent Ans : 1337 - 1453
¤ Peste noire : 1347 - 1352
¤ Grand schisme d’Occident : 1378 - 1417
~ François Ier (1494 – 1515 à 1547) C’est un Valois-Angoulême issu également de Louis, duc d’Orléans, par son père Charles d’Angoulême qui en est un fils cadet.
1 / L’agriculture : Les forêts reculent car les surfaces cultivées augmentent, base d’une économie restée essentiellement rurale ; des polders commencent à être aménagés en Flandre après l’an mille dans les marais côtiers. L’équipement se développe : charrue à roue et à versoir, herse ; le moulin à eau (et ses applications industrielles) se diffuse, le moulin à vent apparaît après 1180. Il y a une multiplication des labours avec un usage plus répandu du cheval de labour, l’assolement triennal est en progrès. Si l’on pratique surtout des méthodes extensives, des cultures spécialisées se développent aussi : le vignoble, peu soucieux encore de qualité, s’étend aussi loin que possible vers le Nord.
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L’argent provient essentiellement des revenus de la terre, des surplus agricoles, car l’économie reste fondamentalement rurale. Les propriétaires terriens et, dans une moindre mesure, les paysans vont ainsi s’enrichir.2 / Le développement démographique : Particulièrement sensible en Ile-de-France, Picardie et Flandre, c’est le point le plus important : entre les années 1000 et 1328, certains estiment que la population du royaume a plus que doublé passant de quelque six millions à environ treize millions et demi. Cela va entrainer des ébranlements de toutes sortes :
~ Sociaux : avec le gonflement d’une masse de pauvres, d’où accroissement d’une mobilité qui arrache aux seigneurs des chartes de franchises rurales et urbaines.
~ Spirituels : renouvellement du monachisme (Fontevrault, Cîteaux, Prémontrés…), expansion d’hérésies (en particulier le Catharisme).
~ Culturels : apparition d’une catégorie de « jeunes » qui, parmi les puînés de la moyenne et petite noblesse, constituent un groupe de chevaliers errants, promoteurs de l’esprit courtois. Mis au point par les troubadours de l’« école de 1150 » cet idéal va se diffuser dans la classe aristocratique.
3 / L’extension des moyens de transport : L’afflux de nouveaux utilisateurs (pèlerins, marchands, transporteurs de matériaux et de denrées aux marchés, foires et chantiers) amène une résurrection du réseau routier et la construction de ponts comme celui d’Avignon en 1184. Cela va de pair avec l’amplification de la circulation monétaire ; toutefois la fragmentation du droit de battre monnaie et le développement des échanges à moyen et grand rayon d’action entraînèrent la multiplication des espèces et, pour beaucoup d’entre elles, leur avilissement. La nécessité s’imposa d’avoir recours à des changeurs. Les foires de Champagne (Lagny, Bar-sur-Aube, Provins et Troyes) sont non seulement d’importants centres d’échange du textile mais, depuis le milieu du XIIe siècle, le principal lieu des opérations financières de la Chrétienté occidentale. Des foires plus modestes, de caractère surtout régional, naquirent un peu partout à la même époque.
Le chevalier parfait - Produit du développement de l’amour courtois « Il doit être beau, jeune, de belle stature ; véritable fête pour les yeux, ses apparences sont le contraire même de la laideur expressive telle qu’on la rencontre dans les masques de Reims. Pas de chevalier sans vertus ; il doit avoir des manières élégantes, faire preuve de mesure en toute circonstances, montrer de la clémence et protéger le faibles. L’idéal de la chevalerie s’est formé par réaction contre les aspects brutaux et violents de la vie médiévale. » W. Sauërlander Le siècle des cathédrales
4 / La renaissance des villes : Si celles du haut Moyen Age avaient surtout une fonction administrative et religieuse, c’est l’activité économique qui ranime les vieux centres urbains et en crée de nouveaux aux XIe et XIIe siècles. De nouvelles enceintes viennent englober la cité antique et les faubourgs pour créer un ensemble unifié où un véritable patriciat commence à s’affirmer. La division du travail, l’apparition d’artisans et de marchands, groupés en général près d’un marché important - ou au moins dans un bourg - sont le moteur du renouveau urbain.
Pour libérer leurs activités du carcan féodal et secouer le joug seigneurial, de nouvelles catégories socioprofessionnelles (artisans, marchands, bourgeois) cherchent à obtenir des garanties économiques et politiques, des privilèges, des franchises ou libertés : et cela souvent par la force (à Laon l’évêque est supplicié en 1115). C’est l’aspect juridique du mouvement communal, aboutissement d’un processus social né du renouveau économique et commercial. Dans le même temps apparaissent les premiers métiers organisés de marchands et d’artisans.
La richesse n’est plus uniquement d’ordre terrien mais elle se fonde aussi sur le développement des activités secondaires : le commerce, l’artisanat, l’industrie. Il y a une mise en question d’un système féodal qui ne correspond plus à la dynamique d’une société où est apparue une nouvelle classe sociale : la bourgeoisie qui va prendre de plus en plus d’importance.
REMARQUE : Le développement des villes et l’ouverture des grands chantiers de construction religieuse sont deux phénomènes simultanés mais que ne relierait aucune relation de cause à effet.
Pour J.-L. Biget, ils ont l’un et l’autre une origine commune qui est le progrès de l’agriculture car il permet une augmentation considérable du revenu ecclésiastique : cet argent pourra être réinvesti dans la construction de nouveaux lieux de culte. Plus que l’essor démographique ce sont donc la croissance et la prospérité économique qui ont permis la réalisation de bâtiments qui coûtaient chers et réclamaient de grandes quantités de matières premières.
d) La fin d’un cycle : Sous Philippe le Bel les manipulations des monnaies avec le mécontentement de diverses catégories sociales qui en découlent, le déclin de foires de Champagne par abandon des routes terrestres marquent la fin du « bon temps monseigneur Saint Louis. »
L’effondrement des voûtes de la cathédrale de Beauvais en 1284 marque symboliquement l’apparition des premières difficultés avec les grèves et les émeutes de la fin du XIIIe siècle. La situation se maintiendra toutefois à peu prés jusqu’à la mort sans héritier de Charles IV le Bel (1328) : mais bientôt va commencer la guerre de Cent Ans.
« Héritier d’un domaine qui avait marqué le pas depuis deux siècles, le roi était le premier personnage du royaume, celui auquel les princes féodaux devaient l’hommage, mais il n’avait encore ni force, ni richesses réelles. Il devait tout naturellement chercher des alliés dans ces cités marchandes et populeuses. Désireuses de prendre en main leur destin avec leurs milices et leurs trésors, de se constituer en ’’commune’’ à l’abri de leurs fortifications, elles pouvaient tenir en échec les chevaliers dans leurs donjons, les abbés dans leurs monastères, les seigneurs du royaume, elles étaient capables de servir sa puissance. La ville du XIIe s. était un monde en pleine mutation, avide de savoir et de richesses, et qui sous l’égide de son roi portait le premier coup de boutoir au régime féodal. L’architecture qu’avait élaborée le monde rural auquel elle s’opposait ne pouvait satisfaire son développement. » D. Basdevent
II / LE TEMPS DES MALHEURS : 1340-1453
La dernière période du gothique, le flamboyant, est une des époques les plus complexes de l’histoire occidentale. Elle correspond à un temps bouleversé par des guerres incessantes, qui transforment la carte politique. Un malheur n’arrivant jamais seul, la guerre, la peste et la famine vont associer leurs méfaits.
A / LA GUERRE DE CENT ANS
Depuis la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant en 1066, les rois anglais se trouvaient dans une situation particulière à l’égard du roi de France : ils lui devaient l’hommage pour leurs possessions sur le continent er leur domaine s’était considérablement agrandi avec le remariage d’Aliénor d’Aquitaine (1152). Au cours de plusieurs guerres, depuis 1154, les Capétiens (et en premier lieu Philippe Auguste) réussirent à briser la puissance continentale des Plantagenêts : après le traité de Paris (1259) ils ne conservèrent que le duché de Guyenne avec Bordeaux.
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1 / LES CAUSES
Plusieurs vont s’intriquer à la mort sans héritier de Charles IV le Bel (1328). En effet les trois fils de Philippe le Bel montèrent sur le trône successivement mais aucun n’eut d’héritier mâle.
a) La loi salique : Si l’héritier du trône par le sang était incontestablement le roi d’Angleterre Edouard III (petit-fils de Philippe le Bel par sa mère), le sentiment national était déjà assez fort pour qu’il fût écarté en tant qu’étranger : on institua la coutume d’écarter les femmes et cela fût confirmé par les états généraux. Les seigneurs appelèrent un cousin des derniers rois : Philippe VI de Valois.
La question successorale ne fut en fait qu’un prétexte, d’ailleurs résolu au traité de Brétigny (1360) qui supprima l’hommage aquitain en contrepartie.
b) Les vraies raisons : la France et l’Angleterre s’opposaient en fait sur deux points essentiels : elles étaient rivales dans les Flandres (où la politique française se heurtait directement aux intérêts économiques flamands, étroitement liés à l’Angleterre), et dans le Sud-ouest où les Anglais conservaient la Guyenne.
2 / LES EVENEMENTS
Les opérations militaires n’ont pas été permanentes, entrecoupées de nombreuses périodes de calme relatif, et l’on distingue deux grandes périodes.
a) La première phase : Tout commença en 1337 et il y eut une série de défaites françaises : sur mer avec la destruction de la flotte (L’Ecluse, 1340) et sur terre (Crécy, 1346) et prise de Calais en 1347 assurant aux Anglais la maîtrise de la Manche pour toute la durée de la guerre. Une trêve fut consentie en 1347 que
« Temps cruel, temps mortel ! Malheur à qui vivra dans ce temps ! Temps obscur où pleuvront la tempête, le feu et la flamme, et de tels hurlements que je ne puis pas les dire… »
Savonarole, Imprécations
l’épidémie de peste noire fit prolonger jusqu’en 1355. L’Angleterre reprit les hostilités et le Prince noir, débarqua à Bordeaux ; Jean II le Bon (c’est-à-dire le Brave), vaincu à Poitiers en 1356, fût emmené prisonnier en Angleterre.
Cette nouvelle défaite fut suivie d’une violente crise politique et sociale (Jacquerie) où la France faillit disparaître : si le Dauphin, futur Charles V le Sage, réussit à rétablir la situation, cette crise marqua le déclin irrémédiable de l’économie médiévale traditionnelle et la naissance douloureuse d’une nouvelle société individualiste.
Ayant fait la paix avec les Anglais (traité de Brétigny, 1360), Charles V sut restaurer l’autorité royale par un gouvernement sage et modéré. La guerre reprit en 1369 mais, avec l’aide de Du Guesclin, le roi réussit à refouler peu à peu les Anglais qui, vers 1380, n’occupaient plus que les cinq ports de Calais, Cherbourg, Brest, Bordeaux et Bayonne. Une longue période sans combat s’ensuivit.
b) La seconde phase : La minorité de Charles VII le Fol fut marquée par des troubles et la folie du roi aggrava la situation ainsi que la rivalité de ses oncles qui exercèrent alors le pouvoir : Jean sans Peur, duc de Bourgogne, et Louis d’Orléans.
L’assassinat de ce dernier en 1407 engendra une guerre civile entre Armagnacs, partisans d’Orléans, et Bourguignons.
La guerre repris lorsqu’Henri V débarqua en 1415 et fit subir à la noblesse française une défaite irréparable à Azincourt deux mois plus tard. L’assassinat de Jean sans Peur (1419) acheva de sceller l’entente anglo-bourguignonne dirigée contre le dauphin Charles. Henri V et Philippe le Bon, duc de Bourgogne, se rapprochèrent de la reine Isabeau de Bavière : brouillée avec son fils, elle le déclara bâtard et reconnut Henri V – auquel elle maria sa fille – comme héritier du royaume (traité de Troyes, 1420). A son avènement en 1422, Charles VII ne régnait qu’au Sud de la Loire. Si un enfant mineur, Henri VI, avait été proclamé roi de France et d’Angleterre, le régent Bedford continuait à étendre la conquête anglaise : alors commence l’épopée de Jeanne d’Arc. Réconcilié avec le duc de Bourgogne, Charles VII fut sacré en 1429 et entra dans Paris en 1437. Une nouvelle trêve fut conclue en 1444, mais Charles VII la rompit et reconquit la Normandie en 1449. Les Anglais furent définitivement battus en 1453 (bataille de Castillon) et ne conservèrent en France que Calais.
c) Les conséquences : Les pertes humaines de cette guerre s’exercèrent surtout sur la noblesse et la paysannerie, alors que la bourgeoisie des villes supporta beaucoup mieux le conflit. Par contre, la guerre va causer des destructions nombreuses et profondes : elle entraîne ou favorise la révolte des campagnes et des villes ; elle livre une grande partie du pays aux luttes intestines et à l’anarchie ; elle fait avorter les efforts réformistes qui cherchaient à assurer le progrès du pays (toutefois la royauté incarna alors l’intérêt commun menacé par les factions féodales ou populaires).
Mais la guerre ne vient pas seule. Dès 1315-1317, à la suite de mauvaises récoltes dues aux d’intempéries revient le temps des famines avec une forte mortalité chez les pauvres de par la hausse des prix. Plus ou moins générales et graves les famines vont d’ailleurs persister tout au long des deux derniers siècles du Moyen Age… et puis il y a la peste !
B / LA PESTE NOIRE
S’ajoutant aux autres drames, et les dominant largement, elle sévit de 1347 à 1352
en provenance d’Asie centrale (du rat, Yersinia pestis passe à l’homme par la puce).
Elle apparu en Sicile, désola diverses villes d’Italie puis la France (elle débute à Marseille dès 1347), l’Espagne et enfin tout le reste de l’Europe. On estime qu’elle fit, en 1348, 25 millions de victimes en Europe, soit entre 30 et 50% de la population.
L’épidémie se déplace, culmine pendant 3 ou 4 ans avant de s’estomper et de renaître par vagues tous les 9 à 10 ans jusqu’au début du XVe siècle.
L’impact psychologique est profond : comme chacun s’attend à mourir, les interdits s’évanouissent et l’Eglise, impuissante et décimée, est fragilisée : un contexte propice au Grand Schisme, à l’explosion de l’antisémitisme (les Juifs sont accusés de porter le fléau), à un engouement pour le surnaturel et la pénitence (les confréries de flagellants). En effet le traumatisme de la Grande Peste de 1348 amorce un mouvement de mysticisme lugubre qui imprègne les arts (les danses macabres, où les morts entraînent à leur suite toutes les classes sociales ; les transis : représentation de cadavres en putréfaction) et la littérature.
C / LES CONSEQUENCES SUR L’ART CHRETIEN
Cette association de malheurs va avoir un impact important, et cela dans divers domaines.
a) En architecture : La mort d’artistes, d’ouvriers qualifiés, de mécènes… entraîne des effets directs. En architecture la plupart des grands chantiers ne reprendront qu’après 1450. Sur les lieux où la peste s’arrête, ou se termine, des petites constructions dédiées (chapelles votives, oratoires..) sont élevées invoquant ou remerciant la Vierge, saint Roch, saint Sébastien, des saints locaux…
b) Sur l’art funéraire : La crainte de la part des familles riches des enterrements de masse (fosses communes) entraîne par réaction un développement de l’art funéraire : caveaux et chapelles familiales, tombes monumentales… Le gisant,
« Délivre-nous, Seigneur, de la faim, de la guerre et de la peste » - Les effets de la guerre de Cent Ans paraissent limités car elle n’est jamais totale (étendue géographique et dans le temps – existence de trêves). L’impact démographique direct est faible et ne concerne que la noblesse, quoique des massacres de population civile soient attestés (Normandie, région parisienne). Il n’en est pas de même pour les conséquences indirectes liées à l’économie de guerre (pillages, rançons, impôts) : la misère, l’exode, la mortalité sont aggravés.
La peste frappe Français et Anglais, assiégeant et assiégés, militaires et civils sans distinction.
Toutefois, si elle peut interrompre temporairement le cours de la guerre, elle n’en change guère le déroulement en profondeur. Par contre elle eut, outre ses conséquences démographiques, des conséquences économiques, sociales et religieuses. Les villes furent plus durement touchées que les campagnes du fait de la concentration de population, et aussi des disettes et difficultés d’approvisionnement provoquées par la peste (chute de la production céréalière).
Il existait déjà au début du XIVe siècle une récession économique du fait de la surpopulation et des famines (1315-1317) : l’expansion démographique chuta et cela prépara le terrain à l’épidémie.
Cette récession se transforma en chute brutale et profonde avec l’association guerre-famine. En France, entre 1340 et 1440, la population décrut de 17 à 10 millions d’habitants (41%).
Face à la peste, et devant l’angoisse de la peste, la population réagit par la fuite (générale pour ceux qui en ont la possibilité) ; la fuite se manifeste aussi dans le domaine moral par un recours aux charlatans et illuminés et un refuge dans une religion exacerbée. Les cas d’hystérie collective sont fréquents. Autre réaction : l’agressivité en particulier contre les Juifs (massacres, pillages et viols dès 1348 en Provence, Languedoc, Dauphiné, Savoie…) et autres prétendus semeurs de peste (lépreux, sorcières, mendiants…).
statue mortuaire représentant le défunt dans son intégrité physique et en béatitude, tend à être remplacé par un transi (du latin transir, aller, passer au-delà) représentant son cadavre nu et en décomposition.
c) En peinture : Les thèmes optimistes de la Vierge à l’Enfant, de la Sainte Famille… laissent la place à des thèmes d’inquiétude et de douleur comme la Vierge de pitié qui tient dans ses bras son Fils mort descendu de la croix, ou encore de la Vierge de miséricorde : la Vierge « au manteau » qui abrite et protège l’humanité souffrante.
La représentation du Christ sur la croix passe du Christ triomphant à celui du Christ souffrant où un réalisme terrible détaille les coulées de sang, les plaies, les clous, la couronne d’épines…
Les thèmes millénaristes sont mis en avant : ceux de la fin des temps, de l’Apocalypse et du Jugement dernier.
L’omniprésence de la mort souligne la fragilité et la brièveté de la vie. Le Dit des trois morts et des trois vifs représente trois cadavres s’adressant à des vivants : « nous avons été ce que vous êtes, vous serez ce que nous sommes. » Un autre thème plus célèbre est celui de la Danse macabre où les vivants dansent avec les morts.
D / LE RENOUVEAU AU XVe SIECLE
Du long conflit, qui avait épuisé le pays sur le plan matériel, mais aussi contribué à faire éclore le sentiment d’une unité nationale, le pouvoir royal sortait finalement renforcé. La guerre avait précipité le déclin de l’ancienne noblesse féodale. Le roi put créer un embryon d’armée permanente et une fiscalité assurant des revenus réguliers (taille, aide, gabelle).
a) Louis XI : Né en 1423, il sera roi de 1461 à 1483 et il tourna le dos à sa jeunesse orageuse où il avait bravé son père : pour briser la coalition des grands féodaux (guerre de la ligue du Bien public, 1464-1465), il s’appuya plus que jamais sur la bourgeoisie des villes qui vit ses franchises étendues. Au Dauphiné, déjà annexé antérieurement s’ajoutèrent l’Anjou, le Maine, la Provence puis le duché de Bourgogne et la Picardie après la mort de Charles le Téméraire.
b) Un nouveau départ : La France va en fait sortir raffermie des épreuves subies.
Le dépeuplement entraîna une mobilité sociale plus grande et des brassages de population. La noblesse, décimée sur les champs de bataille, se renouvela ; les paysans et les artisans qui survécurent profitèrent dans une certaine mesure de la hausse des salaires (freinée par la monarchie), et des vides creusés dans la main d’œuvre rurale, pour améliorer leur niveau de vie. La bourgeoisie put utiliser ses compétences et son argent à renforcer ses positions à la Cour et dans les villes et aussi pénétrer dans les campagnes.
Quant à la monarchie, elle prit prétexte des besoins militaires pour consolider l’armature étatique par l’établissement d’impôts et d’armées régulièrement levées.
Le sentiment national se cristallisa enfin au cours de la lutte contre les Anglais, surtout au bénéfice de la royauté.
Entre 1440 et 1475 environ les territoires riches furent restaurés. Après 1475, la remontée démographique entraîna une nouvelle phase de défrichement. Les industries vont progresser : la toile dans l’Ouest, les cultures industrielles comme le pastel du Languedoc, les mines du Massif central, la soierie à Tours…
Le royaume va encore s’agrandir avec l’héritage du roi René (notamment la Provence, 1481), le rattachement de la Bretagne en 1491 par le mariage de Charles VIII avec Anne de Bretagne.
c) Les guerres d’Italie : La prospérité et la puissance retrouvée, les rois de France allaient, à partir de 1494 avec Charles VIII, les utiliser et les compromettre dans une chimère : les guerres d’Italie, dont le seul avantage fut d’aider le pays à rattraper son retard culturel et artistique en la faisant participer tardivement au mouvement de la Renaissance.
¤ LE CONTEXTE RELIGIEUX ¤
A l’image de l’époque, il y a deux périodes : après un renouveau intellectuel et spirituel, viendra une grave crise religieuse.
A / UN CHANGEMENT DE MENTALITE
Rompant avec la tradition mystique de l’enseignement des grandes abbayes, des maîtres (d’écoles épiscopales puis de l’Université) s’enhardirent à traiter des affaires de la religion selon une méthode nouvelle. Parallèlement va se développer un nouveau monachisme, renouvelant la spiritualité.
1 / LA SCOLASTIQUE
C’est une méthode d’enseignement qui se développe au XIe et surtout au XIIe siècle dans les écoles urbaines (elles sont épiscopales et ce monopole est contesté par les villes qui créent des écoles communales pour la bourgeoisie) puis dans les universités, en opposition croissante avec les méthodes et l’esprit des écoles monastiques. Son but essentiel est de mieux comprendre les rapports entre la foi et la raison.
a) Une méthode : La scolastique voulait, pour résoudre une difficulté, que l’on descende de la cause à l’effet ou que, inversement, l’on remonte de l’un à l’autre en la divisant en autant de questions liées entre elles par oui ou par non.
C’est la forme de pensée et de représentation qui devient dominante en philosophie et en théologie et selon laquelle on parvient à un résultat scientifique en examinant les sources venant étayer sa propre argumentation et son contraire, le maître décidant en dernier ressort. Pierre Abélard (1079-1142), avec son œuvre dialectique Sic et non, sera un des premiers intellectuels à fonder la scolastique : très imprégnée de logique, elle peut être perçue en raison de sa tendance à être critique et antidogmatique comme une première tentative de rationalisme.
b) La foi et la raison : Au cours des premières décennies du XIIIe siècle, la lecture d’Aristote invita les esprits les plus pénétrants à s’interroger sur les rapports entre la foi et la raison : la scolastique est une méthode pédagogique fondée sur la dialectique aristotélicienne et sur l’autorité des textes : Ecriture sainte, auteurs anciens, Pères de l’Eglise. Ces textes étaient le plus souvent utilisés grâce à des compilations, donc sur leur « lecture » commentée, elle-même prolongée par des
« disputes. »
En ce qui concerne les rapports entre la foi et la raison, Abélard partait du postulat que seule une vue scientifique dépourvue de tout préjugé doit déterminer la foi. Cela va aboutir à un choc frontal avec saint Bernard et avec l’institution ecclésiastique.
La philosophie scolastique l’emporta sur le protohumanisme de Bernard de Chartres.
L’idéal papal d’unité entraîna à rechercher un accord toujours plus intime entre la foi et la raison et à construire ces synthèses du savoir humain dont l’expression la plus achevé fut la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin (mort en 1274). Il n’hésita pas à affirmer que le « droit divin qui vient de la grâce, ne supprime pas le droit humain qui vient de la raison naturelle. »
c) Des conséquences : En pratique, ramenant toute pensée à des sentences et à des propositions synthétiques, réduisant de surcroît la réflexion philosophique et théologique à une dialectique formelle où s’enchaînent les syllogismes et les alternatives « sic aut non », la scolastique a sans doute sclérosé à la longue différentes tendances de la pensée médiévale. Elle n’en a pas moins contribué à l’élaboration d’une analyse rigoureuse.
Par ailleurs la place de l’homme au sein de la nature, du monde, de la société était reconnue comme centrale : cela entraina peu à peu l’interrogation sur le rapport entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux. L’unité de la Chrétienté occidentale fondée sur ce double pouvoir apparaissait comme un leurre, même si le Pape le proclamait comme indissociable dans la bulle Unam Sanctam en 1302.
Pour trouver Dieu par la science, la scolastique donne bientôt au fides quaerens intellectum du moine saint Anselme une inflexion décisive en accordant aux processus ‘’rationnels’’ de la pensée une importance de plus en plus grande et de plus en plus éloignée des voies mystiques de la culture monastique. La théologie monastique devient elle-même une science dont les monuments les plus achevés sont les Sommes des docteurs du XIIIe siècle comme Alexandre de Halès, Raymond de Penàfort, saint Bonaventure et surtout saint Thomas d’Aquin. Tous sont des moines franciscains ou dominicains, ce qui manifeste que la scolastique n’est ni anti-monastique ni antimystique dans l’absolu mais par rapport à certaines traditions désaccordés avec la Chrétienté en expansion des XIIe - XIIIe siècles. Si le point de départ est le même (les sept Arts libéraux groupés dans les deux cycles du trivium (il a pour objet l’expression de la pensée : grammaire, rhétorique, dialectique) et du quadrivium (il est consacré à l’étude des choses : arithmétique, musique, géométrie, astronomie), la scolastique fait subir à ce programme des modifications capitales. La science-clé, c’est la dialectique, science du raisonnement, et les arts du quadrivium s’orientent vers une pratique de plus en plus poussée de l’expérimentation (ceci ne sera vrai qu’un temps, et bientôt la théorie envahira et sclérosera la science scolastique).
Les arts mécaniques, autrefois méprisés parce qu’ordonnés vers la vie matérielle, se rapprochent des arts libéraux à la faveur de la promotion de la vie active et du dialogue qu’elle développe avec la vie contemplative. Une nouvelle liste, cet-à-dire une nouvelle classification des sciences, plus riche, mieux articulée (où entre notamment la physique) tend à remplacer l’Heptateuchon traditionnel (traité de Thierry de Chartres reprenant au XIIe siècle l système des arts libéraux).
Si la base de l’enseignement reste la lectio la lecture des textes, et d’abord du texte sacré de la Bible, la sacra pagina, la lecture biblique évolue profondément. A la recherche traditionnelle des quatre sens qui culmine dans l’appréhension mystique du sens secret, se substitue de plus en plus un processus ‘’logique’’. La lectio fournit des autorités qui sont mises en questio, la question est discutée ‘’rationnellement’’, c’est la disputatio dont le maître tire sa conclusio personnelle. Les magistralia, les opinions des professeurs – ouvrant la porte aux conclusions individuelles de chacun – prennent place à côté des authentica des autorités traditionnelles.
Cette transformation décisive des méthodes scolaires et intellectuelles est le produit d’une nouvelle société : la société urbaine. Elle est la technique d’un métier nouveau, d’une corporation, l’universitas des maîtres et des étudiants. Elle devient l’affaire de professionnels qui, pour leur travail, vont réclamer salaire. Elle consomme de plus en plus de livres devenus instruments de travail entre les mains d’une nouvelle catégorie sociale : celle des travailleurs intellectuels.
2 / UNE NOUVELLE SPIRITUALITE
Alors que Cluny est déjà sur son déclin, le XIIe siècle voit refleurir l’antique souche bénédictine avec les Cisterciens sous l’égide de saint Bernard de Clairvaux (1090- 1153) ; au début du XIIIe siècle, ils ont encore le vent en poupe et la tradition érémitique revit chez les Chartreux. La croisade a suscité des Ordres militaires : le Temple, l’Hôpital de Saint-Jean-de-Jérusalem qui héritera des biens des Templiers après leur éradication par Philippe le Bel (1307). Mais l’avenir n’est pas aux Ordres anciens.
a) Les nouveaux Ordres religieux : Le développement des villes, la lutte contre l’hérésie et le désir d’une authentique pauvreté évangélique amènent au XIIIe siècle l’apparition des Ordres mendiants (Franciscains, Dominicains, Carmes, Ermites de Saint-Augustin…). Ils renoncent non plus seulement à la propriété individuelle mais aussi à la propriété collective et se vouent à l’apostolat sous toutes ses formes, notamment par l’enseignement et la prédication (leurs sermons, bien adaptés aux nouvelles couches sociales, attiraient les foules assoiffées d’absolu). Des conflits apparaîtront d’ailleurs avec les autorités religieuses en place qui souffrent de la concurrence.
L’attitude des Dominicains et des Franciscains face à l’époque, leur appel à la générosité, leur goût pour la pauvreté et surtout leur immersion dans des quartiers souvent déshérités des villes, expliquent leur succès foudroyant au moment où le mouvement cistercien s’essouffle. La piété se fait plus humaine, plus tendre : dévotion à l’humanité de Jésus, développement du culte de la Vierge.
C’est aussi l’époque où se fondent les premières universités (Paris 1209 / 1215) qui vont rapidement remplacer les anciennes écoles cathédrales et monastiques.
b) Les couvents : Ce terme s’applique aux maisons des Ordres mendiants dont les frères ne sont pas moines. Dans un premier temps, leurs implantations virent le jour aux abords immédiats des villes, ou à l’intérieur, près de l’enceinte. Le succès venu on assiste souvent à des changements de sites, les couvents extra muros s’implantant dans les quartiers populaires mais, pour éviter entre les Ordres une concurrence dangereuse, ils devaient être éloignés d’au moins 500 mètres les uns des autres.
Scolastique et architecture religieuse - L’évolution de la pensée religieuse va provoquer des changements notables : la perte des repères qui ont conduit au symbolisme roman se fait avec l’avènement de la philosophie scolastique et les travaux de penseurs comme saint Thomas d’Aquin ou saint Bonaventure qui mettent en avant la philosophie d’Aristote comme socle d’une pensée naturelle précédant la révélation évangélique. L’une des conséquences étonnantes de la pensée déductive de saint Thomas sera la rationalisation religieuse et l’abandon du symbolisme. Cette évolution se traduira dans le passage de l’art roman au gothique. Plus qu’une évolution des techniques de l’architectonique, il s’agit d’un changement des mentalités qui conduira plus tard à la Renaissance.
Certains pensent que c’est l’image dans la pierre de la méthode scolastique que donnera l’image de l’architecture nouvelle. Liant dans un rapport de cause à effet, de question à réponse, tout le bâtiment à la voûte d’ogives, le gothique se développera comme un raisonnement s’organise autour d’un principe premier et, partant de la croisée de nervures de pierre, élèvera une construction selon un ordre parfait.
c) De nouvelles églises : François d’Assise prônait un idéal d’ascèse que les grandes cathédrales, entreprises à l’initiative d’évêques et de Chapitres où la noblesse était prédominante, n’étaient pas en mesure de transmettre. Peu après le milieu du XIIIe siècle, elles furent mises en cause par les mouvements religieux nouveaux comme les Ordres traditionnels et commencèrent à passer de mode.
Plusieurs chantiers qui ne furent pas menés à leur terme (Beauvais, Narbonne…) – ou la non-finition des superstructures d’églises plus anciennes – témoignent de ce lent déclin.
Les églises des nouveaux couvents urbains auront peu de rapport avec le gothique triomphaliste des cathédrales ; austères et strictement fonctionnelles, elles étaient plus proches des besoins populaires que les grands bâtiments exaltant la gloire royale et celle du haut clergé. Elles répondront mieux à une piété plus humaine, plus tendre (comme la popularisation du culte marial).
3 / LA LUTTE CONTRE LES HERETIQUES
Les plus connus sont les Cathares. La croisade déclenchée contre eux va avoir deux conséquences : la mainmise du Nord sur le Midi et la création de l’Inquisition.
a) La « croisade des Albigeois » : Face à l’orthodoxie chrétienne qui se définit peu à peu dans les conciles œcuméniques des IVe et Ve siècles, de grandes hérésies ont secoué le monde chrétien. Elles vont perdurer et le XIe siècle voit apparaître les hérésies populaires, et en particulier le catharisme apparu dans le Midi et dont les principaux centres se trouvaient à Albi, Béziers, Carcassonne, Montauban et surtout Toulouse. Les Cathares reprennent les thèmes du manichéisme : lutte universelle des deux principes, le Bien et le Mal, mépris de la matière ; ils opposent à l’Eglise une véritable religion, hostile au christianisme, avec organisation d’une hiérarchie parallèle. Ce néomanichéisme est devenu un très grave danger pour l’Eglise car il touche toutes les classes de la société. Le problème religieux se double d’un aspect politique : l’adhésion du Midi à l’hérésie albigeoise est aussi la conséquence des appétits envahissants des barons du Nord.
A la fin du XIIe siècle le catharisme s’était particulièrement développé : Innocent III lutta pendant 10 ans par des moyens pacifiques, mais la lutte religieuse se doublait déjà d’un aspect politique ; le comte de Toulouse et ses principaux vassaux le favorisaient espérant pouvoir grâce à l’hérésie s’emparer des biens de l’Eglise. En 1208 l’assassinat du légat pontifical par un officier du comte de Toulouse Raymond
Sept tours étaient prévues à Laon dans le programme de la cathédrale. Une telle prolifération, presque sans précédent dans l’architecture religieuse, traduisait la volonté d’ostentation de l’évêque et de son Chapitre de manière plus évidente que dans toute autre cathédrale. Les relations entre clercs et laïcs de la commune restèrent d’ailleurs tendues et conflictuelles durant tout le XIIe siècle. Il est significatif que cet immense projet ait tourné court au XIIIe siècle : on n’atteignit pas le nombre prévu et les flèches ne furent pas construites. Décidé plus tardivement, Chartres devait aussi avoir sept tours : elles ne furent jamais achevées.
Ces exemples pourraient être multipliés pour de nombreuses autres cathédrales. Plus les villes se développaient, plus les ordres mendiants gagnaient en prestige, plus ces architectures grandioses et ambitieuses devaient faire figure de dinosaures. Elles avaient recours aux techniques les plus modernes, dépensaient les revenus des propriétés foncières des Chapitres pour des constructions toujours plus vastes et plus hautes, toujours plus coûteuses, exhibant toujours plus d’images et de statues, mais ne purent, en fin de compte, résister aux temps nouveaux.
VI obligea le pape à prêcher une croisade contre le comte (le recrutement se fit surtout parmi les petits seigneurs du nord de la France). Cela devint une véritable guerre de sécession doublé d’une lutte du Nord contre le Sud qui aboutit à l’écrasement sauvage de la belle civilisation d’oc.
b) L’Inquisition : A côté de l’aspect militaire il y eut la création de l’Inquisition bien que, selon saint Bernard, « la foi doit être persuadée, non imposée. » Toutefois,
« c’est surtout pour mettre un frein aux violences arbitraires des princes et des populations que l’Eglise se préoccupa alors de donner une organisation légale à la lutte contre l’hérésie. D’abord confiée aux seuls évêques, la procédure de l’Inquisition fut fixée au concile de Toulouse (1229) : à l’inquisition épiscopale s’ajouta alors une inquisition légatine, confiée à des délégués du Saint-Siège, généralement des religieux mendiants, dominicains et franciscains. Dès 1240,l’Inquisition était répandue dans toute l’Europe, sauf en Angleterre […] Cette institution était conforme à l’étroite interdépendance du temporel et du spirituel qui caractérise la chrétienté ‘’sacrale’’ du Moyen Age : Thomas d’Aquin justifiait la mort pour les hérétiques en soutenant qu’il est plus grave d’altérer la foi que la monnaie et que les hérétiques devaient donc être punis de la même peine que les faux- monnayeurs, par la mort. »
d’après l’article « Inquisition » du Dictionnaire encyclopédique d’Histoire de M. Mourre
B / LA CRISE RELIGIEUSE
Devant les exigences de la papauté, le roi de France va se rebiffer puis le désordre s’installera à l’intérieur de l’Eglise avec le grand schisme d’Occident.
1 / L’IDEAL PONTIFICAL
Dans un premier temps, les idées de la réforme grégorienne du XIe siècle vont s’épanouir et donner leurs fruits. Par contre, la lutte du Sacerdoce et de l’Empire, initiée dès la fin du XIe siècle avec le pape Grégoire VII, va se poursuivre jusqu’à la chute des Hohenstaufen en 1268. Le pontificat d’Innocent III (1198-1216)) marque l’apogée de la théocratie pontificale résumée dans la théorie des deux glaives :
« Rome tient à la fois les clés du ciel et le gouvernement de la terre. » Mais cette conception, qui ordonnait à la fois l’Etat et l’Eglise à l’unique œuvre du salut du monde se heurtait aussi bien à la réalité politique (naissance des Etats nationaux) qu’à l’antique conception romaine de l’Etat indépendant dans son domaine propre.
a) Un idéal d’unité : Cette conception a cependant imprimé sa marque à toutes les réalisations grandioses de la Chrétienté occidentale : c’est lui qui inspire les croisades (1095 / 1270) et la « reconquête » espagnole sur les Maures. C’est elle qui entraîne les docteurs scolastiques à rechercher un accord toujours plus intime entre la foi et la raison et à construire ces synthèses du savoir humain dont l’exemple le plus achevé fut la Somme théologique de saint Thomas (+ 1274). Elle encore qui mobilise le bras séculier pour la lutte contre les hérésies, considérées comme une double menace pour la foi et pour la société. C’est elle enfin qui s’efforce de concilier l’esprit chrétien avec l’amour humain (courtoisie), avec la guerre elle-même (chevalerie).
b) Un aboutissement : Le pontificat d’Innocent III (1198-1216) marque l’apogée de la théocratie pontificale, résumée dans la théorie des deux glaives. Vicaire de Dieu sur la terre, le pape exige la subordination des princes chrétiens, s’arroge le droit de les juger et même de les déposer pour des raisons spirituelles.
c) Une source de conflits : Les ambitions universalistes de la papauté se heurtaient à la réalité politique de la naissance des Etats nationaux. Si l’Eglise sortira triomphante de la querelle des investitures avec l’empereur allemand (car l’Allemagne sombre dans l’anarchie féodale), une nouvelle puissance se dresse contre les ambitions universalistes de la papauté et ce sera la fin de la théocratie pontificale. Appuyé par ses légistes, Philippe le Bel revendique (y compris par le mensonge et la violence : attentat d’Anagni, 1303) l’indépendance de l’Etat vis-à-vis de Boniface VIII.
Parallèlement la société civile évolue : les laïcs commencèrent à jouer un rôle significatif, tandis qu’à côté du latin, dont l’usage était toujours prédominant dans l’Eglise et dans les sciences, les langues vulgaires prenaient de l’importance. Les progrès de l’observation dans la représentation des animaux et des plantes s’inscrivent dans ce contexte. En dehors de l’autorité et de la tradition, il faut désormais tenir compte de l’esprit : rendre visibles les choses qui sont, telles qu’elles sont.
2 / LE GRAND SCHISME D’OCCIDENT
Les malheurs des temps et la propagande de sectes d’hérétiques et d’illuminés ont jeté le trouble dans les esprits et la chrétienté se disloque au cours de la guerre de Cent Ans. Par ailleurs, Clément V, ne se sentant plus en sureté à Rome, décida en 1309 d’établir en Avignon le siège de la papauté.
a) Plusieurs papes : En 1376, Grégoire XI décida de retourner à Rome. A sa mort en 1378, le peuple romain exigea un pape italien et les cardinaux élurent Urbain VI.
D’un caractère déséquilibré et violent, il suscita l’opposition des cardinaux qui élurent un autre pape : Clément VII retourna en Avignon, Urbain VI restant à Rome ; la chrétienté se trouva alors divisée et il y eut alors deux « lignées » papales, chacune excommuniant l’autre ! En 1409 une tentative de conciliation échoua, ne réussissant qu’à élire un troisième pape. L’unité ne sera rétablie qu’en 1417 avec l’élection de Martin V (même si un nouvel antipape n’abandonna ses prétentions qu’en 1429).
b) Une autorité amoindrie : Ces troubles, et les excès de la fiscalité pontificale, ont entamé gravement le prestige de l’Eglise. L’abaissement du Saint-Siège se reflète dans le succès de la théorie conciliaire qui – répandue surtout par l’Université de Paris – affirme ouvertement la supériorité du concile sur le pape. Partout, mais surtout en France, les clergés nationaux revendiquent une plus grande autonomie à l’égard du Saint-Siège : c’est la première manifestation du gallicanisme français.
Au cours du XVe siècle toutes les églises nationales prétendent à l’indépendance mais partout les gouvernements cherchent à les régenter, tout en ménageant des compromis avec le Saint-Siège et en cherchant à troquer des avantages spirituels contre des avantages temporels. Le roi de France traite désormais d’égal à égal avec le pape pour régler les affaires religieuses du royaume. Par ailleurs, le Grand Schisme favorisa la naissance d’hérésies anarchiques qui remirent en question le pouvoir pontifical, l’organisation hiérarchique de l’Eglise et les sacrements.
¤ LA MARCHE D’UN CHANTIER ¤
Quel que soit le type de bâtiment à construire, une forme est au service d’une fonction. Si les moyens techniques changent (l’époque gothique connaît d’importants progrès et les architectes réussirent à acquérir une grande maîtrise dans différents domaines), la forme peut varier (cela explique les différents avatars de l’art gothique) mais elle reste toujours subordonnée au but recherché. Ce dernier – ici la finalité religieuse – peut cependant entraîner des modifications de la forme selon le type de communauté qui l’utilise : cela peut déjà être sensible à l’extérieur, mais l’est encore plus dans l’aménagement intérieur et la décoration.
Toutefois la technique n’est pas la finalité de l’architecture : elle constitue seulement un moyen pour traduire le projet de l’architecte. De plus la qualité de la technique est la conséquence tant des moyens financiers mis à la disposition de l’architecte par le maître de l’ouvrage, que des possibilités matérielles dont dispose l’époque de construction.
I / LES RESPONSABLES
Pour ouvrir un nouveau chantier il faut un commanditaire et un réalisateur.
1 / LE MAITRE D’OUVRAGE
Qui paye, commande : c’est le maître de l’ouvrage qui décide de l’ouverture d’un chantier, en définit le programme et en assure le financement.
a) Une dualité : Les commanditaires des cathédrales furent les plus exigeants et les plus ambitieux. La possibilité d’envisager le début des travaux est indissociable de l’augmentation des ressources qu’évêques et Chapitres tiraient de leurs propriétés foncières (fort étendues et modernisées depuis le XIe siècle).
En fait – même s’il a pu décider l’ouverture d’un chantier ou intervenir dan le programme, comme Maurice de Sully à Notre-Dame de Paris – ce n’est pas l’évêque qui contrôle directement le déroulement de l’entreprise, mais bien le Chapitre cathédral très tôt associé à des laïcs comme les autorités municipales. D’ailleurs les évêques passent alors que le Chapitre cathédral est un corps permanent… qui entre d’ailleurs souvent en conflit avec l’évêque du moment !
b) La conjoncture : Son évolution plus ou moins favorable va intervenir dans les constructions : décision de construire et déroulement du chantier. Les possibilités financières des commanditaires vont monter lentement et régulièrement à partir du XIe siècle. Depuis 1190 environ il y a une accélération qui culmine dans les années vingt et trente du XIIIe siècle pour relâcher ensuite. Les crédits de construction affluent d’une manière continue mais le flot d’argent semble avoir été interrompu, ou au moins ralenti, en plusieurs endroits avec la croisade de saint Louis. Sur certains bâtiments, la marche des travaux est plus lente ou même s’est arrêtée pour plus ou moins longtemps… voire définitivement !
Par ailleurs, il y a les mentalités et les rapports humains. La présence dans une ville de coalitions prêtes à soutenir l’entreprise est importante pour la réussite d’un grand chantier de cathédrale. Dans les chartes d’Amiens, par exemple, il est souvent question de l’accord entre le Chapitre, en tant que commanditaire, et les
représentants de la bourgeoisie. Il était également important que l’évêque fut prêt à coopérer et que les autres groupes sociaux fussent disposés à donner des fonds.
La crise, qui affecte les grandes entreprises architecturales dans la France septentrionale à la fin du XIIIe siècle, est la conséquence tant des problèmes économiques que du changement de mentalité.
c) La rentabilité : Si les motivations religieuses étaient placées au premier plan lorsqu’il s’agissait de légitimer un projet de construction, elles n’étaient certainement pas exemptes d’arrière-pensées économiques.
1 / Le rôle du Chapitre : Si la cathédrale est l’église de l’évêque, où il a sa
« cathèdre », c’est aussi – et peut-être surtout – le siège du Chapitre cathédral où les chanoines se consacrent à l’Opus Dei. Le Chapitre est un organe de décision bien plus déterminant que l’évêque et son pouvoir est considérable. Laon, par exemple, a le Chapitre le plus important de France : 83 chanoines de 1270 à 1388. Jaloux de ses prérogatives face à la commune, le Chapitre l’est aussi face à l’évêque ; la garde et l’entretien de la cathédrale sont confiés aux chanoines par l’intermédiaire du trésorier et du maître de fabrique.
2 / Le financement : Outre l’utilisation des fonds propre du Chapitre, source principale du financement des chantiers, il y a l’apport des laïcs (surtout riches nobles et bourgeois). L’une des premières incitations au travail pour les uns et à l’aumône pour les autres est la concession des indulgences. Ce phénomène va s’amplifiant, pour culminer autour de 1300 : à cette époque, l’évêque de Carcassonne en accorde même aux curés et aux vicaires en échange de prédications destinées à susciter la générosité des fidèles.
Les quêtes alimentent le tiers des recettes de la cathédrale de Rodez en 1293-1294 et paraissent avoir constitué pour les monuments du Nord un apport financier bien plus considérable. En 1276 un dominicain prêche dans le diocèse d’Amiens au profit de la finition de la cathédrale, concédant des indulgences à tout bienfaiteur : il n’octroie pas moins de 140 journées de « vrai pardon » et il insiste : « de 140 jornées, vous poés hui approchier plus prés de paradis que vous n’estiées ier matin » !
Pour un Chapitre, le nombre des pèlerins et le montant des fondations provenant de toutes les classes sociales étaient un facteur déterminant pour les revenus : la notion de retour sur investissement semble donc bien ancienne et la construction d’une cathédrale pouvait se révéler être une entreprise avantageuse !
d) La fabrique : Au XIIIe siècle, quand la construction et la gestion des cathédrales deviennent une grosse entreprise, apparaît un organisme nouveau réunissant des clercs et des laïcs : la fabrique ou œuvre de la cathédrale. Jouissant d’une personnalité juridique, elle reçoit legs et dons, possède un patrimoine et peut financer le chantier dont elle devient le maître d’ouvrage. Cette formule fut sans
Toute réalisation est conditionnée « à l’ampleur et à la régularité du financement. En effet, l’envergure des projets d’architecture religieuse était généralement un obstacle à leur réalisation du vivant du commanditaire qui ne pouvait en assurer le financement global. On explique ainsi l’abandon partiel ou les modifications majeures apportées au plan originel d’un édifice puisque les travaux s’échelonnaient dans le temps sur plusieurs décennies voire sur plusieurs siècles, assurés par de nombreux donateurs et dirigés par divers maîtres-d’œuvre. » F.-A. Costantini