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Il était une fois (L histoire du malade)

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Academic year: 2022

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Texte intégral

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HAL Id: hal-03489650

https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-03489650

Submitted on 22 Aug 2022

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Il était une fois… (L’histoire du malade)

Jean-Daniel Lalau

To cite this version:

Jean-Daniel Lalau. Il était une fois… (L’histoire du malade). Médecine des Maladies Métaboliques, Elsevier, 2020, 14, pp.188 - 190. �10.1016/j.mmm.2020.01.019�. �hal-03489650�

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1 Rubrique : Mise au point

Sous rubrique : Réflexions sociétales

Il était une fois….

(L’histoire du malade)

Once upon a time…

(The patient’s story) Jean-Daniel Lalau

Service d’endocrinologie-diabétologie-nutrition et Coordination pour la prévention et l’éducation du patient en Picardie, CHU d’Amiens, Amiens, France.

Correspondance Jean-Daniel Lalau

Service d’endocrinologie-diabétologie-nutrition Hôpital Nord

80054 Amiens cedex 1 - France [email protected]

Version of Record: https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1957255720000644 Manuscript_f981ae6557c5f3ff0242011b4c793c75

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2 Résumé

Deux grands systèmes de pensée pourraient être dégagés : l’un dirigé vers la maladie, l’autre s’adressant au malade. L’étudiant en médecine n’en aura peut-être pas conscience, mais il prend fait et cause pour la première option quand il rédige dans son observation médicale un chapitre « Histoire de la maladie », et non « Histoire de monsieur X ou madame Y… » ; ou encore, quand il présente lors de la visite un malade

« qui vient pour le déséquilibre de son diabète ».

Nous invitons à ce sujet le lecteur à une fiction. Quoique …

Mots-clés : Histoire de la maladie – Malade – Récit – Conte – Guérison.

--- Summary

Regarding medical care, two main thought systems can be identified, one directed towards the disease, the other addressing the patient. It is doubtful that the medical student realizes it but he choose the former when reporting “History of the disease”, not “Story of Mr. or Ms. …”; or when he presents the situation of a patient coming “for the disequilibrium of his diabetes”.

The reader is here invited to a fiction. Although ...

Key-words: History of the disease – Patient – Narrative – Tale – Recovery.

---

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« Si j'étais directeur d'école, je me débarrasserais du professeur d’histoire et je le remplacerais par un professeur de chocolat ; mes élèves étudieraient au moins un sujet qui les concerne tous. »

Roald Dhal

1. Histoire de la maladie

* Je suis hospitalisé, « malade », « patient » dans tous les sens du terme. Je souffre et j’attends des soins. J’attends, je n’ai que cela à faire. Je les entends – infirmiers, internes, étudiants, praticiens, brancardier, aides-soignants – se déplacer vers ma chambre ; c’est l’heure de la visite. On toque à la porte (quand on en prend la peine).

Sans attendre mon accord, un groupe assez fourni d’hommes et de femmes, tous de blanc vêtu, pénètre et se distribue rapidement dans l’espace de la pièce. La maladie, elle, n’a pas la couleur du blanc. On peut même dire qu’elle fait sale. Personnellement, je fais grise mine. Ces gens-là vont parler de « mon cas » à la troisième personne. Je suis seul, avec simplement un compagnon d’infortune.

* C’est « ma » chambre. Je n’ai pas encore eu le temps de me redresser (la fièvre a ravi beaucoup de forces) que l’interne se place devant mon lit et – passez-moi l’expression – dégoise tout de go mon « histoire de la maladie » en direction de son supérieur placé plus en retrait du lit (de sorte que l’interne me tourne pratiquement le dos), l’histoire de cette hyperthermie comme ils disent dans leur jargon. Il tient ensuite un discours qui me semble sans rapport avec le point précédent mais qui permettra de « faire le tour » de mon personnage, de « camper le décor », de lister mes

« facteurs de risque » cumulés : mon ex-tabagisme, gravé en « paquets/années » ; la consommation d’alcool, que j’ai « avouée » ; les médicaments, que je prends « plus ou moins régulièrement » ; ensuite, et surtout, « l’histoire de la maladie » (notons bien qu’il n’est pas dit « de sa maladie »). Mon voisin se trouve malgré lui témoin de cette scène, qui prête à rire et à pleurer. Je vois bien qu’il est gêné, partagé qu’il est entre l’envie d’écouter la suite et le verdict proféré par le « patron », et celle de remettre la télé un peu plus fort pour moins entendre ce qui ne le concerne pas. D’un autre côté, s’il lui est demandé de sortir (s’il en est capable), c’est que mon cas est grave ou possiblement glauque.

L’interne poursuit d’un ton monocorde, et je me dis en mon for intérieur : franchement, est-ce si compliqué que cela de me demander mon accord pour rapporter devant tout ce groupe, et mon voisin aussi qui n’est pas nécessairement un confident, les faits me concernant ?

Et l’interne de poursuivre encore son propos, méthodiquement, à la manière d’un train lancé. J’en suis réduit à ponctuer machinalement ses phrases en opinant du chef. Je m’en ficherais presque, puisque le rituel de la visite m’a déjà mis à distance. On dirait que la personne dont ils parlent, ce n’est pas moi. Si cela se trouve, il y a erreur. C’est de mon voisin qu’il peut s’agir.

* Maintenant tous sortent, avec un au-revoir hâtif. Il est vrai que ces gens-là sont très occupés, il n’y a pas que moi dans le service.

2. Histoire du malade

* Imaginons maintenant un tout autre scénario, car il faut vraiment faire un grand effort d’imagination pour donner un peu d’humanité à la triste scénographie d’une visite à l’hôpital. En fait, ce qui vient d’être présenté, c’était ce que l’on pouvait appréhender, à mesure de ce qui nous est souvent rapporté. Mais ici, la scène s’avère tout autre.

L’interne se dirige vers moi, assez lentement. Il attend que chacun prenne place, il

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4 s’assure que chacun puisse écouter son propos. Il introduit en deux temps : « Il était une fois… » – il s’arrête un instant, il ne reprend qu’après n’avoir croisé mon regard – , « Il était une fois un homme, âgé de…, venu nous voir parce qu’il cherchait la lumière.

Il … ». Et l’interne de narrer ici un véritable conte, entremêlant des faits de santé et des faits mystérieux ou un peu cocasses.

* Tout compte fait, tout conte dit, cette énigme qui me concerne – il s’agit de ma maladie, de ma vie – n’est pas encore véritablement analysée. Mais j’ai bien compris ce que faisait l’interne, son désir de m’accompagner, et non de me mener « en bateau ». Mon « histoire », il l’a travaillée et retravaillée pour se l’approprier dans l’espoir de me voir opérer ma réappropriation à mon tour. Il a tenté aussi de brosser à grands traits les événements marquants de ma vie pour les inscrire dans la toile du monde. Et cela, c’est fondamental. Je suis malade, certes, mais je ne suis plus seul dans ce monde. Un monde qui tourne encore normalement autour de son axe, même si je ne vais pas bien. Mon temps est compté, apparemment, mais il compte quand même. Comment cela ? Parce qu’il s’agit de mon histoire, mon histoire à moi.

* Une histoire qui se donne à moi et qui me porte désormais. La source de cette histoire est, au sens premier et fort, un « établissement de santé ». Cela n’est pas une parodie.

C’est plutôt par un infléchissement parodique, comparativement au mythe dont le tissu symbolique est fortement structuré, que l’on rentre librement dans la littéralité ; que l’on peut raconter une histoire, être la « maison » de cette histoire-là, tout en tentant de montrer qu’on n’en est pas dupe.

Ma maladie, et mon histoire à moi. Dans cet établissement de santé, les soignants – idéalement – ne raconteraient pas une histoire à des centaines de sujets souffrants, mais à un sujet souffrant des centaines de fois.

* Le plateau-repas est servi, je soulève le couvercle, non sans une certaine appréhension. Le conte, lui, pourrait alimenter notre vie psychique, en faisant venir à la conscience des conflits latents. Des ogres, la nourriture, la « chair fraîche », la sexualité, le cannibalisme même, jouent à l’intérieur de systèmes d’équivalences. Les psychanalystes insistent sur l’« essentielle oralité du conte » – interdits alimentaires, cannibalisme, et inceste –, la mise en jeu aussi de leurs contraires que, seul, l’inconscient peut entendre. Le conte devient ainsi gestionnaire du pulsionnel dans un monde cruel, un monde de brutes même. Rendons-nous compte : nous avons le choix entre manger, ou être mangé ! Mais que chacun se rassure. La ruse du Petit Poucet l’emportera sur la brutale oralité de l’ogre, lequel se verra empêché de dévorer les enfants perdus dans la forêt. Dépité, ce dernier en sera pour ses frais1.

3. Vous m’en conterez tant !

* Que le conte traite de l’oralité est important pour notre propos. Pour autant, là n’est pas encore l’essentiel. Le conte ne se présente pas comme une source d’information, comme enseignant une sagesse, comme dispensant un enseignement, ou même comme un exercice d’enrichissement spirituel. Ou alors si, il est tout cela mais bien plus encore : il traite de la nourriture et, surtout, il est de la nourriture, de la nourriture pour l’esprit. De la même façon que le pain est la nourriture du corps.

* Dans la présente recherche, il est inutile d’analyser les contes, d’en identifier les

« ingrédients ». La connaissance de la formule chimique du pain a-t-elle jamais nourri quiconque ? Le pain en est-il meilleur ? Notre organisme sait parfaitement comment

1 Notons que l’ogre peut aussi jouir d’un certain prestige, quand il sait passer de la chair fraîche à la bonne chère.

Gargantua symbolise ainsi l’aimable truculence du goinfre ; non l’oralité dévastatrice du monstre dévorant sa propre progéniture.

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« se débrouiller » pour faire du pain de l’énergie. Le conte, c’est pareil, dit Bernadette Bricout : « vous le mangez, sans essayer de savoir sa formule, et vous laissez votre psychisme l’assimiler » [1]. C’est parce que les contes nous nourrissent que nous risquons d’être affamés si l’histoire vient tourner court.

* Et quand la vie elle-même vient à manquer ? Quand un vieillard meurt, dit joliment le malien Amadou Hampâté Bâ à propos des Griots, c’est une bibliothèque qui brûle.

Quand les auditeurs sont réellement nourris par un conte, il se passe quelque chose, quelque chose de singulier. Ils n’applaudissent pas le conteur, ils viennent le remercier car il les a enrichis. Il se passe quelque chose de l’ordre du don. En Afrique, les griots recevaient le gîte et le couvert en échange de leurs histoires, de leurs épopées, des généalogies royales. Cela n’était pas une restitution monétaire, commune ; encore moins un troc. C’était un réel geste d’hospitalité complète.

* Le conte instaure une véritable relation d’échange, de réciprocité car, par un phénomène de retour, les contes eux aussi se nourrissent, ils se nourrissent de l’homme. Ainsi, cette belle croyance de la cordillère des Andes que rapporte Bernadette Bricout (pratiquement un conte sur le conte !) : « Les contes sont des êtres invisibles qui flottent dans l’air et dont la nourriture est la parole des hommes. Si un conte n’a pas mangé depuis longtemps, il va se poser sur votre épaule. Et vous, vous allez croire que vous l’inventez et désirez le raconter. ». [2]. Mais c’est le récit lui-même qui agit, qui nous choisit autant que nous le choisissons.

4. Allons donc résolument au cœur de la question,

Jusqu’alors en filigrane : ces contes, qui nourrissent notre vie psychique, peuvent-ils guérir ? Carine Gouriadec y répond en rapportant un propos tenu lors d’un séminaire de « La Voix des Contes » : la médecine traditionnelle soigne le corps ; la psychothérapie soigne les émotions ; les contes, eux, soignent la flamme [2].

Les points essentiels

• À l’heure où l’on répète à l’envi que « le patient est au centre des préoccupations », force est de constater que les actions de soin, dans les faits, demeurent centrées sur la maladie.

• Nous faisons de cet état de fait un « facteur de résistance » : un facteur de résistance au changement (d’état de santé) ambitionné.

• S’il était possible de concilier les temporalités, celle de la maladie et celle du malade, et au bout du compte les polarités du cure et du care ; il y aurait là changement, un changement bénéfique.

Déclaration d’intérêt

L’auteur déclare ne pas avoir de liens d’intérêts.

--- Références

1. Bricout B. Notre quotidien est constellé de petits rituels merveilleux. In: Guérir par les contes. Nouvelles Clés 2004:42.

2. Gouriadec C. Notre quotidien est constellé de petits rituels merveilleux. In:

Guérir par les contes. Nouvelles Clés 2004:42.

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