T ÉDENAT
Probabilités. Solution du problème des rencontres
Annales de Mathématiques pures et appliquées, tome 12 (1821-1822), p. 120-134
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I20
PROBABILITÉS.
Solution du problème des rencontres ;
Par M. TÉDENAT , ancien recteur , correspondant de l’académie royale des sciences.
PROBLÈME
PROBLÈME. Quelqu’un
tient dans ses mains unpaquet de
cartes,au nombre de n ,
portant
les nombres I , 2,3,
... n de la suitenaturelle,
mêlées au hasard. Ilabat ,
tour à tour , ces cartes surune
table ,
enprononçant
en mêmetemps
les mots un,deux, trois,
... dans leur ordresuccessif ; quelle
est laprobabilité qu’une fois
au moins il luiarrivera ,
en abattant une carte, de prononceren même temps le nom
du
numéroqu’elle porte? (*)
(*) Ce
problème
revient évidemment au suivant ; Deux urnes contiennent chacune les .n numéros I , 2 , 3, .... n.Après
les avoir bien mêlés dans l’une et dans l’autre, onprocède à
leur extraction simultanée ; c’est-à-direqu’on tire à
lafois
un numéro dechaque
urne.Quelle
est laprobabilité
qu’unefois .au
moinsle
même numéro sortira en même temps des deux urnes ?On trouve une ébauche de solution du
problème
dans leDéveloppement
nouveau
de la
partie élémentaire desmathématiques
de BERTRAND , deGenève,
tom. I,pag. 4I0.
Il a été un peu
généralisé
par M. LAPLACE, dans sa Théoríeanalitique
desprobabilités ,
pag. 2I7, où il supposequ’il
y a danschaque
urne un nombreDES
RENCONTRES.
Rappelons-nous
d’abord ceprincipe
fondamental de Ia doctrine desprobabilités , savoir ,
que laprobabilité
d’un événement est unefraction
qui
a pour dénominateur le nombre total des chances etpour numérateur le nombre de celles d’entre elles d’où peut ré- sulter l’évènement dont il
s’agit ;
dumoins, lorsque
ces chancessont toutes d’une
égale
facilité.Première solution. On
parvient quelquefois,
assezcommodément,
à la solution des
problèmes
deprobabilité ,
en s’élevant pardegrés
r de numéros de
chaque
sorte , et où il cherche laprobabilité
de une , deux ,trois ... rencontres.
On
pourrait
legénéraliser davantage
encore, enl’énonçant
ainsiqu’il
suit : On a, dans une urne, a lettres a , 03B2 lettres b , 03B3 lettres c, et ainsi desuite , et, dans une autre urne , 03B1’ lettres a, 03B2’ lettres
b,
03B3’ lettres c, etainsi de suite de telle sorte gue
Après
avoir bien mêlé ces lettres dans les deux urnes , onprocède
à leur extraction, en tirant à lafois
une lettre dechaque
urne.Quelle
est la pro- babilitè qu’une fois au moins la même lettre sortira en même temps desdeux urnes P
On
pourrait
aussi considérer le casoù, après chaque tirage.
on remettraitdans chacune des deux urnes la lettre
qu’on,,
en aurait extraite.Il
ne seraitplus
alors nécessaire de supposer 03B1+03B2+03B3+ ... =03B1’+03B2’+03B3’+ ...Enfin, au lieu de demander
quelle
est laprobabilité
d’une rencontre anmoins, on
pourrait
demanderquelle
est laprobabilité
que le nombre desrencontres ne sera ni
plus grand
que p ni moindre que q.Nous terminerons par observer
qu’à
ces sortes dequestions
se rapporte la théorie du jeu de cartes -connu des enfans sous le nom de la bataille. Onpourrait encore’y
rapporter la recherche dudegré
de confiance que méritent lesdevins,
les tireuses de cartes et diseuses debonne-aventure ,
ainsi que la recherche de laprobabilité
que les ordonnances de certains médecins ou lesavis
decertains jurisconsultes
doivent être salutaires à leurs malades ou à leurs cliens.J. D. G.
I22
PROBLÈME
des cas les
.plus simples à
ceuxqui
le sontmoins ;
etc’est
ainsique nous allons d’abord
procéder.
I.° S’il
n’y
aqu’une
seule carte y 1n’y
auraqu’un tirage
pos-sible;
cette carteportera
le numéro i, on prononcera le mot unen la
tirant ;
de sorte que le nombre total des chances et celui des chances favorables seraégalement l’unité;
laprobabilité
demandéesera donc
i I, c’est-à-dire
la certitude.2.° Sil y a deux cartes, elles
porteront
lesnuméros I , 2,
etil y aura deux
tirages possibles ,
que l’on pourraprésenter
dansle
tableau suivant ;
Le
premier
-de cesdeux tirages
donne seul des rencontres; d’où il suit que laprobabilité
cherchée estici 1.
3.°
S’il y a
trois cartes, ellesporteront
les numérosi , 2 , 3 ,
et il y aura six
tirages possibles,
que l’on pourraprésenter
dansle tableau suivant :
DES
De ces
tirages
, lesI.er, 2.me,
3.me et 6.me donnent seuls lieu à des rencontres ; d’où il suitqu’ici
laprobabilité cherchée est
4 a = 2 2.
Si l’on continue de la même
manière,
etqu’on rassemble
lesrésultats
obtenus,
on pourra en former letableau
suivant:(*)
C’est à peuprès à
cela que se réduit l’analise de Bertrand. Il remarque ensuite que cesprobabilités ,
réduites endécimales ,
sontI24 PROBLÈME
1 Si l’on
prend
lesdifférences
consécutives de cesprobabilités,
on les trouvera
égales
àd’où
l’analogie
conduira à conclure que pour un nombrequel-
conque n de
numéros,
laprobabilité
d’une rencontre au moinssera
ce
qui
se trouvera tout-à-l’heure confirmé par d’autresprocédés.
Deuxième solution. Pour n
numéros,
il est clair que le nombre total des chances estI.2.3.4...n=n!. Quant
au nombre deschances
favorables,
il se compose ainsiqu’il
suit :1.0 Des chances
qui
ont le numéro 1 aupremier
rang et lesautres dans un ordre
quelconque;
de sorte
qu’elles
sont alternativement décroissantes et croissantes, suivant que n devientpair
ouimpair,
mais de manière à tendrerapidement
versune certaine
limite ;
de telle sorte que, si l’on ne veutqu’une simple
appro-ximation, on aura sensiblement la
probabilité qui
doitrépondre
à une très-grande
valeur de n, en calculant cellequi répond
à unebeaucoup
moindre râleur de ce nombre.J.
D.
C.2.°
I25 2.° Des chances
qui
ont le numéro 2 au second rang , sansavoir le numéro 1 au
premier ;
3.° Des chances
qui
ont le numéro 3 à son rang , sans avoir les numéros I, 2 auxleurs ;
4.0
Des chancesqui
ont lenuméro 4 à
son rang, sans avoir aucun des numéros 1, 2 , 3 auxleurs ;
Et ainsi de
suite , jusqu’aux
chancesqui
ont le numéro n à sonrang , sans donner aucun des
précédens
aux leurs.Voyons
donccombieu il
y a de
chances de chacune de ces diverses sortes.1.. Il y a d’abord évidemment autant de manières d’avoir le numéro I au
premier
rang,qu’il y
a de manières de ranger les n2013I autres à sadroite ;
de sorte que ce nombre est(n2013I)!.
2.° Il y a
également (n2013I)!
manières d’avoir le numéro 2 au second rang ; mais il faut en déduire le nombre de celles d’entre ellesqui placent
le numéro i aupremier, puisque
nous en avonsdéjà
tenucompte ;
or , ce nombre est évidemment le nombre des manières dedisposer
les n-2 numéros restans à la suite de cesdeux-là, lequel
est(n2013I)! ;
il ne reste doncplus
dans ce cas ,pour le nombre des chances
favorables , que
3.° Le nombre des manières d’avoir le numéro 3 au troisième rang , sans avoir le numéro 2 au second sera , pour les mêmes
raisons, (n2013I)!2013(n20132)!;
mais il faudra en déduire le nombre descas où le numéro 1 est au
premier
rang ,lequel
est(a puisqu’alors
c’est comme si l’on avait un numéro demoins ;
ilrestera
donc,
pour le çasprésent,
4..
Le nombre des manières d’avoir lenuméro 4
à sonrang,
sans avoir les
numéros 2,
3 auxleurs,
serasemblablement
Tom. XII.
17I26
PROBLÈME
mais il
faudra
en déduire le nombre des cas où le numéro 1 occupe lepremier
rang ;lequel
esten
prenant
donc ladifférence,
il restera pour le nombre des cas où lenuméro 4
est au4 me
rang, sansqu’aucun
de ceuxqui
le
précèdent
soient au sienPar de serublables
considérations ,
on se convaincraqu’en gé-
néral,
si le nombre des cas où le numéro k occupe le k.me rangsans
qu’aucun de
ceuxqui
leprécèdent
soit ausien,
estle nombre des cas où le numéro
k+I
occupera le(k+I)me rang,
sans
qu9aucun
de ceuxqui
leprécèdent
occupe lesien , sera
se
qui donne ,
toutes réductionsfaites,
ce
qui
prouve que , si la loi se soutientjusqu’au k.me numéro,
elle aura lieu aussi pour le
(k+I)me,
etqu’ainsi
elle estgénérale.
On voit donc que le nombre total des cas favorables’ sera la
somme des termes de cette série
or , par la théorie des nombres
figurés,
on adonc la somme des termes de cette
série ,
ou lenombre
des casfavoiables est
c’est-à-dire,
I28
PROBLEME
puis
donc que le nombre total des cas estn!;
il s’ensuit que laprobabilité
cherchée estcomme nous l’avions
déjà
trouvé.Troisième solution. Pour fixer les
idées,
supposons que les nu- méros soient au nombrede
sixseulement,
etqu’on
demandequel
est alors le nombre des cas favorables.
Supposons qu’il s’agisse
deformer les arrangemens
auxquels
ces casrépondent,
et soientCI, C2, C3, C4, C5, C6,
les nombresrespectifs
de cas favorablespour I, 2 , 3, 4, 5, 6 numéros.
Plaçons
d’abord i à son rang , et lescinq
autresnuméros
detoutes les manières
possibles
dans les autres rangs ; nous aurons fait ainsi 5! arrangemens.Plaçons
ensuite 2 à son rang et lescinq
autres numéros de toutesles manières
possibles dans les autres
rangs ; nous aurons encore fait 5! arrangementContinuons de la même
manière,
pour lesnuméros 3, 4,
5jusqu’au
numéro6- inclusivement,
nous aurons fait ainsi 5!6=6!arrangemens,
présentant
tous évidemment des casfavorables,
et lesprésentant
même tous ; mais certains d’entre eux se trouverontrépétés plusieurs fois ,
ainsi que nous allons levoir,
et ils’agit pr.ésentement
d’en faire la réduction.D’abord l’arrangement I23456 ,
oùchaque
numéro sera àson rang, se trouvera une fois dans
chaque
groupe, et sera con-séquemment répété
6 fois.I29 Il est
impossible
quecinq
numéros soient â leurs rangs sansque
le sixièmen’y
soitégalement,
ainsi ce second cas rentre dansle
premier.
Chacun des arrangemens où
quatre
numéros seulement seront à leurs rangs se trouvera à la foisdans 4
des six groupes ; mais il faut voir combien il y aura de ces arrangemens.Or,
on voit d’abord que cesquatre
numérospourront
être choisisparmi 6
d’un nombre de manièresexprimé par
il faudra ensuite arranger les deux numéros restans dans lesplans
vides de manière à ne pasproduire
des rencontres,
puisqu’alors
on retomberait dans les casprécédens ;
or , le nombre total des manières de les arranger étant 2! et le nombre des rencontres que
peuvent
offrir leurs diversesdispositions
étant
C2,
y le norribre de leurs arrangemensqui
n’en fourniront passera
2!2013C2.
Le nombre total des sortesd’arrangemens répétés quatre
fois seradonc 6 I . 5 2(2!2013C2).
Par un raisonnement tout
semblable,
on s’assurera que le nombre des sortesd’arrangemens répétés
chacun 3 foisest 6·5·4 I·2·3(3!2013C3);
que le nombre total des sortes
d’arrangernens répétés
chacun deuxfois sera
6 I ·5 2(4!2013C4);
etqu’enfin
le nombre total des sortes d’arran- gemenssimples, c’est-à-dire ,
de ceux où un seul numéro est àsa
place ,
etqui
ne sontconséquemment
écritsqu’une
seule foisest
6 I(5!2013C5).
Puis donc que dans
C6
il ne doit entrerqu’un
seularrangement
dechaque
sorte , on doit avoirAu
surplus,
comme on aCI=I,
et parconséquent 6 I(I!2013CI)=o,
on pourra
écrire,
pourplus
desymétrie,
I30
te
PROBLÈME
cela donnera y
entransposanf,
En
généralisant
ceraisonnement,
cequi
estaisé,
on trouveraSi ensuite
ondésigne
parP1, P2, P3,...Pn,
lesprobabilités qui répondent
à I, 2,3,...n numéros,
on aura, comme nousrayons
vu,
ce
qui donnera,
easubstituant
etdivisant
les deuxmembres
par
n!,
DES
équation
au moyen delaquelle.
on déterminera laprobabilité qui répond à
une valeurquelconque
de n , au moyen de cellesqui répondent
aux valeurs inférieures de cette lettre.Quatrième
solution. Le nombre des chancesqui
donnent le nu-méro x à son rang , sans donner aucun des
précédens
aux leurs,dépendant
visiblement de n et de x , nous pouvons lereprésenter
par
Zn,x.
Enconséquence,
le nombre des chancesqui
donnent lenuméro x2013I à son rang, sans donner aucun des
précédens
auxleurs ,
devra êtredésigné
parZn2013I,x ;
et s’il y avait un numéro demoins,
ce dernier nombre devrait êtredésigné
parZn-I,x-I.
Or,
le nombre des casqui
donnent le numéro x à son rang,sans donner aucun des
précédens
auxleurs,
est évidemmentégal
au nombre de ceux oill le numéro X2013I est à son rang , sans
qu’aucun
desprécédens
soient auxleurs,
moins le nombredes cas où les numéros x et x-i sont à leurs rangs, sans
qu’au-
cun des
précédens
soient aux leurs.Mais ce dernier nombre est évidemment le même
qu’il
le seraitpour le numéro X2013I, si le numéro x n’existait pas ,
c’est-â-dire ,
s’’iln’y
avait que n2013I numérosseulement ;
d’où ilsuit qu’on
doitavoir
l’équation
aux différences finies etpartielles
Pour
intégrer
cetteéquation ,
nous poserons , suivant laméthode
de
Lagrange, Zn,x=M03B1H03B2x, 03B1
et /3 étant deux constantes indé-terminées,
et M un nombrearbitraire ; l’équation
deviendra ainsid’où
ee
qui
donneraI32
PROBLÈME
Pour la facilité du
développement,
nous pourronssupposer
M =
03B1 ;
il viendra alorsPour déterminer a,
nous remarquerons que,lorsque
x=I, on aZn,I=(n2013I)!;
donc03B1n=(n2013I)!, an2013I’=(n20132)!,
et ainsi desuite ;
d’oùqui,
en mettant successivement pour x les valeurs I, 2,3,...
nous fera retomber sur les résultats
déjà
obtenus dans notre secondesolution. -
On sait que ex = I
+ x I + x2 2 + x3 3! = x4 4!
+...d’après quoi
on’doit
avoir
’donc
donc,
DES RENCONTRES.
I33donc, lorsque
le nombre n des numéros estinfini,
laprobabilité
demandée est
e2013I e =0,632I394...;
et , comme la série est extrë-mement
convergente
, on en doit conclure que c’est aussilà, à très-
peu
près, la probabilité cherchée,
toutes les fois que n est ungrand
nombre
quelconque.
Si,
au lieu de supposer un seul numéro dechaque
sorte, onen
supposait
un nombre m, onremarquerait qu’un
numéro nepeut
être à son rang que dans les n
premiers tirages ;
queconséquem-
ment on devra arrêter le
développement à
ses npremiers
termesL’équation à intégrer
seraelle donnera
d’oà
Tom. XII. I8
I34
PROBLEME DES RENCONTRES.
faisant donc x=n et divisant ensuite par
(mn)!,
ilviendra,
pourla
probabilité d’une
rencontre aumoins,
formule,
qui
rentre exactement dans lapremière, lorsqu’on
supposem=I
(*).
(*) Au moment ou on termine
l’impression
de cequi précède ,
M. Tédenatnous écrit que ,
depuis plusieurs
années , l’état de sa vue ne lui permettant pas de s’occuper sérieusement de la lecture des ouvrages demathématiques,
il n’est pas surprenant ,
d’après
cela,qu’il
aitignoré
que M.Laplace
avaittraité le
problème
dont il s’est lui-mêmeoccupé ,
etqui
lui avait été proposé ,il y a
plus
de 40 ans, par M. Legendre ; que ,sur
notre observation, il venait de consulter l’ouvrage de M.Laplace ; qu’il
s’était assuré ainsi de la conformité de ses formules avec celles de cet illustregéomètre ;
etqu’il
pen-sait
qu’au, surplus
son travail sur cesujet
ne’ seraitpoint
tout-à-fait une re-dite à
raison de la variété des moyens de solutionqu’il présente.
J. D. G.