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L'Aiguille du Chardonnet
COLLET, Léon William
COLLET, Léon William. L'Aiguille du Chardonnet. Jahrbuch des Schweizer Alpenclub , 1903, vol. 39, p. 17-23
Available at:
http://archive-ouverte.unige.ch/unige:138401
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Extrait de !'Annuaire du Club alpin suisse.
39• année.
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uille du Chardonnet
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1902,
L'Aiguille du Chardonnet fut la première grande pointe qui me tenta, peut-être parce que ce fut la première que je vis. Depuis quatre ans elle est chaque année dans mon programme de courses. L'été dernier j'étais parti avec la ferme intention d'en faire l'ascension, mais le lec-.
teur aura lu dans le précédent volume quelles furent les raisons qui m'obligèrent à renoncer à ce, projet.
Voici ce que disent MM. Kurz et Colomb dans leur excellent Iti-;
néraire du Champ d'Excursions:
,,Quoique escaladée depuis 35 ans déjà, cette belle sommité a .reçu peu de visiteurs en raison des difficultés qu'on y rencontre. Du plateau supérieur du Tour, elle ne se présente pas comme une aiguille, mais comme unf\ échine énorme h.érissée de pics, flanquée de glaciers sus- pendus et fissurés."
La principale raison, je crois, pour laquelle cette aig·uille ne se fait pas plus souvent est que c'est une ascension de glace plus que de rocher. La grande distance qui la sépare des cabanes d'Orny et de Saleina y est aussi pour une grande part, car c'est déjà toute une course ponr arriver au pied même de l'aiguille. Cc fut bien là ce qui me décida it l'attaquer par le versant ouest, soit de Log·nan.
Le samedi 8 août j'arrivai à 7 heures du soir à Chamonix en compagnie de mon ami Emile Kern. Deux de nos amis, MM. Genequand et Panchaud, également de la section genevoise, étaient partis le matin de Genève et nous attendaient au pavillon de Lognan.
Demain soir nous devons être lle retour :\ Genève, car lundi tout le monde cloit être au travail. Nous n'ayons clone pas cle temps it perdre, aussi avons-nous pris nos bicyclettes pour faire la route de Chamonix i~ Arg·entières. Demain nos machines nous éviteront 8 km. de route et nous ne risquons donc pas cle manquer le train.
Le temps est mauvais, c'est toujours cet éternel vent d'ouest qui souffle, le ciel, mt lieu cle s'éclaircir, s'obscurcit toujours plus. Toutes
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Aiguille du Chardonnet, vue de la moraine du Glacier d' Argentière.
l'hot. Demole, GcnèYc.
les chances sont contre nous, mais nous ne désespérons pas, ne suffit-il pas d'une saute de vent pour avoir le beau?
Onze heures, voilà Lognan où nous trouvons nos deux amis. Comme demain nous n'avons pas de temps à perdre, nos camarades ont engagé à Chamonix Edouard Charlet, une vieille connaissance. Avec lui nous ne perdrons pas une minute à chercher le chemin. Nous donnons l'ordre de nous éveiller à 1 heure
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cela fait 2 heures de sommeil. A minuit nous entendons du bruit, c'est notre guide qui arrive, ayant été retenu à Chamonix par son travail; il nous annonce, à notre grande joie, que le temps s'arrange.A 2 heures, plus un nuage an suivons le chemin de la moraine dn naît ses voyageurs et sait ce qu'ils bon train.
ciel. A la lueur de glacier d'Argentières.
peuvent faire, aussi
la lune nous Charlet con- mène-t-il un On traverse le gfacier vis-à-vis de l'endroit où cesse la moraine latérale droite, il y a là un replat dn glacier entre deux parties très
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Il est 3 heure::;
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lorsque nous atteignons la base clu petit glacier . . Jamais nous n'avons marché aussi vite en haute montagne, il est vrai de dire que nons n'avons clans nos sacs qne le strict néce::;saire. Halte et déjeuner. A partir cl'ici nous prendrons la glarc. Nous avons tous des crampons, sauf Charlet qui, du reste, peut s'en passer. Le glacier sans nom que nous allons remonter semble tout anodin de Lognan, mais en réalité il est très rapide, coupé d'énormes crevasses qui nécessitent tle nombreux détours. Le glacier est complètement découvert et RanR crampons nous aurions perdu pas mal de temps à tailler.Après avoir déjeuné et mis nos crampons, ce qni ne fut pas vite fait, surtout pour ceux qni avaient des tyroliens, nons nons encordons.
A la première corde Charlet, Genequand et Panchaucl, !t la seconde Korn et moi. Tout en montant je fais la réflexion que la partie que nous venons de faire depuis Lognan résene de grosses surprises à ceux qui ne connaissent pas le passage et qui font la course sans guide.
Le ciel commence à se teinter, le soleil éclaire bientôt le sommet del'AignilleVcrte. Ah!
quelle est belle depuis ici 1 a Verte ! Si vous étiez tous arrivés hier matin, voilà la course que je vous aurais pro- posée, nous clit Charlet montrant la Verte. Si nous avions su, Kern et moi, nous nous serions arrangés à pouvoir par- tir. Tant pis, ce n'est que partie remise. De temps en temps on en- tend: Halte! mes cram- pons ne tiennent pas et voilà les deux cordées arrêtées pour quelques minutes. C'est dans cette course que je vis la su- périorité des crampons W anner sur les tyroliens.
Premièrement ils sont faciles à mettre, ce qui
est un gros avnntag·e, Aiguille Verte, vue en montant à I' Aiguille du Chardonnet.
Phot. E. Kel'll, GenèYc.
20 Léon W. Collet.
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Sommet de 1' Aiguille du Chardonnet.
P h ot. E. Kern. Gc11 èYC.
i;urtout quand il fait froid, et ne se détachent jalimis. Les partisans des tyroliens objectent toujourn la rigidité des
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mm cr; aux Grands Charmoz, au Triolet, au Col du Géant j'ai eu aux pieds mes crampons pendant un temps variïrnt de 7 à 12 heures et je n'ai ressenti aucune fatigue.A 6 heures nous atteignons la base des rochers au-dessus du gla- cier; nous déposons lit nos sacs, car c'est là que nons dînerons au l'etour. Deux chemins s'offrent à nous: le .couloir en glace viYe tout à droite du glacier on les rochers qui bordent le clit couloir à gauche.
Pour nous, Genevois, il n'y a pas d'hésitation, nous choisissons les l'o chers quoique Charlet annonce clu vergfas. Ne sommes-nous pas des- cendants des ,, varappeurs" clu Salève. Ah, ~a varappe ! quoi cle plus beau quand on vient cle faire une grande tirée clans la glace et n'est-ce pas la lutte corps à corps avec la montagne, cette lutte dont nous ne sortons pas toujours vainqueul's, mais dont nous sortons toujours plus forts pour nous lancer claus le grand combat qu'est la vie.
Pour gagner lesdits rochers nous traversons en flanc les névés supérieurs du glacier; bien que la pente soit très raide, nous aYançons gaillardement. Nous sommes presque certains de réussir. De petits nuages apparaissent il l 'ouest1 ils arrivent rapidement: mais restent heureusement accrochés à la terrible barrière qu'est la chaîne cle l'Aiguille Verte, des Droites et cl es Courtes. Voici le rocher de la Protogine, c'est clone
L'Aignille du Chardonnet. 21
L' Aiguille Verte el les Droites, vues de I' Aiguille du Chardonnet.
P hot. E. J{en1, Genève.
dire que la g;rimpée est parfois raide, qu'il y a des cheminées, cles : couloirs pleins cle glace, cles prises nombreuses et solides, mais des blocs et en quantité qui ne tiennent pas. Nous avançons rapidement, comme passage cela me rappelle le 'l'riolet en plus long et en moins froicl. Nous atteignons bientôt la selle supérieure dont il est question dans le guide Kurz et. Colomb, nous l'atteignons it sa base sur une sorte de col. Il est 8 heures. Quelques minutes de repos et nous atta- quons cette fois la g·Jace vive, mais pas pour longtemps, car nous pren- drons encore des rochers qui doivent nous conduire au sommet. La pente est ra.ide et, s'il nous fallait la suivre jusqu'au sommet, il y aurait une belle partie de taill e. Hurrah! nons sommes au premier sommet, séparés clu second, c'est-à-dire du vrai, par la crête d'un couloir de glace qui descend d'un trait sur le glacier du Tour et c'est là qu'il faut passer. Par bonheur il y a des traces. Nous sommes vite tous réunis sur le vrai sommet. Des yodel et des chants annoncent aux caravanes qui peuvent se trouver clans le voisinage qu'il y a du monde au Chardonnet. La vue est rendue encore plus belle par de gros nuages
!]ni effl eurent la chaîne du Gémit nn Dolent. Devant nous l'Aiguillc
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d'Arg·entièrc attire surtout mou attention, quoi d'étomiant, n'est-elle pas ma fayorite? Une trace énorme, presque une trace du Mont Blanc, nous dit que cette aiguille a été souye1it visitée par le chemin ordinaire.
Puis c'est le glacier de Salcina, les deux cabanes. AYec quel plaisir on revoit ces lieux aimés et nous disions vrai lorsque nous chantions: ,,Là bas, là bas est ma patrie, le beau pays que i'aime tant."
Une caravane remonte le g·lacier du 'l'our, des yodel répondent aux nôtres. Vers le uord c'est la Drut du Midi, la Tour Sallières, les Rosses,
Aiguille d' Argenlière, vue de I' Aiguille du Chardonnet.
Phot. E. Kent, Gencve.
le Tanneverge, ce sont les hautes alpes calcaires, c'est la géolog'ie, c'est ma région. Et quand j'y retoumerni à la fin du mois, quand Jas de casser les cailloux, la journée finie, la pipe à la bouche, je regar- derai ce beau Chardonnet, je n'aurai plus qu'à me souvenir. Ils sont beaux ces moments !
Si nous aYions le temps, nous tenterions la traversée par l'arête aux gendarmes, mais demain il faut être an travail, du moins notre corps, car notre esprit sera encore à la montagne.
Pour la descente nous attachons les deux cordes, Charlet est le dernier, je prends la tête. Nous marchons bien jusqu'au col, mais depuis là il fallut ralentir, serrer la marche à cause des pierres et alors Je
L' Aiguille du Chardonnet. 23 sommeil se fit sentir, c'est presque dormant debout que nous atteignons nos sacs. Tout le monde se réveille alors et fait honneur au ,, tiré des sacs", puis, les pipes allumées, nous discutons ascensions avec Charlet qui, pour nous, est un ami et non un vulgaire guide. Lecteur, si tu avais entendu quelques bribes de cette conversation, tu aurais sans doute retenu que la Verte, le Grépon et les Dru étaient à notre programme de courses pour la fin de la saison ou l'an prochain.
Nous avons du temps devant nous, aussi, passez-moi l'expression, nous posons une bonne flegme. A 3 heures
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nous étions au bas du glacier et à 4 heures1/4
à Lognan. Nous soupons encore à Chamonix et à minuit nous étions à Genève.Et voilà comme je fis l'ascension du Chardonnet en un jour et demi.de Genève. Dis, lecteur, ne sommes-nous pas des veinards, nous, autres Genevois, de pouvoir faire des ascensions de près de 4000 m. en partant le samedi après midi. Hélas ! nous ne le savons pas assez et l'oublions trop.