Peter Eeckhout Thèse de doctorat
CHAPITRE VIII
DESCRIPTION RAISONNEE DU SITE DE PACHACAMAC
Le site de Pachacamac a été occupé de façon permanente depuis l'Intermédiaire ancien jusqu'à la fin de l'Horizon récent. L'une des difficultés auxquelles ont été confrontés les chercheurs est l'attribution des divers édifices à telle ou telle période de la préhistoire andine. Si dans quelques cas la datation est évidente et ne pose pas de problèmes, il en est d'autres pour lesquels le débat est toujours ouvert. Après une brève présentation générale de la zone archéologique, je m'attellerai à la révision, période par période, de l'ensemble des vestiges architecturaux du site.
1. Présentation générale du site
Pachacamac se trouve dans la partie la plus septentrionale de la vallée du Lurín, sur la rive droite du fleuve, près de son embouchure, à environ un demi-kilomètre de l'océan Pacifique. Le site couvre une superficie totale approximative de 300 hectares, dont la moitié environ est occupée par les édifices du secteur monumental.
La zone archéologique est limitée au nord par la Tabláda de Lurín et la quebrada de Atocongo (une zone désertique partiellement urbanisée qui fait la transition entre les vallées du Lurín et du Rímac) ; au sud-ouest par des terres agricoles adjacentes à l'embouchure du Lurín ; à l'ouest par le "Club de Playa Pachacamac" et à l'est par la vallée du Lurín et le village de Puente Lurín.
Le meilleur plan du site est celui dressé par Max Ühle (1903). Il s'agit d'un travail
remarquable, d'une précision et d'une exhaustivité inégalée : tous les autres plans qui ont été publiés
depuis s'inspirent de celui de Ühle. Le seul défaut du plan de Ühle est l'échelle employée (1/2000),
qui convient parfaitement pour une vue d'ensemble mais se révèle insuffisante au niveau des détails
pour le lecteur non familiarisé avec le terrain. Je me référerai donc au plan de Ühle (réduit à
l'échelle 1/8000) pour cette présentation générale du site, ainsi qu'à un plan schématique du site
réalisé sur base de celui de Ühle (annexe 8, plan 3) et à des plans de détails pour la description des
structures proprement dites.
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Je commencerai la description par le secteur monumental, qui occupe la moitié sud de la zone archéologique.
Quatre collines de roches sédimentaires se détachent dans le paysage. La plus haute (W), à l'est, sert de base au Temple du Soleil. La colline X (sud-est) un peu plus basse, a servi de carrière pour l'extraction des pierres qui servent de sous-bassement à bon nombre d'édifices. Seules quelques sépultures ont été retrouvées sur la face sud tandis que des bâtiments d'époque inca ont été construits au pied de la face nord. La colline Y, à l'est, ne contient aucun vestige archéologique. La colline Z, au nord-est de la précédente, a servi de base à l'édification de la pyramide à rampe n°III.
Le reste du relief est assez irrégulier et les édifices, espaces ouverts, places, rues et plates- formes sont disposés suivant les accidents du terrain "constituant un exemple d'urbanisation cérémonielle et religieuse planifiée par ensembles, mais dont le plan général est spontané et s'est adapté aux dénivellations topographiques du site" (Bueno Mendoza 1982:31).
Cependant, pour la clarté de l'exposé, il est possible de diviser le secteur monumental en deux parties : l'enceinte sacrée au sud et le reste du site.
L'enceinte sacrée (ou première muraille) adopte une forme plus ou moins carrée et contient le Vieux Temple de Pachacamac (au centre) le Temple Peint (ou Edifice Peint) au nord-ouest, les sous-bassements d'un bâtiment quadrangulaire au nord et le Temple du Soleil au sud.
Le reste du site est circonscrit par la deuxième muraille et peut se diviser, pour faciliter la description, en cinq quartiers (A, B, C, D et E). Les quatres premiers quartiers sont délimités par la seconde muraille et par les deux rues principales qui se croisent quasi en angle droit au centre du site. La rue Nord-Sud (ou Rue Hernando Pizarro) entre dans le site au nord/nord-ouest par un grand portail et se dirige vers le sud, croisant aux deux-tiers de son parcours la rue Est-Ouest, laquelle ne sort pas du secteur monumental.
Le quartier A comprend la pyramide à rampe n°XIII et la Place des Pèlerins, bordée d'un ensemble monumental au nord. On observe également les restes d'un complexe architectural sur le flanc est de la Place et, un peu plus loin au nord-ouest, le Temple d'Urpi Wachak. Ce dernier domine un petit bois, au nord-ouest, où se trouvait auparavant un étang (la Laguna de los Patos ou Laguna de Urpi-Wachak) aujourd'hui pratiquement asséché.
Le quartier B comprend les pyramides à rampe n°XI, XII et XIV ainsi qu'une série d'édifices à terrasses. On observe également une structure quadrangulaire, interprétée comme un mausolée. Au sud-est, le quartier B rejoint les bâtiments incas situés entre les collines X et Y.
Le quartier C comprend les pyramides à rampe n°I et IV, de nombreuses places et
esplanades.
Le quartier D comprend les pyramides à rampe n°II, III, VI et VII ainsi que de vastes esplanades plus ou moins bien délimitées.
Le quartier E, qui occupe la portion nord-est de la zone monumentale, comprend la pyramide à rampe n°IX et le Palais de Tauri Chumpi, ainsi qu'une structure divisée en cellules orthogonales et quelques restes de murs. L' édifice qui se trouvait à l'extrême nord, identifié comme la pyramide à rampe n°X, est aujourd'hui détruit : cette partie du site a disparu et est occupée par des constructions modernes.
Plusieurs structures isolées se trouvent au-delà de la seconde enceinte : l'Acclahuasi (ou Couvent des Mamaconas) à l'ouest ; le Templete de Adobitos (ou Conjunto de Adobitos) au nord- ouest, à côté du musée du site construit en 1965 ; les Pyramides à rampe n° V et VIII au nord, près de l'entrée principale de la seconde enceinte.
Comme je l'ai expliqué ci-dessus, l'ensemble des vestiges que je viens de décrire appartiennent au secteur monumental et ne représentent que la moitié de la superficie totale du site.
En effet, un immense espace découvert se développe au nord-ouest à partir de la seconde muraille.
Il se poursuit jusqu'à la troisième enceinte, considérée comme la limite de la zone archéologique de Pachacamac. Seuls des vestiges de cette troisième enceinte demeurent, et il est d'ailleurs probable qu'elle n'a jamais constitué une enceinte totalement fermée, comme j'aurai l'occasion de l'expliquer plus tard. L'espace découvert qui se situe entre la deuxième et la troisième enceinte est aujourd'hui entièrement enfoui sous le sable et offre un aspect désertique. Il est partiellement amputé par des construction modernes. Plusieurs routes le traversent de part en part, dont l'ancienne Panaméricaine.
Des fouilles menées récemment dans ce secteur par Zegarra (com. pers. 1995) ont notamment mis au jour des structures publiques incas et des dépotoirs. Paredes et Farfan (1982) mentionnent également la présence de cimetières dans cette zone.
Il existe une quatrième enceinte, au nord, à environ un kilomètre de la troisième.
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2. Intermédiaire ancien
D'après Paredes (1990a:186), trois bâtiments appartiennent à l'Intermédiaire ancien : le Vieux Temple de Pachacamac (TVP), la Pyramide en Adobitos à l'intérieur du Temple du Soleil le Temple d'Urpi-Wachak. J'en ajouterai trois autres : le Templete Adobitos (appellé aussi Conjunto Adobitos), une Pyramide en Adobitos sous le TVP et certaines structures découvertes par Tello en 1940 aux alentours du Couvent des Mamaconas.
J'examinerai successivement toutes ces constructions, depuis le nord-ouest du site vers le sud-est .
2.1. Le Templete ou Conjunto Adobitos
12.1.1. Localisation et superficie
Le Templete se trouve au-delà de la deuxième enceinte, dans la portion nord-ouest du site (n°1 sur le plan 3). Il occupe une superficie d'environ 1200m2.
2.1.2. Description
Le bâtiment se présente sous forme d'une enceinte centrale quadrangulaire, formée de murs bas en adobitos et qui enferme une structure en gradins. Dans les gradins étaient fichés des poteaux en bois de lucuma, sans doute pour soutenir une toiture de branchages
2. Cette enceinte communique avec l'extérieur par une entrée étroite qui regarde vers le sud/sud-ouest. Elle est flanquée à l'ouest d'une cour rectangulaire à murs bas où l'on a découvert deux rangées de poteaux plantés dans le sol d'argile compacte. Ils étaient dirigés vers le sud-ouest/ouest et disposés comme pour soutenir un toit. On trouve également, dans le prolongement est de cette cour un autre quadrilatère, avec une banquette contre la paroi est. Des compartiments rectangulaires sont disposés perpendiculairement à ce mur est et courent le long du mur oriental de l'enceinte principale. Les vestiges d'autres murs sont visibles au nord-est. Les sols et les murs étaient stuqués ; de plus, ces derniers étaient peints.
1 Petit temple ou ensemble en briques d'adobe.
2 Pratique courante à cette époque (Bueno Mendoza 1982:23; Paredes Botoni 1986:7).
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2.1.4. Commentaires
C'est en 1964-65, lors de la construction du musée du site, que Jiménez Borja et Bueno Mendoza découvrent le Templete, qu'ils attribuent "à la culture Maranga" (Jiménez Borja et al.
1970:13).
Pour Paredes Botoni (1986:7), il s'agit d'une résidence d'élite tandis que pour Jiménez Borja et Bueno Mendoza (1970:13-14), d'un édifice religieux . C'est pourquoi le premier l'appelle
"Ensemble en Adobitos" et les seconds "Petit Temple en Adobitos".
Ces derniers expliquent "avoir fouillé l'ensemble par "paliers", dégageant durant les travaux six "étages" d'occupation successifs qui furent considérés comme des strates, chacune d'elle faisant apparaître (...) une phase stylistique de céramique. Ainsi avons nous de la céramique Maranga dans cet édifice depuis la phase 4 jusqu'à la 9" (Bueno 1974/75:181 ; Jiménez Borja et Bueno Mendoza,1970:13)
3. On pourrait donc situer la première phase de construction du Templete vers 400 de notre ère (id.:14). Il faut préciser que Jiménez Borja et Bueno Mendoza n'ont publié aucune information concernant la céramique à laquelle ils font référence. De plus, comme je l'ai expliqué dans le chapitre consacré à la chronologie, une partie du matériel issu des fouilles du Templete a été étudiée par Lavallée (1966), et correspond selon cet auteur au début de l'Horizon moyen
Néanmoins, le système constructif semble tenir davantage de l'Intermédiaire ancien. En effet, Jiménez Borja et Bueno Mendoza (1970:13) le décrivent de la façon suivante: "de petites briques d'adobe (adobitos) modelées à la main et disposées à la verticale pour former des murs ".
L'architecture à base d'adobitos est propre à la région Lurín-Ancon (Bueno Mendoza 1982:23). Elle caractérise les constructions de la seconde phase (après 500 d.n.e.) de l'architecture Lima (Agurto Calvo 1984:93). Les adobitos typiques Lima "ont en moyenne 18 cms de hauteur, 13 cms de largeur et 8 cms d'épaisseur ; ils s'appareillent habituellement en se posant les uns à côté des autres comme des livres dans une étagère, bien qu'on les utilise aussi en les rassemblant horizontalement sur leur plus grand côté. Chaque fois qu'il y a trois couches (ou plus) d'adobitos posés sur leur tranche, on y superpose une couche d'adobitos mis sur leur côté le plus large (...) dans le but de renforcer (l'ensemble)"(id.:98).
Le système utilisé pour les murs du Templete est identique, si ce n'est que les constructeurs ont ici directement superposé les couches horizontales et verticales, sans attendre d'avoir trois couches verticales pour en disposer une horizontalement. L'ensemble est consolidé par du mortier et, l'érosion aidant, les murs donnent l'impression d'être striés verticalement. Dans d'autres constructions de cette même période Lima, on peut voir que plusieurs parois d'adobitos étaient
3 Rappelons que les auteurs utilisent les subdivisions de la céramique Lima de Patterson et l'appellent Maranga (cf.
chap. VII).
parfois disposées les unes derrière les autres pour former la masse épaisse et relativement compacte que constitue le mur de soutien d'un grand bâtiment.
En ce qui concerne l'âge du Templete au sein de l'Intermédiaire ancien, il est possible, si l'on suit Agurto Calvo (1984:91-3), qu'il se situe plutôt dans la maturité de la culture Lima, vers le VIe s. de notre ère. Cette datation concorde plus ou moins avec celle de Lavallée (1966:236) sur base d'un échantillon réduit de la céramique (début Horizon moyen).
2.2. Les structures voisines de l'Acclahuasi (n°2 sur le plan 3) 2.2.1. Localisation et superficie
"A courte distance de l'édifice des Mamaconas, vers l'est (...)" (Tello 1943:100). De fait, l'examen des vestiges montre que l'Acclahuasi a partiellement détruit ces structures et qu'une partie des matériaux a été réutilisée pour les remblais qui bordent le chemin d'accès. Il est difficile d'estimer aujourd'hui la superficie occupée par les structures mais elles couvrent certainement plusieurs centaines de mètres carrés.
2.2.2.Description
"(...) Sous un monticule de terre et de sable, un groupe de constructions en petits adobitos, ainsi que plusieurs petites places ceinturées de murs bas recouverts d'argile fine ont été découverts.
Ces places présentent sur certains de leurs côtés de petites plates-formes d'argile en forme de banc ou de siège. Dans ces plates-formes, on a retrouvé plusieurs piquets de bois enfoncés verticalement comme des pieux, qui paraissent avoir été destinés à soutenir un toit de paille recouvert de boue..."(Tello 1943:100). Tello précise que le sol des plates-formes était recouvert d'une couche de mortier fin et que, d'après divers indices (céramique, ossements humains, etc.), il pense que ces édifices avaient des fonctions funéraires et cérémonielles (id.:109).
2.2.3. Commentaires
Bueno Mendoza (1982:24) décrit cet ensemble comme "un petit monticule couvert de sable
des flancs duquel émergent des restes de murs en adobitos", ce qui correspond exactement à
l'aspect qu'offre cette zone aujourd'hui. Au cours de fouilles menées en 1972 dans les bassins du
couvent des Mamaconas, Bueno (ibid.) est parvenu jusqu'au premier sol d'occupation de l'endroit,
une strate marécageuse où il a trouvé des tessons diagnostics qu'il attribue au style Maranga,
autrement dit les phases les plus récentes du style Lima.
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Les murs bas en adobitos, recouverts comme les sols d'une couche de finition, les pieux de bois pour soutenir un éventuel toit, les plates-formes à banquettes et la présence de céramique Lima montrent que les structures qui viennent d'être décrites sont, de toute évidence, similaires au Templete. Tout comme ce dernier, les quelques bribes d'information recueillies ne permettent que des estimations pour ce qui concerne la datation des constructions et de leur occupation, apparemment à la fin de l'Intermédiaire ancien.
La fonction des structures n'est pas éclaircie mais le fait que Tello parle d'ossements humains et non de cadavres entiers pourrait peut-être être rapproché de ce qu'Agurto Calvo (1986:83-5) avance au sujet des coutumes sacrificielles (?) et funéraires des Lima. Ainsi, à côté d'autres indices, "...l'existence de sépultures où des restes humains ont été retrouvés incomplets ou mutilés paraît indiquer, effectivement, que les Lima étaient un peuple belliqueux qui avait des coutumes sanguinaires et pratiquaient des rites cruels".
Au-delà du préjugé ethnocentriste d'Agurto, l'hypothèse qu'il propose est intéressante : l'archéologie a amplement démontré que chez les Mochica (Côte nord) et les Nasca (Côte sud), contemporains des Lima de la Côte centrale, démembrements et mutilations rituelles étaient fréquemment pratiqués (voir e.a. Donnan 1978 et al. :189 et passim ; Shimada 1994:239-40 ; Silverman 1993:218-27).
La fonction cérémonielle et funéraire proposée par Tello paraît donc parfaitement
recevable, sous réserve d'un examen approfondi des données récoltées par l'archéologue péruvien.
2.3 Le Temple d'Urpi-Wachak (n°3 sur le plan 3) 2.3.1. Localisation et superficie
Le Temple d'Urpi Wachak se situe dans la partie la plus occidentale du site, non loin des structures évoquées au paragraphe précédent. Il couvre une superficie d'environ 2500m2.
2.3.2. Description
Paredes (1990a:188) décrit le monticule comme "une superposition de pierres et d'épaisses couches de terre qui forment la base d'une élévation sur laquelle ont été construits des murs inclinés en adobitos". L'aspect informe qu'offre aujourd'hui la structure ne permet pas d'ajouter grand-chose à cette description, si ce n'est que les pierres sont regroupées par paquets et serrées dans des filets en cordes végétales, un système constructif qui trouve son origine au Précéramique (cf.Burger 1995
; Engel 1987).
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2.3.3. Commentaires
Cette structure, découverte par Tello (1940 in Dagget 1988:18) est connue sous le nom de Temple d'Urpi-Wachak. Pour Paredes (1990a:188), l'emplacement du Temple d'Urpi-Wachak doit être en relation avec l'étang du même nom (cf. description générale du site).
Il faut cependant préciser que Tello n'est pas très clair quant à l'emplacement exact de l'édifice. En effet, sur le plan publié en 1960 (figure 4), le "Temple d'Urpi-Wachak" désigne incontestablement l'Edifice Peint. Sur le plan de Paredes Botoni (figure 5), par contre, cette dénomination est réservée à une construction circulaire, en bordure de la ville, et qui correspond parfaitement aux notes laissées par Tello lui-même (figure 3, ci-dessus). J'en conclus que Tello croyait en l'existence de deux temples d'Urpi-Wachak à Pachacamac : le premier situé dans l'enceinte sacrée et connu aujourd'hui comme "Edifice Peint" ; le second situé à l'extrême-ouest du site et qui a conservé le nom de "Temple d'Urpi-Wachak". C'est de ce dernier dont il s'agit ici.
D'après les données ethnohistoriques, Urpi-Wachak était l'épouse de Pachacamac. Dans les Rites et Traditions de Huarochiri (Avila 1980:chap.2), il est expliqué qu' Urpi-Wachak élevait des poissons dans une sorte d'étang, près de la mer. La construction circulaire exhumée par Tello est située près d'un étang (la Laguna de los Patos) et concorde, il est vrai, assez bien avec ce mythe.
Bueno Mendoza (1982:24) fait à juste titre remarquer que le Temple d'Urpi-Wachak est intégralement construit en adobitos similaires à ceux décrits pour le Templete et les structures voisines de l'Acclahuasi. Ces édifices remonteraient donc à la même période: celle de l'occupation Lima. C'est aussi l'avis de Paredes Botoni (1986:23 ; 1990a:188) : par comparaison "avec l'architecture associée à diverses périodes archéologiques", il situe la construction du Temple d'Urpi-Wachak entre 500 et 600.
Mille ans séparent donc vraisemblablement la construction Lima et la transcription du
mythe d'où son nom actuel est tiré. Par conséquent, si l'hypothèse d'un complexe cérémoniel en
rapport avec le culte de l'eau est acceptable, il semble téméraire d'avancer quoi que ce soit à propos
des détails de cet éventuel culte sur base des données ethohistoriques. Cette réserve, dictée par le
bon sens, n'est pas partagée par tous puisque c'est en référence au mythe recueilli vers 1600 que
Tello (et les autres à sa suite) ont attribué l'édifice à la déesse Urpi-Wachak.
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Les aspects religieux et cérémoniels de la culture Lima sont encore aujourd'hui pratiquement inconnus. Les données matérielles tirées des fouilles sont par nature peu explicites à ce sujet. Quant à l'iconographie de l'art Lima, relativement simple et répétitive, elle est loin d'offrir les opportunités d'interprétation de celle des cultures Mochica, Recuay ou Nasca.
D'après Agurto Calvo (1984:84), "...à en juger par la décoration des céramiques et des textiles, elle [la religion des Lima] a dû être en rapport avec la mer, comme ce fut l'habitude chez la majorité des peuples qui résidèrent sur la côte par la suite. La présence constante de poissons et autres êtres marins dans la décoration du style Interlocking ou Playa Grande [= premières phases Lima], caractéristique des premiers temps de cette culture, pourrait être due à l'existence d'un culte marin". Cette prudente déduction laisse bien entendu la place à toutes les interprétations.
2.4. Les Petites Pyramides en Adobitos
Contrairement aux édifices précédents, ces structures ne sont pas visibles aujourd'hui. Elles sont au nombre de deux, situées sous des constructions postérieures: l'une sous le Temple du Soleil, l'autre sous le Vieux Temple de Pachacamac (TVP)
4.
2.4.1. La Pyramide Ouest
2.4.1.1 Localisation et Superficie
La Pyramide en adobitos Ouest se trouve au pied de la face nord-est du temple du Soleil.
Aucun chiffre n'est donné qui permette d'estimer sa superficie.
2.4.1.2. Description
Lors de leurs fouilles au pied du Temple du Soleil, Strong et Corbett avaient découvert une tombe collective contenant plus d'une centaine de squelettes associés à de la céramique "à Entrelacs" (Strong 1942:183 ; Strong & Corbett 1943:41 et fig.5). La fosse a été ensuite agrandie jusqu'à butter sur un mur de pierres brutes, limitant la tombe à l'est. Ils avaient également mis au jour un amoncellement d'adobes qui semblait former une sorte de mur.
2.4.1.3. Commentaires
A l'instar de Patterson (1966:114), Paredes Botoni (1990a:188) l'attribue à l'Intermédiaire
ancien. Bueno Mendoza (1982:23), sur base de la comparaison avec le Templete Adobitos, conclut
de même mais précise que l'emploi d'adobitos cubiques (comme ceux de la Pyramide en question et
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du TVP) précède l'utilisation d'adobitos rectangulaires (comme ceux du Templete et des structures voisines de l'Acclahuasi).
Patterson (1966:114-5, 130-1 ; 1973:67-8), qui a révisé l'ensemble du matériel Lima récolté par Strong et Corbett, attribue les tessons récupérés sous la structure d'adobitos aux Phases 3 et 4 du style Lima et estime qu'il s'agit de l'occupation la plus ancienne de l'endroit (sans doute une structure d'habitation). L'occupation intensive de la zone a débuté à la phase 7 et la structure en adobitos a été édifiée durant les phases 8 et 9, bien que les remplissages constructifs contiennent des tessons de la phase 6, provenant sans doute du site lui-même ou d'un endroit proche.
Finalement, la structure a été enfouie sous des débris contenant des tessons de la phase 9 (ibid.).
Selon Paredes Botoni (1990a:188), les matériaux de cet édifice auraient été réutilisés à l'époque inca comme remblai des terrasses de soutènement à degrés du grand temple. Quant à la tombe collective située juste à côté, Patterson (1973:69) explique qu'elle est très différente des sépultures contemporaines de la Côte centrale, généralement individuelles. Considérant que la céramique issue de la tombe appartient aux phases 8 et 9 du style Lima, il pense que l'on pourrait être en présence de sacrifices de fondation en relation avec la construction de la structure en adobitos (ibid.).
2.4.2. La Pyramide Est
2.4.2.1. Localisation et superficie
La Pyramide Est est partiellement visible dans l'angle sud-est du TVP. Il est impossible d'estimer sa superficie.
2.4.2.2. Description
Il s'agit d'une structure faite d'adobitos disposés en talus et sans mortier, ni enduit, ni peintures, qui recouvre partiellement une pyramide de pierres en talus que Paredes attribue au
"Formatif supérieur de Pachacamac"
5.
2.4.2.3. Commentaires
Il semble que la Pyramide Est soit celle identifiée par Patterson en 1966 "à 250 mètres à l'est du Temple du Soleil". Pour lui, les adobes des murs extérieurs de l'édifice en question "sont
4 Voir Pl.2.
5 Paredes est le seul auteur qui mentionne l'existence de cette pyramide en pierres. Il n'explique pas sur quoi il se base pour justifier une attribution chronologique aussi ancienne. Le rapport des fouilles qu'il a menées dans le TVP en 1986 n'a fait l'objet d'aucune publication, mis à part un court article dans le très confidentiel Willay (1987/88, n°27-28:25- 27), auquel je n'ai malheureusement pas eu accès.
similaires en taille, forme et technique" à celles de la Pyramide Ouest (Patterson 1966:114-5;
1973:69). C'est également l'avis de Bueno Mendoza (1982:23) qui les distingue toutes les deux du Templete puisque des adobitos cubiques ont été employées pour la construction des Pyramides alors que ce sont des adobitos rectangulaires qui ont été utilisées dans le cas du Templete.
En comparaison avec d'autres structures associées au Style Lima, Patterson (1966:114-5;
1973:69) avance que ces deux Pyramides (Est & Ouest) remontent à l'Intermédiaire ancien. Il associe les deux constructions à l'Edifice Peint, prenant pour preuve le fait qu'une muraille de pierre (les bases de l'Enceinte sacrée) les entoure tous les trois et aboutit au pied de la colline du (futur) Temple du Soleil : "il semble donc qu'il existait deux pyramides à Pachacamac à l'époque où la céramique des phases 8 et 9 était manufacturée sur la Côte centrale" (Patterson 1973:70). Son hypothèse est la suivante: l'Enceinte sacrée aurait au départ été élévée pour entourer les Pyramides Est et Ouest, et l'Edifice Peint aurait été construit par la suite, entre les deux, à l'intérieur de l'enceinte (Patterson 1966:114-5).
Pourquoi ? "Parce qu'il y avait là le plus important centre d'un culte religieux qui existait déjà sur la Côte du Pérou à la fin de l'Intermédiaire ancien" (id.:115). Cette hypothèse en amène une autre: si les deux pyramides en adobitos Est et Ouest datent de la fin de l'Intermédiaire ancien (ce sur quoi tous les auteurs ne s'accordent pas) et qu'elles ont directement précédé la construction du Temple Peint (ce que démontrent les fouilles de Ühle), peut-on supposer que le TVP se situe chronologiquement entre les premières et le second ? Il existe, on le verra, de nombreuses contradictions dans la chronologie des édifices de l'Intermédiaire ancien.
2.5. Le Vieux Temple de Pachacamac (TVP) (n°4 sur le plan 3) 2.5.1. Localisation et superficie
Le TVP se trouve au centre de l'Enceinte Sacrée. Il occupe une place dominante, entre deux
affleurements rocheux de hauteurs inégales (les collines W et X) qui surplombent le centre
cérémoniel. Il couvre une superficie de 25.000 mètres carrés et mesure jusqu'à 25 mètres de hauteur
à certains endroits.
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2.5.2. Description
A en juger par la reconstruction isométrique de Franco (figure 6), on accédait à la terrasse supérieure du temple grâce à une rampe prenant naissance au sud-ouest du bâtiment. L'entrée proprement dite, celle de la plate-forme supérieure, se trouvait au nord. Elle se présente sous la forme d'une sorte de hall à l'est duquel on remarque une pièce quadrangulaire, fermée, qui a pu servir de poste de garde ou de lieu réservé à un fonctionnaire qui contrôlait l'accès au temple
6. On débouche alors dans une zone rectangulaire délimitée au sud, à l'ouest et au nord-ouest par des murs bas (pour autant qu'on puisse juger de leur hauteur par les ruines qu'il en reste). Une "estrade"
assez large court tout le long des parois. Dans une version ultérieure de sa reconstruction isométrique (figure 7), Regulo Franco dessine un modèle de toit en paillote soutenu par des piquets enfoncés dans cette estrade.
On sort de cette zone par le nord-est, pour arriver sur une terrasse occupant la partie sud de la plate-forme supérieure de la pyramide, "derrière" le mur sud de la pièce à l'estrade.
L'accès à la partie arrière (?) du temple se fait par le sud-ouest de la terrasse. Là, dans la moitié sud, on peut voir les vestiges de plusieurs pièces rectangulaires placées les unes à côté des autres. Certaines sont reliées entre elles par des couloirs et il semble qu'au moins une des pièces, au centre, soit surbaissée. Dans la seconde version de Regulo Franco, elle est aussi surmontée d'un toit. On remarque deux voies d'entrée dans le périmètre de cette zone: l'une à l'est qui mène directement dans la première pièce à l'estrade et l'autre, au nord, qui y conduit également, par l'intermédiaire d'un petit chemin extra-muros.
La plate-forme que je viens de décrire en détails est prolongée vers l'ouest par une large allée, d'une cinquantaine de mètres de long, située au même niveau. Paredes Botoni (1990a:185) l'interprète comme une "plate-forme funéraire".
Il y a également une sorte d'excroissance, devant l'entrée au nord de la pyramide. L'état des ruines ne permet pas de définir plus précisément cette partie du bâtiment. Remarquons simplement qu'elle est située juste en face de l'entrée de l'enceinte sacrée
7: elle a pu servir de "scène" privilégiée pour des cérémonies publiques, dominant la foule massée en bas.
2.5.3. Commentaires
On n'hésite pas à parler de "foule", même pour cette époque reculée dont on ne sait pas grand-chose, car on n'imagine pas un édifice d'une telle ampleur pour quelques villageois seulement. Cela suppose également, selon un raisonnement consacré "...l'existence dans la région
6 Nous verrons qu'il existait une structure comparable, destinée sans doute à cet usage, dans le Temple Peint.
7 A l'époque post-Huari ! Rien ne dit qu'une autre entrée n'existait pas ailleurs à la période Lima.
Lima d'une organisation politique solide que les aristocrates de la culture Lima dirigeaient d'une main de fer. Autrement, on n'aurait pas d'explication pour la construction des imposants centres cérémoniels(...) pour la réalisation desquels il était nécessaire de disposer de contingents importants de travailleurs durant de longues périodes" (Agurto Calvo 1984:84).
Les fouilles menées par Paredes en 1986/87 ont permis d'obtenir des stratigraphies verticales et latérales du temple, intéressantes tant du point de vue chronologique que du point de vue des étapes, méthodes et matériaux de construction (cf.Paredes Botoni 1990a:189). Hélas, pratiquement aucune de ces précieuses informations n'a été publiée dans le détail et seules quelques pages fort générales lui ont été consacrées, en plus d'une reconstruction isométrique du bâtiment (Paredes 1990a).
C'est d'autant plus regrettable qu'il est vraisemblable que le temple a eu une importance capitale dans l'histoire du site. Il est cependant dans un état de délabrement tel qu'il était difficile - avant la campagne de 1986- d'y distinguer la trace de l'homme. Pour Ühle (1903:11), par exemple c'est une "butte" dans laquelle il effectue quelques sondages de prospection, sans grands résultats.
Tello (1960) lui donne le nom de "Temple de Pachacamac", mais indique qu'il est "fort détruit". On peut voir, à la façon dont il dessine le "plan" du bâtiment (en pointillés sur la carte du site
8), qu'il n'a qu'une vague idée de l'aspect et des limites du temple.
"Une première impression qui ressort de la morphologie externe de cette pyramide est qu'elle présente une architecture massive de plan irrégulier et une séquence compliquée de phases de construction et d'architecture" (Paredes Botoni 1990a:185). Le lecteur se rappellera que, de plus, le TVP se superpose à une pyramide de pierres en talus elle-même recouverte par une pyramide en adobitos désignée comme "Pyramide Est" (cf.ci-dessus).
La pyramide du Vieux Temple elle-même comporte trois phases de construction principales. Elles procèdent toutes trois, selon Paredes Botoni, d'une nette volonté de planification
"basée sur le développement de sections de construction délimitées par d'énormes murs-guides, les mêmes qui supportent des édifications massives postérieures obtenues en remplissant les salles, d'abord avec de petits adobes, puis avec des terres de culture, du sable du fleuve et des décombres de construction" (Paredes Botoni 1990a:186). Le TVP se caractérise par l'emploi d'adobitos cubiques (Bueno 1982:23)
A la première phase, les murs intérieurs verticaux sont enduits mais non peints.
A la deuxième phase, on adopte la couleur jaune, à la fois pour les murs et les sols. Entre ces deux phases, Paredes Botoni (id.) remarque "des traces de calcination dues à des incendies dans
8 Voir Pl.33.
Peter Eeckhout Thèse de doctorat
diverses salles". L'achèvement de la seconde phase est marqué par le choix de la couleur blanche, avec des motifs en noir et, plus tard, polychromes.
La troisième phase de construction est caractérisée par le réemploi des parois en talus (comme dans les pyramides des phases anciennes) et l'usage de matériaux extraits de marécages ou de lacs en dessèchement. Avant, on utilisait l'argile limoneuse, très dure (ibid.).
Shimada (1991:XXXVII citant Paredes et Franco 1987/88) précise que la première phase a été datée de 100 à 400p.c., la seconde de 400 à 600 et la troisième de 600 à 700. Il ne fait pas mention de la Pyramide Est et explique que le TVP a été construit directement sur la pyramide en pierres datée du Formatif supérieur. Pour Paredes Botoni (1990a:185-6), le temple a été utilisé de façon continue entre AD300 et 600. Dans une publication antérieure, il expliquait cependant que selon lui, la période d'occupation Lima à Pachacamac courait de 1 à 700 de notre ère (Paredes Botoni 1985:70). En recoupant ses affirmations, il semble que l'on puisse considérer que les pyramides en adobitos correspondent aux trois premiers siècles et le TVP aux quatre suivants.
Il apparaît, d'autre part, que les autochtones ont dû affronter de sérieux problèmes causés par de grands phénomènes pluviaux
9, particulièrement au VIe siècle, à la fin de l'utilisation du TVP. On trouve la trace de ces phénomènes dans la stratification particulière des sols, lesquels sont caractérisés par des fusions et des rénovations successives.
2.6. Remarques générales sur l'architecture de l'Intermédiaire ancien
Les phases de construction et la chronologie des édifices en général n'est pas clairement établie pour l'Intermédiaire ancien, particulièrement pour les constructions situées à l'intérieur de l'Enceinte sacrée, comme en témoigne le tableau récapitulatif ci-dessous :
Patterson Paredes Shimada Bueno Pyramide Ouest Lima 8-9 fin I.a. Lima 8-9 I.a.
Pyramide Est Lima 8-9 IIIe s. ? Ier s. ? /
TVP / 300-600 100-700 I.a.
En effet, si l'on en croit Paredes Botoni, trois phases de construction se sont succédées pour le TVP; elles recouvrent la Pyramide Est qui se superpose elle-même à une pyramide en pierres. La séquence d'occupation du TVP lui-même daterait de 300 à 600 (Paredes Botoni 1990a:186), voire 100 à 700 (Shimada 1991:XXXVII citant Paredes et Franco 1987/88). On devrait donc en déduire
9 Sans doute s'agit-il du Nino (cf. chap.II. ).
que les structures inférieures -dont la Pyramide Ouest en adobitos- sont antérieures au IVe siècle, voire au Ier siècle de notre ère.
Les pyramides en adobitos et le TVP sont à placer dans un groupe spécifique puisque les adobitos cubiques dont ces édifices sont constitués seraient, selon Bueno Mendoza, plus anciens que les adobitos rectangulaires du Temple d'Urpi Wachak, du Templete et des structures voisines de l'Acclahuasi. Pourtant, les pyramides ont été datées par Patterson de la fin de l'Intermédiaire ancien-début de l'Horizon moyen, soit à la même époque que les constructions en adobitos rectangulaires.
Par ailleurs, on se souviendra que Bueno Mendoza (1982:24) avait fait la distinction, au niveau formel, entre le TVP (plus ancien) et le Temple d'Urpi-Wachak (plus récent). Ce dernier a pourtant été daté par Paredes du VIe siècle, c'est-à-dire à une époque contemporaine de la dernière phase d'utilisation du TVP.
Les contradictions sont multiples : Patterson assigne la Pyramide Est à la fin de l'Intermédiaire ancien tandis que la construction du TVP, qui la recouvre, aurait débuté selon Shimada au IIe s. et selon Paredes au IVe s. de notre ère. Shimada accepte pourtant sans sourciller la datation de Patterson !
Cette démonstration par l'absurde de la confusion qui caractérise la chronologie de la période Lima à Pachacamac reflète, hélas, le manque cruel d'une uniformisation des méthodes de classement et d'une échelle de référence.
Les archéologues concernés le reconnaissent et il est vraisemblable que "de futures recherches à mener, sur le terrain, dans les diverses unités architecturales (...) permettraient de mieux connaître la chronologie des différents édifices de la période Lima à Pachacamac, en prenant pour base les séquences stratigraphiques verticales et latérales obtenues lors des fouilles du Vieux Temple de Pachacamac" (Paredes Botoni 1990a:189).
On observe par ailleurs, au niveau de l'implantation des édifices Lima, une nette tendance à
se concentrer dans la partie occidentale du site. Bueno Mendoza (1982:24) signale cependant qu'un
puits de sondage creusé dans l'un des entrepôts de la Pyramide n°I en 1962 a révélé la présence de
tessons Maranga à trois mètres de profondeur ; ils n'étaient associés à aucune structure
monumentale. Bueno suppose que durant l'Intermédiaire ancien les grands édifices se situaient
principalement dans la partie occidentale du site et étaient entourés par des établissements
domestiques disséminés dans le reste du périmètre archéologique (id.: 25). Paredes semble partager
cette opinion puisqu'il avance qu'outre les grands édifices en adobitos on trouve également sur le
site des unités résidentielles, des dépotoirs et des tombes (Paredes Botoni 1985:70). Earle
Peter Eeckhout Thèse de doctorat
(1972:467) admet "qu'il y a des unités d'habitation assez étendues associés aux monticules civico- cérémoniels à Pachacamac. Il n'est pas sûr qu'ils représentent un établissement urbain".
Les fouilles menées dans l'Unité 1 (Pyramide n°III) en 1995 ont atteint le sol en place à 2,70m de profondeur. Les indices recueillis laissent penser que cette partie du site n'a pas été occupée avant la fin de l'Horizon moyen.
3. Horizon moyen
Au début de l'Horizon moyen (époque 1A ou 1B), les voies d'accès et la plupart des structures situées au sommet du Vieux Temple de Pachacamac sont enfouies (Shimada 1991:XXXVII citant Paredes et Franco 1987/88).
"Du point de vue archéologique, la présence Huari est seulement attestée par les tombes que Ühle a fouillées au pied du temple de Pachacamac" (Jiménez Borja & Bueno Mendoza 1970:14).
En effet, "malgré son importance en tant que centre cérémoniel et lieu de pèlerinage inter-régional, il semble qu'il n'existe pas (à Pachacamac) une seule construction de cette culture (Huari); et pas davantage à travers toute la vallée du Lurín (...), il existe à peine quelques cimetières Huari dans la vaste région de Lima" (Agurto Calvo 1984:105-6). Menzel (1964:53-4) et Schreiber (1978:208) rapportent que tous les artefacts Huari découverts dans ces sépultures appartiennent à l'époque 2.
Les fouilles menées par Paredes en 1985 semblent pourtant démontrer qu'il existe peut-être une exception : l'Edifice Peint.
3.1. L'Edifice Peint (ou Temple Peint, ou Temple de Pachacamac) (n°5 sur le plan 3) 3.1.1. Localisation et superficie
Situé dans la portion centre-nord de l'Enceinte Sacrée, le temple affecte plus ou moins la forme d'un rectangle de 120 x 54m, soit une superficie de 6480 m2.
3.1.2. Description
C'est Ühle (1903:13-18) qui donne la description et l'analyse les plus complètes de ce qu'il appelle "le Temple de Pachakamaj" (figure 8).
Peter Eeckhout Thèse de doctorat
A part le côté sud-est, appuyé contre un promontoire naturel, les trois autres côtés de la structure étaient terrassés et constitués de gradins, comme le montre la reconstitution isométrique de Franco (figure 9)
10.
Les gradins de la face nord-est, au nombre de cinq, sont les mieux conservés; ils mesurent un peu plus d'un mètre de haut sur deux mètres de profondeur. Il semble que les gradins aient été plus nombreux sur la face nord-ouest. Il faut cependant se garder d'une trop grande confiance en la reconstruction isométrique de Franco car, comme Ühle l'indiquait déjà en 1903, deux des faces terrassées du bâtiment (nord-ouest et sud-ouest) sont fort détruites. On y a pourtant découvert des peintures, comme nous le verrons plus tard.
L'entrée principale se situe à l'angle nord. De là, on peut prendre à gauche une série d'escaliers creusés dans les gradins et qui mènent à une terrasse caractérisée par une demi-douzaine de pièces surbaissées, ou aller tout droit et suivre les rampes
11et l'escalier qui conduisent à une entrée de dimensions plus importantes, sur la face nord-ouest. On peut également accéder à cette entrée nord-ouest par une rampe qui part des escaliers creusés dans les gradins.
Que l'on prenne l'une ou l'autre voie, on se retrouve au sommet de l'édifice : un plateau de 110m sur 43m, plus ou moins rectangulaire. Ce plateau est partagé par un mur en deux sections, est et ouest . Au milieu, sur la face nord-ouest, il y a une tranchée, profonde de 6 à 9m, dont le remblai se trouve au pied du temple. C'est là, selon Ühle (1903:13) que devait se trouver la "boveda" dont parle le chroniqueur Estete, le sanctuaire de Pachacamac. Mais revenons au plateau.
La section orientale (ou atrium central) est enceinte d'un mur comprenant une sorte d'estrade ou de banquette basse et profonde qui court le long de ses côtés sud-est et ouest. Au milieu du mur sud-est, les restes d'une structure rectangulaire à deux entrées correspondent selon Ühle (1903:13) à l'endroit où le "vieil évêque" devait se trouver pour entendre les questions des pèlerins (cf. H.
Pizarro 1872:123 ; chap. V, ce vol.) Le quadrilatère qui lui fait face pourrait faire l'objet d'une interprétation similaire. L'atrium central a été partiellement fouillé par Paredes (1985).
La section ouest est elle-même divisée en trois parties : une première "cour" au sud-est ; une seconde "cour" , au milieu, comprenant trois "chambres souterraines" de 1,80m de profondeur à l'est ; et une troisième "cour", plus importante, au nord-ouest, où se trouve la tranchée évoquée plus haut.
L'ensemble constitue ce qu'on nomme aujourd'hui le Temple Peint ou Edifice Peint. Il est possible qu'à l'origine son extension ait été plus grande. Ühle décrit ainsi plusieurs structures adjacentes au temple, situées au sud-est et à l'est et parmi lesquelles il reconnaît un plateau
10 Le plan de Ühle (1903,pl.III et ci-dessus, fig.8) comporte une légère erreur en ce sens que l'auteur situe le promontoire au nord-ouest alors qu'il se trouve au sud/sud-est du b‰timent.
Peter Eeckhout Thèse de doctorat
maçonné, une butte artificielle et plusieurs vestiges de constructions tels que des fondations, un mur épais, des remplissages d'adobe, etc. (Ühle 1903:13-14). Il précise que, d'après ces indices, "les portions arrières de la structure ont dû avoir quelque particularité en rapport direct avec le temple"
(id.:14). Ajoutons que si l'on suit le tracé de ces "portions arrières" (sud-est), elles rejoignent et s'accolent au côté ouest du TVP et à son avancée sud-ouest, interprétée par Paredes Botoni (1990a:185) comme une plate-forme funéraire.
3.1.3. Commentaires
D'après la disposition et le contenu des tombes mises au jour par Ühle (1903) au pied du bâtiment, le temple a dû être construit après la période d'occupation Lima et avant l'Horizon récent. Patterson (1973:70) situe la construction "environ 30 à 50 ans après la fin de la période durant laquelle l'ancien style de poterie [Lima] était produit", c'est-à-dire durant l'Horizon moyen 1B (cf. chap. VII, ce vol.).
Les travaux de Paredes (1985) mettent en évidence deux phases de construction principales : la première comprend des fondations anciennes sous la forme de terrasses d'offrandes
12orientées au nord et à l'est, ainsi qu'un grand atrium au sommet, accessible par une porte du côté nord.
L'ensemble a été peint en rouge, ce pourquoi Paredes appelle cette phase "Temple Rouge" ou
"Temple Ichimay" (Paredes 1985:73-4). Plusieurs silos et entrepôts situés à côté de l'atrium ont été bâtis à l'aide de matériaux extraits du TVP tout proche (ibid.). Ce Temple Rouge possède d'impressionnants soubassements en pierres de taille de 1,70m de haut, également peints en rouge :
"Sur la coupe dessinée par l'archéologue allemand, on note une section inférieure verticale et la section supérieure forme un talus sur un remblai de cette même partie, avec de petits adobes fragmentés ou irréguliers" (Paredes Botoni 1990a:188).
La seconde phase est marquée par une amplification des terrasses d'offrandes sur le flanc nord-ouest à l'aide d'adobes réalisées à partir de la boue tirée des marécages entourant l'étang d'Urpi-Wachak. Des fragments de céramique Blanc-sur-Rouge, Maranga et des tessons utilitaires du début de l'Intermédiaire récent étaient inclus au mortier. Le bâtiment est peint de fresques polychromes qui justifient la dénomination de "Temple Polychrome" pour cette phase (ibid.).
Les fouilles restreintes menées dans l'atrium central ont mené à la découverte d'un petit puits rituel aux parements de pierre taillée de 65 cm de profondeur, et d'un piédestal circulaire en mortier dans le coin nord-est. Ce piédestal de 27 cm de diamètre et 30 cm de hauteur, peint en bleu ciel, se trouve au centre d'un cercle de pierres de 67 cm de diamètre. Le piédestal comporte un
11 Ühle (1903:13) parle d'anciennes "galeries" ; faut-il entendre qu'il pense que ces rampes étaient couvertes ?
orifice en son centre ; dans l'orifice se trouvait un fragment de bois de lucumo totalement calciné, daté de 1180 +/-70BP (cal AD770-960, 680-980) (PUCP-83)(Paredes 1985:80). Paredes (ibid.) pense qu'il pourrait s'agir du piédestal d'une idole comparable à l'Idole de bois de Pachacamac (voir ci-dessous) mais ne précise pas à quelle phase il associe cette découverte.
Considérant que le piédestal était peint en bleu, il semble logique de considérer qu'il appartient à la phase Polychrome, que l'on peut ainsi situer, tenant compte de l'intervalle d'incertitude, entre la fin de l'Horizon moyen 2A et l'Intermédiaire récent I. C'est sans doute pourquoi Paredes ne propose pas de datation absolue pour les deux phases qu'il distingue, mais signale simplement que la période Horizon moyen à Pachacamac est pour lui comprise entre 700 et 1100 (Paredes Botoni 1985:71).
Le matériel issu des quatre puits de sondages ouverts dans l'atrium et au pied des gradins indique une occupation continue depuis l'Horizon moyen jusqu'à la conquête inca (Paredes 1985:78-9 suivi par Shimada 1991:XXXVIII). Comme on le verra plus bas, la Phase Polychrome se caractérise par des réfections successives des peintures, dont les dernières couches appartiennent stylistiquement à l'Intermédiaire récent.
L'étude des peintures n'a pas permis d'attribuer les couches à des périodes précises mais les données que je viens d'exposer montrent que la phase Polychrome débute à l'Horizon moyen. C'est la raison pour laquelle j'ai inclu la présentation des peintures dans le cadre de cette période.
3.1.4. Les Peintures du Temple Peint
Un des problèmes majeurs à Pachacamac est celui de la conservation. L'érosion éolienne incessante, alliée aux pluies diluviennes (bien qu'exceptionnelles) et aux secousses sismiques, auxquelles viennent s'ajouter les inévitables déprédations des pilleurs et même des simples visiteurs, font de la préservation des vestiges -ici des peintures- un véritable défi que les archéologues locaux n'ont pas réussi à relever. Les fresques du Temple Peint sont aujourd'hui si abîmées qu'elles en sont devenues, pour la plupart, illisibles.
Pourtant, les chroniqueurs qui sont passés par le site (et les voyageurs qui les ont suivi) n'ont pas manqué de souligner la fraîcheur et l'éclat des couleurs des oeuvres qu'ils avaient vues dans le site. Ainsi, Estete (in Jerez 1965:96) marque son admiration devant la "belle maison bien peinte" que constituait le sanctuaire de l'idole.
C'est au cours de ses fouilles en 1896 que Ühle (1903:20) découvre un fragment de mur peint, au pied du temple de Pachacamac où il est en train de creuser (figure 10). "Les traits étaient
12 Des cochons d'Inde enveloppés dans des feuilles de ma•s ont été retrouvés en grand nombre sur les gradins par Giesecke (Paredes 1985:74).
Peter Eeckhout Thèse de doctorat
faibles et tout juste discernables dans leurs grandes lignes ; ils montraient une figure humaine dans les teintes jaunes, blanches et verdâtres avec des contours noirs peints sur un fond rouge" (ibid.).
Ühle dégage un peu plus le mur et découvre "huit figures humaines, disposées comme si elles marchaient en procession, certaines reliées entre elles par une ligne, comme par une corde ; il y avait aussi un objet ovale"(ibid.). D'autres fragments encore sont exhumés par l'archéologue allemand : "quelque chose qui ressemble à des oiseaux dans le style conventionnel des motifs textiles de la côte" (id.:21) et d'autres qui présentent distinctement des formes de poissons, probablement des requins" (figure 11).
L'hypothèse d'une relation entre le style des peintures du temple de Pachacamac et celui des vases Chimu ou proto-Chimu (comprenons Mochica), évoquée par Ühle, a été rejetée par Bonavia (1985:139) qui n'admet cette filiation que pour une seule peinture du temple, comme on le verra plus loin.
Giesecke, qui fouille et dégage une partie du temple en 1938, découvre de nouvelles peintures sur le côté nord-ouest de l'édifice
13(Daggett 1988:15). Elles ont été étudiées par Muelle
& Wells (1939:265-83)
14qui procédèrent notamment à des analyses de la composition des couleurs. Il s'agit selon eux d'une peinture à base de minéraux, utilisée selon la technique de la fresque en rouge, bleu, jaune, vert et vert-bleu. On note aussi la présence de noir et de blanc (id.:280-2). Deux tons d'ocre furent principalement utilisés : le rose et le jaune pâle, alternés sur tout l'Edifice en larges bandes verticales dans lesquelles les motifs furent peints d'une couleur, l'autre servant de fond (Bonavia 1985:141). Le bleu-vert a servi pour les parties les plus hautes, au centre, notamment à la base de quatre colonnes au sommet du temple (Bonavia 1985:143 ; Muelle
& Wells 1939:266). Paredes Botoni (1985:80) qui a fouillé une partie du même endroit près d'un demi-siècle plus tard, n'a pas trouvé trace des colonnes en question mais pense que Giesecke a utilisé ce terme pour désigner des piédestaux semblables à celui qu'il a lui-même dégagé.
13 Ühle avait découvert celles des faces nord-est et sud-est.
14 Il faut souligner ici que les études effectuées par Muelle & Wells -et surtout les figures et les relevés qu'ils ont publiés- revêtent une importance capitale dans la mesure o les oeuvres découvertes à l'époque sont presque totalement détruites aujourd'hui.
Peter Eeckhout Thèse de doctorat
Peter Eeckhout Thèse de doctorat
On a compté jusqu'à 16 couches de peintures superposées dans l'angle ouest de l'entrée de la plate-forme supérieure (Bonavia 1985:143 ; Daggett 1988:15 ; Muelle & Wells,1939:277 ; Paredes Botoni 1985:82-4). Bonavia (1985:143) note que "les motifs sont de tailles inégales et placés sans symétrie ni composition". Il faut également remarquer qu' "il y a sur chacune des neuf terrasses (...) une rangée de poissons, tous tournés vers la gauche, sauf un dans la rangée du sommet qui est placé verticalement la tête en haut" (id.:144 et ce vol., fig12). Les poissons, fort schématiques, alternent parfois avec d'autres motifs : des plantes, des individus (cf. milieu du 5e gradin), un oiseau (milieu du gradin supérieur). Certains poissons sont copiés de motifs textiles (Bonavia 1985:144 ) tandis que d'autres sont basés sur des lignes courbes (ibid.).
Sur d'autres murs, on trouve des représentations de végétaux (notamment du maïs) et un individu portant des formes oblongues (figure 13). Des oiseaux à long bec semblent plonger, sur le mur près de l'entrée au sommet : il s'agirait de la 15e couche (figure 14). La couche suivante, la dernière, était de couleur ocre rouge, sans décoration. La précédente (la 14e) était également rouge, avec des motifs semblables à ceux de la 15e, mais en jaune. Les auteurs ne font pas mention de la couche précédente (la 13e) mais trois figures de la 12e couche ont été repérées, peintes en vert sur un fond jaune, un personnage stylisé, un pélican (?) et une sorte de plante (figure 14). De la 11e à la 8e couche, le fond était rouge-ochre ; la 7e également, avec des dessins bleu clair cernés de noir.
De la sixième aux premières couches le fond était déjà rouge. La toute première couche, la plus
ancienne, était décorée de petits cercles bleus à points jaunes que Bonavia interprète comme des
pommes de terre ( Bonavia 1985:144-6 ; Muelle & Wells 1939:278-9). On a peint , sur un autre
mur, des plants de maïs jaunes et rouges sur un fond bleu clair (ibid.). La superposition des
peintures a été corroborée par un nouvel examen auquel s'est livré Paredes (1985:82-84) lors des
fouilles du temple et dont il fait un compte-rendu détaillé.
Peter Eeckhout Thèse de doctorat
Pour Bonavia (1985:146), les figures géométrisées sont à rattacher au style des textiles Ica et Chancay. En ce qui concerne les figures humaines, il les rapproche d'un personnage d'une peinture murale de Huadca (Rímac), dont il pense qu'il est Inca (id.:148). Les oiseaux plongeants de la couche 15 ressemblent de façon flagrante à ceux de Tucume (Lambayeque), datés de l'Intermédiaire Récent, que Bonavia attribue au style Chimu (id.:147). La peinture murale à laquelle Bonavia fait référence a été découverte en 1953. Durant les fouilles menées récemment à Tucume par Sandweiss et Narvaez, une portion supplémentaire du même mural a été dégagée (Narvaez 1995a:figs 44-45). Elle correspond à la Phase Tricolore de Tucume, c'est-à-dire l'occupation Chimu du site : ca 1350-1470 (id.: 76). Par comparaison directe, on peut donc attribuer la couche 15 des peintures du temple de Pachacamac à la fin de l'Intermédiaire récent (époques 5A-8). La similarité des motifs, malgré la distance (plus de 650 km) atteste de la large diffusion du thème tout le long de la côté péruvienne et des contacts qui existaient entre les centres cérémoniels de la Côte nord et centrale durant l'Intermédiaire récent.
L'analyse iconographique de la dernière couche des gradins (la plus récente) ne permet pas de longs développements. On peut tout au plus supposer, à l'instar de Bonavia (1985:148) qu'il a dû y avoir une relation étroite entre les peintures et un culte marin, vu la fréquence des poissons dans la représentation.
En fait, plutôt qu'un "culte marin", on pourrait peut-être faire le rapprochement entre ces poissons et ceux dont on nourrissait chaque matin les oiseaux de mer devant le temple (cf. supra p.
). On peut d'ailleurs remarquer que le seul animal représenté dans cette couche, à part les poissons, est un oiseau. Les autres motifs (les plantes, les individus) sont eux aussi présents dans le mythe du meurtre de la mère (donnée en pâture aux oiseaux) et de Vichama (démembré par Pachacamac, il donne naissance aux plantes utiles). Je pose donc comme hypothèse de travail (les indices disponibles ne permettent rien de plus) qu'il pourrait s'agir d'une sorte de "mise en image" des éléments principaux du mythe, réactualisée chaque jour par le rite, plutôt qu'un culte exclusivement marin.
L'hypothèse de Paredes selon laquelle le "piédestal" découvert dans l'atrium central a pu
servir à soutenir une idole de bois lui a été inspirée par une découverte fameuse, celle de "l'Idole de
bois de Pachacamac". Bien que celle-ci soit issue d'un contexte sans indication chronologique
précise, la datation du fragment qui se trouvait dans le piédestal mène à croire qu'elle remonte peut-
être à l'Horizon moyen. Il faut préciser que l'idole de bois est entière et ne peut donc pas être
rattachée directement au fragment exhumé par Paredes. Néanmoins, le lecteur se rappelera que
Giesecke mentionne l'existence de quatre "colonnes" au sommet du temple, colonnes dans
Peter Eeckhout Thèse de doctorat
lesquelles Paredes voit l'équivalent du piédestal qu'il a dégagé. On peut donc penser que l'idole de bois de Pachacamac était fichée dans l'un des trois autres piédestaux.
3.1.5. L'idole de bois
Découverte en 1938 par Albert Giesecke sous des décombres au sommet de temple Peint, l'objet mesure 2,34 m de haut et est remarquablement préservé (figures 15). Il mesure en moyenne 12 cm de diamètre, la partie supérieure (57cm) est sculptée en moyen relief à l'image de deux figures anthropomorphes adossées. Le reste de la pièce est gravé de différents motifs en bas-relief.
La partie inférieure (54cm) est vierge, elle servait sans doute à planter l'idole dans le sol ou dans un piédestal (Antunez 1938 in Daggett 1988:16 ; Bueno Mendoza 1982:37).
Bueno Mendoza (1982:37-41) donne la description la plus précise de la figure siamoise du sommet. On peut voir sur l'une des faces un être portant une jupe et une coiffe décorées de têtes de serpents, avec un thorax orné de deux végétaux stylisés et des jambes où apparaissent des sortes de gerbes que Bueno Mendoza identifie à des plants de maïs. Selon lui, il s'agit d'une figure masculine en raison de l'idée de fertilité véhiculée par les plants de maïs et les serpents
15.
Les profils de la sculpture sont communs aux deux personnages. On voit sur un des côtés une boucle d'oreille qui descend jusqu'à la base du cou
16, et un bras baissé tenant des têtes de serpents. L'autre profil est identique, mis à part que la main tient un grand "lihuis"
17.
Le personnage de la seconde face est caractérisé par une série d'épis de maïs disposés sur l'abdomen et les seins (?) entre lesquels pend un collier de têtes de serpents terminé sur le ventre par un carré. Un "lihuis", porté en sautoir, pend sur les épaules
18. Pour Bueno Mendoza, c'est une divinité féminine représentant le concept de fécondité ; les deux êtres sont rassemblés en un dans la divinité Ichimay, à laquelle s'ajoute le symbole de l'ancêtre chasseur : les lihuis.
Tous les auteurs ne sont pas de cet avis. Pour Antunez (1938 in Daggett 1988:16), par exemple, les épis de maïs désignent l'homme tandis que " la femme est identifiée par les éléments décoratifs "yucca" ("manioc" c'est-à-dire les "deux végétaux stylisés" de Bueno Mendoza). Le couple représente, à son sens, "la mère et le fils créés par Pachacamac dans la légende" (ibid.).
15 Le symbolisme sexuel du serpent, métaphore du sexe masculin, est déjà présent sur l'obélisque Tello, à Chavin (cf.
Burger 1995 ; Rowe 1962).
16 Il s'agit peut-être d'un allongement des lobes sous le poids des ornements d'oreille, comme chez les nobles incas que les Espagnols surnommaient d'ailleurs "orejones" pour cette raison.
17 Arme de chasse du type "bolas"
18 Jiménez Borja (1983:5) pense que Bueno Mendoza prend pour des seins ce qui n'est en fait que deux cercles représentant les boules aux extrémités du lihuis. C'est également mon opinion, bien qu'il faille préciser que Bueno Mendoza parle, dans sa description, de la présence de seins et de lihuis.
Peter Eeckhout Thèse de doctorat
S'il est établi que Pachacamac est créateur d'au moins une des humanités successives, il n'est question dans aucun mythe d'une mère et d'un fils créés par lui. Antunez veut sans doute parler de la femme fécondée par le Soleil, et dont le fils fut démembré par Pachacamac. Quoi qu'il en soit, cette identification n'est pas fort convaincante, car si on peut admettre que la figure mâle d'Antunez représente le fils démembré qui donne naissance aux plantes utiles (ici le maïs), on ne voit pas très bien ce qui rapproche l'autre figure de sa mère.
Rostworowski (1983:46 suivie par Gisbert 1993:189-90) propose une autre hypothèse. Elle soutient en effet que le personnage "aux épis de maïs" est Vichama, dieu du jour et demi-frère de Pachacamac, tandis que l'autre figure est Yschma-Pachacamac
19, portant sur la poitrine deux poissons (et non pas des "végétaux stylisés" ou du manioc) et sur le ventre des têtes de renard (et non pas des têtes de serpent), symbole de la nuit. Ychsma-Pachacamac est reconnaissable à ses ornements de plumes (les motifs "en gerbe"), faisant référence au rite rapporté par Pizarro au cours duquel des oiseaux étaient nourris dans l'enceinte du temple de Pachacamac (cf. supra chapitre III.9).
Paredes Botoni (1986:12) n'est pas davantage partisan du caractère bissexuel de l'idole, mais pour d'autres raisons : la figure Janus indiquerait les qualités oraculaires de la divinité, marquées par le fait que la sculpture peut à la fois regarder devant et derrière, dans l'avenir et dans le passé.
Cette interprétation n'est pourtant pas nécessairement incompatible avec celle de Bueno Mendoza ou même d'autres ; la multiplication des niveaux de sens est chose commune dans l'art des sociétés traditionnelles. L'interprétation de Paredes est néanmoins entachée d'un certain ethnocentrisme dans la mesure où elle repose sur la vision linéaire de l'écoulement du temps, vision occidentale moderne dont on sait qu'elle n'est pas nécessairement partagée par les autres cultures, notamment précolombiennes (voir par ex. Graulich 1987 ; Pease 1992:101-12).
Par ailleurs, notons qu'il y a des traces de peinture rouge et peut-être de sang séché sur l'idole de bois (Paredes Botoni 1985:73), restes probables d'opération rituelles.
Voyons maintenant comment on peut interpréter les bas-reliefs de la partie médiane de l'oeuvre. Pour plus de clarté dans l'analyse, j'ai attribué à chacun des motifs un numéro (figure 16).
Ainsi, du point de vue iconographique, le personnage n°1 se situe à mi-chemin des figures de la partie supérieure de l'idole et du célèbre "Dieu aux Bâtons" de Tiahuanaco dont il a hérité de la ceinture en serpents et des deux "sceptres" : celui qu'il tient dans la main droite ressemble à une massue tandis que l'autre semble orné de plumes disposées horizontalement, un peu comme une
19 C'est apparemment aussi l'avis de Jiménez Borja (1983:5), qui voit dans les deux figures "les deux jumeaux divins".
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bannière. Cette figure suffirait à elle seule à reconnaître l'origine post-Huari de l'oeuvre. Au pied du personnage n°1 on remarque une tête isolée (coupée?) à coiffure de plumes (?).
Le personnage n°5, en-dessous, est moins évident à identifier. Son corps est criblé de cercles. Il tient à la main une forme qui ressemble à celle du "végétal stylisé" sur le thorax de la
"figure masculine" de Bueno Mendoza. Une volute sort de sa bouche et se termine en tête d'animal, à l'exemple des "Esprits de la Lune" sur les vases à scènes modelées de la Côte nord à l'Horizon moyen 3 (comp. Menzel 1977:63 & fig.65). Il porte une coiffe "en couronne" des plus étranges, à l'instar des triangles dont son dos est piqueté
20.
Le motif n°6 paraît inspiré de celui du "Griffon", caractéristique de la céramique de style Pachacamac à l'Horizon moyen 2 (cf. chapitre "Chronologie"). Il est cependant loin de la rigueur géométrique des modèles évoqués et constitue peut-être une version plus tardive.
A droite du "Griffon", la figure n°8 illustre un thème bien connu sur la Côte Nord , celui du serpent bicéphale au corps en arche, qui trouve son origine, selon toute probabilité, au Moche III, vers 400p.c., et dont on trouve des variantes jusque dans l'art Chimu (Donnan 1990b:290). La figure n°8 montre cependant deux particularités. D'une part le corps arqué de l'animal fantastique est surmonté d'une épine dorsale formée d'une succession de triangles. D'autre part les têtes possèdent de petites oreilles, des yeux en amandes, une gueule pourvue de crocs et un appendice nasal retroussé: autant de traits caractéristiques de "l'animal lunaire", un thème fréquent dans l'iconographie Recuay et Mochica. Sans remonter aussi loin dans le temps, on trouve une illustration du thème de l'animal lunaire bicéphale au corps arqué et orné de triangles sur deux vases en provenance de Chimu Capac (Supe), daté par Menzel de l'Horizon moyen 3 (Menzel 1977:figs 60, 61). L'idole de bois est couverte de variantes de ce motif (figures n°10, 12, 13, 14, 15, 16 & 19).
Sur l'un des vases (Menzel 1977, fig.61), l'animal fantastique surmonte deux mammifères (?) incontestablement semblables aux figures n°3, 7, 11, 17 et 18 de l'idole de bois de Pachacamac.
Le rapport semble extrêmement étroit puisque les animaux du vase de Chimu Capac sont également affrontés et que le corps de l'un est décoré de cercles tandis que l'autre est orné de triangles formant des croix, tout comme ceux de l'idole de bois. Pour Shimada (1991:XXXIV), il s'agit de "créatures lunaires mythiques avec des attributs d'animaux différents commes les félins et les renards".
L'ensemble des thèmes repris sur l'idole de bois se trouvent également rassemblés dans le décor modelé d'un vase provenant de la vallée de Nepena (Donnan 1990b:fig.19). Sous un animal
20 Peut-être pourrait-on rapprocher cette coiffe de celle des petits personnages courant de la "Porte du Soleil" de Tiahuanaco (cf. Posnansky 1948:Pl. XLIII, XLIV).