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Le statut de l’œuvre chez Antonin Artaud et David Nebreda
Jean-Yves, Olivier Samacher
To cite this version:
Jean-Yves, Olivier Samacher. Le statut de l’œuvre chez Antonin Artaud et David Nebreda. Philoso- phie. Université de Strasbourg, 2014. Français. �NNT : 2014STRAC029�. �tel-02172663v2�
UNIVERSITÉ DE STRASBOURG
ÉCOLE DOCTORALE DES HUMANITÉS ED 520
THÈSE
présentée par :Jean-Yves SAMACHER
soutenue le : 03 juillet 2014
pour obtenir le grade de :
Docteur de luniversité de Strasbourg
Discipline/ Spécialité
: Philosophie
LE STATUT DE LUVRE CHEZ ANTONIN ARTAUD
ET DAVID NEBREDA
THÈSE dirigée par :
M. ROGOZINSKI Jacob Professeur de philosophie, Directeur du Centre de recherches en philosophie allemande et contemporaine, Université de Strasbourg RAPPORTEURS :
M. LESOURD Serge Professeur de psychopathologie clinique, Université de Nice-Sophia-Antipolis M. GODDARD Jean-Christophe Professeur de philosophie, Université
de Toulouse-2
AUTRES MEMBRES DU JURY :
M. ROESZ Germain Professeur en arts, Université de Strasbourg M. LACHAUD Jean-Marc Professeur en esthétique, Université de Paris-1
REMERCIEMENTS
Je tiens à remercier tout particulièrement M. Jacob ROGOZINSKI, Professeur de philosophie à lUniversité de Strasbourg, Directeur du Centre de recherches en philosophie allemande et contemporaine (EA 2326), Directeur des Cahiers philosophiques de Strasbourg, Responsable des relations internationales, pour son accueil chaleureux et compréhensif, pour lattention quil a bien voulu accorder à ma thèse et pour ses conseils judicieux.
Je tiens également à remercier M. Serge LESOURD, Professeur de psychopathologie clinique à lUniversité de Nice-Sophia-Antipolis, et M. Jean-Christophe GODDARD, Professeur de philosophie à lUni- versité de Toulouse-2, pour avoir accepté de se constituer comme rapporteurs de cette thèse, ainsi que M. Germain ROESZ, Professeur en études artistiques à lUniversité de Strasbourg et M. Jean-Marc LACHAUD, Professeur en études artistiques à lUniversité de Paris-1, pour avoir bien voulu participer à mon jury.
Je tiens encore à remercier, pour leur lecture attentive de mon travail et lintérêt quils ont manifesté à son égard, Mme Michèle AQUIEN, Professeur de stylistique et de poétique à lUniversité de Paris-Est- Créteil, M. Bruno PÉQUIGNOT, Professeur de sociologie des arts et de la culture à lUniversité de Paris-3, Directeur de lUFR Arts & Médias, M. Olivier DOUVILLE, Maître de conférence en psychologie clinique HDR à lUniversité de Paris-Ouest-Nanterre et à lUniversité de Paris-7 (membre du CRPM), Directeur de la revue Psychologie clinique, qui a bien voulu accueillir certains de mes travaux, ainsi que Mme Marie- Claude LAMBOTTE, Professeur de psychopathologie à lUniversité de Paris-13, Directrice de programme au Collège international de philosophie.
Je tiens enfin à remercier mes parents pour leur soutien, leurs conseils et leurs avis précieux.
SOMMAIRE
INTRODUCTION GÉNÉRALE ... 11
1. Antonin Artaud, un précurseur de lart contemporain ? ... 13
2. David Nebreda, un apôtre de lart primitif ? ... 17
3. Exposition de la problématique ... 20
4. Présentation du plan ... 25
5. Remarques méthodologiques ... 27
I. UVRES-ÉVÉNEMENTS ... 31 Introduction de la première partie ... 32
A. Un nouveau paradigme : la performance ... 35
1. La performance en art ... 35
2. Le performatif en linguistique ... 39
B. Logique du performatif ... 43
1. En finir avec le théâtre (ou le théâtre selon Antonin Artaud) ... 44
a. Un genre littéraire sous-représenté ... 45
b. Le rejet et la haine du théâtre ... 48
c. Un théâtre magique et rituel ... 54
2. Nebreda et lautoportrait photographique ... 60
a. Mise au point sur la photographie ... 60
b. La photographie contemporaine ... 64
c. Une photographie performative ... 67
c.1. Le rituel photographique ... 68
c.2. Du « témoin photographique » à la « vraie image » ... 71
c.3. Ut pictura photographia ... 79
c.4. Le message (photo)graphique ... 83
3. Une écriture performative ... 85
a. Vers un nouveau système de notation ... 86
b. Les « Sorts » : un acte dexorcisme relié à une performance plastique 88
c. Mettre le texte en voix ... 93
d. Marquer le temps ... 98
e. Actualisation du mythe et « langage éclair » ... 103
f. Les glossolalies dArtaud ... 107
f.1. Définition linguistique ... 108
f.2. Limites de lapproche herméneutique ... 109
f.3. Un exemple de glossolalies ... 112
f.4. Les glossolalies : langue de lAutre ou langue sans Autre ?.. 115
C. La rupture du cadre ... 119
1. Quest-ce quun cadre ? Quest-ce quun cadrage ? ... 119
2. Présence et disparition du cadre ... 121
a. La destruction du cadre chez David Nebreda ... 123
b. Le décadrage chez David Nebreda ... 125
3. Retourner limage en magie ... 127
a. Dans les uvres de David Nebreda ... 129
b. Dans les uvres dAntonin Artaud ... 131
D. Leffondrement de la scène ... 137
1. Quest-ce quune scène ? ... 137
a. La scène de théâtre ... 138
b. La scène hors du théâtre ... 141
2. Leffondrement de la scène chez Antonin Artaud et David Nebreda ... 143
a. Éclatement de la scène matérielle ... 144
b. Éclosion du dionysiaque ... 148
b.1. Absence de vide fondateur ... 149
b.2. Mélange des corps ... 150
b.3. Aveuglement du regard et hallucination ... 155
b.4. Danse, transe et « scénophonie » ... 158
3. Entre Réel et Imaginaire : une indécidabilité ... 167
a. Résurgence du Réel ... 168
a.1. La conférence sur « le théâtre et la peste » ... 170
a.2. La conférence au Vieux-Colombier ... 173
b. Résistance du spectacle ... 175
b.1. Imaginarisation du corps ... 175
b.2. Une autre scène primitive ... 179
E. De lesthésique à lesthétique ... 181
1. Les modalités de création dans la psychose ... 181
2. Les effets esthétiques/esthésiques des uvres ... 184
a. Plaisir et jouissance esthétiques ... 185
b. Plaisir et jouissance esthésiques ... 188
3. Le circuit des perceptions-sensations dans la psychose ... 191
Conclusion de la première partie ... 193
II. UVRES APOTROPAÏQUES ET CATHARTIQUES ... 197 Introduction de la deuxième partie ... 199
A. Hantise de lAutre non barré ... 201
1. Nebreda et la tyrannie de la Mère ... 202
2. Antonin Artaud, le règne de la Grand(e) Mère et la tyrannie du Père ... 205
3. Pensées obsessives et phagocytation par lAutre ... 211
B. Modes de défense ... 215
1. Lascétisme de David Nebreda ... 216
a. Douleur et automutilation ... 219
b. Méditation ... 223
2. Le négativisme dAntonin Artaud ... 225
a. La règle de la chasteté et lappoint de la drogue ... 226
b. Douleur et autoérotisme ... 228
3. La fonction apotropaïque de la « photo-miroir » ... 231
4. Offrandes et sacrifices ... 237
a. Verser son sang ... 237
b. Offrandes à la Terre-Mère ... 242
5. Un théâtre cathartique ... 246
a. Influence aristotélicienne ... 246
b. Catharsis restreinte et catharsis généralisée ... 249
6. Se doter dun « corps sans organes » ... 255
Conclusion de la deuxième partie ... 261
III. UVRES AUTOMYTHOGRAPHIQUES ET AUTORÉFLEXIVES ... 263
Introduction de la troisième partie ... 265
A. Identifications imaginaires ... 271
1. Phallophanies et identifications mégalomaniaques ... 272
a. Chez Nebreda ... 273
b. Chez Artaud ... 277
2. Identifications victimaires ... 282
a. Artaud, la croix et les clous ... 283
b. Métamorphoses du corps christique ... 287
B. La création dinspiration religieuse ... 292
1. Syncrétisme et détournement des mythes et des symboles ... 293
2. Penchant mystique et rejet de toute religion ... 296
3. À la recherche dune vérité occulte ... 302
C. La création artistique/esthétique ... 307
1. Licône selon David Nebreda ... 310
a. Deux natures darchétypes ... 310
b. Contrastes et effets de lumière ... 319
b.1. Le phénomène « auratique » ... 320
b.2. Lambiguïté de la couleur ... 325
c. Lépigraphe infamante ... 329
2. Lesthétique selon Antonin Artaud ... 333
a. Prémices dun art de la dé-composition ... 334
b. Suppôts et Suppliciations : paroxysme de lécriture fragmentaire ... 339
c. Une nouvelle esthétique fragmentaire ... 342
D. Usage des mathématiques et de la géométrie ... 346
1. Chez Artaud ... 347
2. Chez Nebreda ... 353
a. Le principe dordre ... 353
b. Les formes géométriques dans les autoportraits ... 355
c. De la transfiguration à la transsubstantiation ... 358
Conclusion de la troisième partie ... 367
IV. UVRES EN SUSPENS ... 371
Introduction de la quatrième partie ... 373
A. Des uvres excrémentielles ... 376
1. Sang, urine et excréments ... 377
2. (S)incorporer, (s)expulser ... 380
3. Inventer une langue du Réel ... 383
a. Élaboration dune « langue daffects » ... 383
b. Éloge de la langue fécale ... 386
B. Devenir père ? ... 391
1. « Filles de cur » ... 391
2. « Filles brillantes » ... 396
C. Se forger un nouveau nom ... 404
1. Artaud, le nom et la négation ... 405
a. Premiers pseudonymes ... 406
b. Le délire et la perte du nom ... 410
c. La réappropriation du nom ... 412
2. Les stigmates de Nebreda ... 421
a. Moi, D.N.N. ... 421
b. S(a)igner du corps ... 423
c. Une signature énigmatique ... 427
D. Sous la permanente emprise du double ... 431
1. David Nebreda, ad nihilum ... 431
2. LArt et la Mort ... 440
a. Un imaginaire mélancolique ... 440
b. À travers les limbes ... 442
c. L« appétit du ne pas être » ... 444
d. Couti lanatomie ... 447
3. Un Livre toujours à venir ... 453
Conclusion de la quatrième partie ... 461
V. RÉCEPTION DES UVRES DARTAUD ET DE NEBREDA ... 467
Introduction de la cinquième partie ... 469
A. Comment (dé)lire(r) Artaud et Nebreda ? ... 472
1. Lecture immersive ... 473
a. (Dé)lire(r) Artaud ... 475
a.1. Plasticité de la pensée, de lidentité et de lécriture ... 476
a.2. Faire lépreuve du texte ... 478
a.2.1. Devenir-autre ... 480
a.2.2. Mécanique et énergétique ... 485
b. Le fantasme dune lecture littérale ... 488
2. Lecture symptômale ... 490
a. Un regard de traviole ... 491
b. Du côté de la textanalyse ... 494
c. Déconstruire le texte ... 497
3. Lecture testimoniale ... 499
a. Apologues, plaidoyers et réquisitoires ... 501
a.1. Avec moi ou contre moi ... 501
a.2. La rhétorique épistolaire chez Artaud ... 505
b. Définir et justifier sa pratique ... 510
b.1. Contre les médecins et la critique moralisante ... 511
b.2. Un raisonnement abscons ... 513
c. Un cri damour et de haine entremêlés ... 517
d. Absence de réponse ... 518
B. Le monde de lart face aux créations dArtaud et de Nebreda ... 521
1. Ambiance de lart actuel ... 524
a. Lesthétique du néant et de la destruction ... 525
b. La théorie de la négativité critique ... 530
c. La « théorie institutionnelle de lart » ... 533
d. Vision esthétisante et « hyper-empirisme » ... 536
e. L« intention duvre » ... 539
f. Largument de la folie ... 543
2. Une reconnaissance criblée de malentendus ... 548
a. Antonin Artaud, une figure célébrée par le monde de lart ... 550
b. My(s)thification éditoriale .. 552
b.1. Le malentendu autour de la correspondance avec Rivière ... 553
b.2. Le malentendu autour des uvres complètes ... 561
b.3. Les Cahiers de Rodez ... 564
b.4. Les lettres ... 567
c. Nebreda et le public profane ... 571
d. David Nebreda, son éditeur et la critique spécialisée ... 576
d.1. Détournement éditorial ... 577
d.2. Détournement idéologique et esthétique ... 581
3. Le rejet de lart et de la littérature ... 584
4. Une autre conception de lart et de luvre ... 590
a. Objets magiques et art rituel ... 590
b. Objets du culte privé de Nebreda ... 594
c. Objets magiques et art rituel dArtaud ... 597
Conclusion de la cinquième partie ... 604
CONCLUSION GÉNÉRALE ... 611 Bibliographie ... 639
INTRODUCTION GÉNÉRALE
À quelle logique répondent les dispositifs de création que proposent Antonin Artaud et David Nebreda ? Quel statut peut-on attribuer à leurs uvres1, si tant est que lon puisse accoler ce terme à leurs productions ? Pour répondre à ces questions, nous mènerons une réflexion dordre esthétique tout en nous interrogeant sur la spécificité du processus de création et les fonctionnalités du travail créatif dans la psychose. Dans une optique interdisciplinaire, nous mettrons en lumière les diverses possibilités de lecture dune uvre et insisterons sur lapport que peut fournir une approche psychanalytique qui ne se cantonne pas au seul registre psychopathologique. Pour éviter le flou conceptuel, le terme de folie sera remplacé la plupart du temps par le terme plus précis et plus scientifique de psychose, sans que ce choix doive laisser supposer de notre part une quelconque volonté de stigmatisation vis-à-vis de la maladie mentale.
Les rapports entre création, art et psychose constituant une question ardue, que nous ne saurions traiter exhaustivement, nous avons choisi de laborder à travers les uvres réalisées par deux créateurs2 : Antonin Artaud (né à Marseille en 1896, mort à Ivry-sur-Seine en 1948) et David Nebreda (né à Madrid en 1952). Témoignant des multiples activités et des pratiques hybrides exercées par ces deux sujets, notre corpus détude comprend des créations3 intermédiales4 que la critique considère en général comme des uvres poétiques, théâtrales, picturales ou photographiques, appartenant à la classe des uvres littéraires ou, plus largement, des uvres dart ; nous choisirons pour notre part de rattacher ces dispositifs complexes à une logique dhybridation et de destruction des cadres, remettant en cause la notion même duvre sans pour autant nécessairement labolir dans sa totalité. Au cours de
1 Au sens large, le terme duvre peut être entendu comme le fruit dun travail à la fois manuel et intellectuel ; au sens restreint, il désigne une uvre dart. Lorsquil est employé sans complément et cela nest pas rare , le terme duvre cultive lambiguïté, ce qui ne simplifie pas notre approche. Ce flou nest dailleurs pas le propre du français mais existe également dans les langues étrangères, que lon songe à langlais work (à côté de termes plus précis tels que artwork ou piece of art) ou à lallemand Werk (à côté de Kunstwerk).
2 Cest bien évidemment à dessein que nous nemployons pas ici le terme dartiste, et que nous le remplaçons par celui de créateur, terme auquel nous attribuons un sens plus général, nimpliquant pas forcément la reconnaissance sociale ou la légitimation par les instances culturelles officielles.
3 Malgré son imperfection, nous avons retenu également le substantif création, car il permet de se focaliser sur lacte créateur, la création pouvant en effet être entendue comme une opération, un « faire-uvre », ou encore, pour le dire en utilisant un anglicisme, un work in progress.
4 Cest-à-dire utilisant plusieurs médiums. En parallèle, on emploie ladjectif intermédiatique ou le terme, très à la mode, de multimédia, mais ce dernier implique généralement le recours aux nouveaux médias (Internet...).
notre travail, nous soumettrons à une analyse approfondie cette logique que nous qualifierons de performative.
Bien que les deux créateurs qui font lobjet de cette étude appartiennent à deux époques différentes, bien quils aient vécu dans des conditions qui ne sont pas similaires, dans des pays différents, et que David Nebreda nait peut-être jamais eu connaissance dAntonin Artaud, de nombreux critiques et historiens dart, dont Jean Clair5, les ont rapprochés. De notre côté, nous tenterons également de faire ressortir leurs affinités et leurs points communs.
Dans ce but, nous comparerons non seulement les aspects formels de leurs uvres mais aussi et surtout les modalités de production et les finalités, ou plutôt les fonctionnalités, auxquelles elles répondent. Ainsi apparaîtront des caractéristiques communes, telle lesthétique de la destruction, la volonté ou la nécessité de sauto-engendrer, mais aussi des questionnements similaires : comment faire naître un corps à partir du langage ? comment faire naître un corps à partir dune photographie ? et plus largement, comment édifier, à partir dune pensée défaillante et de lambeaux de corps, une subjectivité propre ? Examiner ces projets et dispositifs de manière conjointe nous permettra de dégager un certain nombre de constantes que nous identifierons comme caractéristiques de la création dans la psychose. Pour autant, nous ne négligerons à aucun moment de reconnaître et de mettre en évidence les apports particuliers et la singularité de chacun.
1. Antonin Artaud, un précurseur de lart contemporain ?6
Sétant illustré dans de multiples champs artistiques au cours de la première moitié du XXe siècle, Antonin Artaud fait désormais partie intégrante de la littérature et du théâtre français ; ses travaux picturaux ou plastiques sont également reconnus et appréciés par les critiques dart et les historiens de lart. À tort ou à raison, on laffilie très souvent au surréalisme, mouvement dont il fut, pendant une brève période, la figure de proue7. Mais sil sest fait connaître en tant quécrivain, poète, acteur, dramaturge, scénariste et dessinateur,
5 Cf. J. Clair, « Immortelle Mélancolie », entretien par R. Leydier, in Art Press, n° 316, Paris, oct. 2005, p. 30.
Jean Clair (né en 1940) est historien dart, écrivain, essayiste, et ancien directeur du musée Picasso de Paris.
6 Cette question a fait lobjet de notre mémoire de Master 2 : Antonin Artaud, un précurseur de lart contemporain ?, présenté en 2006-2007 à lUniversité Paris 12Val-de-Marne, sous la direction de Mme Michèle Aquien (co-jury : M. Dominique Maingueneau). Elle a également fait lobjet dun article :
« Antonin Artaud, un précurseur de lart contemporain ? », paru dans Métamorphoses contemporaines : enjeux psychiques de la création, sous la dir. de C. Desprats-Péquignot et C. Masson, Paris, LHarmattan, « Luvre et la psyché », 2008.
7 À partir de janvier 1925, il dirigea pendant plusieurs mois le Bureau de la centrale de recherches surréalistes.
cest peut-être davantage encore en tant que metteur en scène et théoricien du théâtre quil a acquis, de manière posthume, une renommée internationale. De fait, ses écrits sur lart dramatique et le langage scénique ont influencé plusieurs générations dacteurs, de metteurs en scène et dauteurs de théâtre dans le monde entier, parmi lesquels Peter Brook, Jerzy Grotowski, Carmelo Bene, Ko Murobushi8.
Empreinte de métaphysique et semblant toujours à la poursuite dun idéal inaccessible, luvre dArtaud sérige sous le double étendard de la révolte et de la fureur ; lhomme qui sy révèle se trouve en lutte constante avec la réalité, naccepte guère le compromis, se rapproche toujours plus près de zones dangereuses pour lesprit. Dans son travail décriture, le poète, investi corps et âme, retrempe les mots et les phrases dans la forge et la fange primitives doù ils sont issus, tout en conservant la plupart du temps une grande maîtrise de style et dexpression. Comme le rapporte André Breton, le caractère agressif, violent et déterminé de ses textes le distingue immédiatement des autres surréalistes :
Sous limpulsion dArtaud des textes collectifs dune grande véhémence sont à ce moment publiés [nous sommes au tournant de lannée 1925]. Alors que les « papillons surréalistes » qui étaient partis deux ou trois mois plus tôt du Bureau de Recherches semblaient encore hésiter sur le chemin à prendre (poésie, rêve, humour) et, tout compte fait, étaient des plus inoffensifs, brusquement ces textes sont pris dune ardeur insurrectionnelle. [ ] Le langage sest dépouillé de tout ce qui pouvait lui prêter un caractère ornemental, il se soustrait à la « vague de rêves » dont a parlé Aragon, il se veut acéré et luisant, mais luisant à la façon dune arme. Jaime ses textes, en particulier ceux dentre eux où se marque le plus fortement lempreinte dArtaud.9
Transgressant allègrement les formes traditionnelles du poème et renouvelant en profondeur le champ de la littérature, les textes dArtaud serviront plus tard, dans les années 1970, de modèles aux écrivains et poètes de la Beat Generation. La séduction, qui opère toujours actuellement, sexplique notamment par le fait que lentreprise artaudienne, dépassant les champs du théâtre ou de la poésie au sens strict, cherche à renouer avec une culture et un mode de vie magiques, cest-à-dire une culture et un mode de vie grâce auxquels les mots et les corps seraient libérés de leurs formes contraignantes et pourraient être pleinement investis de leurs forces archaïques originelles et sous-jacentes. Son théâtre rêvé, quil a baptisé Théâtre de la Cruauté, devrait ainsi sapparenter à une sorte de cérémonie rituelle, où le langage des corps et de lespace prendrait enfin le pas sur le langage écrit, sans pour autant installer sur scène, du moins définitivement, limprovisation, le dérèglement et le
8 Dans son ouvrage Antonin Artaud et le théâtre (cf. notre bibliographie), Alain Virmaux sest employé à énumérer ses nombreux héritiers et à mettre en évidence différentes marques de filiation.
9 A. Breton, Entretiens, Paris, NRF, 1952, p. 109.
chaos. Toutes proportions gardées, nous y voyons une préfiguration des expérimentations du théâtre postmoderne (parfois appelé postdramatique), et, parallèlement, un paradigme annonçant les performances ou actions contemporaines.
« Ni mon cri ni ma fièvre ne sont de moi »10, avoue Antonin Artaud dans les Fragments dun Journal dEnfer (1926). Pour lui se pose non pas tant le problème de linspiration que celui de la possession dune parole propre, en lien avec lavènement dune subjectivité enfin délivrée de lemprise du double spéculaire. Afin de se soustraire à limpossible quil rencontre dans lexpression de sa pensée, et à la source même de celle-ci, Artaud décide de retourner le problème. Désormais, les sensations détouffement et de paralysie qui caractérisent son être constitueront son sujet détude privilégié, elles deviendront lobjet même de son entreprise décriture. Jusquà la fin, ses textes reflèteront et rendront palpable cette absence originaire qui le confronte à limpossibilité de dire pour et par lui- même.
À la suite de Maurice Blanchot, le premier écrivain-critique à avoir écrit sur Artaud après sa mort11, contribuant ainsi à sa (re)découverte, nombreux sont ceux qui continuent, dans le droit fil du poète, à sinterroger sur les limites extrêmes du langage et de la pensée, et en particulier sur les possibilités de formuler, ou dexprimer, limpensable et lindicible. En particulier les écrits dArtaud portant sur le théâtre, le corps et le langage ont suscité lintérêt de philosophes et dhistoriens des idées tels que Michel Foucault, Gilles Deleuze et Jacques Derrida.
Dans « La folie, labsence duvre », Michel Foucault considère les uvres dAntonin Artaud, au même titre que les uvres de Raymond Roussel, comme représentatives de ce lieu vers lequel tendrait désormais la littérature contemporaine : le lieu où la folie se mêle au silence de labsence duvre12. Par ailleurs, cest à partir de sa lecture dArtaud que Gilles Deleuze a émis sa théorie du « Corps sans Organe »13, et cest sur le concept de schizophrénie rapporté à Artaud dans LAnti-dipe mais néanmoins intégralement coupé de
10 O.C. I*, p. 113.
11 Il est lauteur de deux articles : le premier, sobrement intitulé « Artaud », est paru dans la NRF en novembre 1956 (quelques mois après la parution, en juin, du premier tome des uvres complètes) et a été repris dans Le Livre à venir. Le second, intitulé « La cruelle raison poétique », a dabord été publié dans un numéro spécial des Cahiers Renaud-Barrault : Antonin Artaud et le Théâtre de notre temps, en mai 1958 ; il a ensuite été inclus, en 1969, dans LEntretien infini.
12 M. Foucault, « La folie, labsence duvre » (1964), in Dits et Écrits, t. I, Paris, NRF/Gallimard,
« Bibliothèque des sciences humaines », 1988, p. 419.
13 Cf. « 28 novembre 1947 Comment se faire un Corps sans Organes ? », in Mille Plateaux, Paris, Les Éditions de Minuit, « Critique », 1980 (où le concept se distingue par la présence de majuscules aux deux substantifs qui constituent lexpression, laquelle peut sabréger en CsO). Ce concept est la résultante du détournement philosophique dune réalité psychopathologique.
la réalité clinique que ce philosophe a bâti, en collaboration avec Félix Guattari, figure phare de lantipsychiatrie, sa théorie du désir comme force de production14. Dans une interview accordée à Évelyne Grossman et parue dans la revue Europe, Jacques Derrida témoigne pour sa part dune sorte de fascination mêlée de répulsion à légard de luvre et de la pensée dArtaud15. Sadonnant à une lecture systématique, brassant lensemble de luvre, il consacre au poète des études portant aussi bien sur ses textes écrits que sur son théâtre ou ses productions picturales.
Pour terminer, signalons que si, à partir de 1937, il est avéré, dans les faits comme par lestampille des autorités psychiatriques, quAntonin Artaud a sombré dans la folie ou, pour employer un terme plus scientifique, quil a été victime dune décompensation psychotique , son exil de plus en plus lointain hors du monde des vivants16 ne la pas empêché de continuer à écrire et à produire des textes dune force bouleversante, dune originalité et dune beauté admirables. Les tonalités à la fois sombres et fulgurantes revêtues par ses dessins comme par ses écrits, limaginaire paradoxalement riche, cru, efflorescent et dévasté dont ils rendent compte, mais surtout la fureur et la souffrance tragiques qui les animent, font de leur
« auteur »17, comme le laissait entendre André Breton, une éternelle oriflamme calcinée pour la jeunesse18.
La force déployée par cet homme, explique Jean-Marie Gustave Le Clézio, « en dépit de son caractère apocalyptique, exerce un effet tonique sur le lecteur. Lintensité artaudienne pourrait lasser celui-ci, tant elle fonctionne à jet continu. Il nen est rien. Elle possède au contraire un pouvoir régénérateur. Cette lutte acharnée de qui ne se résigne pas à son sort mais résiste pied-à-pied et contre-attaque »19, au-delà même de ses capacités de résistance, pourrait expliquer en partie le succès toujours actuel des uvres dArtaud auprès du public, laura de peur ou de vénération qui les entoure parfois, et les nombreux échos et reflets auxquels elles donnent lieu dans la littérature et le monde de lart contemporains.
14 G. Deleuze et F. Guattari, LAnti-dipe Capitalisme et Schizophrénie, Paris, Les Éditions de Minuit,
« Critique », 1972.
15 Cf. linterview dÉ. Grossman dans le n° 873-874 de la revue Europe consacrée à Antonin Artaud (janv.-fév.
2002). Sa rencontre précoce avec le poète constitue pour lui une expérience marquante, quil raconte dans un numéro du Magazine littéraire (le n° 434), daté de décembre 2004.
16 Dun point de vue psychanalytique, on peut assimiler les vivants aux êtres éprouvant le désir.
17 Nous inscrivons ce terme entre guillemets, car il nest pas sans poser question concernant Artaud, et plus largement tout sujet psychotique. Nous linterrogerons au cours de notre travail.
18 « À jamais la jeunesse reconnaîtra pour sien cette oriflamme calcinée » (A. Breton dans ses entretiens, cité par A. et O. Virmaux, in Antonin Artaud, qui êtes-vous ?, Lyon, La Manufacture, 1986, « La dimension légendaire », p. 23).
19 Propos de J.-M. G. Le Clézio repris et réécrits par A. et O. Virmaux, dans Antonin Artaud, qui êtes-vous ?, op. cit., « Dynamisme et énergie », p. 94-95.
2. David Nebreda, un apôtre de lart primitif ?
Originaire dEspagne, David Nebreda, qui a suivi des études de dessin aux Beaux- Arts, est généralement présenté par la critique dart et perçu par le public comme un photographe plasticien20. Il est pourtant aussi lauteur de textes. La première exposition de ses travaux eut lieu en novembre 1998 à Paris, à la Galerie Xippas, dans le cadre dun événement culturel important, « Le Mois de la photo », qui portait sur le thème de lenfermement photo- graphique21. Différents articles de Catherine Millet, directrice de la revue Art Press, contribuèrent ensuite à faire connaître son uvre en France comme à létranger.
Bien que la notoriété de Nebreda soit pour le moment beaucoup moins établie, et aussi nettement plus contestée que celle dArtaud, léditeur Léo Scheer réputé il est vrai autant pour la qualité de ses ouvrages que pour ses prises de risques a choisi non seulement dexposer il y a quelques années ses photographies dans la galerie dart dont il est le propriétaire, mais aussi de faire découvrir ces créations, extrêmes dans leur violence comme dans leur crudité, à un plus large public en les présentant successivement dans deux livres atypiques : Autoportraits (publié en 2000) et Chapitre sur les petites amputations (publié en 2004). Parus dans la collection « Beaux Livres », ces deux ouvrages mêlent textes et images, les uns pouvant se combiner aux autres suivant diverses modalités plus ou moins aisément perceptibles.
Précisons que si tous les textes, écrits par Nebreda en personne, témoignent autant sinon plus de la maladie mentale qui laccable que de sa pratique photographique, ils rendent compte également de leur inéluctable imbrication : si la folie fait partie intégrante de luvre, la seconde découle principalement de la première. En particulier, ces textes nous livrent des informations capitales sur le projet métaphysique de Nebreda et portent un éclairage assez subtil, quoique fortement ancré dans le délire, sur les enjeux existentiels de son travail décrivain et de photographe, quil tente de légitimer aux yeux du public.
Sur la révélation, troisième ouvrage composé par Nebreda, a paru lui aussi chez Léo Scheer en 2006. Marquant une rupture formelle avec les précédents, ce livre ne comporte plus que du texte ; il reste néanmoins proche des deux autres sur le plan du contenu proposé.
Léditeur a présenté ce livre constitué en réalité de plusieurs articles, textes et notes
20 Le photographe plasticien sinscrit dans une pratique ouverte de la photographie ; pour créer ses uvres, il se permet de recourir à dautres médiums, tels que le dessin, la peinture, lécriture... Pour plus dinformations, se reporter à louvrage de D. Baqué, La Photographie plasticienne. Un art paradoxal, Paris, Éd. du Regard, 1998.
21 Le commissaire de lexposition était Gloria Collado.
composés au fil du temps par le photographe comme une sorte de méditation visant à sortir Nebreda de lenfermement redoutable et mortifère que provoque sa schizophrénie paranoïde.
Suggérant par son titre laboutissement des recherches de son auteur et lobtention miraculeuse dun savoir absolu, Sur la révélation est censé être le dernier ouvrage de Nebreda qui, sans se soucier des éventuels amateurs de son travail ou de lintérêt que lui a porté jusque-là son éditeur, a affirmé quil navait désormais plus rien à dire.
Ce nest donc pas un hasard si, lors dune exposition sur le thème de la mélancolie qui se déroula du 13 octobre 2005 au 16 janvier 2006 aux Galeries nationales du Grand Palais22, certains dessins dArtaud faisaient face à des photographies de David Nebreda. Les autoportraits de ce créateur psychotique rendent compte effectivement de lexpérience de la perte infinie de soi au-delà des limites du soutenable. La plupart de ses images imposent au regard du spectateur un corps nu, décharné, atrocement supplicié. Le photographe incise, coupe, fouette, lacère, brûle, souille sa chair avec son sang et ses excréments avant de prendre ses clichés. Aussi assistons-nous à une traversée du miroir et à la projection dun corps dans une uvre qui figure un éclatement physique et psychique, au risque de la destruction et de lanéantissement. Nebreda ne fait dailleurs pas mystère de la dimension psychopathologique de son entreprise, ni de la réalité foncière de sa maladie : « Ce livre retrace lhistoire dun processus schizophrénique, de sa crise la plus aiguë, de sa chronicisation et de sa situation actuelle »23, écrit-il en ouverture des Autoportraits, ouvrage contenant textes et « photos »24 composés entre 1983 et 1999.
Cependant et cest ce qui fait, selon nous, tout leur intérêt , les autoportraits de David Nebreda témoignent aussi dune tentative de reconstruction de soi, de régénération a posteriori, tentative qui sinscrit dans un processus et une croyance dauto-engendrement par la photographie. Après le temps de la stupeur liée à lhorreur de photos que lon pourrait qualifier, en suivant la terminologie de Roland Barthes, de traumatiques25, se dévoilent aux yeux du spectateur attentif et curieux toute la complexité de leur composition ainsi que leur dimension esthétique, issue dun véritable savoir(-faire) : art de la prise de vue, de la pose et
22 Le titre exact de cette exposition panoptique, montrant les divers aspects de la mélancolie à travers les siècles et les civilisations, et organisée par Jean Clair, était : « Mélancolie, génie et folie en Occident ».
23 D. Nebreda, Autoportraits, Paris, Léo Scheer, « Beaux Livres », 2000, p. 9.
24 Nous nous permettrons demployer parfois ce diminutif, car il possède lavantage de lever léquivoque entre la photographie entendue comme art ou action photographique et lobjet photographique, lui aussi appelé photographie, mais qui consiste en la résultante de lopération photographique.
25 R. Barthes, « Le message photographique », in LObvie et lObtus Essais critiques III, Paris, Seuil,
« Essais », 1992, p. 23.
de lordonnancement de lespace, reliés à des considérations métaphysiques ou existentielles à caractère délirant.
En général, les mises en scène réalisées par Nebreda savèrent minimalistes ; pour autant, elles sont loin dêtre inexistantes. Limaginaire religieux catholique est souvent convoqué. Par exemple, le sujet photographié manipule des bougies, éventuellement assimilables à des cierges, ou bien il saffiche nu ou dans la tenue la plus fruste, les bras tendus et les yeux fermés, tel un ascète ou tel le Crucifié en personne ; les traits et expressions de son visage (souvent hiératiques) et son attitude corporelle, de même que les éléments du décor et les légendes qui sont associées aux photos, tout concourt à rappeler la passion christique ou le martyr des saints de la religion catholique, lesquels ont été et sont encore particulièrement célébrés en Espagne, patrie de Nebreda. Ainsi est-il possible dobserver également le corps de lautoportraitiste drapé dans un linge blanc, tel un Christ mort ou ressuscité.
Par ailleurs, autre manière de subvertir ou dutiliser lart, lhistoire et la culture à ses propres fins, Nebreda pratique souvent la citation textuelle ou picturale26 ; de temps à autres, il sinspire duvres célèbres appartenant au répertoire de lart occidental (art chrétien primitif, art de la Renaissance notamment), tout en les parodiant ou en les adaptant à la fois à son goût personnel et à son projet de réincarnation. En outre, les compositions, qui répondent à une grande rigueur mais aussi à des normes strictes énoncées, recensées ou simplement évoquées par leur auteur27, incluent de manière fréquente des figures géométriques et des symboles mystiques. Par conséquent, les créations visuelles de Nebreda nous interrogent sur ce qui pourrait ou non « faire beau » aux yeux dun sujet psychotique, et sur ce quun sujet névrosé ou pervers peut trouver dattirant, de fascinant voire de séduisant, dans de telles
uvres.
À première vue, il semble que Nebreda puisse être considéré autant comme un apôtre de lart primitif que comme un maître de lart contemporain, rejoignant en cela lextrême contemporanéité mais aussi larchaïsme dun Antonin Artaud. En effet, comment ne pas songer, en découvrant ces photos exposées sur les murs dune galerie ou dun musée, ou bien même dans les ouvrages de papier qui les abritent, à certaines productions morbides et obscènes du Body Art (ou Art corporel) ? Si lon faisait abstraction de la réalité psycho- pathologique qui gouverne les créations de Nebreda, on pourrait dailleurs très facilement les rattacher au mouvement des Modern Primitives (« Primitifs modernes »), inauguré par Fakir
26 Ce que Roland Barthes nomme lintertexte.
27 Comme pour Artaud, nous interrogerons la dimension auctoriale dans le projet propre à Nebreda.
Musafar, mouvement rassemblant des adeptes de performances sadomasochistes et de marquages corporels.
Toutefois, si le monde de lart contemporain aurait plutôt tendance à reconnaître en David Nebreda lun des siens, dans la mesure où lesthétique qui se dégage des uvres du photographe semble répondre à un certain goût pour la scatologie, la morbidité, la souffrance et la destruction du corps caractéristiques que le public et la critique ont parfois tendance à mettre sur le compte de la simple provocation , nous pensons que ses uvres seraient tout autant, et peut-être bien plus, à rapprocher de certaines réalisations et expériences propres aux arts dits primitifs.
En effet, dune part Nebreda puise de multiples références dans les littératures et les cultures du Moyen Âge et de lAntiquité gréco-latine, pour composer ses uvres picturales ainsi que ses écrits, lesquels, extérieurement, ressemblent à des textes mystiques ou gnostiques. Dautre part, il impose à son corps des transformations, et en premier lieu des scarifications, lesquelles renvoient à certains rituels pratiqués dans des civilisations anciennes et/ou non-occidentales. Enfin, il construit ses dessins et ses photographies en se référant à des normes géométriques, sinscrivant de cette manière dans la continuité des penseurs de lAntiquité et des artistes de la Renaissance. Ainsi, il nous semble tout à fait possible de considérer Nebreda moins comme un photographe plasticien que comme un écrivain ou un scribe, un apôtre de lart primitif qui utilise son corps de même que ses créations picturales et photographiques comme des palimpsestes, hypothèse que nous nous efforcerons de vérifier au cours de notre travail.
3. Exposition de la problématique
Pourquoi et dans quel but sinterroger sur le statut quil conviendrait daccorder aux créations dAntonin Artaud et de David Nebreda, et pour quelles raisons se demander si leurs
uvres au sens large peuvent être considérées ou non comme des uvres dart, alors même que la violence des mondes moderne et contemporain, à quoi il faut ajouter lhétérogénéité de ce dernier, semblent avoir rendu obsolètes tous les critères permettant de cerner et de définir lart aussi bien que la littérature, et par conséquent les uvres dart elles- mêmes ?
En posant la question du statut (artistique ou non-artistique, et, de façon plus restreinte, littéraire ou non littéraire) de luvre chez Antonin Artaud comme chez David Nebreda, il ne sagit certainement pas pour nous dexpulser hors du champ de lart et de la littérature des uvres ou des pratiques hors normes, qui relèveraient au mieux dun « art psychopathologique », notion au demeurant fort critiquable, ou dun prétendu « art dégénéré », notion que nous rejetons en bloc. Nous ne souhaitons pas davantage établir une distinction évaluative, soit une sélection entre bonne et mauvaise uvre. En effet, nous nous accordons avec Timothy Binkley, lequel affirme qu« il faut se garder de confondre la question du statut de lart avec celle du bon art ou de lart reconnu »28. La réflexion sur la qualité de lart, entendue comme tentative de distinction entre bon et mauvais art, induisant aussi une réflexion sur la bonne ou la mauvaise uvre, implique que la création soumise à évaluation ait déjà été investie dun statut spécifique la différenciant des simples productions ou artefacts, et donc quelle ait déjà été auparavant reconnue en tant quuvre dart. Dun point de vue purement logique, donc, la question de lévaluation qualitative de luvre ne saurait se poser demblée ; elle nintervient que dans un second temps, une fois que luvre candidate à la reconnaissance et à la promotion artistiques aura été admise dans la sphère des
uvres dart (incluant dans notre perspective les uvres littéraires), sphère de toute évidence exponentielle, mais faisant toujours passer les uvres par le crible dune sélection et nécessitant un acte de légitimation.
Plus concrètement, le point de départ de cette thèse réside dans la constatation dune sorte didéalisation à outrance des uvres d« artistes »29 aliénés, phénomène apparu véritablement dans les années 1920-1930, avec lessor du courant surréaliste, et dont linfluence na cessé, ensuite, de saccroître Jean Dubuffet30 et Michel Thévoz31 constituant peut-être les deux figures majeures qui illustrent cette tendance dans la seconde moitié du XXe siècle. Cette idéalisation duvres hors normes, produites par des individus marginaux, souvent internés en asile psychiatrique, parfois emprisonnés, relégués en tout cas hors de la société et des circuits habituels du marché de lart, va généralement de pair avec une héroïsation de la folie, héroïsation qui transparaît aussi bien dans les écrits du philosophe Gilles Deleuze que dans ceux de Michel Thévoz. De nos jours, lapologie et la promotion de
28 « Pièce : contre lesthétique », in Esthétique et Poétique, textes réunis et présentés par Gérard Genette, Paris, Seuil, « Points/essais », 1992, p. 59. Nous soulignons.
29 Ce terme, placé ici entre guillemets, sera discuté au cours de notre travail.
30 Artiste atypique (1901-1985), inventeur du concept dArt Brut et créateur de la collection de dessins, de peintures et dobjets dits dArt Brut désormais réunis et exposés en Suisse, à Lausanne.
31 Conservateur de la Collection de lArt Brut à Lausanne de 1975 à 2001, philosophe et historien de lart.
lArt Brut semblent liées pour une grande part à ce que nous entrevoyons comme des fantasmes ou des craintes, en partie fondées, duniformisation, dassèchement, de rationalisation et de standardisation de lart et de la création. Les uvres marquées par la folie, contrairement aux autres uvres, conserveraient un pouvoir de fascination qui découlerait de leur authenticité, au sens où lindividu créateur sy dévoilerait corps et âme, sans trucage ni artificialité. Elles se situeraient ainsi aux sources de lart.
Dans un article intitulé « Lart des fous, la clé des champs », André Breton, qui, comme Jean Dubuffet, avait lâme dun collectionneur, se lançait déjà dans un panégyrique, lorsquil déclarait à propos des uvres réalisées par des sujets souffrant de pathologies mentales :
Les mécanismes de la création artistique sont ici libérés de toute entrave. Par un bouleversant effet dialectique, la claustration, le renoncement à tous profits comme à toutes vanités, en dépit de ce quils présentent individuellement de pathétique, sont ici les garants de lauthenticité totale qui fait défaut partout ailleurs et dont nous sommes de jour en jour plus altérés.32
Bien entendu, la défense de cette « authenticité totale », qui logerait soi-disant chez les fous et nulle part ailleurs, correspondait chez Breton à lexpression dun point de vue idéologique en faveur des laissés-pour-compte, des exclus de la société. Ce point de vue coïncidait aussi, et peut-être avant tout, avec une fascination dordre esthétique pour la folie, fascination quillustraient ses propres démarches expérimentales visant prétendument à retrouver le langage de linconscient et à valoriser les éventuelles productions poétiques issues de ce langage, sans plus se soucier dune quelconque conformité à une réalité clinique ou psychopathologique.
Aujourdhui, le flambeau de lArt Brut a été repris notamment par Lucienne Peiry, actuelle conservatrice de la Collection de lArt Brut à Lausanne, et Savine Faupin33, conservatrice au LaM (musée dart moderne, dart contemporain et dArt Brut) de Lille, ainsi que par diverses associations34 faisant, chacune à leur façon, la promotion des uvres placées sous cette étiquette. Malgré tout, lidentification des créations dArt Brut comme uvres dart continue à poser problème, et leur confrontation à des uvres dart contemporain ne va pas
32 « Lart des fous, la clé des champs », in La Clé des champs, Paris, Le Livre de Poche, 1979, p. 278.
33 Elle est responsable de la section du musée consacrée à lArt Brut et a milité pour un rapprochement entre lArt Brut et lart contemporain.
34 Citons à titre dexemple lassociation ABCD fondée en 1999 ; située en région parisienne (à Montreuil), elle a été fondée par Bruno Decharme, collectionneur, et est actuellement présidée par Barbara Safarova.
sans poser question, ainsi quen témoigne un récent débat dont rend compte un encart du magazine Connaissance des arts35.
Or le problème de lévaluation statutaire se pose selon nous à propos de toutes les
uvres créées par des sujets psychotiques, quelles soient affiliées ou non au champ de lArt Brut. La philosophe Claire Margat souligne, en usant de métaphores poétiques fort évocatrices, le fréquent abandon aux fantasmes subjectifs et aux plaisirs confortables de limaginaire face aux créations dites dArt Brut, dont un grand nombre, précisons-le, a été ou est encore réalisé par des sujets de structure psychotique :
Même si elles peuvent paraître inquiétantes, les images sont ce qui dérange le moins ; elles peuvent au contraire nous charmer, nous intriguer. Les images ou les objets dart brut sont comme des concrétions issues dun chaos volcanique dont le processus reste enfoui et inapparent.36
Par conséquent, notre prise de distance, dailleurs toute relative, avec une perspective purement esthétique ou formaliste ne sera opérée que pour mieux permettre la compréhension des mécanismes psychiques qui distinguent lexpérience de création dans la psychose des autres types dexpérience créatrice, distinction à notre avis dimportance et à laquelle sattachent assez rarement la critique dart ou la critique littéraire.
Mais surtout, nous nous sentons poussé à prendre cette orientation par Antonin Artaud et David Nebreda eux-mêmes. En effet, lun comme lautre attirent sans arrêt lattention de leur public sur les conditions et circonstances originelles de leurs créations. Cest ainsi que, dans Sur la révélation, Nebreda remercie Catherine Millet37 de ne pas sêtre épandue en interprétations fantaisistes vis-à-vis de ses créations, mais au lieu de cela, davoir tenté den cerner au plus près les réalités physiques et matérielles :
Catherine Millet est, semble-t-il, une femme qui cultive une intuition particulièrement appréciable. [...] Il y avait donc une brève connaissance préalable et une certaine aisance de relation quelle décida de développer, lors de notre dialogue, autour de laspect technique de mes photographies. Plutôt que dune interprétation quelconque, il sagit,
35 « Lart brut est-il un art comme les autres ? », in « Lart brut sort de lombre » (texte de Myriam Boutoulle), in Connaissance des arts, n° 668, Paris, décembre 2010, où sexpriment et sopposent les points de vue de Savine Faupin et de la rédactrice en chef du magazine, Sylvie Blin.
36 Cl. Margat, « Hors catégorie », in Art Press, n° 300, p. 24-29, citation p. 29.
37 Critique dart, écrivain et directrice de la revue Art Press.
selon elle, de connaître la matière de lobjet, la façon dont il est fait et par qui ; elle comprend bien que la façon de faire détermine la crédibilité et le contenu de luvre.38 De fait, la question première et ontologique concernant le statut de luvre, plus que celle de lévaluation qualitative, nous engage à porter notre attention prioritairement sur le contexte, celui-ci étant entendu comme circonstances de production des uvres, modalités de leur présentation ou de leur publication, mais étant aussi « considéré non pas comme ce à quoi renvoie le processus référentiel [ ] mais comme lensemble des contraintes qui régissent la production de sens »39. La question que nous soulevons nous incite donc à étudier plus particulièrement les processus psychiques, les objectifs ou finalités et les éventuelles intentions qui ont présidé à lexécution des uvres, de même quelle nous pousse à examiner les processus concrets (ou rituels) et les aménagements matériels qui ont précédé, accompagné voire suivi leur réalisation.
À notre avis, effectivement, ce nest pas tant en fonction des émotions ou affects produits sur le lecteur-auditeur-spectateur, ou encore des images ou des associations signifiantes qui sont suscitées chez lui, mais principalement en fonction des déterminismes, des circonstances et des opérations impliqués dans la création des uvres que pourra être mis en évidence le statut à accorder à celles-ci, et que, par voie de conséquence, pourra être fournie la réponse à cette interrogation : sommes-nous en présence dune uvre dart (ou dune uvre littéraire) ?
Cest pourquoi si, dans notre démarche, nous souhaitons conserver autant que possible un regard et une attention sur la dimension esthétique des uvres, et au-delà sur les différents aspects de leur réception, nous privilégierons avant tout lanalyse des obsessions, desseins et préoccupations manifestés par Antonin Artaud et par David Nebreda, et nous ne négligerons jamais les avis, appréciations, avertissements et jugements de valeur que ces sujets ont exprimés eux-mêmes, au fil de leurs écrits, sur leurs propres réalisations. En effet, nous pensons que la parole des créateurs, diffusée principalement à travers leurs textes, constitue un élément essentiel et même indispensable à prendre en compte pour la compréhension de leurs travaux.
38 D. Nebreda, « Note de reconnaissance », in Sur la révélation, Paris, Léo Scheer, « Variations », 2006, p. 18.
Nebreda fait référence aux articles que Catherine Millet a publiés à son sujet dans la revue Art Press, et notamment à lentrevue quelle a eue avec lui (entrevue reprise dans le recueil collectif Sur David Nebreda).
39 R. Odin, « La question du contexte », in Les Espaces de communication. Introduction à la sémio-pragmatique, Paris, La Découverte, 2011, p. 21.
Dautre part, Artaud et Nebreda ne cessent de soulever, au-delà de toute considération dordre moral ou esthétique, la question de la validité existentielle (ou ontologique) de leurs
uvres. En particulier, ils ne cessent de déléguer au public comme à la critique le problème du jugement classificatoire, celui-ci portant non sur la valeur qualitative des travaux accomplis mais sur leur pertinence, leur crédibilité, leur possibilité dexistence même, à commencer par leur validité au sein des champs de lart et/ou de la culture. Cependant, ce jugement ne saurait reposer uniquement sur une évaluation et une reconnaissance dordre artistique.
Aussi, en axant notre recherche sur la question du statut des uvres, ce statut dépendant directement de la nature quelles possèdent et de la fonction quelles revêtent pour leurs créateurs, nous souhaitons pointer le caractère et la valeur ontologiques de la création chez Artaud et Nebreda. Dans notre travail, le terme de statut renverra donc en priorité à un état existentiel. Chemin faisant, on verra quil peut prendre aussi dautres acceptions, beaucoup plus concrètes et relatives au corps. Nous espérons contribuer, par lintermédiaire du traitement de cette question, à une meilleure connaissance du rapport quun sujet psychotique entretient avec le monde de lart40 comme avec ses propres productions. En particulier, nous montrerons en quoi la création, quelle que soit sa notoriété acquise ou méritée, constitue dabord, pour un tel sujet, à la fois une échappatoire hors de la maladie et un point dancrage lui permettant, outre de se doter momentanément dun contenant psychique41, de redonner sens au monde et à son existence.
4. Présentation du plan
En premier lieu, nous ferons porter notre réflexion sur le processus et les modalités de création chez Antonin Artaud et David Nebreda ; définissant leurs travaux comme des
uvres-événements, nous nous appuierons sur lesthétique et la linguistique (pragmatiste) afin détudier leur caractère performatif, avec ses implications vis-à-vis de la scène traditionnelle et du cadre photographique (partie 1). En second lieu, nous nous examinerons les fonctions
40 Notion forgée en 1964 par le philosophe Arthur Danto ; elle a été reprise ensuite par George Dickie dans le cadre de sa théorie institutionnelle de lart. Le monde de lart, que lon peut définir comme une instance décisionnelle dans la sélection et la validation des uvres dart, est composé aussi bien par les critiques et les historiens de lart, les galeristes et les commissaires dexposition, que par les artistes eux-mêmes. On pourrait encore allonger la liste des participants en incluant éventuellement tous les individus qui, de prêt ou de loin, sont liés à la production de lart comme à sa promotion. Pour finir, il faudrait ajouter que le monde de lart existait sans doute dans les faits, bien avant que la notion ne fut inventée.
41 Pour le prouver, nous prendrons notamment appui sur les travaux de Didier Anzieu.
apotropaïque et cathartique des uvres, en mettant en évidence la protection quelles accordent face aux regards et aux pensées persécutrices, face aux visions et autres perceptions intrusives (partie 2). En troisième lieu, nous insisterons sur la portée autobiographique et autoréflexive de ces créations, en soulignant leur rôle de suppléances42 ; nous montrerons ainsi la possibilité, pour un sujet psychotique, de se reconstruire, dans une certaine mesure, ou pour un temps donné, un univers (une néo-réalité), un corps (de puissance et de jouissance) et une identité temporairement stable (partie 3). En quatrième lieu, nous décrirons létat déternel suspens et laporie auxquels nous confrontent les uvres dArtaud et de Nebreda,
uvres à jamais inachevées, toujours en instance deffondrement mais aussi en état de renaissance ou de régénération pertpétuelles (partie 4). En cinquième lieu, nous aborderons les créations dArtaud et de Nebreda du point de vue de leur réception, en commençant par nous pencher sur différents modes de lecture ou dappréhension possible. Nous passerons ainsi dune lecture corporellement engagée à une lecture fondée sur le signifiant puis à une lecture visant à relayer un cri et à porter témoignage. À cette occasion, nous mettrons en lumière linsistante demande de crédit faite par les deux créateurs. Enfin, nous étudierons le rapport que les deux créateurs entretiennent avec le monde de lart, notamment du point de vue de la philosophie et de la sociologie de lart ; nous soulignerons à ce propos les détournements opérés en grande partie par les éditeurs (partie 5). Dans un but dapprofondissement et de meilleure compréhension des rapports entre art et psychose, nous mêlerons toujours diverses approches à lintérieur dune seule et même partie. Nous illustrerons nos analyses théoriques par la présentation, lévocation, la description et létude de divers textes et productions picturales ou photographiques réalisées par Artaud ou par Nebreda.
42 La première utilisation du terme de suppléance par Lacan remonterait à lannée 1958, dans « Dune question préliminaire à tout traitement de la psychose » (cf. Écrits, Paris, Seuil, « Le champ freudien », 1966, p. 582.) Si le Père symbolique nadvient jamais dans la psychose (puisque le signifiant du Nom-du-Père en tant que tel reste définitivement forclos), en revanche, certaines formes de suppléance peuvent venir sy substituer et exercer, avec plus ou moins de réussite, une fonction similaire de capitonnage de la structure permettant de faire tenir la réalité psychique du sujet. Dès Le Séminaire III : Les psychoses, Lacan suggère que nombre de psychotiques peuvent vivre à peu près normalement à partir du moment où ils réussissent à prendre appui sur des identifications imaginaires suffisamment stabilisées. Cette condition les contraint toutefois à faire des efforts permanents. La question des suppléances sera ensuite approfondie par Lacan dans le cadre de sa conception borroméenne de la psychose (1974-1976), dont Le Séminaire R.S.I. (1974-1975) marque la première étape.
5. Remarques méthodologiques
Face à la complexité des uvres réalisées par Artaud et Nebreda, afin également de prendre en compte les différents points de vue théoriques ou esthétiques pouvant légitimement être portés sur elles, notre approche se doit de posséder une dimension interdisciplinaire. Nous nous servirons donc aussi bien des apports de la philosophie, de la sociologie de lart et de la théorie psychanalytique en nous référant plus particulièrement à la théorie freudo-lacanienne que des outils forgés par la critique littéraire, la poétique et la linguistique pragmatiste, sans oublier la sémiologie du langage et de limage.
Il est assez rare que ces deux optiques fondamentalement hétérogènes, mais sans doute non incompatibles, que sont la visée clinique et la visée esthétique fassent lobjet dun compromis. Tel sera toutefois lun des objectifs que, idéalement, nous allouerons à notre travail. Ainsi, dans notre lecture des uvres dArtaud et de Nebreda, nous prêterons une attention toute particulière au sujet souffrant, tel quil sexprime à travers ses productions picturales ou photographiques, ses textes et ses propos. Mais nous souhaitons tout aussi bien montrer comment ce sujet en déréliction parvient à résister à la souffrance et à la maladie, voire à sy soustraire momentanément, pour se transformer en sur-vivant, cest-à-dire en un être capable de créer des uvres qui ne sont pas soumis aux lois de la castration symbolique, et faisant éventuellement ensuite la démarche de proposer ces uvres au public.
Certes, la critique psychanalytique ou psychanalyse appliquée (angewandte Psycho- analyse) reste toujours suspecte aux yeux des critiques, en raison de ses liens historiques avec la médecine comme de ses affinités avec lapproche biographique43 ; on la taxe de vouloir enfermer luvre comme son auteur dans ce qui constituerait une camisole interprétative, à limage de la psychiatrie qui, de nos jours, enferme parfois les malades dans une camisole chimique. Nous estimons toutefois quun regard et une écoute cliniques sont rendus possibles en raison de la dimension fortement autobiographique des écrits dArtaud et de Nebreda.
Dautre part, la psychanalyse, loin dêtre une religion ou une métaphysique, ancre le sens dans le corps et la sexualité, recoupant ainsi les préoccupations des deux auteurs que nous étudions.
Mais il ne sera nullement question, par ce biais, de les psychanalyser44.
43 Sur la critique dun tel mode de lecture, cf. notamment A. Green, « Le double et labsent » (1973), in La Déliaison. Psychanalyse, anthropologie et littérature, Paris, Hachette Littératures, « Pluriel », 1998, p. 43-44.
44 Ambition dailleurs bien impossible à satisfaire, en dehors de la présence des sujets, du dispositif de cure et de la mise en place dun transfert. Comme le rappelle Paul-Laurent Assoun dans Littérature et Psychanalyse, la
« psychanalyse appliquée », dès son origine chez Freud, nest pas assimilée et est encore moins assimilable à une