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Réflexions sur la géographie

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Academic year: 2022

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Réflexions sur la géographie

RAFFESTIN, Claude

RAFFESTIN, Claude. Réflexions sur la géographie. Etudes et Carrières , 1978, no. 28, p.

13-17

Available at:

http://archive-ouverte.unige.ch/unige:4308

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La volonté de «voir», d'explorer la terre guida les navigateurs à la découverte du Nouveau Monde.

Réflexions sur la géographie

«Si l'on s'en tient à la géographie mo- derne, c'est-à-dire à celle qui émerge au XIXe siècle, il est possible de résumer (avec la part d'arbitraire qu'implique une telle tentative) les paradigmes («super modèles») qui ont guidé la recherche en géographie humaine. Ces paradigmes sont fortement marqués par la société dans laquelle ils sont apparus. Disons pour simplifier que de 1850 à 1950, la géographie a surtout été marquée par la volonté de «voir». Il s'est agi de restituer un spectacle. De 1950 à 1975 (ces dates ne sont que des points de repère commodes) il s'est agi «d'organiser»

et par conséquent il y a eu un engouement extraordinaire pour les méthodes quantita- tives qui permettaient de rendre compte des organisations spatiales et des localisa- tions d'une manière opératoire. Enfin, depuis quelque temps, sous l'impulsion de préoccupations écologiques, il s'agit «d'exis- ter» et la géographie humaine renoue, sous une forme renouvelée, avec une certaine tradition classique à travers la territorialité!

Mais voyons ce que signifient ces orienta- tions que nous avons qualifiées métaphori- quement par «voir», «organiser» et «exis- ter».

Voit

L'exploration du monde a ouvert la voie au spectacle de la terre et de ses habitants.

La géographie a donc d'abord été ouver- ture sur «l'Autre». Dans ces conditions, en tant que spectacle, la géographie a privilégié l'observation. On doit même dire l'obser- vation directe sur le terrain, dans le terrain.

Par là même, la géographie a largement contribué à former une certaine perception et à entraîner «l'œil». Cette géographie du

«voir» est une discipline de la vue. Il en est résulté une problématique morphologique

et fonctionnelle qui a porté l'accent sur l'étude des formes et des activités. En matière de géographie humaine c'est natu- rellement la géographie rurale qui a d'abord été la mieux illustrée, puis la géo- graphie urbaine et la géographie écono- mique pour ne citer que celles-là. Fruit de l'observation directe patiente, cette géo- graphie classique a fourni les grands tra- vaux de l'école française fondée par Vidal de la Blache. Avec le temps s'est dévelop- pée l'observation «indirecte» à partir des statistiques élaborées par les services éta- tiques. Ces données ont permis aux géo- graphes d'enrichir leur travail dans le ter- rain en lui donnant une dimension dia- chronique et en lui ouvrant des possibilités de mesure. Pourtant cette géographie du

«voir», qui s'est concrétisée dans de vastes fresques, les monographies régionales ou les géographies universelles, a été plus attentive souvent, au singulier qu'au géné- ral, à l'idiographique qu'au nomothétique.

C'est une géographie qui dévoile un spec- tacle, qui constate, décrit minutieusement et explique aussi mais d'une manière telle qu'il n'est pas possible d'élaborer des théo- ries et des modèles. Pourquoi? Parce que

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Le général Guillaume-Henri Dufour (1787-1875) fut à l'origine de la création du Service topographique fédéral.

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Avant d'être transféré à Berne, le Service topographique fédéral était installé à Carouge, à l'angle de la place du Temple et de la rue Saint-Victor.

cette géographie, par laquelle néanmoins tout géographe doit passer, se fait de la réalité une idée absolue: il faut «coller», adhérer à la réalité perçue. En fait, cette réalité est toujours une construction à partir des notions et des concepts à disposition à un moment donné. Ce n'est pas par hasard si cette géographie du «voir» a beaucoup utilisé les notions de région et de paysage qui sont des systèmes morpho-fonctionnels.

Le seul concept susceptible d'être opéra- toire dans cette géographie, mis à part ceux empruntés à la démographie et à l'économie, a été celui de densité. Un concept opéra- toire est un concept qui permet la quantifi- cation et/ou la formalisation. C'est juste- ment parce que la géographie classique a négligé cet aspect des choses qu'il y a eu, dans les années 50, une «révolution» quan- titative.

Organiser

Les Américains, les Anglais et les Sué- dois, qui ont diffusé les idées de cette révo- lution quantitative, ont puisé leur inspira- tion tout à la fois chez des économistes, comme von Thünen par exemple, et chez des géographes, comme Christaller par exemple. Mais surtout, il y a eu intégration par la géographie de ce qu'on peut appeler la méthode scientifique dont on connaît le schéma: partir d'observations et/ou d'hypothèses à vérifier par l'expérimenta- tion, atteindre cet objectif en se situant dans un référentiel théorique bien défini, car seule la théorie légitime l'hypothèse, et en recourant au modèle qui représente une construction simplifiée de la réalité et en utilisant un langage logico-mathématique pour permettre la quantification. Bien évi- demment la réaction de la géographie clas- sique a été très forte et il a fallu attendre une vingtaine d'années pour que cette géographie pénètre véritablement dans tous les milieux. Par ces nouvelles métho- des, on a pu s'attaquer d'une manière

cohérente à la recherche de l'ordre qui sous- tendait l'organisation de l'espace. Dès lors, les concepts majeurs pour expliquer les

«arrangements» urbains par exemple ont été ceux de distance et de coûts qui se prêtaient particulièrement bien au traite- ment quantitatif. Ce serait une erreur, tou- tefois, de penser qu'il y a eu rupture entre la géographie classique et la nouvelle géo- graphie. Celle-ci, le plus souvent, a apporté un énorme gain de cohérence dans la des- cription car chaque géographe a pu répéter des séquences d'analyse identiques qui tenaient au caractère systématique de la méthode employée. Mais le problème de l'explication, c'est-à-dire de l'interprétation des résultats est demeuré entier. Interpréter correctement les résultats exige une forma-

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Ancienne place de Genève avec les fortifications au XVIIe siècle (plan de Merian).

tion géographique classique solide. La nouvelle géographie ne se limite pas à la géographie quantitative car depuis vingt ans celle-là a connu une évolution buissonnante.

Il faut citer la géographie du comportement, la géographie de la perception et de la diffusion, entre autres. Il y a eu une vérita- ble explosion des connaissances géographi- ques. Pourtant cette richesse même a incité à repenser le ladre théorique et par consé- quent les instruments conceptuels utilisés.

C'est pourquoi s'est amorcée une réflexion épistémologique de grande envergure en géographie, tant physique qu'humaine. Bien que certains ne soient pas persuadés qu'une épistémologie de la géographie soit possi- ble, les efforts entrepris dans ce sens ont le mérite de dégager des problèmes d'une très grande valeur et d'une très grande significa-

tion pour le travail immédiat du géographe.

Il n'y a pas de solutions de continuité dans les démarches actuelles, il s'agit seulement d'ouvertures multiples qu'il faudra à un moment donné synthétiser. Il n'y a pas plusieurs types de recherches mais une recherche située à des niveaux différents qui sont nécessaires aux uns et aux autres.

Exister

Depuis quelques années, sous la pression des préoccupations écologiques, l'approche de l'action humaine se renouvelle en géo- graphie. C'est tout le problème de l'exis- tence qui est au centre du débat. On peut d'un mot résumer cette géographie de

«l'exister». C'est en quelque sorte une géo-

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1. La Terre, vue de satellite.

2. Exemple de carte réalisée par ordinateur représentant les emplois dans les machines et les appareils d'a rès p le RFE de 1 975 effectué dans la ville de Genève.

Lorsque l'on dispose d'un fichier de données précises mais très volumineuses, on peut avoir intérêt à utiliser la mémoire d'un ordinateur qui est capable de préparer l'information en 7 classes numériques au km2 et de l'imprimer en caractères d'intensité variable.

(Publié avec l'autorisation du Service cantonal de statistique.)

graphie de la territorialité qui est en gesta- tion. Si la territorialité est bien définie dans les sciences naturelles, elle l'est moins faci- lement pour l'homme. Qu'est-ce que la territorialité humaine? Lato sensu, il s'agit de l'ensemble des relations qu'entretient un individu, en tant qu'il appartient à une collectivité, avec «l'extériorité». Certes, les relations avec les lieux seront privilégiées par le géographe mais elles ne sont pas exclusives. Cette nouvelle géographie de la territorialité s'inscrit dans une perspective d'écologie humaine. Cette géographie né- cessite de nouveaux concepts transdiscipli- naires pour traiter de ces relations et il faut les forger. En ce sens, les travaux théori- ques sont d'une grande importance car ils devraient permettre de dégager des instru- ments qui seront à tester.

Le renouvellement de la géographie est essentiel dans une société dont les moyens d'intervention dans l'espace humanisé ont été décuplés. Notre société se cherche une nouvelle territorialité pour assurer son autonomie et celle de ses membres dans l'espace. Dès lors la connaissance géogra- phique redevient fondamentale pour que l'homme comprenne qu'il ne peut exister que s'il ne néglige pas le cadre de son existence. L'information géographique, à quelque niveau que ce soit, est indispensa- ble pour lutter contre la déterritorialisation qui nous menace. Par toutes sortes d'élé- ments biologiques, culturels, sociaux, poli- tiques et économiques nous sommes liés à des lieux. Ces liens, certes, ne sont pas de ceux qui lient l'arbre à la terre et bien sûr l'homme n'est pas un arbre mais il a en commun avec celui-ci le besoin d'un certain

«enracinement»- pour s'épanouir. La géo- graphie s'intéresse à ce phénomène et bien plus que science de l'espace elle est disci- pline des relations de l'homme et de l'es- pace.»

Cl. Raffestin, Professeur à i'Université de Genève.

«La terre compte un grand nombre de régions mystérieuses; il s'agit de quelque chose de tout à fait grand et dont nous n'occupons qu'une petite parcelle, logés à l'entour de la Méditer- anée, fourmis ou grenouilles, comme à l'entour d'une eau stagnante.»

Platon.

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