HAL Id: tel-00644873
https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00644873
Submitted on 25 Nov 2011
HAL is a multi-disciplinary open access archive for the deposit and dissemination of sci- entific research documents, whether they are pub- lished or not. The documents may come from teaching and research institutions in France or abroad, or from public or private research centers.
L’archive ouverte pluridisciplinaire HAL, est destinée au dépôt et à la diffusion de documents scientifiques de niveau recherche, publiés ou non, émanant des établissements d’enseignement et de recherche français ou étrangers, des laboratoires publics ou privés.
mémoire sémantique et compréhension de texte : expérimentations et simulations
Nicolas Leveau
To cite this version:
Nicolas Leveau. Évaluations automatiques des émotions et sentiments, mémoire sémantique et com- préhension de texte : expérimentations et simulations. Psychologie. Ecole pratique des hautes études - EPHE PARIS, 2011. Français. �tel-00644873�
et École Pratique des Hautes Études
Évaluations automatiques des émotions et
sentiments, mémoire sémantique et compréhension de texte : expérimentations et simulations
T
HÈSEP
OUR OBTENIR LE GRADE DEDOCTEURDEL'ÉCOLE PRATIQUE DES HAUTES ÉTUDES FORMATION DOCTORALE : PSYCHOLOGIE
PRÉSENTÉE ET SOUTENUE PUBLIQUEMENT PAR
Nicolas LEVEAU Lundi 11 juillet 2011
Directeur de thèse :
Mme Sandra JHEAN-LAROSE, Professeur, Université d’Orléans Jury :
Rapporteurs :
M. Yves BESTGEN, Professeur, Université Catholique de Louvain, Belgique M. Yves CORSON, Professeur, Université de Nantes
M. Bruno LECOUTRE, Directeur de Recherche CNRS, Université de Rouen M. Guy TIBERGHIEN, Professeur, Institut des sciences cognitives, Lyon M. Charles TIJUS, Professeur, Université de Paris VIII
Remerciements
L’aventure de la thèse reste une expérience singulière, et emprunte d’un champ émotionnel d’une large richesse. Le doute, la frustration, la colère, la dépression, mais également la joie, la satisfaction, et l’exaltation ont jalonné ces années de travail académique.
L’usage du pudique « Nous » dans ce manuscrit va au delà des simples exigences stylistiques. C’est un « Nous » pluriel, où s’inscrivent de nombreuses singularités.
Mes premiers remerciements vont à Sandra JHEAN-LAROSE pour ses conseils avisés, pour son sens critique devant les nombreuses orientations que mon travail pouvait prendre. Diriger une thèse revient à donner une direction, s’écarter des voies secondaires et approfondir les champs théoriques pertinents. Je ne peux que reconnaitre la subtile habileté avec laquelle elle m’a soutenu dans ce sens. Diriger une thèse revient également à gérer les ressources cognitives du doctorant entravées par une intelligence émotionnelle défaillante : renforcer les succès, minimiser les échecs, effacer les innombrables doutes. Là encore, elle a toujours été présente pour me soutenir dans ce sens. Diriger une thèse, c’est également prendre en compte les exigences alimentaires impliquées par un travail au long cours, en m’associant notamment au projet DoXa, ou en me recommandant les postes d’ATER de la région parisienne.
Je tiens également à remercier Guy DENHIERE, son érudition et son acuité scientifiques ont apporté une part importante de la consistance de ce travail. Contradicteur de haut niveau, critique systématique de mes positions, nos discussions parfois véhémentes ont souvent conduit à apporter de la précision quant aux fondements théoriques qui sous-tendent mes résultats.
Mes remerciements vont également aux membres du jury : Yves BESTGEN, qui en plus de m’avoir aimablement transmis les normes de Leleu (1987), a largement inspiré mon approche scientifique ; Yves CORSON dont les récents travaux m’ont apporté des points d’entrée particulièrement pertinents pour l’étude des émotions ; Bruno LECOUTRE qui m’a permis de comprendre les limites des analyses statistiques usuelles tout en suggérant des solutions pertinentes pour les contourner ; Guy TIBERGHIEN, pour son apport théorique approfondi dans le domaine de la mémoire ; et Charles TIJUS qui accompagne mes travaux depuis le début de mon éveil disciplinaire.
Je remercie François JOUEN pour m’avoir accueilli au sein de l’Équipe CHArt où j’ai eu le plaisir de travailler ces 3 années.
Je remercie également tout le personnel de l’équipe, chercheurs et doctorants, en particulier Murat AHAT qui nous a apporté une aide précieuse dans la configuration et l’installation des serveurs sans lesquels les simulations n’auraient pu être faites. Merci à Ba Linh NGUYEN qui a développé et implémenté une grande partie des résultats de cette thèse dans une plateforme de simulation. Merci aux chercheurs de l’équipe Marc BUI, Isabelle CARCHON, Isabelle ISRAEL, Ivan LAVALLEE, Joëlle PROVASI, aux doctorants Saïd, Omar, Coralie, ainsi qu’à Céline et Lucie … leur présence au quotidien fut d’une grande aide.
Je remercie aussi les 220 personnes qui m’ont accordé une part parfois importante de leur temps pour se prêter aux expérimentations. Elles n’imaginent sans doute pas à quel point je leur suis reconnaissant.
Je remercie également le noyau des amis les plus proches : Jean-Marc, Luc, Philippe, Fred, Dédé, Françoise et la bande du jeudi qui n’ont jamais défailli dans leur soutien et m’ont permis de salutaires moments de décompression.
Merci, à ma famille, mes parents, mes frères,
Merci enfin à Christine et à ses garçons Guillaume et Romain qui ont suivi quotidiennement l’accomplissement de ce travail.
Pour Apolline, A la rencontre des émotions …
TABLE DES MATIERES
Introduction ... 11
Chapitre 1. Émotions et sentiments ... 17
1 Définitions et cadre conceptuel ... 17
1.1 Émotions, humeurs et autres phénomènes affectifs ... 17
1.2 L’émotion comme processus ... 21
2 Quelle organisation mentale des émotions ? ... 23
2.1 Émotions de base, modales ou primaires ... 24
2.2 Approche dimensionnelle des émotions ... 30
3 Caractérisation des processus émotionnels ... 40
3.1 Le modèle AIM ... 40
3.2 L’amorçage émotionnel ... 41
3.3 Comparaison entre processus automatiques et stratégiques ... 41
3.4 Émotions et propagation de l’activation en mémoire sémantique ... 42
3.5 Approche alternative à l’hypothèse de propagation de l’activation ... 43
4 Émotions et langage ... 46
4.1 Les mots et les émotions : le halo affectif ... 46
4.2 Catégorisation du vocabulaire émotionnel ... 48
4.3 Caractérisation dimensionnelle du vocabulaire ... 59
5 Conclusion ... 65
Chapitre 2. Modèles de la mémoire sémantique ... 67
1 Mémoire épisodique et mémoire sémantique... 67
2 Approche taxinomique de la mémoire sémantique ... 68
2.1 Organisation des concepts en mémoire sémantique ... 70
2.2 Modèles à processus parallèle distribué (PDP) ... 71
3 L’effet éventail ... 72
4 Modèles abstractifs de la mémoire sémantique... 73
4.1 Modèles connexionnistes à appariement global sans unité cachée ... 73
4.2 Modèles connexionnistes à appariement global avec unité cachées ... 76
4.3 Conclusion ... 81
5 Modèles abstractifs à corpus ... 81
5.1 Corpus ... 82
5.2 Analyse de la sémantique Latente ... 83
5.3 Modèle TOPIC ... 89
6 Compréhension de texte ... 97
6.1 Sens, référence, connotation et dénotation ... 97
6.2 Les inférences ... 99
7 Conclusion ... 103
Chapitre 3. Expérimentations ... 105
1 Expérience 1 : Émotion et processus automatiques, rôle de la valence et de l’activation 105 1.1 Hypothèses ... 106
1.2 Méthode ... 107
1.3 Résultats ... 111
1.4 Discussion et conclusion ... 113
2 Expérience 2 : Émotions et processus stratégiques : Tri des émotions ... 115
2.1 Hypothèses ... 116
2.2 Méthode ... 117
2.3 Analyses et résultats ... 120
2.4 Discussion ... 127
3 Expérience 3 : Émotions et processus stratégiques : Tri des émotions positives et tri des émotions négatives ... 129
3.1 Hypothèses ... 129
3.2 Méthode ... 130
3.3 Procédure ... 132
3.4 Analyses et résultats ... 132
3.5 Discussion des expériences 2 et 3 ... 145
4 Expérience 4 : Évaluation empirique de la coloration émotionnelle de textes ... 147
4.1 Objectif de l’expérimentation ... 147
4.2 Méthode ... 147
4.3 Résultats et conclusion ... 151
Chapitre 4. Modélisation de la mémoire sémantique – Modèle Topic ... 154
1 Simulation 1 : Liaisons associatives : Comparaison des prédictions du modèle Topic aux normes empiriques ... 154
1.1 Modélisation de la mémoire sémantiques d’enfants à l’aide de LSA ... 154
1.2 Capacité prédictive du modèle Topic ... 155
1.3 Conclusion ... 158
2 Simulation 2 : Extraction de thèmes à l’aide du modèle Topic ... 160
2.1 Introduction ... 160
2.2 Objectif : La falsification du modèle Topic ... 163
2.3 Test 1 : Pertinence des 4 thèmes extraits par rapport à la nature des 4 sous corpus 164 2.4 Test 2 : Influence du poids relatif des sous-corpus sur les thèmes extraits. ... 170
2.5 Test 3 : Perméabilité à la nature et à l’étendue du contexte. ... 172
2.6 Conclusion ... 178
Chapitre 5. Émotions et normes émotionnelles... 180
1 Simulation 3 : EMOVAL - Comment évaluer automatiquement la valence affective des textes sans lexique émotionnel? ... 180
1.1 Comparaison des normes ... 180
1.2 Construction d’une métanorme et EMOVAL ... 185
1.3 Conclusion ... 191
2 Simulation 4 : LSA et caractérisation émotionnelle de termes ... 193
2.1 Objectifs et hypothèses ... 194
2.2 Procédure et analyse ... 195
2.3 Résultats ... 195
2.4 Conclusion ... 196
3 Simulation 5 : Extraction de thèmes émotionnels ... 198
3.1 Hypothèses ... 198
3.2 Méthode ... 198
3.3 Résultats ... 199
3.4 Conclusion ... 207
4 Simulation 6 : EMOSEM – Reconnaissance automatique de la coloration émotionnelle de textes à l’aide de l’analyse de la sémantique latente ... 209
4.1 Introduction ... 209
4.2 Méthode d’analyse ... 212
4.3 Construction des vecteurs ... 212
4.4 Résultats ... 214
4.5 Conclusions ... 218
5 Simulation 7 : Recherche des éléments constitutifs d’un vecteur émotionnel ... 220
5.1 Ressources lexicales ... 221
5.2 Pertinence de l’espace sémantique FrançaisTotal ... 222
5.3 Représentativité d’un terme constitutif d’un vecteur « émotion » : la CRAINTE . 224 5.4 Effet de la catégorie grammaticale : étude du Prédicat Psy(peur) de Mathieu (2000) 230 5.5 Construction et intégration de vecteurs émotions ... 234
5.6 Constitution des vecteurs à partir de données empiriques ... 235
5.7 Évaluation de la capacité prédictive d’EMOSEM selon la nature des vecteurs .... 238
5.8 Conclusion ... 247
6 Structure des émotions : quelle coexistence au sein d’un même modèle de situation ? 249 6.1 Calcul de la matrice de connexité intercatégorielle et projection spatiale ... 249
6.2 Présentation des résultats ... 250
6.3 Discussion et Conclusion ... 256
7 Simulation 8 : Évaluation de l’intensité émotionnelle catégorielle par EMOSEM ... 258
7.1 Introduction ... 258
7.2 Méthode et analyse ... 258
7.3 Résultats ... 259
7.4 Conclusion ... 261
Chapitre 6. Conclusion ... 262
1 Principaux résultats obtenus ... 266
1.1 Processus émotionnels : Éléments expérimentaux ... 266
1.2 Modélisations : Représentation sémantique ... 268
1.3 Évaluation des caractéristiques émotionnelle de textes ... 270
2 Représentations sémantiques et Processus émotionnels ... 275
3 Perspectives ... 276
Bibliographie ... 278
Introduction
Dans la Théogonie d’Hésiode, si le Chaos, la Nuit et l’Erèbe ont pu s’unir et procréer pour donner naissance à l’Ether et au Jour, c’est par l’intervention d’une puissance divine et éternelle, par l’intervention d’un dieu qui présente quelques conformités avec l’amour : Éros. C’est Éros qui inspire la sympathie entre les êtres pour s’unir et procréer, elle rapproche, unit, mélange, et multiplie. Éros a pour adversaire dans le monde divin Antéros c'est-à-dire l’antipathie, l’aversion.
Antéros sépare, désunit, et désagrège. A partir du règne de Zeus, les personnalités des dieux se précisent. Zeus règne dans l’Olympe, il est le roi des dieux et des hommes. De son union avec Junon, nait Arès. Les grecs ont chargé l’histoire d’Arès de nombreuses aventures, pas toujours heureuses. Il tue le fils de Poséidon pour avoir violé sa fille Alcippe. Il s’engage dans la guerre de Troie pour venger la mort de son fils, Ascalaphus. Il y est par deux fois vaincu par le héros Héraclès, et même défait par le simple mortel Diomède. Arès est considéré comme le Dieu de la guerre, du carnage, et de la destruction. Il est souvent traité avec mépris dans la littérature grecque.
Arès eut une aventure avec Aphrodite. Aphrodite, est la Déesse de l'amour, des plaisirs et de la beauté. De l’union entre Arès, Dieu guerrier, et d’Aphrodite, Déesse de l’amour, naquirent deux fils: Déimos (la Terreur), Phobos (la Crainte) et une fille Harmonie. Dans la Grèce antique, les mythes donnent du sens aux activités de la vie quotidienne : l’art, la littérature, la politique, la vie en société, etc. Ils apportent une valeur explicative aux évènements de tous les jours, et les émotions n’échappent pas aux allégories mythiques. Dans ce cas, pourquoi alors qu’ils opposent Éros et Antéros, sources de la vie, les grecs évoquent-ils un lien entre des aspects si contradictoires tels que l’Amour (Aphrodite) et la guerre (Arès) ? Comment cette union peut-être donner naissance à la Terreur (Déimos), à la Crainte (Phobos) en même temps qu’à l’Harmonie ? Où la construction de la représentation mentale des concepts émotionnels trouve-t-elle sa source ?
Trois aspects fondamentaux encadrent le concept d’émotion. Le premier aspect relève d’éléments définitoires. Plutôt que d’émotion, Scherer (2005) parle d’« épisode émotionnel ». C'est- à-dire d’un processus qui consiste à rendre compte des changements d’états d’un ensemble de sous systèmes (cognitif, moteur, physiologique …) au sein de l’individu, pour lesquels la surveillance et l’évaluation des variations de l’environnement (interne ou externe) apportent les éléments déterminants (Frijda, 1986 ; Lazarus, 1991 ; Lazarus & Folkman, 1984 ; Scherer, 1984a). Ces épisodes émotionnels peuvent être de courte durée, d’intensité élevée, et l’évènement déclencheur est généralement identifié, on parle alors d’émotion (Colère, joie, tristesse …). Ces épisodes
émotionnels peuvent être plus durables, d’intensité modérée et l’évènement déclencheur est souvent vague ou diffus, on parle alors d’humeurs (Gai, sombre, dépressif …). Ces épisodes peuvent être très longs, d’intensité très faible, et l’évènement déclencheur est généralement inaccessible, on parle alors de disposition affective (anxieux, morose …). Si l’on accepte l’idée d’un processus émotionnel, il importe de s’interroger sur la caractérisation de l’état de l’individu à l’issue de ce processus. Le deuxième aspect relève donc de la caractérisation de la structure d’une émotion per se. Celle-ci relève de deux approches majeures non exclusives : Les émotions peuvent être organisées selon une structure modale, discrète dont la conséquence est l’existence d’émotion dites de base (Ekman, 1971, 1992, 1999a ; Izard, 1992), ou bien être structurées dans un espace continu multidimensionnel, selon des caractéristiques émotionnelles quantifiables (Fontaine, Scherer, Roesch, & Ellsworth, 2007 ; Russell, 1980, 2003). Le troisième aspect enfin consiste à déterminer les liens entre émotions, à rendre compte de l’organisation des émotions, éventuellement dans une taxinomie hiérarchique multi niveaux (Lazarus, 1991 ; Piolat & Bannour, 2009a ; Shaver, Schwartz, Kirson, & O'Connor, 1987).
Les émotions jalonnent notre vie quotidienne. Elles guident nos actes, modulent nos pensées. Submergés par celles-ci, elles nous conduisent à des souffrances, à la dépression, à l’angoisse, à l’obsession. Les émotions rapprochent les individus ou au contraire les éloignent. Elles nous guident pour le choix de nos amis, de nos relations, de nos amants. Cette intervention des émotions dans la vie de tous les jours s’exprime également dans le langage : Vilipender un enfant pour une maladresse à l’aide de mots durs, ou au contraire le rassurer à l’aide de paroles apaisantes.
Faire œuvre de paroles séductrices auprès d’un partenaire amoureux, ou rejeter un prétendant trop insistant. Les textes législatifs sont écrits de manière à éliminer au mieux les composantes affectives du contenu. A l’inverse, un article critique sur un film, un livre, un homme politique utilisera les termes visant à soutenir l’orientation que l’auteur souhaite donner à sa prose. Dans la littérature, l’introduction de composantes émotionnelles vise à cerner la personnalité d’un personnage, le caractère dramatique ou exaltant d’une situation. L’usage des émotions dans le langage s’inscrit donc comme une constante préoccupation. Le choix d’un mot implique d’intégrer les caractéristiques émotionnelles et sémantiques du concept à développer : Ainsi si les mots
« cheval », « destrier » ou « canasson » désignent chacun un équidé, les aspects émotionnels qui sous-tendent ces termes sont très différents. Positif et valorisant pour l’un, il est péjoratif et méprisant pour l’autre.
L’objectif de cette thèse est d’étudier les liens entre les émotions et le langage, du point de vue de la représentation sémantique. En d’autres termes, nous nous intéresserons à la manière dont
les aspects dénotatifs et connotatifs, péjoratifs ou mélioratifs des mots (Dubois, 1973 ; Jakobson, 1963 ; Marouzeau, 1950) sont intégrés à la représentation mentale élaborée à la lecture de ce mot.
La conséquence directe réside dans l’absence d’un lexique spécifique des émotions, celles-ci étant construites au cours de la lecture, soutenues par les processus inférentiels, c'est-à-dire par l’importation de la mémoire sémantique de concepts contribuant à la représentation mentale du texte (van Dijk & Kintsch, 1983). Nous soutenons en outre l’hypothèse qu’il existe des représentations mentales typiques (Cordier, 1993), auxquelles sont associées, d’une part des émotions spécifiques si l’on se place du point de vue discret, d’autre part des caractéristiques émotionnelles si l’on se place du point de vue des composantes de l’émotion. Pour ce faire, nous nous intéresserons d’abord à la mémoire sémantique et aux modèles de la représentation sémantique (Griffiths & Steyvers, 2003 ; Griffiths, Steyvers, & Tenenbaum, 2007 ; Landauer & Dumais, 1997 ; Landauer, McNamara, Dennis, & Kintsch, 2007), puis aux modalités d’encodage des émotions au sein de la représentation sémantique.
Les modèles récents de la représentation sémantique, statistiques comme l’analyse de la sémantique latente (Landauer & Dumais, 1997) ou probabilistes comme le modèle Topic (Griffiths
& Steyvers, 2003 ; Griffiths, Steyvers, & Tenenbaum, 2007) caractérisent un concept comme un vecteur avec un certain niveau d’abstraction dans un espace multi dimensionnel construits à partir de corpus de grande taille. La force d’association entre deux concepts est alors déterminée par le degré de similitude entre ces vecteurs. Si l’hypothèse sémantique des émotions est vérifiée, une émotion ou une caractéristique émotionnelle exprimée par un mot ou une expression émotionnelle pourra alors être modélisée par un vecteur. Il sera donc possible de calculer la similitude avec un texte cible, pour en déterminer les caractéristiques émotionnelles.
Dans cette thèse, nous nous attacherons premièrement à élucider les processus émotionnels en lien avec le langage des émotions. Pour cela, nous procéderons à la mise en œuvre d’épreuves de décision lexicale propres à l’étude des processus automatiques, d’épreuves de tri propres à l’étude de processus stratégiques complexes, et d’épreuves de jugement. Deuxièmement, nous proposerons un ensemble de simulations fondées sur les modèles de la mémoire sémantique (LSA et Topic) pour caractériser l’expression des émotions dans des énoncés (Mots, paragraphes ou textes).
Trois grandes parties structurent cette thèse. Dans une première partie (Chapitres 1 et 2), nous présentons les aspects théoriques qui soutiennent notre démarche. Dans une deuxième partie (Chapitre 3), nous présentons les résultats expérimentaux apportant les éléments empiriques permettant dans une troisième partie (Chapitres 4 et 5) de procéder aux simulations visant la mise à
l’épreuve de nos hypothèses. Le chapitre 6 présente la conclusion et la discussion de nos résultats principaux.
Dans le premier chapitre, nous présentons les émotions du point de vue des processus mentaux mis en œuvre en lien avec les émotions, et du point de vue de l’organisation des émotions en mémoire. Nous évoquerons les aspects automatiques et stratégiques des processus émotionnels en lien avec le langage (Forgas, 1995 ; Klauer, 1997) et en délimiterons les contours. Nous préciserons notamment d’une part, les aspects dimensionnels des émotions considérant les caractéristiques intrinsèques de celles-ci (Fontaine, Scherer, Roesch, & Ellsworth, 2007 ; Plutchik, 1980, 2003 ; Russell, 1980, 2003 ; Russell & Feldman-Barrett, 1999), et d’autre part les aspects discrets des émotions considérant l’existence de modalités émotionnelles modales étiquetées comme les émotions de base (Ekman, 1999a ; Izard, 1992 ; Scherer, 2005). La question de l’étiquetage des épisodes émotionnels étant posée, nous présenterons les concepts associés à la notion de catégorisation (prototype, typicalité et niveau de base) (Cordier, 1993), et les appliquerons au domaine des émotions. Enfin, les travaux sur le lien entre les émotions et le langage sont évoqués, notamment ceux faisant référence au lexique des émotions (Jhean-Larose, Leveau, & Denhière, 2010 ; Leveau, Jhean-Larose, & Denhière, Soumis ; Painchaud, 2005 ; Piolat
& Bannour, 2009a).
L’étude des émotions dans les textes implique de préciser les processus en jeu dans la compréhension de texte et notamment de mettre l’accent sur l’influence des connaissances générales dans l’élaboration d’une représentation mentale du texte lu. C’est pourquoi, dans le deuxième chapitre, nous présentons d’une part les principaux modèles de la mémoire sémantique, et d’autre part les processus inférentiels intervenant au cours de la lecture. Dans un premier temps, les modèles connexionnistes de la représentation sémantique sont présentés (Tiberghien, 1997) et notamment les modèles à corpus comprenant de manière intrinsèque une phase d’apprentissage absente des autres modèles. Parmi les modèles à corpus, deux classes de modèles sont détaillées, l’Analyse de la Sémantique Latente (Landauer & Dumais, 1997 ; Landauer, McNamara, Dennis, &
Kintsch, 2007), modèle statistique de la représentation sémantique, et le modèle Topic (Griffiths &
Steyvers, 2003 ; Griffiths, Steyvers, & Tenenbaum, 2007), modèle probabiliste de la représentation sémantique. Dans un deuxième temps, nous présentons les différentes caractéristiques de la signification d’un mot (sens, référence, connotation et dénotation), ainsi que les modalités de production d’inférence au cours de la lecture.
Dans le chapitre 3, nous présentons quatre expériences visant d’une part à d’étudier les modalités d’encodage des émotions en mémoire, d’autre part à préparer les données empiriques
pour tester les modèles développés ultérieurement. Dans une première expérience, nous étudions la distinction entre la valence émotionnelle d’un mot et l’activation physiologique qu’il suscite chez le lecteur, du point de vue des processus automatiques et stratégiques. Selon notre hypothèse, nous mettons en évidence le caractère automatique de l’influence de l’activation physiologique, et le caractère stratégique, c'est-à-dire impliquant des processus de plus haut niveau, de l’influence de la valence émotionnelle. Les expériences 2 et 3 suivantes visent à étudier l’organisation des émotions dans une tâche de tri de mots, en considérant comme facteur prédictifs (i) l’organisation dimensionnelle des émotions (Valence et activation physiologique), (ii) l’organisation discrete des émotions, et (iii) les liens sémantiques entre termes selon l’analyse de la sémantique latente.
L’expérience 4 vise au recueil de données empiriques de caractérisation émotionnelle de 800 textes en vue de l’évaluation des simulations ultérieures.
Dans la mesure où les résultats présentés dans les expériences 2 et 3 mettent en évidence la pertinence de la représentation sémantique comme prédicteur de l’organisation des émotions, un approfondissement des modèles concernés s’impose. Modèle récent de la représentation sémantique, le modèle Topic (Griffiths & Steyvers, 2003 ; Griffiths, Steyvers, & Tenenbaum, 2007), n’a fait l’objet d’aucune application en français à ce jour. Dans le chapitre 4, nous présentons donc deux simulations en ce sens. Dans la première, nous reproduirons avec ce modèle les résultats antérieurement obtenus avec l’Analyse de la Sémantique Latente (Denhière, Lemaire, Bellissens, &
Jhean-Larose, 2007) pour rendre compte des relations associatives entre concepts issus des normes d’association verbales chez les enfants (De La Haye, 2003). Dans la seconde, nous testerons la capacité du modèle Topic à extraire les différents thèmes exprimés dans un corpus de textes. A l’aide de corpus aux caractéristiques contrôlées, nous mettrons en évidence les limites de cette extraction.
Le chapitre 5 présente un ensemble de six simulations (Simulations 3 à 8) visant à l’extraction automatique des caractéristiques émotionnelles de textes. La simulation 3 vise à présenter EMOVAL, un modèle d’analyse de la valence et de l’activation émotionnelles de textes construit autour d’une métanorme de 6309 mots issus de 11 normes publiées. Une des limites principales d’EMOVAL tient de l’étendue du vocabulaire caractérisé dans la norme utilisée. La simulation 4 vise à étudier la capacité de l’Analyse de la Sémantique Latente à inférer les caractéristiques émotionnelles (valence et activation) de termes non présents dans la métanorme.
Dans la simulation 5, nous étudions la possibilité, à l’aide du modèle Topic, d’extraire d’un corpus de textes des thèmes émotionnellement connotés. Dans la simulation 6, nous présentons EMOSEM, un modèle d’analyse émotionnelle de textes. Dans un espace vectoriel construit grâce à l’Analyse
de la Sémantique Latente, EMOSEM utilise les similitudes sémantiques entre un texte et un vecteur représentant une émotion (joie, peur, colère …) ou une caractéristique émotionnelle (Agréable, désagréable) pour en extraire les composantes émotionnelles. La simulation 7 précise les modalités de construction de vecteurs de référence pouvant être exploités par EMOSEM. Nous étudierons d’une part la pertinence des différentes catégories grammaticales (Noms singuliers ou pluriels, adjectifs, verbes, verbes conjugués), pour constituer un vecteur-émotion, et d’autres part l’influence du niveau de typicalité d’un terme pour rendre compte d’une émotion dans un vecteur visant à caractériser un texte dans EMOSEM. L’étude de la similitude des vecteurs dans un espace sémantique nous conduira à proposer une structure des émotions fondée sur la représentation sémantique. Dans la simulation 8, alors que les simulations précédentes visent à montrer la capacité d’EMOSEM à rendre compte de la nature d’une émotion exprimée dans un texte, nous étudierons la capacité d’EMOSEM à rendre compte de l’intensité de l’expression d’une émotion dans un texte. A partir des données empiriques collectées dans l’expérience 4, nous tenterons de préciser l’acuité de la modélisation pour un ensemble de catégories d’émotions positives et négatives.
Chapitre 1. É
MOTIONS ET SENTIMENTSLa plupart des méthodes d’analyse des émotions dans les textes a pour finalité de classer les documents selon leur orientation positive ou négative (Turney, 2002 ; Wiebe, Wilson, & Cardie, 2005), avec éventuellement une dimension neutre ou incertaine (Kim & Hovy, 2004 ; Yu &
Hatzivassiloglou, 2003). Ces méthodes s’appuient généralement sur des techniques d’analyse statistique des textes (Bestgen, Fairon, & Kevers, 2004 ; Ferrari, Mathet, Charnois, & Legallois, 2008), ou sur des approches symboliques fondées sur les caractéristiques de surface des textes (Bethard, Yu, Thornton, Hatzivassiloglou, & Jurafsky, 2004 ; Maurel, Curtoni, & Dini, 2007).
Cependant, ces approches n’intègrent généralement pas les caractéristiques psychologiques propres à l’émergence émotionnelle, se référant souvent à des caractéristiques émotionnelles quantitatives du langage, peu riches et/ou en langue anglaise.
Dans ce chapitre, après avoir précisé dans un premier temps le cadre conceptuel et défini le vocabulaire habituellement utilisé dans la désignation des phénomènes affectifs, nous présenterons les principales théories cognitives des émotions. Dans un deuxième temps, en lien avec les modèles présentés, nous aborderons l’organisation mentale des émotions. Nous présenterons les approches dimensionnelle et modale des émotions en évoquant notamment la question du nombre de dimensions nécessaires pour permettre la caractérisation satisfaisante du phénomène émotionnel.
Dans un troisième temps, nous préciserons les processus cognitifs en jeu dans l’expérience émotionnelle, en différenciant les processus automatiques des processus stratégiques. Dans un quatrième temps, enfin, nous ferons le lien entre les phénomènes affectifs et le langage et présenterons une synthèse des normes existantes en langue française.
1 D
ÉFINITIONS ET CADRE CONCEPTUEL1.1 Émotions, humeurs et autres phénomènes affectifs
Bien que l’étude des émotions soit devenue un thème de recherche important ces dernières années (Rimé, 2005), un consensus peine à se dégager pour définir le mot « émotion ». Le terme affect apparaît généralement comme relevant d’une catégorie sur-ordonnée de l’émotion et de l’humeur (Corson, 2002a ; Kirouac, 1995), il renvoie à une dimension hédoniste agréable ou désagréable (Frijda, 1994). L’émotion (colère, peur, joie …) est la manifestation la plus saillante des états affectifs. Elle est généralement d’une durée brève. L’épisode déclencheur est identifié ou identifiable. L’humeur (morose, dépressif, soulagé …) succède souvent à une émotion et relève
d’une temporalité plus longue que celle-ci (de quelques minutes à quelques semaines) et contrairement aux émotions, l’individu n’a pas nécessairement conscience de l’événement déclencheur (Rimé, 2005). Les moments d’initialisation et d’extinction de l’humeur sont en outre généralement mal identifiés (Ekman, 1994 ; Forgas, 1991 ; Izard, 1991). Oatley et Johnson-Laird (1987) définissent l’humeur comme : « une prédisposition temporaire à une émotion, […] ou à un état émotionnel, peut-être de faible intensité, capable de durer de quelques minutes à plusieurs heures. » (p. 34).
Une définition généralement admise de l’émotion est celle proposée par Oatley et Jenkins (1996) :
1. Une émotion est généralement causée chez un individu qui évalue consciemment ou inconsciemment un événement comme étant pertinent pour les buts et objectifs importants pour l’individu. L’émotion est ressentie comme négative si l’évènement entrave les buts fixés, et positive si elle en facilite l’accomplissement.
2. Le noyau d’une émotion est la préparation à l’action et la capacité à planifier une réponse.
L’émotion conduit à donner la priorité à une ou plusieurs actions donnant du sens à l’urgence de la situation. Ainsi, l’émotion peut conduire à interrompre ou à entrer en compétition avec des processus mentaux ou des actions en cours.
3. Une émotion est généralement vécue comme un état mental particulier, parfois accompagné de changements corporels, d’expressions spécifiques ou d’actions.
La temporalité apparaît comme une caractéristique essentielle du phénomène affectif au sens large. C’est pourquoi Scherer (2005) introduit le concept d’épisode émotionnel, qu’il définit comme consistant dans « des changements interreliés et synchronisés de la totalité ou de la plupart des états de cinq sous-systèmes de l’organisme, en réponse à l’évaluation d’un stimulus interne ou externe comme étant pertinent par rapport aux besoins essentiels de l’organisme » (p. 697). Ces cinq sous-systèmes renvoient (voir Tableau I) : (a) à l’évaluation des événements, (b) aux changements psychophysiologiques (sensations physiques), (c) aux expressions motrices (face, voix, gestes), (d) aux tendances à l’action, et (e) aux expériences subjectives (sentiments) (Channouf, 2006 ; De Bonis, 1996 ; Fontaine, Scherer, Roesch, & Ellsworth, 2007 ; Niedenthal, Krauth-Gruber, & Ric, 2006, 2009 ; Piolat & Bannour, 2008 ; Scherer, 2005). Le changement opéré pendant cet épisode émotionnel caractérise le phénomène affectif. L’existence apparaît donc comme une succession d’épisodes émotionnels d’intensité et de durée variables. L’étude de ces phénomènes nécessite l’analyse des processus cognitifs qui conduisent l’individu à évaluer le ou les stimuli donnant lieu à l’expérience émotionnelle. Cette notion d’épisode émotionnel incite Scherer à
proposer sept traits permettant de distinguer les phénomènes affectifs entre eux (Scherer, 2005).
L’auteur en établit l’importance en fonction du phénomène considéré (voir Tableau II ) :
(i) la focalisation sur l’événement, celui ci pouvant être externe (par exemple une menace physique immédiate) ou interne (images mentales),
(ii) le produit de l’évaluation du stimulus,
(iii) la synchronisation de la réponse des sous-systèmes en jeu (sentiments, réponses motrices, réponses physiologiques, etc.),
(iv) la rapidité du changement résultant de l’évaluation du stimulus,
(v) l’impact comportemental, notamment moteur (expressions faciales, vocales, etc.) et motivationnel,
(vi) l’intensité de la réponse, dont l’illustration est saillante dans la distinction entre une émotion et une humeur,
(vii) la durée du phénomène, qui peut varier de quelques secondes ou quelques minutes dans les réactions de surprise ou de colère, à plusieurs mois ou années dans les aspects relevant d’humeur, de préférence, d’attitude, ou de traits de personnalité.
Ainsi, un phénomène affectif peut prendre différentes formes selon l’intensité, la durée, le caractère synchronisé de la réponse des sous-systèmes impliqués. Le Trésor de la Langue Française Informatisé ("Trésor de la Langue Française Informatisé," 2011) définit le sentiment comme un « État affectif complexe, assez stable et durable, composé d'éléments intellectuels, émotifs ou moraux, et qui concerne soit le « moi » (orgueil, jalousie...) soit autrui (amour, envie, haine...). » 1. Alors que selon Scherer (2005), le sentiment n’est que la composante subjective de la réponse affective.
1 http://atilf.atilf.fr/dendien/scripts/tlfiv5/affart.exe?19;s=2556901830;?b=0;
Tableau I : Relations entre les sous-systèmes organiques, et les composants et les fonctions émotionnelles (Scherer, 2005)
Fonction émotionnelle Sous systèmes organiques et substrats majeurs
Composante émotionnelle Evaluation des objets et des évènements Traitement de l’information (SNC) Composantes cognitives
(évaluation)
Régulation du système Support (SNC, SNE, SNA) Composante neurophysiologique (réponse physiologique) Préparation et direction de l’action Système exécutif (SNC) Composante motivationnelle
(tendance à l’action) Communication de la réaction et intention
comportementale
Action (SNS) Composante motrice (expression vocale et faciale)
Surveillance des états internes et de l’interaction entre l’organisme et son environnement
Surveillance (SNC) Sentiment subjectif de l’expérience émotionnelle
SNC : Système Nerveux Central, SNA : Système Nerveux Autonome, SNE : Système Neuro-Endocrinien, SNS : Système Nerveux Somatique
Tableau II : Différences de traits entre les types de phénomènes affectifs (Scherer, 2005) - Traduit par Piolat et Bannour (2008, p. 64)
Traits caractéristiques
Types d’affects
Intensité Durée Synchronisation Focalisation sur l’évènement Produit de l’évaluation Rapidité du changement Impact comportemental
Emotions : En colère, triste, joyeux,
honteux, fier, exalté, désespéré
Humeurs : gai, sombre, irritable,
langoureux, dépressif, allègre
Postures interpersonnelles : distant,
froid, chaleureux, attentionné, méprisant
Préférences / Attitudes : sympathique,
affectueux, haineux, valeureux, désireux
Dispositions affectives : nerveux,
anxieux, irréfléchi, morose, hostile
= faible importance ;
= importance moyenne ; = importance majeure1.2 L’émotion comme processus
La notion d’épisode émotionnel (Scherer, 2005) renvoie à l’idée fondamentale qu’un phénomène affectif (i) s’inscrit dans la durée (variable), et (ii) fait intervenir un ensemble de sous-systèmes différenciés. Le phénomène affectif relève donc d’un processus qu’il convient de caractériser en en précisant les étapes de ce processus. En particulier, nous évoquerons ce qu’est un processus évaluatif ainsi que l’objet de chaque étape d’évaluation. Dans un premier temps, nous évoquerons les théories corporelles des émotions, pour ensuite présenter différents modèles d’évaluation cognitive.
L’idée d’un processus évaluatif a fait l’objet de débats dès la fin du XIXème siècle entre James (1890) et Cannon (1932). Pour le premier, l’émotion apparaît en réponse aux modifications physiologiques et comportementales. En d’autres termes, l’individu ressent la peur parce que les rythmes cardiaque et respiratoire s’accélèrent, que la sudation augmente, que les viscères se contractent, et qu’il se met à courir à l’opposé du stimulus. Ce sont donc les réactions périphériques qui différencient les émotions. Cannon (1932) s’oppose à cette approche en considérant que les réponses physiologiques et comportementales sont les conséquences de l’expérience émotionnelle.
Il montre en particulier que lorsque les organes viscéraux sont déconnectés du système nerveux central, et qu’aucune réaction corporelle ne peut être produite, il est encore possible de ressentir une émotion. Ainsi, c’est l’interprétation cognitive du stimulus qui est nécessaire à l’émergence de l’expérience émotionnelle, et qui permet la différenciation des émotions. Suite à la controverse entre James et Cannon, Schachter et Singer (1962) proposent la « théorie cognitive de l’interprétation », selon laquelle l’expérience émotionnelle n’est pas seulement une prise de conscience de l’état d’activation physiologique, mais aussi un état cognitif affectif comprenant une part d’inférences portant sur la signification de l’activation à partir des indices contextuels.
L’importance des processus cognitifs évaluatifs dans l’émergence d’une expérience émotionnelle est soulignée par Mandler (1980) qui considère qu’à tout moment, un individu analyse son environnement en fonction de schémas cognitifs préétablis, c'est-à-dire correspondant au déroulement attendu de la situation. Si un écart apparaît entre le déroulement attendu et le déroulement effectif, il s’ensuit une augmentation de l’activation physiologique. L’expérience émotionnelle est fonction de l’écart entre le schéma attendu et l’observation effectuée. Selon Mandler, la réaction physiologique, outre un rôle d’alarme, a pour finalité de mobiliser l’énergie nécessaire à l’ajustement à la situation non congruente.
La place de l’évaluation cognitive du stimulus est donc centrale dans l’expérience émotionnelle. Cette nécessité a été formalisée par Lazarus et Folkman (1984) : suite à l’exposition à
un stimulus émotionnel, l’individu procède à une double évaluation de la situation. L’évaluation primaire porte sur la pertinence du stimulus par rapport aux buts de l’individu (entrave ou facilitation), c’est-à-dire sur la congruence de la situation par rapport aux buts fixés, et sur le degré d’engagement de l’individu dans la réalisation de ces buts. L’évaluation secondaire porte sur l’état des ressources dont l’individu dispose pour faire face au stimulus. Dans la mesure où l’évaluation relève de processus automatiques ou surappris, ce modèle admet la possibilité que plusieurs émotions puissent être activées simultanément du fait de la multiplication des motivations ou des buts possibles pour une même situation. De même, ces auteurs envisagent les émotions comme des traits discrets (peur, anxiété, colère, culpabilité, etc.), auxquels on affecte une thématique relationnelle déterminée (par exemple : colère, une offense dégradante à moi même ou aux miens ; joie, faire des progrès assez importants dans la réalisation d'un but, etc.). La cognition est donc nécessaire et suffisante pour l’émotion (Lazarus, 1991).
D’autres auteurs intègrent les réponses corporelles au processus émotionnel (Frijda, 1986 ; Oatley & Jenkins, 1996). Suite à l’exposition à un stimulus, Frijda (1986) considère trois étapes : (i) l’évaluation du stimulus, (ii) la préparation à l’action, (iii) la réponse mentale, comportementale, ou physiologique. Au cours de la première étape, une émotion est causée par l’évaluation d’un événement par rapport à un but important pour la personne. L’émotion est alors ressentie comme positive si le but est rapproché de son accomplissement par l’événement, ou négative si a contrario l’événement conduit à éloigner l’individu de son achèvement. La deuxième étape du processus concerne la préparation à l’action : l’individu prépare un ensemble de réponses motrices ou mentales au stimulus précédemment évalué. L’émotion conduit à donner la priorité à une ou à quelques réponses afin de faire face à l’urgence de la situation. Ces réponses peuvent donc entrer en compétition avec des processus mentaux ou des actions mis en œuvre antérieurement à l’action.
Enfin, la troisième étape renvoie à l’élaboration d’une réponse mentale, comportementale ou physiologique.
Pour Scherer (1984b), les états affectifs proviennent d’une réaction aux stimulations endogènes et exogènes que les individus analysent de manière systématique en cinq étapes, selon des processus rangés du plus automatique au plus stratégique. Dans le modèle SEC (« Stimulus Evaluation Check »), ces étapes visent à caractériser :
1. le caractère nouveau de la stimulation : il s’agit de déterminer un quelconque changement dans le pattern des stimuli internes ou externes,
2. le caractère agréable ou désagréable de la stimulation : il s’agit d’établir si un stimulus est plaisant, conduisant alors à une tendance au rapprochement, ou déplaisant induisant des tendances à l’évitement,
3. l’importance relative d’une stimulation par rapport au but à atteindre, ou par rapport aux besoins de l’organisme : elle comporte en particulier l’évaluation d’une part de la congruence ou de la non congruence de l’issue par rapport à l’état attendu à terme, et d’autre part du caractère facilitant ou non du stimulus dans l’accomplissement de ce but, 4. la capacité de l’individu à réagir face à la stimulation : au cours de cette étape,
l’individu établit le rapprochement entre le stimulus et la capacité de l’organisme à faire face, en particulier (i) le degré de contrôle sur l’événement et sur ses conséquences, (ii) les ressources énergétiques nécessaires pour changer ou éviter l’issue de la stimulation, et (iii) les capacités d’adaptation à l’issue finale via un réajustement interne,
5. les conséquences des actions par rapport aux normes sociales, aux conventions culturelles et à l’image de soi.
Ainsi, la « joie » émerge suite à un stimulus (1) assez inattendu, (2) plaisant, (3) compatible avec les buts fixés, (4) avec une capacité à faire face indifférente, (5) et hautement compatible avec les normes sociales et l’image de soi. Pour Scherer, la séquence SEC présente des origines microgénétiques, ontogénétiques, et phylogénétiques (Scherer, 1984b). Les premières étapes sont fondamentales et nécessaires à l’adaptation. Elles se retrouvent dans des organismes simples sans capacité d’élaboration néocorticale. A l’inverse, les espèces évoluées comme les mammifères, en particulier les primates, disposent de capacités d’élaboration cognitive complexes, liées à l’accroissement cortical, et peuvent procéder à des étapes d’évaluation supplémentaires conduisant à des phénomènes affectifs plus complexes. La capacité d’élaborer des émotions complexes est donc directement liée au développement des capacités corticales.
2 Q
UELLE ORGANISATION MENTALE DES ÉMOTIONS?
Deux approches non exclusives coexistent dans la littérature quant à la caractérisation des émotions. La première vise à considérer des émotions de base ou plus généralement des émotions modales comme unités de référence pour l’ensemble des phénomènes émotionnels. La seconde considère les émotions comme un point dans un espace multidimensionnel, où chaque dimension renvoie à une caractéristique particulière.
2.1 Émotions de base, modales ou primaires
2.1.1 Existe-il des émotions de base ?Selon Darwin (1872), les émotions ne remplissent aucune fonction de communication. Elles sont les traces d’habitudes anciennes. Par exemple, le ricanement, qui renvoie au mépris, est associé à une exhibition des dents de la mâchoire supérieure, il est le « vestige » du grondement de l’animal se préparant à mordre l’adversaire. Si la finalité non communicative de l’expression faciale des émotions est largement discutable (Niedenthal, 2007), leur étude est le point de départ de l’idée qu’il existe des émotions de base à partir desquelles est issu l’ensemble des variations affectives.
Le concept d’émotions de base considère un nombre fini d’émotions différenciées les unes des autres. Ekman (1971) part de cette hypothèse darwinienne qui considère que les émotions relèvent d’un phénomène adaptatif ancien (Darwin, 1872 ; Gil, Niedenthal, & Droit-Volet, 2007 ; Vermuelen, Niedenthal, & Luminet, 2007). Par exemple, la peur conduit à la fuite et permet à l’individu en danger de se soustraire à la menace, l’amour a pour but de rapprocher les individus, etc. Ekman (1992, 1999a) propose onze critères qui permettent de distinguer les émotions de base entre elles. Il cite l’universalité des expressions faciales, le partage de ces expressions avec les primates, l’universalité des déclencheurs, l’universalité des réponses physiologiques, etc. Cet auteur observe en effet une constante transculturelle des expressions faciales associées aux émotions et donc aux réponses adaptatives correspondantes. La joie, la tristesse, le dégoût, la peur, la colère et la surprise sont les émotions les plus souvent évoquées comme basiques (Ekman, 1971 ; Izard, 1977
; Oatley & Johnson-Laird, 1987 ; Plutchik, 1980). L’amour (Arnold, 1960 ; Lazarus, 1991), le mépris (Ekman, 1999a ; Tomkins, 1984), la culpabilité (Ekman, 1999a ; Izard, 1977 ; Lazarus, 1991) sont également largement cités.
De Bonis et Lioussine (2003) postulent que les expressions faciales sont le produit d’un métalangage sémiotique commun à l’ensemble des langues, qui conduit à la production d’expressions faciales transculturelles. En d’autres termes, c’est le métalangage sémiotique qui est transculturel et fondamental, et non l’émotion. Pour apporter la preuve de l’existence d’unités signifiantes faciales minimales, les auteurs fabriquent des photographies de visages chimériques : le bas du visage de joie (bouche souriante) est inséré dans une expression de peur, de colère, de tristesse ou de dégoût. Les auteurs présentent alors dans un ordre aléatoire des expressions prototypiques de la joie, ou d’une autre émotion (peur, colère, tristesse, dégoût), ainsi que des photos chimériques (joie-peur, joie-tristesse, etc.). Les participants doivent choisir l’expression exprimée sur la photographie parmi une liste de 9 mots-émotion positifs, 9 mots-émotion négatifs, ainsi que la surprise. Les participants étaient libres de choisir autant de mots qu’ils le souhaitaient.
Les résultats montrent que plus de 60 % des participants reconnaissent la joie quelle que soit l’expression de la partie supérieure du visage. En outre, le taux est de 80% lorsque la joie est insérée dans un visage de dégoût ou de peur. Ces résultats indiquent qu’il existe des unités faciales, que les auteurs appellent « primitives iconiques », plus petites que l’expression complète du visage. Les émotions dites de base semblent donc relever d’une composition d’unités plus élémentaires.
Pour Oatley et Johnson Laird (1987), il existe cinq émotions de base : quatre émotions négatives (Tristesse, peur, colère, et dégoût) et une émotion positive (Joie). Ces cinq émotions ont pour fonction d’apporter des signaux de communication afin d’éclairer l’individu et son environnement sur les processus de traitement de l’information en cours, et d’apporter des indices sur la planification du comportement. Ces émotions de base sont considérées comme sous-jacentes à toutes les expériences affectives. Elles peuvent être ressenties subjectivement sans pour autant que la cause en soit consciemment connue et identifiée. Ainsi, l’émotion orientée vers un objet est un événement complexe, et ne peut relever d’un processus primitif. L’orientation objectale est donc secondaire et ne relève pas d’un mécanisme primitif et fondamental du phénomène affectif. Pour les auteurs, seules les cinq émotions de base peuvent relever des ces mécanismes primitifs.
Dans une approche intégrative, Plutchik (2003) propose une organisation modale des émotions dans laquelle intervient une approche dimensionnelle. Sa proposition repose sur trois constats : Premièrement, il est possible de trouver des mots différents pour exprimer les variations en intensité d’une même émotion : une version plus intense de la colère est la rage ou la fureur, alors qu‘une version moins intense est l’ennui ou l’irritation. La plupart des émotions trouvent alors des expressions différenciées à chaque niveau d’intensité. Deuxièmement, une émotion peut être plus ou moins similaire à une autre sur une autre dimension que l’intensité. Ainsi, la colère est plus similaire au dégoût qu’à la joie. Il devient ainsi possible d’envisager des degrés de similarité entre les émotions. Troisièmement, deux émotions peuvent s’opposer sur le plan de l’action à laquelle elles donnent lieu. C’est ainsi que si la peur est une émotion conduisant à un retrait, on peut l’opposer à la colère qui conduit à une action de rapprochement. Plutchik (2003) envisage également l’expérience émotionnelle comme un processus permettant de caractériser l’émotion finale. Par exemple, un stimulus menaçant conduit à une élaboration cognitive visant à mettre en évidence le danger représenté par ce stimulus. Ainsi, la réponse de peur conduit à un comportement de fuite visant la mise en sécurité de l’individu. En définitive, l’approche de cet auteur conduit à caractériser une émotion selon trois dimensions : intensité, similarité inter émotionnelle, et polarité dans l’action (Plutchik, 1980). Plutchik propose huit émotions dites primaires qu’il positionne sur un cercle, d’une part en opposant les émotions par l’action à laquelle elles donnent lieu à l’égard du
stimulus, et d’autre part en plaçant à proximité les émotions similaires. Ce cercle peut donner lieu à des variations sur une troisième dimension selon l’intensité de l’activation associée à l’émotion considérée (Figure 1). De plus, ces émotions primaires peuvent être composées pour former des émotions secondaires. Ainsi, la
encore le dégoût et la colère conduisent à de la
émotions ou plus, issues de différentes niveaux d’intensité, il est possible de créer des centaines de termes représentant le langage des émotions
Figure 1 : Organisation des émotions selon Plutchik
2.1.2 Émotions esthétiques et utilitaires
L’approche analytique des émotions considérant celles
traitements successifs par des composantes différentes et dont la résultante cond
d’un phénomène émotionnel, rend possible le point de vue selon lequel on peut envisager ces phénomènes selon différentes caractéristiques de nature analogique. Bien que les modèles en processus comme celui proposé par Scherer
laquelle il existe un nombre limité d’émotions de base, ils reconnaissent l’existence de patterns spécifiques « pré-câblés » ou élaborés suite à des étapes d’apprentissage pour répondre de manière standardisée à des stimuli spécifiques. Ces patterns spécifiques sont appelés «
Il ne s’agit pas d’une approche universaliste comme celle d’Ekman
part en plaçant à proximité les émotions similaires. Ce cercle peut donner lieu à des variations sur une troisième dimension selon l’intensité de l’activation associée à l’émotion . De plus, ces émotions primaires peuvent être composées pour former des émotions secondaires. Ainsi, la joie et l’acceptation suscitent l’émotion secondaire d’
conduisent à de la haine ou à de l’hostilité,
émotions ou plus, issues de différentes niveaux d’intensité, il est possible de créer des centaines de termes représentant le langage des émotions (Plutchik, 2003).
: Organisation des émotions selon Plutchik (1980)(Traduit par nous)
esthétiques et utilitaires
L’approche analytique des émotions considérant celles-ci comme le résultat d’un ensemble de traitements successifs par des composantes différentes et dont la résultante cond
d’un phénomène émotionnel, rend possible le point de vue selon lequel on peut envisager ces phénomènes selon différentes caractéristiques de nature analogique. Bien que les modèles en processus comme celui proposé par Scherer (1984a) soient incompatibles avec l’opinion selon laquelle il existe un nombre limité d’émotions de base, ils reconnaissent l’existence de patterns
» ou élaborés suite à des étapes d’apprentissage pour répondre de manière es stimuli spécifiques. Ces patterns spécifiques sont appelés «
Il ne s’agit pas d’une approche universaliste comme celle d’Ekman (1992, 1999a)
part en plaçant à proximité les émotions similaires. Ce cercle peut donner lieu à des variations sur une troisième dimension selon l’intensité de l’activation associée à l’émotion . De plus, ces émotions primaires peuvent être composées pour former des suscitent l’émotion secondaire d’amour, ou ou à de l’hostilité, etc. En mêlant deux émotions ou plus, issues de différentes niveaux d’intensité, il est possible de créer des centaines de
(Traduit par nous)
ci comme le résultat d’un ensemble de traitements successifs par des composantes différentes et dont la résultante conduit à l’émergence d’un phénomène émotionnel, rend possible le point de vue selon lequel on peut envisager ces phénomènes selon différentes caractéristiques de nature analogique. Bien que les modèles en soient incompatibles avec l’opinion selon laquelle il existe un nombre limité d’émotions de base, ils reconnaissent l’existence de patterns
» ou élaborés suite à des étapes d’apprentissage pour répondre de manière es stimuli spécifiques. Ces patterns spécifiques sont appelés « émotions modales ».
(1992, 1999a) ; la joie, la
tristesse, le dégoût, etc. sont considérés comme des schémas de réponses activables rapidement, ayant une valeur adaptative phylogénétique et/ou ontogénétique, mais ne relèvent en rien d’une structure neuroanatomique catégorielle. La catégorisation émotionnelle relève donc d’une élaboration cognitive des composantes affectives des expériences passées. Cette catégorisation peut alors renvoyer à des émotions modales utilitaires ou esthétiques (Scherer, 2005). Les premières sont les émotions usuellement étudiées dans les recherches sur les émotions et sont typiquement la colère, la peur, la joie, le dégoût, la tristesse, la culpabilité et la honte. Ces émotions sont considérées comme utilitaires dans le sens où elles facilitent l’adaptation aux évènements dont les conséquences sont importantes pour l’individu. L’intensité de ces émotions est élevée avec une forte synchronisation des réponses des sous-systèmes décrits ci-dessus (voir Tableau II ). Les fonctions adaptatives sont la préparation à l’action (attaque / fuite), la récupération et la réorientation (douleur / travail), l’amélioration de la motivation (joie, fierté), ou la création d’obligations sociales (réparation). Les émotions esthétiques ont une valeur adaptative moins prononcée et, à l’inverse des émotions utilitaires, ne conduisent pas à une préparation à l’action.
Les théories évaluatives des émotions conduisent invariablement à vouloir considérer de manière individuelle le produit de ces évaluations. En d’autres termes, il est possible d’envisager le processus émotionnel selon le résultat de chacune des étapes de l’évaluation, lesquels résultats peuvent être restitués de manière quantitative. Une émotion peut alors être représentée comme une région dans un espace à n dimensions.
2.1.3 Hiérarchie des émotions
Alors que l’étiquetage apparaît nécessaire à l’identification différenciée des émotions, nous avons rendu compte du fait que la succession des étapes d’évaluation conduit à une caractérisation progressive de l’émotion. L’interruption des processus du fait notamment de l’absence de ressources corticales suffisantes (pour des raisons développementales ou phylogénétiques) donne lieu à une élaboration moins riche de la réponse émotionnelle (Lazarus, 1991 ; Scherer, 1984a). Il est donc possible d’envisager une hiérarchisation des émotions, en fonction de la complexité des processus corticaux en jeu. Fondée sur l’organisation dimensionnelle des émotions, Lazarus formalise un arbre de décision issu de l’évaluation primaire de son modèle de deux étapes, et fondé sur trois caractéristiques : la pertinence du stimulus par rapport au but, la congruence du stimulus vis-à-vis du but, et l’implication de l’individu dans la situation (Figure 2).
Figure 2 : Arbre de décision de l'évaluation primaire dans la théorie de Lazarus (1991). Des différenciations supplémentaires interviennent lors de l’évaluation secondaire.
Un arbre comparable a également été proposé par Fischer, Shaver et Carnochen (1990) à partir d’une étude sur le caractère prototypique des émotions (Shaver, Schwartz, Kirson, &
O'Connor, 1987) (Figure 3). Shaver et al. (1987) ont considéré qu’en anglais aussi bien que dans les autres langages, il existe des termes pour exprimer des émotions proches (colère, agacement, haine, ou rage), et des termes pour exprimer des émotions opposées (satisfaction et désespoir). Ainsi, si les émotions sont organisées hiérarchiquement à l’instar des autres domaines de la vie courante (nourriture, environnements sociaux, types de personnalité, etc.), cette hierarchisation devrait se retrouver dans le classement par similarité des noms d’émotion. Un processus de clustering hiérarchique à partir des mesures de similarité devrait révéler un arbre dont les premiers niveaux renvoient à des émotions plus basiques que les niveaux suivants. Dans un premier temps, les auteurs ont établi une liste de mots exprimant le mieux une émotion. Pour cela, ils ont extrait 213 mots suscitant une émotion à partir de normes pré-existantes (Averill, 1975 ; Davitz, 1969 ; de Riviera, 1977), en supprimant les mots de même racine (fury et furious), et en les transformant en leur forme nominale (pitying en pity). Les mots sans forme nominale ont été supprimés. Ils ont également supprimé les mots pouvant renvoyer à des traits plutôt qu’à des catégories émotionnelles (brave, patriotic, religious). Les 213 termes ont été présentés par ordre alphabétique à 112 participants, qui devaient noter sur une échelle de 1 à 4 la prototypicalité émotionnelle du mot : 1. « Je ne considère
Évènement Pertinence au
but
Émotion Pas d’émotion
Congruence au but
Émotion positive
Émotion négative
Nature de l’implication
Oui Non
Oui Non
Joie
Fierté
Amour
Colère
Peur / Anxiété
Tristesse Non pertinente
Augmentation de l’estime de soi
Affection mutuelle
Menace de l’estime de soi
Menace
Perte Évènement Pertinence au
but
Émotion Pas d’émotion
Congruence au but
Émotion positive
Émotion négative
Nature de l’implication
Oui Non
Oui Non
Joie
Fierté
Amour
Colère
Peur / Anxiété
Tristesse Non pertinente
Augmentation de l’estime de soi
Affection mutuelle
Menace de l’estime de soi
Menace
Perte