Journal à quatre mains
OUVRAGES DES MÊMES AUTEURS
Le Féminin pluriel, Denoël, 1965 // était deux fois, Denoël, 1968
Benoîte Groult
La Part des choses, Grasset, 1972 Ainsi soit-elle, Grasset, 1975
Le Féminisme au masculin, Denoël/Gallimard, coll. Idées, 1977
Les Trois Quarts du temps, Grasset, 1983 Olympe de Gouges, Mercure de France, 1986
Les Vaisseaux du cœur, Grasset, 1988 Pauline Roland, Robert Laffont, 1991 Cette mâle assurance. Annuaire de la misogynie,
Albin Michel, 1993
Histoire d'une évasion, Grasset, 1998
Flora Groult
Maxime ou la déchirure, Flammarion, 1972 Mémoires de moi, Flammarion, 1975 Histoire de Fidèle, Des femmes, 1976 Ni tout à fait la même ni tout à fait une autre
Flammarion, 1979
Une vie n'est pas assez, Flammarion, 1981 Le Paysage intérieur, La Table Ronde, 1982
Le Passé infini, Flammarion, 1984 Tout le plaisir des jours est dans leur matinée
Pion, 1985
Le temps s'en va, madame... Flammarion, 1986 Marie Laurencin, Mercure de France, 1987
Belle ombre, Flammarion, 1989 L'Amour de..., C. de Bartillat, 1992 Le Coup de la reine d'Espagne, Flammarion, 1992
Benoîte et Flora Groult
Journal
à quatre mains
ROMAN
DENOËL
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement
le présent ouvrage sans l'autorisation de l'éditeur ou du Centre français d'exploitation du droit de copie.
© by Éditions Denoël, 1962,2002 9, rue du Cherche-Midi, 75006 Paria
ISBN 2.207.25378.3 B 25378.5
PRÉFACES
Benoîte mars 1994
« À l'âge où l'on sait ce qui est vraiment précieux, je découvre que l'amour fraternel m'a toujours accompagnée comme un Don chien, le nez dans mes talons. »
C'est en 1962 que j'écrivais ces lignes, préfaçant ce Journal à quatre mains, notre premier livre a Flora et à moi. Et trente ans plus tard, préfaçant la réédition du même, je pourrais reprendre les mêmes mots. D'autant plus appropriés que je m estime davantage encore « à l'âge où l'on sait ce qui est vrai- ment précieux ».
Et curieusement je me sens plus proche aujourd'hui de cette jeune fille « nourrie, logée, blanchie et pensée » par des parents dont la réussite, l'insolence et les certitudes intellec- tuelles l'écrasaient. J'ai été très dure autrefois avec cette inter- minable adolescente. Je lui en voulais de m'avoir empêchée de vivre et de découvrir qui j'étais derrière la façade des conven- tions qui ligotaient « les jeunes filles rangées » de ce temps-là.
Je lui en voulais de ses erreurs de jugement, des garçons qu'elle avait trop aimés ou qu'elle n'avait pas su aimer, de ses certi- tudes péremptoires, de ses illusions risibles et de ses complexes affligeants. D'avoir dilapidé en somme cette jeunesse qui semble, quand on a quarante ans, l'âge de tous les possibles.
Qu'avais-je découvert en effet en feuilletant, vingt ans après, mes carnets de jeune fille, ratissant les sables de ma mémoire comme un pêcheur à marée basse ? Des amourettes dérisoires que j'avais prises pour des passions, des études laborieusement poursuivies, qui m'apparaissaient comme un alibi pour ne pas
affronter la vraie vie, la conviction paralysante que mes capa- cités étaient limitées et ma réussite professionnelle improbable.
Non, décidément, je ne me pardonnais pas ma jeunesse et n'éprouvais qu'irritation à l'égard de cette jeune imbécile qui prétendait porter mon nom et qui avait si mal mené sa barque.
C'est beaucoup plus tard qu on peut s'attendrir sur ce drôle d'animal qu'est une adolescente. Le ridicule devient alors émouvant, les erreurs d'aiguillage apparaissent nécessaires et finalement fécondes et les belles certitudes suscitent la nostal- gie quand on a atteint l'âge d'incertitude.
C est beaucoup plus tard aussi que j'ai mesuré à quel point notre éducation, notre histoire et la place si limitée qu'on nous assignait dans la société avant guerre étaient propres à tuer en chacune l'esprit critique, l'ambition, le désir de créer, bref ce ferment de révolte qui permet d'échapper aux conventions pour devenir soi-même.
Depuis la publication du Journal, vingt années encore se sont passées, et elle me touche aujourd'hui cette jeune fille de bien avant 68, qui respectait ses parents, ses professeurs, les Grecs, les Latins, les auteurs de la Littérature en bloc et, disons-le, les hommes en général ! Y compris les jeunes gens swing et gominés qu'elle fréquentait dans tes rallies et les bals des Grandes Ecoles ou à la Sorbonne, sûrs d'eux et pleins de mâle assurance comme ils pouvaient l'être au temps béni où les jeunes filles, même licenciées es lettres, n'avaient pas le droit de vote ; où eux seuls pouvaient entrer à Polytechnique ou à l'École normale ; au temps où l'unique voie de salut pour une jeune fille restait le mariage ; au temps où eux seuls en somme menaient le monde, fût-ce à la guerre et à la défaite.
Elles ont 19 et 15 ans, Benoîte et Flora, quand commence en 39 « la drôle de guerre ». Elles ont été deux petites filles privilé- giées et elles vont continuer à vivre égoïstement repliées a l'abri du cocon familial. Après la défaite, elles se croiront résistantes parce qu'elles écoutent chaque soir « Les Français parlent aux français » en compagnie de leur père, combattant de 14-18 qui dit encore « les Boches », derrière les vitres occultées par la Défense passive et à travers le brouillage imposé par l'Occupant.
« L'armistice vient d'être signé, la France est vendue mais c'est nous qui allons payer », écrit Benoîte le 20 juin 40. « Si l'on en croit la radio allemande, les conditions sont inaccep- tables. Un nommé Degaule, qui a prononcé de Londres un dis-
cours exaltant, paraît-il, vient d'être destitué et Pétain accepte de terminer sa carrière sur une page de honte. En tout cas, voilà une avant-guerre finie. J'aurai été jeune avant guerre. Ça fout un coup de vieux ! »
Et un peu plus tard, en août 40 :
« La destruction de la Grande-Bretagne se poursuit métho- diquement, annonce ce matin le communique. On continue à dire LE communiqué et pourtant, comme par un tour de passe- passe, nous avons changé de camp sans que personne ait compris comment. Quand on Ut : le Q.G. maintenant, ce n'est plus le nôtre. Quand on entend : " Dix avions ennemis ont été abattus on pense encore machinalement : " Tiens ! dix avions allemands de moins ! " Et puis l'absurde, l'incroyable, vous reviennent en mémoire : nous avons en huit
t
'ours changé d'ennemi. " Nous " désormais, ce n'est plus la"rance, " Nous " ce sont les Allemands. »
Tout le livre va désormais louvoyer entre le tragique et le quo- tidien, entre la Grande histoire qui s'impose chaque jour et la petite, celle qui tente par tous les moyens de résister à la grande.
21 août 40. — Une affiche a fait ce matin son apparition dans le métro et sur les murs de Paris : « Sera fusillé : qui- conque ramassera des tracts par terre, quiconque traitera les Allemands de Boches. »
Et, un mois plus tard : « Le gouvernement de Vichy s'ins- talle comme s'il devait durer des années. Il décrète, réforme, légifère. L'alcool est désormais interdit aux moins de 20 ans.
Dans un café, j'aurai droit à un grog et pas Flora ! Seul aspect réconfortant de cette loi. »
Encouragées à l'ironie par Nicole, leur mère, « l'humour est la revanche des vaincus », répète-t-elle, les deux sœurs sont également sommées de mettre en pratique les préceptes d André Groult, le pater familias : ne jamais perdre son temps et s'instruire en toutes circonstances.
« On m'envoie chez Paquet, l'épicier, rafler tout ce qu'on peut encore obtenir car bientôt nous serons en carte et ration- nés. Devant le moindre magasin d'alimentation, la bourgeoisie du VIIe fait la queue avec distinction comme devant la Comé- die-Française. Beaucoup de dames ont apporté un pliant et leur tricot. J'ai eu le temps de lire la moitié du Verdun de Jules Romains pour voir sous quel jour y était décrit Pétain en 1916. »
On passe d'un épisode cocasse, la conquête d'une paire de chaussures en cuir véritable au marché noir, aux drames de l'avance allemande sur tous les fronts — un million de pri- sonniers en deux mois en Ukraine —, des faux tickets d ali- mentation à l'obligation pour les Juifs d'utiliser le dernier wagon du métro, du couvre-feu aux baisers clandestins sous une porte cochère à des garçons dont chacun peut devenir à tout moment un résistant, un prisonnier, un mort parfois.
Car plus que jamais dans ce contexte l'amour reste la grande affaire avec son lancinant dilemme qui paraîtra pré- historique aux ados délurées d'aujourd'hui : Baiserai-je, maman ?
« Comme ce serait bon de ne plus penser au lendemain, à papa, à maman, à Flora, au chien, au bidet, à la philologie, a mes examens et de faire l'amour avec Pasquale comme si nous devions nous aimer longtemps. Chasseur alpin, il part demain défendre la France... en Norvège ! Il existe des mots qui seraient beaux à dire, à entendre... des gestes qui seraient bons à faire. Mais nous ne les trouverons pas.
Mademoiselle Groult sera respectée ce soir encore. »
Ce qui frappe au premier abord dans ces pages, c'est l'immense distance entre les jeunes filles de 1940 et celles de 90. Mais elle n'est qu'apparente, me semble-t-il. A mesure qu'on ht, toute distance s'abolit. Elles sont nos sœurs à tous et à toutes, ces jeunes filles qui, vaille que vaille, malgré les drames qui se jouent et les années étouf- fantes de l'Occupation, réussissent à préserver ce mélange de légèreté et de gravité, de passion de la vie et de frivolité qui fait la grâce des jeunes filles de tous les temps.
Ce journal entrecroisé va se clore, après cinq^ années de guerre, la Libération et l'arrivée des Américains a Paris, sur un événement qui va marquer la fin de la jeunesse pour les deux sœurs : le mariage de Flora.
Chacune va désormais naviguer de son côté et elles croi- ront souvent pouvoir l'oublier, cette intimité sororale, faite d'autant de jalousie que de tendresse, de coups en vache que de complicités. Mais elles vont découvrir peu à peu que, malgré le temps, malgré les hommes qui vont partager leur vie un peu, beaucoup, passionnément, malgré les enfants ou leurs professions, elles ne cesseront jamais de les entendre, les mélodies enchanteresses de leur piano à quatre mains.
Flora mars 1994
Il y a trente ans, notre Journal conjugué était sur le point de sortir en librairie. Je ne parvenais pas vraiment à le croire, pas plus que je ne pouvais imaginer qu'un jour, à quatre ou à deux mains, j allais écrire un roman, puis un autre et encore d'autres... En fait, et cela me paraît baroque aujourd'hui, me suffisait à l'époque l'idée que ce livre existait. Quant à me demander si ce premier ouvrage de deux inconnues serait à même de récolter quelque succès, aurait une chance de provo- quer des commentaires laudatifs chez les critiques littéraires et les écrivains du moment, il n'en était pas question.
Non, en effet, je n'en demandais pas tant. C'était un peu bête de ma part penserez-vous. Je suis bien d'accord, mais à dire vrai, lorsque je me retourne aujourd'hui vers ce lointain passé, ce qui prime dans mon souvenir c'est qu'au travers de ces années troubles de l'Occupation, qui en l'occurrence étaient aussi celles piaffantes de mes quatorze, quinze ans, d'une façon continue et en ce qui me concerné, délicieuse, j'ai écrit ma partition pour mon seul et vif plaisir.
Cela se passait principalement le soir et pouvait se prolonger jusqu'à l'aurore.
Mais avant d'aligner mes pensées sur un cahier nommé à l'époque « Écolier », il s'agissait d'abord de sacrifier à un rituel réconfortant d'avance. En effet, il faisait un froid d'enfer, enfin de pôle Nord, dans les maisons en ce temps-là.
Alors, avant de s'adonner à quelque exercice littéraire, il était d'abord préférable de se harnacher en conséquence. Souvenir
fané des sports d'hiver d'avant-guerre, un bonnet de laine enfoncé jusqu'aux oreilles et des mitaines de grand-mère aux mains, une fois glissée dans mes draps glacés, j étais prête pour me raconter à moi-même, sans oublier de m'esclaffer avec bienveillance de mes propres plaisanteries. De l'autre côté de la porte, dans son lit parallèle au mien, Benoîte écrivait elle aussi. C'était là une habitude familiale qui nous avait été inculquée depuis l'enfance. De temps en temps l'une ou l'autre de nous s'interrompait un instant pour frapper du doigt contre la cloison qui nous séparait, afin de partager une idée qui n'aurait su attendre et cela dans une sorte de langage Morse que nous avions concocté et dont je ne me souviens plus des subtilités.
Ainsi nous conversions à petits bruits, tandis qu'un hibou bavard, toujours le même, poussait son cri guttural dans les jardins de la rue de Bellechasse où nous habitions.
Parfois, dans la nuit pure, sa voix nous semblait prendre des accents funèbres quand, au cours des interventions des Alliés, nous apercevions sautés de leur avion blessé, le parachute en berne, descendre en vrille nos amis proches et inconnus, nos frères du cœur qui avaient ces soirs-la, nous le savions, toutes les malchances de disparaître à jamais. Alors, foin de rire et de plaisanteries, nous pleurions des larmes sèches sur leur destin et sur notre jeunesse. Le lendemain matin avant de partir en classe, je relisais mes pages de journal comme s'il se fût agi là d'une histoire arrivée à une autre.
Je pensais à tout cela il y a trente ans, tandis que je me pro- menais un matin pour mon seul plaisir et sans but précis, à travers les rues de notre quartier.
L
'on était, je crois, au début de mars, l'air frais semblait comme acidulé, quelques oiseaux lointains se faisaient la voix dans les marronniers d une avenueE
roche. Avec cette sorte de légèreté d'esprit et de cœur qui bère joyeusement les insouciants confrontés au sérieux des choses de la vie, je profitais de chaque instant de ma flânerie.Et puis, marchant sans me presser, voilà que soudain je tom- bai en arrêt devant l'étalage d'une petite boutique, mélange gracieux de mercerie et de librairie. J'ai toujours eu un faible pour les petites boutiques amphibies. Négligemment je prome- nais mon regard sur 1 éventaire et voilà que notre livre, NOTRE
Journal à Quatre Mains, fruit de nos pensées et de nos rêves, était là, en pile, bien installé au milieu de la modeste vitrine.
Je tentai un instant de regarder dans sa direction avec des yeux d'étranger, je m'encourageai à passer mon chemin, et puis, non, je m'y vis obligée d'aller vers la porte.
Derrière le comptoir où voisinaient des livres d'enfants, des cahiers de classe, des guides de voyages et des bobines de fil, apparut une petite dame, gracieuse, sérieuse et très poudrée.
A ce jour, je la vois comme si j'y étais. Elle avait autour du cou une sorte de guimpe en dentelle comme en portaient les aïeules autrefois, et, en tâtonnant son mouchoir mauve qui s'échappait en pétale de sa manche de velours noir, elle m'interrogeait du regard. Et moi je ne disais rien. Je venais de ramasser le premier volume de la pile des « Quatre Mains », et n'avais pu m'empêcher de sourire à nos deux noms « Benoîte et Flora... » inscrits en noir sur fond gris et blanc et je caressais vaguement le livre, ne sachant que faire de lui et ne pouvant le lâcher.
La minute dura très longtemps. La petite dame surannée continuait à m'observer sans me comprendre. Elle se pencha en avant et esquissa un sourire généreux comme si elle tentait de me consoler d'un grand chagrin. Et moi, son... mon, notre livre encore à la main, je ne bougeais toujours pas. J'avais d'évidence l'air assez bête.
Enfin, réalisant qu'elle ne pouvait rien attendre de moi, la petite dame sourire et souris se décida à prendre la parole :
« Ah ! Celui-là vient tout juste de sortir. C'est le Journal de deux sœurs... »
Elle tapotait la couverture du livre de son index à l'ongle très long.
« Oui, le Journal de deux sœurs. Il paraît qu'elles habitent le quartier. C'est très bien... Vous ne l'avez pas lu ? Vous devriez... Je crois que c'est un livre qui plaira... »
Je ne sais pas quelle tête je pouvais bien faire, plantée devant elle comme une statue du Commandeur. Je me sou- viens seulement que j'ai balbutié :
« Oui, je l'ai lu... je l'ai même écrit... »
Et cela dit, j'ai filé vers la porte, après avoir remis le livre en place, évitant de croiser le regard de la petite dame qui devait avoir eu amplement le temps d'arriver à la conclusion que j'étais un peu folle, mais très probablement pas dangereuse. Et j'ai couru jusqu'à chez moi, aussi vite que je pouvais, afin de relire sans plus attendre notre livre à toutes les deux et me ber-
cer encore une fois de notre riche sororité et de nos heurts et de nos rires, et partager ce passé commun et infini qui continue à m'attendrir et me faire plaisir jusqu'à ce jour.
Benoîte janvier 1962
À l'âge où l'on sait enfin ce qui est vraiment précieux, je découvre que l'amour fraternel m'a toujours accompagnée comme un bon chien, le nez dans mes talons. Nous n'avons jamais eu à nous plaire, Flora et moi, à nous ménager, à nous justifier, à jouer cette fatigante comédie du Monsieur et de la Dame. L'une en face de l'autre, nous n'avons eu qu'à nous laisser vivre. Tout amour est une négociation sinon un combat ; toute amitié a des exigences, des hauts et des bas ; l'amour fraternel est une mer étale et je n'imagine pas de tem- pête qui puisse soulever cette mer-là.
Depuis toujours nous nous aimons, respectivement et mutuellement ; nous nous préférons à toutes les autres femmes et nous avons le courage de nos opinions.
Mon amour pour Flora a été le grand sentiment de mon enfance. Je l'estimais, je la jalousais, j'aimais l'embrasser, la serrer et je cherchais à lui nuire. Comme j'avais quatre ans de
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)lus qu'elle et la chance qu'elle soit vulnérable, j'ai souvent eu 'occasion de la torturer, ce qui m'a laissé une exquise saveur que je n'ai jamais retrouvée. Car, hélas ! tout sadisme m'avait quittée bien avant que le premier homme ne se fût approché de moi. Pour cette sensation, j'ai toujours gardé une reconnais- sance toute spéciale à ma sœur.J'étais la bonne élève ; celle dont on dit pour excuser la coif- fure maladroite et les demodex folliculorum : « C'est une forte en thème... on ne peut pas tout avoir ! » Flora possédait toute la séduction de la mauvaise élève et elle savait se coiffer.
Noblesse oblige : j'ai fait une licence classique et ma sœur, qui était une artiste, a suivi de vagues cours de dessin à la Grande- Chaumière. A part cela, nous étions plus marquées par notre arrondissement que par notre personnalité, des sottes sûres de leur intelligence, des vierges sûres de connaître l'amour, des bourgeoises qui se moquaient des bourgeois, bref des imbéciles grisées par leur ronron, des jeunes filles sui generis.
Pourquoi raconter mon enfance ? Je n'y pense jamais. J'ai l'impression d'avoir vécu un interminable âge ingrat. Flora, qui porte son enfance comme un Saint-Sacrement, s'en char- gera. D'ailleurs je n'ai pas de mémoire et je me suis développée quand tout espoir semblait perdu. Flora était une primeur, moi un légume tardif. J'ai longtemps considéré comme la chose la plus naturelle au monde d'avoir une nurse anglaise en uniforme. On me promenait au musée Rodin, on disait la messe pour moi à Sainte-Clotilde, on me pesait nue dans la
Î
harmacie de la rue Las-Cases, on me conduisait au cours abouillot et au catéchisme ; j'ai été amoureuse de mon confesseur pendant des années. Il s'appelait l'abbé Gilson, c'était un brun doux qui ressemblait au Sacré-Cœur. J'ai été la chouchoute de mon professeur de français et c'est mon cousin germain qui s'est chargé de m'embrasser pour la première fois sur la bouche, dans une cabine de bains a Concarneau. Nous serions mille à nous reconnaître dans mon enfance.Et puis tout à coup, je me suis sentie toute seule : c'était l'adolescence et elle a duré très longtemps, car j'avais peur d'en sortir. Je tenais toute la place en moi-même et je ne pou- vais y recevoir personne. De plus,
j
'étais nourrie, logée, blan- chie, « pensée » par des parents qui prenaient leur rôle très au sérieux et je n'envisageais pas encore de posséder une âme à moi.À cause de la guerre peut-être — mais je crois qu'elle a bon dos — je me considérais comme un bien inestimable et l'idée ne m'a jamais effleurée de le risquer. Ma vie, c'était de penser à la vie. J'étais pressée et j'avais peur...
Donc, il y avait une fois, au 44 de la rue Vaneau, une brune et une blonde. C'était en mai 1940, une époque où l'on n'avait pas le droit d'être inconscient, et pourtant... La brune, c'était moi.
Flora janvier 1962
Comment Benoîte ? Tu n'as eu qu'une adolescence ? Et moi je ne sais pas où s'arrête mon enfance. Elle m'habite tout entière, elle m'accompagne, j'en suis le parasite et la vestale ; autrefois, je la sentais dans mon dos comme ces mères indi- gènes qui portent leur enfant à même leur peau ; aujourd'hui je la tiens entre mes mains comme un oiseau fragile que j'essaie sans fin de charmer, afin qu'il reste encore un peu dans la prison de mes doigts et que son chant mélancolique continue à me faire vivre.
Benoîte, je t'aime pour toi-même, avec ta tête et tes pensées d'aujourd'hui. Mais je t'aime surtout, il me faut 1 avouer, parce que tu as voyagé avec moi à travers mon enfance. Tu es une pièce maîtresse, un des mots clés de mon passé. Je te retrouve à tous les coins de mon souvenir. Tu n'as pas besoin d'avoir de mémoire, j'en ai pour toi : je suis la bibliothécaire, la trésorière de notre enfance. Et tu me crois sur parole, n'est-ce pas, quand je te raconte ce que tu as été ?
Si je ne prends pas garde, je vais me retrouver un jour comme une vieille petite fille fanée qui aura sauté les étapes et chanté toute sa vie la même ritournelle.
Allons, enfance ! Allons, jeunesse ! J'ouvre la porte de la cage.
Mais, encore un instant, Monsieur le Temps, encore un ins- tant : laissez-moi relire ce journal.
Benoîte & Flora GROULT
••Journal à quatre mains
A l'âge où l'on sait enfin ce qui est vraiment précieux, je découvre que l'amour fraternel m'a toujours accom-
pagnée comme un bon chien, le nez dans Journalistes et mes talons. Nous n'avons jamais eu à romancières, Benoîte et mms plaire, Flora et moi, à nous ména- Flora Groult ont défendu ger, à nous justifier, à jouer cette la cause de l'émancipation fatigante comédie du Monsieur et de la
des femmes. Journal à Dame, quatre mains, leur
première œuvre commune Une brune et une blonde, au 44 de publiée en 1963, sera suivi la rue Vaneau. En mai 1940. La brune du Féminin pluriel (1965) c'est Benoîte Groult, la blonde, sa et de // était deux fois sœur Flora, de quatre ans sa cadette.
(1967). De 1940 à 1945, depuis la Drôle de guerre jusqu'à la Libération, ces deux adolescentes tiennent un journal à quatre mains. Une traversée des années noires ou le regard convenu de deux jeunes filles rangées s'ouvre à une tout autre réa- lité, celle du marché noir et des rafles, de la répression et de la TSF clandestine. Mais aussi au vent nouveau qui commence à souffler, à la vie nocturne et aux pre- mières amours.
Un témoignage d'une sensibilité unique sur la France occupée.
Photos de couverture :
© Philippe Potier, D.R.