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LE RELÈVEMENT

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Academic year: 2022

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Écrire l'histoire de l'action extérieure de l'État français, depuis 7877 et jusqu'au d é p a r t du g é n é r a l de Gaulle en 7969, est un projet d o n t l'ampleur m ê m e explique le caractère inédit.

La défaite de 7877 pose p o u r la première fois la question de l'indépendance nationale et, p e n d a n t cent ans, la variété des réponses va retentir sur les vicissitudes de l'attitude de la France face au reste du monde. Pour éta- blir cette relation, les auteurs réunis p a r j e a n - Baptiste Duroselle font apparaître à quel p o i n t ces réponses sont elles-mêmes détermi- nées p a r la politique intérieure, la démogra- phie, les réalités économiques, les conflits idéologiques et les doctrines en matière de stratégie e t de défense.

Cette étude justifie une double approche.

Chronologique, en dix volumes d o n t trois sont déjà parus, s'attachant à retrouver la vérité d e c h a q u e époque, à expliquer l'enchaînement des événements; et thémati- que, en trois volumes consacrés à l'analyse des grandes explications historiques concer- n a n t l'ensemble de la période : l'influence de l'économie, la psychologie collective, la diplomatie et la stratégie.

D É J À P A R U S . e Volumes chronologiques

LA DÉCADENCE (1932-1939), par Jean-Baptiste Duroselle.

L'ABÎME (1939-1945), par Jean-Baptiste Duroselle.

L'EXPANSION (1881-1898), par Pierre Cuillen.

e Volume de synthèse

DIPLOMATIE ET OUTIL MILITAIRE (1871-1969), par jean Doise et Maurice Vaïsse.

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L/ste des szg/es ut/ù'sés dans le texte 4 sous l'dl/dl de couverture

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LE RELÈVEMENT

1944-1949

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La collection « Politique étrangère de la France » dirigée par Jean-Baptiste DUROSELLE

membre de l'Institut, professeur émérite à la Sorbonne, constitue l'une des grandes séries historiques

de l'Imprimerie nationale en collaboration avec la Sorbonne

dans le cadre de l'Institut d'Histoire des Relations internationales contemporaines, association placée sous le patronage

de l'Académie des Sciences morales et politiques

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LE RELÈVEMENT

1944 -1949 par Pierre GERBET

professeur émérite des universités

avec la collaboration de : Jean LALOY membre de l'Institut, ancien ambassadeur Jacques DUPUY ancien ambassadeur J a c q u e s d e FOLIN

ancien ambassadeur Henry ROLLET ancien consul général

IMPRIMERIE NA TIONALE Éditions

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0 Imprimerie nationale, Paris, 1991.

ISBN 2-11-081082-3 (relié) - ISSN 0180-9563

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PRÉFACE

Les précédents volumes de cette collection avaient été intitulés La décadence (1932-1939) et L'abîme (1939-1944). La France avait vraiment atteint le fond La joie de la libération atteste que l'on veut remonter la pente. Mais comme cela va être pénible et lent ! Ici, on trouvera l'analyse d'une première étape, qui s'étend de 1944 à 7949 : Le relèvement. S'agissant de politique étrangère, ce volume n'insistera pas sur la misère dans laquelle les Français continuent de vivre. Elle joue pourtant son rôle, en renforçant le parti communiste, soit qu'il fasse partie des gouvernements dits

« tripartites » — le premier ayant été établi par le général de Gaulle après les élections générales —, soit qu'il entre dans l'opposition, à partir de mai 1947. Dans la première phase, il impose une politique au moins neutraliste. Dans la seconde seulement, on assistera au <r basculement » de la France vers le « camp occidental ».

Et bien entendu, ce ne sont pas là toutes les composantes qui associent les querelles ou coalitions intérieures avec l'action extérieure. La Constitution de 1946 elle-même, en durcissant les crises ministérielles, en n'apportant aucune stabilité de l'exécutif, crée, dans le monde entier, une image peut-être déformée de la France profonde.

La complexité de nos Affaires étrangères explique pourquoi ce livre présente un caractère collectif. Pierre Gerbet, dont on connaît en particulier les remarquables ouvrages concernant les institutions internationales et européennes, en a été le principal auteur et le maître d'oeuvre. Jean Laloy, membre de l'Institut, a apporté conseils et observations. On sait qu'il a été pendant toute sa carrière diplomatique et qu'il continue d'être l'un des plus grands « soviétologues » français, dont l'ouvrage sur Yalta fait autorité. Trois autres diplomates particulièrement compétents ont colla- boré à l'ouvrage. L'ambassadeur Jacques de Folin, qui participa à la conférence de Genève en 1954 et représenta la France au Sud-Vietnam, a traité de la difficile question de l'Indochine. Jacques Dupuy, qui, parmi ses postes, eut ceux de ministre- conseiller à Alger et d'ambassadeur au Cameroun, a principalement étudié les autres problèmes extérieurs liés à l'ensemble colonial, devenu t« Union française ». Enfin Henry Rollet, ancien consul général à Hambourg, auteur d'un bel ouvrage sur La Pologne au XXe siècle s'est chargé des problèmes de l'Allemagne et de l'Europe

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orientale. Mais on verra plus loin les détails de cette répartition, qui est restée parfaitement cohérente grâce au talent des auteurs et à la vigoureuse synthèse de Pierre Gerbet.

Il serait vain, dans une brève préface, de résumer ce qui va se trouver développé dans le texte. Par contre, on peut évoquer quelques points frappants.

D'abord, on découvre la vanité des croyances selon lesquelles la fin de la guerre provoquera un « retour à la normale ». L'après-guerre ne saurait répéter l'avant- guerre. Mais ignorant tout de l'avenir, l'homme — du simple citoyen au grand chef—

se raccroche aux « précédents » : restaurer la puissance de la France par / V Empire », amélioré dans ses structures, mais fermé à toute concession indépendantiste, appa- raît comme le plus beau morceau de la panoplie. C'est aussi le plus illusoire.

Par ailleurs, le général de Gaulle et après lui Georges Bidault vont, pendant un temps, copier 7979 : l'autonomie de la Rhénanie, le Rhin <r frontière militaire de l'Allemagne » selon l'expression de Foch, l'Allemagne restée l'ennemi potentiel, sur- veillée par de « belles et bonnes alliances », celles de 1914, avec le Royaume-Uni et la Russie, etc.

Or les problèmes qui vont tout dominer sont bien différents : le manque de dollars, le besoin d'une aide économique américaine, mais aussi d'une aide militaire, dans un monde qui se divise en deux blocs. C'est ensuite le développement du nationalisme des peuples colonisés, un véritable embrasement, qui frappe de stupeur une opinion massivement éduquée dans l'idée que les « indigènes » sont heureux de vivre sous les plis du drapeau français. C'est enfin la « guerre froide », soulignée par l'apparition des armements nucléaires et thermonucléaires.

À ces phénomènes tout à fait nouveaux correspond une prise de conscience, douloureuse, certes, mais implacable : la France n'est plus une grande puissance. À plusieurs reprises, Georges Bidault proclame solennellement le contraire. Et le géné- ral de Gaulle écrira à la première page de ses Mémoires de guerre que « la France ne peut être la France sans la grandeur ». Mais une grande puissance est celle qui peut assurer sa sécurité par ses propres moyens contre une autre puissance prise isolément Gest finalement la coalition de tous les autres qui a renversé Napoléon.

Le nombre des grandes puissances était fixe et admis de tous : huit au début du XXe siècle, dont deux hors d'Europe, les États-Unis et le Japon; sept après l'éclate- ment de l'Autriche-Hongrie et jusqu'en 1939. Or, voici que seules deux « superpuis- sances » émergent, les États-Unis et l'URSS. Elles se bloquent l'une l'autre (songeons que précisément les Soviétiques font exploser leur première bombe atomique en 1949). Les autres pays n'ont — en gros — que trois solutions, lesquelles ne dérivent pas toujours de leurs seules volontés : appartenir au « camp occidental »I appartenir au « camp socialiste », ou rester neutres (neutralisme, non-engagement). Ces notions

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ne font qu'apparaître dans le présent volume. Mais la France sent bien non seulement qu'elle est hors d'état d'assurer sa sécurité par ses propres moyens, mais qu'elle a bien peu de chances d'y parvenir un jour. Elle a perdu — les événements l'ont prouvé

— son statut de grande puissance en mai-juin 1Ç40. Sans doute ne l'était-elle plus.

Mais on ne le savait pas. On vivait encore sous le rêve d'un 11 novembre igi8, enfanté dans la plus extrême douleur. L'auteur de cette préface se souvient d'avoir assisté, sur les Champs-Élysées, le 14 juillet 7939 au défilé de « la plus belle armée du monde ». Le général Weygand lui-même proclamait qu'elle était invincible !

De cette constatation est née l'idée d'Europe ou plutôt — car il y a des précé- dents séculaires — qu'une union européenne apporterait des solutions à nos maux, idée qui a exalté un grand nombre de nos concitoyens; ce serait le remède à la faiblesse. Mais que de problèmes ! Outre l'opposition farouche des communistes, il fallait définir les limites géographiques, avec la condition préalable d'un « rideau de fer » qu'on pouvait croire alors indestructible. Il fallait savoir si on réaliserait des

« États-Unis d'Europe », si l'on insisterait en faveur du fédéralisme et du centralisme, quelle part de souveraineté nationale on abandonnerait au profit du gouvernement européen, à quel rythme s'accomplirait la construction du nouveau système.

Dans les milieux proeuropéens, on n'était pas entièrement d'accord sur les buts de l'opération : créer un marché élargi à l'échelle du XXe siècle finissant ? Mettre fin à la dépendance de l'Europe par rapport aux États-Unis (l'Europe « troisième force ») ? Ou bien au contraire renforcer le système d'alliance de ce dernier pays ? Dans les cinq années que couvre ce livre, on est bien loin d'avoir résolu ces problèmes, parfois même de les avoir posés.

Le propre de la véritable histoire n'est pas la vaste généralisation. Celle-ci, portant nécessairement sur le « long terme », sur le « temps long », présente un caractère simpliFicateur. Nous n'en mésestimons pas l'immense intérêt, mais il s'agit de « philo- sophie de l'histoire », ou, de façon plus moderne, de science politique ou d'autres sciences sociales et humaines. L'histoire réelle a besoin de « détails », car les détails rappellent que tout se passe dans un mélange d'ordre — l'homme étant un animal rationnel — et de désordre — l'émotion et la passion perturbant parfois totalement la logique de nos vies. Je termine sur cette réflexion, de façon à bien justifier un volume portant sur cinq ans seulement. Le suivant étudiera la principale période de la IVe République de 7950 jusqu'à 1958. Il apparaîtra comme la suite de celui-ci traitée par les mêmes auteurs. Félicitons ceux-ci d'avoir entrepris cette tâche réconfortante et courageuse.

J.-B. DUROSELLE, de l'Institut.

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Première partie

LE POIDS DU PASSÉ ET LES DONNÉES NOUVELLES

1944 -1946

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CHAPITRE PREMIER

LA FRANCE ET LES TROIS GRANDS

La France libérée participe activement à la poursuite de la guerre contre l'Allemagne et à la victoire. Les Français sont présents à la capitulation des armées allemandes aux côtés des Américains, des Soviétiques et des Britanniques.

La France n'a toutefois pas participé aux décisions des « Trois Grands» sur la conduite des opérations militaires et sur le sort des pays vaincus. Elle doit chercher à se faire entendre pour l'organisation de la paix.

C'est le but essentiel du général de Gaulle, président du Gouvernement provi- soire de la République française. Jouissant d'un grand prestige, il exerce une autorité sans partage et la politique extérieure ne relève que de lui. Il veut rétablir la souveraineté française sur tous les territoires qui formaient l'Empire en 1939. Il entend faire reconnaître à la France son rang de grande puissance, mener une politique étrangère indépendante et imposer le démembrement de l'Allemagne comme garantie de sa sécurité.

À cette politique très ambitieuse, il faudrait des moyens militaires et économiques dont la France ne dispose pas en 1945. Des alliances s'avèrent indispensables. Ayant non sans peine obtenu la reconnaissance du Gouvernement provisoire, de Gaulle s'en va à Moscou en décembre 1944 conclure la « belle et bonne alliance » avec Staline, espérant en faire un contrepoids à ses puissants alliés occidentaux. Mais l'alliance orientale se révèle décevante. La France ne peut compter sur l'URSS ni pour appuyer sa politique à l'égard de l'Allemagne, ni pour être admise au groupe des Trois Grands. De Gaulle n'est pas invité aux conférences de Yalta et de Potsdam

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où cependant la Grande-Bretagne et les États-Unis obtiennent que la France soit l'un des cinq membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations Unies (cf. chapi- tre II), et participe au Conseil des ministres des Affaires étrangères chargé d'élaborer les traités de paix. Surtout, elle reçoit grâce à Churchill une zone d'occupation en Allemagne et un siège au Conseil de contrôle interallié de Berlin.

Le « rang » est retrouvé, mais de Gaulle ne peut faire accepter par ses partenaires ses thèses sur le démembrement de l'Allemagne. Il refuse l'alliance avec la Grande- Bretagne sous des formules diverses (système de sécurité occidental, alliance tripar- tite anglo-franco-soviétique, accord bilatéral), la subordonnant à l'acceptation par Londres de sa politique allemande et au règlement des différends franco-britanniques au Levant.

Le général de Gaulle quitte brusquement le pouvoir le 20 janvier 1946, estimant n'être plus en mesure de poursuivre sa mission dès lors que le « régime des partis » a réapparu. Sa politique allemande continue d'être défendue sans plus de succès par les gouvernements tripartites. C'est Léon Blum, soucieux de sortir la France de l'isolement et de rétablir de bons rapports avec Londres, qui prendra l'initiative du traité d'alliance avec la Grande-Bretagne signé le 4 mars 1947.

1. LA POLITIQUE DU GÉNÉRAL DE GAULLE

La politique étrangère de la France libérée est celle du général de Gaulle : avant même que le mot ne soit créé, c'est son «domaine réservé1 ». Cette politique s'écarte de la diplomatie traditionnelle. Elle ne tient guère compte des moyens insuffisants dont elle dispose : elle se fonde, en effet, sur les souvenirs du passé et le rêve d'un grand avenir. Elle manque de souplesse dans la négociation : le refus de transiger est considéré comme un atout maître2, non comme une position de départ en vue d'un compromis.

Chef du Gouvernement provisoire de la République française, détenteur de la légitimité républicaine, le général de Gaulle a les coudées franches. De l hôtel du ministère de la Guerre, rue Saint-Dominique, il dirige la politique étrangère : le service du Chiffre est centralisé pour tous les ministères à la Présidence du Conseil, de sorte que les messages du Général ne sont pas tous connus de son ministre des Affaires étrangères 3. Et des « fidèles » tiennent les postes importants au Quai d'Orsay et à l'étranger 4. Enfin, il arrive au cabinet du Général d'« enjamber» le ministre pour traiter directement avec certains services du Département.

Les décisions du Général sont quelquefois hâtives : au début de 1945, il veut faire publier immédiatement par le ministre de l'Information, qui s 'y refuse, un

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communiqué taxant de « mensonges » les déclarations faites la veille par Churchill à la Chambre des Communes5. On a parfois l'impression qu'il existe chez lui un désir de représailles à l'égard de ses alliés « anglo-saxons ». Les propos qu'il tient devant Claude Mauriac témoignent de sa rancune. Celle-ci va loin : c'est ainsi qu'en septem- bre 1944, parlant à Paul Valéry, il attribue la rapidité de l'avance américaine en Allemagne à une connivence avec les Allemands6. Peut-être en aurait-il été autre- ment s'il avait été tenu mieux informé par les Alliés7. Mais la passion dépasse parfois les limites de la raison politique. Il en est ainsi des propos que le Général tient par deux fois à Averell Harriman : après la guerre les Anglais rentreront dans leur île, les Américains de l'autre côté de l'Atlantique; la France sera seule en face de la Russie avec laquelle il lui faudra s'entendre et, à cette fin, prendre la tête des autres nations européennes pour en défendre l'indépendance 8. De même les propos qu'il tient à l'ambassadeur d'URSS, A. Bogomolov : « Si les puissances européennes se détour- nent de la France après la guerre, celle-ci devra s'appuyer sur l'Allemagne 9. »

La culture historique, mais aussi les catégories du siècle dernier apparaissent dans le vocabulaire : la Prusse, la Saxe, la Bavière, en général les États allemands, y compris « les trois Hesses », et enfin « la Russie » (et non l'URSS) 10 se trouvent dans les discours du Général : ces termes sont encore chargés pour lui d'une valeur politique, la « chère et puissante Russie », la « belle et bonne alliance ». « Une bonne partie de la diplomatie du général de Gaulle, écrit Raymond Aron, n'allait pas au-delà de la mise en scène 11. »

« Il avait le goût des vastes perspectives, mais souvent ces vastes perspectives étaient à tel point au-delà de l'horizon politique qu'on ne savait jamais s'il y croyait vraiment12.» D'où les projets grandioses, dont les modalités d'exécution restent vagues. Le Général, épris d'une France « princesse de contes de fées [...] vouée à une destinée éminente et exceptionnelle13 », s'efforce de réveiller un peuple qu'il trouve plus proche de Sancho Pança que de don Quichotte. Chez ce lecteur d'Albert Samain, la princesse des contes devient souvent « l'infante en robe de parade » dont la grandeur naît de malheurs exemplaires. La chimère (les plans concernant l'Alle- magne) côtoie le réalisme politique (l'alliance avec l'URSS), non sans une forte tendance au secret, qui transparaît dans beaucoup de ses déclarations publiques14.

Le Général est-il annexionniste ? Les affaires de Vintimille et du Val d'Aoste l'ont donné à penser15. Interrogé à ce sujet, Georges Bidault disait: «Le général de Gaulle avait pour principe : « Si tu peux prendre, prends. » Il a poussé les choses, sans croire cependant qu'il fallait y attacher trop d'importance. On ne savait jamais s'il voulait vraiment ce qu'il disait vouloir. Sans doute, aurait-il volontiers agrandi le territoire national16. » Moins clairement affirmée sur la partie du territoire allemand occupée par la France, une visée annexionniste semble en revanche avoir existé chez

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lui en ce qui concerne la Sarre et la ville de Kehl17. Outre-mer, il entend récupérer la totalité des territoires qui formaient l'Empire colonial français en 1939 (cf. chapi- tre VI).

Georges Bidault. — Dans ces conditions, le ministre des Affaires étrangères ne pouvait être à l'aise. Pourquoi au lieu d'un diplomate de carrière, comme à Londres et à Alger, le Général a-t-il choisi Georges Bidault qui pensait à d'autres fonctions ? Peut-être s'agissait-il de neutraliser le président du Conseil national de la Résistance dans le domaine de la politique intérieure.

Bidault est fin, intelligent, ardent, armé du prestige que lui valent son passé d'antimunichois et son rôle éminent dans la Résistance. Il fera rapidement la preuve de ses qualités de négociateur, appréciées par Byrnes et Bevin. Mais il n'est pas informé de tous les desseins du Général qui le court-circuite souvent. Il n'a pas été tenu au courant des initiatives prises au Liban et au Val d'Aoste. Dans les conférences où il représente la France, il n'est pas en mesure d'engager véritablement son gouvernement tant que le Général en est le président : il négocie toujours ad referendum. Jean Chauvel, secrétaire général du Quai d'Orsay, en témoigne :

« Byrnes me dit : « Molotov has authority, Bevin has authority, 1 have authority. He

« [Bidault] must have authority. » Mais Bidault, aussi longtemps que le Général fut rue Saint-Dominique, n'eut jamais autorité 18. »

Cette situation est insupportable pour un homme à la fois sensible et passionné. Il est, en principe, opposé aux annexions. Il s'oppose aux velléités du Général sur Vintimille et le Val d'Aoste. Mais parfois, il éclate. Parlant de celui-ci, il dit à Claude Mauriac : « Je considère qu'il est fou 19. » De retour de San Francisco au printemps 1945, il exhale devant l'ambassadeur soviétique le ressentiment que lui inspire le comportement du Général.

Le Quai d'Orsay. — Le personnel diplomatique a été touché par l'épuration : révocations, reclassements (cf. p. 245). C'est cependant moins pour remplacer des agents révoqués qu'a été créé un cadre latéral dit « complémentaire » (décret du 30 avril 1944) que pour faire face à de nouvelles exigences21. Les dates de ralliement ont introduit entre les « gens de Londres », les « ralliés d'Algérie » et les autres quelques cloisonnements, des optiques différentes qui disparaîtront peu à peu. Deux inspecteurs des Finances, Maurice Couve de Murville aux Affaires politiques, Hervé Alphand aux Affaires économiques, occupent des postes de direction. Le secrétaire général Jean Chauvel est très critique de la politique allemande du Général, dont il a fait le procès dans ses mémoires (cf. note 2). René Massigli, ambassadeur à Londres, ancien commissaire aux Affaires étrangères du Comité français de libération

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nationale (CFLN) à Alger, n'a jamais approuvé la politique anglaise du Général : se trouvant en mission à Londres au début d'août 1944, il résiste au Général qui veut écourter son séjour et le rappeler à Alger22. En février 1945, parlant à Sir William Strang des revendications françaises concernant une zone d'occupation en Alle- magne, revendications qu'il transmet officiellement, il ne cache pas qu'il les trouve excessives 23. En ce qui concerne l'Italie, en revanche, Massigli est sévère. Il s'oppose aux tendances à un rapprochement franco-italien défendues par Vincent Auriol et René Cassin24.

La remise en question de l'unité allemande trouve de nombreux sceptiques dans les services des Affaires étrangères, tel Armand Bérard qui exprime ses réserves dans un rapport qu'il rédige à Alger dès le 27 avril 1944. La revue Esprit publiera, sous pseudonymes, des critiques de cette politique issues des services du Quai d'Orsay.

Même au sein du gouvernement, celle-ci ne fait pas l'unanimité. Des responsables militaires, lorsqu'ils mesurent nos objectifs à l'aune de nos moyens, n'envisagent qu'une zone d'occupation initiale très restreinte25. Néanmoins le Comité de défense nationale (CDN) adopte en ce qui concerne l'Allemagne et l'Italie des projets déme- surés 26.

Les partis politiques. — Dans l'éventail des partis, la Résistance constitue un facteur nouveau, important, mais éphémère : elle est divisée en groupes rivaux qui se réclament tous d'une unité rendue impossible par la présence, parmi eux, d'une fraction relevant du parti communiste27. Le seul catalyseur de cet ensemble hétéro- gène est la personne du général de Gaulle, qui souhaite d'ailleurs en 1945 l'intégra- tion des résistants dans les partis qu'ils régénéreraient. En fait, ils seront le plus souvent pris en main par les appareils.

Influencés par le passé proche, les trois partis du futur tripartisme ont un vocabulaire commun. « Socialisme, résistance, libération » sont les termes qu'on retrouve dans tous les discours. Ils recouvrent toutefois des réalités bien diffé- rentes et les vieux clivages réapparaissent rapidement, malgré les invocations à l'« unité de la Résistance », unité qui ne survivra guère à la libération du terri- toire.

Nouveau venu, le Mouvement républicain populaire (MRP) s'efforce de rassembler, autour de l'héritage de Marc Sangnier et du souvenir de la Résistance, des électeurs dont un grand nombre viendront de la droite classique. Après le départ du général de Gaulle, il se réclamera de la pensée gaulliste, mais le Général n'acceptera pas cette paternité. La fidélité du MRP, proclamée par Maurice Schumann, se manifestera d'abord dans le domaine de la politique allemande, mais elle cédera rapidement à l'attrait d'une conception européenne.

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Les socialistes (SFIO) demeurent, en principe, fidèles à l'idéal de la IIe Internatio- nale. Ils proposent, sans succès, à Bournemouth en novembre 1946 et à Zurich en juin 1947, l'admission de délégués de la social-démocratie allemande aux congrès internationaux socialistes. Ils n'y parviendront qu'en décembre 1947, à Anvers, où ils surmontent enfin l'opposition du Labour Party28.

Une bonne partie des résistants et des hommes politiques de gauche demeu- rent cependant dominés par une profonde méfiance à l'égard de l'Allemagne.

Certains estiment que « nazisme et Allemagne c'est tout un », c'est-à-dire qu'il existe une responsabilité collective du peuple allemand29. Cette opinion est alors très répandue, et pas seulement en France. Chez d'autres, qui avaient soutenu la politique de rapprochement avec l'Allemagne de Weimar, la déception renforce une méfiance qui ne s'éteindra qu'avec leur vie. Tel Vincent AurioP°, comme le montre son Journal. Tel aussi Édouard Herriot. Tous deux méconnaissent l'exis- tence d'une résistance allemande31 comme des tendances hégémoniques de l'URSS. Une version plus douce est plus répandue encore : les Allemands ont été pervertis par Hitler et le nazisme et, en remontant plus ou moins dans le temps, par Guillaume Il, Bismarck 32, Frédéric Il et même... Luther. Mais ils sont récupéra- bles : il faut les rééduquer, idée à la fois ambitieuse et simpliste, mais dont les effets ne seront pas tous négatifs 33.

Le Parti communiste français enfin, malgré sa germanophobie verbale, ne soutient pas tout d'abord les projets allemands du général de Gaulle 34. Il insiste et il insistera toujours sur les réparations, préconisant un appui entier aux conceptions soviétiques en la matière.

Les restes de la droite classique, avec Louis Marin et le général Aumeran, manifes- tent une vive méfiance à l'égard de l'Allemagne.

L'opinion publique. — Assez vite, le général de Gaulle a été déçu par l'organe censé représenter l'opinion publique, l'Assemblée consultative 35. Celle-ci est surtout préoccupée par l'épuration et par le souci d'étendre ses attributions 36. Les anciens de la IIIe République y ont rapidement repris les rênes, grâce à l'inexpérience de la plupart des représentants des mouvements de Résistance 37. On se dirige vers le gouvernement d'assemblée où, sous couvert de grands mots, il est facile de faire triompher les passions, nationalistes ou autres.

Absorbée par les difficultés de la vie quotidienne et par les problèmes de politique intérieure, l'opinion publique s'intéresse peu à la politique extérieure. Elle est satis- faite de voir la France reprendre son rang : 64 % des Français, en décembre 1944, pensent que la France est redevenue une grande puissance (quatre ans après ils ne seront plus que 37 %). Mais, traumatisée par les extraordinaires changements de

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situation intervenus entre 1918 et 1945, l'opinion demeurera longtemps dominée par une crainte de l'Allemagne qui prend parfois des formes paradoxales 38.

Aussi a-t-elle tendance à accepter les idées du général de Gaulle sur « le perpétuel danger allemand 39» et croit-elle comme lui que « le sort de l'Allemagne est le problème central de l'Univers 40 ». Rares sont les esprits clairvoyants, tels Raymond Aron, qui dès le 4 avril 1945 écrit « 1945 est le 1815 de l'Allemagne » et dénonce comme une absurdité le fait « de parler de l'Allemagne comme si elle demeurait au centre du problème mondial41 » ou Joseph Rovan qui affirme : « Nous aurons l'Alle- magne de nos mérites 42. » Leur auditoire demeure limité.

Le prestige dont jouit l'URSS, l'autocensure que pratiquent à l'égard des défi- ciences et de la cruauté du régime stalinien une grande partie des intellectuels et la quasi-totalité des moyens d'information 43 contribuent à entretenir ces illusions, forti- fiées d'ailleurs par les reportages de la presse et des périodiques anglais, américains, canadiens ou neutres, qui, jusqu'en 1948, ne cessent de dénoncer les survivances du nazisme, le manque d'esprit démocratique ou le revanchisme des Allemands44. On croit encore à la supériorité démographique allemande, en dépit des pertes de guerre. Celle-ci pèsera gravement sur l'Ouest, assure Georges Bidault le 15 mars

1 9 4 7 , e n r a i s o n d e s m i g r a t i o n s d e p o p u l a t i o n d e 1 9 4 5 - 1 9 4 6 4 5 .

E n f i n , l ' i m a g e c o m p l a i s a n t e d e l a R é v o l u t i o n f r a n ç a i s e o f f e r t e p a r l ' é c o l e p u b l i q u e d e p u i s p l u s d e c e n t a n s s u g g è r e à l ' o p i n i o n u n e i n t e r p r é t a t i o n q u e l q u e p e u i d y l l i q u e d e l a c o n q u ê t e d e l a r i v e g a u c h e d u R h i n e t d e s a s y m b i o s e d e v i n g t a n s a v e c l a F r a n c e r é v o l u t i o n n a i r e e t n a p o l é o n i e n n e . E l l e p a r a î t d e n a t u r e à a u t h e n t i f i e r l e r ê v e d ' u n e F r a n c e à l a f o i s é d u c a t r i c e e t m a g n a n i m e .

2 . L A R E C O N N A I S S A N C E D U G O U V E R N E M E N T P R O V I S O I R E

P a r o r d o n n a n c e d u 3 j u i n 1 9 4 4 , l e C o m i t é f r a n ç a i s d e l i b é r a t i o n n a t i o n a l e a p r i s l e t i t r e d e G o u v e r n e m e n t p r o v i s o i r e d e l a R é p u b l i q u e f r a n ç a i s e ( G P R F ) . C e t t e d é c i s i o n n ' e n t r a î n e d ' a b o r d , a u p r è s d e s t r o i s g r a n d s a l l i é s , a u c u n e m o d i f i c a t i o n d u s t a t u t d u C F L N .

À l ' é g a r d d e s t e r r i t o i r e s f r a n ç a i s l i b é r é s , R o o s e v e l t , d ' a p r è s R o b e r t M u r p h y , n ' a j a m a i s

pu se décider : « Avons-nous « libéré » ou « occupé » l'Afrique française ? 41 » Il hésite à voir dans le général de Gaulle et les organismes qu'il dirige une représentation authenti- que de la démocratie française. Dans la logique de cette pensée souvent imprécise47 il paraît naturel que l'autorité soit provisoirement confiée au Gouvernement militaire allié pour les territoires occupés (AMGOT) 48. Ce problème une fois résolu, se pose la question de la reconnaissance du Gouvernement provisoire que Roosevelt a éludée 49.

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C'est sur cette ligne que se tient le gouvernement américain, malgré les vives critiques des milieux « libéraux », et elle s'impose à son allié britannique. Si cette attitude est parfois critiquée par la presse soviétique, c'est en vain que le délégué du GPRF à Moscou sollicite de Molotov une intervention auprès de l'allié américain : la solidarité des Trois Grands ne peut être compromise au milieu des combats50. Les gouvernements alliés en exil, tchécoslovaque, polonais, belge, luxembourgeois, yougoslave, norvégien, reconnaissent toutefois, entre le 8 et le 20 juin 1944, le Gouvernement provisoire en tant que tel.

Après la visite du général de Gaulle au président Roosevelt (6-11 juillet 1944), un communiqué américain du 13 juillet met fin à l'idée d'utiliser l'AMGOT en France : les États-Unis reconnaissent que « le CFLN est qualifié pour assurer l'administration de la France ».

Mais, de même que le CFLN n'a pas été consulté lors de l'armistice italien, le GPRF, non encore reconnu, ne peut siéger à la Commission consultative européenne (Euro- pean Advisory Commission), chargée, entre autres, de délimiter les zones d'occupation en Allemagne. Le 13 septembre, la CCE a tracé les lignes de démarcation entre les trois zones, l'attribution définitive des deux zones occidentales demeurant un sujet de contes- tation entre Anglais et Américains jusqu'au 14 novembre : encore l'accord ne sera-t-il ratifié par les États-Unis que le 4 février 1945. Roosevelt a insisté en effet pour avoir la maîtrise complète de ses lignes de communication. Il ne veut pas qu'elles dépendent de la France51. Ce souci est aussi celui des militaires américains.

Invité, le 25 juillet, à faire connaître ses vues, le Gouvernement provisoire a demandé, le 22 août, à prendre part aux travaux de la Commission sur un pied d'égalité, au titre de quatrième membre. Le 14 septembre, il rappelle cette exigence, et Georges Bidault indique à l'ambassadeur britannique que la France ne saurait se satisfaire d'une situation de « sous-locataire » d'une zone. Elle doit être placée sur un pied d'égalité avec les Trois52.

La reconnaissance par les Trois Grands aura lieu le 23 octobre. Lorsque Caffery annonce la nouvelle à Bidault, celui-ci lui paraît « très ému. Il répond d'une manière solennelle en insistant sur l'importance de poursuivre le combat ». Le surlendemain lors d'une conférence de presse, de Gaulle, non sans quelque ironie, prend acte de cette reconnaissance : « Le Gouvernement est satisfait qu'on veuille bien l'appeler par son nom 53. » L'échange de lettres entre Roosevelt et Churchill maintient cepen- dant une réserve : la reconnaissance du GPRF n'entraîne pas automatiquement son admission à la Commission consultative européenne 54. Le gouvernement soviétique est favorable à cette admission. Celle-ci sera annoncée le 11 novembre par un com- muniqué commun. Le 27 novembre, René Massigli, désigné le 20 novembre, prendra séance, sans disposer encore des experts militaires nécessaires 55.

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Les forces françaises dans la dernière phase de la guerre en Europe.

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3. LA PARTICIPATION DE LA FRANCE À LA FIN DE LA GUERRE

Si important qu'ait été l'effort militaire fourni par l'Afrique du Nord, les forces françaises ne peuvent jouer, en raison de leurs faibles effectifs, un rôle de premier plan. Elles ont fait, toutefois, la preuve de leur mordant56.

Avec environ trois cent mille hommes, l'armée française compte huit divisions, auxquelles ont été amalgamés, au cours de l'été 1944, cent vingt mille hommes provenant des Forces françaises de l'intérieur. Au 31 décembre 1944, « la contre-atta- que allemande, la perspective d'une guerre longue (de Gaulle estime qu'il y en a encore pour dix-huit mois), les difficultés de la vie quotidienne, l'absence de trois millions d'hommes et de femmes assombrissent cette fin d'année. Le Général affirme que, sans le concours étendu de la France, c'est-à-dire de vingt à vingt-cinq divisions françaises, on ne pourra gagner la guerre57. »

Un échange de lettres des 13 et 21 septembre entre le général de Gaulle et le général Eisenhower avait réglé la répartition des tâches entre les unités françaises et américaines. La 2e DB du général Leclerc libère Strasbourg le 23 novembre tandis que la ire armée du général de Lattre de Tassigny entre à Mulhouse le 21. Mais la bonne entente est troublée lors de l'offensive allemande des Ardennes. Sans prévenir le gouvernement français, Eisenhower a donné le 31 décembre, aux généraux Patch et Devers, l'ordre d'évacuer l'Alsace. Ce mouvement semble avoir été prévu dès le 28 décembre. Le ier janvier, de Gaulle donne aux troupes françaises l'ordre de rester sur place, et envoie à Roosevelt et Churchill des télégrammes de protestation.

Churchill a compris le problème. Il assiste, le 3 janvier à Versailles, à l'entrevue entre de Gaulle et Eisenhower58. D'ailleurs la situation a évolué et l'ordre de repli est annulé.

L'évacuation de Strasbourg aurait eu sur l'opinion publique française les effets les plus graves. Surtout, elle aurait exposé les Strasbourgeois aux représailles hitlé- riennes. Le Général était donc fondé à intervenir comme il l'a fait. Mais le même procédé a été utilisé en deux autres cas où son emploi ne répondait à aucune nécessité urgente.

Les incidents de Stuttgart et du Val d'Aoste. — L'incident de Stuttgart et ceux de la frontière franco-italienne laisseront des suites : ils indigneront le président Tru- man 59.

Par un échange de lettres d'octobre 1944 entre le général de Gaulle et le général Eisenhower, il avait été conclu que l'armée française serait « initialement chargée de l'administration des territoires qu'elle pourrait avoir à occuper en cours

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d'opération 60 ». Traversant le Rhin sur l'ordre du seul général de Gaulle, la ire armée du général de Lattre de Tassigny a mené une rapide campagne qui lui a permis de devancer les Américains à Karlsruhe et Stuttgart et de pénétrer en Autriche à la veille de l'armistice du 8 mai 1945. Mais le 22 avril, le général Eisenhower exige l'évacuation de Stuttgart par les troupes françaises qui s'y refusent, tout en offrant toutes facilités de circulation aux forces américaines. Sous la menace d'une suspen- sion du ravitaillement, il faudra bien pourtant évacuer Karlsruhe et Stuttgart que les militaires américains estiment nécessaires à la sûreté de leurs communications, et dont ils n'accepteront pas la rétrocession à la zone d'occupation française. L'attitude du général de Gaulle s'explique, sans doute, par la résolution du Comité de défense nationale du 12 août 1944 qui réclamait le Wurtemberg tout entier dans la zone d'occupation française.

La même cause est à l'origine de l'incident du Val d'Aoste et de Vintimille. Les instructions données, le 24 avril 1945, au général Doyen, commandant le front des Alpes, sont, en effet, une mesure d'exécution du projet de convention d'armistice avec l'Italie adopté par le Comité de défense nationale du 8 septembre 1943, com- plété par une note du 24 novembre 1943, comportant un programme très dur pour l'Italie. Le général Doyen est même incité à pousser vers Turin et à résister par les armes aux forces anglo-américaines qui viennent occuper la frontière de 1939 e1. La réaction italienne est prudente, mais celle des États-Unis est très ferme. Le 18 et le 21 mai, le président Truman a entretenu Georges Bidault de ces événements. Bidault n'était pas au courant62. Truman se fâche le 7 juin et adresse au général de Gaulle une lettre très raide : les déclarations faites par le général Doyen comportaient la menace d'employer des armes américaines contre des soldats américains 63; aussi longtemps que cette menace existera, il ne sera plus fourni d'armes et de munitions aux armées françaises 64.

L'affaire est réglée, le n juin à Caserte, au cours d'une entrevue du maréchal Alexander avec le général Juin, qui désapprouve ouvertement tout ce qui s'est passé65. À son retour des États-Unis, Georges Bidault intervient avec force et condamne clairement, en Conseil des ministres, les activités menées à Vintimille et dans le Val d'Aoste. Le 30 mai, il est en mesure d'annoncer au gouvernement italien que le gouvernement français renonce à réclamer le Val d'Aoste, les vallées d'Oulx et de Sestrières et la région de Vintimille66.

La capitulation allemande. — À l'initiative du gouvernement polonais, une commis- sion réunissant les représentants des gouvernements en exil avait discuté d'un projet de conditions d'armistice. Des représentants de la France libre avaient pris une part importante à ces travaux dont le résultat avait été transmis à Alger le 3 août 1944 67.

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Mais entre-temps au GPRF, on a décidé d'élaborer un projet purement français. La Commission d'études de l'armistice de la ire section de l'État-Major de la Défense nationale a étudié dans ce cadre les limites d'une zone occidentale qui serait occu- pée par la France, la Belgique, la Hollande et la Grande-Bretagne. On suppose qu'à l'Est, une zone orientale sera fondée sur «J.a communauté d'intérêts de la Russie, de la Pologne et de la Tchécoslovaquie ». Entre les deux seraient stationnées provisoi- rement les forces américaines 68.

Le Comité de défense nationale réuni le 12 août 1944 modifie considérablement la portée de ce projet qui ne mettait pas en cause l'unité et la souveraineté de l'Allemagne. La décision du CDN, qui constitue une directive pour les membres français d'une éventuelle commission d'armistice interalliée va beaucoup plus loin et dépasse même le cadre d'une convention de ce genre. Elle pose en effet le principe d'une occupation « permanente et indéfinie » assurant la possibilité d'intervenir en Allemagne à tout moment sans avoir à franchir l'obstacle du Rhin. Elle réclame la mise à la disposition des puissances occidentales du bassin de la Ruhr, qui est, pour l'Allemagne, « la source principale d'alimentation d'un grand conflit ». Le Rhin, enfin, doit devenir « l'artère du futur système militaire et économique auquel la Hollande, la Belgique, la France, ainsi que la Suisse et, indirectement, l'Angleterre seront intéressées 69 ». C'est pourquoi il doit être couvert en direction de l'est par d'énormes « têtes de pont », comprenant les régions de Brême (si la Hollande l'estime nécessaire), de la Ruhr, de Francfort, de Mayence, de Mannheim et du massif de la Forêt-Noire, jusqu'à la haute vallée du Neckar. La limite passerait par Brême, Bielefeld, Paderborn, Marburg, Fulda, Wurzbourg et la haute vallée du Neckar.

Curieusement, il n'est pas question du sud du pays de Bade, ni du lac de Constance 70.

Pas plus que le projet des gouvernements en exil, le projet français ne sera pris en compte dans la capitulation du 8 mai 1945, non plus d'ailleurs que le texte préparé, sans la collaboration de la France, par la Commission consultative européenne : le moment venu, on ne l'a pas retrouvé et on a utilisé un texte rédigé à la hâte, ce qui importe peu, puisque la capitulation est inconditionnelle. Le statut véritable de l'Allemagne est fixé par les quatre déclarations du Conseil de contrôle interallié du 5 juin 1945 qui ont été signées par les membres français du Conseil, mais qui avaient été préparées par la Commission consultative européenne avant que la France ne fût admise à y siéger 70 bis. Elles seront complétées par le communiqué final de la confé- rence de Potsdam auquel le gouvernement français oppose plusieurs réserves (cf. infra). Les exigences additionnelles à l'acte de capitulation ont été rendues publiques par le Conseil de contrôle dans sa proclamation au peuple allemand du 20 septembre 1945.

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Le général Sevez signe, au nom de la France, l'armistice du 8 mai 1945 à Reims, mais c'est à titre de témoin. Il n'a pas été consulté sur le texte. En revanche c'est au titre de puissance occupante que la France est présente à Berlin le lendemain; le général de Lattre de Tassigny arrive juste à temps : il a dû, au dernier moment, faire confectionner, par des moyens de fortune, un fanion français pour la table de signa- ture. C'est un acte de présence.

Le projet français du 12 août 1944 étonne par sa démesure. Tout au plus peut-on dire qu'à l'époque les projets excessifs ne manquent pas en ce qui concerne l'Alle- magne : si le plan Morgenthau de « pastoralisation » de l'Allemagne n'a pas été réalisé, la nouvelle frontière germano-polonaise sur l'Oder et la Neisse occidentale l'a été. À Washington, on a pensé à un État rhéno-westphalien séparé. À son retour de San Francisco, Bidault en a eu vent lors de son passage au Département d'État le 21 mai 1945; il a critiqué ce projet, qui risquait de créer un État trop puissant et qui allait à l'encontre des visées françaises sur la Sarre. Mais, arrivant à Potsdam, Truman était porteur d'un plan de « protectorat international » rhéno-westphalien, c'est-à-dire une sorte de trusteeship dont les trustées auraient été la Belgique, la France et les Pays-Bas. Ses conseillers diplomatiques ont obtenu qu'il y renonce71. Ce sont les grandes lignes du plan du 12 août 1944 qui seront exposées par Massigli à Anthony Eden le 25 août 1944 et au Foreign Office le 7 février 1945 et qui forment la base d'une note de la direction politique du 12 février 194512.

4. LE GÉNÉRAL DE GAULLE ET SES PARTENAIRES

Roosevelt et Truman. — Les difficultés des relations entre le chef de la France libre et le président des États-Unis ne sont pas dues seulement au comportement des deux hommes. Des incidents inutiles les ont compromises. Ainsi, le refus du Général de rencontrer Roosevelt qui, très fatigué et revenant de Yalta par bateau, avait suggéré une escale à Alger 73.

Mais ces frictions ont des raisons plus graves. Roosevelt n'est pas convaincu de la

« légitimité » dont se réclame le général de Gaulle. Son ambassadeur à Vichy, l'amiral Leahy, avait préconisé une politique de soutien au maréchal Pétain. Rentré à Washington, il est un des conseillers du président. En 1940 l'échec de Dakar, attribué par les Anglais aux indiscrétions de la France libre, a nui à l'image du Général : c'est le motif ou le prétexte pour lequel il est tenu à l'écart de toute information impor- tante, ce qui aggrave encore son ressentiment. De plus, le président Roosevelt s'irrite des critiques de l'opinion libérale américaine qui soutient la France libre (en particulier lors de l'affaire de Saint-Pierre-et-Miquelon) et sur laquelle s'appuie le

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représentant de la France libre aux États-Unis, Adrien Tixier. L'exclamation de Roose- velt « 1 am fed up with de Gaulle » résume son état d'esprit 74.

D'autre part, les intentions de Roosevelt à l'égard de la France, qu'il ne connaît guère mieux que le reste de l'Europe, ne sont pas claires. Des projets assez vagues inspirés par l'idée de tutelle internationale concernant l'Empire colonial français, les encouragements donnés au sultan du Maroc à Casablanca ne tiennent pas grand compte des intérêts français. Parfois, même, ses chimères vont beaucoup plus loin75.

L'opinion que le président s'était faite de la IIIe République à la suite de la catas- trophe de 1940 était franchement négative : la France lui paraît vouée à l'instabilité.

Robert Murphy, délégué du président à Alger, avait joué un trop grand rôle dans les épisodes de l'amiral Darlan et du général Giraud pour inspirer confiance au général de Gaulle. Son successeur, Edwin Wilson, l'a obtenue, mais il n'a aucune influence à Washington où le secrétaire d'État Cordell Hull a vivement ressenti l'affaire de Saint-Pierre-et-Miquelon. Roosevelt a confiance en Jean Monnet. L'amiral Fénard, ancien représentant de l'amiral Darlan à Alger, chef de la mission navale française à Washington, aurait gagné l'amitié du président. Il a été l'organisateur de la rencontre du général de Gaulle avec Roosevelt de juillet 1944. En sens contraire, Alexis Léger, ancien secrétaire général du Quai d'Orsay, que le président écoute, est très réservé à l'égard de de Gaulle et du CFLN.

Avec Harry Truman, tenu, comme vice-président, à l'écart de la politique exté- rieure, de meilleures relations auraient pu être établies, car il n'avait pas de préven- tions à l'encontre de la France libre. Mais l'incident de Stuttgart, ceux du Val d'Aoste et de Vintimille l'ont amené à une certaine réserve.

Churchill. — Les témoignages d'estime que se rendent dans leurs mémoires Winston Churchill et le général de Gaulle dissimulent mal le caractère souvent orageux de leurs relations.

Il y a entre Churchill et de Gaulle une véritable incompatibilité d'humeur. Dans l'entourage immédiat de Churchill, Desmond Morton, qui appartient à l'Intelligence Service, est constamment hostile à de Gaulle, comme l'est d'abord le général Sir Stewart Menzies, le chef du service spécial qui est, en France, en compétition avec les réseaux de la France libre. Les rapports avec le général de Gaulle opposent parfois Eden et le Foreign Office au Premier ministre. Le débarquement en Afrique du Nord, l'accord Eisenhower-Darlan, les circonstances du débarquement du 6 juin 1944 aigrissent encore davantage les rapports des deux hommes, sans compter les incidents mineurs, telle l'affaire Muselier.

À deux reprises, Churchill, qui pouvait être d'une grande brutalité, a cherché à éliminer le Général en tant que force politique, la première fois en mai 1943, alors

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qu'il était à Washington et sous l'influence de Roosevelt. Mais le cabinet britannique, en particulier les ministres travaillistes soutenus par Anthony Eden, s'y oppose formellement le 23 mai. La seconde fois, le 6 juin 1944 (« de Gaulle must go »), il ne va pas plus loin que la manifestation d'humeur.

Les torts sont partagés. « Dans ses mémoires, écrit Elisabeth Barker, le Général a entrepris de présenter ses colères comme soigneusement calculées; les archives — au moins celles des premières années — suggèrent au contraire qu'elles étaient réelles et qu'il était incapable de les dominer [...] ce qui est certain c'est que ses rapports avec Churchill ont été rendus plus difficiles par les relations de ce dernier avec Roosevelt et qu'ils ont été la cause principale des discussions entre Churchill et Eden76. » L'incident rapporté par P.-H. Teitgen (cf. note 5) témoigne d'une impulsi- vité parfois mal contrôlée. Il en est de même de la première réaction du Général rapportée par Jean Chauvel au désir exprimé par Churchill de venir à Paris le n novembre 1944 : « Il veut me voler mon 11 novembre77. »

De Gaulle, déjeunant avec Bogomolov le 27 mai 1944, lui avait dit : « Churchill voudrait faire de moi l'instrument de sa politique, il cherche donc à affaiblir ma position; lorsque je m'oppose à lui il devient furieux78. » On peut se demander si cette confidence était opportune.

Cependant, à la différence de ce qui se passe avec Roosevelt, il existe des intermédiaires efficaces entre les deux hommes. Sans doute, le premier d'entre eux, le général Spears, est-il devenu un ennemi acharné du général de Gaulle, et il a beaucoup nui aux relations franco-britanniques 79. Mais en dehors d'Anthony Eden, appuyé par le Foreign Office et les ministres travaillistes, plus tard par le SOE qui a constaté la montée, en France occupée, du prestige du Général (vu alors par la Résistance, comme par Vichy, sous l'aspect d'un fidèle ami de la Grande-Bretagne), les représentants britanniques à Alger et à Paris, Macmillan et Duff Cooper, se sont efforcés d'amortir les chocs, de défendre la position du général de Gaulle au point d'encourir parfois la méfiance et les reproches de Churchill. Du côté français, le général Catroux, Pierre Brossolette, René Massigli, Pierre Viénot s'emploient dans le même sens.

Ce qui tempère l'effet des humeurs de Churchill, c'est sa conviction que la Grande-Bretagne aura besoin de la France pour se maintenir en Allemagne face à l'Union soviétique. Le président Roosevelt a laissé entendre à plusieurs reprises qu'il lui serait difficile de conserver en Europe des forces américaines plus de deux ans après la fin des hostilités. L'opinion publique américaine ne le permettrait pas. À Yalta, le président n'en fait pas mystère devant Staline. Il y aura donc besoin d'effec- tifs français pour occuper l'Allemagne et le relèvement de la France est nécessaire à la Grande-Bretagne.

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Staline. — Dans la grande bataille finale qui se livre avec des effectifs sans précé- dent, la France libre ne peut peser très lourd dans les calculs de Staline. Le prestige du général de Gaulle n'a pu être relevé par les propos qu'il a tenus à Maïski, le 20 avril 1942, ou à Bogomolov, le 4 octobre 194480, ni par les plaintes qu'il formule, et qui sont encore amplifiées à Moscou par certains de ses représentants, contre le traitement que lui réservent ses alliés anglais et américains, à qui elles sont d'ailleurs parfois répétées81, ni enfin par son étrange démarche du 6 juin 1942, lorsqu'il a demandé à l'ambassadeur soviétique Bogomolov un asile éventuel en URSS82.

Les conflits internes de la délégation du CFLN à Moscou n'ont pu manquer d'être perçus. Enfin, au cours de sa mission à Moscou au début de 1944, Pierre Cot a prêté, au sujet du « bloc occidental », des intentions antisoviêtiques au CFLN 83. C'est en termes toujours méprisants que les agents du ministère soviétique des Affaires étran- gères relatent leurs entretiens avec le représentant de la France84. Ni celui-ci, ni le chef de la mission militaire n'obtiendront beaucoup de résultats dans leurs démarches répétées en faveur des Alsaciens et Lorrains enrôlés de force dans les armées allemandes et prisonniers en URSS. D'après ce qu'a dit Bogomolov à Macmil- lan le ier novembre 1943, l'ambassadeur soviétique aurait le moyen de lire toute la correspondance du CFLN85. Il se sent très clairement en position de supériorité.

Le malentendu est complet. La France libre s'obstine (et s'obstinera longtemps encore) à voir en Staline l'allié de 1892. La position de Staline est bien différente. Une lettre d'instructions de Molotov à Maïski datée du 14 mai 1942 montre que le gouver- nement soviétique considère la revendication d'indépendance du général de Gaulle comme un élément positif du point de vue soviétique, mais qu'avant tout de Gaulle doit éliminer de son entourage « les éléments fascistes86 ». Après la signature du pacte franco-soviétique, Moscou cherchera à faire entrer la France dans un système d'alliance (Pologne, Tchécoslovaquie, Yougoslavie) fondé sur la possibilité d'une guerre préventive contre l'Allemagne, donnant donc un rôle déterminant à l'URSS en Europe (cf. infra). Lorsque les diplomates anglais et américains s'emploient, après Yalta, à faire entrer la France dans la Commission des réparations (où sa présence est indispensable puisqu'elle occupe une zone en Allemagne), Staline leur oppose constamment la Pologne ou la Yougoslavie dont les mérites lui paraissent, affirme-t-il, bien supérieurs 87.

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5. LE REFUS DE L'ALLIANCE BRITANNIQUE

En principe, le général de Gaulle n'est pas hostile, dit-il, à une alliance britan- nique : mais celle-ci ne peut intervenir qu'après liquidation du contentieux franco- britannique au Levant et une fois conclu un accord sur l'Allemagne qui ne s'éloigne pas trop de ses projets. Cette position sera encore en 1946 celle des successeurs du Général, dont le programme allemand s'effritera peu à peu. Mais, si l'on compare avec l'attitude observée à l'égard de l'Union soviétique, apparaît une contradiction.

Une alliance sera conclue à Moscou entre la France et l'URSS alors que Staline a clairement rejeté les projets français sur l'Allemagne et que la position anticolonia- liste de l'Union soviétique est bien connue lorsqu'il s'agit de territoires d'outre-mer.

La possibilité d'une alliance franco-britannique se présente sous trois aspects diffé- rents : dans le cadre d'un « bloc occidental », dans celui d'une alliance tripartite (France, Grande-Bretagne, URSS), ou sous la forme d'une alliance à deux.

« Le bloc occidental ». — Les projets de regroupement de l'Europe occidentale sont nés d'un souci de sécurité des États du Nord88 et d'une tendance britannique, ni l'un ni l'autre n'étant poursuivis avec beaucoup de persévérance. Chez tous, la recherche d'une protection contre une éventuelle revanche allemande domine et se mêle à des conceptions plus vastes.

En automne 1942, les ministres des Affaires étrangères des gouvernements en exil norvégien et néerlandais ont fait une démarche auprès du Foreign Office pour s'informer des projets britanniques concernant l'après-guerre, non seulement au point de vue de la sécurité, mais aussi à celui de l'organisation économique de l'Europe.

Paul-Henri Spaak, ministre des Affaires étrangères du gouvernement belge à Lon- dres, reprend cette idée au cours d'un entretien avec Massigli (17 juillet 1943) au moment des négociations sur l'union douanière belgo-néerlandaise. La France s'y joindra-t-elle ? Quelle sera l'attitude de la Grande-Bretagne ? demande Massigli.

Spaak répond qu'il n'en sait rien. Il attend une prise de position britannique sur un projet européen qui ne se produira pas. Au début de 1944, il se joint à ses collègues norvégien et néerlandais pour renouveler la démarche de novembre 1942 : quelle sera la politique européenne de la Grande-Bretagne ? La nouvelle démarche n'a pas plus de succès que la première 89. Van Zeeland, de passage à Alger, en mars 1944, préconise une union douanière et financière occidentale comprenant l'Angleterre.

Mais en raison du mutisme britannique, les conversations de Massigli avec de Rom- rée, le représentant belge à Alger, n'avancent pas : « Il semble très réservé dans ses contacts avec le CFLN/GPRF90. » La position belge a été fixée par les notes du

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secrétaire général du ministère des Affaires étrangères Fernand Vanlangenhove : tout projet lui semble irréalisable sans la participation de la Grande-Bretagne et des Pays-Bas. Si des « consultations » avec la France sont possibles concernant le désar- mement de l'Allemagne et la sécurité, on ne saurait pour le moment « envisager des accords économiques à longue échéance ». Mais à Londres Spaak se déclare toujours partisan de négociations entre Belges et Français 91. Des aide-mémoire échangés en avril et mai 1944, Massigli conclut que le gouvernement belge n'offre qu'un « très modeste programme de travail92 ».

Si évasifs qu'aient été les Anglais à l'égard des démarches nordiques, c'est dès 1942 que commence le cycle des oscillations britanniques entre l'Europe et le « grand large ». Si Anthony Eden voit une solution dans un Conseil des Cinq où figurerait la France, Stafford Cripps envisage un Conseil de l'Europe (avec participation de la Grande-Bretagne, des États-Unis et de l'Union soviétique 93).

Les projets de Stafford Cripps, les allusions de Winston Churchill à un regroupe- ment européen (mars et mai 194394) tempérées par le Foreign Office, les déclara- tions du maréchal Smuts invitant les pays d'Europe occidentale à rejoindre le Com- monwealth (25 novembre 1943), l'appui que paraît lui accorder Winston Churchill le 8 mai 194495 et les commentaires favorables suscités en Grande-Bretagne et dans les pays alliés par l'idée d'un « bloc occidental » ont inquiété les Soviétiques et déplu à Roosevelt. Dès le 23 mars 1943 à Washington, Eden avait pu constater que ses interlocuteurs américains ne tenaient nullement à faire partie du « Conseil de l'Europe » imaginé par Stafford Cripps, et que le président Roosevelt se méfiait de toute « organisation régionale ». Aussi se montrera-t-il plus réservé à ce sujet que Winston Churchill96. Une vive campagne de la presse soviétique se déclenche le 15 novembre 194497 contre le « bloc occidental » où l'on veut voir une machination de « l'impéralisme britannique ». Aussi Churchill assure-t-il Staline qu'il n'a jamais pris ces projets en considération98 et, fin 1944, il semble avoir effectivement pensé que la faiblesse des pays d'Europe occidentale ne permettrait pas à la Grande-Bretagne de

t i r e r l e m o i n d r e a v a n t a g e d ' u n e a s s o c i a t i o n a v e c e u x 9 9 .

Si ténues qu'aient été les suggestions de Spaak à Massigli, ce sont elles qui ont provoqué les réflexions françaises sur le « bloc occidental ». Le 17 octobre 1943 au cours d'un déjeuner à Alger, Jean Monnet a développé l'idée « d'une Europe complè- tement unifiée composée d'États égaux : l'Allemagne, dans ces conditions, peut être divisée. Une sorte de Lotharingie est formée, l'industrie lourde européenne étant placée sous une direction internationale, plus de douanes ». Le Général trouve cette conception chimérique : « Il faut, dit-il, tenir compte des traditions. Jamais vous ne mettrez après cette guerre Français et Allemands dans un même tout. Tout au plus pourrez-vous créer un ensemble économique à l'ouest de l'Europe comprenant la

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France, la Belgique, le Luxembourg, la Hollande, peut-être la Rhénanie, peut-être l'Italie. Cet ensemble sera allié de la Russie et de la Grande-Bretagne. Celle-ci ne pourra pas faire partie de cette union, tiraillée qu'elle sera entre l'Europe et son Empire. Cela se ferait donc sans elle. La France dans tout cela pourrait jouer un grand rôle 100. »

Ainsi se trouve dessiné un « bloc occidental » où la participation de la Grande- Bretagne semble impossible, de son fait, plutôt qu'en principe : le Général se rend compte qu'il faudra son assentiment101. Cette idée conduira rapidement à celle d'une autonomie de la Ruhr et de la Rhénanie : d'une part, le « bloc » est nécessaire pour assurer à la Ruhr les débouchés qui lui sont indispensables, d'autre part, le rattache- ment de la Ruhr est nécessaire à la sécurité du bloc, pour priver l'Allemagne de son arsenal principal102. Les conceptions internationalistes ne jouent qu'un rôle très

m i n i m e d a n s l a q u e s t i o n 1 0 3 .

R e n é M a y e r , a l o r s c o m m i s s a i r e a u x C o m m u n i c a t i o n s e t à l a M a r i n e m a r c h a n d e , a é l a b o r é l e 3 0 s e p t e m b r e 1 9 4 3 u n e n o t e f a i s a n t l e t a b l e a u d e s a v a n t a g e s e t d e s i n c o n v é n i e n t s d ' u n e f é d é r a t i o n d e l ' E u r o p e d e l ' O u e s t . A u x c ô t é s d e l a F r a n c e , d e l a B e l g i q u e , d u L u x e m b o u r g e t d e s P a y s - B a s f i g u r e r a i t « u n É t a t r h é n a n c o m p r e n a n t l e b a s s i n d e l a R u h r » . L ' a d h é s i o n d e l ' I t a l i e e t d e l ' E s p a g n e f e r a i t é q u i l i b r e v e r s l e s u d . Q u e l l e s e r a i t l ' a t t i t u d e d e s B r i t a n n i q u e s e n l a m a t i è r e ? L e u r d é s i r d ' y p a r t i c i p e r s e m b l e e x c l u , m a i s p e u t - ê t r e p o u r r a i e n t - i l s y t r o u v e r a v a n t a g e . C ' e s t à L o n d r e s e t n o n à A l g e r q u ' i l c o n v i e n t d ' é t u d i e r l e p r o b l è m e 1 0 4 . C o n s u l t é s , l e s e x p e r t s s e p r o n o n - c e n t c o n t r e l e d é t a c h e m e n t d u b a s s i n d e l a R u h r , i n d i s p e n s a b l e à l ' é c o n o m i e a l l e - m a n d e , e t p r é c o n i s e n t l a c r é a t i o n d ' u n t r u s t i n t e r n a t i o n a l c o m p r e n a n t l a G r a n d e - B r e - t a g n e e t c o n t r ô l é p a r u n e a u t o r i t é p o l i t i q u e ( r a p p o r t d e L a u r e n t B l u m - P i c a r d d u i e r n o v e m b r e 1 9 4 3 105). M a i s , p a r u n e n o t e d u 2 4 f é v r i e r 1 9 4 4 , l e G é n é r a l d e m a n d e à M a s s i g l i d e f a i r e é t u d i e r c o m m e n t l a R h é n a n i e e t l a R u h r p o u r r a i e n t ê t r e a s s o c i é e s à

« u n e f é d é r a t i o n s t r a t é g i q u e d e s q u a t r e E t a t s o c c i d e n t a u x [ . . . ] à l a q u e l l e p o u r r a i t ê t r e r a t t a c h é e l a G r a n d e - B r e t a g n e 1 0 6 » . O n p r o j e t t e d e f a i r e é t u d i e r l a q u e s t i o n à L o n - d r e s 1 0 7 , m a i s o n y r e n o n c e b i e n t ô t t a n t e n r a i s o n d e s i n q u i é t u d e s s o v i é t i q u e s 1 0 8 q u e

de l'incertitude où l'on est des intentions britanniques 109.

Un rapport d'Alger du 2 mars 1944, peut-être inspiré par des articles du Washing- ton Post (28 décembre 1943) et de l'Observer (2 janvier 1944), envisage une participa- tion anglaise à une fédération régionale110 C'est dans le même sens que paraît se prononcer le général de Gaulle lorsqu'il évoque le 18 mars devant l'Assemblée consultative un groupement occidental — qui, précise-t-il, ne serait pas « un bloc » — auquel il donne des dimensions grandioses : « prolongé par l'Afrique, en relation étroite avec l'Orient et notamment avec les États arabes, et dont la Manche, le Rhin, la Méditerranée seraient comme les artères111 ». Si la Manche est « une artère », cela

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