LE PAUL FORT
que j'ai connu
MARIE-THÉRÈSE DONNAY
PAUL FORT LE
que j'ai connu
NOUVELLES ÉDITIONS DEBRESSE 38, rue de l'Université, 38
PARIS
DU MEME AUTEUR :
LA DOULEUR ET LE RÊVE, poèmes, préface de Paul Fort (Edit. A.P.L.P.).
BAS LE MASQUE, poèmes (Les Arts Graphiques).
LES DAMES DE MEUSE, légendes et chansons (Col. Janus).
© 1961, Nouvelles Editions Debresse, Paris.
Tous droits réservés pour tous pays
Première visite : le 30 avril 1951.
Il est six heures. Le cœur battant, j'entre 34, rue Gay-Lussac. La vieille concierge me dit : « Traversez la cour, c'est au fond, à gauche. » Je sonne, une femme de ménage vient ouvrir. Je lui demande si le Maître peut me recevoir. Mais avant qu'elle ne se soit renseignée, une porte s'ouvre et le voilà, les mains tendues. Je suis très impressionnée; il s'en aperçoit, me fait asseoir après avoir débarrassé une chaise d'un tas important de paperasses et pour me mettre tout à fait à l'aise, se met à bavarder. C'est passionnant de l'écouter parler, il aborde tous les sujets, actuels ou très anciens, il émaille sa conver- sation d'anecdotes où évoluent les noms les plus brillants de la littérature et du théâtre.
Une mémoire prodigieuse; physiquement, une allure d'homme de soixante ans, deux
yeux vifs et jeunes sous des sourcils touffus : voilà Paul Fort.
Mais il lit et commente de nombreux passages du manuscrit que je suis venue lui soumettre, il paraît réellement trouver inté- ressants ces timides essais. Je tente avide- ment de démêler la part de vérité qu'il y a dans ses paroles, craignant qu'elles ne cachent un peu d'affabilité mondaine ou de gentillesse.
Cependant, certaines critiques incisives, quelques étonnements devant l'inégalité de l'œuvre me rassurent. En quelques mots, Paul Fort m'ouvre de nouveaux horizons.
— Il faudra que nous revoyions ceci, cela.
Lorsque vous reviendrez...
Et j'entrevois que le Maître pense me revoir, qu'il ne m'a pas reçue seulement pour me donner en une fois quelques conseils, mais qu'il continuera à me les prodiguer. Du coup, je me sens légère, heureuse.
J'ai remarqué avec surprise, fixé au mur par des punaises, le sanglier des Ardennes sous son chêne légendaire, flanqué de l'écus- son portant la devise « Undique Robur ». Les armes de Sedan! Je ne puis m'empêcher de
demander à Paul Fort pourquoi « ma ville » orne ses murs. Il me dit qu'étant Rémois il est Ardennais comme moi, car l'Ardenne s'étend de part et d'autre du département des Ardennes, en Belgique, ce que je savais, et jusqu'à la Marne, ce que j'ignorais. Il connaît Sedan, il y a passé des vacances, étant jeune homme. D'ailleurs, me dit-il, « j'ai chanté les Ardennes et Sedan en particulier dans mes Ballades Ardennaises ».
— Oh! Maître, pourriez-vous me les procu- rer ?
— Mais tout de suite, charmante amie.
Et tandis qu'il cherche le livre sur un grand rayon, je me lève pour caresser un gros chat nonchalant allongé sur un coussin, et qui me regarde fixement depuis mon arrivée.
Alors le Maître s'accroupit avec la sou- plesse d'un collégien, le caresse aussi et me dit : « Vous savez que c'est un chat vedette, il a tourné dans plusieurs films. »
Puis il me dédicace le livre « Vive Patrie » qui contient les Ballades Ardennaises :
J'admire son écriture si ferme qui ne révèle en rien son âge.
Puis il m'offre une photo du projet de médaille Paul Fort par Muller, que vient d'émettre la Monnaie.
Il me la dédicace en ces termes : A Madame Marie-Thérèse Donnay, en souvenir de sa visite exquise. — Pâques 1951.
— Je commets un pieux mensonge, dit-il.
En effet, Pâques était passé depuis quinze jours.
On frappe à la porte. C'est Germaine Tou- rangelle, troisième femme de Paul Fort, avec deux de ses petits-enfants ; encore très belle, blonde avec des yeux bleus magnifi-
ques et un sourire qui fait penser à celui de l'ange de la cathédrale de Reims. Les deux enfants sont jolis ; le petit garçon ressemble au Maître, ce sera peut-être un artiste, il est doué pour le dessin.
Mais le Maître me présente d'une façon un peu gênante pour moi : « Germaine, je te présente une poétesse qui a du talent et qui, chose extraordinaire, est jolie ! »
Et comme je proteste, il poursuit, péremp- toire :
— Sachez, petite, que les femmes qui écri- vent sont souvent laides, vieilles, extrava- gantes et ridicules, surtout les poétesses.
N'est-ce pas, Germaine ?
Germaine sourit, habituée qu'elle est aux boutades du vieil enfant. Moi, je ne sais plus où me fourrer et je pense à la Comtesse de Noailles qui était bien belle, à Rosemonde Gérard qui le fut, dit-on, aussi, et aux jolis minois que je rencontre parfois dans les cercles littéraires que je fréquente. Mais je ne veux pas contredire le Maître, son opinion paraît trop solidement établie !
D'ailleurs Paul Fort me présente mainte- nant sa fille, adorable brune. Elle est flan-
quée de plusieurs enfants et je commence à me perdre dans tout ce petit monde.
— C'est ton petit frère ?
— Non, c'est mon cousin ; ça, c'est ma sœur.
Et il en arrive d'autres...
— Je suis le patriarche, dit Paul Fort, j'ai trente-trois petits enfants.
Et comme je l'en félicite :
— Il n'y a pas de quoi, dit-il. J'entretiens à moi tout seul vingt-sept personnes, tant enfants que petits-enfants... A propos, votre petite chose, ce n'est pas mal, pas mal du tout, vous savez. Alors je vous ferai une lettre que vous pourriez publier au début du livre ; venez la chercher dans quinze jours.
Puis il me remet une invitation pour une conférence qu'il doit donner au « Prin- temps » le 2 mai 1951.
Dans cet ouvrage l'auteur nous raconte, souvent avec une pointe d'humour, les visites qu'elle a faites à Paul Fort depuis 1951.
Elle rapporte très simplement les conversa- tions qu'elle a eues avec le Prince des Poètes.
On y trouvera un Paul Fort non pas excessif, mais enthousiaste, aussi ne devra- t-on pas s'étonner des jugements explosifs et spontanés qu'il portait sur toutes choses au hasard des conversations et ce d'autant plus librement qu'il savait ne pas avoir affaire à une professionnelle de la littérature.
C'est donc l'homme en tête à tête, libéré de toutes contraintes que vous découvrirez dans ces pages et aussi le poète : l'homme avec un riche passé de poète et le poète avec sa longue expérience d'homme.
Marie-Thérèse Donnay, son admiratrice, a su dans les souvenirs qu'elle relate, témoigner vrai et n'a pas voulu sacrifier à la littérature.
Aussi ce livre apporte-t-il une contribution précieuse à la petite histoire de la vie d'un grand poète.
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