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Reference
Linguistique
MOESCHLER, Jacques
MOESCHLER, Jacques. Linguistique. In: Mesure, S. & Savidan, P. Dictionnaire des sciences humaines. Paris : PUF, 2006. p. 718-722
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http://archive-ouverte.unige.ch/unige:110320
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LINGUISTIQUE
La linguistique est l’étude scientifique du langage. Elle est née au début du XXe siècle, à la suite de la publication posthume du Cours de linguistique générale du genevois Ferdinand de Saussure, qui a posé les fondations d’une méthode scientifique d’investigation du langage. Tous les courants successifs de la linguistique du XXe siècle (structuralisme, générativisme, fonctionnalisme) ont bâti leurs corps d’hypothèses sur les principes formulés par Saussure.
La linguistique contemporaine, après l’âge d’or du structuralisme marqué par l’influence conceptuelle et méthodologique de la linguistique sur les sciences humaines a redessiné ses champs de recherche par l’interaction avec d’autres sciences, principalement les sciences computationnelles et les sciences cognitives.
Une brève histoire de la linguistique
La linguistique est une discipline récente, mais les réflexions, descriptions et spéculations sur le langage sont millénaires. Les premiers travaux « linguistiques » que la tradition linguistique moderne a recensé datent du 5e siècle avant J.C. et concernent la description du système phonologique du sanskrit par Panini. La tradition logique et philosophique, héritée des Grecs et des Romains, a eu une influence tardive dans la Grammaire générale et raisonnée de Port-Royal d’Arnault et Lancelot (1660), grammaire plus philosophique que descriptive, la tradition grammaticale (notamment Malherbe et Vaugelas) s’occupant à fixer les normes du bon usage, tradition aujourd’hui perpétuée par l’Académie française.
La linguistique moderne est née d’une tradition très différente de la tradition grammaticale, la grammaire comparée des langues indo-européennes. La linguistique du XIXe siècle avait en effet développé une méthode d’analyse comparative permettant d’une part de montrer les parentés génétiques des familles de langues indo-européennes (celtiques, romanes, germaniques, slaves, baltiques, grecque, iraniennes, indo-aryennes, etc.) et d’autre part d’énoncer les premières règles linguistiques, ou lois phonétiques, à l’origine des changements phonétiques des langues indo-européennes, ainsi que l’hypothèse d’un ancêtre commun, le proto-indo-européen.
C’est dans ce contexte d’érudition philologique et linguistique (restreinte à la phonétique) que Saussure est apparu à la fin du XIXe siècle, avec des idées tellement novatrices qu’elles vont être à l’origine d’une science nouvelle, la linguistique.
Saussure a simplement permis, par une méthode d’élaboration conceptuelle très rigoureuse, de distinguer l’objet de la linguistique, la langue (l’ensemble du savoir linguistique d’une communauté de locuteurs) de la parole (l’utilisation individuelle de la langue par les locuteurs).
Pour Saussure, la langue est une construction du linguiste et non une donnée matérielle. Pour l’appréhender, il faut distinguer deux approches, la linguistique diachronique ou historique d’une part et la linguistique synchronique des états de langue d’autre part, de même que deux méthodes, la linguistique interne, dont l’objet est les relations entre les éléments du système linguistique, et la linguistique externe, étude des interactions entre la langue et les faits qui lui sont extérieurs (historiques, sociologiques, géographiques, etc.). Pour Saussure, la linguistique de la langue est synchronique et interne. Son objet est donc le système de la langue, dont les éléments sont les signes, entités psychiques bifaciales composées d’un concept (signifié) et d’une image acoustique (signifiant), ainsi que les relations entre signes dans la chaîne parlée (relations syntagmatiques) et en dehors de la chaîne parlée (relations paradigmatiques). Les principes de l’arbitraire du signe (la relation entre le signifié et le signifiant est arbitraire ou conventionnelle) et de la linéarité du signe (le signifiant se déroule dans une seule dimension, le temps) sont les principes fondateurs de la linguistique moderne et préfigurent les développement ultérieurs de la sémiologie (l’étude des signes dans la vie sociale).
Dans la tradition intellectuelle française, l’oeuvre de Saussure a joué un rôle non seulement en linguistique — développement du fonctionnalisme de Martinet, dont on retiendra la définition du langage comme un système de double articulation, constitué d’unités de première articulation, munies d’une forme et d’une sens (monèmes) et d’unités de deuxième articulation, dotées d’une forme (phonèmes) —, mais surtout dans le domaine de la sémiologie, qui a étudié tout ce que les sciences humaines pouvaient se donner comme objets du point de vue des systèmes de signes qu’ils constituent (littérature, mode, publicité, cinéma, photographie, architecture, etc.).
Le deuxième événement majeur de l’histoire de la linguistique du XXe siècle est l’apparition subite, au milieu des années cinquante, d’une nouvelle théorie du langage. Un jeune linguistique américain, Noam Chomsky, a introduit une approche formelle du langage, contrastant avec le paradigme structuraliste dominant aux USA, la grammaire distributionnelle (étude des distributions des constituants de la grammaire). Chomsky a montré qu’une théorie ne pouvait produire une grammaire à partir des données (procédure de découverte), qu’elle pouvait au mieux décider si une grammaire était ou non une grammaire (procédure de décision), mais qu’elle n’était en fait qu’une procédure d’évaluation des différentes grammaires possibles.
Utilisant les méthodes des langages formels (axiomes et règles de réécriture), Chomsky a défini la grammaire d’une langue comme un système de règles ne générant (produire au moyen de règles) rien que toutes les suites possibles bien formées de la langue. Ces suites sont les phrases (le constituant maximal de la grammaire) et le critère de bonne formation la grammaticalité.
Depuis maintenant un demi-siècle, la linguistique moderne s’est constituée autour des idées qui ont fondé la grammaire générative transformationnelle, soit pour les développer, soit pour les combattre. La contribution la plus importante du programme de Chomsky est d’avoir développé des méthodes d’argumentation, des outils de description (tests) et des concepts explicatifs (principes, paramètres), dont les idées les plus importantes se résument au caractère inné de la faculté de langage (thèse de l’innéisme) et à l’hypothèse de la grammaire universelle (toutes les langues naturelles sont organisées autour des mêmes principes mais diffèrent par leurs paramètres).
Les principaux domaines de la linguistique
Depuis près d’un siècle, la linguistique a non seulement offert aux sciences humaines une batterie de méthodologie et de concepts, elle a surtout su, avec une efficacité spectaculaire et une rapidité remarquable, diviser son travail. Alors que les premiers travaux issus de la linguistique saussurienne se sont consacrés à l’étude des systèmes phonologiques (l’unité de la phonologie est le phonème, unité distinctive et oppositive permettant de différencier des significations sans être porteur de signification), les travaux ultérieurs se sont principalement consacrés à la morphologie (étude des formes des mots) et de la syntaxe (étude des formes des phrases). Si l’on prend le cas du français, la structure morphologique du lexique (répertoire des mots d’une langue) fait intervenir trois types de processus : des processus de dérivation, de flexion et de composition. Par exemple, le mot immortel est dérivé du nom mort, qui forme avec le suffixe (dérivationnel) –el un adjectif, mortel, qui, modifié par le préfixe (dérivationnel) im-, produit immortel. De même finirai est composé de la racine verbale fin-, du suffixe (flexionnel) de futur –ir-, et du suffixe (flexionnel) de première personne singulier –ai. Enfin, le français forme de multiples mots composés, à partir de verbes et de noms, comme ouvre- bouteille, lave-linge, casse-noisette, de nom + préposition + nom (pomme de terre, moulin à vent, etc.).
La syntaxe s’est définie, depuis les travaux de Chomsky, comme l’étude des règles de bonne formation des phrases, à savoir des conditions de grammaticalité. L’une des contributions les
plus importantes de la syntaxe générative a été de montrer la structure commune à toutes les catégories syntagmatiques, groupes nominaux, verbaux, adjectivaux et prépositionnels, organisés respectivement autour d’un noyau ou tête lexicale (nom, verbe, adjectif, préposition), précédé d’un constituant qui le spécifie (déterminant, auxiliaire, adverbe) et d’un syntagme complément. Cette structure commune, appelée structure X-barre, a par la suite été appliquée au niveau de la phrase, qui est traditionnellement décrite comme une construction exocentrique, par opposition aux constructions syntagmatiques dites endocentriques (organisées autour d’un noyau). L’hypothèse proposée est de définir la phrase comme la projection d’une tête non lexicale, mais fonctionnelle, renvoyant à du matériel morphologique, la flexion verbale. Dans cette hypothèse, une phrase projetterait ainsi la désinence verbale pour en faire le constituant maximal, et les principes d’analyse des groupements syntaxiques seraient conservés.
L’analyse syntaxique moderne a aussi donné un rôle important au lexique, en insistant notamment sur les différentes informations — phonologiques, morphologiques, catégorielles, syntaxiques, sémantiques — encodées dans l’entrée lexicale d’un mot. L’une des informations importantes encodées dans le lexique est l’information sémantique. Si la linguistique moderne a admis qu’une langue naturelle était un système, complexe, associant des suites de sons à des suites de sens, la question que s’est posée la linguistique contemporaine est de savoir comment représenter l’information sémantique. Du point de vue de la grammaire, la question a été tranchée de manière radicale : l’information sémantique est représentée au niveau des concepts, contreparties dans le langage de la pensée (mentalais) des mots. Un mot ne serait, dans cette perspective, que l’entrée lexicale d’un concept, complétée par des informations sur le monde (notées dans leur entrée encyclopédique) et des règles d’inférence (définissant leur entrée logique).
Cette approche de la signification a cependant laissé dans l’ombre deux questions cruciales, abordées par d’autres disciplines, la philosophie du langage et les sciences cognitives.
La contribution principale de la philosophie du langage à la description de la signification a été d’en proposer une définition extensionnelle : la signification d’une expression, comme celle d’une phrase, est sa dénotation, à savoir une entité du monde. Par exemple, la signification d’un nom propre est l’individu qu’il désigne, la signification d’un nom commun l’ensemble des individus qui satisfont sa description, la dénotation d’une phrase est sa valeur de vérité. D’un autre côté, la contribution des sciences cognitives a été de montrer que les unités du lexique sont les entrées d’un concept, où sont stockées les connaissances du monde que nous avons sur son objet. Comprendre un mot serait accéder au concept dont le mot est l’entrée lexicale.
La question de la signification a cependant, depuis une trentaine d’années, et toujours sous l’influence de la philosophie du langage, changé radicalement d’orientation. Tout d’abord, Austin, dans ses conférences William James de 1955 (Harvard), a attaqué la thèse descriptiviste, selon laquelle les phrases dénotent des états de choses : pour lui, une phrase permet la réalisation d’un acte de langage, et l’étude des actes réalisés par le langage a donné naissance à la pragmatique, ou étude de l’usage du langage dans la communication. La seconde critique de l’approche sémantique est née du travail d’un autre philosophe du langage, Paul Grice, qui a fondé les bases de la pragmatique contemporaine en distinguant ce que les phrases disent de ce que les énoncés communiquent. Son approche, qui met au premier plan la notion d’intention communicative dans la description de la signification, a jeté les bases d’une théorie cognitive de la communication verbale, dont le but est d’expliquer comment les interlocuteurs comprennent le vouloir dire des locuteurs, notamment lorsque la signification des phrases sous- détermine le sens des énoncés. À l’heure actuelle, la théorie de la pertinence de Sperber et Wilson constitue la version la plus achevée de la pragmatique, théorie basée sur le principe de pertinence, selon lequel l’énoncé communique la présomption de sa propre pertinence optimale.
Les principaux paradigmes de la linguistique contemporaine
La linguistique, après une première partie de son développement dans le cadre du structuralisme, a développé deux paradigmes principaux, l’un formaliste, l’autre fonctionnaliste.
Le paradigme structuraliste, directement issu de la linguistique saussurienne, a développé une thèse forte, le relativisme linguistique, associé à l’hypothèse Sapir-Whorf, deux ethnolinguistes américains. Selon cette hypothèse, le langage déterminerait notre vision du monde, via le découpage spécifique de la réalité qu’une langue imposerait à ses locuteurs. Les arguments en sa faveur sont les termes de couleurs, non également répartis d’une langue à l’autre, la différence dans l’élaboration du lexique (par exemple, le lexique de la neige pour la langue inuit), ou la variation des cadres de référence temporels et spatiaux (conception circulaire du temps chez les indiens hopis, système de référence absolu pour l’espace dans certaines langues australiennes, austronésiennes et mayas). Ces arguments ont été récemment repris dans un cadre cognitiviste, sans pour autant résister aux objections sur la confusion entre systèmes lexicaux et organisation conceptuelle. Nous savons en effet que l’esprit humain est capable de différencier 11 couleurs différentes, que l’inuit n’a pas beaucoup plus de termes pour la neige que le français, que la représentation du temps exploite les catégories de l’espace, et donc que la langue n’a pas le rôle déterminant que le structuralisme lui prête sur le découpage de la réalité.
Mais le débat actuel concerne davantage la nature formaliste ou fonctionnaliste du langage.
L’approche formaliste, représentée par les courants de syntaxe et de sémantique formelles, ont adopté deux thèses : la première, la thèse de Chomsky, dit que les langues naturelles sont des systèmes formels, et que donc, leur description peut se faire à l’aide d’algorithmes et de procédures décrites dans les langages artificiels. La seconde, la thèse de Montague (d’un logicien américain des années soixante-dix), dit que les langues naturelles sont des systèmes formels interprétés, et que l’on peut en plus utiliser les procédures d’interprétation sémantiques des langages logiques. L’approche formelle, dont l’objet est la description de la langue interne des locuteurs (faculté de langage), a donné lieu à un nouveau domaine de recherche, la syntaxe comparative, conduisant à la thèse de la grammaire universelle, i.e. d’une identité de structures (principes) avec variations paramétriques — par exemple, l’italien se différencie du français en ce que le pronom sujet n’est pas obligatoire. D’un autre côté, l’analyse sémantique a permis de développer une approche formelle et logiquement consistante des règles de calcul de la signification des phrases à partir de la signification de ses parties.
À l’opposé, les approches fonctionnalistes ont contesté la légitimité des principes des approches formelles, notamment le fait que la syntaxe est autonome par rapport à la sémantique. Le courant fonctionnaliste a au contraire tenté de défendre la thèse selon laquelle le principal facteur de changement linguistique était lié à des pressions de nature pragmatique ou communicative, ce que l’on observe notamment dans les phénomènes de grammaticalisation (par exemple la transformation de matériel lexical en matériel fonctionnel, et jamais l’inverse). À l’heure actuelle, les approches fonctionnalistes cherchent à motiver leur hypothèse par des arguments cognitifs (nature de l’information transmise, ancienne/nouvelle, opposition avant-plan/arrière-plan, information présupposée/mise en focus). On remarquera à cet effet que si des principes fonctionnalistes gouvernent la structure des langues naturelles, ils semblent davantage liés à des contraintes sur le traitement syntaxique (parsing) : par exemple, les langues qui ont l’ordre verbe-objet (VO) ont toutes des prépositions, alors que les langues à ordre OV (japonais) ont des post-positions.
Les enjeux actuels de la linguistique
La linguistique a profondément changé de visage lors des deux dernières décennies, essentiellement parce que des disciplines voisines ont apporté des méthodes, des technologies et des problématiques nouvelles.
Le premier domaine qui a modifié le paysage de la recherche en linguistique est celui des sciences computationnelles. Les disciplines qui constituent l’ingénierie linguistique (traitement automatique du langage, traduction automatique, dialogue homme-machine, synthèse et reconnaissance de la parole) constituent des enjeux importants, tant pour la recherche fondamentale que pour la recherche appliquée. Parmi ces enjeux, outre la traduction automatique (qui reste pourtant limitée faute de traitements sémantiques et pragmatiques adéquats), on mentionnera le traitement de grands corpus électroniques, la recherche d’informations en langue naturelle sur la toile, la génération automatique des textes, et l’ensemble des outils d’aide à l’usage de données linguistiques électroniques.
Le second domaine qui a joué un rôle déterminant pour la compréhension du langage est celui des sciences cognitives. Les progrès récents dans le domaine de l’imagerie cérébrale ont permis de montrer que si le traitement lexical semble diffus dans le cerveau, le traitement syntaxique est localisé de manière plus homogène. Mais c’est dans le domaine de la psycholinguistique expérimentale que les progrès sont les plus marquants : nous savons quels sont les stades de développement du lexique et de la syntaxe. Dans les deux cas, il y a explosion dans l’acquisition (entre 23 et 30 mois pour le lexique, entre 27 et 38 mois pour la syntaxe), ce processus ne pouvant s’expliquer par le simple contact aux données linguistiques ou par l’environnement affectif, familial et social.
Enfin, et c’est le dernier enjeu pour la linguistique du XXIe siècle, la question traditionnelle de l’origine et de l’évolution du langage est redevenue légitime. L’émergence d’un proto- langage chez homo erectus, le passage à un pré-langage chez homo sapiens dissociant les significations des mots de leurs contextes, l’apparition de l’ordre des mots (agent en premier, focus en dernier), des groupements syntaxiques et enfin de la morphologie flexionnelle et dérivationnelle constituent un scénario évolutionniste plausible, qui fait du langage un phénomène spécifique à l’espèce humaine. Si homo sapiens a inventé quelque chose, ce n’est pas seulement l’art et les dieux, c’est surtout le langage. L’homme n’est pas qu’un expert de la pensée, c’est surtout un expert dans l’usage et la compréhension du langage.
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Jacques MOESCHLER