• Aucun résultat trouvé

COLOMBA. OU LES MÉTAMORPHOSES D'UN SUJET DE ROMAN (i>

N/A
N/A
Protected

Academic year: 2022

Partager "COLOMBA. OU LES MÉTAMORPHOSES D'UN SUJET DE ROMAN (i>"

Copied!
7
0
0

Texte intégral

(1)

COLOMBA

OU

LES MÉTAMORPHOSES D'UN SUJET DE ROMAN (i>

En Corse, au fond du Golfe de Propriano et sur le contrefort de la montagne, le village de Fozzano domine la vallée. Les mai- sons de granit aux ouvertures étroites évoquent des tours de guet surveillant une campagne* où des murettes de pierres bordent les chemins escarpés qui serpentent entre les rochers. Au début du siècle, de vieilles rancunes couvaient encore. De part et d'autre de la route qui coupe le village à flanc de coteau, les gens d'en haut et les gens d'en bas se vouaient un mvttuel mépris. Pour ne pas s'aliéner les deux clientèles, les marchandes de poisson de Pro- priano ne se risquaient pas sur cette « route frontière » mais préféraient emprunter des sentiers de chèvres pour faire le porte- à-porte.

Comme dans le décor immuable des tragédies antiques, ce cadre sauvage découvre, à l'arrière plan, le trait inflexible et bleu de la Méditerranée. '

Ce fut en 1834 que se joua la tragédie. .

A cette époque, François-Antoine Bartoli était le coq du village de Fozzano. Il avait la trentaine. Bâti en athlète, adroit aux armes, jaloux du point d'honneur comme tous les Corses, il s'était acquis une renommée de courage et de sauvagerie qui le faisait

craindre et lui assurait l'admiration ou le respect des habitants de la contrée.

« Il tient de sa mère ! » disaient les gens. En effet, madame Bartoli, née Carabelli, était surnommée La Guerrière. Toute

(1) Il y a exactement cent-vingt-six ans, La Revue des Deux-Monde» avait l'honneur de publier (en édition pré-originale, comme on dit) la célèbre

nouvelle de Prosper Mérimée. Qu'il nous soit permis de le rappeler ici.

(2)

jeune fille, elle avait pris l'habitude de porter un fusil pour courir la campagne. Malgré une beauté étrange qui séduisait; de nom- breux prétendants, elle s'était mariée sur le tard, à vingt-huit ans, avec un personnage falot du nom d'Antoine Bartoli. De ce mariage étaient nés deux filles et un fils : François-Antoine Bartoli.

En 1834, Fozzano se partagea en deux clans à la suite d'un scandale : Paul-François (1), cousin germain de François-Antoine Bartoli, fut accusé d'avoir séduit une jeune fille. Immédiatement, prenant parti pour leur cousin, les Bartoli lancèrent des menaces contre les parents de la jeune fille : les Durazzo et les Paoli. Les trois familles étaient « en délicatesse », et la querelle s'envenima.

Un dimanche, à la sortie de l'église, Paul-François interpella Pierre Paoli : « Qu'as-tu à me toiser, mantaga (insensé) ? »

« Je te trouve bel homme... » répondit Paoli. Exaspéré par l'ironie, Paul-François tira son stylet. L'autre tira le sien. Les Durazzo arrivèrent à la rescousse. La bagarre devint générale.

Des coups de pistolet éclatèrent et, quand la fumée se dissipa, trois cadavres gisaient sur la place. Parmi les morts, Paul-Fran- çois avait été tué d'un coup de couteau et Pierre Paoli d'une balle dans la tête. En se dégageant de la mêlée, François-Antoine Bartoli

maugréa : « Je me rattraperai !... »

Quelques semaines après le drame, le vieux père Durazzo et ses deux'fils s'apprêtaient à partir pour Vizzanello. Ils devaient quitter Fozzano dès l'aube. Bartoli en fut informé. Avec son cou-

sin François (le frère du mort) et Antonio Bernardini, il dressa une embuscade près des Bains de Baracci, sur le chemin que devaient emprunter les Durazzo.

L'ennemi tardait à se montrer. Déjà haut, le soleil se dégageait des brumes matinales. Tapis derrière les rochers, les trois hom- mes s'impatientaient. Las d'attendre, Bartoli pensa que les Duraz- zo avaient changé leurs projets ou avaient flairé un guet-apens. Il

réunit donc ses compagnons et l'on décida de regagner Fozzano.

Sur le chemin du retour, près d'un lieu appelé Tochinella, Bartoli fit un geste et s'arrêta brusquement. Sur les rochers qui bordaient la route en lacets, l'écho répercutait des voix et un piétinement de troupe en marche. Bartoli et ses compagnons s'aplatirent der- rière les buissons. La route était vide quand débouchèrent le vieux Durazzo et ses deux fils, accompagnés d'un berger. Ils furent accueillis par une triple décharge. Un des: fils Durazzo tomba foudroyé. L'autre, bien que blessé à mort, lâcha son coup de fusil

(1) Exactement Paul-François Paoli. Aucun lien de parenté avec les Paoli du clan adverse. Pour la clarté du récit, les cousins de Bartoli seront dési- gnés par leurs prénoms.

/

(3)

en titubant vers ses agresseurs. Touché lui-même, le père se mit à riposter, et le berger tira au jugé dans la fumée de la poudre qui montait des broussailles.

Bartoli siffla pour donner le signal de la retraite. Il était déjà hors de portée des balles quand il entendit crier François :

« Cousin ! Au secours !... »

Bartoli se retourna. A cent mètres derrière lui, le jeune homme, gagné de vitesse, allait tomber aux mains des adversaires. Bartoli revint sur ses pas. Le berger des Durazzo avait eu le temps de recharger son fusil et de s'embusquer. Quand Bartoli l'eut dé- passé en courant, le berger visa soigneusement et tira. Frappé d'une balle dans la nuque, Bartoli s'écroula. D'un coup de crosse, le vieux Durazzo fracassa le crâne du mort et appela ses chiens.

Il fit ensuite charger les cadavres de ses deux fils sur des civières de branchages et, soutenu par son berger, il reprit la route de Fozzano.

Au bruit de la fusillade, le village tout entier s'était rué hors des maisons. Comme une louve inquiète, madame Bartoli cou- rut vers le cortège qui arrivait au détour du chemin. Quand elle aperçut le vieux Durazzo suivi des cadavres de ses fils, elle éclata d'une joie sauvage et hurla : « Es-tu content ? On t'a fait de la viande fraîche à Tochinella !... »

Relevant sa tête aux boucles blanches, le vieillard répondit :

— « Ne te réjouis pas trop tôt. Le civet pourrait te donner une indigestion ! Les miens sont morts en braves et moi, leur père, je les ramène à la maison où ils sont nés. Le tien est resté dans les champs et mes chiens lèchent sa charogne !... »

La mère resta figée sur place. Puis, elle dénoua ses cheveux, laboura son visage avec ses ongles et poussa des hurlements de bête blessée...

Près de sa maison, face à la mer, elle fit élever un tombeau.

Sur la dalle, au dessus des initiales de son fils et de la date de sa m o r t (F.A. 1834), elle fit graver son propre nom : COLOMBA Bartoli.

Colomba Bartoli était née en 1768. Elle avait trois frères qui, dès leur jeunesse quittèrent la Corse pour suivre le destin aven- tureux des hommes de cette époque. L'un, Ignace Carabelli devint consul de France à Naples. Le second, Simon, se mit au service de l'armée anglaise. Il y devint capitaine. Le troisième, Jérôme- Baptiste, dit Le Commandant, fut chef de bataillon dans l'armée française. La maison où il mourut se voit encore à Fozzano où le Commandant fut une gloire locale. Revenu au pays après la m o r t

(4)

de son neveu Bartoli, il n'épousa pas la querelle de sa sœur, qui continuait à poursuivre la « vendetta » avec ses partisans. Payant de sa personne, La Guerrière faisait le coup de feu contre ses ennemis et rentrait parfois avec une robe trouée par les balles et déchirée par les ronces. Le Préfet et l'évêque d'Ajaccio avaient décidé d'intervenir pour faire cesser ces combats intermittents.

Au mois d'août 1839, le capitaine Simon Carabelli quitta le service de l'armée anglaise et rentra dans son île pour y prendre sa retraite. Il s'embarqua pour la Corse à Marseille. Parmi les passagers du navire, se trouvaient une jeune anglaise et un ins- pecteur des monuments historiques, déjà connu dans le monde littéraire par la publication du Théâtre de Clara Gazul, de la Chro- nique du Règne de Charles IX et de la Mosaïque. Dans ce dernier recueil, figurait un conte intitulé Mateo Falcone, paru dix ans aupa- ravant dans la Revue de Paris: et qui rapportait un dramatique épi- sode des mœurs corses. Ce fonctionnaire, homme de lettres, s'ap- pelait Prosper Mérimée.

Quand le navire arriva à Ajaccio, Simon Carabelli et Mérimée se trouvaient sur un pied d'intimité. Colomba attendait son frère au débarcadère. Mérimée fut frappé par le regard tragique et pro- fond de cette femme. Le trio se retrouva à la table du Préfet au- près duquel chacun avait une recommandation. Le Préfet n'était pas fâché de profiter du retour de Simon Carabelli pour préparer la réconciliation définitive des Bartoli et des Durazzo.

Après le repas, en traversant une salle de la Préfecture, Colomba tomba en arrêt devant une panoplie. Mérimée adressa un signe discret au Préfet qui s'approcha et pria Colomba de choisir une pièce à son goût. Négligeant les poignards ouvragés et les épées de cour, elle détacha un solide fusil de chasse en disant :

— Je prends celui-là. Il porte bien son coup !

Mérimée était trop intéressé pour ne pas accepter avec empres- sement l'invitation que lui adressa Simon Carabelli. Le capitaine lui offrait l'hospitalité dans sa maison familiale de Fozzano. Méri- mée y fit un séjour de trois semaines.

A Fozzano, on peut supposer qu'il fut le témoin des ruses que déploya Colomba pour mêler ses frères à la « vendetta ». Afin d'ex- citer leur colère, elle alla même jusqu'à charger le jeune Joseph Istria de fendre les oreilles aux chevaux du capitaine et du com- mandant, en dirigeant sur les Durazzo les soupçons des deux offi- ciers. Mais les Carabelli voulaient jouir en paix de leur retraite.

Les mœurs continentales avaient aussi influé sur la mentalité des Carabelli qui se dérobèrent aux suggestions de leur sœur. Colomba leur en garda une telle animosité qu'au moment où l'évêque d'Ajac- cio proposa le traité de paix final, elle grinça :

(5)

— Je consens à tout si l'on condamne mes deux frères à être pendus !...

Par contre, on peut affirmer que Mérimée fut subjugué par la beauté de Catherine Bartoli, fille de Colomba. Dans une lettre l'écrivain la dépeignait ainsi : « ...belle comme les amours, avec des cheveu^ qui tombent à terre, trente-deux perles dans la bouche, cinq pieds trois pouces... »

On a avancé que Mérimée alla jusqu'à demander la main de Catherine à sa mère. Colomba ne voulait pas être séparée de sa fille et, à ses yeux, un fonctionnaire-homme de lettres ne donnait aucune garantie de sérieux pour un établissement sur le conti- nent. Enfin, elle destinait Catherine à Joseph Istria. Ce mariage

se fit quelques mois plus tard.

Après avoir quitté Fozzano et ses hôtes, Mérimée fut reçu chez les Trani de Bonifacio et puis chez les Rocca-Serra de Sartène. Là, il eut l'occasion d'entendre le récit d'une autre « vendetta », au cours de laquelle Jérôme de Rocca-Serra, blessé au bras gauche, s'était débarrassé de ses deux ennemis par un coup double. Dans une lettre du 30 septembre 1839 à son ami Requiem, Mérimée écri- vait : « ... M. Jérôme R. qui fit coup double sur deux de ses enne- mis... »

Le 1" juillet 1840, La Revue des Deux Mondes publiait Colomba.

Pour ses lecteurs, Mérimée avait fait un amalgame de tous les souvenirs de son récent voyage en Corse. Fozzano était devenu Pietranera, Colomba avait pris les traits de sa fille Catherine, et le héros du roman. Ors' Anton', amoureux d'une jeune anglaise rencontrée sur le bateau, se débarrassait de ses ennemis à la façon

de Jérôme Rocca-Serra.

A travers la fiction romanesque, il pouvait être intéressant d'éta- blir l'identité et le réel comportement de l'héroïne de Mérimée.

A ce sujet, des précisions furent données au mois de mai 1911 par M. Pierre Thibault qui terminait ainsi sa relation d'un voyage à Fozzano :

« A Olmeto, dans la maison où vint mourir Colomba, vivent aujourd'hui deux demoiselles âgées. Ce sont les filles de Cathe- rine Istria. Elles élèvent deux orphelines, leurs nièces, les arrière- petites filles de Colomba. Les traits de la plus jeune, m'ont assuré ses tantes, reproduisent à s'y méprendre le visage de l'aïeule.

« Fût-ce un geste inconscient d'hérédité ? Dès qu'elle a connu . le but de ma visite, la jeune fille est allée décrocher un vieux fusil

et me l'a tendu en disant : « C'était son fusil ! »

« La maison est restée la même. Voici la chambre et le lit où

(6)

Colomba est morte. C'est d'ici qu'on l'a transportée dans le ca- veau de Fozzano, près de son fils, sous la dalle de marbre qui l'at- tendait... Mais quelle surprise et quelle émotion ! D'un vieux cof- fret, l'une des deux tantes a tiré deux papiers jaunis. Ce sont des lettres de Mérimée ».

Ces lettres, reproduites en photographies, montrent l'écriture un peu féminine de l'auteur de Colomba. Nous les transcrivons.

L'une porte cette adresse :

Madame Veuve Colomba Bartoli, née Carabelli, chez M. Joseph Istria

OLMETO (Corse).

En voici la teneur :

« Paris, 52, rue de Lille, 6 février 1855.

« Madame,

« Je serais très heureux de pouvoir être utile à M. votre gendre et lui assurer une vie tranquille en France, mais malheureusement je ne dispose d'aucune place et je serais très embarrassé pour lui donner un conseil sur le choix d'une carrière. Si quelque vocation l'appelait sur le continent et que ma faible recommandation pût lui servir, je serais charmé de la lui offrir. Toutefois, avant de quitter la Corse, il faudrait être assuré de trouver une occupation convenable à Paris ou en France, et la chose est, comme vous le savez, fort difficile.

« Je regrette, madame, de ne pouvoir mieux répondre à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser et vous prie d'agréer l'expression de tous mes sentiments les plus distingués.

P. MÉRIMÉE. » L'autre lettre est adressée à la fille de Colomba..

Madame Catherine Istria, à OLMETO (Corse) Paris, le 13 juin 1869.

« Madame,

« Je regrette beaucoup de ne pas connaître le nom des exami- nateurs qui doivent se rendre en Corse. Je me suis adressé inuti- lement à plusieurs de mes amis pour savoir leurs noms. J'ai écrit à la seule personne que je* connaisse à Aix pour lui donner le nom de votre fils, en le priant, s'il connaissait un des examinateurs, de le lui recommander en son nom et, au mien. Je ne pense pas qu'un

(7)

Corse soit assez timide pour se troubler quand des professeurs, presque toujours bienveillants, l'interrogent, mais on me dit que les examens sont aujourd'hui plus sévères qu'ils n'étaient de mon temps. J'espère que votre fils s'en tirera heureusement.

« Veuillez agréer, madame, l'expression de mes respectueux hommages.

P. MÉRIMÉE » Quand ces lettres furent écrites, Mérimée était un homme ar- rivé. Académicien, Sénateur de l'Empire, habitué des soirées de Compiègne et de Biarritz, il mettait tout de même une certaine politesse à éluder les démarches fastidieuses. Ainsi le comman- dait sans doute l'urbanité du siècle dernier. « Souvent la politesse tient lieu de sentiments plus respectables... » (1).

Les héros de roman sont enfermés dans les pages d'un livre.

Ils ne doivent pas survivre au destin que l'écrivain leur a fixé. Ils ne doivent pas être encombrants et venir quémander des prében- des. Tout de même, nous nous plaisons à penser que Mérimée écrivant cette dernière lettre, dut rester songeur en évoquant cette étrange Colomba et cette Catherine « belle comme les amours et dont les cheveux tombaient jusqu'à terre... »

HENRY POYDENOT

(1) Prosper Mérimée : « La Double Méprise ».

Références

Documents relatifs

5 Pourtant, c’est dès 2004 que de nouveau François Bon, après avoir connu pourtant une audience importante à l’occasion de la représentation théâtrale de Daewoo, revient

Analyse Numérique et Optimisation (MAP431) Contrôle Hors Classement du 12 avril 2011.. Sujet proposé par

Analyse Numérique et Optimisation (MAP431) Contrôle Hors Classement du 12 avril 2011.. Sujet proposé par

Mais, s'il se plaît à faire ressortir, avec une extrême précision dialectique, et sur un tour spirituel qui était bien sa marque, les contradictions où l'on arrive quand on ne

Lechat y est affecté au département de « pathobiologie », où il prépare une thèse de doctorat en épidémiologie, concept qui à l’époque n’était pas

Il se laisse pas aller, le père, il fait des boulots à droite à gauche, et la dernière fois qu’il l’a vu, c’était par hasard à Bercy où il était allé pour une fois parce

Université d'Aix-Marseille 2, Centre d'Océanologie de Marseille Master d'Océanographie, spécialité Biologie et écologie marines Année 2005-2006, examen de session de rattrapage

P et Q se meuvent sur les trois côtés