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Le temps de travail continue, en effet, largement à déterminer les autres aspects de la vie

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Academic year: 2021

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INTRODUCTION GENERALE

La question du temps est posée dans l’actualité du débat politique et social à deux niveaux.

Pour l’entreprise, l’organisation du temps de travail est devenue un des enjeux majeurs de la

« modernisation organisationnelle ». Le relâchement de la codification juridique du temps de travail et des contrats d’emploi a, en effet, considérablement accru la marge laissée aux entreprises pour adapter, de manière spécifique, le cadre temporel de l’activité. Pour les travailleurs, l’enjeu salarial se double d’une préoccupation pour la maîtrise du temps et l’articulation des temps sociaux. Le temps de travail continue, en effet, largement à déterminer les autres aspects de la vie. Le paradoxe veut que la pression du temps est davantage ressentie alors que la durée de travail individuelle continue à diminuer, en moyenne, sous l’effet principalement de l’extension des régimes de travail à temps partiel.

Comment se fait-il, dès lors, que les temps économiques empiètent, de plus en plus, sur les temps humains, ces temps sociaux qui existent en dehors des nécessités du système productif ? En soi, le questionnement n’est pas nouveau. Pierre Naville (1972) évoquait, dans les années septante, le phénomène « d’encombrement du temps » et soulignait la centralité de la dimension du temps dans l’analyse économique et sociale, parce que précisément, dans la société salariale, « le temps se divise principalement en temps de travail et temps de hors travail ». La dimension du temps intervient, en effet, dans toutes les dimensions du rapport salarial, dans les formes contractuelles de la mobilisation du travail, dans les modalités organisationnelles de l’usage de la force de travail et dans l’échange salarial.

Mais les rapports au temps ont changé, au cours de ces dernières décennies, parce que le travail s’est complexifié, que les intérêts des employeurs se sont diversifiés dans un contexte de mutations économiques et de recherche de flexibilités, et parce que la composition sociologique du salariat s’est modifiée, avec la montée des qualifications et la propension croissante des femmes à l’emploi. La catégorie du temps intervient ainsi plus que jamais dans les besoins de coordination du travail et de la vie sociale et introduit de nouvelles divisions au sein du salariat, qui se superposent ou renforcent celles issues de la hiérarchisation professionnelle. De ce point de vue, il paraît indiqué de convoquer à l’analyse la notion de disponibilité de temps. La thèse consiste à dire que la coordination de l’activité et les processus de différenciation du salariat reposent, désormais, davantage sur des formes de disponibilité temporelle que sur des cadres temporels formels. La notion de disponibilité de temps permet, en effet, de dépasser, en l’englobant, la question de la mesure du travail par le temps, car l’investissement des salariés paraît moins cadré qu’auparavant par les limites de la durée du travail, lorsque le résultat prime sur le comptage des heures ou que le temps devient interchangeable et l’horaire irrégulier. L’optique des disponibilités de temps permet également de déplacer l’angle de vue de la logique des organisations vers les préoccupations des salariés, confrontés au défi que pose au quotidien l’articulation d’une pluralité de temps.

Elle invite à s’intéresser aux référentiels temporels mobilisés par les salariés et les acteurs

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sociaux de la régulation du temps de travail. Cette approche s’inscrit dans la perspective de recherche tracée par Mateo Alaluf (2000), qui considère les marchés du travail comme des lieux de mise en concordance de disponibilités de temps.

Le temps de travail est entendu, dans cette approche, comme une condition de travail, c’est-à- dire qu’il se manifeste à travers ses conséquences sur la santé et le bien-être des travailleurs. Il constitue un élément contingent du travail, l’objet des modes de mobilisation et d’organisation du travail, l’enjeu conflictuel de l’échange salarial et de compromis sociaux.

Cela paraît aller de soi. Et pourtant, il perd quelque peu cet attribut lorsque l’emploi est considéré comme une transition sur les marchés du travail et qu’il est rapporté à des échelles temporelles de plus en plus longues. Au quotidien, le temps est vécu, doté de qualités, porteur de significations. Il se décrit en termes de temporalités, à l’échelle des unités de temps qui marquent les rythmes socio-temporels. Les référentiels temporels que se construisent les groupes sociaux et professionnels, c’est-à-dire les représentations qu’ils se font de ce que devrait être leur emploi du temps, sont confrontés en permanence, dans la situation de travail, en regard des temporalités de l’organisation du travail. La disponibilité de temps qui est attendue des salariés au nom de l’efficacité productive participe ainsi de l’ensemble des conditions de travail et de l’emploi, et s’articule avec plus ou moins de difficultés aux autres temps de la vie.

Au regard des processus sociaux de construction des normes temporelles du travail, des formes différenciées de disponibilité temporelle sont mobilisées dans des modes d’organisation du travail et d’intégration professionnelle également diversifiés. On n’assisterait pas, en effet, au remplacement d’une norme temporelle « standard », reposant sur des emplois stables, à temps plein et des horaires collectifs, par une autre, flexible celle-là, caractérisable de manière univoque par l’instabilité de l’emploi, le travail à temps partiel et des horaires individualisés. Et, de ce point de vue, par-delà le constat d’une diversification des régimes temporels impulsée par le comportement des entreprises et les orientations de la politique de l’emploi, les variantes que prend la norme temporelle flexible émergeante reflètent les divisions sociale et sexuelle du travail. C’est, à cet égard, le temps de l’emploi, défini par le contrat et, plus encore, l’horizon temporel de la relation salariale, entre stabilité et précarité, qui différencie les rapports sociaux de travail.

Ces considérations nous conduisent à définir les questions de recherche centrales. Comment peut-on étayer, dans le cas particulier de la Belgique, l’hypothèse de l’émergence de nouvelles normes temporelles de travail, à partir des évolutions du cadre juridique, élaboré par la politique de l’emploi et la négociation collective, et des pratiques sociales qui se présentent désormais dans le contexte du développement des activités de services et d’une recomposition sociologique du salariat ? Quelle descriptibilité de ces évolutions fournit l’appareil statistique ? Ces questions font l’objet de la première partie de l’exposé, consacré précisément aux cadres analytiques permettant de caractériser la formation des normes sociales et juridiques du temps de travail.

Le chapitre 1, basé sur une recension de la littérature, vise à établir le cadre théorique permettant d’analyser les transformations actuelles du temps de travail, des rapports au temps

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et des normes temporelles du travail. Il convenait, en premier lieu, de retracer quelques étapes marquantes du processus historique économique et social qui a conduit à définir le temps de travail comme le temps social dominant, un temps mesuré dans le cadre de l’échange salarial et circonscrit par le lien de subordination. L’avènement de la société salariale a ainsi permis de séparer strictement le temps de travail rémunéré et le temps hors travail. Des emplois stables, à temps plein, suivant des horaires collectifs et réguliers et une forte division sexuée du travail assuraient une synchronisation des temps de la vie. Le temps hors travail pouvait, dès lors, se confondre avec un temps libre, soustrait au travail. Les développements de la flexibilité et la recomposition sociologique du salariat, marquée par une propension croissante des femmes à l’emploi, contribuent à présent au brouillage des délimitations du temps de travail et révèlent la pluralité et la pression des temps de la vie privée. Le fonctionnement du marché du travail et les interrelations entre les temps sociaux apparaissent, dès lors, plus clairement, à travers des allocations de disponibilités de temps qu’à partir de la définition formelle du temps de travail. Les cadres analytiques qui permettent de dépasser le constat d’une diversification de l’organisation temporelle du travail mettent en évidence les formes actuelles de la disponibilité temporelle. On distinguera le cadre prescriptif, relevant d’une logique de politique de l’emploi, que représentent les approches des marchés transitionnels et de la flexicurité, et les cadres d’analyse qui prennent davantage en compte les déterminismes sociaux et professionnels, conduisant à dégager des variantes de la norme temporelle flexible émergeante.

Les chapitres 2, 3 et 4 prennent pour cadre la Belgique. La transformation des normes temporelles du travail s’appuie sur un processus de déréglementation, par lequel la régulation du temps de travail s’est déplacée vers les branches d’activité et les entreprises. La norme juridique du temps de travail cristallise les orientations de la politique publique de l’emploi, qui accompagnent les stratégies de recherche de flexibilité des entreprises et tempèrent la revendication syndicale d’une réduction collective du temps de travail. Par son action sur les flux de main-d’œuvre et sur la réglementation, l’État a largement contribué à défaire les codifications de l’emploi et du temps de travail qui s’étaient installées avant la crise des années septante. En permettant une diversification des modes de mobilisation du travail et des usages du temps, la politique de l’emploi a contribué à la formation d’un temps indifférencié et interchangeable ainsi qu’à l’extension de positions transitoires sur le marché du travail où sont confrontées l’offre et la demande de disponibilités de temps (Chapitre 2).

Dans le chapitre 3, nous examinons la représentation statistique de l’évolution des normes temporelles du travail. Dans le cas de la Belgique, en l’absence d’une enquête spécifique sur les conditions de travail, l’appareil statistique ne reflète que de manière très imparfaite la flexibilité du temps de travail. Les sources statistiques, d’enquête ou administratives, qui n’ont pas été conçues au départ pour analyser l’évolution des conditions de travail s’adaptent cependant, lentement, aux préoccupations actuelles. L’exploitation de l’enquête européenne sur les forces de travail présente quelques difficultés méthodologiques, mais permet néanmoins de mesurer l’extension de formes d’emploi et d’horaires atypiques. Dans la perspective d’études limitées au cadre national, les données administratives permettent une désagrégation sectorielle plus poussée pour analyser le caractère structurant des modes

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d’organisation du temps de travail. L’enquête européenne sur les conditions de travail fournit un cadre d’analyse cohérent pour mettre en relation les conditions de travail et les problèmes de santé avec les formes organisationnelles, à l’échelle européenne, compte tenu de la faiblesse de l’échantillon. Plus qu’une analyse poussée de ces différentes sources statistiques, le propos est de présenter les données qui servent de cadrage statistique à la réalisation d’enquêtes qualitatives.

Le chapitre 4 porte sur les transformations de la composition socio démographique du salariat. La norme temporelle issue du compromis fordiste s’était affirmée dans un contexte de faible activité des femmes, ces dernières étant reléguées à une fonction de reproduction, et de prédominance des figures masculines de l’ouvrier d’industrie et de l’employé administratif.

Le développement d’une économie de services et de la connaissance s’accompagne d’une propension croissante des femmes à l’activité professionnelle et d’une « intellectualisation » des professions. Le salariat s’étend et se féminise à travers le statut d’employé, au sein duquel se distingue la figure du cadre. Que cette recomposition du salariat serve aux thèses managériales pour justifier des pratiques temporelles plus flexibles n’enlève rien au fait que celle-ci est susceptible de générer d’autres rapports au temps. On voit, en particulier, que l’emploi du temps, pour les femmes, se situe à la croisée d’une double exigence de disponibilité à l’égard du travail et de la famille (Chapitre 4).

À partir de recherches empiriques réalisées tant dans l’industrie que dans les services, on cherchera, dans le chapitre 5, à dégager les caractéristiques temporelles des organisations du travail flexibles. Les observations faites dans des services de nature différente, dans des activités sous-traitées, dans l’industrie, comme les enseignements tirés de la littérature, tendent à valider l’hypothèse de l’émergence d’un paradigme temporel fondé sur la relation de service. Ce sont, en effet, les traits caractérisant, au départ de manière spécifique, la relation de service, qui paraissent à présent plus généralement valorisés dans les stratégies de recherche de flexibilité et dans la société. Mais les transformations du travail ne s’incarnent pas dans un modèle univoque de l’employé des services qui se substituerait à celui de l’ouvrier d’industrie. Si la disponibilité temporelle de l’ensemble des travailleurs paraît répondre, peu ou prou, à des exigences de service, les conditions de l’emploi opèrent des distinctions irréductibles, qui font apparaître, à côté de la figure idéal typique du cadre, gestionnaire de son temps, celle de la mise à disposition.

Quels sont les ressorts sociaux de la disponibilité temporelle offerte par les salariés et mobilisée dans l’organisation du travail et comment s’articulent les comportements des salariés, entre des stratégies d’appropriation du temps de travail conduisant à des révisions de l’organisation du travail et des attitudes de renoncement ou de retrait motivées par la nécessité de synchroniser les temps de la vie ? Dans quelle mesure le temps crée ou accentue-t-elle les catégorisations de l’emploi ? Ces questions seront abordées dans la deuxième partie, à partir d’une étude empirique réalisée auprès de trois groupes professionnels, les cadres de la banque, les infirmières hospitalières et les ouvrier(ère)s du nettoyage. Les modes de mobilisation du travail et les usages du temps sont analysés à partir de la confrontation des cadres temporels institués au travers de la négociation collective et de l’expérience du temps vécue par les salariés, au travail et dans son articulation avec les autres aspects de la vie. C’est

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à partir d’une approche qualitative, basée sur des entretiens et appuyée sur un cadrage juridique et statistique, que l’on a cherché à mettre à jour les référentiels temporels portés par les acteurs sociaux de la négociation collective et à appréhender la réalité des temps vécus par les salariés, les temps effectifs de travail et leur concordance avec les temps de la vie privée.

En étudiant, dans le chapitre 1, le cas des cadres, on se réfère à un groupe professionnel en voie de féminisation, qui s’étend au sein du salariat tant en raison de la montée des qualifications que du fait des modes de gestion du personnel. Si la figure du cadre paraît représentative d’un salariat de confiance, disposant de marges de liberté dans la gestion des tâches et du temps, le contexte de la banque conduit à mettre en exergue, plus particulièrement, les enjeux sociaux posés par le développement de la catégorie des cadres intermédiaires, dont les attitudes et les références temporelles se situent dans un continuum entre celles des employés d’exécution et celles du personnel de direction.

Les infirmières hospitalières constituent un groupe professionnel traditionnellement très féminisé et exposé à des horaires de travail incommodes, a priori peu compatibles avec les charges familiales. À la différence des cadres de la banque, les conditions de travail des infirmières sont au départ davantage définies par les contraintes de l’activité que par les modes de gestion du personnel, car le service aux patients doit être assuré en permanence. Et dès lors, le mode d’organisation du travail, incluant le système de planification des horaires, la gestion des temps de repos compensatoires ou la mobilisation d’équipes de renfort, prend une importance prépondérante dans les stratégies individuelles et collectives de conciliation de l’emploi et de la vie privée (Chapitre 2).

La prise en compte du groupe professionnel des ouvriers et des ouvrières du nettoyage, permet de mettre en évidence les temporalités générées par les rapports sociaux de sous- traitance. Contrairement aux infirmières et aux cadres, l’intégration dans l’emploi est peu assurée dans le cas des travailleur(se)s des entreprises de nettoyage et la durée des prestations paraît calibrée sur les régimes de travail à temps partiel du fait de l’organisation temporelle des chantiers. Comme à l’hôpital, le cadre temporel intitué dans le nettoyage reflète les besoins d’une organisation flexible, mais ici l’entreprise s’efface devant le chantier et le cahier des charges du client en tant que lieu de détermination de l’ensemble des conditions de travail (Chapitre 3).

La comparaison des temporalités de ces trois groupes professionnels, différenciés par la position sociale, le niveau de qualification et la composition sexuelle, s’appuie sur les cadres d’analyse des normes temporelles du travail.

Références

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