SCÉNARIOS
POUR L'EMPLOI
S C É N A R I O S P O U R L ' E M P L O I
Jacques Lesourne, Robert Solow, Jacques Drèze, Henri Sneesens, Jean-Paul Fitoussi, Michèle Debonneuil,
Michel Didier, Christian de Perthuis, Derek Riley, Mathieu Boaglio, Frédérique Sachwald, Maurice Bellanger,
Jean-Martial Breuil, Jean-Paul Aimetti, Reza Lahidji, Jean de Kervasdoué, Raymond Leban
Préface de René Monory
ECONOMICA 49, rue Héricart, 75015 Paris
©Ed. ECONOMICA, 1995
Tous droits de reproduction, de traduction, d'adaptation et d'exécution réservés pour tous les pays.
Préface
René Monory*
L'opinion publique au sens large, y compris celle du public plus initié du m o n d e économique, attend des universitaires et des praticiens un éclairage de l'avenir.
Le niveau atteint par le chômage dans nos sociétés développées, et particulièrement en France, a exercé des effets dévastateurs sur le tissu social et nourrit une inquiétude diffuse.
J'y vois, pour ma part, une raison s u p p l é m e n t a i r e p o u r les hommes politiques de repenser les modèles d'organisation de la société, le contrat social, en dehors de toute utopie, par une attitude prospective. Celle-ci pourra utilement s'appuyer sur les travaux de chercheurs que je connais bien, dont les réflexions réunies dans cet ouvrage sont particulièrement stimulantes.
Je s u i s h e u r e u x d'y r e t r o u v e r R o b e r t S o l o w , P r i x Nobel d'Economie, qui avait présenté au Sénat avec Jean-Paul Fitoussi et Edmond Malinvaud notamment, les conclusions d'un rapport sur l'emploi et la cohésion sociale. Jacques Drèze dont la contribution aux analyses européennes fait autorité, Jacques Lesourne dont la recherche prospective fournit de précieux repères, Michel Didier qui a pris l'initiative de réunir ces analyses, propose un diagnostic du chômage français et s'est astreint à explorer un véritable scénario de retour vers le plein-emploi. Les études sectorielles complémentaires m o n t r e n t aussi tout l'intérêt de croiser les a p p r o c h e s macro- économiques avec la réalité concrète vécue par nos entreprises.
* Président du Sénat.
J'ai fait mien leur principal thème : il ne peut y avoir d'arbitrage entre chômage et pauvreté. Des emplois en nombre suffisant peuvent être offerts, tout en proposant un niveau de rémunération qui maintienne la socialisation effective du travailleur.
Cet objectif n'est pas incompatible avec un salaire minimum et pour certaines catégories, particulièrement les jeunes chômeurs, des subventions à l'emploi pourraient utilement en diminuer le coût sous forme par e x e m p l e d ' a l l é g e m e n t de charges, octroyé en contrepartie d'une obligation de formation par les entreprises. J'ai déjà fait des propositions dans ce sens.
Je souhaiterais vous faire part aussi de mon sentiment sur les scénarios du futur, car l'emploi doit être replacé dans toutes les dimensions de notre société.
T o u t d ' a b o r d , la d é m o g r a p h i e c o m m a n d e . La p o p u l a t i o n mondiale s'accroît considérablement et on assiste à une montée des jeunes comme l'a montré une étude sur "les jeunes dans le monde"
réalisée récemment pour le compte du Sénat. La proportion des jeunes de 15 à 25 ans dans la population mondiale représente aujourd'hui 19,1 % contre 16,8 % en 1980. Mais cette proportion selon les projections de l'ONU retomberait à 16,7 % en 2020. C'est-à- dire que nous sommes dans une situation démographique au niveau mondial, inédite, exceptionnelle, qui doit normalement favoriser un très g r a n d d y n a m i s m e p e n d a n t les a n n é e s qui v i e n n e n t . Par contraste, la situation européenne où la transition démographique caractérisée par la baisse de fécondité est ancienne, sera marquée en l'an 2000 par un vieillissement (20 % de la population âgée de plus de 60 ans) qui induit un niveau élevé de dépenses de santé et de retraites.
E n s u i t e , les pôles de croissance é c o n o m i q u e forte se sont déplacés de l'Europe et des Etats-Unis vers d'autres régions du monde : l'Asie du Sud-Est, l'Amérique Latine et la Chine côtière.
Les pays en développement d'Asie ont connu en 1992-1993 une croissance annuelle de 6 % (13 % pour la Chine), et ils représentent déjà globalement la taille de l'économie allemande.
Comme le souligne u n e récente é t u d e de la Direction des Relations Economiques Extérieures du ministère de l'Economie, les pays en industrialisation rapide, contrairement aux perceptions courantes, sont très ouverts aux importations. Aucun n'accumule d'excédents structurels ; il importe donc aujourd'hui de mesurer les
conséquences négatives d'une stratégie qui serait trop exclusivement centrée sur le marché européen et sa protection à l'égard des tiers.
Pour qu'une zone économique régionale trouve avantage à se protéger, elle doit bénéficier d'un ressort de croissance supérieur au reste du monde. Tel n'est pas le cas de l'Europe, où même si le plein emploi était atteint, la croissance potentielle serait de 3 % par an.
La tentation du régionalisme commercial est dangereuse, car il se ferait au détriment de l'Europe. C'est au contraire dans ces zones en forte industrialisation que nous trouverons nous européens, par les e x p o r t a t i o n s , les p o i n t s de croissance s u p p l é m e n t a i r e s faute desquels la poursuite du financement de notre système de protection sociale serait compromise.
Cette constatation dicte notre stratégie : la France n'est pas mal placée comme ses principaux partenaires allemands, italiens ou néerlandais, mais elle doit impérativement orienter son appareil productif et notamment les petites et moyennes entreprises vers l'exportation de biens et de services.
Le chômage dans sa d i m e n s i o n structurelle en France et en Europe est le signe d'une mutation dans notre civilisation. "La crise c'est quand l'ancien meurt, et que le neuf hésite à naître". Elle nous oblige à repenser notre rapport au travail et à préciser les notions d'emploi et d'activité, les temps et les lieux de formation pour l'individu dans un contexte où le processus de production, les formations comme les loisirs, seront de plus en plus déterminés par les multimédias.
Je suis heureux que des économistes de renom aient associé leurs efforts pour traiter tous ces thèmes dans un esprit positif et pour le développement de l'emploi en France.
Introduction
Après des années de progrès et de plein-emploi nos sociétés développées semblent perdre confiance. Notre croissance est-elle durablement menacée ? La course à la productivité rend-elle nos économies incapable de créer des emplois en nombre suffisant.
Sommes-nous condamnés à voir le travail partir dans des pays moins exigeants en termes de rémunérations et de protection sociale ? Comment réagir au chômage de masse qui submerge l'Europe et particulièrement la France ?
A l'occasion du bicentenaire de la création du Conservatoire National des Arts et Métiers, plusieurs centaines d'économistes, d'universitaires, de dirigeants d'entreprise et d'hommes politiques se sont réunis pour tenter de répondre à ces questions.
Il en est sorti cet ouvrage. Des diagnostics, des idées, des propo- sitions pour construire des scénarios pour l'emploi. Pour redécouvrir que le progrès technique et la concurrence ne sont pas des freins mais les moteurs profonds de la croissance. Pour prendre conscience de ce qu'il est possible de faire reculer le chômage si on le veut vraiment. Bref, pour r e p r e n d r e confiance dans l'avenir de nos sociétés.
Le chômage est fondamentalement un déséquilibre économique global. C'est pourquoi sept chapitres traitent en profondeur différents aspects macroéconomiques du chômage actuel et suggèrent des pistes pour l'emploi. Le premier chapitre s'inscrit dans une vision prospective et il suggère de ce point de vue la diversité des scénarios possibles. Le second chapitre rappelle le rôle central du progrès technique dans la croissance longue. Il montre en s'appuyant sur des comparaisons mondiales que les "dragons asiatiques" n'ont pas
découvert un secret qui nous aurait échappé, mais suivent plutôt une voie que nous avons tracée. Enfin, que les économies développées ne sont pas démunies de moyens pour assurer leur croissance future. Le troisième chapitre se tourne vers les effets de la concurrence mondiale et les menaces qu'elle fait peser dans les pays développés sur les salariés les moins qualifiés. Plusieurs orientations sont proposées pour répondre à ces menaces. Le quatrième chapitre envisage différentes stratégies macroéconomiques face au problème du chômage. Le cinquième chapitre insiste sur l'importance des opportunités d'emploi dans le secteur des services et l'inadéquation des politiques mises en œuvre jusqu'ici. Le sixième chapitre examine les causes possibles du "chômage d'équilibre", et conduit une recherche systématique des obstacles à l'emploi. Le dernier chapitre fait écho au précédent. Il envisage un scénario de retour vers le plein emploi par un ensemble de changements de comportements et de mesures destinées à libérer l'emploi et à réduire le chômage.
L'emploi se crée et se développe dans des entreprises et des organisations. C'est pourquoi les analyses macroéconomiques ont été complétées par un dossier original qui présente pour la première fois la situation réelle de neuf secteurs économiques face à l'emploi : agro-alimentaire, automobile, mécanique et aéronautique, bâtiment et construction, électronique et informatique, industries de base, distribution, services de proximité, santé, grands équipements et réseaux de service public. Les rapports entre le progrès technique, la concurrence mondiale et l'emploi prennent alors une dimension concrète ancrée dans la diversité des secteurs économiques.
On y d é c o u v r e , ou r e d é c o u v r e , que la réalité est s o u v e n t différente des stéréotypes. Que le progrès technique est une remise en cause permanente qui supprime du travail mais aussi un élan qui ouvre des champs nouveaux à la consommation et augmente le niveau de vie. Que la concurrence mondiale peut être destructrice, mais qu'elle recèle aussi des opportunités pour le développement et l'emploi. Qu'aucune activité ne peut s'en abriter, même les secteurs en a p p a r e n c e "locaux" c o m m e le b â t i m e n t . Que le p o t e n t i e l d'amélioration de la qualité de la vie matérielle, donc des produits et des services utiles, rend illusoire les craintes de saturation des b e s o i n s . Bref, que les possibilités d ' e m p l o i sont i m m e n s e s à condition que les institutions et les mécanismes économiques et s o c i a u x ne les l i m i t e n t pas. C'est en ce p o i n t que v i s i o n s macroéconomiques et réalités microéconomiques se rejoignent et se complètent. En confrontant les points de vue de macroéconomistes et ceux d'économistes d'entreprises, cet ouvrage devrait contribuer à renouveler l'analyse de l'emploi et pourquoi pas ? - à faire émerger
des solutions contre le chômage. C'est en tous cas le souhait profond de tous ses auteurs.
Donnons ici une indication pratique. Plusieurs chapitres renvoient à des références bibliographiques. Afin d'alléger la présentation de l'ouvrage et d'en faciliter la lecture, les indications de sources sont regroupées en fin d'ouvrage (p. 295), la numérotation étant faite séquentiellement au cours des chapitres.
Nous ne voudrions pas terminer cette introduction sans rendre hommage à tous ceux qui ont directement soutenu ce projet et rendu sa réalisation possible. La liste en est donnée à la page 289. Qu'ils soient vivement et sincèrement remerciés de leur contribution à la réflexion et de leurs réactions aux travaux qui ont conduit à cet ouvrage.
CHAPITRE 1
Le c h ô m a g e en France :
de la rétrospective à la prospective
Jacques Lesourne
En accolant dans le sous-titre de cet ouvrage les mots "chan- gement technique", "mondialisation" et "emploi", on nous invite à chercher dans le progrès technique et l'ouverture des échanges les éléments d'un diagnostic sur l'évolution passée du chômage et sur les scénarios susceptibles de décrire les futurs possibles.
Mais il ne faudrait pas oublier que changement technique et m o n d i a l i s a t i o n a g i s s e n t p a r l ' i n t e r m é d i a i r e de m é c a n i s m e s économiques et que leurs effets en termes d'emploi dépendent par conséquent de l'adaptabilité de nos économies.
En tout état de cause, une réflexion prospective sur l'emploi doit s'enraciner dans une rétrospective. Une rétrospective qui ne se borne pas à décrire les faits, mais tente un diagnostic. Un diagnostic d'autant plus nécessaire que depuis vingt-cinq ans les débats se déroulent dans la plus grande confusion, à cause de la complexité du sujet et de l'intérêt de la plupart des groupes organisés à faire du chômage non un problème mais une solution.
Quelques r e m a r q u e s préliminaires
Comme une pièce de monnaie, le travail a deux faces. Côté pile, il est un service rendu par un homme ou une femme à une organisation. Côté face, il est, pour la plupart des individus, leur source principale de revenu. Comme service rendu, le coût du travail est la somme du salaire et des charges sociales, obligatoires ou non.
Comme source de revenu, la valeur du travail est le revenu net d'impôt et de charges. Ces deux estimations diffèrent sensiblement dans nos sociétés.
Ce que le travailleur offre est un mélange de savoir, de savoir-faire et de comportement, et ce mélange définit sa compétence. Aucune analyse ne peut oublier cette vérité première : l'offre de travail est hétérogène et segmentée par la compétence.
Le travail est un carrefour de substitutions - entre compétences, entre travail et équipement, entre travail et importation - et, sous des influences multiples, les prix relatifs des diverses compétences se modifient constamment.
Dans une économie peuvent apparaître - et éventuellement se combiner - trois formes de chômage, le chômage frictionnel, le chômage keynésien et le chômage classique. Si le chômage fric- tionnel se comprend aisément et ne mérite pas de longs dévelop- pements, il n'en est pas de même des deux autres catégories de chômage :
- le chômage keynésien est le plus connu, car il a été la hantise de l'après-guerre. C'est aussi le plus populaire, car les remèdes de l'économiste ont des goûts d'élixir. J'en rappelle la genèse : dans une économie où les prix réels de la consommation et les salaires réels sont rigides, la demande finale de biens et de services fléchit - ou baisse - brutalement. Les entreprises ne peuvent plus écouler leur production alors qu'aux prix et aux salaires existants, elles trouveraient rentable de recruter et de produire davantage. En réduisant leurs effectifs, elles rationnent à leur tour les travailleurs sur le marché de l'emploi.
- Contrairement à la notion de chômage keynésien, celle de chômage classique heurte la sensibilité sociale. Le mécanisme est pourtant simple : sur le marché des biens, les consommateurs sont prêts à acheter aux prix qu'ils observent, mais les entreprises les rationnent car le recrutement de certaines compétences engendrerait, compte tenu du niveau du coût du travail réel, une dépense supérieure à la recette procurée par la production correspondante.
Le chômage keynésien peut être une machine à fabriquer du chômage classique : une partie des personnes qui perdent leur emploi en période de récession voient brutalement se réduire leur compétence si celle-ci était très liée à l'entreprise où ils travaillaient.
Ils peuvent donc grossir le nombre des chômeurs sur le marché d'une compétence où le coût réel du travail est trop élevé.
Quel est l'effet sur ces processus du changement technique et de la mondialisation ? Le premier supprime des postes d'exécution au profit de postes amont ou aval (recherche, logiciels, publicité, service après-vente) ; la seconde permet des exportations de produits nécessitant une main-d'œuvre spécialisée tandis que croissent les
importations de produits incorporant du travail peu qualifié. Néan- moins, ceci ne peut durer indéfiniment car, au fur et à mesure qu'un pays se développe, son taux de change se modifie. Résultat : l'un et l'autre impliquent, pour le maintien de l'emploi, une distribution plus inégale du coût du travail en fonction de la compétence. Si la société accepte cette évolution sans mesures correctrices, l'inégalité des revenus s'accroît mais le taux de chômage reste faible en haute conjoncture (cas des Etats-Unis) ; si la société la refuse, une partie de la population active est exclue du marché du travail (cas de la France) parce qu'il n'est pas rentable de créer des emplois utilisant davantage de travailleurs peu qualifiés.
Une brève rétrospective
Ces préliminaires étant rappelés, abordons la chronologie des événements. Quatre périodes peuvent être distinguées en ce qui concerne la France : la période de chômage faible des années glo- rieuses, la période de chômage croissant démarrant un peu avant les années 70 et s'achevant vers le milieu des années 80, l'intermède de la réduction du chômage de la deuxième moitié des années 80, les années noires de forte remontée du chômage depuis le début des années 90.
Jusqu'en 1967, le chômage est pratiquement inexistant, se réduisant à du chômage frictionnel et certaines années à une faible composante keynésienne. Mais le chômage augmente fortement à partir de 1967, année où commence à apparaître, me semble-t-il, du chômage classique. Les causes de cette situation doivent être recherchées dans trois domaines :
e Au cours des décennies 50 et 60, l'essentiel du progrès tech- nique vient d'innovations marginales qui, dans la majorité des branches, améliorent la productivité des facteurs sans changer la nature de ces facteurs. L'offre d'emploi reste donc soutenue y compris pour les faibles compétences.
e L'ouverture des échanges commence au cours de cette période mais l'ampleur de cette ouverture reste limitée ; aussi, le marché international n'exerce-t-il pas de pression sur la hiérarchie des coûts du travail en France.
0 Pendant une grande partie de la période, le coût du travail peu qualifié reste inférieur à son coût d'équilibre, un renversement s'amorçant vers 1963. Ce renversement prépare le tournant de 1967, tournant suivi du choc de 1968, qui referme brusquement l'éventail des salaires à la suite de la forte augmentation du salaire minimum et des bas salaires.
Une deuxième période commence en 1967 et s'achève en 1984.
De 1967 à 1973, le chômage augmente de 20 %. De 1973 à 1979, il fait plus que doubler. De 1979 à 1984, il croît encore de 70 %.
On assiste en fait à une explosion de chômage classique nourrie par des poussées plus localisées dans le temps de chômage keynésien. Pourquoi ?
La population active continue à croître à un rythme soutenu. Or, plus le volume des demandeurs d'emploi augmente, plus les mar- chés du travail doivent être flexibles pour ajuster offre et demande.
Les technologies de l'information se développent à grande vitesse : alors qu'elles nécessitent du personnel qualifié pour les investissements immatériels qu'elles impliquent, elles permettent de réduire les effectifs dans des tâches répétitives. La technologie modi- fie donc les coûts du travail par compétence qui égaliseraient les quantités offertes et demandées. Comme les coûts ne s'adaptent pas, le chômage classique se développe.
Les taux d'intérêt réels, négatifs jusqu'en 1978, rendent les inves- tissements de productivité très profitables et poussent les entreprises à substituer de l'équipement à du personnel.
Au milieu des années 70, commence l'émergence des nouveaux pays industriels. Comme ces derniers disposent - en quantités rela- tives - d'une abondante main-d'œuvre peu spécialisée, le commerce international nord-sud contribue à abaisser la courbe d'offre d'emplois de faible compétence dans les anciens pays industrialisés.
Ce phénomène est intensifié par la sous-évaluation des monnaies des nouveaux exportateurs de biens manufacturés, notamment le Japon et les dragons asiatiques.
Ainsi, en l'absence de rigidités des salaires ou de l'augmentation des charges sociales, la période 67-84 aurait vu en France le plein emploi se réaliser par un élargissement sensible de la dispersion des coûts du travail en fonction de la compétence sous le quadruple effet de l'augmentation et du changement de la composition de la population active, du progrès technique, du niveau des taux d'intérêt, du développement des échanges extérieurs liés à l'apparition de nouveaux pays industriels.
L'environnement économique et les politiques gouvernementales deviennent contradictoires. Dans le nouveau contexte, les instru- ments qui, dans les années 1960, permettaient de satisfaire une plus grande aspiration à la justice sociale engendrent un effet pervers, le chômage massif.
Ainsi, à partir d'un chômage classique qui éclate en 1967, un cercle vicieux chômage keynésien - chômage classique se met en place vers 1974 et fonctionne à plein pendant une bonne dizaine d'années.
En 1985 s'amorce une longue période de croissance conjonc- turelle de l'économie mondiale. L'économie française en bénéficie jusqu'au milieu de 1990. De 1988 à 1990, l'économie française crée 700 000 e m p l o i s et voit le n o m b r e de c h ô m e u r s d i m i n u e r de 300 000.
Dans quelles conditions se produit cette accalmie ? La reprise de la croissance, facilitée par la baisse des prix du pétrole entraîne des créations d'emploi que l'on peut qualifier de keynésiennes. La suppression de l'indexation des salaires, le contrôle plus strict de la hausse des charges sociales engendrent une hausse très modérée du coût du travail en termes réels par salarié. ( A t t e n t i o n : cette proposition s'applique au coût moyen, toutes compétences confon- dues et concerne le rapport en France du coût du travail au coût des autres facteurs de production). L'ouverture de l'économie française aux échanges internationaux s'accroît ; sur un marché flexible, la globalisation de l'économie entraînerait une dispersion plus grande du coût du travail en France. Même si le coût du travail peu qualifié reste élevé, les évolutions contrastées du coût du travail et du coût du c a p i t a l (taux d ' i n t é r ê t réels p o s i t i f s ) r a l e n t i s s e n t les investissements de productivité.
En 1990, le taux de chômage s'élève à 9 %.
En 1990, aux E t a t s - U n i s , les m é n a g e s et les e n t r e p r i s e s l o u r d e m e n t endettés freinent leurs d é p e n s e s et révisent leurs anticipations. Sous le double effet de la récession américaine et de la prospérité allemande, la croissance française se ralentit. Elle se trans- forme ensuite en franche récession lorsque l'Allemagne donne la priorité à la lutte contre l'inflation et lorsque les ménages français, inquiets de l'avenir, privilégient l'épargne. 1993 sera l'année terrible.
En conséquence, le taux de chômage augmente fortement et atteint 12 % à la mi 1994 :
- à l'évidence, la hausse du chômage provient de l'insuffisance de la demande globale (mécanisme keynésien),
- le secteur des technologies de l'information approche de sa maturité ; aussi, est-il pour la première fois touché par la récession.
(Il ne faut pas s'étonner si la récession de 1990 atteint aussi les cadres et les diplômés qui constituent maintenant une fraction signi- ficative de la main-d'œuvre de nombreuses branches),
- une partie de ceux qui perdent leur emploi par un mécanisme keynésien découvrent la faiblesse de leur compétence hors de l'entre- prise qui les employait,
- enfin, la mondialisation des échanges amplifiée par des dis- torsions de taux de change continue à modifier la distribution des coûts du travail d'équilibre en fonction de la compétence.
Cette brève r é t r o s p e c t i v e va n o u s p e r m e t t r e de p r é s e n t e r maintenant quelques réflexions prospectives.
Des éléments de prospective
En prospective, l'esprit est contraint de substituer à la complexité quelques scénarios caractéristiques, mais pour que ce travail soit fructueux, l'imagination ne suffit pas, les scénarios doivent émerger d'une logique, c'est-à-dire résulter du choix raisonné de combi- naisons d'évolutions de variables associées à diverses dimensions.
A priori, les dimensions à prendre en compte sont multiples : progrès des connaissances techniques, croissance économique et mon- diale, création ou non d'une monnaie commune, degré de coordination des politiques macroéconomiques au sein de l'Union Européenne, politique macroéconomique française, niveau de rigidité du marché du travail, mode de financement de la protection sociale, politique de redistribution, durée du travail, efforts d'éducation et de formation, attitudes à l'égard du travail et du revenu, volume d'immigration.
Ce nombre est trop élevé pour une analyse pertinente. Aussi, je ne conserverai que six dimensions : la politique macroéconomique, le niveau de rigidité du marché du travail, la différence coût-revenu pour les travailleurs peu compétents, l'introduction de nouveaux instruments de redistribution, la réduction de la durée du travail, les attitudes individuelles à l'égard du travail et du revenu. Ces six d i m e n s i o n s p e r m e t t e n t déjà d ' e x p l o r e r u n large é v e n t a i l de scénarios.
Un premier scénario est celui du chômage toutes catégories. Il se situe dans la continuité : les individus, dans leur majorité, préfèrent un revenu direct, la politique macroéconomique est plutôt restric- tive, l'écart coût du travail-revenu net reste constant ou croît, la durée du travail est peu modifiée. Dans ce scénario, le chômage clas- sique subsiste dans les périodes de haute conjoncture et, dans les périodes de récession, le chômage keynésien nourrit une montée supplémentaire du chômage classique.
Le scénario de chômage classique ne diffère du précédent que par une politique macroéconomique plus souple qui atténue les réces-
sions et évite l'enchaînement pervers chômage keynésien-chômage classique.
Tout différent est le scénario de libéralisme américain. Il se distingue du premier par la flexibilité du marché du travail et la faiblesse de l'écart coût du travail-revenu net (par réduction des dépenses de l'Etat-protecteur ou changement d'assiette de son finan- cement). Il correspond à un chômage fluctuant avec la conjoncture mais faible en toute conjoncture et couplé à une large inégalité dans la distribution des revenus.
Un quatrième scénario concevable résulte de l ' a d d i t i o n au scénario précédent d'instruments de redistribution n'ayant pas d'effets pervers sur l'emploi : le coût du travail des moins qualifiés est réduit tandis que leur niveau de vie est maintenu ou amélioré. Un tel scénario, davantage dans la tradition européenne, est un scénario de libéralisme tempéré.
Dans deux autres scénarios, l'énorme majorité des individus (y compris ceux qui ont une faible rémunération) est prête à accepter une baisse des revenus en échange de temps libre. L'adaptation peut se produire de deux manières distinctes :
- dans un scénario de qualité de la vie p a r décret, une décision autoritaire de l'état réduit la durée du travail,
- dans un scénario de qualité de vie choisie, le fonctionnement du m a r c h é du travail incite les e m p l o y e u r s à r e c h e r c h e r des solutions variées qui répondent aux aspirations individuelles.
En diminuant le travail fourni par les catégories rares, le premier des deux scénarios engendrerait, au moins transitoirement, une baisse du revenu national et réduirait beaucoup moins qu'espéré le chômage des travailleurs peu qualifiés.
Un septième scénario combine une politique macroéconomique incitative et une réduction autoritaire de la durée du travail dans un contexte de marché du travail rigide, d'écart coût du travail-revenu net élevé, de préférence incontestable des individus pour le revenu direct. Ce scénario de partage autoritaire du travail est peu cohérent.
Un avant-dernier scénario donne la priorité aux services collec- tifs. Il n'est concevable que s'il est soutenu par l'énorme majorité des individus. La croissance rapide des dépenses de l'Etat-protecteur suppose alors une évolution très défavorable des salaires et de la consommation privée surtout si l'on se résout à une grande flexibilité du marché du travail pour faciliter la résorption, du moins partielle, du chômage classique.
Reste enfin un scénario de la diversité. Une grande variété d'attitudes règne dans la société. De multiples formes d'emploi apparaissent. Ce scénario est d'autant plus favorable à la diminution du chômage qu'il s'accompagne d'une politique macroéconomique qui n'est pas trop restrictive et d'une réduction du coût du travail de faible compétence.
Sans doute trop systématique, l'analyse précédente a du moins le mérite d'illustrer la variété des évolutions concevables. Si l'on pos- tule un changement lent des attitudes profondes, ce qui me paraît vraisemblable, on se trouve en fait en présence de trois trajectoires possibles :
- le chômage toutes catégories, - le libéralisme américain, - le libéralisme tempéré.
C'est ce dernier scénario qui refuse simultanément le chômage et la pauvreté qui devrait être pour la France le scénario souhaitable.
Épilogue
Que signifie en guise de politique un scénario de libéralisme tempéré ?
Si l'on se limite à l'essentiel, il suppose :
1) une politique macroéconomique ni laxiste ni restrictive (on peut à cet égard se poser des questions sur les politiques de la période été 1992-fin 1993) ;
2) une action pour baisser le coût du travail dans les emplois de faible qualification avec suppression jusqu'à un certain seuil des cotisations sociales puis de ce premier seuil à un second retour progressif aux taux actuels ;
3) une réforme fiscale pour remplacer les prélèvements perdus par d'autres prélèvements neutres vis-à-vis de l'emploi,
4) un maintien du niveau du SMIC pour ne pas élargir l'éventail de la distribution des revenus nets ;
5) la création de contreparties aux allocations de chômage ; 6) une formation orientée simultanément vers les savoirs, les savoir-faire et le comportement.
L'occasion doit être trouvée d'un grand débat sur le problème du chômage français, mais le débat doit tout autant porter sur le diagnostic que sur leurs remèdes, car l'opinion ne soutiendra une politique que si elle comprend pourquoi elle est susceptible d'arrêter la diffusion du chômage.
CHAPITRE 2
Problèmes et perspectives de la croissance économique
Robert Solow
Tout le monde conviendra que l'on observe aujourd'hui une sorte de perte de confiance dans les économies industrialisées de l'Union Européenne et d'Amérique du Nord. Les citoyens ordinaires tout comme les responsables officiels semblent au mieux hésitants, et plus probablement pessimistes quant à l'avenir économique. Leur inquiétude concerne à la fois le futur immédiat, où la préoccupation essentielle est un chômage élevé et persistant avec les problèmes sociaux qu'il entraîne, et l'avenir à long terme dont le problème majeur est la peur que le niveau de vie cesse de progresser régulièrement, notamment si les aménagements urbains et l'environnement sont pris en compte.
Je ne m'intéresserai ici qu'au long terme. Il est clair que c'est déjà beaucoup pour une seule personne. C'est pourquoi je n'aborderai en fait que quelques points spécifiques, certains concrets et d'autres abstraits, dont le public a commencé à prendre conscience. L'un d'entre eux est la signification pour nous de la montée en puissance des "quatre petits tigres" de l'Asie du Sud-Est : Taïwan, la Corée, Hong-Kong et Singapour. La relation qui existe entre progrès de la technologie et productivité constituera un autre point, de même que la relation qui la prolonge entre productivité et chômage. Il s'avère que toutes ces questions entretiennent d'étroits rapports. Comme vous le verrez je l'espère, il existe une logique sous-jacente qui permet de passer de l'une à l'autre.
Faut-il craindre le c h ô m a g e technologique ?
Mais je désire pour commencer décrire un arrière-plan factuel.
L'actuelle "perte de confiance" quant à l'avenir n'est pas simplement le fruit d'une illusion. Il est bien connu que la croissance de la
productivité - production par travailleur, si vous raisonnez en termes de production, ou production par habitant, si vous raisonnez en termes de possibilités de consommation - a progressé beaucoup plus lentement depuis 1973 que durant le quart de siècle précédent.
En France, le taux de croissance de la productivité était de 4,5 % par an de 1948 à 1973, alors qu'il est tombé à moins de 2 % par an depuis 1973. Pour les Etats-Unis, les chiffres sont de l'ordre de 2,5 % par an juste après la guerre. Ils tombent à environ 1 % par an après 1973. Manifestement, il existe des différences spécifiques à chaque pays au sein du m o n d e industrialisé avancé, mais l'évolution d'ensemble est à peu de choses près la même partout, y compris au Japon. Dans le long terme, la croissance de la productivité limite celle du revenu réel par personne.
Si l'avenir doit ressembler au passé récent, nos sociétés ne peuvent pas espérer voir se reproduire une progression du niveau de vie semblable à celle que nous avons connue durant les vingt années qui ont précédé 1973. Il s'agit là d'une adaptation difficile à accepter pour une société attachée au progrès matériel tant du point de vue économique que sociologique. Il est même possible que la difficulté de cette adaptation ait quelque chose à voir dans la tendance inflationniste des années soixante-dix et du début des années quatre-vingt.
On remarque rarement que la croissance rapide de la productivité dans les années, disons 1948 à 1973, a constitué un phénomène historique unique. Les données dont on dispose sont moins fiables à mesure que l'on remonte dans le siècle, mais l'impression nette qui s'en dégage est que le début du siècle ressemblait beaucoup plus aux décennies très récentes, et ne connaissait pas des taux de croissance tels que ceux constatés après la Seconde Guerre Mondiale. On peut avancer une explication plausible de la poussée de croissance de la productivité de l'après-guerre : la Grande Dépression immédiatement suivie par la guerre pourrait très bien avoir conduit à l'accumulation d'une importante réserve de progrès technologiques et d'inves- tissements productifs qui n'auraient pas pu être réalisés avant que les répercussions de la guerre ne se soient effacées. Je ne sais pas comment on pourrait tester cette explication. Mais il faut garder présent à l'esprit que la poussée de productivité de l'après-guerre a pu être un épisode unique, non appelé à se reproduire. Dans ce cas, elle nous a laissé avec un niveau élevé de productivité et peut-être des anticipations irréalisables quant à notre capacité à la faire progresser d'avantage.
Cette période de croissance lente de la productivité a coïncidé a p p r o x i m a t i v e m e n t avec l ' a p p a r i t i o n d ' u n chômage élevé et
persistant. Tel a été le cas du moins dans l'Union Européenne car l'expérience des Etats-Unis a été assez différente. Je mentionne cet élément maintenant car il jette quelque lumière sur l'une des craintes c o u r a n t e s qui fait partie du p e s s i m i s m e actuel c o n c e r n a n t la croissance. La menace d'un chômage technologique massif semble toujours réémerger à chaque fois que le niveau du chômage est élevé, comme c'est le cas actuellement. Il y a toujours des gens pour croire que les prog-rès de la technologie épuiseront inévitablement la capacité d'une économie à créer des emplois. Selon eux, le travail est toujours sur le point d'être rendu obsolète par la mécanisation, l ' a u t o m a t i s a t i o n ou l'informatique. Tout é p i s o d e de chômage persistant est interprété comme le début de la fin.
Je ne veux pas consacrer trop de temps à cette question, excusez donc mon dogmatisme en la matière. Cette source spécifique de pessimisme n'est absolument pas fondée, que ce soit en théorie ou dans les faits. Une analyse détaillée des données le montre assez nettement. En longue durée, il n'y a pas de relation entre taux de croissance de la productivité et niveau du chômage. Au niveau des cycles d'activité, il y a une légère liaison temporaire ; mais elle dure seulement pendant quelques trimestres (moins d'une année) et son importance est négligeable au regard des grandeurs absolues. Mais en ce qui nous concerne, une approche bien plus rudimentaire des faits suffira amplement. Gardez en mémoire que la période de chômage élevé et persistant en Europe est précisément une période de faible c r o i s s a n c e de la p r o d u c t i v i t é . Les t a u x de c h ô m a g e é t a i e n t substantiellement moins élevés dans les décennies précédentes, q u a n d la p r o d u c t i v i t é p r o g r e s s a i t r a p i d e m e n t . Bien sûr, des augmentations (ou des diminutions) soudaines du taux de croissance de la p r o d u c t i v i t é p e u v e n t créer des p r o b l è m e s d ' a d a p t a t i o n temporaires. C'est d'ailleurs le cas de tout changement non anticipé de l'environnement économique. Mais telle n'est pas la nature de notre problème actuel, et ceci ne devrait pas constituer une source d'incertitude quant aux perspectives de croissance à long terme.
L'influence dominante du progrès technique
Je reviens maintenant, après cette digression, au cœur de mon argument. L'influence dominante du progrès technique dans la croissance à long terme des économies industrielles constitue probablement le résultat le plus intéressant et le plus important qui émerge de quarante années d'analyse, théorique et empirique, de la c r o i s s a n c e é c o n o m i q u e . Il s e r a i t p l u s p r é c i s de r e m p l a c e r l'expression imagée de "progrès technique" par celle plus terne de
"productivité totale des facteurs". La productivité totale des facteurs
(ou PTF) rend compte de la part de la croissance de la production réelle qui ne peut pas être attribuée à une plus grande utilisation du travail et des équipements productifs tangibles (et de tout autre f a c t e u r d i r e c t e m e n t m e s u r a b l e e n t r a n t dans le p r o c e s s u s de production). La première vague de la théorie de la croissance était arrivée à la conclusion que l'investissement en capital proprement dit n'avait pas été et ne pouvait pas être la source d'une croissance soutenue et permanente de la productivité et du revenu. Les données h i s t o r i q u e s é t a i e n t d o m i n é e s p a r des c h a n g e m e n t s d a n s la productivité totale des facteurs et la théorie suggérait qu'il devait toujours en être ainsi. Cette conclusion était une surprise. Ma réaction personnelle fut d'explorer la possibilité que la plupart des augmentations de la productivité totale des facteurs nécessitent d'être elles-mêmes incorporées dans un é q u i p e m e n t p r o d u c t i f n o u v e a u et tangible pour être effectives. Si c'était le cas, cette hypothèse attacherait plus d'importance à l'investissement ordinaire en usine et en équipement. Mais cette notion, quoique plausible, s'est révélée très insaisissable à l'usage. A u c u n e confirmation empirique convaincante n'a été obtenue.
L'ivresse actuelle qui anime la théorie de la croissance a réagi à cette conclusion de deux manières assez différentes. Je dois prendre le parti de dire ce que j'en pense sans pouvoir les exposer expli- citement ici. L'une des branches de la théorie récente a la capacité de contredire la conclusion fondamentale sur le rôle central joué par la productivité totale des facteurs. Mais je considère qu'elle le fait de manière inacceptable, qu'elle est peu fondée théoriquement et qu'elle n'est pas validée empiriquement. L'autre branche est tout à fait différente : elle laisse à la productivité totale des facteurs le rôle qui lui était dévolu, et cherche à progresser en i n c o r p o r a n t - "en endogénéisant" - la production de nouvelles technologies comme si cette dernière était en soi une activité économique "normale", sujette aux mêmes incitations et aux mêmes politiques que d'autres types plus traditionnels d'activité économique.
Ceci me semble p a r f a i t e m e n t acceptable. Il reste à é t u d i e r méticuleusement les institutions et les marchés qui jouent un rôle dans la création, le développement et l'application économique de nouvelles technologies, conduisant à de nouveaux produits et à des techniques de production améliorées. A la poursuite de cet objectif, la nouvelle théorie de la croissance a le plus souvent décrit le processus du progrès technique comme s'il était de même nature que la création de nouveaux biens, soit des biens de consommation finale, soit des biens intermédiaires à utiliser dans une production u l t é r i e u r e . Cette d e r n i è r e caractéristique me semble être une
faiblesse de cette théorie de la croissance, comme vous allez le voir.
Nous ne savons pas encore actuellement si cette tentative destinée à mieux appréhender le progrès technique sera ou non couronnée de succès. On ne peut que saluer et encourager l'effort de modélisation qui a été réalisé. Néanmoins, je recommanderais que l'on prête davantage d'attention à ce qui se passe effectivement dans les lieux où les études de recherche-développement sont en fait mises au point et réalisées, au lieu d'accepter sans esprit critique une telle analogie avec la production de biens matériels.
Les c a u s e s du "miracle asiatique"
Ma réflexion s'oriente maintenant dans une direction radicalement opposée. Je veux attirer votre attention sur les diverses manières dont une concentration presque exclusive sur les activités de recherche-développement - ou même sur l'accumulation plus globale d'un stock de capital humain et de connaissances productives - peut laisser passer d'importantes sources de croissance dans le monde contemporain. Ce faisant, je veux insister sur le fait que je ne suggère pas que les activités de recherche-développement peuvent être ignorées, ou négligées. Je crois fermement que la création de nouvelles connaissances technologiques est un aspect central, peut-être le plus central, de la croissance économique, notamment dans les économies qui participent au jeu du capitalisme industriel depuis longtemps.
La première remarque que je ferai dans cet ordre d'idées est simple. Dans son principe, elle a toujours été comprise. L'investis- sement traditionnel en capital, pris isolément, peut permettre une forte croissance de la productivité durant un temps considérable, du moment que le stock initial de capital est peu important et que le taux d'investissement est élevé. Le raisonnement standard qui conduit à la conclusion que c'est la productivité totale des facteurs qui domine la croissance nous dit seulement qu'à la longue l'effort pour maintenir un taux d'investissement suffisamment élevé doit devenir extrêmement difficile, de sorte qu'il ne peut pas être soutenu dans le long terme. Comme je l'ai dit, il n'y a rien de nouveau ou de fondamentalement surprenant dans ce phénomène. Il n'a pas attiré beaucoup l'attention, je suppose, puisque l'essentiel des travaux empirico-historiques inspirés par la théorie de la croissance s'est concentré sur des économies industriellement mûres comme la France, les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne durant les temps modernes. Pour ces pays, aucune des deux conditions - stock de capital peu important et taux d'investissement très important - n'était remplie. Il est intéressant de constater que la recherche
récente suggère que ce schéma de croissance est pertinent dans certains cas, et cette constatation constitue en quelque sorte une surprise.
Les d e u x t r a v a u x de r e c h e r c h e d o n t je désire vous parler concernent les nouvelles économies industrialisées d'Asie orientale : Hong-Kong, la Corée, Singapour et Taïwan. Leur succès étonnant, en termes de croissance de la productivité et de capacité à exporter, a.
contribué de façon majeure au pessimisme concernant la croissance, qui motive ma contribution à cet ouvrage. De nombreux observateurs ont interprété ce succès comme la preuve que ces nations savent quelque chose que nous ignorons, qu'elles maîtrisent un art auquel nous ne comprenons rien dans les vieilles économies industrialisées.
Les deux articles, auxquels je me réfère, sont ceux de mon ancien collègue Alwyn Young, maintenant à Boston University, et de Jong-Il Kim et Lawrence Lau de Stanford University. Les deux articles partent du même point et arrivent à la même conclusion, mais ils empruntent des itinéraires absolument différents pour y arriver. La différence de méthodologie employée ajoute un certain poids à la conclusion. Je commencerai par Young parce que son travail est, sur le plan des concepts, plus accessible que celui de Lau et qu'il expose les points fondamentaux d'une manière extrêmement claire.
Le point de départ est simple. Les quatre "petits tigres" ont connu une croissance très rapide. Selon les données rassemblées par S u m m e r s et Heston - comptes n a t i o n a u x établis sur une base comparable - Taïwan, Hong-Kong, Singapour et la Corée du Sud o c c u p e n t respectivement les seconde, troisième, quatrième, et cinquième places parmi 118 nations en ce qui concerne la croissance de la production par tête de 1960 à 1985. Ils sont dépassés seulement par le Botswana, qui se trouve avoir comme activité principale l'industrie du diamant et constitue donc assurément un cas parti- culier. Les quatre tigres ont connu des taux de croissance de la pro- duction par tête allant de 6,2 % par an à Taïwan à 5,7 % par an en Corée du Sud. Les chiffres correspondant pour la France et les Etats- Unis sont respectivement de 3 % par an (trente-deuxième rang), et 2,1 % par an (cinquante-neuvième rang).
Young fait alors remarquer que ces pays ont, tous quatre, une population active qui représente une fraction de la population totale plus élevée qu'ailleurs, notamment Singapour et Hong-Kong. Ainsi, une partie de la croissance de leur production par habitant reflète simplement le fait que leur population travaille plus dur. Si l'on s'intéresse à la croissance de la production par actif au lieu production par personne, les tigres font toujours partie des leaueis,
mais de façon un peu moins marquée. Parmi les quarante cinq pays p o u r lesquels ces d o n n é e s sont disponibles, T a ï w a n se place quatrième, la Corée et Hong-Kong septième et huitième, et Singapour tombe à la quatorzième place ex-aequo avec Chypre, une île qui inspire relativement moins de craintes. Le second point à remarquer est que les Nouveaux Pays Industrialisés (NPI) d'Asie Orientale ont eu de très forts taux d'investissement, notamment Singapour. Young tente alors de faire un calcul de productivité totale des facteurs en soustrayant de la croissance de la production la part qui peut être imputée à l'investissement en capital traditionnel. Pour ce faire, il lui faut faire des hypothèses et des raccourcis. Les méthodes qu'il utilise relèvent de ce que les Américains appellent "vite fait, mal fait", mais il n'y a pas de raison de penser que de telles méthodes introduisent un biais très important. Pour des questions de disponibilité des données, il ne peut estimer le taux de croissance de la productivité totale des facteurs que pour la période 1970-1985. De ce calcul, Hong-Kong ressort sixième parmi soixante six pays avec une productivité totale des facteurs progressant au rythme de 2,5 % l'an.
Taïwan est à la vingt-et-unième place à 1,5 % par an, la Corée du Sud à la vingt-quatrième place à 1,4 % par an et Singapour à la soixante-troisième à 0,1 % par an. Dans ce classement, la France est cinquante-deuxième avec une PTF progressant de 0,5 % chaque année et les Etats-Unis sont cinquante-septième avec 0,4 % par an.
Ces chiffres sont bruts mais l'interprétation qui s'en dégage est intéressante. Hong-Kong est une exception, mais pas de beaucoup.
Taïwan et la Corée font une très bonne performance mais sont en bonne compagnie. Et Singapour arrive en queue de peloton. La leçon à en tirer est que les quatre petits tigres ne tirent pas leur ardeur de quelque compétence ou force vitale mystérieuses. Ils ont connu une croissance rapide parce qu'ils ont démarré avec une faible intensité c a p i t a l i s t i q u e , i n v e s t i de façon très i m p o r t a n t e et m o b i l i s é activement leur population dans la force de travail. En d'autres termes leur croissance résulte essentiellement de la mobilisation du travail et du capital. La France, les Etats-Unis et les autres pays d'Europe occidentale et d'Amérique du Nord ne p o u r r o n t pas reproduire cette expérience à l'avenir. Nos stocks de capital sont déjà trop importants. Mais les quatre tigres ne le pourront pas non plus, car ils ne sont plus désormais pauvres en capital. Si l'on veut croire aux calculs de Young, le "miracle asiatique" n'a rien d'un miracle.
L'Asie du Sud-Est a exploité son état peu avancé de développement, mais elle l'a fait, il est vrai, avec une force peu commune.
Le second travail, par Kim et Lau, utilise d'autres données, sur une autre période (approximativement 1960-1990) et, surtout, elle
met en œuvre des méthodes différentes. C'est un travail qui utilise de façon intensive la théorie et l'économétrie. Il n'est ni vite fait, ni mal fait. Les auteurs s'intéressent à neuf pays : les quatre mêmes tigres, plus la France, l'Allemagne de l'Ouest, le Japon, le Royaume-Uni et les Etats-Unis. L'observation initiale est la même : Hong-Kong, Singapour, la Corée du Sud et Taïwan ont tous connu une croissance plus rapide que chacune des économies industrielles avancées, même substantiellement plus rapide que celle du Japon. Les auteurs cherchent à modéliser les neuf pays dans un cadre commun qui rende compte de la production en termes de capital, de travail et de productivité totale des facteurs. Les données brutes révèlent que l'emploi et les heures ouvrées ont crû plus rapidement chez chacun des quatre tigres que dans chacune des économies plus avancées. Il en est de même du stock de capital, hormis le fait que le Japon a investi un peu plus rapidement que Hong-Kong, mais pas tout à fait aussi vite que les trois autres tigres. Naturellement le produit intérieur brut en volume a crû plus rapidement chez les quatre tigres que dans chacune des économies avancées, de 1 à 2 % par an plus rapidement qu'au Japon, et de 5 à 6 % par an plus rapidement qu'en France, en Allemagne, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. L'objet de ce travail est de comprendre comment cette différence a été générée. Les quatre tigres ont-ils un secret ? Ou l'explication est-elle plus conventionnelle ?
Les résultats auxquels sont arrivés Kim et Lau sont trop compliqués pour être décrits dans le détail. Ils soulèvent trop de questions laissées de côté par Young. Mais dans l'ensemble ils arrivent à une conclusion similaire. De façon assez surprenante, Kim et Lau trouvent que leurs données sont compatibles avec l'hypothèse qu'il n'y a pas eu de progrès technique à Hong-Kong, à Singapour, en Corée du Sud et à Taïwan ! Cette même hypothèse est nettement rejetée pour les cinq pays avancés. Si l'on poursuit l'analyse sur cette base, il en découle que la croissance extraordinairement rapide des quatre petits tigres est entièrement expliquée par une accumulation de capital extraordinairement rapide, ainsi que par l'intense mobilisation des ressources humaines. Apparemment les données ne s'opposent pas à cette interprétation des faits.
Si ce résultat vous semble, comme à moi-même, trop dur à avaler, les auteurs ont une interprétation plus faible de leur analyse. Ils incluent une variable de progrès technique dans les nouveaux pays industrialisés d'Asie orientale bien que les taux de croissance estimés soient, en un sens, statistiquement non significatifs. Dans ce cas, il s'avère que 15 % (pour la Corée et Taïwan) et 35 % (pour Hong-Kong) de la croissance observée de la production peut être
attribuée au progrès technique. Les proportions correspondantes pour les cinq économies avancées sont de 46 % pour le Japon, 49 % pour les Etats-Unis, 61 % pour le Royaume-Uni, 69 % pour la France et 71 % pour l'Allemagne de l'Ouest. Ces chiffres ne peuvent pas être considérés comme précis, bien entendu. Mais l'ensemble de l'analyse peut être interprétée comme l'affirmation que la productivité totale des facteurs est une source de croissance bien plus importante dans les économies avancées que chez les quatre tigres. En conséquence, les quatre nouveaux pays industrialisés doivent bien plus leur croissance à l'investissement en capital. Et dans tous ces pays sauf Hong-Kong, l'augmentation de la main-d'œuvre contribue tout autant à la croissance que la croissance de la productivité totale des facteurs. (Parmi les pays avancés, seuls les Etats-Unis ont connu une augmentation significative de leur main-d'œuvre dans la période étudiée de l'après-guerre).
Pour résumer simplement, la conclusion de cette analyse est que les quatre tigres n'ont pas gagné en efficience par rapport aux pays avancés. Ils n'ont pas appris à jouer le jeu productif plus intelligemment que les pays qui l'ont inventé. En fait, il est même possible que le contraire soit vrai : si uniquement la productivité totale des facteurs avait de l'importance, les nouveaux pays industrialisés seraient en retard. Ils ont connu une croissance forte en jouant le jeu de façon conventionnelle - en travaillant et en investissant - mais d'une façon plus intense que les principales économies avancées. Je ne sais pas si cette conclusion est réconfortante. Nous n'égalerons certainement pas les quatre tigres dans leur taux d'accumulation du capital ; et l'offre de travail serait plutôt orientée en sens opposé. Peut-être faut-il en tirer la leçon que c'est dans le progrès technique et la productivité totale des facteurs que nous sommes le plus efficaces, et que c'est cet art que nous devons cultiver du mieux que nous le pouvons.
Les résultats que je viens de décrire ont tous été obtenus par l'usage de méthodes assez hardies. Ils sont sûrement imprécis, peut- être pire. Mais le fait que deux courants de recherche assez différents arrivent à la même conclusion qualitative est rassurant. Je propose que nous les acceptions en première approche, et que nous poursuivions vers la deuxième étape qui consiste à dire quelque chose sur l'art (ou le métier) de faire croître la productivité totale des facteurs.
L'art d'accroître la productivité des facteurs
La théorie contemporaine de la croissance attribue, de façon relativement impropre, une partie de l'augmentation de la produc-
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Chapitre 3 : Progrès technique, mondialisation et travail p e u qualifié
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