LA GESTION DE
PATRIMOINE
Méthodes et
enjeux stratégiques
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IMMOBILIER
FINANCES
Dirigée par Guy Marty, la collection i f - Immobilier et Finances - est consacrée au marché immobilier et à l'investis- sement dans ce secteur. Elle s'intéresse aussi aux professions qui interviennent d'amont en aval sur ce marché, et donc à l'évolution du métier de conseil patrimonial. S'adressant aux professionnels et aux universitaires, elle a pour objectif de mettre à leur disposition les meilleurs outils de référence, d'information ou d'analyse.
IMMOBILIER
FINANCES
Pierre-Marie GUILLON
L A G E S T I O N D E
P A T R I M O I N E
Méthodes
et enjeux stratégiques
ECONOMICA 49, rue Héricart, 75015 Paris
©Ed. ECONOMICA, 1996
Tous droits-de reproduction, de traduction, d'adaptation et d'exécution réservés pour tous les pays.
A Jean-Jacques Lengaigne, mon ami et ancien associé, aux collaborateurs et aux clients
de PATRIMOINE MANAGEMENT & TECHNOLOGIES.
Tous, directement ou indirectement, ont participé à la mise en œuvre des concepts développés dans cet ouvrage.
Avec ma gratitude. Et mes félicitations.
P. M. G.
SOMMAIRE
Homo economicus, ce méconnu p. 3
Chapitre 1 - Décisions p. 9
Chapitre 2 - Patrimoine p. 23
Chapitre 3 - Bilan p. 31
Chapitre 4 - Valeurs p. 47
Chapitre 5 - Fonctions p. 57
Chapitre 6 - Prospective p. 71
Chapitre 7 - Globalité p. 85
Chapitre 8 - Gestion p. 101
Chapitre 9 - Métiers p. 117
Chapitre 10 - Approches p. 139
Chapitre 11 - Cultures p. 155
Chapitre 12 - Marchés p. 167
Deux apologues en guise d'épilogue ... p. 189..
Homo economicus, ce méconnu
Dans notre espace économique, l'individu, c'est l'infiniment petit.
Donc quantité négligeable ? Petit sujet ?
À première vue, il n'en est heureusement rien. L'individu et le ménage — cette molécule composée d'un, deux ou plusieurs individus — semblent constituer un inépuisable et permanent sujet de recherches, de mesures et de publications. L'épargne des ménages, l'endettement des ménages, la richesse des ménages, la consommation des ménages, le comportement des ménages sont régulièrement et précisément analysés et mesurés pour fournir quantité de grain à moudre aux spécialistes, aux bureaux d'étude et aux gouvernements. De surcroît, le bonheur individuel étant constamment proposé comme finalité de l'étude et de l'action économiques, ces sujets ne semblent pas seulement largement traités, il paraissent considérés comme essentiels.
À y regarder de plus près, pourtant, on perçoit une réalité sensiblement différente. Lorsqu'elle paraît s'intéresser directement à l'individu et au ménage, la recherche économique adopte le plus souvent un point de vue très général. Des investigations portant sur l'endettement ou la richesse des ménages témoignent d'une attaque du sujet sous un angle apparemment « micro » mais en réalité « macro ».
À les analyser, on se rend compte que les ménages y sont pris en compte par tas, paquets, séries, ensembles, tous plus ou moins vastes et constituant délibérément une collectivité aussi homogène et précisément identifiée que possible afin de fonder la fiabilité des résultats de l'étude.
Étudier l'épargne des ménages revient à s'intéresser à la manière dont l'ensemble des ménages ou certains sous-ensembles de ménages — tels que jeunes, retraités, agriculteurs, urbains, cadres, jeunes-cadres- urbains — se comportent en matière d'épargne. De telles études nous apprendront, par exemple, que la première épargne de n % des ménages urbains s'opère via l'emprunt contracté pour l'achat de la résidence principale ; elles révéleront éventuellement le montant moyen de l'endettement ainsi contracté et les motivations présidant généralement
à de telles décisions ; elles déboucheront, le cas échéant, sur une analyse des conséquences économiques et sociales futures de cet endettement et de l'accession à la propriété qui en découle ; elles ne descendent pas au niveau de l'individu unique et du ménage unique pour en analyser la problématique du point de vue des intéressés eux- mêmes, encore moins pour en tirer des règles de comportement destinées à celui qui emprunte pour acheter son logement.
La méthode paraît amplement justifiée par le fait qu'au niveau du
« particulier » — terme en lui-même tellement révélateur — se rencontrent la singularité, la liberté, donc l'incertitude. En revanche, au niveau du groupe, par les effets de la logique des grands nombres, apparaissent des lois statistiques et des possibilités de prévision, donc des connaissances suffisamment avérées et générales pour constituer un savoir respectable, parce que de type scientifique et technique.
S'intéresser au ménage en lui-même, au ménage unique, condamne apparemment à la monographie sans véritable portée, en un mot à l'anecdote.
Les études de motivation descendent au niveau de l'individu. Elles se démarquent ainsi des études statistiques en pénétrant l'univers secret des sujets interrogés et en mettant au jour leurs raisons avouées ou inconscientes et les problèmes ressentis. Mais elles laissent de côté les mécanismes en action ainsi que les contraintes économiques et pratiques effectivement supportées mais ignorées des intéressés. Si riches et signifiantes qu'elles soient, elles dévoilent essentiellement la partie morale du monde intérieur de l'agent économique élémentaire.
Elles se veulent elles-mêmes très générales car leur réussite se mesure à la possibilité d'en tirer des conclusions applicables aux ensembles d'individus que viendront solliciter les producteurs. La démarche fournit d'intéressantes données sur certaines entrées et sorties du système, non sur le fonctionnement du système lui-même.
Il est intéressant de se demander où en serait la médecine — compa- raison que nous devrons fréquemment reprendre dans la suite de cet ouvrage — et quelle en serait la portée pratique si cette science s'était contentée d'appréhender et de suivre les maladies d'un point de vue uniquement général, statistique et comportemental. Les données ne manquent pas : la grippe frappe durant la mauvaise saison et tue surtout les personnes âgées ; la tuberculose attaque plus les classes défavorisées et les jeunes ou les vieillards ; la cirrhose du foie exerce ses ravages en France où la consommation d'alcool est très élevée ; les japonais, qui consomment moins de viande mais beaucoup de poisson et salent fortement leurs aliments, échappent largement aux maladies cardio-vasculaires mais battent tous les records en matière d'attaques cérébrales. Sans doute en tirerait-on d'intéressantes conclusions en termes de prévention, voire au plan d'une thérapeutique fondée sur le comportement et les habitudes de vie. Mais nul n'ignore que les véritables victoires sur la maladie ont été obtenues grâce à la connaissance du corps humain exploré dans ses moindres détails, ainsi
qu'à la compréhension approfondie de son fonctionnement et de ses dysfonctionnements. C'est ici la connaissance interne de l'individu lui- même, non celle du groupe et des comportements, qui fit le plus avancer les choses.
La différence entre les deux approches apparaît clairement si l'on analyse comment chacune d'entre elles peut aborder un problème comme celui du taux d'épargne. Une analyse statistique appropriée pourra révéler quelle fraction de leurs revenus se trouve effectivement mise en réserve par les ménages de professions libérales ayant trois enfants. Elle permettra donc de dire en quoi et de combien le ménage de monsieur Untel — médecin au Mans et père de trois enfants — s'écarte de la norme statistique. En revanche, elle sera évidemment incapable de décrire la problématique qui préside à la réalisation de cette épargne dans ce ménage particulier ; a fortiori s'interdira-t-elle formellement de dire quelle fraction de ses revenus il devrait épargner, ni pourquoi il devrait le faire, ce dans son propre intérêt.
Ainsi, l'équivalent de la médecine fait-il encore largement défaut en matière économique. Y manque encore une connaissance approfondie de ce que l'on pourrait appeler « anatomie, physiologie et thérapeutique de la particule économique élémentaire ». Curieux paradoxe ! On en sait souvent plus sur les groupes et les institutions les plus complexes et relativement moins sur le mode de fonctionnement des micro systèmes élémentaires appelés individu et ménage, comme sur les lois de leur fonctionnement interne. Un peu comme si nous connaissions mieux notre système solaire ou notre galaxie que notre bonne vieille planète. La meilleur preuve de notre ignorance en cette matière réside sans doute dans le fait qu'elle passe à peu près totalement inaperçue, quand elle n'est pas mise en doute. Nous ne repérons même pas de trou dans nos connaissances, donc de vide à combler.
Sans doute considérons-nous, plus ou moins consciemment, qu'il n'existe rien de vraiment décisif à voir en ce domaine ; que la question ne se pose guère parce que structure et fonctionnement du ménage sont extrêmement simples et bien connus. Chacun d'entre nous ne constitue- t-il pas un ménage à lui seul ou n'appartient-il pas à une famille ? Cela lui fournit une vue exhaustive, imprenable, et en quelque sorte de première main, sur une réalité qui, souvent difficile à vivre, reste apparemment dépourvue de mystère. Si tout le monde tient un ménage et poursuit vaille que vaille son existence économique, de l'enfance au décès en passant par la retraite, c'est bien que cette poursuite et cette gestion s'opèrent sans mystère et sans difficulté majeure. Au final, les pratiques les plus courantes du ménage et le comportement de la ménagère semblent fournir une image à peu près complète et conforme d'une réalité constituée tout entière de normalité et plus encore de banalité. Il n'existe pas de réponse au problème de la connaissance de l'individu ou du ménage parce qu'il n'existe pas de question. Sans mystère, pas d'analyse qui vaille et pas de découverte à espérer pour fonder une recherche. La plus petite partie du corps social apparaît
insécable et, en tant que telle, apparemment peu susceptible d'analyses, lesquelles trouveraient prise à condition que la chose à analyser présente une certaine complexité, autrement dit enferme des éléments suffisamment nombreux, divers et interactifs.
Pourtant, en l'espèce, la simplicité est seulement apparente. L'image que la vie quotidienne nous fournit de nous-mêmes est terriblement . insuffisante. « La médecine peut plus qu'elle ne sait », disait Hippocrate, et on pourrait étendre cette affirmation aux connaissances économiques, ce qui est assurément très heureux. Mais on doit, à titre de corollaire, et en reprenant cette précieuse maxime à l'envers, rappeler que le pouvoir n'entraîne pas automatiquement le savoir et que le fait de gérer un ménage et de poursuivre une vie économique sans histoires ne signifie pas, pour autant, que nous en sachions l'essentiel et qu'il n'existe rien de neuf à apprendre sur le sujet.
En d'autres domaines, on a souvent ramené de nouvelles connaissances d'une plongée dans les abîmes de l'infiniment petit. La connaissance du génome ouvre de nouvelles perspectives en matière de lutte contre les maladies héréditaires et celle de la structure de l'atome a beaucoup appris sur le comportement d'un lingot d'uranium. Aucune raison qu'il n'en soit pas de même en matière économique ! La connaissance de la logique économique de la particule sociale élémentaire ouvre des possibilités originales et un nouveau domaine à explorer ; avec de nouvelles richesses à exploiter.
Un premier domaine d'utilisation semble ici celui des relations entre les consommateurs et l'ensemble des institutions qui leur proposent des produits et des services dans le domaine de l'argent et de la vie pratique. Une meilleure connaissance de l'individu peut bouleverser ces relations, ce qui apporte autant de risques que d'opportunités à saisir
Cet ouvrage se propose de faire le point sur de nombreuses années de recherches et de réflexions dans le domaine de la structure et le fonctionnement économiques de l'individu et du ménage, autrement dit des particuliers. Il commence donc par l'analyse de la structure et du fonctionnement propres à homo economicus ; il se poursuit par l'exposé des services que l'on peut attendre de cette connaissance et de certaines de ses applications déjà largement utilisées ; et s'achève par une description, en partie prospective, de quelques conséquences techniques, professionnelles et économiques des connaissances ainsi acquises. Ayant trouvé son origine et ses premières applications dans le domaine de la gestion du Patrimoine — mieux connaître le particulier pour mieux le conseiller —, on ne s'étonnera pas qu'il soit délibérément et inévitablement centré sur cette discipline, désormais en plein développement. Ce qui n'est pas trahir le sujet car, on aura l'occasion, de la constater, homo economicus se confond réellement et complètement avec son Patrimoine.
Cet ouvrage se veut essentiellement une introduction. Non par une sorte de fausse modestie ; mais parce qu'il n'a pas pour objet de décrire, hormis pour les besoins de la démonstration, et alors de manière succincte, les techniques de Gestion Patrimoniale Globale et d'Approche Patrimoniale Globale. Il se propose, plus simplement— mais aujourd'hui beaucoup plus utilement, tant pullulent les contresens et les voies en impasse — d'en préciser ou proposer les définitions, les principes directeurs, le domaine d'activité et les possibilités pour mieux en faire entrevoir les conséquences pratiques et générales. À d'autres ouvrages
— et à d'autres auteurs — le soin de développer, analyser et présenter les modes d'exercice des métiers correspondants.
Gestion Patrimoniale Globale et Approche Patrimoniale Globale se trouvent encore dans leur première jeunesse, période de passion, de création, de croissance, de promesses et parfois d'erreurs. Suivra un âge adulte où les choses se décanteront, se préciseront et s'organiseront pour aboutir à des activités pleinement utiles, reconnues, organisées et incontestablement nobles. Après avoir trop souvent abandonné le bon père de famille à lui-même, il est grand temps que les activités d'aide, de conseil et de service aux personnes physiques deviennent aussi développées, largement estimées et pratiquées que les mêmes activités poursuivies au profit des entreprises et des personnes morales en général. De nos jours, en raison de la complexité croissante des institutions, des réglementations et des produits, homo economicus en a bien besoin s'il veut exercer, dans le domaine économique, cette liberté qu'on lui dit naturelle.
Chapitre 1 DÉCISIONS
e Vouloir résoudre les problèmes d'argent des particuliers oblige à les modéliser
• On peut vouloir modéliser un problème ou modéliser la personne
• La première démarche se heurte généralement au mur de la complexité
e Il faut donc tenter d'emprunter la seconde voie
C'est évidemment et essentiellement le futur qui intéresse le décideur.
À cela une raison évidente : on ne refait pas l'histoire et une décision peut uniquement avoir effet dans le temps qui vient. Le passé, s'il doit être pris en considération, le sera uniquement en qualité de donnée et de contrainte pouvant influencer le cours des choses, de leçon plus ou moins riche d'enseignements, ou encore de témoin de ce que pourrait être l'avenir dans la mesure où il serait à l'image du passé.
Mais l'avenir est incertain, par définition. Celui qui s'y intéresse doit impérativement conjecturer et, tel le joueur d'échecs, imaginer une stratégie, une tactique, des combinaisons, en un mot tenter de se représenter les diverses formes du futur possible et les conditions de sa réalisation. Ensuite, seulement, il tentera de se placer dans la position lui permettant d'obtenir les effets recherchés. En tous domaines, le véritable décideur est d'abord un spéculateur, dans le sens originel et le meilleur du terme, autrement dit quelqu'un qui scrute l'avenir et, si possible, le crée.
Pour mener une telle entreprise, il dispose théoriquement de quatre outils qui sont la réflexion, l'analyse de situations similaires dont la somme constitue l'expérience, l'expérimentation et, enfin, la modélisation.
Passons rapidement sur les trois premiers. La réflexion est évidemment indispensable mais souvent infirme si la confrontation
avec le réel ne v i e n t la c a n a l i s e r é t r o i t e m e n t , et r é g u l i è r e m e n t la réformer. L'analyse de s i t u a t i o n s similaires est i r r e m p l a ç a b l e m a i s doit i m p é r a t i v e m e n t se m a r i e r avec la réflexion p o u r t e n i r compte des différences qui e x i s t e n t p r a t i q u e m e n t toujours e n t r e d e u x situations p r é t e n d u m e n t i d e n t i q u e s . L ' e x p é r i m e n t a t i o n e s t r e i n e , m a i s é v i d e m m e n t r é s e r v é e a u x d o m a i n e s où l'on peut, s a n s d o m m a g e — physique, économique ou m o r a l —, faire s u b i r a u s y s t è m e à gérer, ou à u n s y s t è m e i d e n t i q u e ou proche de celui que l'on v e u t gérer, u n e évolution s e m b l a b l e ou i d e n t i q u e à celle en cours d'étude. Elle est possible là où e x i s t e n t u n g r a n d n o m b r e de sujets semblables, à l'évidente condition q u e le g e s t i o n n a i r e p u i s s e avoir prise s u r eux et que l'on p u i s s e r e t r o u v e r des s i t u a t i o n s i d e n t i q u e s à celle que l'on a e x p é r i m e n t é e s . O n p e u t l ' i m a g i n e r d a n s les d o m a i n e s de la médecine, de la p h a r m a c i e et de la chimie, n o n d a n s celui de l'astronomie ou de la météorologie.
La m o d é l i s a t i o n constitue u n s u b s t i t u t p a r t i c u l i è r e m e n t utile, voire i n d i s p e n s a b l e , à u n e e x p é r i m e n t a t i o n impossible. Elle consiste à créer, g é n é r a l e m e n t de t o u t e s pièces, u n s y s t è m e f o n c t i o n n a n t de m a n i è r e i d e n t i q u e ou t r è s proche de celui que l'on v e u t gérer. Il s ' a g i r a d ' u n s y s t è m e p h y s i q u e — tel u n e m a q u e t t e — ou p l u s souvent, de nos jours, d ' u n outil m a t h é m a t i q u e et i n f o r m a t i q u e p e r m e t t a n t de calculer ou de découvrir les conséquences de c e r t a i n e s modifications ou de c e r t a i n s c h a n g e m e n t s de données. La m o d é l i s a t i o n est possible à la condition que le s y s t è m e à r e p r é s e n t e r soit accessible et qu'il n ' a t t e i g n e p a s u n e c o m p l e x i t é — ou u n c a r a c t è r e aléatoire — e n i n t e r d i s a n t toute maîtrise.
D a n s le d o m a i n e é c o n o m i q u e — m a c r o - é c o n o m i q u e e t micro- économique —, si l'expérience est foisonnante, l ' e x p é r i m e n t a t i o n est g é n é r a l e m e n t impossible c a r on ne r e v i e n t j a m a i s en arrière, p o u r r e p r e n d r e place à la case d é p a r t d a n s u n e n v i r o n n e m e n t i n c h a n g é et m e t t r e en œ u v r e u n e décision corrigée. E n ce domaine, comme c'est la règle a u x échecs, pièce touchée, pièce à jouer. Seules d e m e u r e n t donc en lice réflexion, expérience et modélisation. La m o d é l i s a t i o n est parfois utilisable, encore qu'assez r a r e m e n t . N o m b r e de s i t u a t i o n s économiques c o n s t i t u e n t en effet ce que l'on appelle a u j o u r d ' h u i u n
« chaos », c'est-à-dire u n s y s t è m e d o n t les d o n n é e s sont trop n o m b r e u s e s et/ou trop aléatoires et/ou t r o p m a l c o n n u e s p o u r qu'on puisse p r é t e n d r e les m a î t r i s e r et les r e p r é s e n t e r .
Le d o m a i n e des affaires d ' a r g e n t d u p a r t i c u l i e r ne relève p a s de l ' e x p é r i m e n t a t i o n : i m p e n s a b l e de provoquer u n accident d'automobile p o u r s ' a s s u r e r que l'on é t a i t c o r r e c t e m e n t a s s u r é ; impossible de se vieillir i m m é d i a t e m e n t de p l u s i e u r s a n n é e s pour savoir si tel p l a c e m e n t c o n s t i t u a i t u n u t i l e c o m p l é m e n t de r e t r a i t e ; e x c l u de v i v r e s i m u l t a n é m e n t u n e s i t u a t i o n d ' e m p r u n t e u r et de n o n e m p r u n t e u r p o u r m e s u r e r les effets d ' u n e n d e t t e m e n t , ou de d e m a n d e r à u n m a r c h é de r e m o n t e r le cours du t e m p s . Mais, à la différence de ce qui se p a s s e d a n s la p l u p a r t des d o m a i n e s de l'économie, la modélisation y est possible.
Salaire ou bénéfice ?
Pour mieux mesurer les possibilités et les limites de la modélisation dans l'univers économique du particulier et du ménage, prenons un exemple simple et développons-le.
Imaginons le dirigeant d'une petite PME : il a opté pour le statut de président-directeur général ; il atteint la cinquantaine ; son affaire marche plutôt bien ; il désire augmenter les ressources qu'il en tire. Il demande alors à un conseiller de l'entreprise — souvent l'expert comptable — s'il serait préférable, dans le cas qui est le sien, compte tenu de l'état présent des législations fiscale et sociale, d'augmenter son salaire ou de se distribuer un dividende plus élevé.
Pour lui répondre, le conseiller peut, dans un premier temps, simuler sur tableur une augmentation du salaire et une augmentation du bénéfice distribué, comparer les deux situations en présence et répondre à la question posée en meilleure connaissance de cause. À un premier niveau, encore relativement simple, il suffit :
— d'abord de d é t e r m i n e r les c h a r g e s sociales et impôts éventuellement dus sur chacune des deux rémunérations ;
— puis de calculer, dans l'un et l'autre cas, le ratio « montant des sommes déboursées par l'entreprise/ montant des sommes à disposition de son dirigeant après charges sociale et impôt » ;
— enfin de comparer les deux ratios pour déterminer la solution la moins coûteuse.
Nul n'ignore que, dans notre pays, en l'état présent de la législation, l'examen de ces ratios désignera toujours la solution « bénéfice distribué » comme aboutissant au ratio le plus favorable. Tel est évidemment le cas si notre dirigeant détient la totalité ou la quasi-totalité de son capital.
À défaut, les dividendes que l'entreprise devrait verser aux autres actionnaires modifieraient évidemment les données du problème et sa solution.
Jusque là, rien de très sorcier. L'outil ainsi créé permet de représenter quelques éléments caractéristiques de la situation de notre dirigeant.
En tenant compte de l'ensemble des paramètres utiles et en faisant varier les données — en l'espèce les augmentations de ressources du dirigeant sous l'une et l'autre formes — il permet de mesurer les conséquences de toutes les décisions possibles. L'outil ainsi créé est simple. Il n'en constitue pas moins un « modèle mathématique » et, plus précisément encore, un « modèle de représentation et de simulation » d'une situation économique déterminée. Ce qui est représenté et simulé n'est autre que la circulation et l'évolution d'une masse d'argent, ce, depuis l'entreprise, source de la rémunération du dirigeant, jusqu'au compte en banque de l'intéressé, au travers de l'ensemble des prélèvements sociaux et fiscaux. Ce modèle a été
constitué en vue de prendre la décision la plus profitable possible au regard des intérêts du dirigeant. On peut donc le qualifier de « modèle d'aide à la décision ».
Conseiller et dirigeant vont rapidement constater l'une des caractéristiques essentielles et les plus satisfaisantes d'un tel modèle.
L'outil en place, ils vont en effet pouvoir faire varier autant qu'ils le désirent les hypothèses de travail et mesurer immédiatement les conséquences de n'importe quelle donnée nouvelle. Rien de tel pour se mettre en appétit et, par voie de conséquence, se poser de nouvelles questions. Le conseiller voudra utiliser l'outil au profit d'autres clients.
Pour cela, il va devoir adapter le modèle en cause à divers types de sociétés — SA à directoire et conseil de surveillance, SARL à dirigeant majoritaire, égalitaire ou minoritaire, etc. — donc à d'autres catégories de charges sociales et de régimes fiscaux.
Il faut être logique : si la solution salaires présente moins d'intérêt que la solution dividendes, pourquoi ne pas se payer intégralement en dividendes ? C'est en substance ce que va demander notre dirigeant qui a les deux pieds sur terre. « Quand même pas, lui répond son interlocuteur, parce que vous avez intérêt à rester assuré social ». De fait, si l'on veut bénéficier des diverses assurances liées au statut de salarié — maladie, décès, invalidité — mieux vaut s'adresser à un organisme social. À défaut, il faudrait frapper à la porte des organismes privés chez qui le coût des garanties s'élève rapidement avec l'âge.
Conséquence pratique, il faudra introduire une contrainte de plus dans le modèle, contrainte en raison de laquelle, si le dirigeant a position de salarié, sa rémunération ne devra pas descendre au-dessous d'un certain seuil.
Mais les garanties maladie, invalidité et décès ne sont pas seules en cause. Notre dirigeant a cinquante ans et sa future retraite le préoccupe vraisemblablement. Dès lors, il ne sera pas long à s'apercevoir que les solutions « tout en dividendes » ou « tout en dividendes s a u f rémunération minimale nécessaire pour bénéficier de l'assurance maladie » ne présentent peut-être pas que des avantages s'il prend sa future retraite en considération. Elles aboutissent, en effet, à une stagnation des cotisations donc des droits acquis. Raison pour laquelle il va falloir perfectionner le modèle afin d'y introduire une nouvelle donnée, à savoir la rémunération différée constituée au moyen des cotisations de retraite. Cela va obliger à recalculer les ratios ci-dessus en ne tenant pas uniquement compte des charges sociales et de la fiscalité mais en intégrant le profit que le dirigeant tirerait de ses cotisations de retraite, en l'espèce versées en déduction du revenu imposable. Ce calcul n'est pas simple. Il impose, en particulier :
— une estimation du rendement du ou des régimes en cause ;
— et le calcul de la ou des retraites futures (ici sécurité sociale, non cadres régime ARRCO, et cadres régime AGIRC).
Deux apologues en guise d'épilogue
D'où nous vient cet obscur instinct qui p o u s s e à l'inaction p a r c r a i n t e d u risque ? Le devons-nous à notre l o i n t a i n ancêtre, l'homme des cavernes ? S a n s doute, alors, l'extérieur où r ô d a i e n t le f a u v e et l'ennemi, était-il moins s û r que l'intérieur, séjour d u c l a n blotti a u t o u r d u feu. Il f a l l a i t bien manger, p o u r t a n t , a u moins de t e m p s à autre, a u t r e m e n t d i t a r b i t r e r entre p e u r a u ventre et ventre creux. M a i s s a n s doute r e t a r d a i t - on l'échéance a u s s i longtemps que possible. D'où cette p r o p e n s i o n à t e m p o r i s e r a u s e u i l de l ' i n c o n n u , c a r a c t è r e l a b o r i e u s e m e n t et dangereusement acquis a u fil de millénaires d'inquiétudes et de chasseurs j a m a i s revenus.
À s a manière, le monde des affaires est a s s u r é m e n t a u s s i d a n g e r e u x que l'était la forêt a u temps de Cro-Magnon. Que l'on y songe : le droit de tuer l'adversaire p o u r le m a n g e r y est reconnu p a r la loi, la m o r a l e et le bon sens p o u r une fois réunis. Une e r r e u r et l'entreprise d i s p a r a î t d a n s l'estomac d u concurrent ou d a n s celui des v a u t o u r s préposés a u nettoyage des carcasses. E t le vieil instinct, silencieux m a i s t a p i s a u p l u s p r o f o n d d u cerveau primitif, nous incite à ne p a s sortir. Ou d u moins à attendre, a u s s i longtemps que la f a i m ne devient p a s p l u s forte que l'élémentaire prudence. E t voici, peut-être, p o u r q u o i t a n t de technocrates, a p p a r e m m e n t policés p o u r avoir eux-mêmes poli les bancs des H E C , Sciences-Po, Mines et a u t r e s Polytechniques et écoles en renom, r e n â c l e n t a u seuil de l'action.
Il f a u t dire, à la décharge de nos m o d e r n e s n é a n d e r t a l i e n s , qu'ils s o n t g r a n d e m e n t aidés d a n s leur p r o p e n s i o n a n c e s t r a l e à l'expectative.
Même s'il s'est informatisé depuis, l'ensemble de notre système de mesure, de contrôle, de s a n c t i o n s et de p r i s e de décision obéit encore à la logique de l'âge de pierre, en ce qu'il encourage l'immobilisme. A u c u n e comptabilité a n a l y t i q u e d'exploitation, si perfectionnée soit-elle, ne fera j a m a i s ressortir le m a n q u e à g a g n e r d'une décision non prise, alors que cette même comptabilité est p a r f a i t e m e n t à même de désigner à la vindicte des censeurs tout coupable d'action p r é m a t u r é e . A u c u n conseil de p r u d ' h o m m e s , d a n s son infinie sagesse, n ' a d m e t t r a j a m a i s que la
non-innovation constitue une faute lourde — bien quelle soit à même de condamner l'entreprise à mort — alors qu'erreur ou négligence dans la décision prise pourront éventuellement être tenues pour « motif réel et sérieux ».
L'action est ainsi soumise au jugement des pairs, l'inaction à celui de notre seule conscience. Encore faut-il en avoir une. Non de celles qui pèsent le bien et le mal — tout le monde en possède plusieurs —, mais de celles qui permettent de regarder les faits sans tricher, de percevoir le possible par-delà l'actuel, de ne pas considérer l'impossible comme une donnée intangible, de comprendre une mission non dite, de se donner des obligations de résultats et pas seulement des obligations de moyens. Or de telles consciences sont rares et le fait est là : nombre de décideurs ayant les nerfs et les artères pour décider analysent avec une lucidité et une minutie au dessus de tout éloge les risques d'agir et n'ont pas une pensée, pas un regret, pas l'ombre d'un doute quant aux risques de ne pas agir. Ils semblent ignorer jusqu'à l'existence de ces derniers.
La faim, quand elle existe, paraît toujours moins dangereuse que la dent du fauve. Triste condition que la nôtre !
Triste condition, mais élémentaire prudence, dira-t-on. Mieux vaut vivre maigre que périr gras. Peut-être ! Mais avant de nous laisser enfermer dans un tel dilemme, considérons notre ancêtre de Neandertal sur le seuil de sa caverne. Une constatation s'impose à l'évidence : il disposait d'une caverne où se retirer. Passons à nos modernes stratèges, affinant leur prochaine campagne marketing, et une seconde constatation SI impose : point de caverne où se terrer. Trompeuse est la quiétude de leur bureau. Ses murs ne forment pas un rempart contre la concurrence.
Aujourd'hui, il faut changer ou mourir et, cela, en rase campagne.
Certes, il existe des époques où ce serait folie de sortir. Mais ces époques-là sont aujourd'hui rares et très courtes. Ce sont généralement des périodes de protectionnisme extérieur ou réglementaire. Le chasseur les paie d'une baisse continue de son instinct, de son endurance et de sa ruse.
Chacun d'entre nous admet aisément — au moins quand il s'agit de l'industrie des autres - que n'existe pas encore la moitié des produits et services qui seront disponibles dans dix à vingt ans. Aucun marché n'échappe à la règle. Une telle constatation implique la nécessité, mathématique, de renouveler régulièrement son offre pour moitié. Mais les mathématiques sont moins fortes que les instincts. On continuera donc longtemps encore à temporiser.
Attention : temporiser ne consiste pas à ne rien faire. Un simple — et dernier — coup d'œil à notre pauvre néandertalien n'osant quitter le seuil de son antre le confirme à l'instant. Il n'est pas en train de prendre un bain de soleil et d'écouter le chant des oiseaux dans l'attente d'une improbable proie venant se jeter à ses pieds. Non, il a faim et les siens