LA L I T T É R A T U R E E T LA M O R T
É C R I T U R E C O L L E C T I O N D I R I G É E PAR
B É A T R I C E D I D I E R
LA LITTÉRATURE
ET
LA MORT
Michel Picard
Presses Universitaires de France
DU MÊME AUTEUR
Pierre qui roule, roman, Gallimard.
Intermède, roman, Gallimard.
Libertinage et tragique. L'œuvre de Roger Vailland, Hachette.
La lecture comme jeu. Essai sur la littérature, Minuit.
Lire le temps, Minuit.
Nodier, « La fée aux miettes ». Loup y es-tu?, PUF.
Avec des collaborateurs :
La lecture littéraire, Clancier-Guénaud.
Lecture de Roger Vailland, Klincksieck.
Comment la littérature agit-elle ?, Klincksieck.
ISBN 2130473296 ISSN 0222-1179
D é p ô t légal — 1 édition 1995, octobre
© Presses Universitaires de France, 1995 108, boulevard Saint-Germain, 75006 Paris
A mes filles
P R E M I È R E P A R T I E
Elle
Isabelle. — Ne voyez-vous pas que ce visiteur m'apporta ce que j'ai passé mon enfance à désirer, le mot d'un secret !
Le Contrôleur. — (...) Le mot de quel secret ?
Isabelle. — Vous le savez. De la mort ! Le Contrôleur. — (...) Et qui vous dit que les morts aient ce secret ?
(Jean Giraudoux, Intermezzo, acte III, scène 4.)
I
On peut légitimement s'étonner que le sujet désigné par un titre comme La littérature et la mort n'ait pas déjà été abondamment traité, dans des ouvrages qui seraient deve- nus classiques. Cet essai en effet tentera de montrer quelles relations étroites, presque consubstantielles, entretiennent la littérature et la mort. Cependant les deux termes précisé- ment font difficulté, ce qui suffirait à expliquer la relative liberté dont on dispose pour étudier ces relations. La pre- mière partie abordera donc de front ce qui pourrait sembler n'être qu'une simple question de définitions, mais dont on va s'apercevoir qu'elles impliquent toute une remise en cause, méthodologique, épistémologique, voire philoso- phique ou du moins théorique, au sujet tant de la littérature que de la mort. On rencontrera en chemin d'innombrables lieux communs, certains forts pertinents d'ailleurs; la nou- veauté pourrait naître simplement de leur agencement, ou de leur insertion dans le cadre d'un modèle théorique moins banal. On voudra bien accepter effectivement, par rapport aux idées courantes sur la mort et sur la littérature, un double décalage, deux types de décentrement, dont il est possible d'espérer de nouvelles mises en perspectives, de nouveaux éclairages, de nouveaux reliefs.
L'étude de la littérature est, on le sait, frappée partout,
et notamment à l'université, par trois grands maux : l'hé-
gémonie de l'histoire littéraire, l'illusion référentielle,
l'empirisme. Qu'elle porte sur des livres où apparaît la
« mort » — quoi que ce mot désigne — ne peut évidem- ment rien changer. Au contraire, on va le constater.
Cependant l'histoire des mentalités, en l'occurrence, lui offre un recours autrement intéressant que la vieille histoire événementielle. Philippe Ariès et Michel Vovelle, par exemple, en une sorte de vision stéréoscopique, ont proba- blement proposé l'une des plus importantes contributions à la connaissance de ce qu'on appelle la mort. Ils nous ont d'abord confirmés dans l'idée qu'il s'agit avant tout d'un fait culturel : c'est bien d'ailleurs la société qui décide offi- ciellement de son accomplissement, non sans variations notables quant aux critères. Aussi peut-on dire que la mort a changé, change encore. Notre mort possède sans doute peu de caractères communs (mais alors lesquels au juste?) avec celle des pratiques funéraires paléanthropiennes. Le chan- gement s'est accéléré récemment dans l'histoire de l'huma- nité, si l'on prend en compte ces trois données sans précé- dent que sont :
— une espérance de vie ayant plus que doublé en Occi- dent depuis le Moyen Age,
— le vieillissement marqué de nos sociétés,
— la métamorphose d'une présence réelle des cadavres qu'épidémies, disettes, guerres et pillages multipliaient dans l'expérience individuelle en une pseudo-familia- rité, procurée par l'envahissement de représentations visuelles ambiguës et déréalisantes (photographie, film, télévision) ;
mais aussi, d'un autre côté :
— la menace de conflits nucléaires,
— les génocides du XX siècle : Arméniens, Bosniaques,
Rwandais, tant d'autres « purifications ethniques », et
surtout cette mutation dans l'histoire de l'espèce
humaine que fut la Shoah, massacre systématique,
scientifique, industriel, d'hommes, de femmes et d'en-
fants dont le transport vers le lieu d'extermination
était organisé par des agences de voyages ordinaires.
L'historien s'intéressera donc n o n à « la m o r t », au sujet de laquelle il ne prétend pas avoir plus de lumières que les autres, mais aux « h o m m e s au miroir de la m o r t »
— titre que Vovelle donne à l'introduction de son admi- rable o u v r a g e Il entend retracer les « modèles successifs du m o u r i r » ( 4 page de couverture), analyser ce qu'il appelle, après Ariès, usant et abusant d'une image qui ne peut que nous interpeller, les diverses « lectures de la mort ». Lire ces « lectures », c'est accéder à des représen- tations significatives, voire à des systèmes représentatifs : la mort est « un révélateur métaphorique du mal de vivre », « le baromètre à la fois très indirect et très sen- sible du malaise d'une société »2. Ainsi l' « investissement sur la m o r t » est-il interprété par l'historien c o m m e « une dérivée de l'espérance de b o n h e u r » O n relève au pas- sage, pour la première mais n o n la dernière fois, que ces
« idéologies funéraires », c o m m e les d é n o m m e Jean- Pierre V e r n a n t renvoient en fait aux vivants — para- doxe des plus banals.
Quel rôle alors sera attribué, dans cette perspective his- torienne, à ce qu'on désigne, c'est déjà un choix, par l'ex- pression « témoignage littéraire » ? Vovelle en note la per- tinence « pour une histoire des attitudes collectives devant la m o r t » mais, tout en concédant son ambiguïté, ne le considère souvent que c o m m e « expression de l'idéologie » d ' u n type p a r t i c u l i e r Les colloques interdis- ciplinaires réunissant historiens, anthropologues et litté- raires devraient donc achopper là-dessus. E n réalité, une
1. Michelle Vovelle, La mort et l'Occident, de 1300 à nos jours, Galli- mard, « Bibl. ill. des histoires », 1983, 793 p.
2. Id., p. 25, 761 et p. 475.
3. Id., p. 25, repris au colloque de Nancy (1980) publ. La mort en toutes lettres, PU Nancy, 1983, 302 p., p. 300.
4. Colloque La mort, les morts dans les sociétés anciennes, dir. G. Gnoli et J.-P. Vernant, Cambridge University Press, Ed. Maison Sciences de l'homme, 1982, 505 p.
5. Coll. Nancy, « Pertinence et ambiguïté du témoignage littéraire pour une histoire des attitudes collectives devant la mort », p. 291 - 300, p. 292.
sorte de consensus implicite s'établit, l'institution litté- raire continuant depuis des décennies à considérer imper- turbablement les textes sous l'angle de l' « expression »-
« reflet » : « expression » de l'Auteur, renvoyant au biographique, c'est du Sainte-Beuve, « reflet » de l'époque, renvoyant à l'histoire littéraire, c'est du Taine
— deux faces d'une même conception transformant les textes en documents, modalité particulière de l'illusion représentative. Dans l'optique de ces réunions scientifi- ques, la « grande littérature » devient d o n c carrément sus- p e c t e son apport à l'histoire, sa valeur p r o p r e m e n t docu- mentaire se trouvant perturbés par une élaboration artistique encombrante.
O n c o m p r e n d aisément, par conséquent, pourquoi la critique littéraire traditionnelle attache une importance aussi démesurée à ce qu'elle n o m m e la « littérature d'idées ». Il faut convenir, à sa décharge, que la question, qui peut se ramener à celle du rapport entre texte et Idéo- logique, n'est pas simple et que, d'autre part, tout concourt, dans l'appareil scolaire et universitaire, à embrouiller davantage encore les choses.
La distinction traditionnelle des disciplines sépare enseignements littéraire et philosophique, eux-mêmes dis- tingués des enseignements de langues, vivantes ou mortes. Quelques recouvrements parfois s'opèrent, au gré des enseignants ou de programmes particuliers. Les manuels d'histoire littéraire de la France ménagent une petite place à Descartes ; mais c'est en classe de philo qu'on est censé étudier réellement son œuvre. Platon ou Aristote n'apparaissent que là; mais ce sont les hellénistes qui s'occupent sérieusement du texte grec. Platon pour- rait être intégré au domaine littéraire, ayant écrit des dia- logues, avec de vrais personnages (ce n'est pas le cas).
Mais Aristote? E n France, Montesquieu, Voltaire, Rous- seau, D i d e r o t peuvent figurer dans le cadre des « cours de français » puisqu'ils o n t écrit des œuvres de fiction en sus 1. Id., Préface, p. 9, 10.
d e l e u r s o u v r a g e s p h i l o s o p h i q u e s — d o n t o n n ' e s t p a s o b l i g é d e p a r l e r , s a u f à les classer, p r é c i s é m e n t , d a n s la
« l i t t é r a t u r e d ' i d é e s ». M a i s B i r a n , C o m t e , B e r g s o n , t o u t e la p h i l o s o p h i e f r a n ç a i s e d u X X siècle ? E n r e v a n c h e Pas- cal, le s o m b r e c h r é t i e n , r e s t é à p e u p r è s é t r a n g e r à la fic- t i o n , o c c u p e u n e p l a c e d e c h o i x d a n s l ' e n s e i g n e m e n t litté- raire t r a d i t i o n n e l . B r e f , o n le sait b i e n , la c o n f u s i o n et l ' I d é o l o g i q u e r è g n e n t ici e n m a î t r e s . R e s t e q u e le c a r a c - t è r e explicite d e la « p e n s é e » d e s é c r i v a i n s r e t e n u s facilite s i n g u l i è r e m e n t l ' a p p r o c h e p é d a g o g i q u e d e s t e x t e s . S o u s d e s m a q u i l l a g e s m o d e r n i s t e s , la vieille d i s t i n c t i o n d u
« f o n d » e t d e la « f o r m e » p e r m e t d ' u n e p a r t d e r e l e v e r les « i d é e s d e l ' a u t e u r », d ' a u t r e p a r t d ' a p p r é c i e r c o m m e c ' e s t b i e n e x p r i m é .
« L a m o r t p o u r M o n t a i g n e » o f f r e a l o r s u n e x e m p l e t y p i q u e d e c e t e n s e i g n e m e n t , u n e m a g n i f i q u e q u e s t i o n d e c o u r s . Il s'agit d e c a r a c t é r i s e r , p a r r é f é r e n c e à d e s c a t é g o r i e s a c c e s s i b l e s a u x j e u n e s e s p r i t s , les a t t i t u d e s s u c c e s s i v e s d e M o n t a i g n e « face a u p r o b l è m e d e la m o r t » : s t o ï c i e n n e , s c e p t i q u e puis é p i c u r i e n n e . Il est r e c o m m a n d é d e t e r m i n e r s u r u n e o u v e r t u r e v e r s P a s c a l et d e là, é v e n t u e l l e m e n t et a v e c b e a u c o u p d e d o i g t é , v e r s V o l t a i r e . L e « g o û t d e la m o r t » c h e z les r o m a n t i q u e s est n o n m o i n s i n t é r e s s a n t , tel qu'il a p p a r a î t p a r e x e m p l e d a n s le « M a l d u siècle » d e R e n é o u le taedium vitae d ' O b e r m a n n , e x p r e s s i o n s - r e f l e t s d ' u n
« m a l d e v i v r e » d o n t le l i t t é r a i r e d e v e n u h i s t o r i e n o u l'his- t o r i e n se f a i s a n t littéraire, les f r o n t i è r e s d i s c i p l i n a i r e s ici s ' é v a n o u i s s e n t (et p u i s : les é t u d e s littéraires s o n t - e l l e s vrai- m e n t aussi spécialisées q u e cela?), s ' e f f o r c e n t d e d é c o u v r i r les r a i s o n s , b i o g r a p h i q u e s d ' a b o r d , sociales e n s u i t e , h i s t o r i - q u e s e n f i n et s u r t o u t . C ' e s t d é j à u n p r o g r è s , il f a u t le r e c o n - n a î t r e , s u r les b i l l e v e s é e s d ' u n « R o m a n t i s m e é t e r n e l » ! C o m b o u r g , l'exil, l ' e f f o n d r e m e n t d e s v a l e u r s p o u r t a n t h é t é r o g è n e s , les crises é c o n o m i q u e s , p o l i t i q u e s , etc. s o n t a u t a n t d e d é t e r m i n a t i o n s p e r m e t t a n t d e p e r c e r à j o u r les s e c r e t s d e la « c r é a t i o n a r t i s t i q u e ». D ' u n c ô t é , les c a u s e s , d e l ' a u t r e , l ' e f f e t , le p r o d u i t . A u c u n e p l a c e à la l i t t é r a t u r e e n t a n t q u e telle. R o b e r t F a v r e qui, d è s le titre d e s o n i m p o -
s a n t e t h è s e m e t s u r le m ê m e p l a n « L a m o r t d a n s la littéra- t u r e et la p e n s é e f r a n ç a i s e a u X V I I I siècle » a s o u t e n u , e n S o r b o n n e , d e v a n t u n jury littéraire, ce q u i e s t m a n i f e s t e - m e n t u n travail d ' h i s t o r i e n . L e s c o l l o q u e s s u r la m o r t d a n s la l i t t é r a t u r e r e g r o u p e n t d e s c o m m u n i c a t i o n s p o r t a n t indif- f é r e m m e n t sur, p a r e x e m p l e , le t h é â t r e religieux d u X V siècle, la Chronique d e P h i l i p p e d e V i g n e u l l e s , les h a r a n - g u e s e n 1 6 1 0 o u les s t a t u t s d ' u n e c o n f r é r i e juive d e M e t z a u X V I I siècle.
L e d i s c o u r s r e l i g i e u x s u r la m o r t n ' a p p a r t i e n t p e u t - ê t r e p a s p a r n a t u r e a u c o r p u s t r a d i t i o n n e l l e m e n t c o n s i d é r é c o m m e l i t t é r a i r e , m a i s il p a r a î t difficile, e n d é p i t o u à c a u s e d e c e t t e c o n f u s i o n , d e l ' é c a r t e r e n b l o c t a n t ses t h è m e s o n t infiltré celui-ci d u r a n t des siècles et a u s s i p a r c e qu'il y a p a r f o i s c o n q u i s ses l e t t r e s d e n o b l e s s e , a v e c n o t r e P a s c a l , o u C h a t e a u b r i a n d , d é j à cités, m a i s a u s s i F r a n ç o i s d e Sales o u B o s s u e t . Il f a u t p o u r t a n t à n o u v e a u c o n s t a t e r q u e c e t t e m o r t - l à n ' e n e s t p a s u n e : c e t t e fois p a r c e q u e , d a n s n o t r e c i v i l i s a t i o n t o u t a u m o i n s , o n lui s u b s t i t u e aus- s i t ô t u n e s u r v i e . T o u t e f o i s u n é t r a n g e p h é n o m è n e d e bas- cule, d e v a s e s c o m m u n i c a n t s , s e m b l e a l o r s se p r o d u i r e : c h a s s é e d e l ' a p r è s - v i e , la « m o r t » r é a p p a r a î t à l ' i n t é r i e u r d e celle-ci. T h è m e o b s é d a n t à c e r t a i n e s p é r i o d e s , t a n t d a n s les c o m p o r t e m e n t s q u e s o u s d e s f o r m e s à p r é t e n t i o n littéraire — ce q u i c o n f o r t e la p o s i t i o n d e s d é f e n s e u r s d e la « l i t t é r a t u r e d ' i d é e s ». C ' e s t u n h i s t o r i e n , A r i è s , q u i r e l è v e , d è s les t e x t e s latins d u M o y e n A g e p u i s c h e z les p o è t e s f r a n ç a i s , c e t t e a n g o i s s a n t e « m o r t d a n s la vie » J e a n R o u s s e t s i g n a l e l ' i m p o r t a n c e d u c u r i e u x Songe de la mort et de son empire, d e Q u e v e d o T o u t l y c é e n p e u t
1. Robert Favre, La mort dans la littérature et la pensée française au XV IIIe siècle, thèse dactyl. reprod. Univ. Lille, 1977, 2 vol. 686 + 588 p. Rééd. PU Lyon, 640 p.
2. Odon de Cluny, P. de Nesson cit. in Philippe Ariès, L'homme devant la mort, Seuil, « L'univers historique », 1977, 642 p., p. 113 et p. 122.
3. Jean Rousset, La littérature de l'âge baroque en France. Circé et le paon (1954), Corti, 1985, 316 p. + ill., p. 116-117.
c o n n a î t r e les d e r n i e r s v e r s d e R o n s a r d , é p i l o g u a n t s u r sa d é c h é a n c e : « J e n ' a i p l u s q u e les o s , u n s q u e l e t t e je s e m b l e . . . », etc. L e r o m a n t i s m e u s e r a et a b u s e r a d u t h è m e : « D e a t h is here a n d death is there (...) A l l around, within, beneath. Above is death — a n d we are death » C e c é l è b r e lieu c o m m u n , e n c o r e v i v a c e , q u i p e u t e m p r u n t e r a u s s i b i e n la f o r m e p r e s t i g i e u s e d e l' « ê t r e - p o u r - l a - m o r t » h e i d e g g e r i e n q u e celles d e la s a g e s s e d e s n a t i o n s , s ' i n s c r i - v a n t a u f r o n t o n des c a d r a n s solaires, m a n q u e r a r e m e n t s o n effet. D e s h o r l o g e s - d e - m o r t t i c t a q u e n t d a n s n o s m u r s , c h a q u e b a t t e m e n t d e m o n c œ u r m e r a p p r o c h e d ' u n c r a n d e m a m o r t et t o u t e r a d i o s c o p i e m e r é v è l e m o n d e s - t i n d e s q u e l e t t e . « 0 v e r s ! n o i r s c o m p a g n o n s s a n s oreilles et s a n s y e u x V o y e z v e n i r à v o u s u n m o r t l i b r e et j o y e u x » A u s s i b i e n , nascentes morimur3 la p r é c a r i t é d e la vie h u m a i n e t r a n s f o r m e celle-ci e n m o r t s a n s c e s s e diffé- rée, e n u n e m a r c h e f u n è b r e a u r y t h m e plus o u m o i n s lent, e n u n e suite p é r i l l e u s e d e s a u t s d ' a g r è s e n a g r è s ( s e l o n la m a g n i f i q u e et m o i n s triviale m é t a p h o r e d e B o s s u e t ) : « o n est b i e n p e u d e c h o s e »...
Il serait f a s t i d i e u x d ' a c c u m u l e r ici les i n n o m b r a b l e s o c c u r r e n c e s littéraires d e ce q u i a b o u t i t à la c é l è b r e f o r m u l e d e B i c h a t , s e l o n l a q u e l l e la vie n e serait r i e n d ' a u t r e q u e l' « e n s e m b l e des f o n c t i o n s q u i r é s i s t e n t à la m o r t » C e r t e s ,
1. « La m o r t est ici et la m o r t est là (...) T o u t à l ' e n t o u r , d e d a n s , des- sous. Au-dessus est la m o r t — et nous s o m m e s la m o r t » (Shelley, Death, cit. Michel G u i o m a r , Principes d'une esthétique de la mort. Les modes de présence, les présences immédiates, le seuil de l'Au-delà (thèse S o r b o n n e ) , Corti, 1967, 492 p., p. 21).
2. Baudelaire, Les Fleurs du Mal, pièce 72.
3. Manlius, cit. M o n t a i g n e , Essais I, 19. Cf. « La vie c o m m e n c e à s'éteindre l o n g t e m p s avant qu'elle s'éteigne e n t i è r e m e n t » (Buffon, cit. Melvin G a l l a n t , Le thème de la mort chez Roger Martin du Gard, Klincksieck, 1971, 298 p., p. 251).
4. Citée p a r t o u t . Par e x e m p l e : Vladimir J a n k é l é v i t c h , L a mort, Flam- marion (1966), rééd. « C h a m p s », 1977, 474 p., p. 93; J a c q u e s Lacan, Ecrits, Seuil, « C h a m p freudien », 1966, 924 p., p. 317;
V o v e l l e , op. cit., p. 4 7 5 ; attribuée t o u t e f o i s à Albert D a s t r e , physio- logiste, par O c t a v e M a n n o n i , Un si vif étonnement. L a honte, le rire, la mort, Seuil, « C h a m p freudien », 1988, 255 p., p. 227.
e l l e s p e u v e n t é m o u v o i r p r o f o n d é m e n t , m a i s e n c e s s a n t d e n ' ê t r e q u e d e s « i d é e s ». « C e n ' e s t p a s a v e c d e s i d é e s q u ' o n f a i t d e l a l i t t é r a t u r e , c ' e s t a v e c d e s m o t s . » S o i t . M a i s a u s s i a v e c d e s i m a g e s , d e s f a n t a s m e s , d e s h i s t o i r e s . N o u s s o m m e s s e n s i b l e s à l ' a n g o i s s e d u c o n d a m n é a t t e n d a n t d a n s le « c o r r i d o r d e l a m o r t » l ' h e u r e c o n n u e d e s o n e x é c u t i o n ; m a i s il n ' e s t p a s c e r t a i n q u e n o t r e é m o t i o n s o i t d i f f é r e n t e à la l e c t u r e d e H u g o , d e D o s t o ï e v s k i o u d e n o t r e q u o t i d i e n h a b i t u e l . L a f a m e u s e g é n é r a l i s a t i o n p a s c a l i e n n e d e c e t t e s i t u a t i o n à t o u t e l a v i e h u m a i n e n ' a r i e n d e s p é c i f i q u e m e n t l i t t é r a i r e , à m o i n s q u ' o n n ' a s s i m i l e r h é t o r i q u e e t l i t t é r a t u r e . J a n k é l é v i t c h s ' i n t e r r o g e a i t , a v e c s o n b o n s e n s r e v i g o r a n t :
« M a i s c e s r e p r é s e n t a t i o n s n e s o n t - e l l e s p a s g r o s s i è r e m e n t m é t a p h o r i q u e s ? »
O n l ' a n o t é d é j à : c e q u ' o n d é s i g n e h a b i t u e l l e m e n t p a r l e s t e r m e s « l i t t é r a t u r e d e p i é t é », « l i t t é r a t u r e d e p r é p a r a - t i o n à la m o r t », « l i t t é r a t u r e d e c o n s o l a t i o n », n o n s e u l e - m e n t n ' a l e p l u s s o u v e n t r i e n d e l i t t é r a i r e , d u m o i n s a u s e n s m o d e r n e d u m o t , m ê m e p r i s e n c h a r g e p a r l a « l i t t é - r a t u r e d ' i d é e s », m a i s n e t r a i t e e n r i e n d e l a m o r t . L ' d u c t i o n à l a vie dévote, d ' u n e si b e l l e l a n g u e , c o n t i e n t u n b e a u s p é c i m e n d ' m o r i e n d i , a u c h a p i t r e 1 3 d e l a p r e - m i è r e p a r t i e ; o n e s t c e n s é y a p p r e n d r e à s e « p r é p a r e r à l a m o r t » : « I m a g i n e z - v o u s d ' ê t r e m a l a d e e n e x t r é m i t é d a n s l e l i t d e l a m o r t , s a n s e s p é r a n c e a u c u n e d ' y é c h a p p e r » p r o p o s e s a n s m é n a g e m e n t F r a n ç o i s d e S a l e s . P o u r q u o i ? p o u r r e l a t i v i s e r l e s p l a i s i r s t e r r e s t r e s , l e s r i c h e s s e s e t m ê m e l e s a f f e c t i o n s , p o u r s e « p u r g e r » d e c e q u i c o m p r o - m e t t r a i t s o n s a l u t , d u r a n t l a v i e . L e s D a n s e s d e M o r t , l e s S a i n t J é r o m e , l e s M a d e l e i n e r e p e n t a n t e s , l e s vanités, C i c é - r o n o u L o y o l a n ' u t i l i s e n t l a « m o r t » q u e c o m m e u n e s o r t e d ' a r t i f i c e r h é t o r i q u e , d o n t l ' a m b i g u ï t é e s t si f o r t e d ' a i l l e u r s q u e l e s l e ç o n s o n t t o u t l o i s i r d e d i v e r g e r d u t o u t a u t o u t . L e f a m e u x m e m e n t o m o r i , t o u s l e s E t i n A r c a d i a
1. Les derniers jours d'un condamné, L'Idiot. Voir Jankélévitch, op. cit., p. 147-148. La citation était de Mallarmé écrivant à Degas.
2. Id. p. 195.
ego, les transis, les écorchés, les Dames du temps jadis et les pendus entrechoqués, les Jeunes filles et la Mort peu- vent aussi bien, selon les cas, dévitaliser pour le mélanco- lique l'existence ou stimuler l'épicurien au carpe diem, à aimer ce que jamais il ne verra deux fois. D e la Mignonne de Ronsard à la Charogne de Baudelaire, le poncif semble inusable.
C'est bien l'art qui complique le « message » et per- turbe la transmission idéologique. Prenons, hors littéra- ture, l'exemple des vanités, ces tableaux affrontant des objets qui symbolisent l'existence quotidienne, futile ou non, à cette universelle allégorie de la m o r t qu'est le crâne : voici longtemps que les critiques ont signalé l'équivoque profonde de leur leçon puisque, supposées signifier le caractère éphémère, dérisoire et pathétique des choses de la vie, elles les éternisent pourtant par la pein- ture et rassurent le spectateur dans le m o m e n t m ê m e où elles l'angoissent. Les Ambassadeurs de Holbein relèvent de la vanité et de la nature morte à la fois (on sait que ce genre est d é n o m m é still life en anglais) ; cependant le crâne en a n a m o r p h o s e exige du public un m o u v e m e n t devant la toile, ce qui rend incompatibles les deux plans de l'illusion picturale : il ne s'agit d o n c plus à p r o p r e m e n t parler de la « m o r t dans la vie » et de tout ce qui pourrait s'y rattacher, mais, disjonctivement, soit du crâne, soit des ambassadeurs magnifiques, de l'amoncellement si bien ordonné des objets de la culture et de la vie. O n retrou- vera plus loin avec les Saint J é r o m e au livre une ambi- guïté comparable, et une semblable exclusion mutuelle.
Plus on quitte le champ des idéologies des « pensées » d'auteurs et des mentalités, plus la critique littéraire renâcle et moins elle peut en l'occurrence définir son objet. Le squelette de la m o r t lui-même se revêt des chairs de la fiction, disparaît, c o m m e dans les natures mortes, au statut en principe différent de celui des vanités et où 1. Voir Jurgis Baltrusaïtis, Anamorphoses, O. Perrin, 1969, 188 p.,
chap. VII (mais il laisse un peu sur sa faim).
m a n q u e le c r â n e . E l l e s o f f r e n t , d a n s les m e i l l e u r s cas, u n e r e p r é s e n t a t i o n t r o u b l a n t e d u t e m p s et, h i s t o r i q u e m e n t , la t r a c e d ' u n a t t a c h e m e n t b i e n t e r r e s t r e a u x c h o s e s d e ce m o n d e . C o m m e les i m a g e s f u n è b r e s d u s e c o n d M o y e n A g e et d e la R e n a i s s a n c e , m a i s s o u v e n t d e f a ç o n a m b i g u ë , elles s e r a i e n t m o i n s d e s t é m o i g n a g e s d e l ' i d é o l o g i e e n c o r e d o m i n a n t e q u e « le s i g n e d ' u n a m o u r p a s s i o n n é d u m o n d e d ' i c i - b a s et d ' u n e c o n s c i e n c e d o u l o u r e u s e d e l ' é c h e c a u q u e l c h a q u e vie e s t c o n d a m n é e »' : l ' u n e d e s idées les plus i n t é r e s s a n t e s d ' A r i è s e s t l ' a s s o c i a t i o n d e la nature morte, d u p r é c a p i t a l i s m e et d e l ' — i m p o r - t a n c e e x c e s s i v e a c c o r d é e a u x temporalia, a p p é t i t d e v i v r e et d e p o s s é d e r c o n d a m n é s p a r l ' E g l i s e .
T r a n s p o s é e a u p l a n littéraire, d a n s la f i c t i o n , c e t t e t h é - m a t i q u e v a e n c o r e se c o m p l i q u e r d a v a n t a g e . L a l e ç o n m o r a l e o u m é t a p h y s i q u e d e v i e n t c o n t r a d i c t o i r e , s ' é t o i l e e n s i g n i f i c a t i o n s m u l t i p l e s , d i s p a r a î t c o m m e telle. C e r t e s , le p a t h é t i q u e « il f a u t l a i s s e r m a i s o n s , v e r g e r s , jardins... » t r o u v e d e s é c h o s , p a r e x e m p l e d a n s le d é r i s o i r e « q u i t t e r t o u t ça » d ' O s c a r T h i b a u l t (II 3) ; m a i s n o u s s o m m e s , a v e c le r o m a n , a u x a n t i p o d e s d e la « l i t t é r a t u r e d ' i d é e s ».
La « m o r t » c o m m e d é p o s s e s s i o n s ' i n t è g r e à d e s c o m - b i n a i s o n s l a r g e m e n t s u r d é t e r m i n é e s . C h e z B a l z a c p a r e x e m p l e t h é s a u r i s e u r s et d i l a p i d a t e u r s s ' o p p o s e n t , e n u n e c o n t r a d i c t i o n i n d é p a s s a b l e (et d o n c t r a g i q u e p a r e s s e n c e ) . T r o m p e - l a - m o r t d o i t p e u t - ê t r e s o n s u r n o m e n p a r t i e à sa q u a l i t é d e t r é s o r i e r d u b a g n e ; m a i s l ' a m o u r a m e n u i s e s o n p o u v o i r et s o n ê t r e : L a p e a u de chagrin, c ' e s t b i e n c o n n u , est l ' u n e d e s clés m a î t r e s s e d e L a Comédie humaine.
R a p h a ë l , o u m ê m e G o r i o t m e u r e n t d ' é p u i s e m e n t vital.
C ' e s t t o u j o u r s t r o p , o u p a s a s s e z : l ' a v a r e o u la vieille fille
1. Ariès, op. cit., p. 130, cf. 133. Il retrouve Bakhtine mais est en contradiction avec Jean Baudrillard, qui suit Max Weber : L'échange symbolique et la mort, Gallimard, « Bibl. des Sciences humaines », 1976, 347 p. (par exemple p. 223 sq., où il affirme que c'est avec la Réforme et le Baroque que commencent les entreprises de protec- tion contre la mort).
2. Ariès, op. cit., p. 138 sq., Vovelle, op. cit., p. 197.
p o s s è d e n t , m a i s n e v i v e n t p o u r t a n t p a s ; s y m é t r i q u e m e n t le p r o d i g u e b r û l e sa vie e n d é p e n s a n t i n c o n s i d é r é m e n t s o n o r , t e n t a n t e n v a i n d e c o m b l e r q u e l q u e m a n q u e , a u s s i p r o f o n d q u e le t o n n e a u d e s D a n a ï d e s . Q u i o s e r a i t r é d u i r e c e t t e d y n a m i q u e (ici déjà b i e n t r o p s c h é m a t i s é e ) à u n e p u r e et s i m p l e d é n o n c i a t i o n d e la m o d e r n e c o n f u s i o n d e l ' ê t r e et d e l'avoir ?
L ' é c h e c d ' E m m a B o v a r y p r e n d lui a u s s i la d o u b l e f o r m e s y m b o l i q u e d e la m o r t et d e la r u i n e , a b o u t i s s e m e n t l o g i q u e d e s o n e x e m p l a i r e p r o d i g a l i t é L e s h u i s s i e r s l ' o n t « saisie » :
« et s o n e x i s t e n c e , j u s q u e d a n s ses r e c o i n s les p l u s i n t i m e s , fut, c o m m e u n c a d a v r e q u e l ' o n a u t o p s i e , é t a l é t o u t d u l o n g a u r e g a r d d e ces h o m m e s » ( I I I 7 d é b u t ) . C h o s e p a r m i les c h o s e s d a n s u n e nature morte. L a r é u s s i t e d e la s c è n e o ù elle e x p i r e t i e n t à l ' e x t r a o r d i n a i r e i m b r i c a t i o n d u r é a l i s m e et d u s y m b o l i s m e : ses n a u s é e s s o n t d u e s à l ' i n t o x i c a t i o n i d é o l o - g i q u e e t à l ' a r s e n i c . E l l e v o m i t sa vie, la vie q u i lui a é t é faite, « les i n n o m b r a b l e s c o n v o i t i s e s q u i la t o r t u r a i e n t » (III 8). L ' h o r r e u r m a c a b r e d é n o n c e a t r o c e m e n t la m y s t i f i - c a t i o n d o n t elle fut la v i c t i m e et l ' e x e m p l e :
C o m m e elle est m i g n o n n e encore! Si l'on ne jurerait pas qu'elle va se lever tout à l'heure. Puis elles se p e n c h è r e n t p o u r lui mettre sa c o u r o n n e . Il fallut soulever un peu la tête, et alors un flot de liquide noir sortit c o m m e un v o m i s s e m e n t , de sa bouche (II 9 fin).
A l ' i n v e r s e d e N a n e t t e , q u i « a m a s s e d i l i g e m m e n t » d a n s la c h a n s o n d e l ' a v e u g l e a c c o m p a g n a n t s o n d e r n i e r s o u p i r , E m m a a t o u t p e r d u , i l l u s i o n s , b i e n s et vie, v a l e u r s c o n f u s e s et c o n f o n d u e s , t r a n s v a s é e s p a t h é t i q u e m e n t les u n e s d a n s les autres.
L ' i l l u s i o n r é f é r e n t i e l l e c o n s i s t e à n ' a t t e n d r e et d o n c à n ' o b s e r v e r d a n s les t e x t e s littéraires r i e n d e v r a i m e n t dif-
1. Voir La prodigalité d'Emma Bovary, in La lecture comme jeu, Minuit, 1986, 320 p., p. 267-293. Compte tenu de l'enjeu, on vou- dra bien excuser de nombreuses allusions à cet ouvrage (et à quel- ques autres de l'auteur de cet essai, référenciés sans nom).
I V
N o u s sommes passés un peu vite sur deux questions importantes : la répétition dans le F o r t / D a et, surtout, la conquête de l'identité, à quoi l'essentiel de ce qui suit sera consacré. Il y a, on ne l'ignore pas, deux types de répétition, celle du m ê m e et celle de l'identique. La pathologie et l'Idéologique ne connaissent que la seconde. Le Sujet est alors moins actif que passif, subissant ses perpétuelles reprises c o m m e une obligation, infantilement soumis au principe de plaisir mais ne connaissant pour autant aucun plaisir authentique, la réalité psychique prédominant trop p u i s s a m m e n t sur la réalité matérielle. Une « fixation » iné- branlable à quelque recoin du passé, c o m m e celle de l'huître à son rocher, l'indéfini r e c o m m e n c e m e n t de pratiques vaines, réifiantes et p r o p r e m e n t fantomatiques d o n n e n t l'image de l'immobilité létale : l'automatisme de répétition est c o m m e un équivalent temporel de l'intemporelle « mort- état » — et c'est d'ailleurs pour tenter d'en rendre compte que Freud avait lancé l'hypothèse d'une « pulsion de m o r t ».
Le produit idéologique offre de multiples illustrations de ce répétitif sinistre, isolant gravement de la réalité exté- rieure, non seulement dans le cadre strict des objets de consommation mais aussi dans celui de nombreux préten- dus jeux, et de bien des romans. « Sa Majesté le Moi », sutu- rant la séparation, déniant la perte, visant l'hallucinatoire satisfaction des premiers âges, se mystifie donc, s'épargne
certes toute épreuve à structure de perte mais n'obtient à la place que du vent (ou ce faux sceptre que la psychanalyse appelle phallus anal). A cet égard les dessins animés témoi- gnent d'une profonde ambiguïté, avec les pseudo-morts qui les scandent selon un rythme précipité et des formes effroyables (notamment celles du corps morcelé), suivies à la séquence d'après de renaissances inexpliquées, c o m m e s'il ne s'était rien passé : déni du danger ? évitement de l'épreuve? ou pointillisme, constante réassurance du « c'est pour rire » nécessitée par la violence des images de destruc- tion? Le refus de la blessure narcissique, l'espèce d'andro- gynie liée à l'auto-engendrement, l'absence d'initiation font du phénix un mythe fort peu éducatif.
Le répétitif du jeu véritable, en tout cas, est à l'inverse de
celui du pathologique ou de l'idéologique Reprenant le même, non l'identique, il produit une transformation. Il est créateur et actif, en littérature comme dans le Fort/Da. Thé- matiquement, structurellement, par toutes sortes d'échos internes — mais aussi par ma lecture elle-même, ses remé- morations, ses retours en arrière, et par mes relectures, qui réaniment tous ces morts pour rire et font à nouveau repré- senter la même pièce (pas tout à fait la même pourtant), la littérature semble s'opposer radicalement à l'irréversibilité de la vraie mort, à son irrévocabilité. Non seulement la thé- matique de la « mort » me renvoie à la perte pour m'aider à mieux la maîtriser, à conjuguer synchronie et diachronie en une orthochronie intime dont je n'ai pas même conscience, mais les formes littéraires modernes elles-mêmes, frag- ments, exercices d'ellipse, de déliaison, m'offrent, petites syncopes du sens, des jeux avec le trou, le vide : jouer, c'est transformer le vide en absence.
Quel est alors l'enjeu de ce jeu littéraire particulier mais exemplaire? Pourquoi « braver la mort » ? Jadis l'aristocra- 1. Voir Fantasme et formation, par René Kaès, Didier Anzieu, L. V. Thomas, Norbert Le Guérinel, Dunod, « Inconscient et culture », 1979, 166 p., p. 14 sq. (Kaès) et 125 sq. (Thomas), notamment.
2. Voir La lecture comme jeu, p. 105, et Lire le temps, 3 partie, chap. VII.
tie féodale justifiait par ce risque suprême l'exorbitance de ses privilèges. On sait aussi quelle interprétation Hegel en donne. Mettre en jeu sa vie pour lui donner un sens, c'est encore ce que fait le libertin du XVII siècle. Don Juan, grand seigneur dépouillé par l'histoire de sa mission sociale, transpose le risque en devenant méchant homme et en défiant le Ciel. Le libertin du XVIII va jouer de tout cela comme du reste, courant un risque de plus en plus abstrait et amoindri : la punition de Valmont et de la Merteuil n'est qu'un artifice moralisateur. Pour être moindre encore, le risque encouru par le lecteur de fiction est cependant bien réel : qui ne risque rien, en ce domaine aussi, n'a rien.
Qu'on ne croie pas qu'il s'agit seulement d'une image : on se met bel et bien en jeu, et ici qui perd gagne. L'intérêt de la « mort » c'est le dédoublement extrême qu'elle sollicite, l'ébranlement émotionnel, le coefficient d'irrationalité qui l'accompagnent et libèrent le jeu fantasmatique. Mais cela détruit du même coup la sécurité de nos censures et refoule- ments habituels. Qu'on observe déjà le visage du lecteur
« plongé dans son livre », quel qu'en soit le sujet, et l'on comprendra immédiatement combien ce qui se passe est sérieux :
Pour bien saisir ce que c'est que jouer, il ne faut pas oublier que c'est la préoccupation qui marque essentiellement le jeu d'un enfant. Ce n'est pas tant le contenu qui compte, mais cet état proche du retrait qu'on retrouve dans la concentration des enfants plus grands et des adultes
Or la « mort » n'est pas un « contenu », c'est une struc- ture, une espèce d'objet transitionnel polyvalent, une pro- position ludique singulièrement forte.
Mortifier : attendrir la viande en diminuant la cohésion de ses parties. Mortification : commencement de décomposition qui rend le gibier plus tendre et plus savoureux — se dit aussi des événements douloureux, des accidents fâcheux qui arrivent dans la vie (Encyclopédie Qui lle t).
1. W i n n i c o t t , J e u et réalité, p. 72-73.
D i m i n u t i o n d e la c o h é s i o n , c o m m e n c e m e n t d e d é - c o m - p o s i t i o n . . . L e s d é f e n s e s h a b i t u e l l e s d u l e c t e u r e n é t a t d e p l u s f a i b l e r é s i s t a n c e p a r a i s s e n t p e r d r e d e l e u r e f f i c a c i t é : l e s a n g o i s s e s a n c i e n n e s q u ' i l c r o y a i t o u b l i é e s s e r é v e i l l e n t à c e s i g n a l d e « m o r t », q u a n d m ê m e il n ' e n a p a s c o n s - c i e n c e . I l l u i f a u t « m o u r i r » u n p e u s a n s d o u t e : C a i l l o i s a f o r t e m e n t s o u l i g n é la p a r t d e v e r t i g e d a n s l e j e u . O n p a r l e r a i t a u j o u r d ' h u i d ' o s c i l l a t i o n i d e n t i t a i r e — c o n d i - t i o n sine q u a n o n d e l ' i d e n t i f i c a t i o n a u x t r o i s s e n s d u t e r m e .
L a m o r t d u f r è r e d a n s l e s l é g e n d e s s ' a s s o c i e s o u v e n t à q u e l q u e c r é a t i o n : C a ï n e t A b e l (« B â t i s s o n s u n e v i l l e a v e c s a c i t a d e l l e » ( H u g o ) ) ; R o m u l u s e t R é m u s , s o n « d o u b l e t m a l h e u r e u x » s e l o n G r i m a l . P a s E t é o c l e e t P o l y n i c e b i e n s û r , q u i s ' e n t r e - t u e n t , C r é o n r é g n a n t , n i c e s m é n e c h m e s d e l a c o m é d i e a n t i q u e e n l e s q u e l s l a r i v a l i t é œ d i p i e n n e e s t n i é e , a i n s i q u e l a d i f f é r e n c e O n s o n g e r a i t p l u t ô t a u c o n t e d e M a r k T w a i n d a n s l e q u e l u n j u m e a u e s t m o r t d a n s le b a i n , m a i s , a s s u r e le n a r r a t e u r r e s c a p é , p e r s o n n e n ' a j a m a i s s u l e q u e l . L e l e c t e u r d e s h i s t o i r e s d e « m o r t », d e p e r t e , v a n o n s e u l e m e n t r e v i v i f i e r s e s p e r t e s r é v o l u e s m a i s , p a r l à e t e n s u s , p e r d r e q u e l q u e c h o s e à q u o i p e u t - ê t r e il a v a i t i n s u f f i s a m m e n t r e n o n c é , e t q u i e s t l u i - m ê m e
— u n a l t e r ego f a s c i n a n t , a d o r é e t i m m a t u r e , c e l u i - l à j u s t e - m e n t p o u r q u i c e s p e r t e s s o n t d e m e u r é e s o u v e r t e s c o m m e d e s b l e s s u r e s i n g u é r i s s a b l e s . L e t u e r , c ' e s t c i c a t r i s e r e n f i n . D o r i a n G r a y e n e s t i n c a p a b l e . Il s e p o i g n a r d e d a n s s o n p r o p r e p o r t r a i t p a r r e f u s n a r c i s s i q u e d u v i e i l l i s s e m e n t , d u c h a n g e m e n t , d e l ' a l t é r i t é . N a r c i s s e s ' é t a i t n o y é d a n s s o n i m a g e p o u r c o ï n c i d e r a v e c e l l e , a b s o r b é d a n s u n e t e n s i o n v i s a n t à a b o l i r l a t r o i s i è m e d i m e n s i o n , e t p l u s e n c o r e l a q u a t r i è m e : « M ê m e a p r è s q u ' i l f u t e n t r é a u s é j o u r i n f e r - n a l , il s e r e g a r d a i t e n c o r e d a n s l ' e a u d u S t y x » ( O v i d e , M é t a m o r p h o s e s , I I I ) . A l i c e , e l l e , t r a v e r s e l e m i r o i r , e t l e s u r v i v a n t d e s j u m e a u x d e T w a i n e s t l à p o u r r é p o n d r e à l ' i n t e r v i e w e r .
1. Mauron, Des métaphores, p. 292-296.
Il s'agit d e d é t r u i r e à la fois u n e n f a n t et les p a r e n t s q u ' i l s ' i n v e n t a i t l ' i n v e n t a n t :
La pratique psychanalytique se fonde d'une mise en évidence d u travail constant d'une force de mort : celle qui consiste à tuer l'enfant merveilleux (ou terrifiant) qui, de génération en génération, témoigne des rêves et désirs des parents1.
L a p e r v e r s i o n c o n s e r v e r a i n t a c t e la foi e n l ' a m o u r d e la M è r e p o u r l' « o b j e t i n t e r n e i d o l â t r é » « Y r e n o n c e r , c ' e s t m o u r i r , n e p l u s a v o i r d e r a i s o n d e v i v r e ; m a i s f e i n d r e d e s'y tenir, c ' e s t se c o n d a m n e r à n e p o i n t v i v r e » B r e f , s a n s la r e n o n c i a t i o n s y m b o l i q u e q u e la fic- t i o n v a n o u s d o n n e r la p o s s i b i l i t é d e v i v r e , d ' é p r o u v e r , c o m m e la vie m a i s à sa f a ç o n l u d i q u e , h o m é o p a t h i q u e , p o i n t d e m a t u r i t é :
Und so lang du das nicht hast, Dieses stirb u n d werde, Bist du nur ein trüber G a s t A u f der dunklen Erde.
(« E t , t a n t q u e tu n ' a s p a s c o m p r i s ce " m e u r s et d e v i e n s !", t u n ' e s q u ' u n h ô t e m é l a n c o l i q u e s u r la t e r r e t é n é b r e u s e », G o e t h e , « N o s t a l g i e b i e n h e u r e u s e » A s s u m e r la p e r t e c ' e s t d o n c , c o n j o i n t e m e n t , a s s u m e r celle d e s a n c i e n n e s i m a g e s p a r e n t a l e s : le m e u r t r e d e l ' e n f a n t est a d i e u à l ' e n f a n c e et l ' a d i e u à l ' e n f a n c e u n a d i e u a u x M è r e s .
1. Serge Leclaire, On tue un enfant, Seuil, rééd. « Points », 1975, 142 p., p. 11.
2. Masud Khan, Figures de la perversion, Gallimard, « Connaissance de l'inconscient », trad. CI. Monod, 1981, 292 p., passim. Voir aussi Bela Grunberger, L'enfant au trésor et l'évitement de l'œdipe, in Le narcissisme. Essais de psychanalyse, Payot, 1971, rééd. « PBP », 350 p., p. 307-330.
3. Leclaire, op. cit., p. 12; « Ce dont nous avons à réaliser notre absolue séparation pour exister, c'est le phallus; mais en même temps, ce dont nous ne pouvons effacer le chiffre en nous, c'est le même phallus », p. 57.
4. Cit. Bakhtine, Rabelais, p. 249.
Le Sujet dit à l'Objet : « je t'ai détruit », et l'Objet est là qui reçoit cette communication. A partir de là, le Sujet dit : « Hé!
l'Objet, je t'ai détruit — J e t'aime. Tu comptes pour moi parce que tu survis à ma destruction de toi. »'
Il y a donc deux meurtres possibles de la Mère, deux regards sur eux et sur elle. A l'agressivité archaïque revécue dans une lecture d'identification primaire s'oppo- sent l'acceptation résignée de la perte nécessaire et la double mise à distance : synchronique, par le dédouble- ment dans l'identification, et diachronique, par la mise en perspective d o n t la maturité nous rend capables. Le mythe d ' O r p h é e demeure incomplet tant q u ' o n n'établit pas une relation entre son regard en arrière et sa flagrante immaturité ultérieure, la découverte de la pédérastie, l'atroce revanche de la Mère enfin sous la forme de son dépeçage par les Ménades. Celles-ci, c o m m e la Sphinge pour les jeunes gens avant Œdipe, c o m m e pour Oreste les Erinnyes (desquelles Ovide les rapproche : « Elles n'obéissent plus qu'à Erinnys déchaînée » (Métamor- phoses, XI, déb.)), figurent le phallus qu'il n'a pas su acquérir, conquérir, la « relation vampirisante qui marque les relations de l'imago de la mère phallique au produit de ses entrailles » Des serpents interviennent pour les deux héros : avec Cerbère, aux « trois gorges hérissées de ser- pents » c o m m e dans le dialogue avec les C h o é p h o r e s E n somme, c'est moins Eurydice que ce regard en arrière replonge dans les enfers q u ' O r p h é e lui-même, chutant dans l'Imaginaire à jamais, et la psychose. O n se souvient du destin de G e n n a r o dans Lucrèce Borgia. La femme de Loth (le sexe d'état civil n'a ici guère d'importance) à qui les Anges avaient bien dit : « N e regarde pas en arrière! »
1. Winnicott, Jeu et réalité, p. 125; cf. « La pulsion destructrice crée la qualité de l'extériorité », p. 130.
2. Green, Un œil en trop, p. 74.
3. « Image d'une castration renvoyée à Oreste après celle qu'il vient d'infliger à la mère dont il ne réussit pas à être le phallus de son vivant mais que l'acte du meurtre va ouvrir à son désir » (ibid. (voir Freud, Medusa's Head, art. cité)).
fut transformée en colonne de sel. Orphée, d o n t l'art fai- sait se mouvoir les pierres, est à son tour un m o m e n t saisi
« c o m m e celui qui vit les trois têtes de Cerbère, fils de Méduse, et fut changé en pierre» (Métamorphoses, X , déb.).
La pierre est lourde, inerte, au fond toujours tombale, lors m ê m e qu'elle s'assouplit provisoirement c o m m e la main du C o m m a n d e u r p o u r mieux entraîner D o n Juan en enfer, où il tombe, c o m m e une pierre. La dalle du reste maintient p u i s s a m m e n t le « m o r t » où il doit rester. E n ce cas : l'immaturité. Q u i ose regarder Méduse à la chevelure de serpents en demeure pétrifié, minéralisé, dés-humanisé.
Oreste, p o u r régressif et malheureux qu'il soit, n'est pas resté médusé par son crime. Eschyle au contraire montre la transformation des Erinnyes en Euménides et surtout le rôle déterminant dans cette maturation initiatique de l'Aréopage, d'Athéna. Une dialectique qui avait avorté p o u r O r p h é e s'instaure pour Oreste entre le dionysiaque et l'apollinien, entre Chaos et Cosmos, Imaginaire et Sym- bolique. O r p h é e ne devait pas se retourner « avant d'être revenu à la lumière du soleil ». Le recours au Père permet d'assigner à la Mère sa place lointaine dans un passé perdu : c'est Sarastro et la Reine de la Nuit.
Œdipe, Oreste, Orphée, mythes célèbres et tragiques, éclipsent un peu trop Persée aux pieds ailés, fils de Zeus.
E n voilà un p o u r t a n t qui paraît savoir construire sa vie et accéder à l'âge adulte. D u moins épouse-t-il la princesse des contes arrachée au monstre marin, l'autre femme, dis- tincte des Mères. Le monstre cependant serait-il paternel, selon la coutume, et retrouverions-nous l'œdipe? N o n , si les autres données légendaires recoupent celle-ci et si elles se répètent et s'explicitent mutuellement, c o m m e nous l'a appris Lévi-Strauss, car Persée a réussi à pétrifier Atlas, devenu le simple quoique nécessaire support paysagé du ciel et des astres Père redoutable renvoyé à sa fonction symbolique. Mais s'il a pu y parvenir, c'est p o u r avoir d ' a b o r d décapité son premier monstre, la gorgone Méduse — ce que le lecteur apprend, chez Ovide, par un récit différé, un « retour en arrière » rejetant n o n seule-
ment l'épisode mais la Mère phallique dans le passé. Com- ment châtrer celle-ci ? C o m m e n t éviter le regard médusant qui fixe à jamais dans une enfance passive et vous rigidifie en appendice phallique de la Mère o m n i p o t e n t e ? O n le sait : en le retournant contre lui-même, en l'affrontant par le biais d'un décalage, tout c o m m e l'anamorphose de la mort dans « Les Ambassadeurs » de Holbein — et dans la lecture. « Je ne regardai que le reflet de son visage hideux dans le bronze du bouclier » (Métamorphoses, IV, fin). Il n'est pas exact que la mort ne se puisse regarder fixement, qu'on ne puisse la voir, et l'avoir, dans les yeux : le bou- clier en miroir, l'anamorphose, la m é t a p h o r e démultipliée le permettent, et leurs images offrent alors la possibilité de maîtriser par côté, dans l'indirect, ce à quoi elle ren- voyait, si effrayant que ce fût.
Bien entendu la thématique légendaire, les avatars romanesques de morts maternelles n'en sont pas moins marqués d'une forte ambiguïté. Les nombreuses morts de femmes en fin de roman, rappelées plus haut, peuvent aussi bien parachever le désespoir et la mélancolie d'une inébranlable fixation à la Mère (« I could not love except where Death Was mingling his with Beauty's Breath ») 1 que signer l'acte d'émancipation par rapport à l'enfance. Des Grieux termine sa narration en précisant : « M o n âme ne suivit pas la sienne » et Félix de Vandenesse survit fort bien à Henriette de Mortsauf. C o m m e Ulysse, le lecteur aura peut-être détourné la tête dans sa descente aux enfers et surtout écouté les Sirènes sans céder à leur charme mortel — refusant de plus le nostos vers l'Ithaque de l'en- fance où les Pénélope fantômes tissent la toile où le prendre à jamais.
1. « Je n'ai jamais pu aimer que là où la Mort Mêlait son souffle à celui de la Beauté » (Poe à vingt ans, cit. M. Bonaparte, op. cit., p. 26, 75, 250, etc.) ; cf. « Genèse d'un poème » : « — Quel est le sujet le plus mélancolique ? — La mort. — Quand est-il le plus poétique ? — Quand il est associé intimement à la beauté. — Donc la mort d'une belle femme est incontestablement le plus poétique sujet du monde, surtout si le thème est développé par l'amant privé
L e m e u r t r e d e l ' E n f a n t m e r v e i l l e u x c o m m e celui des M è r e s , d a n s la m e s u r e o ù ils s a n c t i o n n e n t l ' a d i e u à l ' i m m a - t u r i t é , la l i q u i d a t i o n d ' é p o u v a n t e s a n c i e n n e s , n e s o n t e n s o m m e q u e l ' a u t r e face d e la m o r t - c a s t r a t i o n : la m o r t litté- r a i r e e s t u n e M o r t - J a n u s . Il n e s'agit p a s s e u l e m e n t d e t h è m e s , ni d e s t r u c t u r e : c ' e s t d a n s la l e c t u r e e l l e - m ê m e q u e s ' e x p é r i m e n t e c e t t e c o m p l e x e é p r e u v e i n i t i a t i q u e . M o r i n é c r i v a i t d é j à : « L e m e u r t r e a u n e s i g n i f i c a t i o n d e v é r i t a b l e n a i s s a n c e virile : il e s t l ' i n i t i a t i o n e l l e - m ê m e , q u i c o m p o r t e m o r t et r e n a i s s a n c e , m a i s a u lieu d e m o u r i r s o i - m ê m e , c ' e s t a u t r u i q u i e s t sacrifié. » A i n s i , d a n s le récit, la m o r t initia- t i q u e d e c e r t a i n s h é r o s s ' a c c o m p l i t - e l l e p a r p r o c u r a t i o n , le p e r s o n n a g e p a t e r n e l o u m a t e r n e l d é c é d a n t à p o i n t n o m m é p o u r s i g n i f i e r s y m b o l i q u e m e n t u n p r o g r è s d a n s le p a r - c o u r s . C e p e n d a n t M o r i n s e m b l e s o u s - e s t i m e r la c o m p l e x i t é d e s p r o c e s s u s d e l e c t u r e : il n ' y a p a s s i m p l e d é l é g a t i o n ; l ' i d e n t i f i c a t i o n , telle q u ' e l l e v i e n t d ' ê t r e r e d é f i n i e , i m p l i q u e b i e n p o u r le l e c t e u r u n e v é r i t a b l e é p r e u v e , u n r i s q u e v é c u . L e cas p a r t i c u l i e r q u i n o u s a v a i t r e t e n u s d a n s l ' é t u d e d e s r e l a t i o n s m e u r t r i è r e s a v e c le P è r e , a u p l a n t h é m a t i q u e , se g é n é r a l i s e à la l e c t u r e p o u r c e t t e s i m p l e r a i s o n q u e la c a s t r a - t i o n q u i e s t a u c e n t r e d e l ' é p r e u v e i n i t i a t i q u e e s t aussi, o n l'a r a p p e l é , ce q u i b a p t i s e a posteriori ( d a n s l' « a p r è s - c o u p ») la s t r u c t u r e d e p e r t e t o u t e n t i è r e , q u e l q u e s o i t le n i v e a u o ù celle-ci est s i t u é e p a r le t e x t e : le l e c t e u r s u b i t d o n c à la fois (à d o s e h o m é o p a t h i q u e efficace) c e t t e p e r t e s p é c i f i q u e ( p a r e x e m p l e d e tel o b j e t p a r t i e l , o u d e la M è r e ) et la c a s t r a t i o n .
D u r e s t e il n e f a u d r a i t p a s c o n c e v o i r l ' i n i t i a t i o n , p a r la l i t t é r a t u r e o u p a r q u e l q u e r i t u e l q u e c e soit, c o m m e u n e s o r t e d ' i m p r é g n a t i o n p a s s i v e , t r a n q u i l l e et b é a t e . L a v i o - l e n c e , s o u v e n o n s - n o u s e n , le M a l h e u r , la p e r t e v é r i t a b l e m o b i l i s a n t d a n s l ' i n c o n s c i e n t les é p r e u v e s les p l u s d o u l o u - r e u s e s se t r o u v e n t c o n v o q u é s . F e i n d r e , c o m m e d a n s L a m o r t S a r a 2 d e se faire a v a l e r p a r les m o r t s d a n s la b r o u s s e
1. Morin, op. cit., p. 170.
2. Robert Jaulin, La mort Sara. L'ordre de la vie ou la pensée de la mort au Tchad, Plon, « Terre humaine » (1967), 1981, 310 p.
n ' e s t p a s e x a c t e m e n t u n e p a r t i e d e plaisir et « i n i t i a t i o n » c e s s e ici d ' a v o i r s o n s e n s v a g u e à la m o d e p o u r r e v ê t i r celui q u e lui a t t r i b u e l ' a n t h r o p o l o g i e . C ' e s t u n e e n t r e p r i s e g r a v e , r i s q u é e , o ù le l a n g a g e j o u e u n r ô l e d é t e r m i n a n t , n o t a m m e n t p a r la « n o m i n a t i o n » (l'initié r e ç o i t s o n n o u - v e a u n o m ) , o ù la croyance a m b i g u ë r é p o n d e x a c t e m e n t a u
« je sais b i e n , m a i s q u a n d m ê m e », a v e c l ' i n v e s t i s s e m e n t a f f e c t i f q u e cela c o m p o r t e . L a d i v i s i o n b r o u s s e / v i l l a g e a q u e l q u e c h o s e d e celle d u l e c t e u r , e n lu, lectant, liseur d a n s ses m é d i a t i o n s s u b t i l e s e n t r e I m a g i n a i r e , S y m b o l i q u e et Réel, o u plus s i m p l e m e n t f i c t i o n / r é a l i t é . L e s c o u p s r e ç u s e n t r a î n e n t u n e d o u l e u r b i e n r é e l l e ; les f e m m e s p l e u r e n t p o u r d e b o n , leurs e n f a n t s l e u r é t a n t p o u r d e b o n e n l e v é s . L a l i t t é r a t u r e r e p r e n d c e t t e f o n c t i o n , m a i s d a n s la p e r s p e c - tive l u d i q u e q u i e s t la s i e n n e . C o m p a r a i s o n n ' e s t p a s rai- s o n : le jeu n e se c o n f o n d pas a v e c l ' i n i t i a t i o n , m ê m e s'ils p o s s è d e n t b i e n des traits c o m m u n s , et s u r t o u t o n t la m ê m e visée.
« N o u s séparer ? Qui ? M o i ? T i t u s d e B é r é n i c e ? » . . . S y m b o l i s e r la s é p a r a t i o n n e s u f f i t pas à la m a î t r i s e r e n c o r e , à r é - é l a b o r e r le s e v r a g e et ses é c h o s d i v e r s : l ' e n - f a n t à la b o b i n e travaille d u r , j o u e d u r , p l u t ô t , p o u r y p a r - v e n i r , c ' e s t u n e véritable é p r e u v e . L'épreuve de réalité ludique t i e n t d e l ' é p r e u v e d e réalité t o u t c o u r t , p a r q u o i le f a n - t a s m e , la r é a l i s a t i o n h a l l u c i n a t o i r e d u d é s i r s o n t r e m i s à l e u r p l a c e : « C e q u i d é t e r m i n e l ' é t a b l i s s e m e n t d e l ' é p r e u v e d e réalité, c ' e s t q u e d e s o b j e t s q u i a v a i e n t a u t r e - fois a p p o r t é u n e s a t i s f a c t i o n o n t é t é p e r d u s . »' T o u t e f o i s elle s ' o r g a n i s e a v e c u n e é c o n o m i e d e m o y e n s , a u x d e u x sens d u t e r m e , c o m p l è t e m e n t d i f f é r e n t e . O n serait t e n t é d ' é c r i r e q u e t o u t e l e c t u r e d e la m o r t , q u i p o u r t r i o m p h e r d e la p e r t e n o u s la fait r e v i v r e , s ' a p p a r e n t e elle aussi, quelles q u e s o i e n t e n s o m m e les m o t i v a t i o n s d ' é c r i t u r e a y a n t a b o u t i a u t e x t e , à u n travail d u deuil. E l l e p a r a î t se c o n f o r m e r a u s c h é m a r a p p e l é d a n s le p r e m i e r c h a p i t r e et d o n t les c a r a c t é r i s t i q u e s d étaillé e s p a r F r e u d p o u r r a i e n t 1. Freud, La dénégation, RFP, 1934, VII, n" 2, p. 174-177, p. 176.
s'y r e t r o u v e r p r e s q u e i n t é g r a l e m e n t . M a i s il s e m b l e p l u s j u d i c i e u x n o n s e u l e m e n t d e c o n s e r v e r l ' i r r é c u s a b l e m o d è l e d u j e u p o u r la l e c t u r e l i t t é r a i r e (de la m o r t c o m m e d u reste) m a i s m ê m e d e renverser le rapport habituel entre j e u et deuil. C e n ' e s t p a s à celui-ci qu'il f a u t r e c o u r i r p o u r e x p l i q u e r celui-là, a u c o n t r a i r e : le jeu é v i d e m m e n t est p r e m i e r , c ' e s t s u r ses m é c a n i s m e s et s e l o n le p r o t o t y p e d u F o r t / D a q u e s ' é l a b o r e r o n t , é v e n t u e l l e m e n t , les deuils.
C ' e s t lui d u r e s t e , p a r sa d o u b l e o u v e r t u r e s u r le p s y - c h i q u e et s u r le social, q u ' i n d e x e sa d i v i s i o n e n jeux d ' i m a g i n a t i o n et j e u x d e règles, q u i v a p e r m e t t r e d e r a t t a - c h e r à la s o c i é t é l ' é p r e u v e d e réalité l u d i q u e p r o p o s é e p a r la « m o r t », p o u r i n d i v i d u e l l e q u ' e l l e s o i t d a n s la l e c t u r e p r i v é e . L a m o r t i n i t i a t i q u e à l a q u e l l e elle fait p e n s e r est d ' a i l l e u r s a v a n t t o u t u n a c t e s o c i a l :
La mise à m o r t symbolique suivie de la re-naissance (en quoi consiste p r é c i s é m e n t l'initiation) devient grâce au caractère opé- ratoire du s y m b o l e et du rite (l'imaginal) le m o y e n privilégié qu'a le g r o u p e de s ' a u t o d é f e n d r e et de persévérer dans l'être. Si la m o r t physique est subie, individuelle et individualisante, la m o r t initia- tique, au contraire, est voulue et c o m m u n a u t a r i s a n t e
B e n v e n i s t e v o y a i t d a n s les d i f f é r e n t e s c a t é g o r i e s d e jeux d e s rites d é m y t h i f i é s et d e s m y t h e s déritifiés2, ce q u i a v a i t a u m o i n s l ' a v a n t a g e d e les e n v i s a g e r p a r r a p p o r t à la col- lectivité. L a l e c t u r e , a p r è s t o u t , s u r t o u t littéraire, a q u e l q u e c h o s e d u r e p a s t o t é m i q u e d a n s l e q u e l les Fils s'as- s i m i l e n t t o u s e n s e m b l e les v e r t u s d u P è r e m o r t , d ' a u t a n t p l u s c e r t a i n e s q u ' i l e s t m o r t : elle d é t r u i t , a s s i m i l e , c o n s e r v e , fortifie, m a i s c i m e n t e e n m ê m e t e m p s la c o m - m u n a u t é c u l t u r e l l e . O n c r o i t o u l ' o n f e i n t d e c r o i r e t r o p s o u v e n t q u e s i t u e r la l i t t é r a t u r e d a n s la l e c t u r e et c o m - p r e n d r e celle-ci c o m m e u n jeu s a n s i g n o r e r les a p p o r t s d e la p s y c h a n a l y s e r e v i e n t à la c e n t r e r e x c l u s i v e m e n t s u r l'in- d i v i d u , à t o u r n e r le d o s a u s o c i o - h i s t o r i q u e , à j o u e r le jeu
1. Thomas, in Fantasme et formation, op. cit., p. 137.
2. Emile Benveniste, Le jeu comme structure, Deucalion. Cahiers de phi- losophie, n° 2, 1947, p. 161-167.
d e la r é a c t i o n . E n fait le p s y c h o d r a m e l u d i q u e s i n g u l i e r est e n m ê m e t e m p s s o c i o d r a m e .
L ' o b j e t l i t t é r a i r e u n i q u e « m o r t » r e l è v e c o m m e t o u t a u t r e d ' u n c o d a g e à d o u b l e r é f é r e n c e , p s y c h o l o g i q u e et s o c i o - h i s t o r i q u e ; m a i s celui-ci e s t d ' a u t a n t p l u s p u i s s a n t , c o n t r a d i c t o i r e e t d o n c p o t e n t i e l l e m e n t e f f i c a c e q u e c h a q u e d o m a i n e a u q u e l il r é f è r e p o u r r a i t r e v e n d i q u e r p o u r lui s e u l t o u t e sa d y n a m i q u e s é m a n t i q u e . L e s m o r t s d e J u l i e n S o r e l , L u c i e n d e R u b e m p r é o u E m m a B o v a r y s e m b l e n t s o l l i c i t e r a v e c a u t a n t d e f o r c e p s y c h o c r i t i q u e et s o c i o c r i t i q u e . M ê m e K a f k a p e u t se t r o u v e r s o u m i s à u n c o n f l i t o u d u m o i n s u n e rivalité d ' i n t e r p r é t a t i o n s c o m p a r a b l e s C e r t a i n s t e x t e s t e n - t e n t d é l i b é r é m e n t d e faire p e n c h e r la b a l a n c e d ' u n c ô t é o u d e l ' a u t r e : il s u f f i t d e c o m p a r e r les m o r t s a s s e z s e m b l a b l e s d e P a u l d a n s L e s enfants terribles et d e B e r n a r d d a n s L a Cons- p i r a t i o n p o u r s ' e n a p e r c e v o i r . L e s m o r t s c h e z N i z a n , o u P a v e s e , o u V a i l l a n d o n t t o u j o u r s u n e p o r t é e p o l i t i q u e i n t e n t i o n n e l l e . Il n ' e m p ê c h e q u e les r é d u i r e à d e p u r s s y m - b o l e s , c o m m e o n a été t e n t é d e le faire d a n s la p r e m i è r e p a r - tie, serait r é d u c t e u r c a r u n e l o g i q u e p r o f o n d e d e l ' œ u v r e e n fait r e p o s e r les s i g n i f i c a t i o n s m ê m e les p l u s c o n c e r t é e s s u r le m é c a n i s m e f a n t a s m a t i q u e i n c o n s c i e n t q u i a o r g a n i s é l'in- t r i g u e et la c o n f i g u r a t i o n d e s p e r s o n n a g e s . Q u ' o n s o n g e à la s u r d é t e r m i n a t i o n d e la m o r t d ' u n B u s a r d , d a n s 325 000 francs2 M a i s , d ' a u t r e p a r t , l ' i m p o r t a n c e d u p s y c h o - l o g i q u e (au s e n s c o u r a n t ) d a n s L a Conspiration r i s q u e r a i t d ' e n t r a î n e r le l e c t e u r d a n s u n e l e c t u r e p s y c h o l o g i s a n t e et mystifiée, a x é e s u r l ' œ d i p e et ses s o u f f r a n c e s , si u n m o n t a g e h a b i l e n e lui f o u r n i s s a i t la p o s s i b i l i t é d ' u n e r é f l e x i o n cri- t i q u e : p r é c o n s c i e n t / c o n s c i e n t et i n c o n s c i e n t d o i v e n t s'as- socier, d a n s u n e s y n e r g i e m y s t é r i e u s e m a i s i n c o n t e s t a b l e et n é c e s s a i r e . P è r e et M è r e s ' a l l i e n t b i e n , t u t é l a i r e s , p o u r a i d e r le l e c t e u r - e n f a n t à d e v e n i r a d u l t e . L ' a c t i v i t é h e r m é n e u - tique, f o r t e m e n t sollicitée, d é b o u c h e r a d u r e s t e à la fois s u r
1. Voir Régine Robin, Kafka, Belfond, 1989, 366 p.
2. Voir Les limites du volontarisme, Lecture de Roger Vailland, Klinck- sieck, 1990, 236 p., p. 215-233.