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Nungesser le chevalier à la mort

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Academic year: 2022

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Texte intégral

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Hauteclaire

Illustrations de Jacques Pecnard

Nungesser le chevalier à la mort

@ 1960 - Editions G.P., Paris

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B I B L I O G R A P H I E E T S O U R C E S

Jean A J A L B E R T (de l'Académie G o n c o u r t ) : L a Passion de Roland Garros (Edit.

A r t h è m e Fayard).

Pierre B E L L E R O C H E : Histoire du Combat Aérien (Edit. France, Commissariat de l'Information).

H e n r i B O R D E A U X : L a Vie Héroïque de Guynemer (Edit. Plon).

C. C A M S A T : Le Hussard de la Mors (Mécanic Edition).

Charles D O L L F U S S et H e n r i B O U C H E : Histoire de l'Aéronautique (Edit. de l'Illustration).

Colonel W. E A S T E R W O O D : French in Texas (Edit. M c M u r r a y ' s , Dallas, U.S.A.).

F L O R I A N - P A R M E N T I E R (Lauréat de l'Académie Française) : Le Roman de N u n - gesser (Edit. Aéronautiques Paul D u p o n t ) .

L i e u t e n a n t - C o l o n e l René F O N C K : Mes Combats (Flammarion).

D o c t e u r F O U G E R A T de D A V I D de L A S T O U R S : L'Aviation et l'Influence F r a n - çaise aux Antilles et en Amérique Latine (Edit. de la Revue des I n d é p e n d a n t s , Collection « Vie et L u m i è r e »).

Marcel J U L L I A N : Le Chevalier du Ciel, Charles Nungesser (Edit. A m y o t - D u m o n t et Collection M a r a b o u t Junior).

Roger L A B R I C : Carnet de Vol (Edit. Baudinière).

Pierre M A R I E L (en collaboration avec le capitaine Charles Nungesser) : Le Vainqueur du Ciel (Edit. Tallandier), version originale américaine : The Sky Raider (Edit.

Cinégraphic).

Charles M I G E O ( G r a n d Prix de l'Aéro-Club de France) : Henri Guillaumet (Edit.

Arthaud).

Jacques M O R T A N E ( G r a n d Prix de l'Aéro-Club de France) : Histoire Illustrée de la Guerre Aérienne, Carré d'As (Edit. Baudinière) ; Nungesser, les grandes heures de sa Vie (Edit. Bernardin-Béchet).

L é o n P O I R I E R : Verdun, Vision d'Histoire (Tallandier).

Marcel R E I N H A R D : Histoire de France, t o m e I I (Flammarion).

Roger S A U V A G E : Les Conquérants du Ciel (La Jeune Parque).

G e n e r a l L e u t n a n t E r n s t U D E T : Notizbuch (Simplicissimus, M ü n c h e n ) . Claude V E R M O R E L : L'Oiseau Blanc, pièce r a d i o p h o n i q u e (R.T.F.).

Colonel V O D O P I A N O V : Rêves d'un Pilote (traduit d u russe p a r Voline, Edit.

A . F . S . G . T . ) .

W E I S S : L a Bataille de l'Atlantique (1927-1934) (Edit. Baudinière).

Les articles signés : Marcel A C H A R D (de l'Académie Française), Paul B R I N G U I E R , amiral R i c h a r d E. B Y R D , Alexis C A R R E L (de l'Institut de France), Georges C L E M E N C E A U , Willy C O P P E N S de H O U T H U L T S , Charles C O U T E L I E R , général G I R O D , R o b e r t de La C R O I X , la M A M A N d u Capitaine Charles Nungesser, général Charles M A N G I N , Serge M A R L Y , J o h n K. N O R T H R O P , Chickering Q U A N T R E L L , Albert R È C H E , colonel Jules R O Y , René S I N N . Les allocutions de M M . : l'ingénieur H e n r i C A R O L (Directeur de la Société des avions Marcel-Dassault) et Etienne de R A U L I N de G U E T T E V I L L E de R E A L C A M P (colonel L A B O U R E U R , dans la Résistance), député de la Seine, le 7 mai 1950, à Etretat, p o u r l'inauguration de la plaque commémorative sur le m o n u m e n t détruit.

Les entretiens de l ' a u t e u r avec M M . : Alfred F R O N V A L , Jean M E R M O Z , V. de M O R O - G I A F F E R I (député de Paris, ancien ministre) ; Gaston P E T I T (membre d u jury des Artistes F r a n ç a i s ) , R E Y (architecte), Alexis-Georges T H I E R S , père X A V I E R .

Les rapports d u capitaine V A N S O N , de M . l'amiral R i c h a r d E. B Y R D , de M . le G o u v e r n e u r B E N S C H , de M . le chef pilote C A R M I A U D , d u lieutenant- colonel R e n é F O N C K (Archives des ministères de l'Air et de la Marine).

Printed in France

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A VANT-PROPOS

Entre toutes les vies des héros de Légende qui nous ont conquis le ciel, une seule offre une telle succession d'images, violentes et comme exaspérées, formant le plus extraordinaire des romans d'action, d'aventures, de guerre et d'amour. Aucun nom n'est, aujourd'hui, plus près de la mythologie moderne que celui-là, qui fut une devise tout ensemble si simple et si difficile : " NUNC, je sers". Aussi bien n'ai-je pas trahi NUNGESSER. Certes, la Légende n'est pas l'Histoire ; mais c'est l'apanage des plus grands d'avoir, comme lui, fait l'une et l'autre à jamais insé- parables... et qu'est-ce que la Légende? sinon l'Histoire écoutée

aux portes de l'épopée...

Le 7 mai 1942, l'armée allemande d'occupation, aux ordres et en présence du maréchal de l'Air Hermann Goering, faisait sauter le monument de pierre qui, sur la falaise d'Etretat, sym- bolisait l'aventure héroïque du commandant François Coli et du capitaine Charles Nungesser, pionniers des lignes aériennes transocéaniques.

Le successeur désigné d'Adolf Hitler avait ses « raisons »... et la première venait de fort loin. Le geste, qu'il venait de com- mander, couronnait une vie épique qui eût enchanté Dumas père...

Sous le bourgeron de l'ouvrier ou les oripeaux de l'acteur, le maillot de champion ou le chapeau à larges bords de l'aventurier des pampas et du Far-West, l'uniforme de hussard ou le casque et la combinaison de cuir fourrée du pilote des temps héroïques, Nungesser, toujours, reste un authentique professeur d'énergie.

Dans chaque épisode de sa vie, les jeunes peuvent, comme leurs

aînés, puiser d'inusables leçons de Volonté, de Ferveur, d'Abné-

gation. A tous, il enseignera que la vraie grandeur peut être

le fait du plus humble et qu'elle tient tout entière dans le

mot : servir.

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CHAPITRE PREMIER

L'ENFANT REBELLE

M

ONSIEUR MARIN! c'en est un, savez-vous? un vrai ! Un garçon, monsieur Marin. J'ai un garçon... et costaud, savez-vous? Mais regardez-le donc! Tel que vous le voyez, il « fait » ses huit livres, ou je ne m'appelle plus Eugène Nungesser.

Le jeune papa, frémissant de fierté et de joie, tend au visi- teur un bel enfant, criant et gesticulant comme un diablotin.

M. Marin saisit l'enfant, le soupèse :

— Pardienne! voisin, c'est déjà un gaillard... et pas com- mode !

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— Et ses yeux, vous avez vu ses yeux ? Je n'ai jamais vu les pareils.

— En vérité, ils sont étranges, voisin.

Ainsi fut saluée l'arrivée dans la vie de Charles Nungesser.

On rend l'enfant à la jeune maman. Heureuse, elle sourit à la lippe goulue, au geste avide du bébé. Ce jour-là, 15 mars 1892, au 8 de la rue Cail, à Paris, le roi n'avait que des cousins.

De lointains ancêtres danois, le père tenait ces cheveux de lin, ces yeux clairs, cette force herculéenne dont le fils allait hériter. Boucher de son état, mais sportif dans l'âme, Eugène Nungesser avait, en 1881, participé à la course à pied Paris- Belfort, à la suite d'un défi relevé aussitôt. Sans entraînement préalable, il s'y était fort honorablement classé, et n'était pas peu fier de l'écharpe et de la médaille qu'il y avait conquises ; mais il tirait plus de fierté encore d'un aïeul, soldat d'élite au 2 2 carabiniers à cheval, qui avait suivi Desaix et Lasalle en Haute-Egypte, monté la garde devant les pyramides et gravé son nom sur les ruines du temple d'Aménophis, dans l'île Eléphantine.

La jeune maman appartenait à la noble famille des Prignet, imprimeurs à Valenciennes, dont la renommée remontait à l'édition originale du Télémaque de Fénelon, en 1699.

Très tôt, le petit Charles se révéla un enfant d'humeur farouche, assez plein de lui-même pour aimer passionnément la solitude. Sa tendresse pour les siens se manifestait par accès.

A cinq ans, le démon du risque le possède déjà. Le balcon de la maison maternelle, à Valenciennes, est trop souvent le lieu de dangereuses acrobaties. De sévères punitions endur- cissent le corps du jeune garçon et forgent sa volonté. Un caractère s'affirme, que le danger, invinciblement, attire.

Un sentiment le domine, qui, toujours, incline à la gran- deur : l'amour de la patrie, qui, très vite, devait chez lui prendre une forme quasi religieuse. Un jour de 14 juillet

— il n'avait pas sept ans — assistant à la revue, il échappe à sa mère, et, déjà sûr de sa force, les poings crispés, la bouche

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mauvaise, apostrophe un rôdeur de barrière qui n'avait pas ôté sa casquette au passage du drapeau : « T u vas l'enlever, oui ? sinon je t'envoie un grand coup de pied dans le ventre ! » Il serait passé aux actes, si l'autre, tout compte fait, n'avait cru plus prudent d'obtempérer, dissimulant sa piètre défaite sous un sourire à peine dédaigneux.

Ses parents s'étant séparés, le voici pensionnaire au collège Notre-Dame, où la douceur obstinée des bons pères discipli- nera quelque peu cet élève indocile, taciturne, ombrageux, superbement enclin à manifester sa suprématie sur tous les terrains où le muscle est roi. Le jeune Nungesser perturbe bien un peu les habitudes de la vénérable maison ; mais, quoi ! la France est entrée dans une ère sportive et il entend bien

être de son temps...

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Il était dans sa douzième année lorsque sa première voca- tion — celle de cavalier — se révéla d'assez insolite façon. Le voisinage d'une écurie, où loge certain poulain arabe fou- gueux à souhait, lui inspire une ambitieuse résolution... Un beau jour, il enfourche le pur-sang à l'insu des garçons d'écurie, et manque de bien peu le rude contact des pavés de la rue. La frayeur des passants se teinte d'étonnement lorsque notre entêté, ayant, à force de cœur et de bras, conduit l'animal jusqu'au terrain de manœuvre, finit, après une heure de voltige improvisée, par avoir raison de sa résistance.

Charles ne s'estimera satisfait que lorsqu'il aura ramené la noble bête dans la remise de l'éleveur, son voisin.

A l'école ? mauvais élève, certes ; mais pas comme on le pourrait croire. Il ne mord pas au latin et se désintéresse des sciences ; mais il a le culte du héros. L'Histoire le grise. Elle seule trouve le chemin de son intelligence. Aux jours de com- positions, en toute autre matière, il remet froidement une feuille blanche. Ses phrases sont laconiques, empreintes d'un mélange de naïveté et d'orgueil, qui n'est pas sans gran- deur. Ainsi, plus tard, rédigera-t-il ses rapports. Il y a, dans sa façon de s'exprimer et d'agir, quelque chose de désarmant.

Un jour, comme son maître lui disait : « Si vous appliquiez partout seulement le quart des qualités que vous déployez aux devoirs d'Histoire, vous seriez un des meilleurs élèves de ma classe », il répondit : « Sans doute, mon père ; mais seule l'Histoire me tient. »

Un des derniers devoirs de Nungesser est fort curieux.

L'enfant imagine trois aïeux : L'un combat aux côtés d'Ogier le Danois et meurt au service de l'empereur Charlemagne ; l'autre est maître d'équipage aux ordres de Stoerte Boecker, corsaire légendaire de la Baltique ; le dernier commande un des drakkars d'Eric le Rouge lancé à la découverte de l'Amé- rique. Réminiscences de lectures les plus diverses : chansons de geste, romans d'aventures du temps, contes de la saga des Vikings, mais aussi quelle étrange explication de lui-même et de son destin! Transposant sa vision, l'on retrouve le Che- valier, puis le Corsaire, et, pour finir, le Précurseur.

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Charles aime les jeux violents, voire brutaux. Il reçoit ses premières leçons de pugiliste de Décamps, le maître de Carpentier, qui allait devenir l'idole des rings, et conquiert l'estime du professeur et de l'élève.

Champion de la « balle au poing » (sorte de pelote basque), Charles se lasse vite d'un jeu auquel il préfère les courses éperdues sur les ruines des remparts de la cité. Il y est tour à tour Balle-Franche, Mombars l'Exterminateur ou M. de La Guerche, et, quand il est seul contre tous, Bayard. Au jeu de la « petite guerre », il se montre le plus ardent, le plus audacieux, le plus habile ; et le père Anthelme, qui, entre autres tâches difficiles, surveillait les sorties du jeudi, note :

« ... une surprenante faculté d'invention tactique chez ce soli- taire, qui a la vocation des armes et voit grand d'instinct ».

Lorsque vint l'heure de choisir une discipline, notre collé- gien préféra celle du sport à celle de l'étude : escrime du poing et du sabre, sauts, lancers, courses dans le stade et la piscine, et sur la piste du vélodrome. Il connaît ses premiers succès : inscrit pour la traversée d'Ostende à Blankenberge à la nage, le jeune Charles Nungesser remporte l'épreuve.

A la rentrée, c'est l'Ecole professionnelle d'Hazebrouck, dont il sortira breveté de mécanique et d'électricité. Il n'a pas quinze ans.

Son père étant lié d'amitié avec la famille du futur général d'aviation Girod, c'est le plus sérieusement du monde que Charles s'adresse au jeune officier pour avoir des renseigne- ments sur la fabrication des aéroplanes.

A la même époque, un petit héritage lui échoit, qu'il faut aller chercher en Belgique, quelque part dans l'enclave entre Eupen et Malmédy. Il part. La grande aventure de sa vie commence.

Un soir, en effet, au restaurant où il a pris pension pour quelques jours, deux jeunes hommes s'assoient à sa table.

Ce sont des étrangers. Généreux, Charles offre des vins de France. Les nouveaux venus sont allemands. L'aîné, Deutsch, a vingt ans, se dit inventeur et cherche des capitaux pour lancer un type d'avion nouveau, dont il espère la fortune et la

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gloire. Le cadet, un écolier en vacances, gros garçon de quinze ans, emphatique et brutal, mais vibrant de foi dans les destinées héroïques de l'aviation naissante, s'exalte et pro- pose une association : les capitaux de Charles, la science de Deutsch et sa volonté, à lui, Hermann Goering, de Rosenheim, et on verra ce qu'on verra !

La même foi anime Charles. Il accepte. Au dessert, on rédige le projet de contrat. On boit et l'on s'embrasse en se jurant amitié éternelle... et foin des vieilles barbes qui prê- chent la méfiance et la haine entre nations !

Charles est mineur : Il lui faut l'accord des siens. Sa mère est trop fière d'un fils aussi entreprenant pour le faire attendre bien longtemps ; mais la firme Deutsch, Nungesser et C eut le destin des roses. U n seul vol fut réussi : celui du bel argent de Charles, qui revint à Valenciennes sans un sou vaillant.

Tels furent les débuts de Nungesser dans l'aviation. De quoi vous en dégoûter à jamais !

Sa véritable vocation? Il l'ignore. L'aviation en était encore aux essais ; mais toute la jeunesse du siècle désirait s'envoler.

Au vieux Chant du Départ, le jeune écho répondait par un Chant de l'Essor !

... Et ce sont, ô Bonaparte !

Les fils de tes soldats qui volent eux-mêmes De clocher en clocher !

L'on assistait alors à un complet « renversement des valeurs » dans un sens un peu différent de celui que Nietzsche donnait à l'expression. La jeunesse du début du siècle com- mençait une révolution dont elle ne se doutait guère. Capable des plus nobles sentiments, elle sut se garder d'être sentimen- tale. Elle se voua tout entière à l'action et ne fut pas tellement déçue. L'aviation, alors, attendait des conquérants, non des poètes. Elle les eut. Les poètes viendraient plus tard...

Pour le futur conquérant, le hasard avait son mot à dire.

Un matin, en fouillant un tiroir, une enveloppe jaunie, cou-

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verte de timbres exotiques, tombe à terre : « De qui est-ce, maman? — Mais tu sais bien, mon chéri, ton oncle Nun- gesser, qui est au Brésil... » Charles la lit, cette lettre qui parle d'horizons nouveaux... Sa décision est prise : il ira, lui aussi, tenter fortune aux Amériques.

La stupéfiante décision laisse son père tout ensemble incrédule et inquiet. Oncles, tantes, cousines et cousins reçoivent sa visite intéressée. Le père, qui le couve mainte- nant de l'œil du lion qui a flairé son lionceau, finit par lui donner son obole et sa bénédiction.

En août 1907, Charles débarque à Rio. A l'ancienne adresse de l'oncle, nul ne peut, hélas! lui indiquer où le retrouver.

Comble d'infortune, un compatriote rencontré dans un bar lui propose de devenir rapidement copropriétaire d'un aéro-

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plane et subtilise au naïf l'argent qui lui reste. Décidément, l'aviation lui coûte cher!

Comme il faut vivre, le jeune homme se fait embaucher en qualité d'ouvrier mécano-électricien à l'usine de fabrication de moteurs Esteves y Pires. Il y reste cinq mois. L'oncle est en Amérique, c'est sûr ; mais l'Amérique est grande. Il faut, pour l'y chercher, « ce grain de folie sans quoi rien de grand ne se fait ici-bas », avait dit un certain Napoléon qui connais- sait son affaire. Le reste ? question de chance. Charles est bien convaincu que la sienne ne lui défaudra pas.

Le voici acteur figurant dans une troupe foraine. L'exis- tence est dure pour tous ; mais Charles prend goût à cette vie errante. Il se sent la vocation de la tragédie, et, naïvement, l'écrit à sa mère. Se trompait-il tellement? Il veut avoir son théâtre à lui, sa troupe à lui, et donner des spectacles de son choix. L'Histoire le hante toujours. Longtemps encore, elle sera sa seule lecture. Pour réaliser son ambition, il faut de l'argent — ah! ce maudit argent! — et bien connaître la langue du pays. De l'argent, cela se gagne, et le portugais, ça s'apprend.

Plus fort que les athlètes de son âge, sportif de race, on le verra tour à tour haltérophile de place publique, lutteur et pugiliste de baraque foraine. Ce gamin de seize ans soulève les poids avec l'aisance de Milon. Il jongle avec la fonte, et les milreis pleuvent sur son tapis troué. Les dimanches et jours de fêtes, il défie les jeunes hommes et offre des primes à ses éventuels vainqueurs. Les dieux lui furent toujours favorables, qui aiment les vaillants.

En mars 1909, il réalise son rêve : être imprésario. Le Nungesser Teatro (deux chars à bancs tirés par deux vieilles mules, quelques bâches, des planches, une troupe famélique) part à la conquête des lauriers de Talma. C'est un échec.

Trois représentations : autant de fours ! Ce Cid trapu, blond, aux yeux clairs, qui déclame en un portugais plein de bar- barismes, fait rire, d'abord. Ce pourrait être une formule, déplorable à coup sûr ; mais notre Cid blond fait aussi sourire. C'est mortel. Lorsque le rideau tombe au dernier

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acte de la troisième représentation, le Nungesser Teatro a vécu.

On abandonne le pauvre imprésario à son désespoir.

Charles pleure ses premières larmes. Léonor, don Gormas, don Diègue, tout le monde a fui. Seule, Chimène hésite encore... et sa petite main crasseuse et brune sèche les pleurs du Cid désaffecté... Pauvre Charles! le sort te réservait de jouer Corneille au naturel. Quel théâtre, en effet, vaudra jamais le roman ou le drame de leur vie, pour les héros et pour les saints ?

Que faire?... Le sport, plusieurs fois, lui a été favorable.

Peut-être est-ce là sa voie?... Justement, dimanche, une course cycliste dotée de prix est ouverte aux amateurs ; mais il faut aller à Vassouras et posséder un vélo. Qu'à cela ne tienne ; pour le voyage, Chimène offre généreusement sa mule (son salaire de 3 représentations). Voici nos deux jou- venceaux sur la route toute blanche de poussière, bordée de caféiers en fleur, le Cid à califourchon, Chimène en croupe...

La vie est belle à cet âge. Sur leur passage, les oiseaux s'égo- sillent, et toute la nature chante le don de vivre et la joie d'aimer.

A Vassouras, Chimène vend sa mule. Charles achète un vélo d'occasion et le remet à neuf en quelques heures. L'avant- veille, il s'entraîne, étudiant les 75 kilomètres du parcours.

Pour acheter un maillot, on fera maigre ; mais, ici, les fruits sont si bons qu'il n'y paraît guère.

Dimanche, et c'est le départ. Charles décide de rester à tout prix dans le peloton de tête. Vassouras n'est pas, hélas ! Valenciennes, et la belle piste de bois, où, naguère encore, il battait ses condisciples du collège Notre-Dame, est devenue l'affreuse route brésilienne, crevée de fondrières, labourée de canivaux, sous un soleil à vous rôtir tout vif, dans un nuage de poussière propice à toutes les embûches du sort, à toutes les ruses des hommes. Charles pédale et surveille ses adver- saires de son mieux... Au 5 0 kilomètre, ils ne sont plus que six dans le groupe de tête. Son concurrent le plus dangereux, Apollon, un mulâtre bâti comme le dieu dont il porte le nom, croit le moment venu de tenter l'échappée.

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Deux coureurs sur cinq s'accrochent aux basques du Phébus en fuite : l'étudiant brésilien Antonio Braz et Charles. Huit cents mètres avant l'arrivée, Charles joue son va-tout. Arc- bouté sur sa machine, ses jambes tournent à la vitesse des bielles d'un rapide. Il décroche irrésistiblement l'étudiant, remonte le mulâtre, l'aborde dans le dernier virage, le passe un instant d'une longueur, sous les bravos qui l'étourdissent.

La victoire est là, toute proche. Une belle fille brune sourit, les bras chargés de fleurs... seconde d'inattention qui lui ravit la victoire. Apollon cueille les lauriers du vainqueur, le baiser de la belle fille brune et les cent milreis de prime. Chi- mène est ravie. Soixante-quinze milreis à deux! La grande vie durant huit jours... et leur errance reprend, avec la misère pour compagne. De Belo Horizonte, Charles repart seul...

Chimène a préféré la modeste certitude des rôles de sou- brettes aux poudroiements ensoleillés d'une route sans fin...

Charles tâte de tous les sports. A Florianopolis, il dispute une course à pied à travers bois et décroche une médaille d'argent aux armes de la ville.

A Santos, il triomphe, comme naguère à Blankenberge, des champions locaux, dans la classique et difficile épreuve de la traversée du port. C'est la notoriété pour une saison. Charles pense que la natation le conduira peut-être à la gloire ; mais, inscrit pour la traversée du Parana, une mauvaise fièvre l'empêche de prendre le départ.

C'est de nouveau la route... Les années coulent. D'oncle, point. Charles passe en Argentine. L'oncle n'est plus, d'ail- leurs, qu'un prétexte à son besoin d'horizons neufs... Buenos Aires, Rosario, mille métiers, mille misères ; mais, dans la capitale, son logeur, Alcover, qui l'a pris en amitié, lui fait des prix doux... et d'utiles lettres de recommandations, grâce auxquelles il ne reste pas sans emploi.

En avril 1909, à Tucuman, la chance, enfin! lui sourit. Il débute comme mécanicien de voitures de courses ; en juin, il dispute sa première épreuve en qualité de conducteur.

Ronde éperdue des bolides à travers routes et pistes. Ce nou- veau jeu le passionne. Il termine troisième, devançant des

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champions chevronnés, gloires de la piste. Il disputera trois courses encore, sans faire mieux ni plus mal. Il a dix-sept ans et a dû dissimuler son âge pour disputer le grand prix auto- mobile de la Cordillère des Andes. Audace raisonnée, maî- trise du volant, inaltérable sang-froid, exceptionnelle endu- rance d'un corps rompu à tous les sports, volonté farouche, parfaite connaissance de la machine, toutes qualités qui, tour à tour, lui permettent de prendre la tête, d'éviter deux acci- dents et une catastrophe dont les spectateurs eussent fait les frais, d'exécuter en un temps de record ses propres répara- tions, de rester en course et de décrocher la troisième place, après deux jours d'une épreuve exceptionnellement dure pour les hommes et les machines. Son caractère s'est trempé et affirmé. Il sent qu'il n'est point un garçon du modèle cou- rant. Une extraordinaire carrière s'ouvre devant lui. De fait, à dater de ce jour, la vie lui prodiguera ses sourires.

De Rosario, date sa rencontre avec l'aviateur français Gérard. Nous sommes en 1911. C'est l'époque où, de l'autre côté de la mer, le Brésilien Santos-Dumont, les Péruviens Chavez et Bielovucci enthousiasment les Français par leurs vols audacieux. De ce côté-ci de l'Océan, Garros, Gérard rendent la politesse, chacun pour son compte. Mécano-élec- tricien breveté, Nungesser entre sans peine dans l'équipe de Gérard ; mais un Nungesser ne saurait se morfondre à réparer des moteurs. A la première occasion, il s'adresse au patron : « Moi aussi, je veux voler. — On verra plus tard. — Pourquoi pas tout de suite ? » Gérard fronce le sourcil, consi- dère un instant le hardi garçon, et finit par sourire. Le jeune homme lui plaît et il manque de personnel compétent.

Avant que l'heure ne s'achevât, mettant à profit l'instant d'inattention d'un pilote, le futur as essayait ses ailes au- dessus de la pampa, entre Rosario et Cordova... Si le décol- lage fut involontairement acrobatique et imprévu, l'atterris- sage tint du miracle. Ce baptême solitaire, qui s'apparente à

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une évasion, est aussi une révélation. Charles en goûte l'ivresse avec la fougue d'un jeune amant. Quinze jours durant, il s'entraîne, prolongeant ses vols jusqu'aux ultimes possibilités du vieux Blériot de Gérard. Nungesser n'eut point de maître, et n'en pouvait avoir. Il se fit lui-même, comme l'on forge.

« Entreprendre, pour moi, c'est réussir, quelque prix que j'y mette », disait-il. Deux semaines plus tard, le nom de Nun- gesser figurait en bonne place à la première exhibition aérienne de Gérard. Désormais, il a trouvé sa voie. Il pourra abandonner l'aviation, il sait qu'elle le reprendra toujours.

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CHAPITRE II

LE CHAMPION DE LA PAMPA

E N quelques semaines, Charles devient un pilote accompli, rompu aux pièges de la nature et aux traî- trises de la machine. En un temps où les acrobaties

aériennes n'en sont qu'aux essais de quelques téméraires, Nungesser tente et réussit les siennes avec aisance. La répu- tation du jeune Français grandit et il est reçu dans les salons de l'aristocratie latino-américaine.

La malchance éprouve les vocations véritables. Elle eut pour Charles des coquetteries singulières. Survolant la pampa, il pousse, ivre d'espace et de liberté, jusqu'aux abords

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de la grande Cordillère ; mais, tandis que son regard erre sur l'imposante barrière de rocs noirâtres, de falaises granitiques, de pics crêtés de neiges qui se dressent à l'horizon, son moteur le lâche. Il tombe chez les Tobas du Chaco austral.

Les Tobas sont, aujourd'hui encore, les Indiens les plus sauvages du Chaco argentin. En ce temps-là, ils étaient les plus redoutés des écumeurs du Contesté. Les exploits de Blériot et de Garros avaient retenti jusqu'au fond des soli- tudes et le temps était passé où les Tobas eussent mis Nun- gesser au rang des dieux. Le jeune Français est brutalement amené au chef. Leur dialogue est un invraisemblable bara- gouin de portugais, d'espagnol et de français. Nul ne sait ce que veut l'autre.

Nungesser, qui a remarqué que de nombreux guerriers s'ébattent dans le rio Salado, a une idée. Il se déshabille en un tournemain, puis exécute un magistral plongeon de haut vol, avant qu'on ait seulement songé à l'en empêcher, et se lance dans un impeccable trudgeon. Piqués au jeu, les Tobas font assaut de virtuosité. Le vainqueur de Blankenberge et de Santos joue sa liberté et peut-être sa vie. Il ne sera pas battu. Ainsi incités au respect, les Tobas finissent par où ils eussent dû commencer. En fin de compte, le jeune Français peut réparer. Son départ est salué par les vociférations des guerriers du Chaco.

Sans nouvelles de son pilote, Gérard, inquiet, vole à sa recherche... et finit par le retrouver... Où?... dans l'estancia de l'oncle Jules, cause bien involontaire de tant de mésaven- tures. C'est presque un conte de fées ; mais celui-ci est bien réel. Sur le chemin du retour, un nouvel atterrissage forcé a voulu que le neveu se posât sur un terrain de la propriété de son parent. Charles fut à peine surpris : il croyait à son étoile, et n'avait pas tellement tort. Tout à la joie d'avoir retrouvé cet oncle tant cherché, Charles laisse Gérard poursuivre seul sa carrière.

A l'estancia Nungesser, Charles s'essaie au rude métier de gaucho, qui, bientôt, le possède tout entier. Très vite, il acquiert une solide réputation de cavalier. Il est tour à tour

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dompteur de chevaux sauvages, tireur d'élite, chasseur de fauves, habile lanceur de bolas (lasso argentin à boules) ; et l'oncle s'émerveille chaque jour davantage de ce neveu qui lui est venu du ciel. Il faut le voir, les soirs de ferrade, ter- rasser les buffles plus rapidement que le meilleur homme du lot. Il a le coup de poing facile et s'impose rapidement dans un milieu où la loi du plus fort est, pour longtemps encore, la seule qui soit valable. Il a vingt ans lorsque les rudes hommes des plaines font de lui leur majordome. S'il en est fier, c'est d'abord parce qu'il sait montrer à ces hommes encore à demi sauvages la seule image de la France qu'ils puissent comprendre et respecter.

Un jour, dans une pulperia (débit de boissons), une rixe menace à propos d'une serveuse indienne, ravie à la noble tribu des Guaranis par d'odieux trafiquants. Sous ce toit trop hospitalier, le majordome de l'estancia voisine, gaillard réputé, a cherché querelle à un homme des Nungesser, n'osant s'attaquer de front au neveu dont la jeune réputation lui porte ombrage. Le Français a le jugement prompt et le coup d'œil sûr. D'une balle de son six-coups, il fait tomber le sombrero du jaloux, stoppant net la bagarre générale qui

couvait.

L'homme sauve la face en défiant à sa manière le Français sur le terrain du seul sport qu'il connaisse : « Aujourd'hui, tu fais le fier, parce que tu as tiré ton arme avant moi, gringo (étranger) ! Osorio te donne rendez-vous à la prochaine fiesta de rodeo (concours annuel du meilleur gaucho). N'oublie pas que, trois étés de suite, il a conquis le titre de Roi de la Plaine. — Je serai à ton rendez-vous, Osorio ; mais quand nous en reviendrons, tu regretteras de me l'avoir donné. » L'homme tente vainement de crâner. Dans le regard de Charles, une lueur terriblement inquiétante a passé.

Ce soir-là, pour bien marquer qu'il ne se dérobe pas, le jeune Français emmène avec lui la belle fille indienne... Et, tandis que le couple équestre s'estompe lentement à l'horizon de la pampa noyée de lune, les gauchos de Charles prennent la route du retour en chantant de vieux airs de la plaine que

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rythment leurs guitares... Chez l'oncle, la nuit s'achève en de langoureux tangos, que Charles et Kamahita, la belle Guaranie, dansent à merveille... Des jours heureux suivirent...

Six semaines plus tard, Charles prit pour la première fois conscience de la fragilité des choses d'ici-bas : la fille brune, qu'il avait cru soustraire à un sort pitoyable, se noyait dans un torrent. Elle repose à l'ombre d'un orme solitaire, où Charles vint quelquefois prier...

Le soir, désormais seul avec l'oncle, Charles prolonge la veillée. Il parle peu, selon sa nature, mais découvre le plaisir des longues lectures. Sa rencontre avec Nietzsche le révèle à lui-même. Les leçons du maître allemand, qui bouleversait les idées et les théories des siècles précédents, le marquent à toujours. Cette philosophie héroïque et hautaine l'emballe.

Il la résume d'un mot, souvent cité depuis : Vouloir, et surtout savoir vouloir.

La saison venue, Nungesser conduit sa quadrille au rodeo qui doit désigner la meilleure équipe et le meilleur homme de la plaine. Dans un indescriptible arroi de buffles, de chevaux et de chariots, au milieu des chants, des cris, des pétards, les gauchos des estancias voisines affluent au rendez-vous. Toute une région est en fête. Parmi ces rudes gaillards bruns et barbus jusqu'aux yeux, Nungesser, rasé de frais, rose, blond, ressemble à un collégien déguisé. Un terrible collégien en tout cas ! On ne tarde pas à s'en apercevoir. Dès les premières épreuves, il rafle les principaux prix et cueille au passage les sourires des belles.

A la quatrième et dernière journée de la fiesta, ayant enlevé la plupart des épreuves individuelles, le jeune Français est proclamé Roi de la Plaine pour une saison. Osorio, rude com- pagnon mais roi déchu, a néanmoins conduit sa quadrille à la victoire d'équipe. Sous une tempête de vivats frénétiques qui gronde, s'enfle interminablement, éclate enfin, retombe et reprend de plus belle, les deux champions, réconciliés, se serrent la main, cependant que, dans l'arène pavoisée d'ori- flammes, pleuvent les fleurs et les baisers...

Par-dessus les gradins et les toits, un immense pavois tri-

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colore se déploie soudain et claque superbement au souffle du pampéro. Le vainqueur, drapé dans son poncho aux cha- toyantes bigarrures, délaissant un instant les présents dont on l'accable, ôte son bolivar et, face au drapeau, murmure, instinctivement raidi : « Voilà ma plus belle récompense... » Ce soir-là, il y eut grande fête à l'estancia Nungesser.

Selon la coutume, les gars s'attablèrent autour d'un bœuf entier et l'on vida force bouteilles de vins de France. A ce tournoi de l'appétit, Charles ne craignait personne, et il le prouva...

Au dessert, une vieille Indienne, qui fait profession de lire dans les lignes de la main et que, par jeu, il laisse dire, lui fait cette prédiction : « El senor attire à lui tout ce qui est grand et protège d'instinct tout ce qui est appelé à la gran- deur. Il sera grand lui-même et se dévouera à une grande cause. Un but lui est assigné par les décrets éternels, auquel rien ne peut le soustraire et qu'il atteindra dans les trois fois douze années qui lui appartiennent. » Charles vida sa bourse dans les mains de la vieille Indienne et resta longtemps son- geur, avant de regagner sa chambre.

Le lendemain de ce jour-là, étant parti, solitaire, chasser l'urubu et le puma, comme il avait accoutumé de le faire, Charles ne revint pas seul. Il ramenait un compatriote avec lui. Celui-là, de quelque dix ans son aîné, capitaine au long cours en permission d'escale, était un certain François Coli, de Marseille... Que se dirent ces deux hommes qu'allait unir jusque dans la mort une amitié célèbre ? Nul ne le sait. La Légende peut broder ; l'Histoire est muette sur les circons- tances de la rencontre ; mais qu'elle ait eu lieu, justement ce jour-là, si loin de la patrie tant aimée, voilà bien de quoi nous faire rêver. Le Marseillais, poursuivant son voyage, regagna la côte quelques jours plus tard.

La saison suivante, à Buenos Aires, la ville se passionnait pour un grand combat de boxe international de poids lourds, qui opposait Jo Negro, le Géant Noir des Andes, tenant du titre, à un jeune pugiliste français.

Charles assiste au combat. Le champion argentin, un Noir

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colossal, envoie le Français au tapis pour le compte dès la deuxième reprise. Les choses en seraient restées là si le vain- queur n'avait cru devoir, pour la foule enthousiaste, ajouter un commentaire de son cru : « Les Français sont des van- tards ; ils n'ont que de la gueule. »

Le sang de Nungesser ne fit qu'un tour. Jetant son poncho

et sa veste de cuir, il enjambe les cordes, retrousse ses man- ches et, relevant l'insulte, défie l'hercule. Sous la toise, le champion noir accusait 1 m 98 et, à la balance, 102 kilos.

Charles Nungesser, qui, au meilleur de sa condition, n'a jamais dépassé 65 kilos, lui semble un adversaire dérisoire, qu'il tente d'écarter d'un geste dédaigneux ; mais ce mouche- ron est un athlète déjà prestigieux. Mieux, c'est une volonté.

Une gifle retentissante force le géant noir au combat. La

foule entre en transe ; elle croit au massacre et, semblable à

toutes les foules, l'espère. Dix fois, douze peut-être, le

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